ÉPIDÉMIE DE SORCELLERIE AU MASSACHUSETTS
têle à Torage. Ils atlaquèreat en diffamation leurs accusateurs et conclurent contre eux à des dommages-intérêts très élevés. Cette vigoureuse initiative contre le préjugé populaire frappa les esprits. L'on commença à mesurer tout le mal qui avait été fait jusque-là et le danger qu'il y avait à s'abandonn er à ces entraînements. Les jurés, dit un historien, modifièrent leurs idées plus tôt que les juges et ceux-ci plus promptement encore que les ministres. C'est-à-dire que Ton s'arrêta quand la classe élevée des membres de l'Église sentit qu'elle était elle-même atteinte et qu'il y avait danger pour elle! On vit se succéder les rétractations, les actes publics de repentance; mais un mal irréparable avait été consommé par la faute de ceux qui auraient eu le devoir de le prévenir plutôt que de l'arrêter! La religion eut à souffrir de ces cruautés commises en son nom et de son autorité. Les ministres devinrent l'objet du mépris et la justice fut considérée comme une moquerie. C'est qu'en effet les tribunaux, dans un temps d'effervescence, ne sont que des instruments dociles dirigés par une force brutale qui cesse de frapper seulement lorsqu'elle est fatiguée d'agir. Le remède à cette calamité n'est pas dans un appel à la raison, mais bien plutôt dans l'acuité de la souffrance qui restitue l'homme à lui-même par le sentiment de sa propre conservation ! Les ministres n'en continuaient pas moins à soutenir avec une déplorable persévérance leurs idées sur les sortilèges et sur la nécessité de les punir pour obéir aux prescriptions de l'Écriture. Mais ils étaient tombés dans le discrédit, et, si des condamnations intervinrent encore, les condamnés furent graciés par le gouvernement royal. Le roi Guillaume, informé lui-même des abus commis au nom de la justice en ces circonstances, mit son veto à une loi récemment faite par la Cour générale pour appliquer d'une manière plus spéciale encore la peine de mort à la sorcellerie! Dès lors tous les procès de cette sorte furent anéantis, les prisons vidées, et le calme revint comme par enchantement dans 'cette province attristée. C'était la deuxième fois que le sou-
Terain, plus humain que les Puritains, arrêtait les sanglantes exécutions préparées par leur fanatisme (1).
SECTION IX
État des esprits dans la Nouyelle-Angle terre. — Rigueurs continues contre les catholiques. — Invasion des dissidents et relâchement — Great revival.
Il faudrait se garder de croire, à la Yue de cette effervescence, que les Puritains d*alors eussent conservé la rigidité des principes des premiers jours. Le peuple grandissait plutôt par le commerce et la marine que par Tagriculture. Les pratiques de ces deux branches d'affaires, même alors, laissaient bien loin derrière elles les principes de la secte dominante. La piraterie n'était-elle pas Temploi de la force contre le droit? Et cependant la piraterie était devenue un commerce, sinon avoué, du moins toléré! Les actes dits de commerce prescrits par TAngleterre pour opprimer, sinoD détruire le commerce des colonies, provoquaient à la résistance. Dans ces circonstances la ruse vint en aide pour déjouer la vigilance de la métropole et la ruse fait bon marché de la droiture en vue du but à atteindre. D'un autre côté, les guerres intercoloniales auxquelles les colonies devaient, malgré elles, prendre une part active, soit en hommes soit en subsides, faisaient nécessairement sortir ce peuple des habitudes de la vie assise, seule compatible avec la préservation de la rigidité de la doctrine. Un savant historien, envisageant Tétat de cette société quelques années après l'époque qui nous occupe, s'exprime ainsi : « hes manières austères des pères puritains avaient été soigneusement conservées. On répétait le même langage; on observait les mêmes rites ; les institutions étaient l'objet du respect général; les formes extérieures et les habitudes de la vie n'étaient point changées. Mais l'esprit, qui vivifie, avait disparu. Des objets d'un caractère plus humain
(1) Voir sur ce sujet Hildrkt, vol. II, p. 145 à 166; Elliott, vol. ft p. 41 à 56 et HuTCHiNSON, vol. II, p. 30 et suiv.
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étaient le but des désirs et de Factivité. La passion universelle pour la richesse, des démêlés politiques avec les gou- Terneurs royaux, des spéculations sur les terres, Tagiotage sur le papier-monnaie et des projets d'agrandissement territorial et privé avaient pris le dessus sur ces disputes métaphysiques, sur cette vision spirituelle et cette passion absorbante pour un gouvernement purement théocratique qui avaient entraîné les ancêtres dans le désert. Gotton-Mather lui-même, tant était grand le progrès de Topinion, se vantait de l'harmonie qui régnait entre les sectes existantes à Boston et parlait de la persécution religieuse comme d'une faute qui ne se pouvait renouveler » (1).
Ce langage de Gotton-Mather semblerait faire croire que le règne de la liberté religieuse fût près d'être inauguré. Il n'en était rien; car c'est quelques années seulement avant le moment où parlait ce ministre (1701) que furent portées au Massachusetts comme à New- York des lois sanguinaires contre les jésuites et les prêtres catholiques. Les Puritains étaient jaloux de la confiance inspirée par les missionnaires français aux tribus indiennes du Ganada, confiance dont ils pourraient avoir à redouter les effets dans les guerres intercoloniales, et ils n'imaginèrent d'autres moyens de conjurer ces éventualités que de proscrire les prêtres de cette religion. D'après la loi publiée à cet effet au Massachusetts, tout jésuite, tout prêtre catholique qui pénétreraient sur le territoire de cette colonie seraient considérés comme incendiaires et perturbateurs de la paix et de la sécurité publiques et comme ennemis de la vraie religion. A ce titre, le contrevenant était passible d'un emprisonnement perpétuel, même de la mort, en cas de tentative d'évasion. Ge n'était point assez encore : « Toute personne qui sciemment leur donnerait un refuge et des moyens de subsistance encourrait une amende de 200 livres sterling, serait exposée trois fois au pilori et tenue de fournir caution pour garantie d'une meilleure
(1) HlLDRBTH, vol. II, p. 306.
conduite à l'avenir (1). Cette législation avait un caractère Muvage que ne pouvaient expliquer ni les prétendus dangers sur lesquels elle s appuyait, ni la qualification de chrétienne dont cette secte se vantait I Mais le danger pour elle n'était point de ce côté. Dès que le roi Guillaume eut proclamé Tindépendance de la conscience et la liberté du culte pour les dissidents, ceux-ci se répandirent dans le pays, avec les ménagements que comportait encore l'influence dominante des Puritains. L'Église épiscopale se fit faire place à Boston ; les Baptistes gagnèrent du terrain, et Ton vit poindre une nouvelle secte qui s'avança doucement par des chemins couverts. Pour ne point provoquer les alarmes, on qualifiait ses adeptes de Latitudinaires, c'est-àdire se reconnaissant une latitude indéterminée de pensée en matière de croyance et d'interprétation des Écritures. (( Us entreprenaient, dit un historien, la tâche délicate de concilier la raison avec la révélation. Ils rejetaient l'autorité de la tradition. La foi, à leurs yeux, n'était que de l'enthousiasme où la raison n'a aucune part (2). » En un mot, leur doctrine était le rationalisme légèrement couvert d'un vernis biblique. Résolus à impressionner cette population encore bien enveloppée dans les langes de la superstition, ils agirent avec circonspection et gagnèrent à eux des ministres puritains qui aidèrent à leur œuvre parmi les hommes d'intelligence. C'est ainsi qu'ils réussirent plus tard à pénétrer dans l'université de Cambridge déjà envahie auparavant par l'Anabaptisme.
L'Église épiscopale travaillait, de son côté, à amener des défections dans le camp de ses adversaires et à s'enrichir de leurs dépouilles; c'est ainsi qu'en 1722 le recteur de Yale Collège, répudiant la congrégation, avoua publiquement sa conversion au culte épiscopal. Obligé de résigner ses fonctions, il fut accueilli avec un grand empressement dans le sein de cette église et pourvu immédiatement d'un emploi en rapport avec ses éminentes facultés. D'autres
(1) HiLDRETH, vol. II, p. 227,— (2) Le même, voL II, p. 250.
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le suivirent. Jusqu'à une époque qui n^était pas bien éloignée, les Puritains' avaient pu dompter ces sortes de désertions ; mais, dès que les gouverneurs royaux prirent euxmêmes le pouvoir, ils écartèrent les ministres qui avaient eu trop longtemps la prétention de conseiller, même de diriger les pouvoirs publics. 11 ne leur restait plus que Tautorilé spirituelle, forte encore sur les masses, mais insuffisante pour triompher d'opposants d'un caractère ^evé. Cependant, ils voulurent encore avoir recours à un synode pour ramener l'unité dans leurs croyances. Mais vainement s'adressèrent-ils à la Cour générale pour obtenir, l'autorisation nécessaire. Ils rencontrèrent un obstacle qu'ils n avaient point prévu. Le roi, informé de cette tentative, fit signifier par son gouverneur que lui seul était le chef de l'Église et qu'il ne pouvait autoriser un synode de dissidents (1). Depuis lors en effet, ces sortes d'assemblées disparurent pendant toute la période coloniale. Le puritanisme payait cher un siècle d'effroyable despotisme.
Les causes de contention religieuse ayant diminué par le fait d'une plus grande liberté laissée à chacun, les abus d'autorité reprochés à juste titre aux ministres ayant déterminé une réaction, la Nouvelle-Angleterre présentait un calme qui contrastait beaucoup avec l'agitation incessante produite dans son sein pendant le dix-septième siècle. Cette espèce de quiétude, accompagnée d'un grand bienêtre et d'une tendance de plus en plus prononcée pour l'acquisition de la fortune, fut considérée par quelques ministres comme l'indice d'une indifférence coupable en matière religieuse. Us imaginèrent de donner une forte secousse à l'esprit public dans de grands meetings où des hommes dévoués, faisant un appel à la conscience de tous, chercheraient à ranimer la foi de ce peuple attiédi. C'est cette agitation, qui s'étendit de 1735 à 1750, qu'on a appelée the great revival {grand réveil). En 1740, l'ébranlement donné aux imaginations était tel qu'on ne pouvait plus
(i) HlLDRBTH, vol. II, p. 309.
reconnaître les descendants des austères Puritains du siècle précédent. Dans ces meetings, les orateurs les plus yéhéments exerçaient sur la foule une sorte de fascination qui se témoignait par des exclamations bruyantes, des contorsions et des désordres nerveux poussés jusqu'au paroxysme. Le plus grand nombre considérait alors ces effets épileptiques comme l'ouvrage de Dieu qui faisait ainsi descendre les bienfaits de sa grâce sur les malheureux qu'il révolutionnait. La multitude, aveuglée par la superstition, devenait la proie des agitateurs, et ils étaient nombreux. On remarquait parmi eux des prédicateurs laïques ambulants, qui ne contribuaient pas peu à jeter le discrédit sur une j)ratique religieuse d'un nouveau genre. C'est à la vue de scènes pareilles, dont Erskine était témoin en Ecosse, que ce grand homme s'écriait : nous avons ici des convulsions, non des conversions (1).
Ce great revival ne changea pas notablement l'état des choses; car l'un des pasteurs éminents de la secte disait quelques années après : « que l'iniquité abondait, et que la ferveur produite par tant de lumières s'était bien refroidie ». En réalité, le puritanisme resta maître du terrain, mais diminué, et il assura le triomphe de la bigoterie sur le raisonnement. Les dissidents augmentèrent en nombre; les sectes les plus libérales s'identi Gèrent avec la politique ; elles épousèrent chaudement la cause nationale et gagnèrent ainsi des prosélytes. L'opinion publique s'éclaira et il lui vint d'utiles auxiliaires par le barreau,qui, longtemps proscrit, se rendit nécessaire pour l'application de la loi anglaise à des intérêts de plus en plus nombreux et variés, qui réclamaient leur concours. La solidité de leurs études leur valut, dans la Nouvelle-Angleterre, comme ailleurs, une place éminente dans la politique où ils propagèrent des idées de saine liberté et rendirent de véritables services à la cause de l'indépendance.
C'est vers le premier tiers du dix-huitième siècle seule-
(1) Voir sur les revivais Elliott, vol. II, p. 135 et suiv. ; Baird, fl^ ligion in Americay p. 392 à 437, et Hildreth, vol. Il, p. 387.