L'INTERVENTION FRANÇAISE
dans la rade. 11 fut obligé de se replier sur Newport qui était alors occupé par des troupes anglaises. Il voulait les déloger par une action combinée avec le général américain, Sullivan; mais là encore un grand désappointement Taltendail. Le détachement américain qui lui était promis tardant à arriver (1), d'Estaing pouvait craindre d'être pris à revers par la flotte anglaise qui venait de New- York; il se porta alors à sa rencontre et un engagement important était déjà commencé, lorsque s'éleva une violente tempête qui sépara les combattants et causa des avariés à plusieurs de leurs bâtiments. Force fut pour d*Estaiûg d'aller se ravitailler à Boston, malgré les clameurs injurieuses des Américains qui, arrivés en retard, avaient été laissés dans Tinaclion. L'attitude blessante du général Sullivan et de ses soldats exigeait une atténuation nécessaire, surtout au début d'une campagne. Le Congrès le comprit et il passa une résolution complètement approbalive de la conduite de d'Estaing (2). Cependant celui-ci, froissé du mouvement populaire qui s'était manifesté à Boston contre ses marins, s'éloigna de ces parages après la réparation de ses avaries, et fit voile pour les Antilles oîi sa présence était devenue nécessaire et où il combattit avec succès pour l'honneuret pour l'intérêt français (août 1778). La retraite des troupes anglaises de Philadelphie occasionna une violente réaction contre les loyalistes ou tories qui, moins prudents que d'autres, n'avaient point émigré. De nombreuses poursuites pour trahison furent entamées; les vengeances individuelles se donnèrent carrière; des condamnations capitales furent prononcées; mais deux exécutions seulement eurent lieu. Les autres accusés ne durent leur acquittement qu'à la considération et à la popularité dont jouissait Wilson leur généreux défenseur (novembre 1778) (3).
Vers la fin de 1778, l'Angleterre transporta le théâtre de ses opérations militaires au sud, tout en tenant complè-
(1) Il était en retard d'uae semaine, Hildrbth, vol. III, p. 252. — (2) Le môme, vol. HI, p. 254. — (3) Le même, voL III, p. 259.
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SOÛ . L'iNDÉPENDAr^CE ET LA CONFÉDÉRATION.
lement immobile près de New- York le gros de Tarmée de Washington. Il s'agissail d'aiïalblir les AiiuTicains en les okli^eaQt à diviser leurs forces qui, portées sur despoitiU extrêmes, ne pourraient se solidariser. Vainement chercliat-OD, au début de Tannée 1779, à réorganiser Tarmée à Taide de plus grands avantages offerts par le Congrus et par les Etats. Ces avantages n'étaient qu'apparents, eu égard à T énorme dépréciation du papier-monnaie, A usa fallut-il recourir au tirage an sort de la milice pour combler riûsuffisance des engagements, moyen bien peu sur; car les cadres restèrent encore i\ moitié vides (1)1 Les deux Cnrolîncs et la Géorgie devaient, d'après la nouvtdle organisation, fournir sef^t régiment; a peine purent-elles recruter 800 hommes qui étaient la seule force armée régulîèruau sud ! Pouvait-on avec cette poignée d'hommes arrêter Vmhsion des Anglais qui avaient porté de ce coté 3,500 hommes, sans compter Tappui des loyalistes et les renforts qui ne manqut4*aient pas de leur arriver de New-York? Devaît-on compter sur la po|HiIation elle-même et y trouver un [ioinl de résistance? L'illusion n'était point 2>ossîble, à cause ie la diversité et delà bigarrure des origines et des tendance des habitants, si différents de ceux de la jNouvellc-Anglelerreduntlhomogénéitéde race, de convictions religieuseSp d'habitudes et d'intérêts, formait un tout compact qui pouvait avoir ses défaillances, mais qui^ au foiui, était anime d'un vif sentiment d'indépendance. Voici comiueDi s'explique à ce sujet un savant historien (i) ;
« Il n'y avait aucune unité de sentiment et d'intérêts entn' les populations des trois colonies du sud. Les riches piaule urs des basses contrées, le long des cotes de la mer, étaient pour la plupart des whigs zélés; mais, la population esclave dépassant de beaucoup le nombre des blauc?, cette région restait sans soldats. A l'iotérieur, des établiîsements dispersés formés d^origines variées occupaient ieA districts séparés, ayant peu de croisements et même peu de
(1) HiLDRETa, vol. UI, p. 27a. -^ (2) Le même, id.^p. %11,
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L'hNTERVENTlON FRANÇAISE. 501
rapports usuels. Les Quakers> les Hollandais et les Allemands avaient peu de souci de la politique ; mais tous étaient favorables à la paix et se résignaient à la soumission aux envahisseurs. Les Ecossais-Irlandais étaient généralement des whigs ardents, de même que les habitants des forêts, qui avaient pénétré récemment dans les montagnes de Fouest. Us attribuaient aux Anglais les hostilités des tribus indietines à leur égard. Les montagnards écossais étaient surtout tories ainsi que les régulateurs de l'intérieur de la Caroline du Nord. Les marchands anglais et écossais, parvenus à exercer une réelle influence sur les villages de Tintérieur, étaient généralement tories en politique. »
Dans l'espace d'une année environ, les trois États de Géorgie et des Carolines furent envahis par les Anglais. Ceux-ci se répandirent même en Virginie où ils se livrèrent à de honteuses déprédations. Le général américain Lincoln, envoyé pour opposer une digue à ces envahissements, n'eut un peu d'espoir de réussite que lorsqu'il fut averti de l'approche de d'Estaing qui, après s'être mesuré avec la flotte anglaise dans plusieurs rencontres aux Indes occidentales, venait au secours du Sud. Le siège de Savannah, capitale de la Géorgie, était le but d'une attaque concertée entre l'amiral et le général américain; mais une action trop précipitée, peu compatible avec les difficultés et les lenteurs d'un siège, obligèrent à l'abandonner après des pertes sérieuses et malgré des actes de bravoure accomplis par les chefs comme par les soldats assiégeants. D'Estaing expliqua sa prompte retraite par la crainte de voir ses vaisseaux, que rien ne protégeait, capturés parla flotte anglaise qui épiait ses mouvements. Il avait d'ailleurs l'appréhension des violentes tempêtes qui, à cette époque de Tannée (sept. 1779), sévissaient d'une effroyable manière dans ces parages (i). Cetle tentative de d'Estaing eut cependant un autre résultat favorable, celui d'inspirer à Clinton, devenu général en chef de l'armée anglaise en
(1) HiLDRETH, vol. III, p. 294.
Amérique, depuis le départ du général Howe, la crainte d'une attaque contre New- York par terre et par mer. 11 fit en conséquence évacuer Newport, que ses troupes occupaient depuis près de trois ans, et la garnison de cette place, ainsi que les autres troupes réparties de divers côtés, furent rassemblées à New- York, qui lui paraissait devoir être le véritable point d'attaque de l'ennemi. Washington, de son côté, espérait la coopération de d'Estaing pour une action vigoureuse contre New- York. Le départ de l'amiral pour les Indes occidentales lui causa un grande déception, en même temps qu'elle permit au général anglais de compléter l'invasion du sud.
La multiplicité des émissions de papier-monnaie répandit une grande détresse dans toutes les classes. Elle favorisait l'agiotage et donna lieu h des spéculations d'autant plus odieuses qu'elles exploitaient une calamité publique. On chercha, sans y réussir, les moyens propres à empêcher la surélévation ruineuse du prix des choses nécessaires à la vie. L'on recourut à des règlements de maximum toujours arbitraires et vexatoires dans Tapplication. C'était augmenter le danger, bien loin de le conjurer. Telle fut Tune des causes d'une insurrection qui éclata à Philadelphie, siège du Congrès, en 1779. Elle prit promptcment des proportions alarmantes. La populace courut aux armes et soutint un combat contre la garnison. Deux des insurgés furent tués, beaucoup d'autres blessés. Les choses ne rentrèrent dans l'ordre que grâce à la fermeté de citoyens honorables qui assumèrent la tâche délicate de pacifier les esprits. Des poursuites eurent lieu ; mais pouvait-on méconnaître la cause première de ces troubles? Li législature ne jugea pas prudent de sévir et elle jeta un voile d'oubli sur ces jours néfastes (1). Il fallait aviser promptement si l'on voulait arrêter la propagation de l'anarchie et, paraît-il, la désorganisation de l'armée qui, elle aussi, était dans le dénuement le plus complet et
(i) HlLDRETH, vol. III, p. 297.
LES ÉMISSIONS DE PAPIER-MOiNNAIE. 503
paraissait oubliée dans le moment même où Ton exigeait d'elle les plus grands sacrifices.
Washington, faute de provisions, dut recourir à des réquisitions en nature, aux alentours de ses campements, pour faire vivre ses troupes. Cette mesure fut ensuite généralisée, mais à charge d'indemnités à payer par le Trésor général aux États chargés de ces fournitures (février 1780) (1).
L'intendance de Tarmée n'avait point cette sévérité de contrôle si nécessaire dans les temps de détresse. Un comité chargé par le Congrès d'examiner ce service et de mettre en lumière toutes les branches qui appelaient des réformes, fit un triste tableau de la situation. Il constata que la solde de l'armée n'était point payée depuis cinq mois. Rarement il y avait en réserve pour plus de cinq jours de provisions. Les soldats, dans quelques circonstances, s'étaient trouvés privés de viande pendant plusieurs jours successifs. Il y avait insuffisance des choses les plus nécessaires pour les malades. Tout manquait à d'autres égards; ainsi point de fourrages, point d'argent, point de crédit. Ce sombre tableau ne pouvait que décourager les enrôlements devenus de plus en plus nécessaires pour combler les vides qui se faisaient incessamment dans les cadres par suile de la périodicité d'expiration des engagements et du court service de la milice. En février 1 780, l'armée de Washington ne s'élevait pas à plus de 10,000 hommes dont la majeure partie étaient des miliciens. Les recrues ne s'obtenaient qu'à un haut prix, ruineux pour tous, circonstance déplorable qui, ainsi qu'on Ta déjà vu, créait une inégalité de condition et semait ta jalousie entre les soldats, les nouveaux jouissant d'une paye plus élevée que les anciens qui avaient subi les rudes épreuves d'une armée en campagne (2).
Déjà le Congrès, voyant l'inefficacité de ses appels aux États et appréciant le danger du statu quo, avait envoyé
(1) HiLDRETH, vol. III, p. 301. — (2) HiLDRETH, VOl. 111, p. 303.
504 l'indépendance ET LA CONFÉDÉRATION.
des agents en Europe dans l'espoir d'y réaliser des emprunts qui, avec l'aide des troupes et de la flotte française, pourraient sauver la chose publique. Des secours en vivres et provisions de toute sorte, des armes, des vêtements pour l'armée, étaient en route pour l'Amérique, lorsque TAnglelerre ordonna à son général en chef, de pousser acliveiiicnt la campagne entreprise contre les Etats du Sud. Clinton en effet partit avec une escadre et des troupes qui devaient l'aider à poursuivre les avantages déjà acquisen Géorgie. Il voulait débuter par le sièjge de Charieslon et en finir d'un seul coup avec la Caroline du Sud. Toutefois les difficultés de cette entreprise nécessitaient des délais que Lincoln, pris à l'improviste, mit à profit pour fortifier celle place et soutenir un siège régulier. Mais une armée lui manquait, età peine put-il réunir 2,300 hommes de troupes régulières avec 4,000 hommes de milice foornij par In ville même et par la Caroline du Nord. Le général américain ne pouvait faire que peu de fonds sur ces auxiliaires pour les opérations du siège. Le Congrès, dans son impuissance, avait engagé les États du Sud à former un corps composé uniquement de nègres, dont l'affranchissemenl serait le prix de services rendus pour la défense du pays. Ce moyen fut repoussé comme impraticable, encore qu'une indemnité fût promise aux maîtres pour celle dépossesf^ion (1). Il y avait le plus grand danger à mettre des armes aux mains des esclaves et à les familiariser a^tc le métier de soldat. C'était aussi faire naître l'aspiration à rafiVanchissement chez ceux qui ne seraient point appelés à cette faveur, et créer des inégalités de conditions redoutables entre gens de même race qui, hier encore, étaient soumis au même joug. Le siège fut mené avec vigueur par les Anglais. Les approches de la ville devinrent l'objel d'une active surveillance pour empêcher l'arrivée de tout secours, de tout renfort. Ainsi serré de près et en butte à un feu très vif qui avait ouvert des brèches permettant
(I) Hilureth, vol. Ill, p. 30o.
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