‹ La république américaine États-Unis; institutions de l'union, institutions d'état, régime municipal, système judiciaire, condition sociale des Indiens; avec une carte de la formation politique et territoriale des États-UnisChapitre 22 sur 226 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

SECTIOiN PREMIÈRE

HreriU(*rf's péripéties. — Élan de l'Angleterre pour soutenir cet établissement. — Nouvelle charte.

Ciïlto colonie fut la première fondée en Amérique par des Anglais, sous Taulorité de la Compagnie de Londres. Le premier convoi d'émigrants fit voile pour ce pays en dél'i'inlirti 1606; la direction en fut remise à un marin expéririiL'iïle, appelé Newport. Ce convoi se composait de cent six irulividus dont douze ouvriers et quelques artisans. Les autres étaient des gentlemen qui n'entrevoyaient dans crtt(î entreprise qu'un moyen de faire fortune rapidement s^'ins travail. Parmi eux se distinguaient Wingfield, Tun dtîs promoteurs de l'expédition, Gosnold, dont les voyages nriiorii'ijrs faisaient un puissant auxiliaire, un chapelain tlu nom (le Hunt et John Smith, qui par son intelligence, sa droiture et l'énergie de son caractère, était appelé à rendre tli: si^malés services. L'expédition partait avec des instructions ^^cellées qui ne pourraient être ouvertes qu'après le dùharqui^ment. Trois semaines se passèrent en explorations sur la côte de Virginie ; après quoi les bâtiments entrèrent dans la baie delà Chesapeake, oii les émigrants s'établirent ï\ 40 miHes environ de l'embouchure de la rivière Powhet.in, dans un lieu qu'ils appelèrent Jamestown, du nom du roi d'Angleterre. Déjà, pendant le voyage, Smith avait poi té ombrage à Wingfield, qui l'accusa de tentative criminelle et d'usurpation d'autorité. Sans autre examen, Smith Tut mis en prison, où il resta détenu jusqu'au débarquement. Les instructions royales furent ouvertes, et Ton

lî'ONDATION DE LA VIRGINIE. 19

apprit que le Conseil de la colonie était composé de Win gfield, de Newport, de Gosnold, de Smith et de trois autres. Mais Smith, sous le coup des accusations portées contre lui, fut éliminé du Conseil. En attendant la réparation qui lui était due, il explora avec Newport la rivière James qu'ils remontèrent jusqu'aux chutes, et partout ils reçurent des Indiens un bienveillant accueil. Au retour de cette expéditiof), Smith, trop fier pour rester sous le coup des charges qui lui étaient imputées, demanda et obtint la convocation d'un jury pris parmi les colons pour exposer sa défense. Il réfuta aisément l'accusation et fut acquitté. On le réintégra dans le Conseil, dont Wingfield son opposant était de* venu le président. Aucun événement ne pouvait être plus heureux pour la colonie que l'entrée de Smith au Conseil; car seul, ou à peu près, il resta bientôt debout, et put donner la mesure des ressources de son esprit ingénieux et persévérant, prêt à tout sacrifier au bien public. Pendant l'absence de Newport et de Smith, les colons étaient entrés en difficultés avec les indigènes, mais la querelle fut bientôt apaisée. Cependant la rancune qui en résulta et l'appréhension des entreprises des Européens rendirent hostiles les tribus dispersées dans ces parages. Smith en fit Texpérience dans ses explorations. Deux fois voué à la mort par le chef des Powhatan, il n'échappa à cette extrémité que grâce au dévouement d'une jeune enfant, la propre fille de ce chef, qui s'intéressa au sort de Smith et le sauva comme par miracle.

Les colons avaient déjà beaucoup soufi'ert. 11 leur fallait lutter contre le climat, l'insuffisance et la mauvaise qualité des subsistances, sans parler de l'insubordination, le pire des dissolvants. La mort avait moissonné parmi eux et enlevé entre autres Tun des membres les plus importants du Conseil. Wingfield fut déposé pour malversations. On prononça l'expulsion d'un autre pour des causes analogues. Dè$ ce moment Smith, quoique subordonné à un nouveau président, joue un rôle prépondérant dans. la colonie. 11 organise des moyens de défense; il se concilie la

i\ 20 LES COLONIES ANGLAISES D'AMÉRIQUE.

fK'' bienveillance des Indiens. 11 recueille des provisions, eni-

^* pêche les destructions et cherche à apaiser les dissenti-

f: menls. Sur lui repose tout le poids de l'entreprise. En 1608,

^ la colonie se trouvait réduite à trente-huit personnes très

jr/, découragées et prêtes à retourner en Angleterre. Lui seul

^ ne désespérait point. A ce moment, un nouveau convoi

d'émigrants est envoyé d^Angleterre ; leur nombre était de ■!, cent vingt. Mais de quel secours pouvaient-ils être pour un

V établissement en détresse? C'étaient des gentlemen sans ^ aveu, quelques bijoutiers de Londres en état de banquc- '/ route, 4es affineurs dont le but était la recherche des métaux. Ces nouvelles recrues, malgré les remontrances de

: Smith, voulurent donner au travail une mauvaise direc-

tion. Ils cherchèrent et crurent avoir trouvé des grains d'or dans des morceaux de terre jaunâtre qu'on rencontrait en abondance près de Jamestown. Recueillir cette prétendue richesse suffisait à leur tâche. Tous étaient enivrés de cette fortune inespérée qui était leur unique pensée : rien ne ^ ' pouvait les en détourner.

■' Cependant Smith réussit, non sans peine, à faire un

> chargement de bois de cèdre et d'une certaine quantité

î de peaux et de fourrures, afin de montrer à la Compagnie,

V pour la première fois, que l'entreprise n'était pas tout à fait stérile (1). D'un autre côté, 30 ou 40 acres de terre avaient été mis en culture, et Ion fit en septembre 1608 la première récolte de blé ensemencé par les colons, ce qui n'empêchait point qu'il ne fallût recourir encore aux Indiens pour tous lesmoyensde subsistance. Smith ne restaitpas inactif. Il ne perdait pas de vue que les instructions de la Compagnie recommandaient la recherche d'un passage vers les mers du Sud. II fit une nouvelle exploration de la baie de la Chesapeake et de ses affluents, sur un parcours de 3,000 milles. Il en fit une description détaillée et en dressa une carte qui est encore consultée avec fruit aujourd'hui (2). Peu après son retour, il fut nommé président du Conseil.

(1) HiLDRKTH, vol. ly p. 105.

(2) Bancroft, vol. I« p. 55.

La Compagnie, quoique mécontente du peu de succès obteau jusque-là, envoya à la colonie soixante*dix nouveaux émigrants, parmi lesquels se trouvaient deux femmes européennes, les premières qui foulèrent le sol américain (1608). Le même convoi amenait huit individus, Polonais et Allemands, qui étaient chargés d'apprendre aux colons Tart d'extraire la poix, le goudron, la potasse, de fabriquer le verre, etc. ; on paraissait vouloir entrer dans une voie pratique où le travail intelligent contribuerait à créer la Hchesse. Cependant les agents de la Compagnie, ne comprenant pas que Tabsence de réussite était due principalement au mauvais choix des émigrants, écrivaient avec aigreur au Conseil, pour se plaindre de Tinsuffisance des retours sur lesquels on avait compté pour désintéresser la Compagnie de ses avances, ils réclamaient Fenvoi de lingots d'or et la recherche d'un passage vers la mçr du Sud en partant d'une rivière du nord-est. Il était impossible de se méprendre davantage sur la direction à donner à ce jeune et périclitant établissement. Ces instructions étaient terminées par la menace de la cessation de tous subsides si la colonie n'expédiait des marchandises de valeur suffisante pour couvrir les dépenses du dernier envoi, qui s'élevaient à 5,000 livres. Les habitants seraient alors abandonnés à eux-mêmes « comme des gens bannis (1) ». Smith multiplia ses efforts, il pesa avec énergie sur la volonté des colons, en leur représentant que s'ils voulaient avoir le moyen de vivre, il falhit travailler. Il leur fit apprendre l'usage de la charrue, l'exploitation du bois, et prépara une expédition de planches et de douves. 11 y ajouta du goudron, de la poix, de la potasse préparés par les Allemands, et il écrivit à son tour aux agents de la Compagnie (( qu'il serait beaucoup mieux de lui envoyer trente bons ouvriers qu'un millier de gens pareils à ceux qu'il avait reçus jusque-là (2). »

L'insuccès prolongé de la Compagnie, loin de détruire

(1) HiLDRETH, vol. 1, p. 406, 107.

(2) Bancroft, p. 56.

les illusions en Angleterre, parut, iau contraire, exciter une sympathie pleine d'enthousiasme. 11 semblait que le royaume tout entier fût intéressé au relèvement de cette entreprise où des gens clairvoyants pouvaient pressentir le germe d'un vaste empire qui agrandirait immensément la puissance de TAngleterre. Il s'agissait non plus de restreindre, mais d'élargir le cadre de l'opération. La noblesse, la bourgeoisie, le commerce, rivalisaient dans leurs souscriptions. Ce fut un élan général dont on profita pour solliciter du roi une nouvelle charte qui étendrait les limites de la concession. En effet, en 1609, ce souverain, non seulement accorda à la corporation un territoire comprenant une étendue de 200 milles à partir de Oldpoint Comfort, à égale distance du Pacifique, au sud et à l'ouest; mais encore, il se départit de toutes les prérogatives qu'il s'était précédemment réservées.

D'après la nouvelle charte (23 mai 1609), les intéressés de la Compagnie de Londres formant la première colonie de Virginie furent érigés en corporation. Ses affaires durent être gouvernées par un Conseil suprême dont les premiers membres furent désignés dans cet acte. Les vacances qui surviendraient dans son sein seraient remplies par les actionnaires de la Compagnie, qui auraient aussi le pouvoir d'élire le trésorier et le chef du pouvoir exécutif. Ce Conseil réunirait dans sa main tous les pouvoirs, législatif, exécutif et judiciaire, sans aucun contrôle du souverain, et les lois à faire devraient être le plus possible en harmonie avec celles de la mère-patrie. Le conseil local serait remplacé par un gouverneur nommé par le Conseil d'Angleterre. Ce fonctionnaire fut investi, pour les cas prévus et imprévus, d'un pouvoir discrétionnaire qui s'étendait jusqu'à la proclamation et à l'application de la loi martiale.

Par la charte même, lord Delaware fut nommé le premier gouverneur de la colonie agrandie, avec adjonction d'un lieutenant gouverneur, d'un amiral, d'un vice-amiral, d'un haut marshal et d'autres fonctionnaires, tous institués à vie. Rien n'était changé à la condition civile et politique

des colons. Eux, leur liberté et leur fortune restaient à la merci du gouverneur. Il fallait que la soif de l'or fût bien iirdenle chez le peuple anglais, pour le porter à courir audevant d'un ordre de choses qui faisait si facilement litière de la liberté des colons.

Neuf vaisseaux chargés de cinq cents émigrants firent voile d'Angleterre pour la Virginie. Sur Tun d'eux s'étaient embarqués trois commissaires auxquels le gouvernement était confié en l'absence de lord Delaware retenu pour quelque temps en Europe. Une tempête sépara l'expédition. Sept bâtiments seulement arrivèrent d'abord au lieu de destination. Celui que montaient les commissaires et un autre encore durent relâcher aux Bermudes pour leur ravitaillement. En attendant de nouveaux chefs, Smith conserva le gouvernement, non sans résistance de la part des nouveaux émigrants. Il les partagea en deux groupes, séparés par de suffisantes distances pour prévenir des troubles et des séditions. Parmi eux, on remarquait des honf^mes de loisir dont la moralité s'était écroulée avec leur fortune, des commerçants en détresse, des gens dissolus de condition inférieure; tous éléments les plus propres à faire sombrer une entreprise. Smith cherchait néanmoins à tirer parti de ce renfort par de sages mesures, lorsqu'une explosion de poudre lui occasionna des blessures qui mirent sa vie en danger et l'obligèrent à rentrer en Europe pour y trouver les ressources chirurgie îles qui faisaient défaut dans la colonie. Après lui, les choses allèrent toujours en empirant. Les colons entrèrent en lutte avec les Indiens, qui refusèrent les aliments sur lesquels on avait trop compté. Sur les quatre cent quatre-vingt-dix colons qui existaient au départ de Smith (1609), il n'en restait plus que soixante, six mois après. Tous avaient péri par l'imprévoyance, le vice ou la famine, ou s'étaient embarqués sur un petit bâtiment pour exercer la piraterie (1).

Au milieu de ces tristes circonstances arrivèrent les deux

({) HiLDRETH, vol. I, p. 109, HO.

bâtiments détachés de la petite flotte, venant des Bermudes. Les trois commissaires et cent cinquante hommes vinrent redonner un peu de vie à celte petite colonie; mais la division existant entre ces commissaires ne pouvait qu'achever la ruine générale. En face de la détresse dont ils étaient les témoius, ces nouveaux émigrants résolurent de retourner en Angleterre. Ils rencontrèrent heureusement lord Delaware qui arrivait à la tête de trois vaisseaux chargés d'émigrants et de provisions. 11 ramena les déserteurs, pourvut aux approvisionnements et s'occupa de châtier les Indiens qui avaient refusé des vivres aux colons pendant la famine. Mais, trop peu maître de sa vengeance, il incendia quelques villages indiens et provoqua des représailles ardentes. 11 fut vigoureusement repoussé et entravé dans ses desseins ultérieurs. Sous le poids du climat et de ses revers, il tomba malade et retourna en Angleterre. La population était réduite alors h deux cents hommes. Avant que Tinsuccès de lord Delaware fût connu en Angleterre, la Compagnie avait expédié pour la Virginie trois vaisseaux chargés de trois cents émigrants sous la direc* tion de sir Th. Dale, militaire qui avait fait son apprentissage dans les guerres des Pays-Bas. Il amenait des subsistances toujours vivement réclamées. Son arrivée coïncidant avec la maladie et le départ de lord Delaware, il prit le gouvernement temporaire de la colonie en l'absence de celui-ci (mai 1611).

SECTION II

Communisme établi dans la colonie. — Répudiation du communisme. — Division du sol.

L'administration de Dale fut inaugurée par deux faits de grande importance dans l'histoire de cette colonie : jusque-là les colons n avaient parcouru qu'une carrière misérable, bien loin d'alléger les charges de la Compagnie et d'entrer dans une voie de travail qui les conduirait à la fortune, ï^ Compagnie, n'attribuant qu'aux colons seuls

LE^ COMMUNISME EN VlRGmiE. 25

Tiusuccès de ses efforts persévérants, fit préparer un Code de lois draconiennes dont la sanction se trouvait dans remploi de la loi martiale, conformément à la faculté qui en était autorisée par la charte. L'action de ce code n'était point limitée aux choses de la vie civile et politique; elle s'étendait jusqu'aux pratiques delà religion, sans cependant imposer le culte épiscopal aux dissidents. Mais l'irréligion n'était point tolérée, la loi la punissait de mort. L'indifférence même en cette matière aurait reçu le châtiment du fouet. Ce système était tout nouveau pour des Anglais ; mais, rompus par toutes les épreuves qu'ils avaient traversées, les colons n'y firent aucune objection. Aux yeux de quelques-uns peut-être, ce moyen était le seul propre à calmer les natures résistantes à l'obéissance et à les bien tremper pour recevoir un peu plus tard de meilleures institutions. La pitié avait fait place à la moquerie et le théâtre anglais répandait à plaisir des sarcasmes sur celte colonie, qui était tombée bien bas dans l'opinion (1).

Mais la Compagnie était-elle sans reproche? N'était-ce pas elle qui choisissait les émigrants envoyés pour grossir Je nombre des colons et quel choix avait-elle fait? S'étaitelle montrée attentive aux réclamations, aux suggestions de Smith, de iNewport et de tous les autres qui voulaient l'éclairer? Cinq années s'étaient écoulées depuis la fondation de la Virginie et de larges sommes y avaient été affectées. Quel en était le résultat? La pauvreté, presque la famine et le découragement. Le temps était arrivé d'aborder un système plus rationnel qui, mieuxquela force, agirait efficacement sur les esprits.

Une des causes principales de l'état de marasme prolongé de cette jeune société était une espèce de communisme créé par les instructions royales rapportées plus haut, et qui ordonnaient que, pendant les cinq premières années, tous les fruits du travail des colons seraient mis en commun et placés dans des magasins d'où chacun tirerait

(1) Bancroft, vol. I, p. 58, 59.

le^ provisions nécessaires à ses besoins. 11 est vrai qu'on avait en vue alors, plutôt encore une entreprise de découverte et de commerce, que rétablissement d'une colonie territoriale proprement dite. Mais les métaux faisant défaut, on demanda à la terre l'acclimatement de la vigne, du mûrier, du blé, du tabac. Dès lors il s'agissait bien d'un établissement agricole et le principal obstacle à là prospérité était l'égalité dans le partage des produits, quels qu'en fussent les auteurs. Ce système d'absorption, bien que temporaire, ne répugnait pas moins aux instincts de la nature humaine oii Tindividualité est si profondément marquée. Le résultat de cette épreuve fut ce qu'il devait être : l'aiguillon de la propriété individuelle manquant, on ne donnait que le moins possible de sa peine. Chacun croyait pouvoir se reposer sur son voisin du soin de le faire vivre (1); aucun règlement ne put triompher de cette organisation vicieuse. La sédition était dans l'air, et la famine toujours imminente. Deux moyens furent employés simultanément pour combattre cette calamité : d'abord la loi martiale; mais les mesures extrêmes ne peuvent avoir qu'une durée éphémère : elles compriment et n'organisent point. Le deuxième moyen était un retour aux errements des vieilles sociétés, il y avait à cette époque (1612) en Virginie deux classes principales d"émigrants, les uns subordonnés, les autres entièrement libres. Les premiers étaient des serviteurs de race blanche, appartenant pour la plupart à la Compagnie et entretenus à ses frais. Ils ne possédaient rien ; l'on concéda à chacun d'eux 3 acres de terre qui devinrent leur propriété privée, pour être cultivée par eux et pour eux ; un mois de liberté leur fut laissé dans ce seul but. On ne leur imposa en échange que quelques services personnels qui furent plus tard convertis en une redevance en blé (2). Leur condition s'améliora promptement. Ce n'était point trop tôt;

(i) HowissoN, History of Virginia ^ vol. I, p. 191 et Bbvkrlky, Hisioin de la Virginie, p. 55, Paris.

(2) IUncroft, vol. I, p. 6<, 62.

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