CHAPITRE VIII
LE QimtiXL JACKSON ET LA DICTATURE.
Caractère de Jackson. — Ses instincts despotiques. — Il devait échouer dans sa première candidature. — Son influence sur les États-Unis. — Haute idée que l'on a de son talent. — Sa popularité en Amérique. — Ses habitudes.
Le général Jackson a été un des hommes les plus éminents qui aient jamais paru sur la scène politique d'aucun pays. Aux États-Unis, moins que partout ailleurs, il semblait fait pour le pouvoir, tout en se recommandant par de glorieux services, des talents très réels et très variés, de grandes qualités de cœur et d'esprit, un patriotisme ardent qui dépassait encore ce que l'on appelle l'exagération du patriotisme des Américains, s'il est jamais permis de critiquer le plus pur et le plus noble des sentiments.
C'en était assez, à vrai dire, pour justifier l'immense popularité dont jouissait le général Jackson au moment de son élection, et dès avant sa première candidature à la présidence des États-Unis ; mais cette popularité était due, en certains points, à des titres qui semblaient devoir écarter, à tout jamais, le général Jackson de la scène politique. Sa
présidence a caractérisé une époque dans la vie politique des Américains du nord.
Une fougue de caractère qui avait quelque chose de la tempête, une spontanéité de résolutions vive comme l'éclair, — qualité précieuse, j'en conviens, quand elle est l'apanage d'un esprit maître de soi; mais dangereuse alors que c'est un peu le caprice et la fièvre qui le gouvernent; — un entêtement de fer dans des idées préconçues et ne s'assouplissant pas même devant l'autorité de la loi ; une volonté inflexible ; une colère déchirante contre toute opposition à ses désirs; un mépris souverain de tout obstacle, même légitime, se dressant entre lui et son but; un dédain profond de ce qu'on appelle le qu'en dira-t-on, alors même que c'était l'opinion publique qui manifestait son mécontentement et son blâme; un goût très marqué pour les triomphes populaires; un sentiment fort limité des notions de la vraie justice; une fierté intraitable; — tels sont, je crois pouvoir l'affirmer, les traits qui accusaient dans l'organisation du général Jackson un homme de trempe peu commune.
Ajoutez-y un besoin instinctif de luttes de toutes sortes. Le repos, aussi bien de corps que d'esprit, lui était insupportable. Comme par prédestination ou privilège, aucun fait un peu saillant de sa vie ne s'était accompli selon les règles ordinaires. Jusque dans son mariage même, on rencontra cette intervention de l'exceptionnel, j'oserai dire du merveilleux.
Jackson était connu sous toutes ses faces, bonnes et mauvaises, au moment où il se porta candidat devant les suffrages du peuple américain. Rien de sa vie, rien de son caractère n'était ignoré. Il était trop franchement expansif, trop naturellement en dehors^ pour avoir rien tenu dans l'ombre. Cette maison de verre, qu'on assigne pour demeure aux hommes publics, lui était encore trop épaisse; il avait
brisé les verres du coude, du pied et du front, et avait vécu pour ainsi dire en plein air, à la belle étoile, à l'éclat du* soleil.
On savait donc ce qu'il valait, ce dont il était capable, le bien comme le mal. Tout d'une pièce, comme il se présentait, dangereux et impossible même aux yeux des gens de raison, il n'enleva pas moins, dès sa première candidature à la présidence, un nombre imposant de suffrages, mais non pas une majorité suffisante pour triompher complètement. Devant les masses, sa popularité et ses grandes qualités firent oublier ses défauts; mais le Congrès compta ces derniers en donnant la préférence à son concurrent Quincy Âdams.
La même raison qui avait entraîné la grosse partie de l'opinion publique en faveur de Jackson, engagea le Congrès, outre les motifs personnels au général que j'ai énumérés, à porter ses votes sur Quincy Adams.
Trois présidents appartenant au parti démocratique venaient de se succéder au fauteuil présidentiel : Jefferson, Madison et Monroe, et chacun des trois, pendant deux termes, c'est à dire pendant huit ans. L'avènement de Jackson, représentant fanatique du même parti, et apportant de plus, dans l'application de sa doctrine, ce caractère impétueux que l'on va voir se dessiner, et des habitudes militaires, assurait comme une hérédité à ce parti. C'était là ce que -le peuple américain voulait au fond. C'était là ce que le Congrès redoutait.
Au moment où il triompha, quatre ans plus tard, Jackson n'avait rien adouci des rudesses, des emportements et des violences de sa nature. C'était le même homme; toujours populaire, offrant toujours les mêmes dangers comme chef d'un pouvoir exécutif dont l'initiative est limitée d'abord et s*enveloppe toujours, lorsqu'elle se manifeste, dans des
formes et sous des formules prudentes, respectueuses même, dirai-je, et évidemment très conciliables avec le despotisme et la volonté cassante de Jackson. Aux États-Unis, on est citoyen avant d*étre soldat; Jackson, dans toutes les occasions de sa vie, s'était montré, au contraire, plus soldat que citoyen. Les conséquences d'un tel renversement dans les traditions du pays étaient bien faites pour épouvanter. Le général fut néanmoins élu, à la grande joie de son parti. Il faut dire aussi que l'administration de Quincy Âdams s'était écoulée honnêtement, sagement, mais d'une façon terne, et qui faisait disparate avec les vingt-quatre années de présidence de ses trois prédécesseurs, remplies par des luttes intérieures et de partis, par la guerre, par la rénovation du pays.
Il sembla, alors, que non seulement le parti démocratique avait une revanche à prendre de son récent échec, mais que le peuple américain éprouvait comme le besoin d'émotions. On eût dit que le calme et la placidité du gouvernement fédéral commençait de lui être insupportables. Cela s'explique par l'accroissement rapide de la population, par les nombreux éléments étrangers introduits dans le sein de la nation, et qui n'avaient pas encore assez vieilli sous l'influence de ces institutions sans analogie avec celles d'aucun autre peuple.
Sous le rapport des émotions qu'il rechercha, le peuple américain fut amplement satisfait, car Jackson ébranla rudement la constitution, cette arche de la république des Ëtat&- Unis. Il trouva moyen, selon l'expression de cet homme d'État anglais sceptique à l'endroit de l'inviolabilité des lois, ce de faire passer un char attelé de quatre chevaux » k travers cette constitution si fort respectée jusque-là, même par ceux qui votèrent contre son adoption, et qui furent plus tard chargés de l'appliquer.
 ravance, ne donnons pas à supposer que Jackson ait, de parti pris, tenté de se mettre absolument au dessus de la loi ; bien au contraire, il l'invoquait sans cesse, au plus fort même des licences qu'il prenait avec elle ; mais ces révoltes résultaient des défauts que j'ai indiqués en son caractère. S'opposait-on, par exemple, à une mesure dont il proposait l'adoption, aussitôt il en proposait ou en prenait une autre violente, extrême, en dehors de ses droits et de son pouvoir. C'était chez lui habitude do commandement , besoin qu'on obéit à ses volontés.
En tous cas, les huit années de la présidence de Jackson ont donné la preuve la plus éclatante de l'union profonde des États entre eux, par conséquent la mesure des forces vitales de la république fédérale. De nombreux éléments de discorde, de violentes passions ont divisé les partis aux États-Unis pendant ces huit années. On peut dire que la foudre s'est promenée, en ce temps-là, sur l'Amérique du Nord. Heureusement nul éclair ne déchira les flancs du nuage.
Part faite à son exaltation politique, Jackson est, sans aucun doute, après Jefiferson, l'homme qui a le plus remué et préoccupé l'opinion publique aux États-Unis. Adversaires et partisans, amis et ennemis se sont également acharnés à sa personne; les uns pour le louera outrance, les autres pour le critiquer, l'injurier même, jusqu'à l'exagération-
Jackson était, en réalité, de ces hommes qui ne peuvent pas inspirer de tièdes sympathies ou de tièdes antipathies. Les sentiments qu'on éprouvait pour lui, qu'ils s'adressassent à son cœur ou à son esprit, tenaient de sa nature à lui; ils en étaient un reflet fidèle.
Jusqu'au moment où il mit le pied définitivement dans la politique, Jackson avait été le héros idolâtré de toutes les classes de la société américaine. Son surnom de Old-
Hickory (1), par allusion à sa fermeté militaire, était populaire en Amérique comme pas un sobriquet de grand homme; et dans les bar-rooms {buvettes et cafés) où il s'arrêtait volontiers pour trinquer avec les hommes les plus grossiers, toute boisson un peu accentuée s'appelait, et s'appelle encore, Jackson-punch (punch à la Jackson). Son nom était le synonyme courant de tout ce qui représentait la force.
C'est, en résumé, une grande figure historique dont les États-Unis peuvent à bon droit s'enorgueillir, même après la rude campagne de ses huit années à la présidence. Jugée après coup, et surtout de loin, la conduite de Jackson, pendant son passage au pouvoir, donne une haute idée de ses capacités et de la vigueur de son esprit. Il n'est pas un point de l'administration intérieure, pas un de la politique extérieure sur lequel il n'ait porté la main, où il n'ait laissé son empreinte. Même aujourd'hui, on suit partout sa trace (( comme celle d'une trombe ou d'un volcan, » a dit M. Michel Chevalier, en parlant du général.
Racontons d'abord les premières phases de cette existence qui commence à marquer dans l'histoire des États-Unis, à peine Jackson avait-il quatorze ans. Mort à l'âge de soixantedix-huit ans, on peut dire que de ces soixante-quatre années de sa vie, pas une minute n'est restée inemployée.
En raison de l'extrême adoration dont il a été l'objet, ses biographes n'ont rien négligé de faire connaître de ce qui se rapportait à lui et pouvait satisfaire la curiosité publique sur le compte du Old-Hiçkory, Ainsi, ils sont allés jusqu à enregistrer pour la postérité le nombre de livres que pesait leur héros ! Nous ferons comme eux , et nous apprendrons au lecteur que Jackson ne pesait que cent quarante-cinq livres;
(1) Le hickory est un arbre dont le bois est dar comme celui da cbéne.
ce qui contraste avec sa haute stature de six pieds et un pouce (mesure américaine). Il était donc extrêmement maigre, mais d'une taille très droite. Physiquement, il paraissait délicat; et cependant, dit M. Eaton, le biographe qui nous fournit ces détails, sa constitution le rendait propre à supporter des fatigues, que personne ne pouvait endurer aussi longtemps que lui, et sans qu'il en souffrît le moins du monde. Il y avait été habitué dès sa plus tendre jeunesse.
M. Eaton, qui fut l'ami intime de Jackson, un des plus chaleureux défenseurs de sa politique, et plus tard membre de son cabinet, a tracé de lui un portrait où il le dépeint avec les yeux d'un bleu sombre, surmontés de sourcils arqués et très mobiles. Son regard, déjà extrêmement expressif, devenait foudroyant et impossible à supporter quand le général se trouvait sous l'empire de quelque colère. Sa tête osseuse et son large front étaient surmontés de cheveux épais^ droits comme une erinière.
Ses manières étaient pleines d'affabilité , en dépit de ses gestes et de son ton impérieux ; son attitude ferme et décidée inspirait un respect auquel personne ne faillit jamais à son égard, même dans ces familiers entretiens et au milieu de ces chocs de verres qu'il échangeait dans les cabarets où il allait causer des affaires du pays avec les hommes du peuple.
Sous le rapport de la moralité, de la probité, il était irréprochable; c'est une justice qu'on lui a toujours rendue, même quand la passion politique alla jusqu'à vouloir contester et rabaisser ses glorieux services. Ceux qui l'ont connu le plus intimement n'ont jamais surpris dans un seul des actes de sa vie privée quoi que ce soit de blâmable. La charité était sa vertu dominante. « Il n'a jamais connu une « misère, dit M. Eaton, sans avoir cherché à la secourir. »
Pénétrons maintenant dans la vie aventureuse de Jackson.
Sa famille. — Sa naissance. — Il part pour la guerre de Tindépendance.
— Il est fait prisonnier. — Un officier anglais le blesse en voulant le châtier. — Mort de sa mère. — Jackson mène une vie de débauché.
— Ses premières attaques contre les Indiens ; il entre dans la magistrature. — Aaron Biirr.
Il n*est pas difficile de saisir la cause de la haine ardente que le général Jackson porta toujours à TAngleterre. C'était une tradition. Sa famille, originaire d*Ëcosse, et attachée à l'Église presbytérienne, avait été exilée par le gouvernement en Irlande. Le grand-père du général, Hugh Jackson, était drapier aux environs de Carrickfergus. Il avait quatre fils, tous quatre fermiers; le plus jeune, nommé André, émigra en Amérique, en 1768, avec sa femme et deux enfants, Hugh et Robert. La misère et l'intolérance politique l'avaient chassé de l'Irlande. Il vint s'établir dans la Caroline du Sud, à Waxhaw, où il acheta des terres, et se fit fermier.
C'est là que naquit, le 15 mars 1767, le futur général André Jackson. Son père mourut quelques jours après la naissance de cet enfant.
La veuve du fermier irlandais resta sans ressource et chargée de trois fils. Elle envoya ses deux aînés aux écoles publiques, et confia le plus jeune, qui était André, au docteur Humphries, pour le préparer à entrer dans les ordres. André se livra, avec une grande ardeur, à l'étude du grec et du latin; et il fit, dans ces deux langues, des progrès rapides, dit un de ses biographes, M. Kendall.
Mais ces paisibles travaux furent tout à coup interrompus par le soulèvement révolutionnaire des colonies contre la
métropole. André Jackson, à peine âgé de huit ans, fut donc le témoin naïf de ce mouvement patriotique; et il assista au départ pour l'armée de l'indépendance de tous les voisins et de tous les amis de sa mère.
En 1779, les Anglais ayant envahi la Caroline du Sud, on mit sur pied toutes les milices. Le frère aîné de Jackson, Hugh, partit le mousquet sur l'épaule, et périt dès le début de l'expédition. C'était la première dette de sang que les Jackson payaient à cette nouvelle patrie qu'ils allaient conquérir sur les Anglais, les oppresseurs, jusque-là, de leur famille. Bientôt une bataille se livra aux environs de Waxhaw, où les Américains furent assez maltraités. On transporta leurs morts et leurs blessés àWaxhaw, et Jackson, âgé alors de treize ans, eut sous les yeux le spectacle de toutes les horreurs et de toutes les calamités de la guerre. Les cris de vengeance qui retentissaient autour de lui échauffèrent son imagination. En même temps , au fond de son cœur, il entendait une voix lui redire la mort de son frère , tué par les mêmes mains qui venaient d'amonceler dans son village tant de cadavres et tant de souffrances.
Sa résolution fut bientôt prise; il partit avec son autre flrère, Robert, et alla rejoindre un corps de volontaires destiné à opérer sous les ordres du général Sumler. A peine arrivé au camp, Jackson débuta par un sanglant combat à Hanging-Rock. La compagnie dont il faisait partie fut plus que décimée. Ceci se passait en juillet 1780; Jackson avait donc alors treize ans et demi. Il avait vu mourir un de ses frères ; il avait vu plus de trois cents de ses concitoyens entassés morts ou blessés dans son petit village natal; il avait essuyé, enfin, le feu de l'ennemi.
En raison de leur jeune âge, les deux frères Jackson, André et Robert, — ce dernier avait tout au plus quinze ans, — ne purent être attachés à aucun corps régulier de milice.
Après avoir assisté à plusieurs affaires , un peu en soldatsamateurs, pourrions-nous dire, ils vinrent rejoindre leur mère pour la conduire dans la Caroline du Nord, les troupes anglaises s'approchant à grande marche de Waxhaw, qu'elles menaçaient d'envahir. En s'en revenant pour rallier leurs camarades, ils furent faits prisonniers.
Il n'est pas rare de voir l'énergie des soldats les plus courageux s'éteindre dans la captivité. L'enthousiasme soutient l'esprit sous les armes ; tandis que le cœur peut se décourager dans la froide atmosphère d'une prison , et au milieu de l'insultant triomphe de Tennemi. Ce phénomène, fréquent chez des hommes faits, aurait pu se produire aisément chez deux jeunes enfants à peine aguerris. Il n'en fut rien; les deux frères Jackson montrèrent dans leur cruelle situation une fierté de caractère qui faisait bien augurer de l'un et de l'autre.
Un jour, un officier anglais rentrant de reconnaissance, ordonna à André de nettoyer ses bottes couvertes de boue. Le jeune Américain répondit à cette insulte avec un tel orgueil et un tel mépris, que l'officier anglais tira son épée et lui fit une profonde blessure au bras. Un autre officier frappa si violemment le frère d'André à la tète, qu'il lui ouvrit le crâne, et le pauvre enfant mourut , à peu de temps de là, des suites de cet acte brutal.
André et Robert furent transportés à Cambden, où ils supportèrent avec le plus grand courage et la plus fière résignation les douleurs de leurs blessures ; et pour comble, ils furent atteints de la petite vérole, qui faisait alors de grands ravages. Enfin, à la suite d'échange de prisonniers, ils furent rendus à leur malheureuse mère, dans le plus pitoyable état. Robert ne survécut que deux jours à sa délivrance. Quant à André, il fut très longtemps à se remettre de sa blessure et desamaladie.Apeine était-il guéri, que sa mère succomba aux
suites d'une fièvre pernicieuse gagnée à bord d'un ponton à Charleston, où elle était allée pour soigner et consoler plusieurs de ses amis, prisonniers comme l'avaient été ses deux enfants.
Ainsi, fait observer M. Kendall, le biographe que je citais tout à l'heure, tous les membres de la famille Jackson, qui avaient fui d'Irlande en Amérique pour éviter l'oppression des Anglais, périrent sur le sol de leur nouvelle patrie, par le fait de cette même oppression. André, on se le rappelle, était le seul des enfants né aux États-Unis, et il survécut à toutes les épreuves qu'il traversa, ajoute le même biographe, « pour être le vengeur de sa race. »
A la fin de la guerre de l'indépendance à laquelle il se trouva mêlé jusqu'au dernier moment, Jackson était seul au monde, à la tète d'une petite propriété de peu de valeur, sans conseiller pour le guider. Il arriva, alors, ce qui arrive à la suite de toutes les longues guerres; les premiers moments de calme et de paix furent pleins d'indécision. Les esprits, les jeunes surtout, sont comme dépaysés, incertains de la route qu'ils doivent prendre. L'oisiveté leur pèse. Habitués à l'activité bruyante des camps, ils ne peuvent accepter la paix franchement, et c'est presque un besoin pour eux de chercher dans les émotions du désordre quelque chose qui leur rappelle les alertes et les qui-vive continuels du champ de bataille.
Jackson ressentit ce malaise des premiers temps; et il se jeta, tête basse, en compagnie de quelques mauvais sujets, dans une vie déréglée, accidentée de duels, de batailles à coups de poing autant qu'à coups d'épée. Il apporta dans ces folles équipées de sa jeunesse la fougue de son caractère et cette impétuosité qu'il montra en toutes choses. On peut aisément le supposer, au souvenir des deux ou trois faits que nous avons rapportés déjà de l'enfance de Jackson.
Il renonça cependant assp^ vUp h ce^^'^ déDlorabi*^ e^is-
tence, rompit courageusement avec ses habitudes de débauche, et entreprit, avec l'ardeur qui lui était propre, Fétude des lois. Il avait alors dix-huit ans (1784). Deux ans après, U passait tous ses examens, et recevait son diplôme d'exercice, n Alt nommé , sans l'avoir demandé , à un emploi de solUr citor, dans le district ouest de «la Caroline du Nord, lequd forma plus tard l'État du Tennessee.
Il y avait dans ce poste autant et peut-être plus de coups de fusil à échanger avec les Indiens que de réquisitoires à prononcer. C'était bien un peu à cause de cela qu'on l'avait donné à Jackson, qui ne se fit pas faute de prouver comlneo le choix du gouverneur de la Caroline avait été intelligent D était difficile de retenir le sollicUor à son siège de Jonesborough ; il était plus souvent à la tète des défricheurs du Cnifr berland-River, faisant une rude chasse aux Peaux-Rouges; mais en même temps, organisant le pays, et préparant sa rapide prospérité. On raconte que, dans l'espace de qu* ques mois , il fit vingt-deux voyages à travers les solitudes de deux cent milles qui séparaient Jonesborough de Cumberland-River.
Dans une de ses expéditions (1794), Jackson, à la tête seulement de quelques hardis pionniers, mit en déroute un fort parti dlndiens, et détruisit de fond en comble la principale de leurs villes, Nikajack, sur les bords du Tennessee. La bravourve dont il fit preuve dans ces diverses rencontres avait rendu populaire son nom parmi les Indiens, qui le redoutaient et le respectaient en même temps. Ils lui avaient donné les deux surnoms de Schaty-Knife (couteau eCBlé) et de Pointed'Arraw (flèche acérée). ^
Sa réputation commença à cette époque, car les défiricheurs du Tennessee h qui il rendait de signalés services, le considéraient comme un Dieu, et faisaient circuler ses hautes prouesses à grands renforts d'éloges.
C'est ainsi que le magistrat préludait aux destinées futures du général.
Jackson avait prévu la prospérité de ce territoire du Tennessee, simple district alors, et appelé à devenir peu après un État puissant dans la confédération. Le Tennessee, situé dans ce Far- West dont la fécondité et les ressources immenses devaient, en peu de temps, doubler l'importance des &ats-Unis, offrant un attrait tout particulier aux émigrants d'Europe qui commençaient déjà à prendre le chemin de l'Amérique, et à ceux des États voisins eux-mêmes. On pressentait les richesses de ce sol encore couvert de prairies et de forêts, mais admirablement sillonné de cours d'eau, et dont la végétation indiquait une vigueur qu'on ne rencontrait pas dans les autres États.
Cette agglomération rapide d'individus de tous caractères, d'origines différentes, indépendants, portant nécessairement les signes d'une hardiesse peu commune, forts de corps et d'esprit, comme il convenait pour les travaux à entreprendre et pour les dangers à courir, disséminés sur des points isolés qu'aucune voie ne rapprochait encore, conséquemment sans liens sociaux, ces individus, dis-je, formèrent sur le sol des États-Unis Une race nouvelle, exceptionnelle, celle des hommes de l'Ouest. C'est là un type resté à moitié sauvage pendant longtemps, original encore aujourd'hui, et très distinct du reste de la population des États-Unis, malgré l'adoucissement qui s'est introduit dans les mœurs de cette vaste portion de l'Amérique.
Rien de ce qui se passait là ne ressemblait à ce qui se faisait dans les États du nord, de l'est ou du sud.
Ces observations étaient indispensables pour que le lecteur se rendit exactement compte du milieu dans lequel s'accomplirent quelques-uns des faits que je vais raconter.
On ne s'étonnera pas que Jackson, qui avait préludé à la
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formation de cette société étrange, qui avait passé au milieu dlelle les plus vives années de sa jeunesse, et les plus facilement impressionnables, en eût conservé une forte empreinte; d'autant plus qu'il avait été comme le héros de ce monde nouveau. Pour se montrer plus digne de ce rôle qui le tentait, il avait été aisément entraîné à en exagérer les côtés les plus excentriques et les plus saillants, pour mieux garantir sa position. Il n'avait pas eu besoin de forcer pour cela son caractère, admirablement capable d'inventer ces sortes de mœurs, aussi bien qu'il s'y était assoupli. C'était un héros taillé en tous points pour l'enthousiasme de ces hommes à part.
Jackson qui avait entrevu, comme je l'ai dit plus haut, l'avenir du Tennessee, avait résolu de s'établir dans la région où s'élève aujourd'hui la cité de Nashville. Il y vint donc planter sa tente; et comme il était bachelor (garçon), el qu'en outre son humeur vagabonde ne sympathisait pas avec l'idée d'un train de maison, il prit pension chez une dame Donelson, veuve d'un colonel de ce nom, émigrant de II Virginie.
M™** Donelson avait une fille *fort belle, d'une grâce et d'une affabilité charmantes. Elle était mariée à un certain capitaine Robards, homme de mœurs dissolues, que sa femme avait fui pour se réfugier sous Taile maternelle, après avoir introduit une demande en divorce devant la législature de la Virginie. Pendant que se poursuivait ce procès, et à cause de l'impression qu'elle n'ignorait point avoir produite sur Jackson, M"'<^ Robards s'était retirée chez une de ses parentes à Natchez, sur le territoire de Mississipi^
A quelque temps de là, on apprit que la demande en divorce avait été accueillie par la législature de la Virginie. Jackson se rendit immédiatement à. Natchez, fit agréer ses vœux à M°>« Robards, l'épousa (1791), et revint à Cumberland.
LE GÉNÉRAL JACKSON ET LA DrCTATURE. 103
Deux ans d'un bonheur sérieux, un peu troublé quelquefois par les coups de tête de Jackson, s'étaient écoulés sur cette union, lorsque vers la fin de 1793, Jackson apprit qu'au moment où il s'était marié, le divorce entre M. et M™® Robards n'avait point été prononcé par la législature virginîenne. Cette législature avait bien admis la pétition, mais en renvoyant l'affaire pour être jugée devant une cour de justice du Kentucky, où après bien des lenteurs, comme on voit, M°® Robards venait, il y avait à peine quelques mois, de gagner définitivement son procès.
En fait, Jackson avait épousé une femme dont les premiers liens conjugaux n'étaient point rompus au moment où son union avec elle avait été consommée. Un pareil fait eût été considéré comme monstrueux dans notre société, ou plutôt, il y eût été impossible. Il explique, en tout cas, l'étrange situation dans laquelle se trouvaient les États-Unis à cette époque, et indique tout au moins une irrégularité, sinon un désordre profond dans l'organisation administrative du pays. Jackson en fut quitte pour se remarier avec sa femme, et pour légitimer par une nouvelle cérémonie une union involontairement illégitime pendant deux ans.
Jackson ayant quitté la magistrature (1794), s'était attaché à l'exercice de sa profession d'avocat avec un dévouement tout particulier; et j'ajouterai, cette fois, avec une énergie et un courage extraordinaires. Ces expressions vont se trouver justifiées quand on saura que, chargé du règlement de certaines affaires d'argent, il fut en butte non pas seulement à la colère des débiteurs, mais à leur haine et même à de violantes attaques. Il eut à lutter plusieurs fois contre de véritables émeutes, où ses jours furent mis en péril. Ce n'était pas là ce qui pouvait l'arrêter, on le pense bien. Après avoir cassé quelques bras et quelques jambes, avec d'autres armes que celles de la loi, il mena à bonne fin sa
tâche, triompha des émeutes comme des attaques directes, et fit rentrer dans ]a bourse de ses clients l'argent qui leur était dû, un peu taché de sang; mais on l'y avait forcé.
En 1798, le Tennessee avait fait déjà de si rapides progrès, qu'il se trouvait en position de devenir État. Il s'agissait donc de voter une constitution pour l'admission de ce terri* toire dans la fédération avec son nouveau titre. Les amis de Jackson le nommèrent membre de la convention chargée de rédiger cette constitution; et, après l'admission du Tennessee, il en fut élu le premier représentant an Congrès, où il entra le 5 décembre 1796, pour en sortir au mois de mars 1797, à Texpiralion de son mandat. Mais il fut, peu de temps après, élu membre du sénat où il ne siégea qu'une session, et donna sa démission. Il ne paraît pas qu'à cette époque Jackson fut le moins du monde ambitieux de jouer un rôle politique; il ne s'y sentait même aucun goût. Pendant son court passage à la chambre des représentants et au sénat, il ne prononça pas le moindre discours, mais vota avec le parti démocrate contre l'administration de Washington qui finissait, et contre celle de John Adams, le successeur de Washington.
Rentré dans ses foyers, il se livra avec plus d'ardeur encore à l'étude et à la pratique des lois. Sa popularité dans le Tennessee, dit un de ses biographes, égalait, si elle ne la dépassait, celle d'aucun citoyen en Amérique. Nommé juge à la cour suprême de l'État, il ne conserva ces fonctions que peu de temps, et s'en démit, décidé à se retirer dans la vie privée ; le mauvais état de sa santé avait été une des causes déterminantes.
Le théâtre sur lequel Jackson s'était produit jusque-là avait été fort restreint ; c'étaient plutôt des actes isolés de courage, des services en dehors de la cause publique, pour ainsi dire, qui lui avaient valu cette réputation colossale de
bravoure dont il jouissait. Les fonctions peu brillantes qu'il avait remplies, la petite excursion qu'il avait faite dans les aflRaires publiques, lui avaient, néanmoins, attiré quelques inimitiés. Parmi ses plus ardents adversaires se trouvait le gouverneur de l'État, Sevier.
A la suite d'une discussion assez vive entre Jackson et le gouverneur, un cartel fut échangé. Aussitôt les deux adversaires, sans plus de formalités, montèrent à cheval et se dirigèrent dans la campagne, armés tous deux de pistolets. Sevier avait, en outre, une épée, et Jackson portait à la main une longue canne, en guise de lance.
Quand ils se trouvèrent en plaine, Jackson enfonça l'éperon dans le ventre de son cheval, chargea son adversaire avec une telle impétuosité que celui-ci ne put résister au choc, et fut désarçonné. Jackson allait lui brûler la cervelle au moment où les témoins des deux parties intervinrent et arrêtèrent l'affaire.
Ces sortes de rencontres ont été assez fréquentes dans la vie de Jackson ; elles étaient dans les mœurs du pays, comme elles sont, sauf la crudité des détails, dans les mœurs de presque toutes les contrées de l'Amérique.
On raconte de lui un autre duel qui s'est accompli à peu près dans les mêmes conditions que le précédent, mais avec des circonstances bien plus graves. Jackson ayant échangé quelques propos offensants avec un colonel Benton, une rencontre fut arrêtée entre eux. Benton, qui savait à quoi s*en tenir sur le caractère impétueux de son adversaire, descendit à Nashville dans un autre hôtel que celui où était logé Jackson. Celui-ci, en apprenant l'arrivée du colonel, se rend à son hôtel, accompagné de deux amis. Il s'annonce en lâchant un coup de pistolet sur le seuil de la porte. Le frère de Benton, qui se trouvait là, riposte aussitôt; et alors se livre, dans l'espace étroit d'une chambre, une véritable
bataille où le sang coule à flots. Aux pistolets succèdent le poignard et le couteau. Le colonel Benton avait reçu deux blessures assez sérieuses, et Jackson, de son côté, avait été gravement atteint. Le frère de Benton, renversé, allait succomber, lorsqu'un habitant de Thôtel parvint à Tarraclier à la mort au moment où, pour en finir, il allait décharger son pistolet en pleine poitrine d'un de ses adversaires.
Voilà, s'écriera-t-on avec raison, d'étranges mœurs! Je dois dire que ces sortes de duels se passaient de la façon que je viens de raconter, à une époque où les habitants de l'ouest allaient à l'église le mousquet sur l'épaule, où, sur un simple mot mal compris, mal interprété, en pleine table d'hôte, les coups de pistolet se croisaient, au détriment quelquefois des voisins qui payaient pour les coupables. On n'en est plus là aujourd'hui ; mais il est facile de s'expliquer, cependant, que dans une société constituée dans les conditions où nous avons dit que s'étaient formés les États de l'ouest, de pareilles m(Burs aient existé.
Pour en finir avec ces prouesses de Jackson , innombrables dans sa vie, nous dirons qu'il fut un jour très grièvement blessé dans un duel avec un M. Charles Dickinson. Cette fois les choses se passèrent aussi régulièrement que possible; Dickinson ayant tiré le premier, la balle de son pistolet atteignit Jackson en pleine poitrine et lui brisa deux côtes. Jackson, renversé d'abord, se releva, fit feu à son tour, et blessa Dickinson qui expira quelques heures après. Jackson fut longtemps à se remettre de sa blessure. L'affaire fit beaucoup de bruit; et, comme on connaissait assez les façons de procéder de Jackson en ces sortes de rencontres, les quatre témoins furent obligés de rédiger un procès- verbal pour justifier pleinement la conduite du survivant.
En 1802, Jackson avait été nommé major général de la milice de son État.
C'est à partir de ce moment que sa destinée change complètement. Mais il était écrit que dans la vie de cet homme rien ne devait se passer régulièrement et simplement. Ce grade, qui fut la cause de sa fortune future, ne lui arriva que par accident, pour ainsi dire. Jackson avait pour compétiteur ce même Sevier, qu'il avait si bellement désarçonné dans son duel à cheval. Comme le grade de général de milice était donné à l'élection des officiers, il se trouva que les deux concurrents eurent le même nombre de voix; et ce fut un nomn\é Roane qui fut désigné à ce poste, important à ce moment-là. Mais Roane offrit de se démettre à la condition que Jackson serait nommé à sa place. Cette transaction fut acceptée.
Toute la carrière de Jackson, si brillante à partir de là, eut été complètement manquée si Roane avait conservé son grade. A cette époque on craignait quelques difficultés avec l'Espagne, maîtresse de la Floride et d'une partie des territoires de la Louisiane , dont la portion française venait d'être achetée par les États-Unis. La milice de Tennessee (1803) fut mise sur le pied de guerre, et le général Jackson reçut du ministre de la guerre l'ordre de préparer les moyens de transporter ses troupes à la Nouvelle-Orléans. L'activité qu'il déploya dans cette circonstance révéla chez lui des capacités militaires que sa profession de légiste, malgré son bouillant courage et ses coups de tête, n'avait pas laissé soupçonner. Jackson résigna alors ses fonctions de juge qu'il remplissait depuis six ans (1804).
Le lecteur, nous n'avons pas de peine à le croire, a pu difficilement, d'après tout ce qu'il a lu jusqu'ici de la vie de Jackson, concilier ce caractère entreprenant, chevaleresque, fougueux, excentrique, avec la gravité et la placidité du magistrat.
En eflTet, Jackson était en tout peu fait pour être un juge
tant soit peu retord en matière de droit. Sa façon de raisonner ne lui permettait guère de chercher le sens de la loi à travers les labyrinthes et les détours des codes et des législations. Il allait parfois un peu trop droit au but Gomme avocat, dans les causes criminelles, il faisait tott* jours de la cause àe son client la sienne propre; et il arrivait souvent ainsi à des effets d'éloquence très beaux. Comme juge» ses arrêts se distinguaient surtout par une netteté et une clarté sans emphase et sans prétention.
Kendall, en portant ce jugement sur Jackson, comae légiste, ajoute que sa retraite ne fut accueillie avec sati^ faction que par ceux qui redoutaient sa justice, tandis qu'elle excita d'unanimes regrets dans la grande majorité et ses concitoyens.
Jackson avait, alors, une petite fortune honorablemeol acquise. Il se retira sur sa propriété de l'Ermitage, attear dant, dans un repos qu'il avait du reste désiré, les évéoepments que lui préparait l'avenir; se livrant avec ardeur k l'agriculture et à l'élève des chevaux, tenant table ouverte à ses amis, et leur offrant une franche et cordiale hospitalité. Il pouvait avoir désiré le repos, mais le repos lui était antipathique. Les aventures le venaient chercher au fond de 9â retraite.
Ici s'en place une assez mystérieuse et qui fit grand éclat aux États-Unis. Jackson y joua, avec la plus grande bonne foi du monde, un rôle de traître sans le savoir. Pour ne pas laisser d'équivoque dans la pensée du lecteur» je dirai plutôt qu'il faillit devenir complice d'une conspiration assez étrange et dont j'ai dit quelques mots précé* demment.
Pendant son passage au Congrès, le général Jacksoo avait connu le colonel Aaron Burr, vice - président de l'Union , sous la première administration de Jefferson. Cet
Aaron Burr était un homme d'une audace qu'égalait son ambition. Il fut fort irrité de n'avoir pas été préféré à Jefferson, et sa conduite ne laissa pas que de montrer l'amertume qu'il ressentait de cette déconfiture. Retiré de la scène politique à la suite de son duel avec le colonel Hamilton, il avait conçu un plan audacieux qu'il s'apprêta à mettre à exécution.
En 1805, il visita l'Ouest, et annonça son intention d*y acheter des terres; ainsi que dans la Louisiane. Il se présenta chez le général Jackson, qui t'accueillit fort amicalement et se mit entièrement à son service, surtout après qu'il lui eut entendu dire que, avec l'agrément du gouvernement, il venait prendre toutes les mesures nécessaires pour une expédition sur Mexico , au cas où la guerre éclaterait entre l'Espagne et les États-Unis. Jackson , à qui de pareilles ouvertures souriaient, aida son hôte à lever tous les p)ans,^le mit en rapport avec des personnes sûres et 'laissez discrètes pour garder le secret jusqu'au dernier moment, et qui, pour leur compte, s'engagèrent dans l'entreprise future d' Aaron Burr. Le général lui prêta même un bateau pour explorer le Cumberlànd.
Aaron Burr, qui, dans ses Mémoires, fait le plus grand âoge de Jackson, le dépeignant comme un homme d'une haute intelligence, « une de ces âmes vives, ardentes comme on aime à les rencontrer, » — Aaron Burr, dis-je, retourna dans l'Ouest l'année suivante.
Quelques bruits vagues étaient venus jusqu'à Jackson sur les projets de son hôte, qui trouva, néanmoins, auprès de lui le même accueil sympathique; et comme Burr sondait vaguement et adroitement le général , celui-ci lui répondit que dans le cas où les circonstances le permettraient, il était tout prêt à marcher avec lui contre Mexico, se faisant même • fort de lui fournir des troupes ; mais il le prévint qu'il devait
iiO RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.
rompre toute relation avec lui , s'il s'agissait d'une entreprise contre les États-Unis.
En parlant ainsi, Jackson fixa sur son interlocuteur un de ces regards pénétrants dont parle son biographe Eaton, et qui intimidaient et déconcertaient.
Aaron Burr, un peu ému, protesta énergiquement contre cette supposition. Quelques jours se passèrent, après quoi Jackson, un peu mieux informé, conçut contre le colonel des soupçons plus vifs, et cessa toute relation avec lui.
Le plan de Burr commençait à être connu. Son projet était de soulever les États de l'Ouest et du Sud, et de les entraîner à une séparation d'avec le reste de l'Union, de les constituer en une sorte d'Empire dont dont il eût été le chef, et ensuite d'agir contre cette république des États-Unis qui n'avait pas voulu de lui pour président, pas même pour gouverneur de l'État de New-York! — Au cas où ce plan eût rencontré quelques difficultés, Aaron Burr devait se rabattre sur la Nouvelle-Orléans, s'emparer de cette ville, à peine soumise encore aux mœurs et aux idées américaines, puis marcher à la conquête de Mexico.
« Un homme capable de se persuader qu'il pourra efiTec- « tuer un plan de ce genre avec des matériaux américains, » écrivait Jefferson, en 1807, « ne semble mériter qu'une place « à Bedlam (1). »
Peu de jours après sa réponse, si nette et si catégorique, le général Jackson reçut l'ordre du ministre de la guerre de mettre des troupes sur pied pour s'opposer aux projets coupables de Burr, et d'arrêter immédiatement le colonel. La lumière se faisait pour Jackson. Mais Burr était parti; il avait descendu le Cumberland et le Mississipi. Jackson se mit h sa poursuite avec douze compagnies de la milice, et
(1) Lettre au marquis de Lafayette, 14 juillet 1807.
Tous les peuples ne sont pas aptes à recevoir le même genre d'éducation. — La démocratie et Tinstruction populaire sont nées le même jour en Amérique. — L'enseignement obligatoire aux États-Unis. — L'acceptation des fonctions publiques obligatoire dans le Massachusetts. — Législation concernant l'enseignement aux États-Unis. — Enseignement gratuit.
Les besoins intellectuels des peuples peuvent très bien différer entre eux, malgré la similitude sympathique ou contrainte , des besoins politiques. Il n'est donc pas dit que partout les mêmes causes doivent produire les mêmes effets, et que les mêmes résultats s'obtiennent de la pratique des mêmes principes, — surtout en matière d'enseignement. '
En France, par exemple, nous avons de plus qu'aux États-Unis , un héritage littéraire glorieux à continuer ; nous avons, de plus qu'eux, des loisirs qui demandent à être intelligents et cultivés, des traditions nationales qui obligent.
Si donc la pensée nous venait d'établir un rapprochement entre la France et les États-Unis, sous ce rapport, nous devrions tout d'abord tenir compte des conditions morales des deux pays, — en dehors des conditions politiques ; — et cela seul suffirait pour écarter toute idée d'application absolue d'un même système. Je n'outrepasserai donc pas la limite de mou sujet.
On sait que les colonies du nord de l'Amérique, connues
lit RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.
<c suites de la justice ou de leurs créanciers et des aventii- « riers et spéculateurs de toute espèce. »
Burr qui avait pu apprécier, dans les rapports qu*il eut avec Jackson, toute l'étendue de son caractère, flit très touché de sa déclaration favorable , et en conserva pour lui un très profond attachement. Il ne parlait du général qu'avec enthousiasme ; et, sans que Jackson l'ait sa alors, ce ftat Àaron Burr qui , le premier, mit son nom en avant, en 1815, comme candidat à la présidence.
Ses guerres contre les Indiens. — Il entre dans la Floride. — Prise de Pensacola. — Bataille de la Nouvelle-Orléans. — Gloire militaire de Jackson. — Nouvelle campagne contre les Iddiens; il pénètre de nouveau dans la Fbride. — Sa conduite est blâmée. — Il refuse deux ambassades.
Jackson, sans cesser de s'occuper d'agriculture, s'intéressa dans un établissement commercial à Nashville. Je ne vois rien dans le caractère du général qui soit sympathique à des entreprises de ce genre. Il le sentait si bien qu'il ne se mêla de rien, et donna à son associé toute sa confiance; elle fut si bien exploitée que Jackson se vit bientôt à la tête de dettes considérables. Il parvint cependant, avec beaucoup d'économie et de sacrifices, à les éteindre. Il fut même obligé de vendre à cet effet une partie de ses biens. Mais, grâce à son activité, il ne tarda pas à se retrouver dans une position convenable.
Décidément le mouvement, le bruit, les grandes actions convenaient mieux à sa nature. Aussi, peut-on dire que, sous tous les rapports, la guerre de 1812 entre les Américains et les Anglais arriva fort à propos pour lui. Cette guerre fut déclarée par un acte du Congrès, en date du 12 juin. Jackson avait toutes sortes de motifs pour désirer vivement d'y être employé. A la vérité, bien que son courage ne laissât de doute à personne, ses capacités militaires, comme général d'armée, n'avaient pas eu encore l'occasion de se produire sur un terrain assez vaste pour donner des garanties.
Par deux votes, des 6 février et 6 juillet 1812, le Congrès
Ce double intérêt que ressentent à la fois la communauté et Tindividu, chacun de son côté, a aidé prodigieusement au développement de l'instruction aux États-Unis.
Par contre, les institutions sociales ont acquis d'autant plus de force et de stabilité , qu un plus grand nombre d'intslligences en pénètrent bien et profondément le sens et l'esprit.
11 faut constater, en outre, que la question de renseignement, aux États-Unis, est une question toute résolue dans l'esprit et le cœur des habitants; que les causes que nous avons développées, nées, les 'unes de l'état social môme de l'Amérique, les autres d'une sage prévoyance, et toutes se rattachant à des idées d'un ordre très supérieur, font que l'instruction y est un objet de constante sollicitude de la part des gouvernements et des citoyens eux-mêmes.
Les taxes que l'entretien des écoles nécessite sont les moins impopulaires de tous les impôts (et souvent elles sont fort élevées), car toutes les classes comprennent également l'importance et l'urgence de ces sacrifices considérables. Y coopérer, c'est, pour tout le monde, accomplir le premier et le plus saint des devoirs (1).
Mais, disons-le, on n'a rien négligé non plus en Amérique pour répandre dans les masses ce juste sentimenU (Test le but perpétuel des efforts de ceux à qui il est donné de gouverner et d'influencer l'opinion publique. Le zèle et l'activité de certains hommes sont infatigables à cet égard.
\i I Los ros^onrco» def K<ù]es fODt cAn&iilerablr», outre \(^ Ui^ larticolièrei prêtoTèes «ur lc> IiAbiLiDts. AinM, dans U rêjarlilion Afs- lerros qui a èlc faite entre Im Était par le (*onFrt'>. uno rciiaino portion do ros torros a olo s)VC.ialomeQt affectée au betoias des ivolrs. rt Si'nt dosi(:niVs sous le nom do schoul'* Uinds. L'État en paye rintèrSt ànisoa ff'' 6 pour ront pir an. Los oncan.«. los joui, les loteries \dans le* États oà ili Mat toUnèt) »ont tau'S au pritiit de» école*, tontes los amendes jadiciaim dont la loi B*a pai prtrm l'emploi . les »nccoj«ions racanies , etc., tonX pour elles antant de Motfccf au^œb «leniu'ut u^ >ii>idre des impôts immobilier».
permettait pas à la plupart de ces malheureux volontaires de regagner leurs foyers; ils eussent été obligés de s'engager dans les corps réguliers du général Wilkinson. La conduite que Jackson tint en cette circonstance , contraire à tout principe de discipline, si Ton veut , servit du moins à montrer ce dont il était capable, et en même temps lui mérita la confiance et l'attachement de ses troupes.
Malgré les instances et les ordres mêmes du général Wilkinson, Jackson résolut de ne point obéir aux instructions du ministre de la guerre , au moins en ce qui concernait le licenciement immédiat de ses volontaires. Il se mit en route pour le Tennessee ; mais à la tête de ses troupes, dont il ne rompit point les cadres, continuant à leur donner l'exemple de la patience et de la résignation à supporter les plus rudes épreuves et les plus dures privations. Ce ne fut que rentré à Nashville qu'il congédia ses volontaires ; puis il expliqua au gouvernement sa conduite qui, finalement, fut approuvée. Les frais de ce retour, qu'il avait été question d'abord de laisser au compte du général indiscipliné, furent assumés par le gouvernement.
Mais Jackson devait bientôt fournir d'autres exemples de son insoumission et de sa résolution d'en agir un peu toujours à sa tête et à sa fantaisie.
En attendant, il rentra de nouveau dans la vie privée. Mais ce repos ne fut pas de longue durée.
Quelques tribus indiennes avaient formé, sous la conduite d'un chef fameux nommé Tecumseh, une ligue sur tout le territoire qui s'étendait depuis le Tennessee jusqu'à la Floride. Ces tribus avaient fait de formidables préparatifs pour attaquer les États-Unis pendant la guerre avec les Anglais. Déjà les Indiens avaient commencé à massacrer les blancs sur les bords de l'Ohio, dans le Tennessee et dans la Géorgie. Ces faits isolés prirent bientôt un caractère plus sérieux par
rUnion, le Massachusets eut le privilège glorieux de marquer entre tous, par la splendeur et par la prospérité de ses écoles et de son système d'enseignement. Aussi les écoles du Massachusets ont-elles servi et servent-elles encore aujourd'hui de modèles à tous les autres États. Je prendrai donc le plus souvent le Massachusets pour sujet de cette étude.
A mesure que la société s'organisait sous les efforts intelligents des premiers colonisateurs, la population croissait également ; mais, dans son rapide essor, elle s'était grossie d'éléments moins purs, propres à compromettre l'œuvre dont leur foi poursuivait le triomphe. Un tel état de choses (lut nécessairement leur inspirer d'assez sérieuses inquiétudes pour qu'ils songeassent h écrire dans la loi ce que l'austérité seule des mœurs avait jusque-là suffi à garantir. à protéger.
Ils s'attaquèrent d'abord aux personnes, cela était logique, et ils introduisirent dans leur législation des peines très dures contre ceux qui, en refusant d'envoyer leurs enfants aux écoks, contribueraient à entretenir l'ignorance et l'irréligion (1).
L'intervention de la société dans cette grave question alla même si loin que, se substituant à la famille rebelle aux injonctions de la loi, elle enlevait aux pères les droits que la nature leur avait donnés, mais dont ils usaient si mal, et s'emparait de la direction des enfants. Et, comme s'ils avaient en même temps pressenti l'influence, qu'un jour, leur système d'enseignement devait exercer sur toute l'Amérique, les colons du Massachusets voulurent en asseoir les bases dans un code écrit. Ils établirent donc une double législation pénale et organisatrice, très volumi-
(!) Lois des provinn?, lois ili'» coloiiii's.
Jackson ne pouvait attendre aucune récompense qui le flattât davantage et qui satisfit mieux son ambition.
Mais ce n*était pas tout que d'avoir vaincu les Indiens ; il fallait encore s'assurer la paix définitive par un traité délimitant les frontières et garantissant les bonnes relations à venir. Jackson fut naturellement choisi pour mener à fin cette œuvre difficile, et qui devint extrêmement délicate par les incidents dont il trouva moyen de la compliquer.
Les conditions du traité à passer avec les Indiens donneront la clef de nouveaux faits qui achèveront de peindre complètement le caractère du général Jackson.
Aux termes de ce traité, les Indiens ne devaient entretenir aucune relation avec les garnisons anglaises et espagnoles; les Américains se réservaient le droit d'élever des postes militaires sur leurs territoires, et la libre navigation sur tous leurs cours d'eau. D'une autre part, on stipula que les Indiens ne seraient soumis à la surveillance d'aucun agent, qu'aucun trafiquant ne traverserait leur territoire, et que nul ne pourrait faire acte de commerce avec eux, à moins d'y être spécialement autorisé par le président.
La question des terres avait été également spécifiée dans 06 traité, pour la négociation duquel Jackson se rendit dans TAlabama au mois de juillet 1814.
La présence d'une des tribus les plus hostiles au gouvern^nent américain , celle des Creeks, sur le territoire de la Floride, l'acharnement que cette tribu avait montré dans la dernière guerre, et ses approvisionnements en armes et en munitions^ ne laissèrent pas à Jackson de doute que les Anglais, par l'entremise du gouverneur espagnol de la Floride, n'eussent prêté un efficace secours aux Indiens. Le général fut même avisé que trois cents Anglais environ avaient débarqué et s'étaient fortifiés à l'emboudiure de
RkPCBUQOB AHÈRICAniK, T« II. 8
TApalacliicola, avec la tolérance des Espagnols, et que là ils excitaient les Creecks à reprendre la guerre.
Jackson informa son gouvernement de ces faits, et proposa comme moyen efficace et énergique de mettre fin h toutes ces menées et d'éviter même la guerre dans le Sud, de l'autoriser à s'emparer de Pensacola, port militaire très important, sur le golfe du Mexique, et qui est aujourd'hui peut-être le plus bel arsenal maritime des États-Unis.
Le ministre de la guerre s'opposa d'une manière formelle à ce projet, se basant sur la neutralité de l'Espagne dans la guerre pendante, et n'autorisa le général à agir contre les Espagnols , qu'après avoir bien constaté que les autorités de la Floride étaient d'accord avec les Indiens et les Anglais.
Cette dépêche datée du 18 juillet 1814, Jackson prétendit ne l'avoir reçue que le 17 janvier 1815, juste six mois après, ce qui ne paraît pas probable.
Toujours est-il que Jackson agit comme si son projet avait été approuvé, ou comme s'il avait eu la pleine et entière liberté de ses mouvements.
Il est permis d'inférer des suites de cette affaire, du peu d'hésitation que montra Jackson à aller vigoureusement de l'avant, de l'indulgence qu'il rencontra de la part de son gouvernement, après le succès d'une entreprise qui était, en fait, une violation des relations internationales, il est permis d'inférer de là, dis-je, que Jackson avait son absolution garantie à l'avance; que du moins on lui laissait la responsabilité personnelle de son action, le gouvernement se mettant à l'abri derrière cette dépêche, en retard de six mois.
Jackson, informé par ses espions qu'un nombre assez considérable d'Anglais avait débarqué dans la Floride, et que les Indiens avaient reçu d'eux quantité d'armes et de munitions, écrivit au gouverneur espagnol de Pensacola,
l'instruisit de ce qu'il venait d'apprendre, et le somma de lui livrer tous les chefs Indiens qui se trouvaient autour de lui. Une réponse, tardive d'abord, puis pleine d'hésitations et d'arguties , ne laissa pas de doute à Jackson sur l'attitude de ces prétendus neutres. Il expédia à ce gouverneur une curieuse lettre dans laquelle il se peint tout entier. « Ne soyez pas surpris, lui dit-il, si je me mets en tête d'aller un de ces jours vous demander dans votre ville un logement pour mes troupes. » Puis il ajoute : « Veuillez vous abstenir, désormais, de toutes insinuations injurieuses envers mon gouvernement : je ne suis pas d'humeur à les supporter. Ne me considérez pas comme revêtu d'une mission diplomatique : je ne veux discuter avec vous que par la bouche de mes canons. »
Voilà quel était à peu près le ton de cette lettre, dont nous avons conservé quelques-unes des expressions les plus caractéristiques.
L'officier chargé d'aller présenter cet étrange message annonça, à son retour de Pensacola, qu'il avait vu cent cinquante à deux cents officiers anglais, un parc d'artillerie et cinq cents Indiens environ bien armés, portant l'uniforme anglais, et que le pavillon de la Grande-Bretagne flottait sur plusieurs points.
Jackson, exaspéré, revint à son plan favori d'attaquer Pensacola ; et en attendant toujours les ordres du gouvernement, il prit ses mesures , organisa la défense de Mobile, et fit demander au Tennessee, à la Louisiane et au territoire du Mississipi de nouveaux volontaires. Il lui arriva deux mille hommes parfaitement montés et équipés. Il se mit en route , commença l'attaque des forts , et en enleva quelques-uns au pas de course pour ainsi dire. Arrivé devant Pensacola, où une flotte anglaise avait débarqué d'importants secours, il envoya un parlementaire au gouverneur.
lui posant pour condition que les forts et la ville seraient occupés par des garnisons américaines, jusqu'à ce que l'Espagne se sentît en état d'observer la neutralité promise. Le gouverneur espagnol ayant refusé d'accéder à ces propositions, Jackson donna l'assaut.
Il entra victorieux dans la ville , défendue encore par de vives fusillades qui partaient des maisons et des jardins. Le commandant espagnol, voyant la partie perdue, se rendit enfin, et subit toutes les conditions que le vainqueur lui imposa. Jackson était maître de la Floride en ce moment, et c'était là une belle conquête. Mais il comprit la gravité de son action, et ne voulut pas compromettre le caractère qu'il avait entendu donner à cette audacieuse expédition. En fait, la satisfaction qu'il avait demandée était obtenue ; les Anglais s'étaient retirés du territoire espagnol, et les Indiens s'étaient enfuis au fond de leurs forêts. Le commandant espagnol se trouvait donc débarrassé de la pression étrangère qui lui enlevait le droit de rester neutre. Jackson constata cette situation régulière, ce point de droit pour ainsi dire, dans une lettre adressée au gouverneur; et deux jours après la prise de Pensacola, il évacua la ville et même le territoire de la Floride.
De ce moment , on peut dire que cette contrée , dont il fut facile alors d'apprécier l'importance, appartint aux États-Unis.
La Nouvelle-Orléans était menacée à cette époque d'une invasion par les Anglais, et on annonçait l'approche de forces considérables destinées à opérer contre cette ville, que les Américains avaient mis tant de prix à posséder. Les Anglais savaient bien aussi que prendre la Nouvelle-Orléans, c'était porter un rude coup à l'ennemi.
Jackson se rendit immédiatement à la Nouvelle-Orléans avec un corps de troupes , et y établit son quartier général.
LE GÉNÉRAL JACKSON ET LA DICTATURE. 12t
Il ne se dissimulait pas la gravité de sa situation. Il allait se trouver en lace d'un ennemi différent de tous ceux contre lesquels il s'était mesuré; il comprit que sa gloire était engagée, et fit appel à toutes ses ressources et à tous ses talents militaires.
Obligé de fortifier Mobile et les frontières, il n'avait pu amener avec lui qu'un corps de troupes fort restreint ; de plus, il se trouvait dans une ville dont les sympathies pour le gouvernement américain ne laissaient pas que d'inspirer des inquiétudes mal fondées; les événements le prouvèrent. La Nouvelle-Orléans était un peu comme un caravansérail, avec une population composée de gens de tous les pays, et qui n'avaient même pas entre eux le lien d'un même idiome. Jackson envisagea sa position avec une sorte de terreur. Mieux que personne, il sentait que s'il ne lui arrivait pas quelques renforts de troupes , il ne pourrait pas résister à une attaque un peu vigoureuse. Il affecta cependant une grande sérénité; et, en affichant une confiance que certes il n'avait pas, il releva le courage de ses solda,ts et des habitants, parmi lesquels il rencontra, contre son attente, un enthousiasme très vif. Jackson,, dans le doute où il était sur les dispositions de la ville, avait commencé par proclamer la loi martiale, puis avait pris des dispositions militaires très significatives à l'égard de la législature louisianaise.
Pendant qu'il se préparait à repousser les attaques de l'ennemi, dont la présence avait été signalée par quelques escarmouches, trois membres de la législature vinrent en mission auprès de lui, pour lui demander quelles étaient ses intentions dans le cas où il serait obligé de battre en retraite, et s'il fut vrai, comme le bruit en circulait, que son intention était de mettre le feu à la ville avant de l'abandonner. Jackson se contenta de leur répondre « qu'il
122 RÉPUBLIQUE AMÉR1CMNE.
n avait confié ses projets à personne, et que s'il croyait que ses cheveux pussent deviner sa pensée, il les raserait aussitôt. » Son dessein était en effet de ne laisser derrière lui, en cas de retraite, qu'une ville en feu. Jackson ne l'avait dit à personne ; mais on le connaissait assez pour avoir supposé juste, en lui attribuant un tel plan.
Le moment décisif approchait; une flotte anglaise partie de la Jamaïque, débarqua une armée composée de troupes excellentes et aguerries qui avaient fait les campagnes d'Espagne avec le duc de Wellington. Cette armée se dirigea par les terres du côté du lac Borgne, sur la Nouvelle- Orléans. Après plusieurs combats, où l'avantage resta aux Américains, la grande bataille se livra à quatre milles environ de la Nouvelle-Orléans. Le général Pakenham, à la tête de douze mille hommes , s'avança contre des retranchements formés à la hùte avec des balles de coton, et derrière lesquels se tenaient environ cinq mille Américains. Après un combat acharné, les troupes anglaises furent mises en pleine déroute; le général Pakenham fut tué presque au début de l'action, pendant qu'il cherchait à rallier ses troupes déjà en désordre et intimidées par un feu meurtrier venant des tireurs les plus habiles qu'il y ait au monde. Deux autres généraux furent mortellement blessés, et les Anglais ne laissèrent pas moins de deux mille six cents morts sur le champ de bataille. Vigoureusement poursuivis, ils se réfugièrent sur leurs bâtiments, levèrent l'ancre et reprirent la haute mer.
Cette bataille (8 janvier 1815) fut des plus glorieuses pour le général Jackson, et lui valut une popularité immense aux États-Unis. Il fit une entrée triomphale à la Nouvelle- Orléans. On le conduisît à la Cathédrale, où fut chanté un Te Deum; et déjeunes enfants, vêtus de blanc, précédaient son cortège, jonchant les rues de fleurs. Les mêmes
démonstrations publiques saluèrent son retour à Nashville ; et d'un bout à l'autre des États-Unis, des fêtes populaires furent célébrées en l'honneur du héros de la Nouvelle- Orléans. Les législatures de tous les États lui votèrent des remercîments. Le Congrès enfin fit frapper une médaille commémorative en or, qu'il offrit au général vainqueur.
Nous devons rapporter ici un fait qui démontre encore à quel point le général Jackson poussait la susceptibilité de son autorité, et le peu de cas qu'il faisait de tout pouvoir qui semblait, à quelque titre que ce fut, contrecarrer sa volonté. En arrivant à la Nouvelle-Orléans, il avait fait, comme je l'ai dit, proclamer la loi martiale sur tout le territoire de la Louisiane. Quelques jours après la bataille du 8 janvier, la ville se trouvant encore sous le coup de l'état de siège, il ordonna, un matin, l'arrestation d'un membre de la législature qu'il accusait d'avoir, dans un article de journal, semé la mutinerie parmi ses troupes. Nous l'avons dit, et Jackson l'avait prouvé lui-même dans une bien grave circonstance, la liberté individuelle est une chose sacrée en Amérique, même dans les moments comme ceux où Ton se trouvait. Coupable ou non, le prévenu en appela à la justice, et demanda son élargissement sous caution ; ce qu'il obtint. Aussitôt Jackson fit arrêter et conduire hors de la ville le juge qui avait prononcé Vhabeas corpus.
Au retour de la paix, dont la nouvelle arriva de Washington-City deux jours après, le juge reprit possession de son siège et fit citer le général Jackson à la barre pour avoir désobéi à un ordre de la justice, et avoir fait porter la main sur un magistrat dans l'exercice de ses fonctions. Le général comparut, et fut condamné par le tribunal à une amende de mille dollars (8,000 fr.) qu'il paya. On ouvrit immédiatement à la Nouvelle-Orléans une souscription dont le produit, égal au chiffre de l'amende, fut offert à Jackson qui le refusa.
124 RÉPUBLIQUE AMËRIGAINE.
En 1844, le Congrès vota le remboursement au général de cette somme avec les intérêts accumulés.
Après sa campagne de la Nouvelle-Orléans, Jackson se retira à ï Ermitage qu'il avait quitté depuis huit mois; et c'est là qu'il reçut sa nomination de commandant en chef de la division militaire du sud. Il avait bien manifesté le désir de jouir enfin d'un repos qu'il avait cherché toute sa vie, mais qu'il n'avait jamais pu goûter complètement, soit par sa propre faute, soit par la faute des événements. Cette fois encore, malgré sa résolution, il ne fit qu'une halte à l'Ermitage, et partit pour Washington.
L'ambition militaire l'avait longtemps tourmenté; mais l'ambition politique commençait de l'agiter. Jackson, qui savait bien quelle réception l'attendait tout le long de la route, n'était pas fâché de constater par là le degré d'influence et de popularité dont il jouissait. L'administration de Madison tirait à sa fin ; on se préparait déjà à la lutte présidentielle, et, certes, on aurait pu croire que personne alors, en apparence du moins, ne réunissait devant l'opinion publique autant de titres que Jackson à enlever les suffrages populaires. Il le croyait lui-même, ses amis le pensaient, et l'on trouve, dans une lettre d'Aaron Burr cette phrase : « Jackson est sur le chemin de Washington. » Et il recommandait à son gendre, ex-gouverneur de la Caroline du sud, d'user de son influence sur tous ses amis pour faire triompher la candidature du général : « Il est trop tard, » répondit le gendre du colonel Burr ; il aurait pu ajouter : Il y a un homme qui a acquis des titres moins brillants que Jackson à la reconnaissance publique , mais qui a toutes les sympathies pour lui, sympathies bien méritées, et de qui l'élection est justement assurée. Cet homme était Monroe, dont j'ai indiqué tous les droits à cette grande manifestation du peuple américain.
Il ne faut pas se le dissimuler, malgré les services rendus, malgré ses couronnes de fraîche date, Jackson à cette époque-là moins qu'à toute autre, n'inspirait pas par son caractère assez de confiance pour qu'on lui sacrifiât des hommes, inférieurs à lui en talent à coup sûr, mais plus propres à l'exercice de .la magistrature. Enfin, ce général tout couvert de ses lauriers et du prestige de ses victoires, effrayait les Américains. On aurait pu objecter l'exemple de Washington ; mais Washington était dans une position exceptionnelle. Il avait été le libérateur du pays, il en était resté le dieu.
La carrière militaire de Jackson n'était point close ; de nouvelles occasions de se distinguer comme soldat, et de montrer aussi le peu de cas qu'il faisait des traités internationaux, allaient lui être offertes.
En 1818, en effet, il fut chargé d'entreprendre une nouvelle campagne contre les Indiens Seminoles, qui avaient commis des actes de déprédation dans le sud. Jackson les poursuivit jusque sur le territoire de la Floride, et s'empara tout d'abord d'un fort appartenant aux Espagnols. Y ayant fait prisonnier deux Anglais qu'il soupçonnait d'exciter les Indiens à la révolte, il les fit traduire devant un conseil de guerre. L'un d'eux fut acquitté, et l'autre condamné à mort. Jackson les fit exécuter l'un et l'autre.
Jackson se retrouvait dans cette même Floride, près de cette même ville de Pensacola qu'il avait déjà conquise une première fois; la tentation était encore trop grande pour qu'il y résistât. Il marcha donc sur Pensacola où on lui avait dit qu'étaient enfermés quelques indiens, s'empara de la ville, et fit pendre deux chefs qu'il y trouva. Cette exécution fut vivement reprochée à Jackson , comme un acte de cruauté complètement inutile. On oublia qu'il devait au moins justifier le prétexte qu'il avait pris de
s'emparer d'une ville abritée sous le pavillon d'une nation amie.
Jackson se sentait moins disposé que la première fois à abandonner la Floride et Pensacola. Il donna pour prétexte à son occupation, la guerre avec les Seminoles, et écrivit au gouvernement que tant que cette guerre ne serait pas définitivement achevée, il était prudent, au point de vue de la sécurité des États-Unis, de laisser une garnison américaine à Pensacola.
Ses raisons ne furent pas aussi bien appréciées qu'en 1814. Sa conduite souleva une discussion assez vive au sein du Congrès. On proposa d'infliger au général une forte réprimande ; cette proposition fut repoussée à une grande majorité. Monroe, qui, au fond, avait bien calculé de quel secours le coup de tête de Jackson lui était pour ses projets à venir sur la Floride, défendit le général, se basant sur ce que les forts espagnols avaient été évacués. Jackson fut sensible à la rigueur avec laquelle on le traita, et il conserva de vives rancunes contre les promoteurs de cet acte de censure, notamment contre MM. Calhoun et Clay, dont le sage patriotisme n'admettait pas l'indulgence qu'on montrait pour les coups de tète du général.
Enfin, en 1821, la Floride fut acquise par les États-Unis. Jackson, qui s'était définitivement retiré du service, fut nommé gouverneur de ce territoire dont il avait incontestablement préparé l'absorption par les États-Unis. Son prenûer acte administratif fut d'ordonner l'arrestation et l'emprisonnement du commandant espagnol qui lui avait refusé là communication de certains papiers. Il ne resta que peu de mois dans la Floride, se démit de ses fonctions de gouverneur, et rentra au Tennessee. Le président lui offrit alors le poste de ministre plénipotentiaire en France, puis au Mexique (1823) ; mais Jackson refusa Tune et l'autre mission.
Le choix d'un tel homme de la part d'un président comme Monroe, était extrêmement habile pour seconder des vues de conquête sur le Mexique que les Américains ont toujours envié, qu'ils envient encore, et dont, en attendant mieux, ils s'emparent morceau par morceau.
Jackson ne comprit-il pas la signification de la mission qu'on lui donnait? ou bien, trop vivement préoccupé de ses aspirations au pouvoir, a-t-il senti qu'il ne devait pas s'exposer à cette nouvelle occasion d'un coup de tête qui lui était offerte?
Jackson rentre dans la vie politique. — Il se porte candidat à la présidence. — Il échoue contre Quincy Adams. — Caractère de cdui-d- — Jackson lui succède. — Jackson parait apporter an pouToir des habitudes militaires. — Les nombreuses destitutions qu'il opère. —-Le Congrès lui fait de l'opposition. — Ses dissentiments avec son cabinet.
Jackson rentra alors dans cette vie politique où il n'avait fait qu'une si courte apparition et à contre-cœur, en acceptant un siège de sénateur au Congrès (1823). C'était préparer sa candidature à la présidence. Elle fut effectivement posée en 1824 pour la succession de 3Ionroe, qui allait s'ouvrir Tannée suivante. Trois concurrents lui furent opposés : John Quincy Adams, Crawford et Clay.
Il était permis de croire que Jackson enlèverait l'élection; mais deux de ses concurrents, 3IM. Crawford et Clay, avaient été portés précisément en vue de diviser le parti démocrate, et de ne laisser qu'une chance secondaire à Jackson en face de son concurrent réel, Quincy Adams, que beaucoup de démocrates même lui préféraient.
Cette tactique réussit; ainsi répartis, les votes ne donnèrent pas la majorité nécessaire (1), et l'élection, conformément aux prévisions de la Constitution, fut transportée au sein de la Chambre des représentants qui, dans ce cas, vote par Etat, chaque Etat ayant une voix. Quincy Adams fut élu à une grande majorité, prévue à l'avance (2).
'l.i Jacksou avait obteuu 99 \oix de» électeurs; Adams, 8(; Crairford, 41, el Heory Clay, 37.
«âi Adams obtint les voix de treize Étais, Jackson de sppl sealement, Cravford de qaatr<*.
Un des griefs de Jefferson contre la Constitution américaine, avait été, on se le rappelle, qu'elle donnait à Texécutif une sorte d'apparence de monarchie élective, ce qui pouvait établir la perpétuité du pouvoir entre les mains de l'élu ou le continuer dans sa famille. Il avait même défini le président : « Un faux roi de Pologne. »
Il est bien de rappeler qu'aucun fait n'a justifié les appréhensions de Jefferson. L'exemple du désintéressement de Washington, et le sien propre, introduisirent dans la pratique, comme règle scrupuleusement respectée par leurs successeurs, ce qui n'était point écrit dans la Constitution.
Cinq présidents , remplissant une période de vingt-huit années de pouvoir, se sont trouvés étrangers les uns aux autres; aucun lien de parenté ne les unissait. Quincy Adams, fils de John Adams, le successeur de Washington, fut le premier exemple, et l'unique jusqu'à présent, du pouvoir présidentiel renouvelé dans une famille. De plus, trois présidences, de huit années chacune, séparèrent cette double élection ; et le subtil non parce que, mais quoique, de 1830, ne fut qu'une contrefaçon de ce qui se passa aux États-Unis en 1825. En effet, on avait élu Quincy Adams non parce que, mais quoique Adams. Le mot ou l'équivalent fut même dit a cette époque-là.
Quincy Adams qni, nous venons de le voir, l'avait emporté par un vote de cas extrême sur Jackson, n'était pas un homme nul à coup sûr; mais il n'avait aucune des qualités de ses prédécesseurs, ni de son concurrent. Son grand avantage sur ce dernier fut de n'avoir point ses défauts. Né en 1767, il avait cinquante-huit ans, quand il prit le pouvoir. Quincy Adams avait été élevé à l'école patriotique de son père, un des grands avocats de la cause de l'indépendance. Il avait hérité en même temps de sa placidité, de sa prudence excessive, bonne et utile au temps où John Adams les appli-
qua, un peu surannées pour l'époque où vécut ce fils. Quincy avait surtout une grande connaissance et une expérience pratique des questions de politique étrangère. Tout jeune enfant sous Taile paternelle , et plus tard dans des postes diplomatiques, il avait visité ou habité tour à tour la France, la Hollande, l'Angleterre, l'Allemagne, la Russie; il avait donc étudié toute l'Europe de très près. Il était dans les meilleures conditions pour faire un excellent ministre des affaires étrangères. Monroe avait pensé ainsi; car il l'avait choisi comme secrétaire d'État. Le Sénat ratifia ce choix avec empressement, et le général Jackson, à qui le président avait parlé de l'introduction de Quincy Adams dans le cabinet, lui répondit : « Je n'hésite point à dire que vous avez fait le meilleur des choix pour occuper le département d'État. M. Adams, dans un moment difficile, sera un habile diplomate; et je suis convaincu que sa nomination sera accueillie avec une satisfaction générale. »
Quincy Adams occupait alors le poste de ministre plénipotentiaire à Londres ; il fut rappelé en Amérique.
Mais ni Monroe, qui en faisait un grand cas pour la direction où il le plaçait, ni Jackson qui avait, comme on vient de le voir, une grande confiance dans l'aptitude de Quincy Adams, n'eussent songé alors à lui pour une présidence future.
Ardent à l'étude, il était incontestablement un des hommes les plus instruits et les plus lettrés de l'Amérique; il avait même occupé avec distinction une chaire d'éloquence au collège d'Har^vârd. Mais il n'avait, je le répète, aucun titre saillant qui le recommandât au rang suprême où il fiit appelé. Ce fut la candidature de Jackson qui évidemment lui en fraya la route.
Sa qualité de fils de John Adams aurait été plutôt, et flit mùme pour quelques-uns, un obstacle au lieu d'un avantage.
LE GÉNÉRAL JACKSON ET LA DICTATURE. loi
Quant à son attitude au Congrès, elle lui était défavorable; envoyé au Sénat comme fédéraliste , c'est à dire en opposition avec l'administration de Madison, il avait voté en faveur d'un grand nombre de mesures prises ou proposées par ce président, ce qui lui valut de la part de la législature de son État (Massachusets), divers votes de blâme. Enfin il avait été employé avec faveur par deux présidents antifédéralistes.
D'une part une capacité politique médiocre, de l'autre des précédents peu sympathiques aux masses, firent que la présidence de Quincy Adams s'écoula sans éclat, honnêtement comme on devait l'attendre d'un homme d'une probité irréprochable ; mais elle rencontra dans le Congrès et dans le pays même une forte opposition dont Jackson était le chef hautement avoué.
Vaincu dans le scrutin de 1828 par son compétiteur qui avait pris une position formidable, Quincy Adams, en se retirant du Pouvoir, méritait qu'on n'oubliât pas ses services honorables; on ne les oublia pas non plus; il continua à faire partie du Congrès où ses concitoyens l'envoyèrent constamment. Il mourut d'une attaque d'apoplexie, le 23 février 1848, à l'âge de 81 ans, h son poste, et sur son siège de la Chambre des représentants.
On espérait mieux de la présidence de Jackson que de celle de son prédécesseur. Je l'ai dit en commençant, il semblait que le peuple américain eût besoin d'émotions à ce moment-là.
Les scrupules qu'avait soulevés le général Jackson, lors de sa première candidature, s'étaient beaucoup calmés. Le souvenir de ses coups de tête étaient un peu éloigné, et il ne restait plus de lui que son attitude ferme et puissante comme chef d'opposition, sa gloire militaire, ses services et sa popularité immense.
132 RÉPUBLIQUB AMÉRICAINE.
CTest avec ces titres imposants que son nom reparut au scrutin de 1838; il en sortit avec 178 voix contre 83 qu*obtint Adams, son concurrent. M. Calhoun, comme viceprésident, obtint 171 voix. Jackson prit possession du Ciuteuil présidentiel le 4 mars 1839. Le cortège qui raccompagna de son hôtel particulier au Capitole où , devant le Congrès assemblé, il fut inau{iuréet lut son message d'entrée en fonctions , était composé , outre la population ordinaire, d'un nombre assez considérable de vieux soldats de la Révolution.
La présence de ces glorieux débris d'une époque toujoars vénérée en Amérique, dans l'escorte ordinairement plus civile des présidents , fut matière à réflexions et à commentaires. On en conclut que Jackson avait des dispositions i militariser le pouvoir et que c'était là l'indice des habitudes nouvelles qu'il allait y introduire. Ce qui frappa tout autant, ce fut le soin avec lequel Jackson, dans son discours d'inauguration, parla de l'étendue de ses pouvoirs, dont iléteit résolu à ne rien sacrifier. Pour beaucoup he gens, Timpression fut mauvaise dès le premier jour, et faisait présager cette lutte ardente qui signala les huit années de la présidence du général Jackson. L'attention fut bien plus vivement et bien plus péniblement éveillée, quand on assista à l'espèce de massacre qu'il fit de tous les fonctionnaires publics, et qu'on vit la profusion de places qu'il distribua à ses amis et aux membres du Congrès qu'il dégarnit, ce qai fut inhabile, d'hommes tout dévoués, pour ouvrir les rangs à de nouveaux élus que l'opposition y envoya pour contrecarrer ce qu'on appelait tout bas déjà « la dictature de Jackson. »
Les fonctions publiques n'ont jamais été, à vrai dire, une carrière aux États-Unis. Les emplois y sont trop peu rétribués, pour que des hommes véritablement intelligents et
LE GÉNÉRAL JACKSON ET LA DICTATURE. i^
actifs consentent à perdre leur temps, leurs forces, les ressources de leur esprit à grignoter un coin de budget, quand partout s'offrent tant de chances de fortune rapide.
Jefferson avait introduit dans le pouvoir d'excellentes et honorables habitudes au sujet du droit de destitution des fonctionnaires publics.
« J'ai nettement refusé, disait-il, de suivre le conseil qui « m'était donné d'accorder, comme moyen de rapproche- « ment, des places à quelques-uns des meneurs. Je n'en ai « donné et n'en donnerai qu'à des républicains, dans les
« circonstances actuelles Je sais que quelques destitu-
cc lions seront nécessaires ; mais il faut qu'elles soient aussi « rares que possible, opérées graduellement et fondées sur
« quelque malversation ou incapacité personnelle Tai
« si souvent exprimé les principes qui me dirigent à cet a égard, en désirant qu'ils fussent bien compris de ceux des « fédéralistes qui occupent des emplois. Je n'ai jamais des- « titué un homme par le seul motif qu'il était fédéraliste ; « je n'ai jamais demandé à un homme de voter dans les « élections contrairement à son opinion ; mais comme il « serait impossible à un gouvernement de remplir ses fonc- « tions, pour le plus grand avantage des citoyens, si les « agents avaient pour système de contrarier les mesures au « lieu de les exécuter et s'ils employaient contre le gouvercc nement et contre ses mesures l'influence qu'ils doivent à « leur emploi, j'ai exigé d'eux de ne pas prendre parti, et c'est « à ce prix qu'est leur conservation. Que si leur conscience « les pousse à jouer un rôle actif et énergique dans l'oppo- « sition, elle doit en même temps leur faire sentir la néces- « site de se retirer d'un emploi dont ils seraient incapables « de remplir fidèlement les fonctions. Lorsqu'ils ne l'ont pas (c senti d'eux-mêmes, j'ai été forcé de les destituer; mais ' « cette nécessité n'a été appliquée qu'à ceux qui manifes-
RÉPCBLIQUE AXèniCAINB, T. II. 9
« laient contre le gouvernement une opposition active et « prononcée. »
Dans une autre lettre Jefferson disait :
« Je n'empiéterai jamais sur la liberté des opinions. Ceux « qui se seront bien conduits n'ont rien à craindre, qud- « qu'opposées que leurs idées soient aux miennes. Mais « ceux qui ont mal agi n'ont rien à espérer ; et la crainte « quon attribue ma sévérité à des motifs d'opinion, ne <c me fera pas manquer à la justice. »
Jefferson se fondait pour l'exclusion des emplois ou pour le choix des fonctionnaires sur un principe élevé qui est la base du gouvernement américain : «La nature de notre gou- « vernement, dit-il, est par elle-même une leçon suffisante; « comme sa force dépend surtout de la confiance du peuple « dans son premier magistrat, c'est un devoir pour celui-ci « de ne rien épargner de ce qui peut fortifier cette con- <c fiance. »
Jackson fut moins scrupuleux; il raisonnait moins que son illustre prédécesseur à cet égard, et ne tenait pas compte de rabstention des fonctionnaires. Ce n'était pas leur abstention, mais leur dévouement qu'il demandait. Cette règle établie par Jackson des destitutions en masse a fait des progrès, en raison surtout de l'ardeur de certaines classes de citoyens à rechercher les fonctions publiques. C'est même \l\ une pression un peu trop énergiquement exercée par les électeurs. Le gouvernement la subit comme une nécessité bien plus qu'il n'entre toujours dans ses intentions de mettre en pratique de telles idées élevées à l'état de système. Ce système, puisque c'en est un aujourd'hui, a de déplorables conséquences.
Les fonctions publiques (nous ne parlons pas de celles que l'on doit à l'élection, mais que l'on obtient directement du pouvoir), les fonctions publiques, disons-nous, sont un
LE GÉNÉRAL JACKSON ET LA DICTATURE. i55
accident plus ou moins heureux dans la vie de certains hommes; elles sont éphémères, durent ce que dure la faveur de celui qui en dispose, et ne sont ni la preuve du mérite, ni la constatation de l'aptitude. Où il faut un mathématicien, en met volontiers un danseur, selon le vieux dicton. Aussi est-ce un cri général d'un bout de l'Union à l'autre bout, que le pays est déplorablement administré; que les emplois publics sont mal distribués, sans discernement, et surtout qu'ils sont soumis à des changements périodiques.
La moralité, la capacité et la respectabilité également absentes de presque toutes les fonctions publiques aux États-Unis , sont le résultat du court passage des fonctionnaires dans leurs emplois.
Nulle loi ne commande ces changements et ces déplacements continuels et préjudiciables. L'usage, un usage condamnable puisqu'il consacre des actes immoraux et qu'il sert des passions corruptrices, a seul fait admettre ce système dit de rotation, et qui loin d'être une sauvegarde pour les institutions politiques et pour la société, sont leur ver rongeur.
Les choses sont arrivées sous ce rapport à un tel point que récemment, un meeting du parti démocrate en Virginie a pris une résolution qui condamne d'une manière absolue le système de rotation dans les emplois. Il est incontestable que les États-Unis devront renoncer à un pareil usage que Jackson a introduit sans y mettre la mesure qu'y apportaient ses prédécesseurs.
Pendant toute la durée de son administration, Washington n'avait prononcé que neuf destitutions, John Adams dix, Jefferson trente-neuf, Madison cinq, Monroe neuf, Quincy Adams deux.
Ces chiffres furent rappelés vivement en présence des 176 mutations que, du premier coup, Jackson opéra dans
radrainistraiion, en choisissant surtout les titulaires d'emplois parmi les membres du Congrès, ce qui contrastait singulièrement avec la déclaration qu'il avait faite dans sa profession de foi devant les électeurs, si peu de temps auparavant. 11 y disait que l'esprit de parti ne devait jamais animer le magistrat suprême de la République, et qu'il j avait même lieu de proposer à la Constitution un amendement dans le but ^d'interdire aux membres du Congrès d'accepter aucune fonction pendant toute la durée de lear mandat (1). Ces belles résolutions avaient été bien vite oubliées, comme on voit. Plus tard il proposa au Congrès un amendement qui avait pour objet de défendre la réélection du Président après le terme de quatre ans; ce qui ne l'empêcha pas de se représenter aux électeurs, et d'accepter une nouvelle présidence de quatre années.
L*attitude un peu sabreuse du général Jackson souleva contre lui une assez forte opposition dans le Sénat et dans la Chambre des représentants. Cette opposition n'alla pas jusqu'à rejeter toutes les mesures qu'il proposa; mais un grand nombre d'entre elles furent peu favorablement accueillies, même par ses amis. Et le Sénat appelé, aux termes de la Constitution, h ratifier les choix que fait le Président, des fonctionnaires publies dans sa dépendance, refusa de sanctionner plusieurs nominations, entre autres celle de M. Van Buren qui , nommé ministre à Londres dans l'intervalle d'une session, fut obligé devant la non-ratification du Sénat, de quitter son poste et de revenir h Washington.
Il en fut de mémo de M. Stevenson qui , proposé par le Président pour remplacer M. Van Buren à Londres, ne fut pas agréé par le Sénat. Jackson dépite, laissa pendant près de deux ans, vacant le poste de ministre à Londres, puis y
(1) Toute fonction rôtribuéo est, on tout cas, incompatible aux Etats-Unis avec k mandat do rcprcsonlant ou de st'uateur.
désigna une seconde fois M. Stevenson, dont le choix fut alors approuvé par le Sénat.
On ne tarda pas non plus à s'apercevoir d'un désaccord complet entre le président, le vice-président (M. Calhoun) et le cabinet. Ces dissidences entre M. Calhoun et le général Jackson prirent bientôt le caractère d'une rupture ouverte. Les questions politiques n'en furent pas la seule cause. Jackson avait été blessé, ai-je dit, de la proposition de. censure faite contre lui après Ja campagne de 1818 dans la Floride. Il apprit, par une lettre qui fut mise sous ses yeux, que M. Calhoun avait été un des instigateurs de cette mesure , et il en conçut pour cet homme d'État éminent une haine implacable.
Jackson en était arrivé au point de ne plus tenir de conseils de cabinet, tant était devenue profonde la division entre les membres qui le composaient. Il était entouré alors d'une douzaine d'individus de réputation un peu suspecte, mais dévoués à l'excès à sa politique , et qui formaient une sorte de conciliaèule qu'on avait appelé aux États-Unis le Kitchen-cabinet (conseil de cuisine). C'était avec cette camarilla, comme nous dirions en Europe, qu'il réglait et discutait les affaires du pays.
Le cabinet officiel soufTrit d'abord ces rivaux sans souffler mot; mais un jour le public apprit avec stupeur que les ministres se retiraient en masse. On se doutait bien qu'au fond il devait y avoir quelque violente résolution à la Jackson dans cette retraite du cabinet tout entier; et en même temps on espérait y pouvoir trouver matière à récriminer contre le Président que la presse commençait à tancer vertement. Ce que Ton savait de l'affaire donnait d'ailleurs un assez vaste champ aux commentaires et aux suppositions.
Voici comm'ent les choses s'étaient passées à la connaissance du public : le secrétaire de la guerre et le secrétaire d'État avaient remis leur démission au Président qui avait
immédiatement écrit aux secrétaires de la marine et du Trésor pour leur annoncer qu'ils eussent à se retirer aussi. Mais à quoi devait-on attribuer réellement ce mouvement? On se perdait en conjectures, lorsque le procureur général (membre aussi du cabinet) dévoila le secret dans une lettre rendue publique. L'origine de ses dissidences profondes venait, le croirait-on? d'une querelle entre femmes. En effet, les familles des ministres avaient refusé de voir et de recevoir la femme du ministre de la guerre! hidè irœ. Jackson chargea un de ses amis d'entreprendre une réconciliation, mais elle fut impossible.
Rien ne devait manquer à Jackson pour que son administration donnât le spectacle d'une agitation inusitée dans ce gouvernement d'ordinaire si pacifique. Querelles politiques, dissidences d'opinions et haines particulières entre les membres du pouvoir, opposition de la part des corps délibérants, disputes entre femmes , tout se combinait. Mais on n'était pas au bout.
Deux occasions solennelles allaient se présenter pour Jackson de déployer ii la fois de grands talents, une force peu commune, et de montrer de nouveau le mince cas qu'il faisait de tous obstacles à ses idées et à sa volonté.
Exagérant le système de la responsabilité et des droits individuels des États, Jackson avait adopté, en principe, que le gouvernement fédéral ne devait subvenir à aucune dépense ayant pour objet l'encouragement de travaux publics en dehors de ceux où la fédération était directement engagée; en conséquence de quoi il refusa de sanctionner divers actes votés par le Congrès dans un sens contraire à ces vues. L'opposition des corps délibérants n'alla pas aussi loin qu'on aurait pu le craindre; ils finirent par se rallier sur beaucoup de points aux vœux du Président, en obtenant, de leur côté, quelques concessions.
Lutte de Jackson contre la Banque. — Grands talents dont il fait preuve. — Sa présidence a failli être un danger pour les États-Unis. — Résultats de son passage au pouvoir. — Dernières années de Jackson.
La question la plus sérieuse et la plus compliquée contre laquelle Jackson eut à se débattre, fut celle de la banque des États-Unis, dont le privilège arrivait à expiration, et au renouvellement duquel le général Jackson était formellement opposé. Il avait déjà touché ce sujet dans son premier message; au moment décisif, il se posa carrément en adversaire de la banque. Selon lui, une Banque générale portait atteinte aux banques des États et exerçait, dans un pays où le crédit est tout, une influence qui devait tôt ou tard changer la face sociale et politique des États-Unis. Cette institution devenait un centre d'action puissant, et, par l'extension ou la limite du crédit dont elle disposait, elle se faisait positivement maîtresse de la nation et absorbait un pouvoir et une autorité que la Constitution n'avait point voulu accorder au gouvernement fédéral, dans l'intérêt de l'indépendance des États.
A ces deux griefs se joignaient une foule d'accusations secondaires qui chaque jour naissaient de la question ellemême, et l'envenimaient à un point extrême. C'est alors que Jackson, poussé à bout dans son opposition à la Banque, prit le parti de lui créer des embarras inextricables en retirant de son autorité privée, les fonds du gouvernement qui s'y trouvaient déposés; le chiffre s'en élevait à une somme
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considérable. Il donna cet ordre au secrétaire du Trésor, qui refusa d'exécuter une mesure inconstitutionnelle et tout à fait en dehors des droits du président. Jackson, n'y regardant pas de si près, envoya au secrétaire du Trésor sa démission, et nomma h sa place un ministre plus dévoué et plus obéissant qui se plia à cet acte de dictature.
Cette façon de procéder jeta l'alarme dans le pays et une perturbation profonde dans les affaires. Jugeant la question au point de vue politique , il n'était douteux pour pei'sonne que l'homme qui enfreignait ainsi les lois en matière de finances, point sur lequel les Américains sont très chatouflleux, pouvait tout oser, tout entreprendre, tout vouloir. L'émotion était si grande sur toutes les parties du territoire des États-Unis, que l'on s'attendait chaque jour à de .sanglantes collisions dans les rues.
Le Sénat, très irrité déjà, prit une attitude agressive. Henry Clay définit la situation dans un discours célèbre qui produisit une immense impression. Ce discours, commen* çant par ces mots que les oreilles américaines n'étaient pas habituées à entendre : « Nous sommes au milieu d'une révolution, » fut comme la dernière goutte qui fit déborder le le vase des colères et des indignations.
Le Sénat usa du droit que lui donnait la Constitution; et pour la i)reraière fois, depuis 1789, il se trouva dans l'obligation de censurer le président. Cette mesure extrême et rigoureuse irrita davantage les passions; les uns couvrirent le Sénat d'anathèmes, les autres ne trouvèrent pas assez d'injures et d'insultes à prodiguer au vieux général.
Jackson bondit de rage quand il reçut le vote de censure, et y répondit aussitôt d'une façon si violente et en termes si peu mesurés, que le Sénat, par respect pour lui-même, et dans finlérêt de la dignité du président, refusa de consigner cette réponse au procès-verbal de ses séances. Jackson,
blâmé dans riQtimité par ses meilleurs amis, qui lui firent comprendre la gravité de la position où il se plaçait, rétracta dans un second message les principaux passages du premier.
Après cette rude épreuve, Jackson qui venait, pendant une tournée dans les grandes villes du Nord, de s'apercevoir combien il avait perdu de sympathies dans l'opinion publique, avait résolu de se retirer du pouvoir et de laisser la présidence à M. Van Buren , son vice-président (1). Mais il renonça à ce projet. Pour en finir avec cette crise que la Banque provoqua, le Sénat rejeta d'abord la proposition de Jackson, c'est à dire vota pour le renouvellement du privilège, mais le président y mit son veto constitutionnel, et renvoya le projet à discuter de nouveau.
La majorité nécessaire dans cette seconde épreuve (les deux tiers des voix) n'ayant pas été olKenue, le Sénat fut vaincu dans son opposition.
Maintenant, il faut bien reconnaître que dans ces luttes très sérieuses et très compromettantes pour la politique intérieure des États-Unis, Jackson déploya un grand talent de discussion et de logique. Son message relatif au bill sur les travaux publics, par exemple, est remarquable de précision, de netteté de vues; c'est de l'éloquence pratique admirablement écrite; d'un style clair, nerveux, avec quelque chose de la sûreté de l'avocat qui défend, sans emphase et sans phraséologie, une cause qu'il a longtemps et profondément étudiée. On en peut dire autant de son message sur l'affîaire de la Banque, sauf que celui-ci est un peu amer, provocateur et plein de passion, ce qui lui donne d'ailleurs une certaine vivacité et une couleur très accentuée.
(1) Jackson en était alors an second terme de sa présidence. A sa réélection (1832) il avait réuni 219 voix contre Henry Clay, son concurrent, qui n'avait obtenu que 49 suffrages. M. Van Buren, comme vice-président, avait réuni 189 voix.
A la façon dont sont rédigés ces deux documents , on voit que Jackson savait manier la plume aussi bien que Tépée.
Les luttes de Jackson avec le Sénat avaient tellement éveillé les passions, qu'à propos de certaines mesures- de douanes, votées par le Congrès, la Caroline du Sud avait nettement déclaré ne vouloir point y obéir, comme étant entachées d'inconstitutionnalité. On était allé même jusqu'à parler d'une rupture entre cet État et l'Union. En même temps qu'il décrétait des mesures coërcitives pour assurer dans la Caroline jl'exécution de la loi, Jackson rédigeait et publiait (16 décembre 1832) une proclamation où, à côté des meilleurs conseils dictés avec une simplicité réellement touchante, il ^faisait, pour rappeler la Caroline à TUnion, un savant et judicieux commentaire de la Constitution; c'est un vrai chef-d'œuvre. Mais, après avoir lu cet éloquent et saisissant travail , on «st en droit de se demander pourquoi l'homme qui connaissait et appréciait si bien la Constitution, qui en constatait^tous les bienfaits, se mettait constamment au dessus d'elle , et la violait même, avec une si incroyable audace?
Étrange contradiction, très commune aux États-Unis! Le parti démocrate, peu sympathique à la Constitution, tend sans cesse à se mettre en opposition avec elle ; mais du moment où il s'aperçoit qu'on va trop loin, qu'on ébranle cette assise de^la société américaine, il opère un retour soudain sur lui-même, et c'est le texte et l'esprit de cette Constitution à la main qu'il répudie tout à coup l'œuvre destructive de la veille.
Tout ce que nous avons rapporté de la vie de Jackson confirme bien ce que nous disions de lui en commençant, qu'il était réellement un homme hors ligne. Les principaux actes de son administration que nous avons essayé de grouper, démontrent jusqu'à l'évidence que la présence d'un
pareil homme sur la scène politique d'un pays tel que les États-Unis, a été une anomalie; peu s'en est fallu qu'elle n'eût été un danger.
Les jugements portés sur l'administration de Jackson en Amérique sont très contradictoires ; on y sent encore aujourd'hui la passion et les émotions de la lutte. A entendre ses adversaires politiques, aucune des mesures financières adoptées par lui {en dehors bien entendu de l'affaire de la Banque), mesures très sages et d'un excellent effet, ne serait son ouvrage. Son attitude très ferme et toute nationale dans les démêlés qu'il eut avec les puissances étrangères, notamment avec la France, aurait eu plutôt les caractères d'une bravade que ceux de l'habileté. Enfin, un à un, tous ses actes ont été rabaissés, dépréciés, réduits à néant.
Tout au contraire, ses partisans, les Jackso7i-men comme on appelait ceux de son parti, exaltent au suprême degré, et avec un enthousiasme qui les aveugle sur les côtés dangereux de sa conduite, l'administration du général Jackson.
Pour les uns, cette administration a été la gloire des États-Unis; pour les autres, sa honte et son remords. — Il y a donc un milieu à prendre. — « En tout cas, » dit avec raison un de ses juges, Edwin Williams, « la période qu'occupe « cette administration dans l'histoire de notre pays sera « toujours considérée comme une époque pleine d'événe- « ments, caractérisée par des scènes d'agitation et d'excita- « tion continuelles de l'esprit public. A aucune époque , » ajoute-t-il, « depuis la formation de notre gouvernement, « les principes des institutions libres, et particulièrement « ceux de notre Constitution, aussi bien que les mesures « rejatives aux intérêts de la nation, n'ont été discutés avec « plus d'ardeur et de talent. »
Tout ce que dit l'écrivain que je viens de citer est exactement vrai; et c'est ainsi que se peut apprécier l'administra-
tioa de Jackson. J'ajouterai que ces luttes dont la Constitution etles institutions américaines sont heureusement sorties intactes, les ont fortifiées, en prouvant combien il est difficile de les entamer. Mais cette épreuve serait-elle bonne à recommencer? Je ne le crois pas; et je suis complètement de l'opinion de M. Bradford, dans son Histoire du gouvernement fédéral, lorsqu'il dit, en parlant de Jackson : que si plusieurs présidents de l'Union venaient successivement administrer le gouvernement avec les idées arbitraires du général, en perdant de vue la Constitution, il ne se passerait pas beaucoup d'années avant que la liberté fût perdue sans retour et que le peuple tombât sous le despotisme.
Je ne pense donc pas que de longtemps encore les États- Unis renouvellent, même avec un aussi glorieux chef, cette redoutable épreuve.
Jackson quitta le pouvoir en 1837, cédant le fauteuil présidentiel à M. Van Buren, dont il avait patroné avec chaleur la candidature. M. Van Buren était un des amis les plus dévoués du général. Ambitieux d'arriver où il parvînt, il comprit qu'en s'attacliant à Jackson il profiterait de sa popularité et de son influence. M. Van Buren, esprit passionné, inflexible, irritable sous les dehors les plus affables et les plus conciliants, fut à Jackson ce que John Adams avait été il Washington, l'écho prolongé d'une politique affaiblie, mais qu'on avait intérêt à ne pas laisser mourir subitement.
Jackson se retira sur sa propriété de l'Ermitage pour y jouir définitivement de ce repos auquel il avait tant aspiré, sans y pouvoir arriver.
Affaibli moins par l'âge que par les fatigues et les agitations de sa jeunesse, et devenu même infirme pendant les deux dernières années de sa vie, il mourut le 8 juin 1845.
Le nom du général Jackson est un de ceux qui occuperont le plus de place dans l'histoire des États-Unis.