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CHAPITRE IX

Webster. — Calhoun. — Clay . — Ils n'ont pas pa être présidents, malgré leur illustration. — Ils représentent trois partis et trois races d'hommes : le Yankee, le Virginien, le Westman.

Le 24 octobre 1882, le peuple américain tout entier prenait le deuil d'un des hommes les plus éminents et les plus complets qui aient paru sur la scène politique des États- Unis.

Daniel Webster, qui avait partagé dans ces derniers temps, avec Heni7Clay et Calhoun le prestige d'une influence et d'une autorité incontestables, venait de succomber au moment où, placé déjà au second rang du pouvoir, il se préparait à demander au suffrage de ses concitoyens de l'élever -enfin à cette suprême magistrature , modeste et puissante à la fois, qui s'appelle la présidence de l'Union. Daniel Webster comptait, pour conquérir les sympathies de ses amis politiques, sur une renommée éclatante, sur un talent hors ligne et alors dans toute sa force , sur des services éminents qui avaient marqué sa longue et glorieuse carrière, sur un pa trio-

tisme éclairé auquel ses adversaires eux-mêmes rendaient une justice à coup sûr désintéressée.

C'était plus de titres qu'il ne fallait pour légitimer l'ambition de Webster. Eût-il réussi cette fois dans la tentative que la mort ne lui a pas laissé le temps de mener à fin? J'en doute. Webster n'en était pas à son premier échec; il avait partagé ce sort avec ses deux illustres émules, Clay et Calhoun.

Ces trois hommes éminents, dont j'ai marié avec intention les noms dans cette étude, comme leur gloire a été associée, sont les exemples les plus frappants que j'ai pu rencontrer pour démontrer l'étrange résignation du peuple américain à sacrifier, au moment décisif de la lutte électorale, ses hommes d'État les plus illustres à des compétiteurs d'un ordre inférieur quand il s'agit d'assurer le triomphe d'un parti.

Clay, Calhoun et Webster n'ont eu d'autre tort, aux yeux de leurs concitoyens, que de représenter d'une manière trop éclatante, trop complète , trop absolue, certaines idées et certains principes. Tous trois, placés dans trois camps différents : Calhoun, dans le camp démocrate; Webster, dans le camp whig; Clay, dans le camp toujours difficile et ingrat de la conciliation, avec charge en même temps d'intérêts spéciaux; tous trois, dis-je, après avoir pris une large part aux affaires du pays dans le poste de vice-président ou comme membres du cabinet, ont, toute leur vie, ambitionné la présidence sans y parvenir. Tantôt ils ont été vaincus dans la lutte par leurs adversaires, tantôt ils ont été abandonnés par leurs amis, tantôt la prudence, le patriotisme ou le dévouement leur ont conseillé de faire retraite.

Outre qu'ils représentaient trois partis, ces trois illustres hommes d'État appartenaient à chacune des trois races blanches qui divisent la société américaine d'une façon très tran-

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chée. Dans Tordre des faits politiques et moraux, dans la balance des intérêts, cette distinction a une très grande importance, et agit nécessairement sur la situation des hommes qui se carrent dans leur personnalité ou dans la représentation de la race à laquelle ils appartiennent , avec tous ses préjugés, ses entêtements, ses traditions d'origine.

Pour bien faire comprendre Tinfluence dont je parle, il me paraît utile de faire connaître ces trois races. Par là se trouveront expliqués tout naturellement bien des faits, obscurs souvent pour le lecteur, dans l'étude de l'histoire des États- Unis ; en même temps qu'on y trouvera la clef de bien des préjugés populaires en France sur ce pays.

Ces trois types sont : le Yankee^ qui a fait souche dans les provinces composant jadis la Nouvelle- Angleterre ; le Virginim, c'est à dire l'indigène des latitudes du Sud; le Westman^ ce hardi défricheur des États de l'Ouest, et dont le Kentuckien a été, pendant longtemps, l'expression la plus complète.

Chacun d'eux a exercé une influence particulière et a laissé son empreinte originelle sur la portion du pays qu'il habite. Il en résulte que trois jugements également vrais, également faux , peuvent être portés sur les Américains par ceux qui n'auroutvu, étudié ou rencontré qu'un seul de ces trois types isolément.

Quelqu'un vous dira : « Les Américains sont le peuple le plus ennuyeux et le plus guindé qui se puisse imaginer. »

Un autre vous répondra, au contraire : « C'est une nation civilisée, éclairée, élégante, fastueuse. »

Un troisième pourra ajouter : « Je n'ai jamais rencontré de sauvages pareils à ces gens-là ; grossiers , violents , mal élevés, fiers jusqu'à l'insolence, etc., » selon qu'il s'agira d'un Yankee, d'un Virginien, d'un homme de l'Ouest.

Le Yankee (l'étymologie de ce mot est dans l'appellation

que les Indiens avaient donnée aux premiers émigrants, — ycHiO'kees, — hommes taciturnes), le Yankee^ dis-je, a conservé tous les caractères de son origine et de réducation de ses pères, du moule dans lequel a été fondu le pays di abordèrent les Pèlerins, ces austères colonisateurs qui ne cherchaient dans le Nouveau-Monde qu'une terre où ils pussent exercer en paix leurs pratiques religieuses. Us appa^ tenaient, on le sait, à la secte des puritains chassés delà Grande-Bretagne par Jacques P'.

Les Pèlerins, en s'établissant dans la Nouvelle-Angleterre, s'inquiétèrent, tout d'abord, de fonder une Société eonformei leur pensée religieuse, indépendante et libre, mais en même temps sévèrement soumise à toute loi qui devait garantir son indépendance et sa liberté. Ils posèrent le travail comme le but de leur entreprise, et firent de l'instruction la base de leurs institutions. Ils avaient en vue deux résultats : prouva qu'ils n'étaient point, comme on disait dans leur patrie, « des brigands, » et donner à leurs colonies assez de développement pour y attirer le plus grand nombre possible d'émigrants et de prosélytes. Mais, redoutant en même temps que la présence des nouveaux venus ne portât quelque atteinte ou quelque trouble à leur Société, ils y soumirent la vie privée comme la vie publique aux règles les plus dures, en exagérant l'austérité de tous les principes. La Nouvelle-Angleterre devint une sorte de monastère.

Les colons de cette contrée prirent dès lors et conservèrent ce caractère réservé qui dislingue encore aujourd'hui le Yankee, Le Yankee est donc essentiellement l'Américain froid, défiant, guindé d'esprit et d'allure, peu communic^itif, réfléchi, taciturne, calculateur à l'excès. Il a peu d'élans sympathiques; rarement il laisse dominer sa tête par son cœur, pas plus en politique qu'en affaires, non plus que dans les actes de la vie privée.

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Toute sa conduite d'aujourd'hui est la conséquence du point de départ de son installation en Amérique, où il s'est considéré comme une sorte de missionnaire religieux, politique, industriel, commercial. Dès que la population de la Nouvelle-Angleterre se fut un peu accrue, le sol peu riche de cette contrée n'offrant d'ailleurs que des ressources bornées, les fils des pèlerins se mirent en campagne à la recherche de terres plus fécondes. Partout ils apportèrent avec eux la même austérité de mœurs, qu'ils firent déteindre sur toute l'Amérique pendant longtemps, mais dont les populations nouvelles s'affranchirent toutes les fois qu'elles ne furent plus sous la domination directe des hommes du Nord.

Par cela même qu'il devait se trouver réduit à ses propres forces , le Yankee devint merveilleusement industrieux. Robinson dans son île, ne s'est jamais mieux tiré d'affaire que le Yankee dans les occasions difficiles où il s'est vu aux prises avec la nature, perdu ou enfoncé au milieu de forêts sans bornes, en face de fleuves aux rives invisibles, en présence d'ennemis redoutables. Son mérite était d'autant plus grand, qu'il se créait ces combats. C'était un Robinson volontaire.

Il a ouvert, sur toutes les parties de l'Amérique, les grandes écluses de l'émigration; il adonné l'élan aux colonisations lointaines sur ce vaste territoire où l'on peut entreprendre de véritables voyages de longs cours. Le Yankee^ ai-je dit, s'est considéré comme un missionnaire en Amérique; il a ajouté à ce titre celui Ampère de ce monde gigantesque. C'a été une double raison pour qu'il crût de son devoir de payer d'exemple en tout. Ce qu'il fit donc par calcul, d'abord, devint peu à peu une pente naturelle de son caractère ; il est resté souverainement supérieur aux autres populations dans toutes les choses pratiques. M. Michel

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Chevalier a très exactement défini le Yankee a la fourmi travailleuse » de rAmérique.

L'extérieur du Yankee se ressent de son moral rigide et austère; il est négligé dans sa toilette, ou du moins il y apporte une simplicité qui implique le mépris pour tout oe qui est luxe, apparat, étalage. Jamais un bijou ne brille sur lui. Je ne saurais dire à quelle époque de sa vie un Yankee se feit faire des vêtements neufs; mais je n'en ai jamais rencontré un seul autrement qu'en habit râpé ou de mode antédiluvienne. Son caractère froid et sérieux n'admet pas les plaisirs les plus inoffensifs. Il condamne tous les jeux d'une manière absolue, ne faisant d'exception qu'en faveur du jeu de quilles.

On peut voir jusqu'à quel point il pousse ce rigorisme quand on saura qu'un blâme officiel fut infligé, par une des législatures des États du Nord, au président Quincy-Adams pour avoir fait installer un billard dans l'hôtel de la présidence.

Le Yankee est mesuré en tout. Au moment de Toppositioo des colonies anglaises aux prétentions de la mère-patrie, les Yankees donnèrent, les premiers, l'exemple de la résistance et de rabnégalion; mais, quand les Virginiens, plus chaleureux et plus enthousiastes, poussèrent les choses plus loin, les Yankees reculèrent. Ils avaient marqué une limite à leur opposition, ils se souciaient peu de la dépasser. Les sentiments politiques du Yankee sont restés un peu suspects en Amérique; j'en trouve la preuve peut-être la plus incontestable dans ce fait, que la liste déjà assez longue des présidents de rUnion, ne compte que «eux présidents yanim, n'ayant rempli qu'un seul terme de quatre ans, chacun (Jolm Adams et son fils Quincy-Adams), tandis que tous les autres présidents ont été des Virginiens ou des Westmefi, qui presque tous ont été réélus.

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C'est à cette race d'Américains qu'appartenait Daniel Webster, né en 1782, à Salisbury, dans le New-Harapshire.

Le Virginien est l'antipode du Yankee: il a, d'abord, toutes les qualités extérieures qui manquent à ce dernier. Il est expansif, causeur, et ne manque pas de laisser percer de petites velléités d'aristocratie, quoique la démocratie ait son foyer le plus ardent dans les États du Sud. Ce n'est pas celui-là qui prohibe le jeu ! Il cherche les plaisirs bruyants, le monde, les bals, les fêtes. Le Virginien est sympathique, chaud de cœur, enthousiaste, serviable, hospitalier jusqu'à la vanité. Il n'aime les demi-mesures en quoi que ce soit. Au moment de la révolution de l'indépendance, il pressa le dénoûment en s'associant chaleureusement d'abord aux démonstrations pacifiques du Massachusetts, puis en poussant à prendre les armes. Pendant que dans le Nord, on s'en tenait encore à une opposition légale, les Virginiens voyaient déjà plus loin, et posaient les jalons d'une opposition moins tempérée et moins modeste.

Pendant longtemps, on entendit particulièrement par Virginien le citoyen de TÉtat de Virginie. Ce ne fut que par l'annexion successive des territoires et des États voisins que ce type, bien autrement fait que celui du Yankee, pour séduire les populations du Sud et s'adapter à leur caractère, gagna du terrain ; et, trouvant des affinités très marquées avec les natures créoles, par exemple, il s'y fortifia et s'étendit considérablement. Le Virgiîiien eut afTaire souvent à des populations aventurières, et le chaud enthousiasme qui était son essence se gâta par certains côtés en prenant flamme aux aventures. Quoi qu'il en soit, le type virginien est resté en grande majorité aux États-Unis.

Calhoun relève de ce type. Il est né en 1782, à Abeville. dans la Caroline du Sud.

La Virginie proprement dite a fourni un grand nombre

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d'hommes d'État célèbres à rAmérique. Il suflBt de citer Washington, Jefferson, Monroe, Madison, Patrick-Henr>', Lee, etc., etc.

Quoique l'Ouest ait été peuplé d'abord par les Yankees^ les populations qui sont venues se joindre aux premiers défricheurs ont pris celui des types qui convenait le mieux à leur existence tourmentée, active, guerroyante, libre. Elles ont choisi le type virginien, dont le Westman est TexagératioD. Il en a tous les bons côtés, moins l'urbanité, moins le raffinement, moins le luxe et l'attrait sympathique de la première rencontre. Les grandes et excellentes qualités de l'homme de l'Ouest sont cachées sous une enveloppe rude et grossière même. Cela s'explique de soi.

L'Ouest s'est formé de l'agglomération d'individus partis isolément de tous les coins de l'Union, qui se sont rencontrés, par hasard, en groupes de dix, puis de vingt, puis de cent, puis de mille, au fur et à mesure qu'ils s'ouvTaient des routes à travers d'immenses forêts ; se racontant leurs travaux surhumains, leurs luttes contre la nature, leurs combats contre les Indiens; se communiquant les difficultés qu il restait à vaincre, les espérances à fonder sur l'avenir, et, finalement, s'associant pour bâtir, défricher et constituer ce monde inculte qu'ils venaient de conquérir. Tous ces hommes avaient passé par des épreuves cruelles ; ayant vécu de la vie des sauvages, ils avaient comme perdu le souvenir de la civilisation. Leur corps était brisé aux fatigues de toutes sortes, leur esprit s'était dépoli à ce genre d'existence, il ne leur restait plus assez de temps à vivre pour refaire leur éducation oubliée. Tous ceux qu'ils appelèrent au partage des richesses de ces nouvelles contrées furent bien obligés de se plier à ces mœurs étranges; car eux furent condamnés à passer par les mômes épreuves, par les mêmes travaux, par les mêmes luttes.

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Il s'ensuivit une agglomération d'êtres à part, toujours armés pour leur défense personnelle, allant à l'église le mousquet sur l'épaule, le pistolet et le poignard à la ceinture. On eût dit une colonie militaire, moins la discipline. Là chacun se faisait justice à coups de fusil, de pistolet pu de poignard. Il se passa longtemps avant que ces habitudes excentriques, nées de la nécessité, perdissent de leur exagération, sans pour cela disparaître entièrement. En attendant, les États de l'Ouest se constituaient : des villes splendides se bâtissaient; les populations augmentaient avec une rapidité extraordinaire. Mais, encore aujourd'hui, l'homme de l'Ouest est resté, sous bien des rapports, ce qu'il a été jadis. Il est sans gêne, rude, grossier, indépendant, fier de son individualité, et pourtant familier à l'excès. On a défini le Kentuckien, qui a été longtemps le type de ce sauvage mi-civilisé : half-horse, half-alligator (moitié cheval, moitié crocodile), quelque chose de monstrueux enfin, un être presque surnaturel.

Le sentiment de l'égalité, chez l'homme de l'Ouest, est poussé aux dernières limites. Les plus policés d'entre les Westmen, ceux que l'éducation, et une éducation très élevée quelquefois, semblerait devoir garantir de ces exagérations, sont les premiers à s'en glorifier et à mettre en pratique ce principe excessif.

Le général Jackson, qui est resté pendant toute sa vie le véritable Westman, alors même qu'il était revêtu des plus hautes fonctions, ne se faisait aucun scrupule d'aller trinquer dans les cabarets avec les gens de la plus basse classe. Henry Clay passait volontiers ses heures de loisir dans les cafés, buvant, causant, politiquant avec le premier venu. Il disait un jour en plein sénat, dans un discours d'ailleurs fort éloquent, comme tous ceux qui tombaient de ses puissantes lèvres : « Moi, je vis de porc salé et de choux! »

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C'était la vérité; mais cette vérité ainsi proclamée avait un but, celui de flatter ses concitoyens et de faire de la popularité par l'égalité, même devant le chou et le porc salé.

Tels sont les trois types très tranchés qui divisent la société américaine.

Certes je n'ai pas prétendu, en faisant entrer dans son cadre chacun des trois hommes d'État dont j'ai parlé, que ce fût une cause de défaite pour eux d'appartenir à l'une de ces trois races; mais ce qui a pu, ce qui a dû nécessairement influer sur la mauvaise fortune de leur ambition, c'a été, à certains moments, de ne savoir pas ou de ne pouvoir pas faire abnégation de leur individualité, au point de vue même des exigences de leur parti respectif. En un mot, à roccasion, Webster a été trop Yankee avant d'être whig; Calhoun ivop virginien, oubliant parfois qu'il était démocrate. Quanta Henry Clay, outre qu'il a toujours été trop westman, il avait le malheur d'avoir placé son grand talent et sa haute personnalité entre l'enclume et le marteau des deux partis opposés. On le consolait, on pansait les blessures de son ambition, en lui répétant à satiété que son rôle de conciliateur et sa tactique des compromis étaient trop utiles dans les moments de crises pour qu'on se privât de ses services à la Chambre des représentants ou au Sénat. Qu'il le crût ou qu'il ne se ber^ût pas d'illusions à cet égard , Clay se résignait aisément en continuant, comme Calhoun et comme Webster, à mettre son éloquence, son patriotisme, sa haute raison, au service des grands intérêts du pays.

J'ai expliqué, dans le chapitre consacré à Jeflerson, le peu d'éclat que la présidence des États-Unis ajoute à un nom déjà illustre. Sous ce rapport, Clay, Calhoun et Webster n'ont rien perdu en gloire pour avoir échoué constamment au port de leur ambition. Ils avaient vieilli sous le harnais politique; ils avaient tous trois occupé, sous diverses

administrations, des postes éminents (1); ils avaient traversé des moments de crise, de splendeurs et de luttes pour le pays , combattant ou soutenant dans les deux chambres les actes des divers gouvernements; ils n'avaient donc plus à donner la mesure de leurs idées, de leurs systèmes. Quels événements auraient pu surgir, qui eussent permis à l'un d'eux de manifester des tendances politiques nouvelles, des doctrines neuves?

On savait trop, au contraire, que penser d'eux; on pouvait redouter dans ce poste glorieux, mais éteint, qu'ils ambitionnaient, des sentiments qu'ils avaient trop énergiquement manifestés durant leur longue carrière. C'est ainsi que leur furent préférés des hommes obscurs ou secondaires, moins compromettants, moins exclusifs, plus aisément domptables.

<1) J. Calhoun a été deax fois vice-président, sous Qoincy-Adams et Jackson ; secrétaire (ministre) de la guerre sons l'administration de Mooroe ; secrétaire d'Étal sous l'administration du général Harrison. — Glay, après avoir été trois fois candidat à la présidenco, en IS^, en 1833 et en 1845, a occupé le poste de secrétaire d'État sous l'administration de Qnincy-Adams. — Enfin "Webster a été deux fois secrétaire d'État sous l'administration du général Harrison et sous la présidence de Fillmore.

Naissance de Webster. — Origine de sa famille. — Son attachement k la Constitution. — Ses discours en Thonneur des Pèlerins. — Il csi antipathique à la guerre ; son patriotisme. — Ses connaissances ea économie politique. — Éducation des avocats en Amérique.

Daniel Webster esl né, comme je l'ai dit, en 1782, à Salisbury dans le New-Hampshire. Son père, après avoir servi comme officier dans l'armée pendant la guerre contre la France et au temps de la Révolution, était agriculteur. Il n'avait jamais voulu abandonner la vie des chanaps, malgré les fonctions civiles auxquelles il fut souvent élu. Ses ancêtres, originaires d'Ecosse, étaient venus s'établir dans la Nouvelle -Angleterre où ils avaient reçu les traditions de ces fiers et austères émigrants dont j'ai décrit plus haut le caractère.

Uenfauce de Daniel Webster n'offre rien de remarquable et de saillant. Il commença son éducation d'une manière incomplète dans les écoles publiques (common schook), puis entra au collège de Dartmouth, d'où il sortit à l'âge 'de vingt ans avec tous ses grades universitaires. Il se destina d'abord à l'étude des lois; mais les rigueurs d'une fortune précaire l'en détournèrent bientôt, et il vint rejoindre son père aux champs.

La même circonstance se présenta dans la vie de Calhoun. Élevé au collège de Yale, où il avait commencé des études classiques extrêmement remarquables, Calhoun fut obligé

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également de les interrompre au moment de la mort de son père, pour exercer pendant cinq ans le métier de planteur. Ce fut à rinstigation d'un de ses frères que, à l'âge de dixneuf ans, il retourna aux langues classiques. Il subit alors un si brillant examen sur cette thèse : Des qualités nécessaires à un véritable homme d'État, que le docteur Dwigt déclara que « ce jeune homme avait Tétoffe nécessaire pour être un jour président de TUnion, et qu'il arriverait à ce poste. » Si la prédiction ne s'est pas réalisée, ce n'est pas la faute de l'écolier; à coup sûr, l'étoffe ne manquait pas.

Ce rapprochement est assez curieux entre deux hommes qui, nés dans la même année, destinés à suivre une même carrière, à se rencontrer rivaux en politique, ont été obligés l'un et l'autre, d'interrompre leur première éducation pour aller vivre aux champs pendant un certain temps.

Webster revint à l'étude d'une profession qu'il devait illustrer, et s'y prépara sous la direction d'un savant jurisconsulte, Christophe Gore, qui devina tout de suite l'avenir de son jeune disciple. Le jour où Daniel Webster fut reçu avocat au barreau de Boston, en 1805, Gore, son maître, fit une prédiction publique sur le rôle brillant qui lui était réservé. Peu de temps après , Daniel Webster ouvrit un cabinet d'affaires à Roscowen, petite ville voisine du lieu de sa naissance; puis, en 1807, il alla s'établira Portsmouth, qui, par son importance, lui offrait un plus vaste horizon. Bientôt il se plaçait au premier rang parmi les avocats du New- Hamsphire.

Le sentiment des vieilles institutions qui ont été pour ainsi dire l'œuf de la constitution actuelle des États-Unis, est plus prononcé chez les citoyens du Nord que chez les autres populations de l'Union. L'origine de la famille de Webster explique donc l'ardent attachement que celui-ci a toujours montré pour la lettre aussi bien que pour l'esprit

du pacte Tondamental de son pays; ce qui lui a valu leUtre de « conservateur de la constitution. » Il a, en effet, consacré sa vie entière à cette œuvre de préservation.

Cette religion pour les fondateurs de rAmérique et ce dévouement à la constitution se retrouvent, en dehors de sa conduite politique, dans deux discours qu'il a prononcés en deux occasions solennelles. Websteravait été chargé en48û6 (il avait alors vingt-quatre ans) de parler devant un meetiog assemblé pour célébrer l'anniversaire de la proclamation de l'indépendance (4 juillet). Il prit pour texte de cette manifestation d'un caractère quasi officiel, « le respect à* la constitution. )) Ce fut là, on peut dire, sa profession de foi et son premier pas dans la vie publique. Ce discours eut un grand retentissement et attira l'attention sur le jeune avocat de Portsmouth.

En 1820, au jour commémoralif de l'arrivée des Pèlerins en Amérique (22 décembre), il fut encore choisi pour célébrer cet anniversaire en public. Les souvenirs de famille, le sentiment patriotique qui a toujours échauffé le cœur de Webster, le pieux respect que, comme enfant de la Nouvelle-Angleterre, il conservait pour les fondateurs de sa patrie, ajoutèrent un prestige éblouissant à Téloquence de l'orateur, déjà familiarisé depuis quelques années avec les luttes et les ressources de la parole. Ce discours est réputé en Amérique le plus beau titre oratoire de Webster. — A la lecture de ce morceau où respire, avec un peu de cette emphase qui est le défaut des orateurs américains, un grand soutîle d'enthousiasme, on s'explique facilement l'impression profonde qu'il a dû produire sur des auditeurs pénétrés delà solennité du sujet. Toutes les grandes qualités de W'ebster sy révèlent : la chaleur du style, le coloris de la pensée, la hauteur des vues, un sentiment moral très accentué. Voilà pour le côté héroïque, si j'osais dire,- de ce discours où Ton

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rencontre, en outre, une émotion très vive, une simplicité vraiment grandiose, notamment dans le passage qui raconte l'arrivée des Pèierins :

« Nos pères ont abordé une terre d où ils ne devaient plus repartir. Us apportèrent ici, pour les y fixer, leurs espérances, leurs attachements, le but de leur vie. Naturellement, ils versèrent quelques larmes en abandonnant les demeures de leurs ancêtres, et ressentirent une grande émotion quand les blanches côtes de leur pays natal, aperçues alors pour la dernière fois, se perdirent à leurs yeux dans la brume. Cependant ils avaient pris une résolution sur laquelle il n'y avait plus à revenir. Quelque poignants que fussent leurs regrets, quelque naturelle que fût leur hésitation, quelque terribles que fussent les appréhensions qui se dressaient quelquefois avec une force capable de dompter leur première résolution, ils se confièrent néanmoins au ciel et aux éléments, et mille lieues de mer vinrent bientôt les séparer à jamais du pays où ils avaient reçu le jour. »

Après avoir rappelé que les Pèlerins avaient tout apporté avec eux, institutions civiles et politiques, lois morales et religieuses, règles de famille, Webster s'écrie en parlant du sol sur lequel ces héros modestes posèrent le pied : « Tout était civilisé ici excepté le monde physique. Des institutions contenant en substance tout ce que le temps a enfanté pour le gouvernement des hommes furent établies dans une forêt. L'esprit cultivé allait agir sur une nature inculte, mieux encore, un gouvernement et une patrie allaient se fonder, ayant pour base première la divine lumière de la religion chrétienne ! »

Ce grave et solennel sujet avait véritablement inspiré Webster. Après ce récit d'une simplicité véritablement grandiose dans le texte, l'orateur entre dans de larges et profondes considérations morales :

« Tout mortels que nous sommes, dit-il, nous ne sommes

point cependant des êtres tout à faits isolés, sans relation avec le passé ou avec l'avenir. Ni les limites du temps, ni les limites du globe où nous vivons physiquement , ne bornent nos sentiments, notre raison, notre intelligence. En nous associant à nos ancêtres , en contemplant leurs actes et en étudiant leur caractère, en partageant leurs sensations, en nous pénétrant de leur esprit, en les suivant dans leurs travaux, en sympathisant avec leurs souffrances et en prenant p^rt à leurs succès comme à leurs triomphes, nous mêlons notre existence à la leur, et il nous semble que nous appartenons à leur époque. Nous devenons leurs contemporains» nous vivons de la vie qu'ils ont vécu, nous souffrons de ce qu'ils ont souffert, nous entrons dans le partage des récompenses qu'ils ont recueillies. C'est ainsi qu'en nous plongeant dans l'avenir, en considérant les fortunes probables de ceux qui viendront après nous, en tentant d'accomplir tout ce qui peut augmenter leur bonheur, sans leur laisser de nous aucun souvenir déshonorant, alors que nous reposerons avec nos pères, nous augmentons la somme de notre vie terrestre, et il semble que nous élargissons l'avenir aussi bien que le passé, par rapport au cercle étroit de notre existence ici-bas.)»

Insistant sur cette doctrine d'un accord moral entre le passé, le présent et ravenir, Webster conclut nettementàun système d'unité humaine :

« Il n'est ni vain ni faux, dit-il, de nous tenir pour intéressés et liés à toute notre race, ii travers tous les temps, liés II nos aucétres, liés à notre postérité, enchaînés de tous côtés les uns aux autres, nous considérant comme les anneaux d'une grande suite d'êtres, qui commence à l'origine de notre race, traverse les générations successives, louchant h la fois au passé, au présent, à l'avenir, et finissant avec la consommation de toutes les choses terrestres, au trône de Dieu! »

A part un peu d'obscurité mystique peut-être, il y a dans ce passage du discours de Webster tout un système de philosophie développé sous l'inspiration d'un grand souffle ; plus encore, il y a là toute une doctrine politique dont le fonds est en grande faveur aux États-Unis : la solidarité des générations entre elles. Ce système a servi de point de départ à l'organisation sociale des Américains , où une large place a été réservée à l'avenir. Les Américains des premiers temps ont eu ceci de remarquable, qu'ils n'ont point absorbé au profit de leur époque et de leur génération l'esprit des institutions sociales. Ils ont laissé, au livre de ces institutions, une vaste marge oh les générations suivantes ont pu annoter des commentaires. L'ombre des Pèlerins se projette encore sur cette société, quoiqu'elle ait son cachet et son caractère particuliers.

Je ne sais si je me trompe , mais ces passages de ce mémorable discours de Webster donnent grandement, ce me semble, la mesure de son esprit, et justifient la réputation considérable dont cet homme d'État a joui comme philosophent comme moraliste, en outre de sa renommée comme orateur.

J'ai dit que le discours de 1806 avait appelé l'attention publique sur le jeune avocat; il lui ouvrit, six ans après, les portes de la vie politique, à peu peu près en même temps que son illustre adversaire Calhoun y entrait. Ils prirent place, à un an de distance , à la Chambre des représentants où Webster siégea pendant quatre années consécutives. C'était sous la présidence de Madison, au moment de la déclaration de la guerre contre l'Angleterre.

Le passé des hommes d'État lie toute leur existence ; les faits conspirent quelquefois pour les contraindre à mettre en pratique leurs théories. Webster, dans le manifeste du 22 décembre 1806, dont j'ai signalé plus haut l'éclatant

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succès, s'est montré peu sympathique aux idées belliqueuses. II avait développé à ce sujet tout un système où il démontrait la vanité de la gloire et des conquêtes militaires. « Des « dix mille batailles qui ont été livrées, disait-il; de tous « les champs qui ont été fertilisés par le carnage; de toos (( les drapeaux qui se sont trempés dans le sang; de tous tes (€ guerriers qui ont espéré s'être élevés du champ de bataille « pour voler à une gloire aussi éclatante et aussi duraUe c( que celle des étoiles, combien peu continuent à intéresser « le genre' humain! La victoire de la veille est détruite par « la défaite du lendemain; l'étoile de la gloire militaire, se « levant comme un météore, disparaît comme un météore.» Webster ne pouvait donc se ranger du côté de la politique de la guerre; il s'y opposa avec une éloquence entraînante; mais il fut battu dans cette lutte. Ce qu'il redoutait, c'était moins une guerre où la force des événements entraînait son pays, que de voir l'esprit de la guerre s'introduire dans les habitudes et dans les goûts de la nation.

En démontrant, dans le passage de son discours dont je viens de cilL^r quelques lignes, la vanité de la gloire militaire, il avait fait une réserve cependant : « Il y a, avait-il ajouté comme correctif, il y a certaines entreprises militaires, aussi bien que civiles, qui maîtrisent quelquefois le cours des événements, donnent une nouvelle face aux affaires humaines et font sentir leur influence à travers les âges. Nous jugeons de leur importance par leurs résultats, et nous les qualifions de grandes, parce qu'il s'ensuit de grandes choses. Telles sont les batailles qui ont décidé du sort des peuples. »

Comme pendant à ce correctif de sa doctrine philosophique, Webster trouva dans la pratique des faits une porte de sortie. Dans sa campagne contre la politique de la guerre, il se rangea sous le drapeau du patriotisme, et mit au semce

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des idées qui venaient de triompher tout ce qu'il avait de talent, de connaissances, d'aptitude. Il proposa des mesures si grandes et si nationales pour sauvegarder l'honneur et l'indépendance de son pays, qu'il conquit, de ce moment, une place considérable dans les aflaires. Ce qui ne laissa pas que d'étonner les hommes de tous les partis, ce fut la netteté et la profondeur avec lesquelles il développa un système financier dont l'adoption exerça une grande influence sur les destinées des États-Unis. Les connaissances historiques et économiques dont il fit preuve en cette circonstance devaient évidemment surprendre de la part d'un homme étranger jusqu'alors aux affaires , de la part d'un avocat de province^ comme nous dirions en France, et qui débutait par un coup de maître. On eût dit que, pour concilier sa doctrine avec les faits, il avait entrevu dans celte guerre quelques-uns de ces événements qui « donnent une face nouvelle aux affaires humaines, quelques-unes de ces batailles qui décident du sort d'un peuple. » Celte guerre de 1812 fut, en effet, décisive pour les Étals-Unis ; elle avait tourné au mieux de ses intérêts.

Ce n'était ni au hasard, ni à l'inspiration des événements sous l'empire desquels était alors son esprit si impressionnable et si accessible aux grandes émotions, que Webster devait d'avoir développé, avec une si parfaite netteté de vues, le système économique dont l'empreinte resta sur son pays. A quelques années de là, des questions d'un même ordre s'étant présentées devant le Congrès, Webster y trouva l'occasion de se montrer un économiste éminent par la façon dont il traita les matières d'impôt, de finance et de banque.

On a beaucoup glosé, en France, non pas sans quelque raison parfois, de la prétention des avocats à vouloir tout connaître, tout embrasser, tout pratiquer, et on a souvent

IGi RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

blâmé leur inlcrvenlioii dans les aflTaires politiques et dans tout ce qui s'ensuit. En Amérique, il n'en saurait être de même; c'est pourquoi l'on voit toujours à la tête du gouvernement, dans les cabinets, sur les sièges des deux chambres, dans presque toutes les fonctions publiques, civiles et autres, tant d'avocats tenant toujours avec distinction et éclat les charges qui leur sont confiées, même celles qui paraissent en dehors de leurs aptitudes. Cela, qui pourrait paraître étrange de ce cùlé-ci, est tout simple en Amérique où l'étude des lois est confondue avec l'étude des affaires publiques, où le droit civil et môme le droit criminel ont pour base, pour point de départ en même temps que pour but, la constitution américaine.

Qu'il s'agisse des lois générales ou des lois spéciales aux États, c'est la constitution fédérale ou les constitulious d'États qui sont toujours enjeu; conséquemment, un avocat est en même temps et nécessairement de prime saut un homme politique. En second lieu, la profession d'avocat embrassant tous les métiers qui relèvent de la procédure, Tavocat est conduit, par état, à étudier, à connaître toutes les (luestions où il est exposé Ji apporter le concours de sa parole; il est obligé tout au moins de ftimiliariser son esprit avec ces ciuestions, sinon de les approfondir. Mais on s'explique (jaune intelligence vaste et sagace, placée sur la pente, pénètre plus avant dans des études dont les éléments font partie du bagage dont il est contraint de se charger. Du moment donc qu'il est, par le talent et par la science du droit, un avocat émincnt, il est forcément un homme pohtique , un financier, un économiste, un administrateur consommé.

L'avocat aux États-Unis n'usurpe aucunement sa place dans le maniement des affaires publiques; il y est tout naturellement porté.

WEBSTER ET l'ÉPOQUE ACTUELLE. 165

Voilà comment Webster et bien d'autres avocats ont pu être à la fois des financiers, des économistes de premier ordre, voire des ministres de la guerre^ Voilà pourquoi tant de généraux, et notamment Gass et Jackson, ont pu être aux États-Unis, des orateurs et des hommes d'État distingués ; parce que, 'dans les loisirs de la paix, ils ont mis l'épée de côté pour prendre la toge de l'avocat, l'étude des lois étant en Amérique la clef et le secret de toute la science politique.

Je reviens à Webster.

RiPVBLIQUS AMfHUClINI» T. II.

Son insouciance j)Our ses affaires privées. — Il est obligé de quitter lo Congres pour se livrer à sa profession d*avocat. — Webster au Congrès. — Ses lattes contre Calhoun et contre Clay. — Sou attachement à rUnion.

Le grand malheur de toute la vie de Webster, et jusqu'à rheure de sa mort, a été une insouciance extrême pour ses propres affaires ; si bien que, malgré les sommes immenses qu'il a retirées de son talent d'avocat, il a été presque toujours dans un très grand état de gêne, au milieu même d'une très large existence. Sous ce rapport il a menti au sang Yankee y et s'est plutôt montré Virginien dans toute l'acception du mot. Sa vie a été une lutte perpétuelle contre des embarras financiers. On m'a raconté, à ce propos, un trait qui honore ses auteurs et qui prouve toute la sympathie que Webster inspirait. Il était à la veille d'une de ces échéances avec lesquelles il était souvent aux prises, inquiet, préoccupé de rimpuissance où il se trouvait d'y faire face. Au jour dit, Webster se rend chez son créancier pour solliciter un délai ; celui-ci lui rend sa créance acquittée, annonçant avoir reçu le matin, sous pli, un bon sur une banque de New- York représentaYit la valeur de la dette. Il s'agissait d'une somme de plusieurs milliers de dollars que les amis de l'illustre avocat, connaissant son embarras, avaient secrètement souscrite entre eux pour lui épargner le souci d'une de ces crises toujours fatales au talent.

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Webster avait été obligé en 1817 de quitter le Congrès et de renoncer, pendant cinq ou six ans, à la politique et de se livrer exclusivement à Texercice de sa profession afin de réparer les désastres de sa fortune.

Il ne négligea le barreau, pendant ces années de retraite, qu'en deux ou trois circonstances : d'abord pour s'occuper de la révision de la constitution du Massachusets, puis pour prononcer en public deux de ces discours qui étaient comme le programme émouvant de quelques-uns de ces anniversaires que les Américains célèbrent toujours avec une gravité pieuse.

L'un de ces discours fut prononcé le jour de l'inauguration solennelle du monument de Bunker-Hill, élevé en l'honneur de la première victoire remportée par l'armée révolutionnaire sur les Anglais. Webster excellait dans les œuvres de ce genre, où son imagination ardente et vive, son sens moral et philosophique, sa pratique de l'histoire, servaient merveilleusement son patriotisme et son enthousiasme pour les souvenirs glorieux de son pays. Nous avons eu un échantillon de sa manière de les comprendre et de les exposer, dans le discours sur l'anniversaire de l'arrivée des Pèlenns, En même temps qu'il en faisait un thème d'intérêt et d'orgueil national, il y trouvait le plus souvent l'occasion de manifestes politiques et philosophiques. C'était plus que de simples discours, c'était des cours d'histoire et de morale. L'année suivante, il prononça un éloge de Jefferson et d'Adams morts tous les deux le jour anniversaire de la proclamation de l'indépendance, comme s'ils avaient dû s'en sevelir dans leur propre œuvre. Dans ce discours, Webster joignit aux entraînements de l'orateur la sagacité d'un lettré et le jugement d'un critique de premier ordre, en abordant les travaux littéraires de ces deux hommes illustr».

Tous ces triomphes en dehors de la politique faisaient

regretter que Webster persistât h demeurer étranger au mouvement des affaires où chacun savait qu'il devait apporter le concours de tant de qualités éminentes. Lui-même se sentait entraîné h rentrer dans l'action et à prendre sa part des grandes luttes oratoires qui agitaient de temps en temps le Capitule. En 1823, il accepta le mandat de représentant à la Chambre, mandat qu'il conser\'a jusqu'en 1827 ; cette année là, il fut élu sénateur au Congrès par le 3Iassachusetts; en 1841, le général Harrison, appelé à la présidence, lui confia la direction du cabinet avec le titre de secrétaire d'État.

Le Sénat a été le théâtre sur lequel Webster a déployé le plus de talent comme orateur et comme homme politique. Sa réputation était déjà solidement établie avant son entrée dans ce corps; mais c'est là qu'il s'est taillé ce piédestal splendide du haut duquel il jettera un si glorieux reflet sur son pays. Je ne crois pas pouvoir faire un plus complet éloge de cet homme d'État, que de citer le mot suivant d'un journal démocrate (du parti opposé à Webster), et qui est l'hommage le plus vif qu'on ait pu rendre à sa dignité personnelle et à la grandeur du rôle qu'il a joué dans la politique :

« Son exemple, dit le journal que je cite, a exercé sur le Sénat une influence qu'il est difficile d'apprécier aujourd'hui, mais qui a singulièrement contribué à y relever le caractère des discussions et le décorum parlementaire. »

En eftet, même dans ses plus chaleureuses improvisations, dans ses moments d'emportement les plus fougueux, quand, blessé quelquefois dans ses plus chères croyances politiques, il se dressait comme un lion pour répliquer à son adversaire et le foudroyer de sa parole, jamais il n'a flaiilli aux plus rjgoureuses lois de la convenance, ni par le ton, ni par le geste. 11 n'est pas si puéril qu'on croit d'insister sur

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ce point, car l'attitude de Webster a contrasté avec les habitudes, le ton et les gestes de beaucoup des orateurs parlemen- taires des États-Unis, et le Sénat de Washinghton a dû s'apercevoir, dans ces derniers temps notamment, combien il avait perdu, sous ce rapport, en perdant Webster.

Le rôle de Webster s'est élargi au Sénat, surtout parce qu'il a eu à y lutter contre des adversaires redoutables et dignes de lui, au temps de la pleine maturité de son talent ; c'est là qu'il s'est trouvé en présence de Calhoun défendant des principes opposés aux siens, ardent promoteur de l'action isolée des États, partisan déclaré de la liberté du commerce que Webster, d'accord avec Henry Clay, combattait alors, comme il avait jadis combattu le système protectioniste dont Calhoun, au contraire, fut un moment le plus valeureux champion. Singulier revirement en partie double qu'il faut moins attribuer à la mobilité d'esprit et de jugement qu'aux exigences des partis, et, — pourquoi ne pas le supposer? — à la conscience qu'ils avaient tous les deux, suivant la politique qui triomphait, que l'un ou l'autre des systèmes était bon à telle époque et mauvais à telle autre. Cependant, en parlant des exigences des partis, très rigoureuses aux États-Unis, je sens que j'accuse peut-être Webster et Calhoun, et que je rétrécis l'horizon de leur intelligence. Je me hâte donc d'ajouter que jamais leurs actes et leur langage n'ont trahi le partisan politique; quels que pussent être leurs mobiles secrets et leurs secrètes espérances, ils ont toujours appuyé leurs arguments sur des considérations sincères d'intérêt public, et discuté les questions les plus brûlantes toujours à un point de vue national, jamais à un point de vue personnel.

Une des séances du Sénat les plus mémorables dans la carrière politique de Webster est celle où le général Hayne, à propos d'une question de terres publiques, accusa les

170 RÉPUBLIQUE AMËR1C\1NE.

États du Nord de vouloir sacrifier h leur avantage les États de rOuest et du Sud. Webster n'assistait pas à la séance, U entra dans la chambre du Sénat vers la fin du discours du général Hayne. Tous les yeux se tournèrent vers lui ; on attendait sa réplique, on la lui demandait. Le président remit la séance au lendemain. Le lendemain donc Webster prononça un des plus magnifiques discours qui soient jamais tombés des lèvres d'un orateur. Tous les grands principes politiques sur lesquels s'appuie ITnion américaine furent défendus, expliqués, développés avec une hauteurde vues, une éloquence, une ampleur dont on n'avait pas encore eu d'exemple.

Le succès qu'obtint Webster en cette occasion fut si éclatant, que, quelques jours après, on lui offrit à New- York uo banquet public, où on le proclama le sauveur de l'Union. Une lutte identique s'engagea neuf ans après, en 1838, sor le même sujet, entre lui et Calhoun, lutte formidable où les deux champions épuisèrent tout ce qu'ils avaient d'éloquence' et de courage. Cette fois encore la victoire resta à Webster.

Webster visita l'Angleterre en 1839. Il y fut sympathiqnement accueilli. Dans ce voyage, il se lia avec lord Ashburton qui, plus tard, et h cause même de ses relations d'intimité avec Webster devenu secrétaire d'État du président Harrison, fut envoyé en Amérique pour régler la question de délimitation dos frontières du Canada. L'habileté, l'esprit de conciliation que Webster déploya dans cette délicate négociation, comptent au nombre des services éminents qu'il rendit à son pays. Il quitta bientôt après ses fonctions de ministre pour rentrer au Sénat où il s'opposa avec énergie à l'annexion du Texas. Webster prévoyait que les États-Unis entraient dans une voie contraire à leurs antécédents, et qui les conduisait sur la pente de la guerre. Il avait prévu juste: la guerre contre le Mexique fut résolue. Comme, en 1812,

WEBSTER ET l'ÉPOQUB ACTUELLE. 171

OÙ il avait voulu empêcher la guerre avec l'Angleterre, il repoussa énergiquement celle avec le Mexique.

Il appuya cependant plus tard la candidature à la présidence du général Scott, le héros de cette guerre qui donna la Californie aux États-Unis. Le général Taylor mourut avant l'expiration de son mandat; le vice-président M. Fillmore, appelé à lui succéder, confia la direction du cabinet à Webster qui tenait ce poste avec éclat au moment où la mort est venu le surprendre.

Après avoir occupé pendant près de quarante ans et presque consécutivement la scène politique, comme ministre, comme sénateur ou comme représentant, Daniel Webster avait su attirer sur lui, avec Tadmiration de toute l'Amérique, l'estime, l'affection de ses adversaires.

Ce n'est pas seulement sur le théâtre des affaires que ce grand et honorable citoyen a joué un rôle important. Comme avocat, il était au premier rang parmi les légistes et parmi les orateurs dont la parole émeut et entraîne. Orateur dans les chambres, orateur au barreau, savant, laborieux, homme pratique, écrivain distingué et précis, il a su mériter toutes les renommées auxquelles ont droit de prétendre un esprit vaste, une intelligence complète, un cœur élevé. Quand Webster parlait devant les cours de justice, quand on savait qu'il devait prononcer devant le Congrès un de ces discours qui avaient quelque chose de la fougue et de l'ampleur dé Mirabeau, on conduisait les jeunes gens des écoles au Congrès ou à la cour pour l'écouter. Sublime et naïf hommage rendu à l'éloquence ; belle, grande et profonde leçon offerte à la jeunesse !

Son courage et sa présence d'esprit ne l'ont pas abandonné à ses dernières heures. L'avant-veille de sa mort, saisissant tout à coup la main d'un de ses amis qui l'assistait h son chevet :

« Hervey, lui dit-il, je ne suis pas encore si mal que je ne puisse vous reconnaître ; oui, je suis même assez bien pour vous reconnaître, pour vous assurer de mon amitié, et pour appeler sur vous et sur les vôtres les plus riches bénédictions du ciel. Her\'ey, ne me quittez pas que je ne sois mort; ne quittez MarshGeld que quand je serai un bomme mort. Le 24 octobre, ce qu'il y a de mortel dans Daniel Webster n'existera plus. Père céleste, pardonnez-moi mes péchés, et recevez-moi dans votre sein par rinter>ention de Jésus-Christ! »

Daniel Webster est mort le 24 octobre 1852, comme il l'avait dit et pressenti.

Webster portait sur sa physionomie le caractère énergique et passionné de son éloquence. Son cou était puissant, son front large, proéminent, contracté à Farc^de sourcilière; ses yeux, enfoncés dans Torbile, lançaient des éclairs; sa bouche était grande, aux lèvres épaisses; cette bouche portait aux coins un pli où se cachait le sarcasme que Webster maniait avec une habileté mer\'ei]leuse. L*ensemble de sa tête avait quelque chose d'imposant et de sympathique, malgré une absence complète de grâce. A le voir, on devinait un athlète de la pensée.

Webster était un des rares orateurs dont les discours eurent le mérite de se faire applaudir à la lecture, et de renaître, une fois la voix éteinte, aussi grandioses et aussi imposants sur le papier (1). On peut dire de lui que c'était un écrivain qui parlait dans le style le meilleur et le plus saisissant par sa forme tour à tour solennelle, poétique, sentencieuse, spirituelle. Nul effort ne se laissait sentir dans ses discours, et il justifiait ce qu'il avait dit un jour en parlant de John Adams : (c La véritable éloquence ne consiste pas dans' un discours. Le travail et l'étude peuvent se fati-

• I Ses di>rour^ ont étt* puMiï's on 3 ^ ô1noie>.

guer à la chercher, mais ils se fatigueront en vain. Elle existe dans l'homme, dans le sujet, dans l'occasion. Elle arrive, si elle arrive, comme une source qui jaillit de terre, ou comme les flammes d'un volcan qui éclatent spontanément, sous l'impulsion d'une force naturelle. »

L'éloquence jaillissait des lèvres de Webster, mais plutôt en flammes volcaniques qu'en eau de source.

Son grand titre de gloire en Amérique est de s'être préoccupé surtout des questions de l'intérieur, où il s'efforçait toujours de ramener la politique [de l'Union. Il a mérité, à cause de cela, le titre de « véritable Américain. »

Les trois hommes d'État dont je viens d'esquisser les principaux traits de la vie ont été trop complètement mêlés au mouvement de la politique contemporaine aux États-Unis pour que toutes les questions qui agitent la société américaine n'aient pas été abordées par eux depuis celle de la désunion des États, jusqu'à la question de l'esclavage qui est, aujourd'hui le côté périlleux de la République américaine. Les partis politiques ont disparu ; les démocrates ont perdu leur dénomination primitive pour représenter le maintien de l'esclavage, et le nom de républicains est donné à leurs adversaires.

Un rapide aperçu sur l'histoire des partis aux États-Unis n'est donc pas un hors-d'œuvre ici.

Dans un pays où l'universalité des citoyens est d'accord sur la forme du gouvernement et sur le respect de^j deux principes qui en sont la base : la Liberté et la Démocratie, il semble anormal qu'il puisse exister des partis, une minorité et une majorité, une opposition et un groupe de conservateurs. Rien n'est plus naturel, cependant, rien n'est plus logique. Les divergences d'opinions viennent aujourd'hui en Amérique, plus particulièrement des questions d'intérêts et de latitudes qui s'élèvent, à des moments donnés, et selon

le terrain sur lequel elles se développent, jusqu'à la hauteur de questions vitales pour le pays. Voilà déjà de quoi justifier parfaitement l'existence des partis. Autrefois ces partis avaient des fondements plus sérieux encore s'il est possible.

Au temps de Washington et de Jeflferson qui fut le chef et le fondateur heureux de l'opposition en Amérique, le problème posé était celui-ci : Les États-Unis seront-ils une monarchie, seront-ils une république? Washington n'était point un monarchiste. Jefferson le défend énergiquement contre cette accusation. On doit le croire. Mais Washington était un fédéraliste, c'est à dire qu'il entendait donner le plus de pouvoir possible au gouvernement fédéral. Dans l'opinion de Jefferson, cette puissance centralisée populariserait les idées monarchiques, en hâterait peut-être la réalisation, et, en tout cas, devait donner à la société américaine un semblant de similitude avec cette forme de gouvernement. Il y voyait un danger. C'est alors qu'il constitua, avec l'enthousiasme et l'énergie de la foi politique, le parti de la division des pouvoirs presque nuls au centre, et se fortifiant à mesure qu'ils se rapprochaient de la commune. Ces idées ont triomphé. Nous avons cité précédemment ropinîon de Jcflerson à cet égard. C'est lui encore qui, du haut du fauteuil présidentiel où il avait été appelé pour sauver la démocratie américaine, disait « que l'opposition était nécessaire pour fortifier les gouvernements. » Organisateur et chef d'opposition, contrairement à ceux qui d'ordinaire suppriment l'opposition après qu'ils en ont profité pour s'élever, Jefferson la toléra, la conseilla, l'encouragea sans cesse. Il a été sans doute assez heureux pour que, en Amérique, l'opposition eût toujours la liberté pour point d'appui.

Les États-Unis furent donc divisés d'abord en fédéralistes et en républicains. La division continua sous des dénomina-

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tions différenles. On appela whigs les hommes d'action, tories les hommes de réaction. Voici ce que Jefferson écrivait, le 4 novembre 1823, à son ami le général Lafayette, au sujet des partis et de l'opposition aux États-Unis :

a Nous sommes fortement agités au sein de notre paci- « flque contrée, car, dans la paix comme pendant la guerre, a il faut que l'esprit public soit tenu en éveil... Le dernier « coup a été porté au fédéralisme. Ses sectateurs l'ont aban- « donné de honte et de découragement, — et maintenant a ils se disent républicains. Mais le nom seul est changé, et « les principes restent les mêmes; car à vrai dire, les partis « de whigs et de tories sont dans la nature elle-même. Ils « existent dans tous les pays, soit sous cette dénomination, ce soit sous celle d'aristocrates et de démocrates, de côté « droit et de côté gauche, d'ultras et de radicaux, de libéraux « et de serviles. L'homme valétudinaire, faible et timide, « craint le. peuple et se trouve tout naturellement tory; a l'homme bien portant, fort et courageux, l'aime et s'y a confie : la nature en a fait un whig. Lorsque le fédérac< lisme fut éclipsé, mais non éteint chez nous, les chefs « s'emparèrent de la question du Missouri, sous le faux a semblant de réduire la mesure de l'esclavage, mais dans « le but réel de faire naître une division de partis toute « géographique... On met actuellement enjeu un principe « de division également répandu dans la population de tous ce les États, comme celle de républicains et de fédéralistes, c< de whigs et de tories, et qui par conséquent nous menace ce de plus d'un schisme géographique. La lutte est à présent ce entre ceux qui veulent conserver aux États les droits qui a leur sont réservés par la constitution, et ceux qui, par des a interprétations forcées de cet acte, ramènent h un goua vernement consolidé. Les tories travaillent à fortifier le ce gouvernement général et le pouvoir exécutif, les whigs

« accordent plus de coiifianco h la branche législative, et « regardent les droits accordés aux Ëtats comme notre seule « défense contre la concentration des pouvoirs qui engen- (c drerait immédiatement la monarchie. »

Les questions de principes proprement dits, après avoir divisé les États-Unis et inspiré de sérieuses inquiétudes, comme on vient de le voir, furent, un jour, entièrement vidées. Les fédéralistes et leurs successeurs, éclipsés d'abord, s'éteignirent tout à fait, pour nous servir des expressions de Jefferson lui-même. 11 ne resta plus que les whigs, qui, maîtres de la situation, représentèrent la victoire « des droits des États, » mais entendirent leur donner des limites, en absorbant à leur profit la solution de certaines questions générales d'intérêt, comme, par exemple : rétablissement d'un tarif protecteur et l'obligation pour le gouvernement central de prendre entre ses mains la création, la direction et l'entretien des travaux intérieurs, routes, etc., etc.

L'opposition se forma sur ces points. Il se trouva un parti qui ne voulut pas de tarif prolecteur, lequel pouvait favoriser les intérêts d'un État ou d'un certain nombre d'États au détriment des autres, et qui estimait que la garantie « des droits d'États » serait violée du moment que le gouvernement fédéral se mêlerait de décréter et de régler les améliorations intérieures de chacun d'eux. Ce parti nouveau d'opposition prit le nom de loco fuoco, puis de démocrate, qu'il a conservé jusqu'à ce moment.

Le parti whig, jadis puissant aux Étals-Unis, a disparu complètement.

Le parti démocrate, maître de l'opinion publique, en ce sens qu'il résume en lui la solution de la question vitale des « droits des États, » s'est divisé à propos de l'application de ces mêmes droits touchant la question de l'esclavage.

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Cette quession, aujourd'hui, prime toutes les autres, après avoir provoqué la formation d'un parti spécial désigné sous le nom de a républicains noirs, » parti incontestablement puissant quand il agit dans les latitudes où il est obligé de se contenir, mais affaibli dès qu'il est conduit à étendre et à généraliser son action. C'est le parti de l'abolition de l'esclavage, de l'admission des gens de couleur libres à la vie politique des États-Unis; d'où lui vient l'épithète de « noir (1). »

Aujourd'hui, il n'y a plus d'autres partis que ceux-là. Clay, l'homme des compromis, Clay si fécond en ingénieuses combinaisons pour trouver des points où les partis pouvaient se relier, échouerait peut-être à conjurer les dangers de cette grave question.

Un orateur du parti républicain définissait très nettement la situation, dans un discours récent :

« Deux partis, » disait-il, « se partagent le monde politique aux États-Unis : le parti républicain ou parti de la liberté, et le parti démocrate, ou parti de l'esclavage. »

Le parti républicain se compose exclusivement d'hoihmes habitant les États du Nord ou États libres. Il est défendu d'être républicain dans le Sud, sous peine d'exil, de ruine ou de mort. Le parti républicain regarde l'esclavage comme un grand mal politique et moral, — comme une tache honteuse pour les pays où il existe, — comme un danger pour leurs institutions libres, — comme un obstacle aux progrès de la nation. — Le parti républicain ne veut point que cette peste s'étende dans les territoires de la république ; il soutient que le Congrès a le pouvoir de l'exclure de ces territoires, et que c'est son devoir de le faire. Enfin, tous les efforts du parti républicain sont pour arrêter les développe-

(1) Et non point, comme Ta afQrmé avec un sérieux imperturbable un journal de Parig, parce qu'il était composé des ■ nègres des États-Unis. •

ments de l'esclavage et pour le concentrer dans les États où il existe.

Il ne sera pas aussi facile d'exposer les doctrines du parti démocrate que celles du parti républicain, parce que les démocrates sont divisés en deux fractions et que ces deux fractions ne s'entendent pas entre elles sur la politique à suivre par rapport à l'esclavage. La grande majorité des démocrates reconnaissent Buclianan pour chef, les autres suivent Douglas.

Les partisans de Buclianan, ou démocrates nationaux, admettent la décision rendue par la Cour Suprême des États- Unis qui soutient que la constitution américaine reconnaît les esclaves comme une propriété ; que les territoires sont ouverts aux habitants de tous les États ; que ni le Congrès ni aucun autre tribunal agissant sous l'autorité des États-Unis n'a le droit de nier aux propriétaires d'esclaves la protection qui leur est due dans les territoires aussi bien qu'à tout autre propriétaire ; qu'en conséquence toute législation territoriale gênant la libre jouissance de ce droit de propriété sur les esclaves, serait en conflit avec la constitution des États-Unis. Pour les démocrates, Tesclavage est, comme on voit, une institution nationale, que la constitution protège comme toute autre institution sociale, comme toute autre industrie, tout autre commerce; pour les démocrates, aussi loin que s'étendent et pourront s'étendre les frontières des États-Unis, aussi loin s étendent et pourront s'étendre les droits de l'esclavage.

Les démocrates qui reconnaissent Douglas pour chef, soutiennent, avec les démocrates nationaux de Buchanan, que la constitution protège l'esclavage dans les territoires, et que ni le congrès ni les législatures territoriales n'ont le pouvoir de l'en exclure. Mais ils soutiennent en même temps que le peuple des territoires a le droit de se donner telles

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institutions quMl lui plait, et de régler ses affaires locales comme il l'entend, parce qu'il est souverain chez lui.

Les républicains soutiennent que la constitution des États-Unis ne reconnaît point l'esclavage comme une institution nationale, qu'elle ne consacre point les droits des propriétaires d'esclaves, et que par conséquent le congrès peut constitutionnellement empêcher l'esclavage de s'établir dans les territoires.

« Pour décider entre les deux partis, dit l'orateur que c< nous citions, si nous consultons la constitution, nous trouce verons que la constitution est avec les républicains. »

Voici le point sur lequel s'est divisé le parti démocrate, et d'où est née la rivalité entre les partisans de M. Buchanan, le représentant à coup sur très distingué de ce parti, et ceux de M. Stephen Douglas, un homme politique éminent.

La constitution fédérale, édifiée en 1787, a reconnu la possession de l'esclave comme une propriété pure et simple; c'est un droit préexistant qu'elle a validé. Mais en même temps elle a interdit l'établissement de l'esclavage là où il n'existait pas au moment de l'adoption du pacte fédéral. D'une autre part, les territoires, tant qu'ils n'ont pas réuni les conditions qui leur sont imposées pour devenir des États s'administrant eux-mêmes, sont placés sous la tutelle et sous la protection du pouvoir fédéral. Or, un propriétaire d'esclaves, en vertu de l'article de la constitution qui reconnaît et valide la possession du nègre par le blanc, introduit des esclaves dans un territoire. Ce propriétaire est-il admis à réclamer la protection des lois fédérales contre les tentatives faites pour lui enlever ses esclaves, et le gouvernement lui doit-il aide et protection? En second lieu, lorsque ce territoire devient État, doit-il être considéré, constitutionnellement, comme État fi esclaves, par le fait de la présence d'un certain nombre de ceux-ci sur son sol ?

Ces questions, qui n^étaient plus du domaine de la théorie, mais qui étaient entrées sur le terrain de la pratique, ont soulevé aux États-Unis de très vives et de très violentes discussions, à propos desquelles on a, de nouveau, parlé d'une scission définitive entre les États à esclaves et les États libres. M. Buchanan se déclara pour la protection par le gouvernement de la propriété esclave introduite sur un Te^ ritoire, et pour la reconnaissance implicite de Tesclavage dans rÉtat au moment de son admission dans la fédération, par le fait de l'existence d'esclaves sur son sol. La cour suprême des États-Unis, interprète née de la constitution, et juge en dernier ressort, conûrma cette doctrine dans an arrêt solennel. M. Buchanan s'aliéna du coup tous les démocrates partisans de la non-extension de l'esclavage , et que le parti républicain noir travailla à rallier sous sa bannière; mais il consolida son influence dans le Sud, qui ne redoute rien tant, naturellement , que la propagande des idées abolitionistes.

L'arrêt de la cour suprême des États-Unis, si conforme qu'il pût être h l'esprit et à la lettre de la constitution, et bien qu'il coupât court aux prétentions des républicains noirs, dont les efforts tendaient à la suppression absolue des esclaves dans les Territoires, cet arrêt, disons-nous, parut en même temps subversif « aux droits des États. » Il rencontra donc, dans la portion du parti démocrate dégagée de tout lien envers l'administration, une opposition formidable à la tête de laquelle se plaça hardiment M. Douglas, sénateur de rillinois au Congrès.

M. Douglas chercha et trouva une formule qui, sans porter atteinte au respect dû à la constitution, servit de mot d'ordre au parti qu'il entendait constituer. Il confessa publiquement que l'interprétation de la constitution par la cour suprême était exacte; mais il lui opposa ce qu'il appela la « souverai-

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neté populaire, » c'est à dire, le droit, pour un État nouveau, au moment où il établit sa propre constitution soumise au vote des citoyens , d'admettre ou d'interdire l'esclavage sur son sol. De cette manière, M. Douglas n'attaquait pas l'esclavage, mais il n'en favorisait pas l'extension ; il reconnaissait les droits de la constitution fédérale, mais il fortiûait le principe « des droits des États. »

C'est, armé de cette doctrine que M. Douglas entreprit la grande tournée politique qu'il fit aux États-Unis l'an passé. On se peut faire une idée des luttes qu'il eut à soutenir, des obstacles qu'il rencontra, des succès qu'il obtint et des haines qu'il souleva, quand on saura qu'il a prononcé dans son propre État, cent trente discours environ, plus ou moins longs , devant des meetings formidables tenus en plein air, bravant toutes les intempéries des saisons; qu'il a parcouru en chemins de fer, sans compter les trajets de voitures et de steamboats, plus de 5,800 milles. « Candidature n'est pas sinécure, » disait avec raison à ce piropos un journal américain. C'est là un des côtés pittoresques de la vie politique aux États-Unis.

La doctrine de M. Douglas lui suscita, d'abord, une lorte opposition. Il eut contre lui tous les démocrates du Sud, partisans de l'esclavage et tous les républicains noirs. Ce fut à force de talent, de courage, de patience et d'efforts, comme on peut s'en convaincre par les faits que nous venons de citer, qu'il rallia à lui les hommes sincères du parti démocrate qui allait se disséminer à tous les vents, et une fraction des républicains noirs modérés qui y gagnaient toujours quelque chose. M. Douglas, « l'espoir de la démocratie » comme disait de lui, récemment, un important organe de la presse américaine, aura eu l'honneur, et on doit lui en tenir compte, d'avoir sauvé le parti démocrate aux États-Unis, qui est le vrai parti national, et d'avoir ajourné encore une fois

RÈPCBUQOB AMÉRICAINE, T II. ^

cette incessante question de la scission, en trouvant, comme on dit là-bas, « une plateforme » sur laquelle il réunissait les dissidents en grande majorité.

Nous disons que le parti démocrate est le parti vraîmeai national aux États-Unis, parce que c'est le seul qui soit général, qui compte des adhérents dans toutes les latitudes, indistinctement, de cet immense pays, et qui ait pour base le principe auquel l'Union doit rexistenoe d'abord et ensuite la force de ses institutions : « les droits des États. » Si , en se plaçant au point de vue européen ou même au point de vue de certains Étals de FUnion, on peut reprocher au parti démocrate de protéger et de vouloir maintenir l'esclavage, on ne saurait non plus s'empêcher de reprocher au parti républicain noir, qui représente l'abolition de l'esclavage, de n'être que sectionnel, de ne résumer les idées et les intérêts que d'une portion des Étals-Unis, et d'attenter au principe sacré « des droits des États, » puisqu'il entend imposer ses vues aux États à esclaves, et violenter leurs constitutions.

M. Douglas aura fait faire, même aux yeux des abolitionnistes, un pas immense à la question de l'esclavage, en le contenant dans les États où il existe présentement, et en l'excluant de fait de tous les États nouveaux h constituer. Le programme du parti républicain noir, sur ce point de la question, se trouvera presque complètement résolu. En effet, un des hommes les plus avancés de ce parti, M. Trumbuld, un moment candidat à la présidence, formulait ainsi ses idées: « Le parti républicain veut que la question de Tescla- <c vage soit laissc^c exactement où l'ont laissée ceux qui ont (( dressé la constitution des Étals-Unis. Dans les États où (( l'esclavage est établi, nous voulons que cette question soit (( réglée par ces États eux-mêmes comme ils le jugeront à « propos; nous voulons aussi que les Territoires, tant qu'ils

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« sont Territoires, soient préservés de l'invasion de l'escla- (c vage , leur laissant la faculté, lorsqu'ils seront États, de « traiter leur population nègre comme ils l'entendront, et de « régler eux-mêmes cette question , qui alors ne regardera « en rien le gouvernement des États-Unis. »

Le résultat de cette politique conforme, moins l'interdiction préalable d'esclaves dans les Territoires, ce qui serait anticonstitutionnel, à la doctrine de M. Douglas, n'est pas douteux. Lorsqu'il n'y aura pas d'esclaves dans le Territoire, il n'y en aura point dans l'État que le peuple organisera. Or, avec la chance d'une constitution qui pourra s'opposer à l'établissement de l'esclavage, nul n'osera introduire d'esclaves sur le sol d'un Territoire. Voilà donc incontestablement la propagande de l'esclavage arrêtée, sans qu'aucune atteinte directe soit portée à l'institution elle-même; et ce sera à M. Douglas qu'on le devra, en même temps que le salut du grand principe conservateur de la liberté et de la démocratie aux États-Unis et des institutions de ce pays.

Le spectacle qu'offrent en ce moment comme en tant d'autres occasions, les États-Unis est digne, nous le répétons, des méditations de ceux qui veulent étudier ce pays sans le calomnier. Ils verront combien les questions d'intérêt les plus brûlantes et les questions de principes les plus vitales peuvent y être élaborées, disculées, élucidées par l'opinion publique et par la presse de tous les partis et de toutes les nuances de partis, sans compromettre l'existence d'un gouvernement qui repose sur la liberté la plus complète et sur la démocratie la plus large. On a vite tait d'un trait de plume, et sur la foi des récits de quelques-uns de ces abus inhérents à une liberté excessive, de décrier les États-Unis et de les vouloir mettre au ban des nations. Quand on a vu de près et les abus qu'il ne faut pas craindre de signaler, et la grandeur de ces institutions dont le jeu étonne et émer-

veille, on excuse même les abus de la liberté incapables d'en arrêter Télan et les bienfaits, et on admire les sources prodigieuses de force et de puissance où s'alimentent de telles institutions que ni les passions des partis politiques, ni les intérêts de latitudes ne peuvent ébranler sur leurs bases, et que tous les partis, quels que soient les intérêts qui les guident, s'étudient, au contraire, à raffermir.

C'est là un grand enseignement, quoi qu'en disent certains contempteurs ignorants ou de mauvaise foi (1).

■I) Voir à la fin du volume Tappcndice n^latif à l.i dorniérc élection présidentielle.

Quelle serait l'attitude en ce moment, de Webster, deClay et de Calhoun. — Épreuves que traversent les États-Unis. — Démoralisation dans le pouvoir et dans la société. — Accusations contre Buchanan. — Immoralité des fonctionnaires.

Nous nous sommes demandé parfois ce que feraient au milieu des circonstances actuelles Webster, Calhoun et Clay? A notre avis, en se tenant, chacun d'eux dans la sphère oii il était placé, ils défendraient TUnion, le droit des États et leurs efforts éloquents sauvegarderaient la liberté à coup sûr.

Il faut bien reconnaître que la disparition de ces trois hommes de la scène politique qu'ils ont illustrée et honorée par leur caractère, fait défaut aujourd'hui, et qu'ils manquent, si je puis me servir de cette expression, pour maintenir la police politique dans les deux chambres, dans le pouvoir, dans le peuple.

Les États-Unis traversent avec l'administration de M. Buchanan une période d'épreuves. A mesure que le pays grandit, le pouvoir menace de se rapetisser, les mœurs publiques s'écartent de leur ancien niveau; partout se manifestent une tendance à la décadence. Tantôt on y saisit de vagues aspirations vers le despotisme de la part des partis triomphants; tantôt le plus coupable relâchement se montre partout, dans les régions de l'administration , et dans le milieu populaire.

En aucun temps, on n'aurait pu écrire cette lugubre page

(l*histoire que nous allons rapporter, non pas avec la passion qu'y mettraient les détracteurs et les contempteurs d'une forme de gouvernement qui a toutes nos sympathies, malgré ses fautes et ses écarts, mais avec le regret et, ne marchandons pas les mots, avec Tiiidignation que tout homme sensé et raisonnable doit éprouver en présence de faits d'une gravité incontestable.

Ces faits ont un caractère déplorable. Sans doute si nous les avions appris, sous la foi d'une confidence, nous les tairions pour Thonneur des États-Unis; mais ces faits ont reçu une publicité oflîcielle dans le Congrès; ils ont été l'objet d'investigations sérieuses; la presse s'en est emparée; quelques-uns y ont trouvé l'occasion de satisfaire leurs rancunes de parti, d'autres les ont flétris au nom de la morale, au nom du droit, au nom de l'intérêt public. Nous nous comptons dans les rangs de ces derniers, et nous ajouterons, à ce sujet, un seul mot : c'est que nous faisons les vœux les plus ardents pour que l'accusation qui a pesé un moment sur la tète de M. Buchanan et sur son gouvernement» soit reconnue et déclarée fausse.

En 1859, l'administration de Washington a été accusée d'avoir dilapidé au profit des élections, les fonds du trésor public, d'un trésor qui se déclarait en déficit. Si quelque chose devait ajouter à l'immoralité et à l'odieux d'un pareil acte, ce serait d'avoir pris dans ses poches l'argent d'un pauvre; qualification que l'on peut appliquer, h l'heure qu'il est, au trésor des États-Unis.

Le comité des investigations au Congrès, a mis au jour par l'organe de M. Sherman, un grand nombre d'actes et de manœuvres de corruption qui ont été commis dans les arsenaux. Ce qui a été fait h Brooklyn avec une audace est une efTronterie inqualifiables, s'est reproduit, avec les mêmes circonstances aggravantes, à Philadelphie, h Pensacola, à

WEBSTER ET l'ÉPOQUE ACTUELLE. 187

Norfolk. Quant à présent le fait le plus énorme qui ait été révélé à Brooklyn, est la découverte qu'un nombre considérable d'ouvriers dont les services étaient inutiles et qui, en réalité, n'en ont rendu aucun, a reçu des salaires dans un but de corruption. M. Sherman s'est engagé à prouver que, un peu avant la dernière élection, 2,300 individus touchaient à l'arsenal de Brooklyn une solde régulière sur les fonds fédéraux, et que leurs voix ont décidé l'élection de M. Maclay contre son concurrent le colonel Hamilton. Ce n'est pas tout encore, des chefs d'ateliers ont empoché des sommes qui figurent sur les rôles comme ayant été payées à des gens qui n'ont môme jamais été employés à l'arsenal de Brooklyn. Ceux qui étaient réellement employés ont été obligés, au dire du rapporteur, d'abandonner la moitié de leur solde, dont le produit était évidemment destiné aux manœuvres électorales dénoncées.

Les détournements de fonds ne se sont pas bornés aux faits que nous venons de citer. Il paraît que des contrats ont été consentis à des prix doubles de ceux qu'offraient des entrepreneurs dont la responsabilité était inattaquable. Enfin on a fait figurer sur les rôles de dépenses le prix de matières qui n'ont jamais été livrées.

On est assez porté à amoindrir les faits en ce qui concerne l'arsenal de Philadelphie; mais il n'est pas douteux, nous parlons d'après les affirmations du comité des investigations, qu'à Norfolk et à Pensacola tous les travaux sont rémunérés à des prix bien plus élevés que dans les autres arsenaux, ce qui laisserait croire, naturellement, que dans ces deux localités, le désordre moral et matériel est au comble et bien plus grand que partout ailleurs. Enfin, M. Sherman s'est fait fort de démontrer jusqu'à l'évidence que sur les 14 millions de dollars affectés annuellement au service du département de la marine, 3 millions tout au

moins sont dilapidés de la même manière et pour senir les intérêts que nous venons de dire.

« II faut avoir le courage, disait h ce propos un journal américain, de flétrir hautement de tels actes. Il ne faut plus chercher, par une fausse pudeur, à les dissimuler, sous peine de s'en rendre complice, et de paraître les approuver. Assez de calomnies , assez d'accusations, assez de haines, assez de prétextes s'accumulent dans le cer>eau et sous la plume des ennemis du gouvernement républicain des États-Unis; assez d'écrivains prennent texte de quelquesuns des écarts de la démocratie , et de quelques-unes des fautes du gouvernement actuel, pour que l'opinion publique hésite h se montrer inflexible devant des actes comme ceux que le Congrès vient de dénoncer. C'est en ne s'y associant pas par un silence coupable, c'est en osant flétrir les criminels, quand leur crime sera prouvé, que la presse, l'opinion publique et la justice aux États-Unis, imposeront silence aux calomnies que les adversaires de la démocratie et de la liberté ne manqueront pas de publier à sons de clairons.

« C'est au peuple américain à se garer lui-même à l'avance; c'est à la presse à faire son devoir, en attendant que la justice fasse le sien, s'il y a lieu. — Nous le répétons : tous nos vœux sont pour que les faits articulés par le comité des investigations soient déclarés inexacts, et preuves en mains. »

De tels faits sont au moins étranges sous l'administration de M. Buclianan quand il est possible de les rapprocher des critiques acerbes que M. Buchanan adressait h l'administration précédente :

« Les dépenses, écrivait-il au mois de février 1858,

« atteignent aujourd'hui la somme « énorme de cinquante « MILLIONS DE PIASTRES ct, à moius quo le flot ne soit arrêté

WEBSTER ET L*ÊPOQUE ACTOELLB. 189

« par le bras puissant de la démocratie, elles seront, dans « quelques années, de cent millions (1).

« Les allocations doivent correspondre à notre

ce puissance et à nos ressources comme nation. Une écono- (c mie bien entendue et une stricte responsabilité doivent (c présider à nos dépenses. Je suis convaincu que nos dépenses c( devraient être considérablement réduites.

a Le gaspillage des deniers publics, bien que très perni- <( cieux, n'est rien quand on le compare à la désastreuse « influence qu'il pourrait avoir sur nos libres institutions. « Une tendance marquée aux folles dépenses est le grand mal « politique du jour. »

i< On demande constatnment à la caisse îiationale de

« l'argent pour enrichir des contracteurs^ des spéculateurs et « des agents. »

M. Buchanan avait véritablement mis le doigt sur la plaie; malheureusement il a prêché en paroles, et nullement d'exemple. Et malheureusement encore, l'immoralité a rejailli d'en haut et a gagné les masses; c'est la règle habituelle. Les pouvoirs en général n'ont pas assez le souci de l'influence que leur conduite et leur exemple exercent sur le peuple. Celui-ci tout en conservant, d'abord, la conscience du mal, fait taire les scrupules peu à peu, et bientôt n'en ressent plus aucun. C'est de la sorte que le niveau moral des nations s'abaisse, quand elles n'ont pas, au milieu et au dessus d'elles, des voix et des caractères dont l'autorité et les sévères vertus les rappellent et les ramènent dans le sentier de la dignité.

Ce que l'on semble oublier, aujourd'hui, aux États-Unis, c'est que les nations ont comme les particuliers une opinion publique dont elles relèvent, et vis-à-vis de laquelle elles

(i) EUea ont dépassé ce chiffre sons Fadministration de M. Bocbanan.

sont tenues de se montrer circonspectes, soigneuses de leur dignité et de leur honneur. Comme les particuliers entre eux, les nations ont besoin entre elles, de respect el de considération.

Si la société est, tout naturellement, disposée à payer aux hommes qui se maintiennent dans la ligne stricte et rigoureuse de leurs devoirs, Thommage qu'ils méritent; l'ensemble des nations qui forment par le fait un corps restreint, une sorte de société condensée par la synthèse, exercent également un contrôle sérieux et peut-être jaloux, les unes sur les autres, une surveillance active dont le résultat est de flétrir celles qui manquent à leurs devoirs et d'exalter très haut celles qui les accomplissent.

Il y a des nations, que Ton nous pardonne la vulgarité de l'expression, qui se moquent, comme certains particuliers, du « qu'en dira-t-on, » et qui bravent l'opinion publique avec aussi peu de bon sens que d'autres s'en font les esclaves trop soumis. Entre ces deux abîmes, il y a un milieu où un homme, comme une nation, conserve sa véritable dignité, la dignité de sa force, de sa valeur personnelle, de sa conscience. Mépriser trop ouvertement l'opinion publique, c'est sous l'apparence d'en méconnaître la loi, constater sa toute-puissance tyrannique; s'y soumettre aveuglément, ne pas savoir s'aiTranchir opportunément de son despotisme, c'est faire acte de sa faiblesse, c'est se montrer accessible jusqu'à l'abnégation aux préjugés de convention. Ni celui qui fait fi de l'opinion publique, ni celui qui se livre îi elle poings et pieds liés ne suit le vrai chemin de l'indépendance d'esprit, de la raison, du libre arbitre humain. L'un marche en droite ligne au mépris de soi-même, après avoir recueilli le mépris de la société, parce qu'il s'habitue de jour en jour, de minute en minute, à fouler aux pieds la loi du devoir et qu'il tombe dans une sorte de barbarie de

cœur et d'intelligence, si nous osions nous exprimer ainsi, dans le cyni§me moral, dans la dégradation, par une pente irrésistible. L'autre arrive graduellement à Timpuissance, à la timidité, à l'abnégation de soi-même, à l'absence de toute initiative, de toute volonté. La soumission inintelligente au devoir fait perdre à celui-ci la notion du droit; et là où tout sentiment d'orgueil s'éteint, tout sentiment de dignité disparaît également. L'homme trop esclave de l'opinion publique, touche par une voie différente, au même point d'abjection, de mépris de soi-même et de mépris des autres, que celui qui l'a trop bravée.

Ce que nous venons de dire des particuliers est exactement vrai des nations. Elles ont les mêmes périls à éviter et à courir, les mêmes obstacles à surmonter, les mêmes sentiments à éprouver, le même milieu à tenir pour se sauvegarder de ces deux extrêmes qui mènent à un but également fatal, pour conserver leur dignité, et pour s'estimer très haut à leurs propres yeux, comme elles sont estimées par les autres nations.

Les hommes comme les peuples qui arrivent h afficher un trop grand dédain pour l'opinion publique, sont ceux qui confondent la violence avec la force, la vanité avec l'orgueil, la licence avec la liberté, le préjugé avec la raison, le despotisme avec la loi ; qui prenant enfin le semblant et souvent le contraire de toutes choses pour la vérité même, se révoltent à l'idée de subir ce qu'ils ne comprennent pas, et qui, troublés encore et jusqu'au bout par de fausses notions, considèrent comme un acte glorieux d'indépendance de s'affranchir de toutes les règles qui constatent, au contraire, le triomphe de l'intelligence sur la barbarie, de la raison sur le préjugé, de la loi sur le despotisme, de la liberté sur la licence, de la force sur la brutalité, du vrai sur le faux.

L'éducation sociale des hommes, comme l'éducation poli-

tique des peuples, les conduit à ces distinctions indispensables pour que les uns et les autres s'élèvent jusqu'à ce niveau où l'on rencontre la dignité de soi , qui est la suprême force des hommes comme elle est celle des peuples.

L'éducation sociale et l'éducation politique est, disonsnous, le garde-fou des abîmes où peuples et particuliers sont exposés à tomber ; elle est en même temps le phare qui leur montre l'entrée du port, parce qu'elle donne les justes notions du droit et du devoir, et qu'elle dégage .l'esprit et la raison des préjugés qui leur sont le plus fatals.

Ce sont, en effet, les plus jeunes nations, en général, comme ce sont les plus jeunes hommes qui affectent ce mépris pour l'opinion publique, et chez qui l'expérience n'a pu encore modérer cette excessive confiance en soi, laquelle les pousse h tout braver, et à ne tenir pour vrai que ce qu'ils ont déclaré tel.

Que si nous voulions, pour rendre nos observations plus palpables, prendre un exemple (aussi bien est-ce là que nous cherchons à venir), nous citerions les États-Unis comme étant de toutes les nations, celle qui, depuis quelque temps, abuse ou affecte d'abuser le plus, d'un mépris quelquefois cynique pour ce « qu'en dira-t-on » des peuples. Nous n'hésitons pas à l'avouer bien franchement, parce que nous croyons rendre service à ce pays, en lui montrant que depuis quelques années, il affiche vis-à-vis de l'opinion publique une indépendance des règles et des devoirs qui sort de la limite où les peuples n'exposent pas leur dignité.

Certes ce pays est assez grand comme nation, assez fort, il a assez de motifs de fierté pour ne pas compromettre, par le caprice de quelques ambitieux, sa dignité nationale dans des conflits d'opinion, et pour jouer son influence à venir sur des candidatures plus ou moins vaniteuses.

La pente où le gouvernement de Washington entraîne, chaque jour, la nation américaine est une pente fatale; c'est celle où un peuple perd de son prestige, lambeau par lambeau; où entretenu d'illusions d'abord, il se trouve tout à coup isolé, et où, enfin, en acceptant par défi ce rôle, il rompt soudainement les derniers liens qui le rattachent encore au respect de l'opinion publique, et lui font jeter sa dignité par dessus les moulins.

Non ! le peuple américain n'a ni des allures, ni des sentiments, ni des institutions qui puissent jamais faire craindre qu'il se mette à la remorque des autres nations, et qu'il abdique sa chère indépendance et son précieux libre arbitre; nous ne redoutons pas pour lui l'abîme contraire à celui où on voudrait l'entraîner ; mais nous souhaiterions de le voir s'arrêter sur la pente où on s'efforce de le placer.

Les États-Unis sont en train, non pas encore, il s'en faut même de beaucoup, de perdre leur dignité en politique, mais de fournir à l'opinion des nations jalouses, matière à de vives accusations qui pourraient à la longue les discréditer.

Il est arrivé, le plus souvent, qu'on a tranché plus de questions politiques et sociales avec le simple bon sens, qu'on n'en a résolu avec les arguments des doctrines les plus claires en apparence. Cela vient de ce que les masses jugent toujours d'instinct et avec leur bon sens, et que le sentiment de la justice est inné et profondément enraciné chez elles. Leur jugement s'égarera, au contraire, toutes les fois qu'on déplacera de ce milieu les questions les plus faciles et les plus pratiques, pour les transporter dans des sphères où les passions ont beau jeu à les déguiser et à les présenter sous un faux jour. Soit donc que les masses les aperçoivent d'elles-mêmes, soit qu'on les leur indique dans des conditions de vérité absolue et dépouillée de tout sub-

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terfuge, elles parviendront toujours à dénouer les plus grandes difficultés au point exact qu'il convient.

Les docteurs en politique nuisent à la politique en la fourvoyant dans des ténèbres où ils rhabillent à leur façon, et où les yeux des masses ne peuvent point pénétrer. C'est à la fois du calcul et de Fégoïsme.

Peut-être croyons-nous pouvoir dire que, en général, ceux qui avaient mission de conduire et d'éclairer l'opinion publique ont été coupables envers le peuple américain, en le laissant pousser par des spéculateurs d'ambition dans les routes où il s'est égaré. Il y a eu indifférence de leur part; rindilTérence est aussi blâmable, en ce cas, que les théories dépravées qu elle laisse passer.

On se plaint, sur tous les points de l'Union, de la mauvaise administration qui pèse sur le pays. C'est un cri général; et malheureusement il n'est pas besoin d'un verre grossissant pour voir le mal et constater sa marche pareille à celle de la tache d'huile qui grandit chaque jour, envahit l'espace qu'elle a devant elle, et devient ineflaçable. Les mêmes qui s'indignent contre ce mal corrosif, les mêmes qui en sont les victimes se peuvent accuser d'avoir contribué à le faire naître, et de contribuer encore à l'entretenir.

Sur quoi fondons-nous cette accusation générale? Sur des faits bien fticiles à obser\'er. En quelques lignes nous exposerons toute notre pensée.

Le défaut capital que développent outre mesure chez les citoyens américains les admirables institutions de ce pays, est — qu'on nous pardonne une expression où nous ne voulons rien mettre de blessant — une morgue d'indépendance personnelle ([ui n'a rien de commun ni avec l'indépendance de la conscience ni avec la liberté. Ce sentiment est exagéré et part d'un principe vrai, mais mal interprété. On a conclu que l'organisation politique de ce pays en permettant à une

cité que de ne relever que d'elle-même, autorisaient les citoyens h se montrer indépendants, individuellement, visà-vis de la cité, comme celle-ci est indépendante de l'État, et l'État détaché de l'Union.

Ce sentiment excessif d'indépendance personnelle qui se retrouve dans toutes les classes, ou pour nous servir d'une expression plus juste ici, sur tous les degrés de l'échelle sociale, a faussé, et faussera bien plus à la longue, les institutions politiques de l'Union.

La logique de ce sentiment est que de peur d'être gouverné, le peuple américain ne veut même pas être administré. La différence entre les deux mots et les deux conditions est immense. Dans notre opinion elle est si grande, en effet, cette différence, que nous n'hésitons pas à ajouter que le peuple américain n'a pas besoin d'être gouverné. Ses institutions/ sa constitution politique, l'étendue territoriale de l'Union s'y opposent ; et d'ailleurs nous sommes tout à liit de l'avis du marquis d'Argenson disant un jour à Louis XV en veine d'autorité : « Sire, il ne faut pas vouloir trop gouverner. » Le mot est applicable à tous les peuples; mais il est en outre vrai, matériellement parlant pour ainsi dire, en ce qui concerne le peuple américain lequel a besoin, par exemple, d'être administré.

Eh bien! malheureusement le peuple américain qui ne doit pas être gouverné, n'est pas administré et ne veut pas être administré.

Cest le contre-coup de cet excès d'indépendance individuelle qui, par la crainte d'un mal, pousse les hommes dans un autre mal.

De peur, en effet, d'être gouvernés, et ne voulant pas sentir le joug même d'une administration, ne voit-on pas les citoyens s'éloigner avec un certain dédain — écrivons le mot franchement parce qu'il est exact — des autorités qu'ils

se sont données, et affecter de les traiter avec une rigueur qui n'est souvent ni fraternelle ni républicaine. Celles-ci, à leur tour, rendent dédain pour dédain, et se soucient peu d'administrer bien ou mal des gens qui ne veulent pas être administrés.

De là tous les malheurs qui ont signalé tant d'administrations sur lesquelles on faisait grand fond. De là, tant de négligences dont on accumule les griefs au moment du renouvellement des mandats. De là aussi l'absence de tant démesures dont chacun reconnaît l'utilité, mais que nul ne formule ; les uns par crainte de paraître faire acte d'administration, les autres de paraître vouloir se laisser administrer.

Il y a une réciprocité si bien marquée dans ce sentiment d'éloignement entre l'administration et l'administré que Ton se demande pourquoi môme il y a une administration si effacée, si inactive, si illusoire qu'elle soit.

Nous espérons bien que nos lecteurs ne s'y trompent pas et qu'il ne croient pas que nous demandions qu'aucune autorité se fasse sentir, si tempérée qu'elle puisse être ; mais nous demandons, et nous y insistons, que l'administration se puisse montrer, afin qu'elle soit au moins responsable à bon titre des maux et du bien qu'on lui impute.

Le privilège de la liberté individuelle est très précieux à coup sûr et nous l'apprécions très haut; mais de ce que cha- (jue citoyen est libre isolément, il ne s'ensuit pas que l'ensemble des citoyens doive être indépendant jusqu'au point de répugner qu'on l'administre, qu'on lui garantisse sa sécurité, et celle de sa famille, qu'on assure toutes les conditions de sa grandeur et de sa prospérité.

Si nous parvenions à démontrer que l'administration aux États-Unis a véritablement une mission à remplir, et qu'elle y doit tâcher par tous les moyens possibles, dans le. cercle

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de ses attributions et de son initiative, nous ne douterions pas qu'un rapprochement nécessaire se fit entre les administrés. L'ambition d'arriver au pouvoir, se justifierait, alors, davantage et par l'importance des services rendus et par l'aptitude des candidats.

Les brigues et les tripotages d'élection n'auraient plus lieu sur une si vaste échelle.

L'œuvre des votes ne serait plus une œuvre de ténèbres et même de sang, mais une œuvré de lumière et de loyale concurrence.

Les partis en se montrant dans l'arène, le feraient à la condition d'enchérir sur le bien, et non plus sur le mal.

Il n'y aurait plus de place dans les luttes électorales pour rindifl<érence où tant de basses intrigues ont conduit les honnêtes gens.

Quelle administration aura le courage et l'intelligence d'entreprendre, la première, cette œuvre de réforme qui est à la fois une œuvre de patience et un travail d'Hercule?

C'est une affaire que le bon sens peut régler.

RkrOBUQUB AMiuCAIIIB, T. 11. 13

Il manque aux États-Unis un parti national. — Faut-il craindre une scission? — Dangers d'une désunion ; elle n'est pas probable. — Les principes dissolvants existent en raison de Taccroissement de la population. — La forme républicaine n'est pas la cause des maux qu'on observe aux États-Unis.

Ce qu'il manque aux États-Unis, aujourd'hui, c'est un parti national qui domine tous les autres partis, qui ait ses racines dans le Nord et dans le Sud, comme les avait l'ancien parti démocrate présentement divisé en démocrates du Nord et en démocrates du Sud, ceux qui veulent non seulement le maintien, mais l'extension de l'esclavage et ceux qui entendent le limiter; ceux qui le soutiennent au nom de la Constitution et ceux qui absolvent la Constitution de ce crime. Il manque un parti, enfin, ayant à sa tête des hommes comme Webster, Calhoun, et Clay pour qui la patrie s'étendait du Maine au golfe du Mexique, et qui tout en combattant pour le triomphe de leurs idées personnelles, combattaient en môme temps pour le maintien de l'Union.

Ce n'est pas que nous craignions que cette scission tant de fois annoncée, tant de fois menaçante, arrive jamais, même à propos de la brûlante question de l'esclavage compliquée, aujourd'hui , de coups de fusil et d'échafaud, mais c'est trop d'en parler. Au lendemain de la fondation de l'Union on redoutait déjà une scission prochaine même. Jefferson, car il faut toujours avoir recours à lui, Jeiferson a résolu la question avec son bon sens pratique

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habituel. Après avoir considéré comme un bien l'existence et les querelles des partis, il dit : « Si pendant cette domination temporaire d'un parti, l'autre se portait à une scission, le gouvernement fédéral serait impossible. Si pour nous débarrasser de la suprématie actuelle du Massachusetts et du Connecticut, nous allions rompre l'Union, le mal s'arrêterait-il là? Supposons qu'il n'y ait de séparés que les États de la Nouvelle-Angleterre , notre nature serat-elle changée pour cela? Ne sommes-nous pas encore hommes dans les États du Midi, et n'avons-nous pas toutes les passions des hommes? Nous verrions immédiatement un parti pensylvanien et un parti virginien se former dans ce qui resterait de la Confédération, et le même esprit de parti agiterait l'opinion publique. De quelle arme nouvelle ces partis ne seraient-ils pas saisis s'ils pouvaient se menacer continuellement les uns les autres de se joindre à leurs voisins du Nord, dans les cas où les choses n'iraient pas de telle ou telle façon. Si nous réduisions notre Union à la Caroline du Nord et à la Virginie, le conflit s'établirait immédiatement entre les représentants de ces deux États, et nous finirions par nous réduire à de simples unités. Si donc il est démontré qu'il n'a jamais existé d'association d'hommes sans querelles intestines, depuis la grande confédération des nations jusqu'aux assemblées de villes et aux conseils de paroisse, il vaut mieux garder nos associés de la Nouvelle-Angleterre que de voir les hostilités s'établir entre d'autres États. »

Ce qui était vrai au temps de Jefferson l'est encore aujourd'hui. Le bon sens de Jeffferson et l'éloquence de Webster ont éclairé la nation sur les dangers d une scission. Qui rem- ' placera, aujourd'hui, Jefferson et Webster dans cette noble tâche?

Les principes dissolvants ont plus de prise et plus d'influence que jamais aux États-Unis, et leur action s'étendra avec d'autant plus de rapidité qu'il y aura moins d'homogénéité dans le peuple américain. Ce mal, loin que le peuple américain s'en puisse guérir, semble devoir au contraire, s'accroître avec les causes mêmes qui assureront son développement et son importance.

La source du mal est dans la constitution même de ce peuple qui se recrute chaque année d'éléments nouveaux. J'ai dit autrefois que c'était merveille de voir comme les populations bigarrées qui couvrent le vaste sol de rUnion s'identifiaient aisément à ces institutions si admirables et s'américanisaient. Je ne me dédis point, mais h mesure que l'émigration a été plus pressée d'année eu année ; h mesure que les éléments ont été recrutés dans des conditions moins bonnes, elle a pris plus facilement et a exagéré sur une plus vaste échelle par conséquent, les vices de la démocratie. Et cette émigration, par contre, a rendu avec usure ce qu'elle puisait de mauvais dans ce peuple primitif auquel il s'associait.

Ce n'est pas , comme l'ont prétendu des adversaires qui jugent de trop loin et trop sous l'influence d'idées préconçues pour qu'ils soient dans le vrai, ni la forme républicaine des États-Unis, ni la constitution fédérale des États, ni l'étendue du territoire qu'il faut accuser du spectacle quelquefois aflligeant auquel on assiste. La démoralisation actuelle et passagère, il faut l'espérer, est dans l'excès de la démocratie , excès qui provient de l'extrême mélange de la population.

On apporte d'Europe peu de vertu aux États-Unis; on y apporte beaucoup d'ambition, beaucoup de convoitise, l'esprit de révolte contre tout ce qui pourrait entraver des désirs prémédités.

WEBSTER ET l'ÉPOQUE ACTUELLE. 20f

La démocratie, loin donc de se recruter d'éléments conservateurs, se recrihe, au contraire, d'éléments dissolvants, et l'immoralité gagne de proche en proche le pays tout entier, et toutes les sortes de populations qui y sont établies les nouvelles et les indigènes. Celles-ci ont tenté de constituer une aggrégalion, quelque chose qui eut été une barrière morale à opposer au débordement ; elles n'ont réussi qu'à former un parti passionné, injuste, agressif, persécuteur, sous le nom de Know-Nothing. Au lieu de donner Texeraple du bien, ce parti a enchéri sur les convoitises et les cupidités.

Les plus fer\'ents apôtres de la démocratie commencent à se fatiguer de la sorte de démocratie à laquelle ils assistent. Il a été impossible de conserver les grandes et nobles traditions de l'époque des vrais patriotes et des vrais démocrates. La race américaine, celle qui avait le dépôt de cette religion du passé, s'est disséminée sur un sol immense et la majorité de la population actuelle est étrangère à ce passé. Peu lui importe les vertus de Washington , le patriotisme de JeflTerson et des autres. Rien ne le rattache h eux, pas même l'ascendance des familles. C'est là le vice, c'est là le malheur.

L'égoïsme qui était déjà le sentiment dominant dans le caractère des Américains, s'est accru dans des proportions considérables, sous l'influence même des institutions. Le principe oflîciel en Amérique est : « chacun pour soi; — tout par soi-même. » C'est un principe de force au fond. Mais mal compris il a dégénéré, et on l'a remplacé par celui-ci : « chacun à soi, — ioui pour soi-même. »

C'est le résultat, ai-je dit, de la forme gouvernementale des États-Unis ; tant il est vrai que les meilleures choses ont leurs inconvénients. En effet, la patrie de l'Américain, ce n'est pas l'Union, c'est à peine l'État; cette patrie c'est la

commune; moins encore, c'est la propriété. La doctrine de Jeiferson a été exagérée dans ce sens que rAméricain nouveau a cru qu'aucun lien ne l'unit au delà de sa commune, qu'au delà il n'y a non plus aucune obligation pour lui. L'égoïsme a donc passé du cœur américain dans la société américaine. Certes, il existe encore du patriotisme aujourd'hui aux États-Unis; mais si l'on n'y prend pas garde, à mesure que ce pays s'agrandira, à mesure que se multiplieront les communes, le patriotisme s'affaiblira, parce que l'égoïsme s'étendra. Il s'agit donc de réveiller dans le peuple américain le sentiment de l'unité, la conscience du devoir général. Pour cela, il faut que la moralité s'établisse au sein du pouvoir.

Le peuple américain ne s'inquiète pas de savoir qui administre à Washington; il prend à peine souci de savoir qui administre sa commune pou vu qu'on n'attente pas à sa liberté personnelle, à son indépendance dont il abuse si largement. Le peuple américain est en ce moment malade de liberté, et il y a chez lui des fous qui seraient disposés à demander l'intervention d'un despote. Qu'il réfléchisse seulement à ceci : quand on est libre on a le droit de se donner un despote ; quand on est sous le sabre d'un despote, on n'a plus même le droit de regreller de n'être plus libre!

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