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CHAPITRE XI

Mouyement industriel. — Les États-Unis à l'Exposition de Londres. — Oo ahead et Never mind, — Audace des entreprises en chemins de fer.

Si le système d'instruclion , généralisé comme il l'est aux États-Unis, n'a pas en lui les forces nécessaires pour favoriser un grand développement des lettres et des arts, du moins a-t-il l'avantage d'initier toutes les classes aux besoins matériels du pays. C'est une sorte de niveau qui s'établit entre elles, assez élevé, cependant, pour que les plus forts esprits n'aient pas à descendre et que les plus humbles au contraire se fassent un point de dignité d'y pouvoir atteindre.

C'est le résultat de cette influence de l'enseignement sur le peuple américain que je me propose d'étudier dans ce chapitre.

Au moment de l'exposition universelle de Londres, je publiai les réflexions suivantes au sujet de la part que les Américains étaient appelés à prendre, comme tous les peuples du monde, à ce vaste concours.

Ces réflexions ont leur à propos aujourd'hui encore; elles

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sont une introduction toute naturelle au chapitre que je consacre àjl'étude des forces industrielles et commerciales des États-Unis, 'Jau caractère entreprenant et hardi de ce peuple exceptionnel, et à son génie étonnant.

« L'exposition de Londres, disais-je alors, en agglomé* « rant dans son palais de cristal les échantillons de Tin- « dustrie du globe entier, aura, entre autres avantages, « celui de forcer, après qu'on aura constaté la valeur des « œuvres de chaque pays, à étudier le caractère, les habi- « tudcs et les mœurs industrielles de toutes les nations, pour « rechercher^ les causes des effets qu'on aura eus sous les « yeux.

« C'est à ce titre que je demande la permission de parler « aujourd'hui du peuple américain au point de vue de Tim- « mense mouvement qui s'opère chez lui.

« En rappelant quelques traits de son caractère, j'es- « salerai de bien faire comprendre h quelles causes phy- « siques et morales est dû le spectacle émouvant auquel on « assiste aux États-Unis, comme aussi de justifier le rang « considérable qui ne manquera pas de lui être accordé dans « le classement que l'opinion publique établira en sa faveur « entre toutes les nations du globe.

« Je me hûtc de dire cependant que le véritable génie « américain n'est pas à Londres en ce moment. Il est tout « en Amérique, dans ce travail incessant, dans ces concep- « tiens quotidiennes, dans ces enfantements merveilleux « qui marquent chaque heure, chaque minute de la vie de ce « peuple. Je fais les chances larges, et je dis : si remarqua- « blcs que puissent être les produits américains envoyés à « l'exposition de Londres, fussent-ils même supérieurs à « tous les chefs-d'œuvre que les autres nations y auront « entassés, ils ne représenteront jamais dans sa vérité le « génie industriel des États-Unis; —fussent-ils reconnus

« inférieurs aux plus faibles productions des peuplades les « plus arriérées, que cette infériorité ne serait pas une « défaite.— Car, il faut le confesser hautement, si la victoire ce échappait dans le présent aux Américains, elle leur serait « assurée dans l'avenir; et cette victoire, je le garantis, sera « complète un jour.

« Je le répète donc, le génie industriel des Américains « est moins dans les résultats que dans les causes et dans « le caractère même de cette nation. Il n'est pas à Londres, « mais aux États-Unis. »

Ce préambule admis, et quiconque a parcouru le vaste territoire de l'Union ne saurait me contredire, si peu enthousiaste qu'il soit de l'énergique expansion des Américains, ce préambule admis, dis-je, je peux, librement, exprimer ma pensée :

Le peuple américain est incontestablement le plus audacieux et le plus entreprenant de tous les peuples de la terre. Sous quelque point de vue qu'on l'examine et qu'on l'étudié, on le trouve toujours en avant et courant après les rêves les plus étranges, qu'il a le don secret, une fois qu'il les tient, et ils lui échappent rarement, de matérialiser et de rendre les plus palpables du monde.

Il n'y a pas de danger que ces gens-là laissent aucune idée à la traîne, car ils ramassent tout, ni qu'ils abandonnent rien à l'état de problème ou de chose inachevée. De prime abord, ils ont l'air de chasseurs de chimères et de chercheurs de je ne sais quelle pierre philosophale qu'ils ont le talent définir toujours par rencontrer. Mais l'impression première se modifie bientôt , et il en reste ceci : que ce sont des hommes insatiables de progrès, de perfectionnements et de découvertes, qui n'ont jamais cru que le mieux fût ennemi du bien, et qui n'entreprennent, au contraire, une chose qu'à la condition de la pousser jusqu'au superlatif.

Sur toute l'échelle industrielle, du plus grand au moindre des métiers, de la plus simple à la plus importante des exploitations, dans l'utile comme dans l'agréable, si on peut le dire, c'est toujours la même activité, la même persévérance, la même préoccupation de faire mieux, d'élargir l'idée, de gagner de l'espace.

Aux États-Unis, l'infériorité pèse, l'égalité stimule, la supériorité oblige. Il en résulte une perpétuelle agitation, un mouvement incessant des bras et de l'intelligence. Ajoutez à cela que les besoins des masses, qui comptent bien là-dessus, deviennent de plus en plus exigeants h chaque progrès. H n'est plus permis, dès lors, de s'arrêter. Il faut toujours marcher, toujouçs courir.

La concurrence qui s'y fait n'est plus une concurrence ordinaire, patiente, lente, méticuleuse, allongeant le pied avec prudence pour s'assurer de la solidité du terrain sur lequel on s'aventure. C'est quelque chose dont nous n'avons pas l'exemple; un saut de mouton entre voisins, entre industries rivales ; un parti pris enfin de ne souffrir personne devant soi, de tolérer h peine quelqu'un coude à coude.

Il y a entre nos rivalités et celles des Américains, cette différence, que, n'aimant pas plus qu'eux à souffrir quelqu'un devant nous, nous sommes assez disposés h faire descendre nos rivaux jusqu'au dessous de nous; tandis qu'aux États-Unis, on s'efforce de s'élever jusqu'à eux et de les dépasser en convoitant la place au delà.

On peut dire que tout l'esprit, tout le cœur , toute l'âme des Américains sont voués à l'industrie et au commerce, dont leurs institutions politiques favorisent admirablement le développement. En échange, les institutions se sont mises à l'abri des commotions en détournant d'elles toutes les ambitions et toutes les convoitises qui, attirées par cet

immense courant industriel , s'y jettent de préférence , sachant bien que c'est par là qu'on va à la fortune.

Ce n'est pas dans ce pays-là qu'un homme sacrifie l'intelligence que Dieu a mise dans son cerveau et la force dont il a doué ses bras, au facile droit de mourir de faim dans quelque obscur emploi mendié dans les antichambres des gouvernements. Aussi ne sont-ce pas les avenues des ministères qu'on voit encombrées par les solliciteurs, mais les portes des manufactures, des fabriques, des ateliers, mais les chemins qui conduisent en Californie, au fond des déserts , partout où il y a une mine à exploiter, une forêt à défricher, un coin de terre à cultiver, une usine à monter. Les emplois publics ne sont, à vrai dire, qu'un accident dans la vie des hommes, même les plus illustres, de l'Union. Ainsi que nous le montrerons, la véritable carrière est celle du travail actif et productif.

Rappelons que les Américains ont élevé le travail , même manuel , à une grande hauteur dans l'estime publique. Le premier titre d'honneur d'un homme, c'est le travail; c'est là sa noblesse et son orgueil. On ne rougit et on ne fait rougir aucun homme d'une profession, quelle qu'elle soit ; on ne rougit, en Amérique, que de l'oisiveté.

On comprendra aisément que cette place au travail, que chacun réclame et se crée, donne une impulsion immense à l'industrie et au commerce. De là est née cette activité prodigieuse qui caractérise les Américains du Nord et a pu faire dire d'eux :

a Qu'en industrie, ils ont dépassé les bornes du possible; « qu'en fait de navigation, ils en peuvent remontrer aux « plus audacieux; que, commercialement parlant, ils n'ont « pas de rivaux pour la hardiesse des entreprises. »

Voyons-les à l'œuvre. ^

Je me trouvais aux États-Unis en 1847 lorsqu'on y conçut

le projet de la première ligne de vapeurs destinés à disputer le sceptre commercial transatlantique aux Anglais , maîtres déjà des communications entre Liverpool et Boston, c'est à dire entre toute l'Europe, l'Amérique du Nord et l'Ame* rique du Sud.

Non seulement les Américains ont l'ardeur de l'initiative pour les grandes opérations, mais ils sont doués d'une bravoure qui les empêche de reculer même devant les concurrences les mieux assises.

Or, les Anglais, dans ce moment-là, tenaient le haut, non pas du pavé, mais de l'Océan. Du jour donc où deux ou trois de ces bonnes têtes hardies et entreprenantes, comme on n'en rencontre que dans ce pays-là, eurent conçu l'idée de faire noise à l'Angleterre, l'esprit national avait pris parti pour elles. En moins de temps qu'il n'en faut, en France, pour réunir une dizaine de mille francs entre deux cents souscripteurs, on avait ramassé assez de millions de dollars pour établir une ligne de vapeurs partant de New-York, touchant à Southampton et à Brème, pour revenir se reposer à Southampson, où était dressé son lit de relâche.

C'était en 1847. Le 1" janvier de cette année-là, la compagnie, à peine et si rapidement constituée, mettait sur chantier son premier vapeur, son pionnier^ comme disent les Américains. En déposant sur le sol ce germe d'un bâtiment, qu'on nomme la fausse quille et qui est comme la première pierre.de l'édifice, ces gens-là, qui ne doutent de rien, allaient criant partout que le Washington (c'était le nom du vapeur) serait lancé le 1" juillet suivant.

En tout, six mois pour bâtir un géant de bois et de fer, pour allumer dans ses flancs ces fournaises colossales qui devaient le faire voler sur l'Océan. Gela passa, aux yeux et au^ oreilles de bien des gens, même à New-York, pour une forfanterie et une gasconnade. Mais le génie industriel

des Américains fut exact au rendez-vous; et jour pour Jour, six mois après sa mise en chantier, le Washington creusait sa large couche dans les flots de la baie de New- York, étonnés eux-mêmes de la rapide croissance de cet enfant qu*ils avaient vu naître , la veille pour ainsi dire. Quinze jours plus tard, à l'heure dite , le Washington battait la mer de ses roues et prenait le chemin de l'Europe.

Ce fait confirma tout ce qui m'avait été dit et tout ce que j'avais vu déjà de l'esprit d'entreprise des Américains. Et le GO AHEAD (en avant!), qui est leur devise industrielle et commerciale, la règle perpétuelle de leur conduite, se révélait à moi dans toute sa splendeur, dans toute l'énergie de son orgueil, de son dédain des obstacles et des dangers.

Avec ces deux mots magiques, il n'y a plus en effet pour les Américains du Nord ni temps ni espace. Le go ahead défie tout, hommes et choses. Comme le bélier antique, il bat en brèche les plus épaisses murailles, ne manquant jamais de les renverser ou au moins de s'ouvrir un passage au travers.

Il arrive parfois que, trop confiant dans le go ahead, le géant heurte une montagne qui le fait trébucher. Qu'importe ! pour ce courage vaincu, pour cette hardiesse déchue, il n'y a ni larmes ni regrets. Mais un grand ressort invisible remet sur ses pieds le géant, qui se frotte les parties endolories en murmurant never mind! (cela ne fait rien !) Et le voilà qui, retroussant ses manches et relevant fièrement la tête, recommence la lutte de plus belle.

Avec le go ahead, qui personnifie en lui l'audace dans l'entreprise, et le never mind, qui représente le courage dans l'adversité et l'insouciance du péril, l'Américain du Nord accomplit des prodiges.

Ces deux locutions, qui courent les rues aux États-Unis, résument le génie du peuple américain.

Elles lui ont aidé à conquérir son indépendance» à défricher des forêls aussi vastes que toute la France pour y bâtir des villes splendides, à vaincre la nature, à porter l'industrie aux dernières limites de l'imprévu, à tenter tout ce que d'autres eussent appelé l'impossible, et à gagner des batailles de un contre six.

En effet, le général Taylor écrivait à un de ses amis après la bataille de Buena-Vista, où cinq mille Américains mirent en déroute près de vingt mille Mexicains :

« J'ai vu dix fois dans la journée, disait-il, l'affaire « perdue sans que l'ennemi sût en profiter, sans que nos « troupes s'en aperçussent. Heureusement j'avais devant « moi des soldats indisciplinés, et sous mes ordres des « insouciants qui ne se doutaient seulement pas du danger a qui les menaçait. »

Une voix mystérieuse, à coup sûr, leur criait à Toreille : Go ahead! Never mindl et ils se jetaient dans la mêlée comme des étourneaux.

Les Américains sont gens surtout à persister quand même dans leur entreprise. Car un des côtés saillants du génie industriel de ce peuple, c'est, ayant tout osé, d'avoir ensuite le courage de son opinion, si je puis m'exprimer ainsi. Il est rare, en effet, que les Américains renoncent à une entreprise avant d'avoir usé jusqu'à la dernière corde de l'expérience. Et si mauvaise que soit une exploitation , on peut se tromper parfois Ji vouloir tout faire, il se trouve toujours chez eux un certain nombre d'individus prêts à lui donner raison pendant un assez long temps encore.

C'est ainsi que voulant réaliser un vaste projet de jonction à Nashvillc (dans l'État de Tennessee), de toutes les voies de fer de l'Union, on avait construit un long embranchement de chemin sur une de ces fameuses plaines ondulantes qui, cédant sous le poids des voitures, les faisait

ressembler à des vaisseaux s'enfonçant dans les vagues et remontant à leurs crêtes. Les voitures, évidemment, échappaient à l'engloutissement par la rapidité de la course ; elles n'eussent pas séjourné une demi-seconde à la même place sans disparaître aussitôt dans un gouffre sans fond.

C'était bien hardi, bien téméraire; il se rencontra pourtant pendant près d'un an des voyageurs assez intrépides, assez fous ou assez enthousiastes pour braver ce danger de tous les instants et donner raison à l'entreprise.

On sait que la Nouvelle-Orléans est située à quarantecinq lieues de l'embouchure du Mississipi ; quarante-cinq lieues qui jadis étaient considérées comme un voyage au long cours, obligés qu'étaient les navires de lutter, pour remonter jusqu'à la ville, contre un courant formidable, et de subir tous les caprices du vent. Dire que les Américains ont établi des remorqueurs sur le Mississipi, ce n'est rien; mais ces remorqueurs sont de véritables colosses dont nous ne pouvons guère nous faire une idée, et qui traînent après eux une queue de cinq ou six navires.

Mais il ne suffisait pas d'avoir dompté le Mississipi. Une fois qu'on eut vaincu ce géant au moyen d'une armée de géants à vapeur, on rusa avec lui. — On se mit donc en tête de relier la Nouvelle-Orléans avec le golfe, par un chemin plus court, que le fleuve. Vite, un beau matin, l'idée vient d'entamer les vastes forêts de pins et de magnoliers qui abritent les derrières de la ville. On abat ces arbres dont les cimes sont invisibles à l'œil nu, on les couche sur le sol en long et en travers, sans autre forme de procès; on cloue des rails dessus, sans se donner la peine de dessécher les marais nombreux qu'on rencontre sur la route. Et aussitôt voilà un chemin de fer bâti et livré à la circulation! On arrive ainsi au lac Borgne qui est large comme un petit océan. Il eût été trop long de le contourner pour continuer

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la route : on y plante tout bonnement une sorte de pilotis, sur lequel on construit une voie ferrée et qui traverse ainsi le lac dans toute sa diagonale, jusqu'à rembouchure du golfe.

Croit-on qu'un peuple qui va toujours ainsi devant lui, sautant par dessus les obstacles, et bravant tout, ne doit pas, quant il applique ces ressources d*activité et d'intelligence à des choses réfléchies, arriver à créer des prodiges et& prendre la tête de toutes les nations en fait d'industrie?

Faut-il relier deux crêtes de montagnes et jeter sur le goufl*re béant qui s'ouvre entre elles un pont pour le passage des chemins de fer? On établit tout simplement des potences gigantesques en bois, du fond de Tabîme au niveau qu'on a marqué pour la route, et, sur cette voie fragile, longue parfois d'un mille ou deux, courent les chemins de fer.

Le tonnerre, dans ses plus violents accès de colère, n*a pas de rugissements pareils h ceux que produisent ces ponts tremblants et sonores. On les traverse en frissonnant d'abord, puis on s'y habitue; et, dès la troisième fois, il semble qu'on se soit si bien inoculé les procédés américains, que toutes ces choses monstrueusement hardies vous paraissent très simples et très naturelles.

L'obligation de simplifier et de hâter l'entrée en jouissance de leurs enti*eprises, force les Américains à concevoir ces audacieuses constructions qui ont, à la rigueur, ou peu s'en faut, l'aspect de merveilleux travaux d'art.

Ce peuple a l'heureuse monomanie de n'entreprendre que des choses d'une utilité constatée. Il gaspille peu son argent en joujoux industriels. Du moment qu'il commence une chose utile, il lui faut arriver promptement au but visé, en économisant le temps, en se contentant des moyens les plus simples. Pour peu qu'on puisse traverser une

rivière ou une falaise à Taide d'un pont en bois aussi bien que d'un pont en pierres, les Américains se décident pour le pont en bois, qui est plus vite fait, et qui leur livre, par conséquent, bien plus tôt la route; sauf plus tard à s'occuper du pont en pierres.

C'est ce qui fait que chez eux tout a d'abord un aspect grossier et primitif. Ils ont autant horreur de l'argent qui dort que du temps qu'on ne gagne pas. Les embellissements leur importent peu; d'abord l'utile, le solide et le pressé; dussent-ils n'y parvenir qu'à des prix énormes, et en entreprenant des travaux herculéens, fantasques, pleins de dangers, comme ceux que j'ai signalés.

En matière commerciale, ils bravent souvent les plus mauvaises chances des plus lourdes entreprises. Mais c'est dans leur goût de faire acte de possession et de planter le drapeau de la conquête sur une industrie ou sur une exploitation. Du moment qu'ils sont les maîtres, ils savent qu'ils feront bien vite le surplus.

Le magique go ahead est toujours là !

RiPOBLIQDB AMkniCAINB, T. II. 17

Le temps et l'argent. — Bas tarifs des transports. — Accueil facile aax inventions. — La vapeur et la télégraphie.

Le temps c'est de l'argent. Les Anglais ont transmis ce précepte en héritage aux Américains ; et les Américains, en fils économes et ménagers , ont fait fructifier Théritage de leurs pères.

Le précepte est donc devenu comme la règle do conduite des Américains en matière d'industrie et de commerce.

Ce peuple do marchands, comme on dit, préoccupé de gagner beaucoup d'argent, a dû songer tout de suite à en appeler à l'industrie et à la science pratique pour multiplier le temps, cette source féconde de la richesse.

Tel est le germe qui , en grandissant , a produit de si beaux , de si puissants, de si étonnants effets.

Succès oblige autant que noblesse. Or, la noblesse des Américains, c'est le succès obtenu en toutes choses tentées. Il s'en est suivi qu'à chaque triomphe nouveau ils contractaient envers leur propre honneur une dette que l'orgueil national endossait. Peu à peu ils se sont trouvés lancés dans une voie où ils ne pouvaient plus reculer, sous peine do faillir à leur renommée d'audace déjà universelle.

La Providence, heureusement pour eux, heureusement pour le monde entier, les avait doués de ce caractère, de cette énergie de volonté, de cette persévérance" dans

Tactivité que j*ai déjà signalés, et qui se résument dans ces deux locutions :

Go AHEAD and never mind !

Le commerce, impatient et pressé de gagner de l'argent, avait donc créé l'industrie en l'appelant à son aide. L'industrie, à son tour, paye au commerce une dette de reconnaissance qui s'estime à deux cents pour cent.

Le temps étant de l'argent, l'industrie a été chargée de doubler, de tripler, de décupler la somme de temps que Dieu a répartie aux hommes comme aux nations , c'est à dire de doubler, de tripler, de décupler la vie , en annulant les distances, en rapprochant les villes et les pays , en multipliant les communications , en quintuplant les forces humaines, en enfantant des machines, en augmentant le nombre des bras par la puisssance des instruments, en suppléant les populations insuffisantes par des hommes de fer à qui l'on donnait du feu pour âme et pour intelligence la vapeur.

L'industrie et le commerce, en Amérique, s'appuyèrent donc, pour arriver à leurs fins, sur deux grands leviers : la VAPEUR, appliquée à la navigation, aux routes et aux ateliers, et la TÉLÉGRAPHIE ; c'est à dire sur deux puissants moyens pour les hommes de se réunir, d'échanger leurs pensées, soit par la parole, soit par 4a plume, soit par l'imprimerie, soit par des signes de convention; de multiplier enfin leurs forces au delà de la répartition faite par la nature.

Toute l'activité, toute l'intelligence des Américains s'est appliquée à développer et à perfectionner les services de la vapeur et de la télégraphie, comme base de leur grandeur industrielle, commerciale et maritime.

Une condition à laquelle ils n'ont pas manqué, c'est de joindre le bon marché à la célérité dans les moyens detrans-

port ; chose que Ton ne peut pas ou ne veut pas comprendre en France, et qui est pratiquée en Amérique sur une laiçe échelle. Tout le succès est Ih. Commercialement parlant, il faut, pour qu'il y ait avantage réel et immédiat, que le rapprochement des distances se combine avec la modicité des prix dans le transport, sinon le bénéfice qu'on recueille d'une main s'en va de l'autre.

Nous avons fait tout le contraire des Américains. Chez eux, les besoins et les intérêts se prêtent une mutuelle assistance. Les chemins de fer, avec des tarifs très ba^, ont appelé à eux les marchandises, et ils ont stimulé ainsi l'industrie en mettant à sa disposition de nombreuses voies de communication ; ce qui est, en effet, l'âme et la vie de l'industrie. La production s'est montrée reconnaissante en se servant largement des chemins de fer.

Les Américains , en outre, se déplacent très volontiers él voyagent aisément. Les chemins de feront entretenu et développé ce goût, par la modicité de leurs prix et par la facilité des moyens de transport.

Au lieu de procéder à la façon américaine , par économie et par simplicité, pour la construction première des chemins de fer, on a agi à un point de vue de luxe et de magnificence; et pour couvrir de grosses dépenses, on a cru faire une belle affaire en recourant à de gros tarifs; seconde faute, car on trouvera plus aisément cinq voyageurs payant 3 flrancs chacun qu'un seul payant 10 francs,

En résumé, les Américains créent leurs voies ferrées dans l'intérêt du commerce et du pays tout entier; nous avons édifié les nôtres pour la commodité des gens qui auraient le temps de voyager par des moyens moins rapides. Et, chez nous, ce que le commerce peut gagner sur le temps avec ce mode de transport, il le rend d'un autre côté, par l'élévation des tarifs. Le consommateur paye la différence ; mais les

chemins de fer ne bénéficient pas, attendu qu'ils transportent à peine le dixième des marchandises qui leur reviendraient de droit. C'est une industrie, h proprement dire, en enfance, chez nous, et qui ploie sous le fardeau des habits couverts d'or dont nous l'avons chargée.

Il faut tout dire :si les bas tarifs produisent des recettes médiocres aux États-Unis, ces recettes constituent cependant des bénéfices assez élevés, par cette raison que les dépenses d'installation sont infimes.

Le ciel, sous ce rapport, a favorisé singulièrement les Américains, et l'économie leur est plus facile qu'à nous autres. Aux portes de chacune de leurs villes, ils rencontrent le désert, d'immenses forêts ou des terres vagues. Personne à léser, aucun droit de propriété à racheter, et la facilité, presque toujours, de se tailler des routes en pleine nature.

Loin de nuire à qui que ce soit, ces chemins, en s'enfonçant dans le désert, y apportent la civilisation, marquent la place des villes , posent, pour ainsi dire, les premières pierres d'une foule d'usines qui profitent de leur voisinage pour se développer rapidement, et pour ajouter des fleurons à la couronne industrielle déjà si riche de l'Amérique.

On s'explique donc l'intérêt que les Américains ont à multiplier leurs chemins de fer et le soin qu'ils apportent à perfectionner leurs agents de locomotion. Là, le travail est incessant; les découvertes, les améliorations sont perpétuelles. Il ne se passe pas de jour sans que des expériences nouvelles constatent un progrès dans ce but infatigable de diminuer le temps et d'annuler les distances.

Le plus grave obstacle que l'industrie des voies de fer devait rencontrer aux États Unis était l'immensité des fleuves. Nul travail humain ne pouvait assez sûrement franchir ces

largeurs océaniques^ et il allait se trouver une solution de continuité et une halte qui retarderaient la rapidité des communications et l'échange de la pensée.

Mais le go ahi^ad veillait sur l'industrie américaine.

Là donc où les efforts du chemin de fer expirent, U vapeur, transportée dans un autre corps, vient à son secours; et les steamboats sont les ponts qui servent à relier d*une rive à l'autre les tronçons coupés par le courant d'un fleuve.

A l'arrivée de chaque convoi, un bateau à vapeur recualle instantanément marchandises et voyageurs, et va déposer le tout sur la rive opposée, oh les locomotives tout allumées sont prêtes à se mettre en route. Il n'y a pas d'interruptioa dans la course, pas une minute de perdue. On roule les wagons chargés, du chemin de fer sur le bateau, du bateao sur le rail. Viendra un jour sans doute où l'on chargera sur les bateaux la locomotive et les wagons. Je n'en désespère pas, tant j'ai foi dans le go ahead. Ce sera bien au prix de quelques accidents; mais bast! Never mind! Et on recommencera jusqu'à ce que l'on réussisse.

Les Américains ont épuisé, dans toute la rigueur du possible et du praticable, cette question vitale pour le commerce et pour rindustrie d'un pays; la célérité des échanges et des communications. La vapeur a donc revêtu toutes les formes et toutes les enveloppes.

Le mouvement maritime à vapeur des Américains dépasse à lui seul le mouvement analogue de tous les pays du continent ensemble.

Il suffit, en tout cas, de suivre le travail des chantiers pour avoir une idée de cette fécondité maritime des Étals-Unis. Il ne se passe pas de semaine, en effet, qu'on ne mette à l'eau deux ou trois vapeurs, sans compter les bâtiments à voiles. Et, ce qui n'est pas mois étonnant, c'est la hardiesse, je dirai l'audace de ces constructions.

GÉNIE INDUSTRIEL ET COMMERCIAL DES ÉTATS-UNIS. t68

Un des côtés saillants encore du caractère industriel des Américains, c'est la facilité avec laquelle ils acceptent toute espèce d'invention, de progrès, même à l'état d'ombre ou de problème. Pour peu qu'ils y entrevoient une possibilité d'application, une apparence de nécessité, ils s'en emparent immédiatement et commencent l'épreuve. A la moindre lueur de succès, Tidée gagne toutes les têtes avec la rapidité de l'éclair; le feu mis à la traînée de poudre court par tout le sol.

On ne doute jamais dans ce pays-là et on se décourage rarement ; on ne repousse rien , on tente tout ; et ce qui par hasard réussit un jour dans un espace de trois pieds carrés, dès le lendemain est généralisé par toute l'Amérique. Surtout on ne perd point de temps en expériences infécondes et stériles.

Ainsi ils ont faitpourla télégraphie électrique; et les mêmes faits qui se sont produits à propos de l'application de la vapeur aux chemins de fer et à la navigation se reproduisent ici. C'est à dire que l'exploitation de la télégraphie électrique s'est popularisée immédiatement et s'est mise, d'un jour à l'autre, au service de tous les intérêts et de tous les besoins. C'est là d'ailleurs, en Amérique, la condition sine quâ non de l'adoption de toute idée utile: il faut qu'elle serve au bien-être, à la prospérité de tous.

L'électricité, appliquée à la télégraphie, a joué et joue un tel rôle en ce moment aux États-Unis, qu elle est en vérité l'expression la plus haute et la plus avancée de la puissance des Américains en matière d'initiative. Jamais, chez aucun peuple, une branche quelconque d'industrie n'a d'un bond touché si loin aux limites du possible; et de ce possible à l'impossible, de cette audace à la folie, de cette application pratique à la théorie en délire, il n'y a qu'un pas. Jamais ce magique go ahead, qui a tant osé, n'était encore arrivé à de

si merveilleux rêves, que de songer, par exemple, et sérieusement, à faire traverser l'Atlantique par le télégraphe. Un journal anglais, en parlant des résultats obtenus par la télégraphie électrique aux États-Unis, y a joint Tépithète de phénoménal! L'expression est juste et méritée.

Ayant pour armes la vapeur appliquée à la navigation et aux chemins de fer, et la télégraphie établie sur des bases aussi larges, on conçoit aisément h quels sommets le commerce et l'industrie peuvent atteindre aux États-Unis.

Pour arriver à de tels résultats, les Américains ont eu entre les mains un levier puissant, le crédit dont le système est organisé dans des conditions spéciales.

Du système de crédit. Ce qu'il a produit. — Les banques. — Les escomptes. — Le papier-monnaie. — Rapport entre le numéraire et la circulation. — Ce système est-il le meilleur ? — Les États-Unis doivent- ils y renoncer?

Suivant que Ton se place au point de vue de nos habitudes européennes, des habitudes françaises surtout, ou des exigences commerciales et des besoins de toutes sortes, aux États-Unis, ou des principes d*une sage économie financière, on peut blâmer radicalement le système de crédit pratiqué en Amérique, se féliciter des résultats obtenus ou le critiquer dans les écarts et les exagérations auxquels il donne lieu.

Mais la question principale dans notre opinion , est de savoir, d'abord, si ce système de crédit est favorable aux intérêts du pays où il s'est développé avec une rapidité et une ampleur extraordinaires?

îThésitonsJpas à répondre affirmativement; à constater que ce système est à la hauteur des intérêts qu'il sert, en insistant particulièrement sur ce point : que tout autre système eut pu être pratiqué dans l'Amérique du Nord; mais que celui-là seul était susceptible d'y produire les résultats qu'on a obtenus. Son absolution est dans cette dernière considération.

En quelques lignes, il est possible d'exposer les bases de ce système si cher aux Américains et tant critiqué en Europe :

Circulation abondante des signes représentatifs, sous quelque forme que ce soit;

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Abaissement jusqu'à l'exagération de la valeur de ces signes;

Multiplicité des institutions de crédit;

Comptes à longs termes;

Facilités des escomptes ;

Avances très larges sur objets de toute nature.

Tels sont les traits principaux du système de crédit commercial et industriel aux États-Unis. Les détails, nous les signalerons au fur et à mesure, de môme que les inconvénients et aussi les avantages qui ont dû ressortir de cette pratique commode du levier chargé de remuer la fortune publique d'un pays.

Pour apprécier sainement et le point de départ et les résultats, il importe grandement de tenir compte des conditions sociales du peuple américain, de ses engagemeiâs envers lui-même, de la responsabilité qu*il encourait, ce iéA pour ainsi dire jeté par lui au Vieux Monde en entreprenant de défricher , de cultiver , de peupler un territoire de 2,620,000 milles carrés, et de devenir, sous l'égide d'une liberté conquise au prix du sang, une nation puissamment commerçante et la rivale de cette mère-patrie dont les colonies se séparaient.

Pour atteindre un tel but, dans un court espace d'années, il fallait de grands efforts ,-^ et, en empruntant pour les dépasser quelquefois en audace, les habitudes commerciales dn pays que Ton prétendait à écraser, il fallait ouvrir de larges voies au travail, multiplier les chances de fortune en simplifiant le crédit. Les États-Unis par la condition qui leur était faite et par la situation où ils s'étaient placés, ne pou\'aieQl pas adopter, dans l'origine, un système de crédit par trop régulier, sous peine de manquer le but que leur ambition avait visé. En disciplinant le crédit, ils l'eussent réduit à des proportions trop étroites pour la lutte grandiose qu'ils

entreprenaient. Il leur était nécessaire de courir un peu les aventures sur le champ économique et financier, comme ils les avaient courus sur les champs de bataille, sauf à régulariser, plus tarp, cette ardeur. Mais ce qui n'était sans doute qu'un expédient au début, devint par la force des choses un système, et le système a pris racine dans le pays, tout en profitant, mais pas autant peut-être, qu'on l'aurait pu souhaiter, des leçons de l'expérience.

Tel qu'il est avec ses inconvénients et ses dangers malheureusement incontestables, le système de crédit pratiqué aux États-Unis a produit de trop grands résultats, pour qu'on songe à le blâmer de parti pris.

Sans ce système, l'Union américaine n'aurait pas vu, en moins de trois quarts d'un siècle, sa population s'élever de sept millions à trente trois millions d'habitants ;

Le nombre des États progresser de treize à trente-quatre.

Tant de villes de premier ordre surgir non seulement dans le voisinage des côtes de l'Atlantique et du Pacifique , mais sur les lacs, mais sur les rives de ses fleuves gigantesques, et dans l'intérieur des territoires les plus éloignés ;

Tant de canaux et tant de chemins de fer sillonner son sol ;

Tant de navires à voiles et à vapeur allant promener sur ous les points du globe le drapeau étoile ; ni une flotte de steamboats se croisant comme des fourmis au travail, sur ses lacs, ses fleuves, ses moindres rivières et ses bayous.

Sans ce système de crédit fécond et dangereux à la fois, les États-Unis n'auraient pas une richesse nationale évaluée à cent dix milliards de francs; ils n'auraient pas, non plus, une industrie nationale chaque jour s'élargissant; une agriculture florissante et qui subvient en matières premières et en denrées alimentaires aux besoins de l'Europe et du monde entier; ni des débouchés de consommation qui

absorbent les deux tiers au moins, en moyenne, des produits manufacturés des plus grands nations commerçantes; un commerce, enfin, qui se résume en un chiffre de 3 milliards 619,233,725 francs (I) dont 1 milliard 804,450,315 francs d'importations et 1 millard 814,803,410 francs d'exportations!

En 1858 , année succédant à une crise financière dont le monde entier fut ébranlé, le mouvement commercial des États-Unis a été de 3 milliards 036,287,865 francs dont 1 milliard 413,065,760 francs d'importations et 1 milliard 623,222,105 francs d'exportations.

Ces chiffres impliquent l'idée d'un vaste commerce sur des bases très larges ; d'une production puissante , telle qu'on peut se la figurer de la part d'une population de 33 millions d'habitants, tous attelés à l'œuvre, du plus riche au plus humble ; d'une industrie qui a pris un essor d'autant plus rapide qu'elle a été enfantée à la fois par l'orgueil national et par la nécessité et qu'elle était entre les mains de ses créateurs une machine de guerre dans l'acception exacte du mot, et non pas seulement un instrument ordinaire de rivalité.

Deux autres des phénomènes habituels dans le mouvement économique quotidien de tous les peuples se sont manifestés naturellement en Amérique dans des conditions également hors de proportion avec ce que l'on peut observer d'analogue dans les autres pays : la spéculation et le travail régulier et patient. La première a suivi la voie large et sans frein d'un commerce et d'une industrie n'ayant aucun des caractères d'étroitesse et do lésinerie qui constituent chez nous ce que l'on appelle en style financier, l'agiotage, et en style plus vulgaire et plus énergique, le tripotage.

La spéculation aux États-Unis même la spéculation indlvi-

(I) Ces chiffres sont ceax de 1857.

duelle, a porté sur des villes entières, sur des territoires, sur des forêts dont on ignorait souvent l'étendue. Le travail de son côté, celui que j'ai défini patient, régulier, se ressent nécessairement de ces entreprises et de ces combinaisons gigantesques.

Nous avons dit le chiffre du mouvement commercial annuel des États-Unis. Le développement acquis par les autres branches de la fortune publique et par les agents de l'industrie sous toutes ses formes, attestent cette énergie dont le privilège semble appartenir exclusivement aux Américains ou s'inoculer aux races diverses qui abordent aux États-Unis.

En 1831 , le chiffre des escomptes s'élevait aune moyenne annuelle de six milliards de francs, il est, aujourd'hui de quinze milliards environ.

Sur 2,620,000 milles carrés dont se compose la surface de rUnion, 87,300 sont en culture à cette heure, soit un trentième, proportion énorme si l'on tient compte de l'immensité de ce territoire (1). On évalue à environ un million et demi le nombre de plantations et de fermes réparties sur la surface des États-Unis. La Louisiane et la Caroline du Sud sont les deux États qui renferment les plus vastes plantations; les exploitations agricoles proprement dites, celles du moins qui se rapprochent le plus de nos exploitations européennes, sont le lot de l'Ouest, du Nord-Ouest et du Nord-Est, où la moyenne des fermes ont une étendue de 200 acres représentant une valeur de 12,000 francs

La production agricole des États-Unis est estimée, d'après les plus récentes statistiques à 5,822,288,915 francs. L'exportation en absorbe pour une valeur de 590,790,500 francs. Le surplus est consommé à l'intérieur.

(1) Les terres cultivées sont inégalement réparties entre les diverses latitudes. Dans la Nouvelle-Angleterre vingt-six acres sur cent sont en culture ; dans le Sud seiie sur cent ; dans le Nord douze sur cent, et dans le Sud-Ouest cinq sur cent.

no RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

Les États-Unis possèdent aujourd'hui, 6,000 kilomètres de canaux (1) et un réseau de 41,775 kilomètres de chemins de fer dont le capital est de 2 milliards 964 millions (2).

Le réseau des lignes télégraphiques est de S7,000 kilomètres, et sur la ligne de New-York à Washington on évalue à plus de 700 les dépêches expédiées journellement.

Le nombre d'établissements industriels fonctionnant aux États-Unis est de 121,993, absorbant un capital total de 2 milliards 573,745,540 francs. Les produits fabriqués représentent une valeur de 1 milliard 164,787,200 francs. La quantité de matières premières consommées dans ces fabriques où sont employés 938,645 ouvriers s'élève à une valeur de 2 milliards 773,919,585 francs. Le salaire moyen des ouvriers est de 1,240 francs. Tous frais faits, le bénéfice net des fabriques est de 24 1/2 p. c. par an.

En presque totalité , ces établissements sont situés dans le Nord. Ce n'est que depuis quelques années que le Sud est entré dans la môme voie. De grands efforts, couronnés de succès, surtout en Géorgie, ont été tentés dans ce but. On évalue à cinquante millions le chiffre des capitaux déjà engagés dans l'industrie au Sud, et les revenus ont été de 26 p. c. L'opinion publique y pousse; mais le Sud divisé en très vastes propriétés territoriales a une tendance à demeurer une contrée agricole plutôt qu'à devenir industrielle.

Les résultats que je viens d'indiquer sont immenses par la comparaison. En 1835, les fabriques américaines n'occupaient que 117,626 ouvriers dans la fabrication du coton, et produisaient 211,000 millions de yards. A la même époque, le nombre d'ouvriers employés en Angleterre dans les

(i) En 1833 los o.inaux comptaient 4,80i) kilomètres de parcours et le réseau deschemat de fer no di>]uss.iit p.-is 3,U» kiloniôtrcs. Le capital engagé dans la constmciicMi deeii i de rommonicalion était de GUI) millions.

(% La première locomotive a roulé aux Étals-Unis en 1834.

manufactures était de 724,000 et la fabrication s'élevait à 800 millions de francs. En France le nombre d'ouvriers était de 600,000 et la valeur des fabrications de 600 millions. On voit la marche du progrès.

Sous le rapport maritime les résultatsîne sont pas moins considérable^ : le tonnage total de la marine de commerce aux États-Unis est évalué à trois millions de tonneaux dont la moitié à peu près appartient aux États de l'Est et du Nord-Est. Le seul port de New-York reçoit annuellement 4,000 navires et le nombre de steamers arrivant d'Europe ou partant pour l'Europe est de vingt-deux environ chaque mois; presqu'un steamer par jour, dans les ports de New- York, Boston et Portland. La navigation intérieure sur. les fleuves et sur les lacs a pris des proportions telles que l'imagination se refuserait à y croire si les chiffres n'étaient pas là pour les attester.

Le premier steamboat qui ouvrit les communications entre l'Ouest et le Sud sur l'Ohio et le Mississipi date de 1811; le trajet de la Nouvelle-Orléans à Pittsburg durait vingtcinq jours. Six ans après, ces fleuves étaient sillonnés de vingt et un bateaux; en 1819 on en comptait quarante ; en 1821 soixante et douze. En 1827 un bateau accomplit le voyage d'ascension de la Nouvelle-Orléans à Louisville en huit jours (1). En 1829 , le nombre s'élève déjà à deux cents il est de deux cent vingt en 1832, de deux cent quarante en 1834.

Quel progrès depuis lors ! Aujourd'hui, on estime à quinze cents environ le nombre des steamboats qui se croisent en tous sens sur ces mômes fleuves. Quelques-uns sont d'un tonnage considérable. J'ai vu l'un d'eux débarquer de ses flancs sur la levée de la Nouvelle-Orléans, 4,119 balles de

(1) La distance est de i^78 milles.

S72 RÉPLBUQUE AMÉRICAINE.

coton ; par dix bateaux il en était arrivé, dans Fespace de vingt-quatre heures : 12,791 balles et dans une semaine 66,205 balles.

De tels résultats acquis en moins d*un quart de siècle, i quoi les doit-on? Au système de crédit, tel qu'on Ta accepté et appliqué dans ce pays avec ses vices et ses Rangers.

Ce système de crédit se résume dans le fonctionnement des banques dont nous allons exposer la pratique.

Le signe représentatif aux États-Unis est le papier-monnaie.

Dès l'origine le papier-monnaie a été accepté sans hésitation et sans arrière-pensée , malgré les inconvénients apparents et Tabus réel qu'on en tit. L'abus était flagrant. Nous ne dirùi.s pas que le papier-monnaie des banques américaines équivalait à l'assignat ; mais bien souvent il a reposé, et repose quelquefois encore sur des gages si peu solides qu'il a fuilii la foi robuste qu'y montra le peuple américain. pour en Icçiiimer eu quelque sorte l'adoption dans le oonrant des affaires. Une fois les écluses ouvertes, rien na pu arrêter le débordement; il semblait, au contraire, que b muliipiicité du papier. !o:n d'aîîesîer la rareté du numéraire révélait des sources nouvelles de richesse. Les banques sortr:îe:it pour ainsi dire de dessous terre, et chacime d'elles, il faut bien le constater, ajoutait quelque chose & h prosî»ér:îé puMiqize, au développement commercial, agricole et indusiriel du pays.

On a eu beau préiire les catastrophes qui n'ont pas manqué d'arriver p:es\;j î l'heure prévue, or. a eu beau narguer cette passion du f euple j :ur les tsinques et traiter le sj'stèov tout eL'.ier de fj*:.."?;.:.*iîV. selon l'expression de Jefferson, rien n'a pu arrêter rêlan non plus que la confiance aveugle. Cesî donc L l'aiie d'un papier-monnaie bafoué, sans valcw souvent, circonscri; £:énéra!en:ect dans les limites terrilo-

riales de la banque d'émission, oii il était parfois même suspect, refusé dans la ville voisine, conspué dans l'État limitrophe, inconnu à deux cents milles plus loin, que le peuple américain a défriché ses forêts, fondé son industrie, élevé son commerce maritime jusqu'aux proportions colossales qu'il a atteintes, créé des voies de communication extraordinaires et attiré une population considérable sur le sol des États-Unis.

Nous répétons que de tels efforts n'ont pas été faits, que de tels résultats n'ont pas été acquis sans catastrophes qui eussent dû , il semble , arrêter l'essor général , tandis qu'elles l'ont tout au plus retardé pendant un laps^de temps toujours très court. L'abus dans l'émission du papier-monnaie a porté son remède avec lui en quelque sorte. On peut croire qu'en généralisant le papier au moyen de coupures aussi minimes que possible (1), les banques ont atténué leur responsabilité ; elles ont éparpillé la dette, si j'osais me servir de cette expression, sur un nombre si considérable de créanciers qu'aucun de ceux-ci ne se trouve atteint de façon à se trouver gravement lésé. C'est un des avantages dans la pratique du système.

Tant que les faillites de banques se présentent à l'état de fait isolé, le crédit public n'en peut souffrir, et par crédit public, dans ce cas, j'entends, d'abord, celui de la localité où le fait se produit; aucune perturbation ne s'ensuit, conséquemment, dans le mouvement général des affaires. Mais il n'en est pas de môme lorsque les faillites de banques se succèdent et que ces faillites sont, non pas la cause mais le résultat de crises commerciales. Leur chute est, alors.

(4) Les coupures de 25 francs et 5 francs sont très communes ; il y «n a eu de 1 fr. 25 et de 67 contiracs et demi. Ces petites coupures étaient devenues si nombreuses, que les receveurs des deniers publics avaient reçu l'ordre de ne point accepter en payement d'impôts ou taxes dei coupures au dessous de 25 francs,

RÉPUBLIQUE AMKRICAI.NE, T. 11. W

d*autant plus prompte que la mission des banques n*étant pas de maîtriser les entraînements du commerce et de la spéculation, en restreignant le crédit aux premiers symptômes d'embarras, mais de retendre davantage en allant au devant des besoins et en favorisanf, au contraire, ces entraînements, il s'ensuit que les banques sont précipitées avec le commerce et la spéculation et que les crises comme celle de 1857, prennent en même temps que le caractère de crise commerciale, le caractère plus alarmant de crise monétaire qui sévit sur toutes les banques à la fois, d'un bout à l'autre de l'Union.

Non solidaires dans la bonne fortune, les banques deviennent, en temps de crise , solidaires par le fait seul du système de crédit dont les périls apparaissent dans tout leur jour. Les banques supportent, alors, la peine du bien qu'elles ont voulu faire, qu'elles ont fait en réalité et dont on ne leur tient plus aucun compte ; sauf à recommencer le lendemain, avec la même aveugle confiance, les mêmes fautes.

Une chose étonne et est bien faite pour étonner : c'est que les catastrophes ne soient pas plus fréquentes et ne produisent pas de plus profondes et de plus durables perturbations en Amérique, à voir la facilité avec laquelle se fondent les banques, la masse de papiers en circulation, et la confiance qu'y marque le public. On cite, en effet des banques qui constituées avec 2 millions de dollars de capital , ont eu 12 millions de papier en circulation.

En temps ordinaire les demandes de remboursement des billets contre espèces sont rares; mais le cas peut se présenter. On s'attache à rendre ces cas plus rares encore, nous dirons impossibles, en plaçant, comme je puis affirmer le fait pour une banque de l'État de l'IUinois, le siège de l'établissement dans un village perdu au milieu de

marais fangeux où il ne saurait venir à l'idée de personne d'aller présenter un billet au remboursement. Cependant, à tout événement, la banque a dans sa caisse un millier de dollars en numéraire, tandis qu'elle a en circulation dans tout l'État pour un million de papier très bien accepté.

De pareils faits donnent la mesure exagérée du système ; mais ils n'entrent pas moins dans le système ; ils ne sont nullement répudiés, ni poursuivis, ni taxés d'illégalité. Bien plus, des émissions de papier faites dans les conditions exceptionnelles que nous venons de dire, trouvent comme les émissions les plus régulières, un appui naturel dans l'opinion publique. Tout le monde est matériellement engagé à ne point troubler la paisible circulation de ce million de dollars de papier d'une banque que l'on soupçonne, ou que l'on sait peut-être, n'avoir pas un millier de dollars espèces en caisse.

« Les Américains, dit M. Michel Chevalier (Lettres sur V Amérique du Nord), ont une foi intrépide dans le papiermonnaie ; ce n'est pas une foi aveugle, c'est une foi raisonnée, c'est un courage réfléchi. L'hiver passé (celui de 1834), l'on savait que telle banque de la campagne, dans l'État de New-York, n'avait que cinq dollars écus, pour cent dollars de papier en circulation, et même moins encore. En pareil cas, nous , Français, nous eussions crié sauve qui peut ! et nous nous fussions précipités sur la banque pour avoir de l'or en échange de nos billets. La banque ainsi assaillie eût suspendu ses payements. — Les Américains, dans cette passe difficile, avec la banqueroute suspendue par un fil au dessus de leur tête, n'ont pas bronché. »

C'est cette foi « intrépide » (l'expression est on ne peut mieux trouvée) des Américains dans le papier-monnaie qui a enfanté le système actuel de crédit aux États-Unis et qui Ta perpétué.

Ce système est-il le meilleur? Doit-on, peut-on le proposer comme modèle ? Nous nous garderons bien de conclure à Tafllrmalive. Mais dans notre opinion, il est fait au tempérament du peuple américain, et autant il serait impraticable partout ailleurs qu aux États-Unis, autant il y a été utile, indispensable. Et malgré les critiques dont il est , souvent, Tobjet en Amérique même, nous penchons à croire que le moment n'est pas venu d'y renoncer, à moins que d'assigner le degré de développement matériel où est panenu le peuple américain comme terme de son a\-ancement. Avec tout autre système de crédit, le peuple américain est condamné à subir un temps d'arrêt dans sa marche.

Les allures et Tindiscipline en quelque sorte nécessaires du crédit en Amérique ont été, au lendemain de chaque crise, l'objet de critiques amères. On n'a vu alors que le< périls et les inconvénients du système, c'est tout naturel, et on en a pris acte pour proposer et pour tenter des réformes. Quelques-unes ont été appliquées ; elles ont produit de bons résultats passagers, en arrêtant sans aucun doute les effets désastreux d'une crise trop prolongée. Nous citerons entre autres, comme la tentative la plus sérieuse qui ait été faite dans cette voie, la création de la Banque des Etats-Unis en 1816. Un ne saurait contester qu'on lui doit la résurrecliou du cré'iil aux Éiaîs-Unis: mais il faut tenir compte des circonstances véritablement périlleuses dans lesquelles ce grand établissement avait été fondé, au lendemain d^une guerre désàsîreuse pour l'Amérique du >'ord, malgré les succès quell'.- y rencontra. Les banques d'État étaient épuisées et en désarroi; le crédit public était à vau l'eau et ne reposait que sur une masse énorme de bons particuliers en circulation. Il fallait à tout prix rétablir ce crédit, el le reconstituer non souk-ment pour les besoins intérieurs du pays, mais vis à vis des autres nations commerçantes. Il n*y

avait qu'une mesure radicale qui pût permettre d'atteindre à ce but; il fallait donc discipliner le crédit, et afin de donner des sécurités nouvelles et complètes à l'Europe défiante, la prudence commandait d'implanter en Amérique le système européen , approprié aux besoins et aux habitudes du pays. La Banque des États-Unis satisfit à ces conditions du moment; mais l'influence salataire qu'on attendait d'elle se localisa si nous osions dire, en profitant largement aux États de la Nouvelle Angleterre, surtout qui y puisèrent le crédit solide dont ils avaient besoin pour constituer l'industrie dont ils venaient de tenter l'établissement. Des considérations d'ordre politique que nous ne rappellerons pas ici, tout le monde connaissant la guerre que le président Jackson fit à la Banque des États-Unis, achevèrent sa ruine. Mais déjà l'opinion publique était contre elle, surtout l'opinion publique des États nouveaux, qui se fondant et se multipliant dans l'Ouest, sentaient le besoin d'un crédit plus large et peut-être plus aventureux. A leurs yeux le tort, le crime de la Banque des États-Unis était d'absorber le crédit , au profit des États les plus rapprochés du centre de ses opérations et définitivement organisés. II y avait du vrai dans ces plaintes. La Banque succomba, malgré les services réels qu'elle avait rendus ; mais son existence eut cela de salutaire qu'elle démontra l'avantage qu'il pouvait y avoir, sans adopter des règles un peu trop rigides et un peu trop absorbantes pour le pays, de mettre un frein à l'expansion du crédit. C'est à quoi l'on doit les bonnes mesures financières qui régissent, aujourd'hui, les banques de certains États , notamment celles de la Louisiane, ressortissant au contrôle du gouvernement intéressé dans la formation de leur capital. Cette intervention officielle de la législature de la Louisiane dans la fondation des institutions de crédit de cet État, n'en a pas arrêté

278 RÉPUULIQUE AMÉRICAINE

Tessor ni ^èné la bonne administration, et les a sauvées pendant la crise de 1857.

Les banques de la Nouvelle-Orléans qui sont , présentement, au nombre de H reconnues par l'État, nullement solidaires l'une de l'autre, ont, en moyenne, une circulation hebdomadaire de 34 millions de francs, reçoivent 75 millions de dépôt, représentent en numéraire 86 millions de francs et escomptent pour 87 millions de papiers à 90 jours. A côté de ces H banques incorporées, c'est à dire ayant des chartes octroyées par l'État, 10 autres établissements de crédit opèrent librement sur des proportions à peu près aussi larges. Vingt et une grandes sources de crédit sont donc ouvertes à la Nouvelle-Orléans aux besoins commerciaux d'une ville de 150,000 âmes et d'une population qui , pour rÉtat entier, atteint à peine 1 million d'habitants.

En 1851 il y avait à New-York quarante banques capitalisant ensemble 173,015,000 fr. Aujourd'hui on en compte 54 dont le capital s'élève à 338,670,000 fr. La balance réunie des opérations de ces 54 banques a présenté les chifflres suivants : en 1851, 477,630,885; en 1852, 617,486,188; en 1853, 720,901,545; en 185i, 706,474,375; en 1885, 846,105,510; en 1856, 932,604,000 fr.

Après la crise de 1857, les mêmes critiques contre le système de crédit aux États-Unis se sont renouvelées. L'exemple de la veille fournissait les mômes arguments invoqués précédemment et qui seront encore invoqués dans des cas analogues, à savoir : qu'un crédit trop facile et trop large conduit inévitablement aux catastrophes ; que le crédit pour être utile et fécond a besoin d'être contenu dans de sages limites ; enfin quelques organes de l'opinion publique en sont venus à demander, comme moyen propre à conjurer le retour du mal et à rendre confiance à Fétranger, la solidarité des banques dans chaque grand centre com-

mercial, premier résultat qui conduisait à la solidarité de toutes les banques de l'Union.

On a eu beau vouloir s'en défendre et repousser l'idée de la résurrection de la Banque des États-Unis, ce système n'était autre chose au fond que le renouvellement de la centralisation du crédit ; la première et logique conséquence de ce système serait une restriction très grande apportée au crédit. Le seul avantage réel que nous avons relevé parmi tous ceux que les promoteurs et les partisans de cette proposition mettaient en avant, était d'assurer au papier une valeur égale et normale dans toute l'Union; mais c'est là un avantage plus apparent que très sérieux. Qu'importe aux banques de l'IUinois, par exemple, que leur papier subisse une dépréciation de 25 p. c. dans l'Ohio , si ce papier circule dans l'État, sans difficulté et y satisfait aux besoins du crédit local? Les Américains ne veulent pas voir au delà ; ils préfèrent risquer de mourir d'une abondance de papiermonnaie, sachant ce papier démonétisé hors de l'État, plutôt que de barrer les larges voies de crédit qui lui sont indispensables.

L'avantage d'assurer au papier circulant une valeur uniforme, au moyen d'une Banque «nique est donc balancé aux yeux des Américains par le désavantage d'une réforme radicale dans le système actuel de crédit, restreint par la force des choses, dans des limites qui deviendraient des entraves au développement des besoins, toujours nouveaux, de ce pays en plein enfantement de l'avenir, et qui doit surtout, à ce système de crédit qu'on veut lui arracher, le développement rapide qu'il a atteint. Nous ajouterons, au surplus, que le papier de certaines banques a un cours très régulier et très normal sur toute la surface de l'Union.

La multiplicité des banques aux États-Unis est donc conforme aux besoins spéculateurs dn peuple américain. Outr^^

que ce système satisfait à une idée politique en ajoutant de nouvelles garanties à Tindépendance individuelle des États, il est la sauvegarde financière de ceux des États qui, arrivés à un degré de prospérité régulière, ont tout à gagner à n'accepter aucune solidarité avec des États naissants, à peine d'en arrêter Tessor. Cette multiplicité des banques a encore l'avantage de favoriser le goût des grandes spéculations qui, jusqu'au delà môme des limites de la témérité, sont dans le caractère de TÂméricain. « Pour chatouiller sa fibre robuste, » dit M. Michel Chevalier, « il lui faut des sensations violentes. L*opinion publique et la chair interdisent à son organisation vigoureuse les satisfactions sensuelles ; le vin, les femmes, le déploiement d'un luxe princier, les cartes et les dés lui sont défendus. L'Américain demande aux affaires les émotions fortes dent il a besoin pour se sentir vivre. 11 s'aventure donc avec délices sur la mer mouvante des spéculations. » Ce^te ressource même lui serait interdite avec un système qui en ramenant le crédit dans des limites régulières et étroites, restreindrait nécessairement les spéculations et leur enlèverait ce caractère fiévreux qui les distingue.

A côté des catastrophes générales qui, à certains moments, arrêtent le mouvement des affaires, il y a les catastrophes individuelles, c'est à dire les faillites qui sont la conséquence de cet entraînement sans frein vers les spéculations (1). Elles sont très nombreuses et très fréquentes aux États- Unis ; le nombre en est proportionné aux facilités du crédit, et comme si l'opinion publique voulait prendre une part de complicité dans ces accidents de la vie commerciale (c*est

(i) La crise de ifS>7 a provoqué aax États-Unis 4,939 faillites donnant on passif de i milliard 4:^8,730,000 fr. En 4888 le contre coop de cette grande crise se faiiencorasaitir; le nombre des faillites, quoique moindre, s'élève à 4,225 qni ne représente plasqD>m pomir de 468,748^10 fr. Fonrles deux années ç*a été une perte de 1 milliard 937,408,310 fr.

ainsi que Ton nomme les faillites aux États-Unis), en raison des encouragements qu'elle donne aux spéculations, l'opinion publique se montre à l'égard des faillites d'une tolérance sans exemple nulle autre part. Le failli inspire de l'intérêt et non du mépris; le crédit loin de le fuir, va au devant lui. Les Américains avouent hautement ce principe : que réprouver la faillite serait décourager l'esprit d'entreprise. Peut-être l'application de ce principe indulgent estelle poussée trop loin et produit-elle l'abus; mais nous nous tenons ici dans l'examen du fait général. Cette tolérance de l'opinion publique à l'endroit de la faillite est la conséquence et la consécration du système de crédit. On ne peut condamner Tune sans modifier l'autre; il faut donc bien les laisser vivre, comme elles vivent, en bonne harmonie. Le système de crédit actuel a pris naissance dans le Nord, dans cette Nouvelle Angleterre qui a, pourtant, une tendance à le critiquer et à le vouloir restreindre, aujourd'hui qu'elle en a profité largement. C'est, par conséquent, dans le Nord que les banques ont pris ce développement rapide qui a aidé à leur multiplication sur le sol de l'Union. En 18H, sur 88 banques que l'on comptait aux États-Unis, les six États de la Nouvelle Angleterre en possédaient 88, beaucoup plus que la moitié , tandis que le chifi're de sa population (2,700,000 habitants), n'excédait pas le tiers de la population alors de 7,300,000 âmes. Les banques du Sud se sont développées avec moins de rapidité et sont restées généralement inférieures en capital, et en importance aussi, à celles du Nord, par cette raison que les États du Nord ont été essentiellement commerçants et manufacturiers, tandis que les États du Sud ont été longtemps exclusivement agricoles. Ce n'est que progressivement que le commerce a pris, à la Nouvelle-Orléans, le développement colossal qui a fait de cette ville la rivale de New-York, dès que les communications avec

rintérieur et surtout avec le Sud-Ouest en ont fait le marché de toutes les matières et denrées destinées à l'exportation. G*est alors que les banques du Sud et notamment celles de la Nouvelle-Orléans, se sont assises sur des bases plus larges et plus solides.

Le mouvement d'accroissement des banques est facile à saisir ; il montre la puissance d'expansion des États-Unis, en même temps qu'il atteste les besoins nouveaux du pays. En 1811, avons-nous dit plus haut, les banques était au nombre de 88, avec un capital s'élevant à 227 millions de francs et ayant pour 121 millions de papier en circulation. En 1820, on compte déjà 307 banques avec un capital de S45 millions et 230 millions de billets circulants. De 1820 à 1830 le progrès est moins sensible qu'on aurait pu le croire ; le nombre des banques ne s'accroît que de 13 ; en 1820, il y avait donc 320 banques avec un capital de 5S9 millions et 243 millions en circulation. Cette période correspond à celle où la Banque des États-Unis a exercé son influence sur le crédit en restreignant les développements des banques locales. Le capital de la Banque des États-Unis qui avait été, au moment de sa création, de 50 millions de francs, s'était élevé à partir de 1816 à 175 millions, et la Banque avait établi 25 succursales dont les opérations avaient paralysé le développement des banques d'État. Ce ne Ait donc pas sans raison qu'on l'accusa d'absorber le crédit en le restreignant.

Mais aussitôt que la guerre contre la Banque des États- Unis eut pris des proportions qui annonçaient sa ruine* laquelle arriva en 1836, les banques d'États reprirent lear mouvement d'accroissement, et en 1835 déjà, leur nombre s'était élevé de 320 à 557 représentant un capital de 925 millions de francs avec une circulation de papier de 440 millions. Beaucoup d'entre elles n'avaient pas un capital numé-

raire dépassant un million de dollars (5 millions de francs). Une fois dégagés des entraves que l'existence de la Banque des États-Unis apportait à la création des établissements partiels, ceux-ci prirent un essor considérable qui répondaient à la prédilection innée des Américains pour le système de crédit dont nous avons exposé les principaux caractères et aux besoins des États nouveaux en plein développement. On peut se faire une idée de la facilité et de la rapidité avec lesquelles se créent ces institutions de crédit, quand nous dirons que dans le seul État du Wisconsin, il s'est fondé, en 1858, vingt-six banques capitalisant ensemble 9,325,000 francs. Leur capital respectif varie de 125,000 fr. à 1,250,000 fr. Au 1«' janvier 1859, le nombre des banques répandues sur le sol de l'Union s'élevait à 1,560; leur numéraire encaisse représentait un chilBfre de 514,870,635 francs, la circulation , 780,569,485 fr. , et les dépôts , 1 milliard 392,058,485 francs. En comparant ces résultats avec ceux des époques antérieures, 1854 et 1855 par exemple, on constate une amélioration sensible dans la réserve métallique , en faveur de l'année 1859, une diminution importante dans le chiffre de la circulation , et un accroissement considérable dans le chiffre des dépôts. Ces faits sont d'autant plus notables que le nombre des banques était moindre en 1854 et 1855 qu'en 1859, où nous l'avons fixé à 1,560. En 1854, on comptait aux États-Unis, 1,208 banques ayant en espèces 297,051,290 francs contre une circulation de 1 milliard, 023,446,545 fr. et 940 millions 943,720 fr. en dépôts. En 1855, où le nombre des banques est de 1,307, le numéraire s'abaisse au contraire à 294,572,725 fr. et le papier en circulation est de 934,761,165 fr. et les dépôts atteignent 952,001,650 fr. Cette statistique comparative se résume donc par une augmentation du nombre des banques, un accroissement dans le numéraire, et une diminution dans la circu-

lalion. C'est un progrès 1res grand dans la voie d'une plus sage administration des banques, sans porter la moindre atteinte au système de crédit si cher aux Américains. Il y a loin de cette situation à celle de 1834, pour remonter aa delà des années que nous avons prises pourpoint de compa* raison. En effet, à cette époque, le bilan des banques de rUniou se résumait ainsi : numéraire Hio millions de francs, papier monnaie, 2 millards 343,000,000 fr.

Ces résultats d ensemble qui donnent une idée du mouvement général du crédit aux Etats-Unis, ne sauraient faire apprécier exactement les différences particulières à chaque groupe d*États, différences qui résultent de la situation morale, des habitudes commerciales propres à chaque lati* tude. Par exemple, en comparant les opérations des banques de deux États du Sud, et de deux États du Nord, on trouve les rapports suivants :

Pendant que dans la Caroline du Sud , on relève sur un même bilan hebdomadaire un encaisse métallique de 12 millions 806,465 fr. contre une circulation de 44,858,915 fr. dans la Louisiane on constate un encaisse métallique de 81,240,535 fr. contre une circulation de 47,905,570 fr.

Taudis que dans le Massachusets, sur le bilan correspondant aux précédents on constate un encaisse métallique de 51,967,385 fr. contre une circulation de 99,965,515 fr. à Xew-York, le numéraire est de 149,526,475 fr. et la circulation seulement de 133,027,035. Cest à dire que dans le Sud comme dans le Nord, les banques d*un État ont un excédant de circulation sur le chiffre du numéraire; phénomène frappant dans deux latitudes aussi extrêmes. Quesi maintenant on agglomère les opérations des banques des principales grandes villes de TUnion, du Nord, de TEst, du Sud et de l'Ouest, par exemple : Boston, New-York, Philadelphie, Providence, Pittsburg et la Nouvelle-Orléans, on trouve dans un bilan

hebdomadaire commun un chiffre de*circulation de 50 p. "/o supérieur à celui de l'encaisse métallique : ainsi 285,900,000 francs de papier contre 140,120,000 fr. de numéraire et un chiffre de dépôts s'élevant à 746,050,000 fr.

Ce résultat est frappant lorsque Ton constate, ainsi que nous l'avons fait plus haut, que les banques de la Louisiane et de New-York ont soin d'avoir un numéraire supérieur à leur circulation."

L'absence d'uniformité est donc le caractère dominant du système de crédit aux États-Unis et c'est en même temps la plus évidente preuve pour nous qu'il y aurait inconvénient, péril peut-être à le modifier (ce qui n'exclut pas l'idée de le discipliner), puisque dans des latitudes différentes oii les effets à en attendre semblent complètement opposés, des phénomènes identiques se produisent, dans les deux conditions extrêmes.

En fin de compte, au Nord comme au Sud, comme à l'Ouest, en dépit des épreuves et des catastrophes même, la prospérité des États-Unis, loiiî de souffrir de ce système de crédit, se développe chaque jour avec un entraînement fiévreux. Et tel qu'il est encore, malgré les critiques dont on les assaille, ce système et l'abus même qu'on en fait, n'arrête pas la confiance de l'Europe, confiance qui s'éteint au lendemain d'une catastrophe, pour renaître, ensuite, tout aussi vive qu'auparavant. L'importance toujours croissante des affaires commerciales des États-Unis le prouve surabondamment.

Les États-Unis d'Amérique donnent, en ce moment, au monde un spectacle affligeant pour ceux qui aiment les libres institutions à l'ombre desquelles le peuple américain a accompli de si hautes destinées.. Dans la conviction profonde où nous sommes, que le pacte fédéral ne sera point rompu, même après la secousse qu'il vient de recevoir, nous tirons de ces épreuves désolantes un double enseignement et une double consolation, à savoir : que les institutions démocratiques de l'Union se fortifieront dans ces épreuves, et que le sujet de ces discordes regrettables, c'est à dire l'esclavage, entrera dans sa phase d'agonie, sinon d'extinction immédiate.

Ce n'est pas la première fois que les États-Unis ont à subir, à propos de l'esclavage, des désordres qui ont mis l'Union à deux doigts de sa fin ; ce n'est pas, malheureusement, la dernière commotion de ce genre qu'elle traversera. Entre le Nord et le Sud l'antagonisme existera, non pas tant que l'esclavage subsistera, mais tant que les partisans de cette institution ne voudront point convenir qu'il lui faut imposer une barrière. Ce que le Nord demande, et l'élection

RÉPUBLIQUE AUÉRICAIXE, T. H. 19

de M. Lincoln est avant tout la consécration de cette idée, c'est que l'esclavage « ne souille pas les territoires nouveaux qui seront admis dans TUnion. » Ce que le Sud réclame, au contraire, c'est Textension de l'esclavage partout où il sera possible de l'implanter.

Le rôle raisonnable appartient incontestablement au Nord dans ce conflit.

Avant tout, il importe de bien caractériser l'élection de M. Lincoln. Dans les États libres, les partisans de 31. Liiftoln ont invoqué nécessairement, comme un argument en sa faveur, ses convictions abolitionistes qui, dans les Étals à esclaves, lui ont été naturellement imputées à crime.

Des deux côtés cependant on était également convaincu que rélection de M. Lincoln ne serait pas le triomphe matériel de l'abolitionisme. Il suffît, pour être édifié sur ce point, de se rappeler comment fonctionnent les rouages du gouvernement américain, et de connaître la limite où s'arrête l'influence du président dans la conduite des affaires, pour bien apprécier les garanties que les États à esclaves trouvent encore dans un président abolitioniste. Si ces garanties sont regrettables parce qu'elles font les propriétaires d'esclaves juges et parties dans leur propre cause, elles ont ce grand honneur d'avoir, sur tous les autres points de la politique sociale, assuré l'existence, le développement et l'indépendance des États-Unis. Il ne faut pas s'aveugler sur ses désirs, et ne chercher dans l'histoire que le point où les passions trouvent à se satisfaire. Les États abolitionistes euxmêmes, qui déplorent le droit constitutionnel des États esclavagistes à décider une question que nul ne peut trancher qu eux-mêmes, les États abolitionistes, disons-nous, ne peuvent oublier qu'ils doivent leur prospérité à ce principe de rindépendanco individuelle à l'abri duquel chacun d*euxa fait sa fortune politique et matérielle.

La constitution fédérale n'a pas autorisé le Congrès à décréter l'abolition de l'esclavage dans les États où l'esclavage existe, pas plus que de s'immiscer dans les autres affaires intérieures d'aucun État. C'est la base essentielle du pacte de l'Union. C'est fâcheux, sans doute, pourra-t-on dire, en limitant l'horizon au point de vue de la question qui agite, aujourd'liui, si profondément les esprits en Amérique ; mais c'est heureux en tout ce qui concerne bien d'autres conquêtes morales et matérielles qu'ont faites les États-Unis.

M. Lincoln ne saurait donc pas plus abolir l'esclavage dans le Sud, que M. Buchanan, partisan de l'esclavage, n'a pu songer à le rétablir dans le Nord. Que la politique d'un président des États-Unis soit mauvaise, antinationale, peu favorable ou sympathique à telle ou telle institution, ce pré- 'sident n'est en position de commettre aucun acte ayant apparence d'abus de pouvoir ou de violation de droits, car il est impuissant sans le concours du pouvoir législatif et du pouvoir judiciaire qui est le défenseur né de la constitution et des droits des citoyens. Or, ainsi que nous venons de le dire, la constitution fédérale, si démocratique, si libérale qu'elle soit, n'ouvre aucune porte aux aspirations abolitionistes.

L'élection de M. Lincoln n'est donc pas une menace; il faut la considérer comme un avertissement. Les manifestations séparatistes du Sud, au moment où la candidature de M. Lincoln s'est produite, n'ont été qu'une manœuvre électorale ; une fois l'élection accomplie, elles sont devenues un danger, parce que le feu avait été mis aux passions, et ce qui n'était qu'un prétexte devint un argument.

Aussi les gens raisonnables du Sud, effrayés à juste titre de cette campagne séparatiste, ont-ils mis tous leurs efforts à ramener le calme dans les esprits. Il était trop tard. Un

journal de la Louisiane, partisan par conséquent de Tesclavage, a résumé la situation en quelques mots très exacts. Selon lui, le parti de la séparation quand même, basée sur le seul fait de Télection d'un républicain noir, n'a dans le Sud, <c qu'une minorité excessivement faible. » Il faudrait attendre, dit ce journal, « un acte d'agression ouverte. » Or, M. Lincoln est dans l'impossibilité de commettre, le voulûtil, cet acte d'agression, redouté par les uns, désiré peut-être par les autres, et M. Buchanan, dans son message du 3 décembre dernier, s'est attaché à enlever à l'élection de son successeur le caractère d'agression que les passions et l'irréflexion ont voulu lui donner.

En résumé, l'élection de M. Lincoln était un avertissement, et le sens de cet avertissement est que l'esclavage, concentré dans les régions où il existe, ne ferait pas un pas de plus en Amérique. C'est déjà une grande victoire. Cette victoire estelle suffisante? Les abolitionisles s'en contenteront-ils? Il y a paru, puisque l'État abolitioniste par excellence, le Massachusetts a aussitôt fourni une preuve d'attachement au maintien du pacte fédéral, en donnant la préférence dans les élections qui ont eu lieu peu après dans plusieurs villes, à des candidats unionistes sur des candidats républicains. Ce fait prouve le désir et le besoin de conciliation qui domine aux États-Unis.

En outre, un comité de trente-trois membres nommés dans le sein du congrès à Washington, a adopté, à une majorité de vingt-deux voix, une résolution tendant à donner aux États du Sud, « que leurs griefs soient justifiables ou non, » des preuves de bienveillance et d'intérêt, et des « garanties effectives, » et cela « promptement et de bon cœur. »

Le plus grand défaut des discussions qui ont été soulevées dans la presse parisienne, au sujet de la question de l'esclavage aux États-Unis, est que ces discussions y ont

été inspirées par les passions bien plus que par le raisonnement.

Les passions ont été poussées si loin qu'elles ont aveuglé les défenseurs aussi bien que les contempteurs de Tesclavage, au point de leur enlever Tintelligence même des textes qu'ils ont eus sous les yeux.

Les uns ont trouvé dans la Constitution fédérale et dans tous les actes qui font la base du gouvernement américain, les preuves flagrantes que l'esclavage était inscrit en toutes lettres dans ces actes, comme une institution nationale « à conserver. »

Les autres ont nié absolument que les fondateurs de la république américaine aient eu même l'intention de reconnaître l'existence de l'esclavage , en déclarant que nulle part, dans le pacte constitutionnel, il n'est question de l'esclavage.

Nous le répétons, les uns et les autres, ou n'ont pas voulu, ou n'ont pas su lire le texte de la Constitution ; nous ne parlons pas de l'esprit de la Constitution.

Oui, c'est vrai, le mot esclave ou esclavage ne se rencontre pas une seule fois dans la Constitution; mais l'institution de l'esclavage s'y trouve parfaitement et complètement reconnue.

Voici, en effet, comment s'exprime la Constitution :

Art. P% section 3. « Les représentants et les taxes directes « seront répartis entre les divers États qui pourront être « compris dans cette union, d'après leur population respec- <( tive, qui sera déterminée en ajoutant au nombre total des « personnes libres (y compris celles engagées à terme pour « un service et excepté les Indiens non taxés), les trois cm- <c quièmes des autres personnes, »

Il n'est pas besoin de supposer une interprétation à ce passage de la Constitution ; les mots que nous avons souli-

gnés ne désignent que les esclaves, La preuve est dans la façon dont se pratique le recensement dans les États où la population noire ou de couleur entre en ligne de compte pour trois cinquièmes de la population, au point de vue politique.

Si les auteurs de la Constitution ont eu la pudeur de n'y point écrire le mot « esclavage, » les commentateurs du pacte fédéral n'ont pas eu tant de réserve; et les autres personnes, en opposition aux personnes libres^ sont tout au long appelées des « esclaves » par les commentateurs.

Veut-on une autre preuve puisée à la même source? La Constitution, article IV, section 2, s'exprime ainsi, mais loujours avec la même réserve : « Nulle personne obligée à un « service ou travail dans un État et d'après ses lois, ne « pourra, en se réfugiant dans un autre, et en conséquence <c d'aucun règlement ou loi qui y seraient établis, être « affranchie de ce service ou travail; mais elle sera livrée <( sur la réclamation de la partie à qui ledit service ou trace vail peut être dû. »

Il ne nous paraît pas possible d'exposer en termes plus clairs le droit réserve aux propriétaires d esclaves de réclamer leurs esclaves fugitifs. N'est-ce pas \h une reconnaissance implicite de l'institution de rcsclavage? Sur ce poinl encore les commentateurs de la Constitution sont moins prudents que la Constitution, et Tun d'eux, James Bayard, dit nettement que sans ces réserves, le pacte de TUnion n'eût pas été accepté.

On a donc eu tort de dire que les auteurs de la Constitution n'avaient pas reconnu l'esclavage. Bien plus ils ont admis la traite des noirs pour un temps déterminé. On lit dans la section 9 de l'article V' de la Constitution :

« La migration ou l'importation de telle personne que <c croira devoir admettre quelqu'un des États maintenant

APPENDICE. i9S

« existants, ne sera par le Congrès soumise à aucune prohi- « bitioîi avant Vannée mil huit cent huit; mais cette importa- <c tion peut être frappée d'une taxe ou d'un droit qui ne « pourra s'élever à plus de dix dollars par personne. » C'est bien encore de noirs esclaves qu'il s'agit.

En ce moment, nous ne discutons pas la question de l'esclavage, nous cherchons à introduire la lumière là où des écrivains, également passionnés pour ou contre, n'ont amoncelé que ténèbres.

Les partisans de l'esclavage, qu'ils aient ou non lu la Constitution des États-Unis, lui ont fait dire beaucoup plus que ne dit son texte; les adversaires de l'esclavage ont nié non pas seulement l'esprit, mais la lettre à coup sûr très transparente de la Constitution. Voilà ce que nous tenions tout d'abord à établir.

Ces mêmes écrivains, engagés dans une polémique que nous croyons parfaitement stérile et inopportunément soulevée, dans la presse française, ces mêmes écrivains se sont mépris également sur les idées et sur les convictions des fondateurs de la République américaine, en matière d'esclavage.

Washington, de qui on a invoqué l'autorité du nom et de la mémoire, a fait plus que d'émettre des opinions 5ur l'esclavage; il a agi, ce qui vaut toujours mieux.

Voici un passage du testament de ce grand homme : ce Ma volonté et mon désir sont qu'au décès de ma femme, « tous les esclaves qui m'appartiennent en propre recou- <c vrent leur liberté. Si elle voulait la leur accorder durant « sa vie, elle réaliserait un de mes vœux les plus ardents; <c mais prévoyant des difficultés insurmontables par suite ce des mariages qui existent entre mes nègres et ceux qui ce dépendent du douaire de ma femme, je craindrais que ce l'affranchissement des uns n'éveillùt chez les autres les

« impressions les plus tristes, et n'entraîn&t même de c< fâcheuses conséquences pour ceux qui continuent à être ce esclaves, attendu que je n'ai pas le pouvoir d'affranchir ce ceux que ma femme m'a apportés en dot... Je défends c< expressément qu'on vende ou transporte hors dudit État ce (la Virginie), sous quelque prétexte que ce soit, aucun des ce esclaves que je laisserai à ma mort. »

Que prouve cette disposition testamentaire de Washington, sinon tout à la fois, une répugnance réelle pour l'esclavage, et la reconnaissance positive du droit de posséder des esclaves? Lui vivant, il a la conscience d'exercer paternellement son autorité ; il ne répond pas de ses héritiers, sauf M"»« Washington, et il blùme assez nettement le trafic des nègres, en interdisant, ce sous quelque prétexte que ce soit, » la vente ou l'expatriation des siens. Il reconnaît le droit de possession, puisqu'il déclare ne pouvoir pas disposer des esclaves appartenant à sa femme. Washington n'a donc pas dû manifester d'opposition à laisser insérer dans la Constitution les paragraphes que nous avons cilés plus haut.

Jeflerson, dont la personnalité illustre est assez grande aux États-Unis, a été un ennemi de l'esclavage, quoique possesseur d'esclaves. Il était absent, lors de la rédaction de la Constitution à laquelle il ne prit point part. Dans racle d'indépendance, qui fut son œuvre, Jefferson tenta d'introduire un article relatif à l'abolition de l'esclavage, mais qui fut rejeté. Il fit en outre d'énergiques efforts pour abolir le trafic des nègres dans la Virginie.

L'esclavage est donc une plante naturelle aux États-Unis. Il est reconnu, admis par la constitution fédérale ; les auteurs de cette constitution le pratiquent, tout en constatant par leurs actes qu'il doit disparaître avec le temps. On a beau dire, on a beau faire, on a beau vouloir arranger les textes

et les déranger, s'ingénier à leur trouver des interprétations, le fait est précis, exact, irréfutable; la constitution a reconnu l'esclavage sans se réserver aucun moyen de le supprimer.

Est-ce à dire que la constitution soit parfaite, et qu'on ne doive pas la modifier?

Nous ne serons pas assez osé pour être d'un avis contraire à celui de Washington lui-même et des autres auteurs de la Constitution. « La Constitution, telle qu'elle sortit des mains « de ses auteurs, dit l'historien Jared Sparks, ne fut regardée a par personne comme parfaite en théorie... La Constitu- '.( tion était un compromis fait à l'amiable, résultat des « diverses concessions et d'une déférence mutuelle. »

Franklin avait dit : « Je consens à cette constitution, « parce que je n'en espère point de meilleure et parce que je a ne suis pas sûr qu'elle ne soit pas la meilleure. Je sacrifie « au bien public les opinions que j'ai exprimées sur ses « erreurs. » Franklin passa donc, comme les autres, sur l'esclavage, et lui sacrifia ses opinions personnelles. Washington écrivait de son côté : « Je reconnais volontiers qu'il a y a, dans le nouveau système, certaines choses qui n'ont « jamais obtenu ma cordiale approbation, et qui, j'en suis « convaincu, ne l'obtiendront jamais ; mais je pensais alors, « et je crois maintenant très fermement, que c'est la meil- « leure constitution que l'on puisse obtenir à cette époque , « et nous n'avons pu choisir qu'entre ce parti ou une disso- « lution. »

L'historien que nous citions plus haut, Jared Sparks dit à ce sujet : « Quelque défectueuse qu'elle (la Constitution) fût, <c ils la regardaient comme la meilleure que l'on put faire <c dans l'état actuel des choses, et comme telle, ils désiraient « que l'on en fit une épreuve consciencieuse.

« Il était encore assez remarquable que ce que fun appelait

2d8 RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

ce un défaut, un autre le considérait comme Tarlicle le plus « précieux de la constitution, de telle sorte qu'en détail tout (c était approuvé et condamné. » C'est là ce qui fit le succès de cette constitution.

Depuis Tannée 1787, elle n'a été modifiée qu'une fois. Pendant 73 ans elle a donc abrité le peuple américain et les institutions américaines, l'esclavage compris. Or, c'est à propos de l'esclavage que l'on demande la révision de la constitution.

Cette révision est-elle praticable au seul point de vue de l'esclavage, et dans quelles limites est-elle possible?

Les auteurs de la Constitution ont prévu le cas où leur œuvre pourrait subir des amendements, et ce qui le prouve, c'est qu'elle a déjà une fois passé par cette épreuve. Néanmoins, ils n'ont pas voulu livrer au caprice le droit de révision. Voici le passage de la Constitution relatif à cet objet :

Art. V. « Le Congrès, chaque fois que les deux cham- « bres le jugeront nécessaire, proposera des ameudements (c à cette Constitution, ou, sur la demande des législatures <c des deux tiers des divers États, convoquera une Gonvence tion pour proposer des amendements, qui, dans chacun ce de ces cas, seront valides pour tous effets et objets, ce comme partie de cette constitution, quand ils seront ratice fiés par les législatures des trois quarts des divers États, ce ou par des conventions dans les trois quarts desdits ce États, selon que l'un ou l'autre mode de ratification ic pourra être proposé par le Congrès, pourvu qu*aucun ce amendement qui pourra être fait avant l'année 1808 ne ce puisse afiecter en aucune manière la première et la qua* ce trième clauses de la 9« section de l'article I*' ; et qu*aucun ce État, sans son consentement, ne soit privé de son suffirage <c égal dans le Sénat. »

On voit que ce n'est pas chose si facile qu'on paraît se l'imaginer de ce côté de l'Atlantique. A notre avis, aucun amendement ne sera admis ni même demandé dans le dessein de fournir au Congrès des armes contre l'esclavage. Le Nord, nous le répétons, n'a nul désir de se séparer du Sud, et il sait très bien que du moment où il aurait entre les mains un moyen si puissant de nuire au Sud, que les menaces de celui-ci se convertiraient en fait accompli.

Dans l'état actuel des choses, après que sera calmée l'efifervescence de ce moment, et elle se calmera comme se calment toutes les tempêtes, on arrivera à un compromis désirable. Les abolitionistes garderont la part de conquête que leur aura donnée l'élection de M. Lincoln, et les esclavagistes conserveront ce qu'il leur restera de cette lutte, c'est à dire le maintien de l'esclavage là où il existe, et le droit qu'où ne peut leur contester, de disposer de leurs esclaves comme bon leur semble; droit constitutionnel à tout prendre.

Nous venons de prononcer le mot de compromis. Ce sera, en efifet, par un compromis entre le Nord et le Sud que l'Union sera encore une fois sauvée. On n'est pas si loin de s'entendre à ce sujet. Nous en voulons pour preuve le passage suivant d'un article emprunté à l'un des journaux les plus influents du Sud, Y Abeille, de la Nouvelle-Orléans, nécessairement esclavagiste :

« L'importance des mouvements désunionistes au Sud, « les embarras financiers qui se font durement sentir dans « les villes commerçantes et manufacturières du Nord,- dit « YAbeille, la crainte d'une guerre civile ont donné à réflé- « chir aux républicains noirs, et une réaction salutaire « commence à s'opérer dans plusieurs États. Nous ne ferons i< pas aux chefs républicains qui parlent aujourd'hui de (c transactions, l'honneur d'attribuer ce revirement à leur

300 RÉPUBLIQUE AMÉRICAIXE.

« patriotisme et à leur raison. Ces gens-là n ont pas excité « les passions des masses pour obéir simplement à des con- « victions sincères. Pour la plupart d'entre eui le préjugé « anliesdavagiste n'a été qu'un marchepied qu'ils ont habite lement exploité pour monter au pouvoir.

« Aujourd'hui il ne s'agit plus pour eui que de partager ce le butin, et leur seule préoccupation est de rétablir la K paix entre les deux sections pour jouir tranquillement du « fruit de leur victoire. Il faut donc nous attendre k les voir « faire bon marché de leurs prétendus principes et se « décliirer prêts à jeter au vent leurs oripeaux négrophiles ^t siis peuvent, par ces concessions, apaiser l'iDdigiu- « tion du Sud. Cette palinodie aura pour effet de ptcy- « duire une réaction favoi'able dans les masses aveugjées, « et elle portera un coup funeste à la propagande aboli* (c tioniste.

'^ Si le Sud panienl à se mettre d'accord, il peut profiler « avec avantage de cette disposition pour peser ses coodi- « tions, et obtenir du Nord des garanties satisfaisantes poor c< sa sûreté et parfaitement compatibles avec son hoxixieiir. <( Un ultimatum présenté au nom de quinze Etats à esclaves « offre deux alternatives préférables, sans aucun doute, « à des séparations isolées qui nous engageraient dans nue f' voie inconnue et à coup sûr pleine d'écueils. S'il est w accepté, c'est une réparation de la défaite du 6 noven- <f bre. c'est une r^'connaissâîice éclatante de nos dnuts, « c'est enfin la mort du parti républicain au lendemain du « triomphe. S'il est repoussé, il n'y aura plus alors de ter- M givtrrsation possible, le Sud tout entier, uni comme on «c seul homme, faisant appel aux États libres qui voudront <f se joindre à lui. déclarera brisés les liens qui Tonissent « aux Etats répuMicains. et il n'aura à craindre ni tentative « de coeroTtion ni conflit. En cas de lutte il aurait choisi

« son terrain, et n'aurait pour adversaires que les abolition « nistes qu'il aurait contraints à se démasquer. »

Cela est sagement pensé, part faite au milieu oix Y Abeille se publie, et on ne saurait mieux ouvrir les portes à la conciliation, tout en défendant ses droits.

Nous attachons une grande importance à l'opinion des organes de la Louisiane dans cette lutte si grave, parce que la Louisiane joue dans le Sud un rôle de premier ordre comme État politique et comme État commerçant; sa voix doit être écoutée. Aussi les idées émises par le principal de ses organes de publicité sont -elles partagées, nous le savons, par la grande majorité des citoyens de cet État.

Ce n'est donc pas la Louisiane qui suivra aveuglément le mouvement désordonné des séparatistes quand même; elle a posé les conditions dans lesquelles elle entendait que cette mesure extrême se réalisât, si elle doit se réaliser.

Dans ce mouvement séparatiste, il y a encore désaccord. Puisqu'il s'agit de la Louisiane, citons un fait qui rend plus difficile et moins légale qu'on ne croit, le droit de séparation. Et, d'abord, il ne faut pas s'imaginer que le principe de rUnion ait été traité si légèrement, ^a Constitution de la Louisiane, par exemple, est loin de donner à la Législature de cet État, le pouvoir absolu de rompre ou maintenir à son gré les lois de l'Union; cette Constitution dit formellement en son article 90, que « les membres de l'assem- (c blée générale et tous les fonctionnaires, avant d'entrer en « fonctions, prêteront serment de défendre la Constitution <c des États-Unis et celle de cet État, et de remplir leurs c< devoirs conformément à la Constitution et aux lois des « États-Unis. »

La séparation delà Louisiane des États-Unis, serait donc en même temps le renversement de la Constitution de cet

État, et les membres de sa Législature ne peuvent accomplir un pareil acte sans violer leur serment.

Ceci nous conduit naturellement à examiner dans quelle mesure la Constitution des États-Unis a prévu le casde rupture et jusqu'à quel point elle tolère les manifestations de ce genre. On verra par les textes que nous allons citer comment la Caroline du Sud s'est mise hors la loi, en sortant la première de l'Union , et comment le gouvernement fédéral est en droit de sévir contre la Caroline du Sud.

La Constitution dit (article PO • « Aucun État ne pourra, « SANS LE CONSENTEMENT DU CONGRÈS, entretenir des troupes « ou des vaisseaux de guerre en temps de paix, traiter ou « s'unir avec un autre État ou avec une puis.sance étran- « gère. »

C'est bien le cas où s*est mise la Caroline du Sud.

La Constitution dit encore (article III, section 2) : « il n'y « aura traliisou contre les États-Unis qu'au cas de soulève- <c ment en armes contre eux , ou d'adhésion donnée, etc. »

La Caroline du Sud en achetant, comme on Ta dit, des steamers pour la défense de l'État, commet précisément l'acte de rébellion et de trahison prévu par la contitution. C'est, alors, une franche déclaration de guerre civile, et la Constitution arme le gouvernement fédéral du droit de sévir; elle dit en clîet (article I", section 8) : « Le Congrès « a le pouvoir de pourvoir à la convocation de la milice « pour exécuter les lois de l'Union, réprimer les insurrec- « TioNs, et repousser les invasions. »

Que si la Caroline du Sud n'a pas hésité à se fourvoyer dans l'impasse légale où elle s'est jetée, les autres États de sa latitude ne la suivront pas dans cette voie funeste. Ils ont mieux que cela î\ faire; leur ligne de conduite a été sagement tracée par VAheiUe. Nous espérons encore que c'est cette ligne qu'on adoptera.

Il y a loin aujourd'hui du temps où Washington, dans son admirable adresse d'adieu, au moment où il quitta le pouvoir, disait : c< L'unité du gouvernement qui fait de vous un a seul peuple vous est chère aussi, et c'est ajuste titre, car « c'est la base de notre indépendance, c'est le gage de <c notre tranquillité au dehors et au dedans... Il est d'une « importance extrême que vous connaissiez combien votre « bonheur individuel dépend de l'Union qui vous constitue « en corps de nation ; il faut que vous la chérissiez constam- « ment, invariablement; que vous vous accoutumiez à la a considérer comme le palladium de votre bonheur et de « votre sûreté; que vous veilliez sur elle d'un œil jaloux; « que vous imposiez silence à quiconque oserait jamais « vous conseiller d'y renoncer; que vous fassiez éclater a toute votre indignation au premier effort qu'on tenterait a pour détacher de l'ensemble quelque partie de la Confé- « dération. »

L'àme de Washington plane encore sur les États-Unis, et nous croyons qu'on se rappellera et ces nobles conseils et cet appel à la coercition contre ceux qui « tenteront de déta- « cher quelque partie de la confédération. »

Quant à la question qui a soulevé de si grands débats, l'esclavage, nous nous résumerons sur ce point en peu de mots : personne, en Amérique, à part quelques énergumènes, ne se croit autorisé, au nom du Dieu puissant, à maintenir l'esclavage. Le Sud ne s'est point élevé contrôle droit du Nord à émanciper ses esclaves; l'esclavage est aux États-Unis une question de latitude, ou, pour nous exprimer mieux, il est conservé au nom d'un principe économique , et il est défendu énergiquement par les hommes du Sud, au nom du principe de salut général.

Nous constatons le fait pratique, dégagé de toutes considérations philosophiques et morales.

L'esclavage n est donc pas pour la plupart des États où il est en vigueur, une inslilulion plus ou moins avantageuse à conserver. Je puis même aflîrmer, qu'en principe, l'esclavage est réprouvé par ceux qui le pratiquent avec le plus de sévérité apparente, mais il a pris les proportions de deux questions d'un ordre très élevé : c'est en effet une question d'économie politique d'une part, d'autre part une question de salut social pour huit ou dix millions de citoyens américains.

Qu'il me soit permis de rappeler ici, à ce propos, quelques lignes que j'écrivais en 1857 en tête d'un ouvrage où j'ai essayé d'esquisser les mœurs de l'esclavage (i).

« Il (l'esclavage) n'existe plus dans les colonies anglaises, « ni dans les colonies françaises; ébranlé dans les posses- « sions espagnoles où il est à la veille peut-être de dispa- « raître (2), il a été aboli par une moitié des républiques de « l'Amérique du Nord et de l'Amérique du Sud. Quant « aux États qui le maintiennent encore, ils le défendent

. l' Ia*s /Vni/.r jj()*/r.<. Sr.-nos ol nuvurs do IVsclavage.

d> Mali:ro la pcrsislanco avfo laquoUo la traite dos noirs se perpétuf ao profit adosil ilos l'oloiiios rspai^nulos ot du Dri'sil.

ic en désespérés, derrière des remparts battus en brèche « par l'opinion publique, par les accidents des révolu- « lions qui, à des époques quasi périodiques, secouent « quelques-uns de ces pays, comme on secoue un arbre « pour en faire tomber les feuilles mortes et les fruits trop « mûrs. Ces derniers défenseurs de Tesclavage semblent « résolus, par exemple, à brûler jusqu'à leur suprême carte touche avant que de se rendre. Ce n'est point par méta- « phore que je m'exprime ainsi, car il est certain, aujour- « d'hui, que c'est plutôt une affaire de coups de fusil que de « raisonnement.

« Sur ce sujet on a écrit des livres de toutes sortes : « romans, brochures, pamphlets, réquisitoires ou la pas- « sion, les sophismes, le sacrilège, la calomnie, l'ignorance c< ont toujours tenu la plus large place ; où la vérité, pour « ou contre a été reléguée en de si petits coins, qu'on l'aper- « çoit à peine.

« La bonne foi a manqué aux défenseurs entêtés comme « aux antagonistes de l'esclavage.

« Ces mensonges en partie double, ont été incontestablei< ment la principale cause îi laquelle il faut attribuer la « lente dissolution de l'esclavage. Et, en ce moment même c< encore, les croisades qui se prêchent dans l'Amérique du « Nord contre cette institution, les assauts énergiques que « lui donne l'armée des pamphétaires, des romanciers, des (c polémistes, des législateurs, des journalistes, des sectes <c religieuses et des associations négrophiles, sont autant de <c maladresses, de calomnies, d'injustices, d'hypocrisies, qui « enveniment la question, prolongent la lutte, la rendent c< plus redoutable et , finalement , ajournent la solution du « problème.

« On aura beau vouloir résister à Tentraînement, l'escla- « vage est une institution condamnée par la civilisation et

RifUBUQOB AMfcaiCAIHI, T. 11. 9D

« par rhumanité. C'est un mot à rayer du dictionnaire de « la langue des sociétés modernes. Malheureusement ce « qui reste de Tesclavage ne disparaîtra que devant les coups c( de fusil de la révolte, de la guerre civile ou des révolu- « tions. C'est une affaire de temps et d'accident; la plume « et la pensée n'ont plus rien à y voir, plus rien à y tt faire. »

Les événements qui se sont produits depuis cette époque ont prouvé que j'avais prévu juste en 1887.

J'ai dit que le maintien de l'esclavage avait pris dans les États du Sud les proportions d'une double question d'économie politique et de salut. La première de ces questions est résumée en ce mot de M. Michel Chevalier « que resclavage est la base de la constitution sociale des États du Sud, à cause de l'immense étendue des propriétés territoriales, étendue qu'exige la nature des cultures adoptées dans ces États. « Le morcellement des terres y étant inconnu et impossible, et le système des fermes ou du colonage impraticable, et l'ouvrier agricole proprement dit, n'existant pas aux États- Unis où le sentiment de l'indépendance se double d'un amour effréné de la propriété , l'esclave seul peut se plier à être un serviteur dans toute l'acception du mot, comme sa nature seule peut résister aux éi)reuves du rude climat sous lequel il accomplit son labeur.

Le problème de l'abolition de l'esclavage dans le Sud, est donc comprimé dans un cercle vicieux : l'esclavage condamné en principe, est indispensable à la culture et partant h la prospérité du Sud, prospérité et richesse agricole dont profite le Nord.

En second lieu, du moment que l'on admet le maintien de l'esclavage, il y va, en effet de la stabilité des États et de la sécurité des citoyens, que nul souffle révolutionnaire ne détruise cette soumission où l'esclave est tenu. S'il relève la

tête, s'il secoue ses chaînes, ce n'est que pour frapper les maîtres, faire couler le sang et éclairer le pays des sinistres lueurs de Tincendie.

S'il est une atténuation possible au maintien de l'esclavage , c'est l'obligation où se trouveront tous les hommes qui ont vu fonctionner sous leurs yeux cette formidable institution de confesser, comme M. Michel Chevalier, aussi abolitioniste que quiconque, « que si aux États-Unis les <c esclaves sont dégradés moralement et intellectuellement, « ils sont traités avec humanité sous le rapport matériel. « Les esclaves ici, » ajoute le même écrivain, « sont moins « surchargés de travail, mieux nourris et mieux soignés que « la plupart des paysans d'Europe (1). »

M. Michel Chevalier dit encore : « On s'étonne de ce que (c l'esclave et l'homme de couleur libre soient , dans le Sud a de l'Union, soumis à une législation beaucoup plus rigou- « reuse que dans les colonies qui dépendent d'une monar- « chie absolue, comme l'île de Cuba (2), et de ce qu'il soit, « par exemple, défendu , sous peine d'amende et de réclu- « sion, d'apprendre à lire et à écrire h l'un ou à l'autre (3). « Le contraire serait bien plus surprenant. Si dans un pays « où la liberté est illimitée pour les blancs, vous avez une « fois reconnu l'esclavage, vous ne parviendrez à le tenir (( que par une législation de fer; vous serez obligé de mettre « le noir dans l'impossibilité de lire, car s'il pouvait lire vos « constitutions et vos déclarations des droits qui comc( mencent par ces mots : « Tous les hommes sont de droit

(1) I.ellros sur l'Amérique da Nord.

(2) A Cuba les esclave» sont traités au contraire avec onc dureté qu'on ne connaît pas aux Élals-L'uis. (]clte observation ne détruit pas la portée du raisonnement de fauteur que je cite.

(3) Ces pcnalilés n'existent plus. Il y a aux États-Unis, dans le Sud, des établissements très nombreux d'instruction pour les hommes de couleur libres; mais dans beaucoup de familles on donne l'instruction élémentaire aux jeunes esclaves.

« naturel libres et indépendants, » comment ne serait-il pas « en conspiration permanente contre vous? »

M. Michel Chevalier qui a des inspirations de philosophe pratique, à côté de ses profondes connaissances d'économiste, a expliqué dans un autre passage du môme ouvrage, cette pensée d'asser\'issement obligé où l'esclave doit être maintenu.

« L'afFranchissemcnt du noir, dit-il, comprend ici deux « mesures : l'une matérielle, c'est à dire la manumission « du maître, celle-ci serait facile si l'on offrait auxproprié- (c taires une indemnité suffisante (1), et le pays serait assez « riche pour y subvenir; l'autre, toute morale, consistant « dans la reconnaissance réelle des droits du noir, dans son « admission graduée aux privilèges personnels du blanc, « rencontrera d'insurmontables obstacles au Nord comme « au Sud, et soulèvera peut-être plus de répugnances au « Nord qu'au Sud.

« Le principal obstacle à l'affranchissement des noirs est « aussi de l'ordre moral en ce qui concerne l'esclave. Pour « qu'il puisse être admis à la liberté, il faut qu'il soit initié à (( la dignité et aux devoirs de l'homme, qu'il travaille pour « payer son tribut à la société et pour maintenir honorablece ment son existence et celle des siens, qu'il se plie à obéir « autrement que sous la menace du fouet. Il faut qu'il porte « en lui les sentiments constitutifs de la personnalité, et (c avant tout, celui de la famille ; il faut qu'il veuille et sache « être fils, époux et père. Il n'y a de droits imprescriptibles (c h la liberté que pour qui est en mesure d'en jouir avec « profit pour la société et pour lui-même. L'esclavage, si « odieux qu'il puisse être, est cependant une forme d'ordre

> l) CVst là anr erreur, h>s conditions «IViploilation que j'ai expliquée» plus hant et qni ne rendent l'industrie agricole (lossible qu'avec dp« bras noirs, dans certains ÉtaU da Sad, ne f)ermettraient uiênie pas aux maîtres d'accepter cette iodemoité.

« social ; il doit être conservé là oii toute autre forme meil- « leure serait impossible; il doit disparaître là où Tinfé- « rieur est mûr pour une plus favorable condition. »

Tel n est pas le cas en Amérique pour la race noire qui n'a pas, comme dit plus loin M. Michel Chevalier, « le désir d'être non seulement plus heureuse, mais meilleure. » Elle n'a pas ce désir, parce qu'on ne le lui a pas inculqué, on ne le lui a pas inculqué, parce que l'esclavage, dans les latitudes du Sud ne représente pas uniquement l'idée de propriété, mais aussi l'idée du développement industriel de tout un pays, et qu'il importe, dans ce cas de perpétuer son abaissement. On ne possède pas un esclave pour le plaisir de posséder un homme sur qui on a, sinon le droit absolu de vie ou de mort, du moins le droit de douceur et de cruauté, mais parce que dans cet homme on possède un agent des forces générales, un instrument de travail et de fortune. Telle est l'idée qui domine, je me crois autorisé h l'affirmer, dans l'esprit des propriétaires d'esâaves.

Est-ce juste, est-ce injuste, moral ou irréligieux, honnête ou répugnant? Je n'hésiterais pas à me prononcer, à coup sûr; mais j'ajoute : tel que cela est, c'est logique.

Un écrivain français qui a étudié également avec fruit et honneur les institutions et les mœurs américaines, M. Tocqueville, n'a pas manqué d'examiner de près ce terrible problème de l'esclavage; son esprit si lucide et si net, quand il s'agissait de toucher le côté philosophique et pratique en même temps des questions, s'est dégagé de tous préjugés européens pour aborder l'étude des faits qui se rattachent à cette position antinaturelle, d'apparence, entre l'homme blanc et l'homme noir, entre le maître et l'esclave.

« Il faut discerner, » dit-il (1), « deux choses avec soin :

{{) Dp In Dihnocralie en Amérique, t. II.

510 UÉPUHLIQUE AMÉIUCAINE.

« Tesclavage en lui-môme et ses suites. Les maux immédiats « produits par resclavagc étaient à peu près les mêmes chez tt les anciens qu'ils le sont chez les modernes, mais les c< suites de ces maux étaient différents. Chez les anciens, « l'esclave appartenait à la même race que son maître, et a souvent il lui était supérieur en éducation et en lumières. « La liberté seule les séparait ; la liberté étant donnée , ils

« se confondaient aisément L'affranchi ressemblait si

ce fort aux hommes d'origine libre, qu il devenait bientôt <c impossible de le distinguer au milieu d'eux.

« Ce qu'il y avait de plus diflicile chez les anciens était de « modifier la loi ; chez les modernes c'est de changer les « mœurs, et, pour nous, la difficulté réelle commence où a l'antiquité la voyait finir. Ceci vient de ce que chez les c( modernes le fait immatériel et fugitif de l'esclavage se « combine de la manière la plus funeste avec le fait maté- « riel et permanent de la différence de race. Le souvenir de « Tesclava^^e déshonore la race, et la race perpétue le sou-

« venir de l'esclavage L'osclave moderne ne diffère pas

« seulement du maître par la liberté, mais encore par ronce gine. Vous pouvez rendre le nègre libre, mais vous ne « sauriez faire qu'il ne soit pas vis à vis de l'Européen dans « la position d'un étranger...

« Les modernes après avoir aboli l'esclavage, ont donc « encore h détruire trois préjugés bien plus insaisissables « et plus tenaces que lui : le préjugé du maître, le préjugé « de race, et enfin le préjugé du blanc.

c< Jusqu'ici partout où les blancs ont été les plus puissants, <( ils ont tenu les nègres dans l'avilissement ou dans l'escla- « vage. Partout où les nègres ont été les plus forts» ils ont ce détruit les blancs; c'est le seul compte qui se soit jamais « ouvert entre les deux races. »

Enfin, pour rentrer dans un ordre de faits plus matériel-

lement en rapport avec le point spécial du sujet que nous traitons en ce moment, empruntons à M. de Tocqueville cette dernière et brève citation :

« Si je considère les États-Unis de nos jours, je vois bien c< que dans certaine partie du pays, la barrière légale qui « sépare les deux races tend à s'abaisser, non celle des « mœurs; j'aperçois l'esclavage qui recule; le préjugé qu'il « a fait naître est immobile... Le préjugé de race me paraît « plus fort dans les États qui ont aboli l'esclavage que dans « ceux où l'esclavage existe encore, et nulle part il ne se « montre aussi intolérant que dans les États où la servitude « a toujours été inconnue. »

Au moment de la déclaration de l'indépendance, tous les États, au nombre de treize, possédaient, moins un, des esclaves sur leur territoire. La Pennsylvanie fut le premier État qui songea à abolir l'esclavage et prit des mesures pour arriver progressivement à ce résultat. 'Le Massachusetts suivit bientôt cet exemple, qu'imitèrent tous les États situés au nord de Potomac, sauf le Delaware et le Maryland.

Il n'est pa«r sans intérêt pour expliquer la nature des récriminations du Sud contre le Nord dans la guerre de de propagande et de résistance en matière d'esclavage, il n'est pas sans intérêt, dis-jc, de rappeler que les mesures adoptées par les États du Nord pour l'abolition de l'esclavage se bornèrent à déclarer que tout nègre à naître serait libre à rdge de vingt-cinq ans. Il n'est pas moins curieux peut-être d'ajouter encore que la plupart des États qui ont aboli l'esclavage sur leur sol ne l'ont fait qu'après aVoir vendu leurs esclaves aux États voisins le plus Sud, et c'est ainsi que, aujourd'hui, l'esclavage est particulièrement florissant dans cette région de l'Union (1).

(1) En 1790 on complaît aux États-Unis 660,000 esclaves, aujourd'hui le nombre des noirs fr'clève à près de 4 millions.

Quel est l'avenir de l'esclavage aux États-Unis, et le nombre des États où il est en possession du sol, s'augmentera-t-il? Telle est la question à laquelle je répondrais bien, en la résumant dans les interprétations constitutionnelles de la loi, et les résolutions congressionnelles les plus récentes si les faits actuels ne se chargeaient de résoudre ce problème formidable.

Néanmoins, je vais mettre sous les yeux des lecteurs à titre de renseignement et d'étude de mœurs transatlantiques en cette question, le raisonnement d'une revue américaine sur le maintien et le progrès de l'esclavage dans certains États du Sud. Je prévois facilement que le langage que je vais rapporter ici soulèver,a bien des indignations; mais en ce qui me concerne, je ne suis responsable que du crime, si crime il y a, de traduire.

Après avoir nettement déclaré que « il en sera de la question de l'esclavage^comme de toutes les autres questions qui, après avoir fourni une ample pùture aux théories creuses, se résolvent tout à coup et pratiquement par la seule force des événements, » l'organe que nous avons sous les yeux ajoute : « l'esclavage continuera à exister là où il est nécessaire, et s'éteindra, naturellement, Ih où il n'est pas indispensable. » Or, la revue dont il s'agit le trouve indispensable plus particulièrement dans certaines parties du Sud où on prévoit qu il se concentrera dans un temps rapproché, et c'est encore le coton, ce suprême agent politique et social des États-Unis, qui tranchera la question. Voici en quels termes cette solution est formulée :

« 11 ne dépend pas de nous d'élargir ou de rétrécir la « sphère du travail forcé, parce que, dans un pays essence tiellement commercial, les esclaves considérés comme w bien né^'ociable, comme marchandise, si Ton veut, sont c( soumis aux règles ordinaires des échanges. Ils afflueront

(( sur le marché où ils commandent le prix le plus élevé et « où ils sont le plus en demande, et se retireront des autres. « Or, si la demande se maintient sur ce marché, par suite de « circonstances générales, il est évident que le travail libre « finira par remplacer définitivement celui des esclaves « dans la région abandonnée par les Africains.

« Voyons ce qui se passe en ce moment parmi nous. Le a prix des esclaves a doublé depuis quelques années à la « Nouvelle-Orléans, qui est le grand marché du Sud. Un a jeune et robuste nègre de champ vaut plus de deux mille « piastres (plus de 10,000 fr.). Il rapporte à l'encan de deux « cents à deux mille cinq cents piastres : c'est là aujourd'hui « la moyenne de sa valeur. Il y a douze ans, cette moyenne « était de mille piastres.

« Avec un peu de réflexion il est facile de se rendre « compte de cette augmentation dans le prix des esclaves. « Elle est, en effet, proportionnelle à l'accroissement de « production de cette denrée agricole que nous n'obtenons « que par le travail des Africains. Si, à mesure que la proc< duction du coton augmente nous pouvions multiplier le « nombre des travailleurs par l'importation, leur valeur ne « varierait pas beaucoup. Mais la traite est abolie, tandis « que les fabriques d'Europe et d'Amérique consomment « une quantité de coton sans cesse croissante.

« Il en résulte deux choses : d'abord que le prix des « esclaves, dont le nombre ne répond plus aux besoins de « l'agriculture, monte rapidement, et en second lieu que le « coton, dont la production coûte ainsi plus cher au plan- « teur, se maintient en hausse malgré l'accroissement con- « tinuel de la production. Une autre conséquence, découlant « des deux premières, c'est que les esclaves que renferme « rUnion sont conduits par leurs maîtres au marché où « ils en trouvent un prix élevé , ce qui tend k l'extinction

nu RÉPUBUQUE AMÉRICAINE.

« graduelle de rdlémeiit africain dans certains États du « Sud.

« Venons aux chiffres. En 1840, les États-Unis exportèrent « à rétranger 743,900,000 livres de coton pour lesquelles « ils reçurent 63,870,307 dollars (33S millions, 319,1H fr.), « c'est h dire moins de 9 sous à la livre (1). Dix ans plus tard, « en 18S0, l'exportation fut de 635,380,000 livres qui rap- (c portèrent la somme de 74,984,606 dollars (393 millions, « 669,181 fr.), soit une moyenne de 11 sous la livre. En 18S9, c< la partie de la récolte vendue à l'étranger a produit « 161,434,933 dollars (847 millions 533,398 fr.), c'est à dire « plus du double de ce qu'avait rapporté la récolte de 18S0. « On calcule que cette année nos planteurs feront plus de « 180,000,000 dollars (945 millions fr.), c'est à dire qu'ils « auront récolté trois fois plus de coton qu'il y a dix ans.

a La consommation a égalemeut augmenté aux États-Unis. « En 1848 les fabriques américaines achetèrent 606,000 « balles de coton; elles mirent en œuvre, en 1852, 680,000 ce balles, et 770,000 en 1856. Cette année (1860) notre con- « sommation excédera probablement un million de balles. « Et en dépit de cet accroissement de consommation, les « prix, comme nous le disons plus haut, se sont maintenus « en hausse, le middling uplands, par exemple, s'étant élevé (^ de 8 h 9 cents, en moyenne, à 11 et 12 cents la livre. Aussi <( de nouvelles plantations out-elles été créées sur tous les « points, dans la région où croît le coton, et les esclaves, « indispensables à l'exploitation des terrains, ont-ils été « en grande demande. C'est ce qui explique que de mille c( piastres ils soient montés à deux mille et deux mille cinq « cents.

« Si l'accroissement dans la production du coton était le

(i) Le soa uu cent américain vaut un peu plus de 5 cenlim«f .

« résultat de certaines circonstances passagères, il n'aurait « aucune influence permanente sur la question de Tescla- « vage. Mais il en est autrement, car la demande de coton « ne peut qu'augmenter. Or, les cinq sixièmes de ce prête cieux produit proviennent d'une zone territoriale de l'Amé- « rique du Nord, resserrée entre le trentième et le trente- « cinquième degré de latitude. L'autre sixième est fourni (c par le Brésil; l'Egypte, l'Inde, les Antilles, l'Afrique, etc., « où néanmoins, malgré les plus énergiques efforts des gou- « vernements français et anglais, il a été impossible de « récolter assez de coton pour employer les filateurs de « Manchester au delà de quelques semaines. Tout le coton « produit maintenant hors de l'Union ne dépasse pas la « quantité récoltée dans un seul de nos États cotonniers, et « encore, pour en tirer parti, faut-il y ajouter du coton amé- « ricain.

« II est évident, d'une autre part, que la demande pour les « étoffes de coton ne fera qu'augmenter, car rien jusqu'à « présent ne supplée ce produit de l'agriculture améric( caine. De 1840 à 1852, la consommation des étoffes de a coton a doublé en Eui^ope^ et elle a également doublé aux « États-Unis de 1840 à 1860. De septembre 1889 à jan- « vier 1860, nous avons exporté en France plus de coton « que nous n'en envoyions, dans ce pays, pendant toute une « année, avant 1850. Indépendamment de ce surcroît de « consommation en Europe et en Amérique, nous avons à « approvisionner de nouveaux marchés, tels que le Japon, « l'Australie, les établissements de Frazer River, ainsi que « certaines provinces de l'Inde et de l'Afrique ouvertes « récemment au commerce.

« Il n'est donc pas probable , on le voit, que le prix des « esclaves diminue, puisque d'une part la traite des noirs « est abolie, et que, de l'autre, nous sommes à peu près

« seuls à produire le coton nécessaire au monde. Comme « nous ne récoltons ce produit que dans une région bornée « par le 30*' et le 3o^ degré de latitude, il est clair que c'est (c sur ce point que se concentreront les travailleurs afri- « cains. Ces derniers nous sont déjà envoyés en grand « nombre des États du Sud où ne se récolte pas le coton et « où, n'étant pas absolument nécessaires, ils sont loin de « valoir ce qu'ils valent ici. Le Missouri , le Kentucky, le « Tennessee, la Virginie, le Maryland, le Delaware et la « Caroline du Nord s'empressent de nous expédier leurs (c nègres à cause du haut prix qu'ils commandent dans les « régions cotonnières.

c( Cette émigration ne faiblira pas , car les fabriques mul- « tipliant leurs demandes, nous sommes obligés de multi- « plier de notre côté les plantations et de rassembler de « toutes parts des travailleurs noirs, les seuls qui puissent « cultiver nos champs de coton avec succès. Depuis deux « ans, on dirait, Ji voir les cargaisons de nègres qui nous (c arrivent de certains États à esclaves, que ceux-ci ne « peuvent guère plus renfermer d'Africains.

« L'immigration continuera tant que le coton sera en « demande, et nous venons de voir que, malgré tous nos « efforts, nous n'en fournissons pas assez au commerce. Il « arrivera donc un jour que les États que nous nommons « plus haut et qui trouvant ici h doubler et tripler le prix de « leurs nègres, nous les envoient par légions, seront de « fait, quoique appartenant au Sud, des Étals libres. On a « observé, en effet, dans les États où le travail des Africains « n'est pas rigoureusement nécessaire, que pour chaque a esclave qui meurt ou qui part il se présente deux blancs « qui sollicitent son remplacement dans la répartition du « travail.

c( La conclusion à tirer de l'état actuel des choses, c'est

« que Fesclavage n'existera un jour que nominalement dans « plusieurs États du Sud et qu'il sera borné à la région « cotonnière. Tous les efforts de nos hommes d'État ne sauce raient prévenir ce résultat. Il faut nous y résigner a d'avance, tout en opposant une énergique résistance aux « envahissements des États du Nord. »

C'est là ce que la revue américaine à laquelle j'ai emprunté l'article qui précède appelle, une solution pratique de la question de l'esclavage.

J'ai dit qu'elle était la seule solution possible à ce terrible problème : une révolution à coup de fusil. Des fous comme James Brown la tenteront, mais ils expieront sur le gibet leur dévouement. Aucun parti en masse n'osera entreprendre, en Amérique, cette propagande de sang et de feu; le Nord n'osera jamais marcher en armes contre le Sud; la question se débattra donc longtemps encore, éternellement peut-être dans les sphères de la discussion théorique, toutes les fois que les besoins de la politique l'exigeront ; mais la solution même que j'admets ne se réalisera que le jour où l'initiative de la révolution viendra de la race noire, et elle n'a de chance de se produire que quand les esclaves se trouveront agglomérés sur un seul point, dans cette région cotonnière dont parlait la revue américaine que je citais plus haut. Alors la lutte serait circonscrite à deux ou trois États à esclaves, tandis qu'aujourd'hui, quinze États, ni plus ni moins sur les trente-trois États de l'Union, sont intéressés à défendre l'institution de l'esclavage, et qu'ils ont pour cela des armes, des gibets et quinze voix unanimes dans les scrutins au service de l'ambition de tout candidat qui se fait le champion de l'esclavage.

A côté des discussions insensées auxquelles ont donné lieu en France les diverses questions qui agitent en ce moment l'Amérique, il s'est publié d'utiles et de très sages travaux. Nous citerons entre autres une Histoire de l'esclavage aux États-Unis, dans le Times et dont j'emprunte la traduction à un journal français.

Voici l'œuvre du Times :

« La guerre de la révolution laissa les États-Unis avec une lourde dette et une industrie paralysée.

« La lutte ne s'était point passée sans des explosions occasionnelles de jalousies locales; mais la pureté de Washington avait réconcilié tous les intérêts à sa suprématie. L'ouest de New-York, la Pennsylvanie et la Virginie étaient occupés par les aborigènes. Le Maine était une sorte de désert. Les plantations de l'extrême sud étaient près du bord de la mer.

« Il se divisait ainsi : États libres 1,338,600 habitants. États à esclaves 1,027,000. La dette du pays ét?it d'environ 7,300,000 livres, dont environ 1,600,000 livres portaient intérêt à 4 p. c. par an et le reste à 6 p. c. L'industrie et les productions des différentes nations du pays, quoique

n'étant pas aussi nettement distinctes qu'aujourd'hui, possédaient le germe de leur caractère actuel. M. Madison disait dans la convention pour la formation de la Constitution fédérale que « le produit du Massachusetts était le poisson, « celui de la Pennsylvanie, la farine, et celui de la Virgi- « nie, le tabac. » Durant la longue guerre, la production nationale a été entravée et il est difficile d'apprécier la condition restreinte de ce pays à cette époque. Trois millions d'hommes étaient éparpillés sur cette longue et étroite bande de territoire, réunis par les plus grossiers moyens de communication et ayant peu de connaissance personnelle de leurs productions et de leurs besoins naturels.

« Le crédit public était vicié par l'émission de papier sans valeur et s'était ruiné sous la pression de la dette. Durant la guerre, les États s'étaient unis par un instrument appelé les articles de confédération, lequel se trouva inhabile à sauver la société de la ruine ; et, une fois ruinée, à la ramener à la prospérité. Avant la fin de la guerre, les troupes mutinées s'étaient réunies en armes autour du Congrès impuissant, et lorsque la paix eut rendu l'industrie restaurée h ses marchés déserts, les navires se trouvèrent sans marchandises, les fermiers étaient surchargés de titres qui ne valaient pas le papier dont ils étaient faits, et la rébellion éclata dans plus d'un État. Pour remédier à cet état de choses, la convention fédérale se réunit à Philadelphie le 14 mai 1787, et termina son œuvre le 17 du mois de septembre suivant, en présentant à l'acceptation du peuple la Constitution actuelle.

« A cette époque l'esclavage existait dans tous les États, sauf le Massachusetts. D'autres États du Nord toutefois avaient pris des mesures pour l'abolir, et la Virginie même avait une position douteuse. Après une session de deux mois un des délégués du Sud déclara que la Virginie était, par

ses intérêts, un État du Sud. Ainsi, dès le début, pour nous servir du langage de M. Madison à la convention, « les États « étaient divisés en différents intérêts, non par leur diflFé- « rence d'étendue, mais par d'autres circonstances, dont la ce plus importante Résultait du climat, et du point de savoir ce s'ils avaient ou non des esclaves. » Les États de planteurs, les Carolines et la ÎGeorgie, qui alors dépendaient des nègres d'Afrique pour leurs cultures, étaient à la tête d'un de ces intérêts. La Virginie présidait à l'autre, et il n'y avait pas, à l'exception des intérêts compris dans la traite, le moindre sentiment en faveur de l'esclavage au nord des Carolines.

« Washington déclara que, « pour ce qui le regardait, il « ne manquerait pas de l'abolir. » Jefferson « voua à l'exé- « cration les hommes d'État « qui, permettant à une moitié des « citoyens de fouler ainsi aux pieds les droits des autres, ce transforment les uns en despotes et les autres en ennece mis. » Patrick Ilcnry « croyait qu'un temps viendrait oii ce on aurait l'occasiou d'abolir ce mal lamentable. »

ce Nous pourrions multiplier ces citations en faisant des extraits de tous ces discours et des écrits des fondateurs de la république des États du Sud. C'est un point concédé maintenant aux États-Unis qu*à la date de la formation de la Constitution actuelle, l'esclavage était considéré comme un mal déplorable, et dont il fallait se débarrasser, si c'était possible.

(c Voilà de quels hommes était composée la convention constituante. Washington était là. Sans le poids de son nom il n'est pas probable que les jalousies se fussent calmées et que les rivalités se fussent harmonisées. Franklin devait faire la motion pour sa nomination à la présidence, mais il en fut empêché par une indisposition. Pendant presque tout le reste du temps il assista aux délibérations et y prit sou-

AI^PENDICE. 5fl

vent part. Son âge avancé ne lui permettant pas de parler lui-même, ses discours étaient lus par un collègue plus jeune, M. Madison, de la Virginie, était là, incessant dans ses efforts pour consolider un gouvernement qui pût arrêter la décadence du pays ; et parmi les délégués de New-York se trouvait le jeune Hamilton, qui eut la bonne fortune, plus tard, comme premier secrétaire de la trésorerie, de rétablir le crédit financier du pays.

« Des difficultés locales se produisirent de bonne heure; elles venaient directement de l'esclavage et marquaient l'avenir des deux parties du pays. Les représentants des Carolines et de la Géorgie soutenaient qu'il n'y avait pas d'autre moyen de se procurer des travailleurs pour leurs plantations. Le sentiment général de la Convention, toutefois, était opposé à l'esclavage ; et, de tous les membres, aucun n'était plus ardent dans son opposition que M. Madison, aucun plus logique que son illustre président. Quand la Nouvelle-Angleterreifaiblissait, la Virginie restait ferme, non seulement à Philadelphie, mais aussi à New-York, où* le Congrès de la Fédération tenait sa session en même temps. En 1784, cet État avait cédé au gouvernement général le territoire qui se compose aujourd'hui des Étals d'Ohio, d'Indiana , d'Illinois , de Wisconsin et de Michigan , et M. Jefferson avait proposé en même temps que l'esclavage n'existerait jamais [dans aucun des territoires à céder à la nation.

(c La mesure ne fut pas adoptée à cause de l'absence d'un membre du New-Jersey; mais le 13 juillet 1787, tandis que la Convention constitutionnelle était en session, après que le comité eut été chargé de préparer un projet de Constitution, mais avant qu'il n'eût fait son rapport, la mesure de M. Jefferson fut appliquée au territoire du Nord-Ouest par un vote unanimeidu Congrès à New-York.

RÈPUBLIQCE AMàRICAINE, T. II. 21

St2 RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

(( Le comité chargé de préparer un projet de Constitution fit son rapport le 6 août. Après une discussion de plus d*uD mois, durant laquelle plusieurs changements importants furent introduits, en vue de fortifier le gouvernement central, la Convention termina la Constitution actuelle des États-Unis, laquelle, en limitant l'action législative sur l'esclavage dans les États-Unis à chaque État particulier, et en évitant soigneusement de prononcer le mot « esclavage , y> reconnaît l'institution dans trois de ses dispositions.

« 1« Dans l'article établissant une base de représentation sur les 3 5 de la population esclave; cette disposition était empruntée à l'ordonnance relative à la taxation, passée en avril 1783. Sous la Confédération chaque État avait un vote égal, et par conséquent aucune question de représentation ne pouvait surgir. Mais la distribution d'une taxe ne pouvait évidemment pas se faire sur la même base.

(( 11 eut été manifestement injuste d'obliger Rhode Island ou le Delaware à apporter dans les coffres de l'État une somme égale à celle des opulents États de Massachusetts et de New-York. Dans la discussion pour la fixation de la taxe nationale, la population ayant été proposée comme la seule base, le Nord, c'est à dire les États à esclaves qui avaient le plus de tendance à la liberté, demanda que les esclaves fussent comptés dans la population. 31. Adams, du Massachusetts, disait : « Pour ce qui regarde cette affaire, peu importe de quel nom vous appelez le peuple, qu'il soit libre ou esclave ; dans certains pays les pau\Tes qui travaillent sont appelés libres; dans d'autres on les appelle esclaves ; mais la différence pour l'État n*est qu'ixnagi* naire. » Le Sud, de son côté, soutenait que les esclaves sont des propriétés qui ne doivent pas payer Timpôt. Dans la formation de la nouvelle Constitution, il fut proposé que

les votes dans la Chambre basse ne compteraient pas par État, mais par député, comme dans la Chambre des communes.

ce Sans cette division du pouvoir il n'est pas probable que les grands Étals eussent consenti à s'unir avec les petits. Dès lors le caractère à donner aux esclaves acquérait de l'importance et les partis se divisèrent. Le Nord soutint que c'étaient des propriétés ; le Sud, qui se composait des plus riches habitants qui pouvaient te mieux payer l'impôt, disait que c'étaient des personnes. Ils disaient que ces esclaves étaient des producteurs de propriété et que le gouvernement étant institué seulement pour la protection de la propriété, ces producteurs devaient être représentés. M. King, du Massachusetts, finit par « consentir à céder quelque chose dans la proportion de la représentation pour la sécurité des États du Sud. » La base de taxation de 1783 fut donc adoptée pour la base de représentation de 1787, en vertu de laquelle les États du Sud, ont aujourd'hui, dans la Chambre, des représentants d'esclaves égaux en nombre à la députalion de l'État d'Ohio.

(c 2** La clause défendant de restreindre l'importation des esclaves d'Afrique avant 1808. Cette clause fut adoptée par la même combinaison entre les États de la Nouvelle-Angleterre et l'extrême Sud. Dans les Carolines et la Géorgie les riches planteurs ne vivaient que des produits d'un sol humide et pestilentiel qu'on ne pouvait cultiver qu'au prix d'un sacrifice terrible d'existences. Les navires de la Nouvelle-Angleterre fournissaient l'approvisionnement des côtes de l'Afrique. De là une sorte d'entente basée sur l'intérêt pour continuer l'existence de l'état des choses.

« 3» La clause qui pourvoie à la reddition des esclaves fugitifs. L'ordonnance de 1787, qui établissait la liberté comme loi du travail dans tout le territoire du Nord-Ouest, conte-

nait, comme condition, une disposition d*après laquelle tout individu s'échappant dans le territoire et à charge duquel mi travail ou un service pouvait être exigé dans un des États originaires, pouvait être réclamé et rendu à son ser\ice. Ce fut le germe de la disposition concernant l'extradition des esclaves fugitifs dans la nouvelle constitution. Le projet de constitution proposé par le comité le 6 août ne contenait rien de relatif aux esclaves fugitifs et il n'en fut rien dit jusqu'au 28 ou 29 de ce mois. Avant cette date, le nouvel instrument avait commencé à prendre forme et substance — une forme et une substance peu acceptables pour certains États. Un vote de deux tiers était nécessaire pour les lois de navigation. Cela pouvait frapper dans sa racine la prospérité de la Nouvelle-Angleterre. Si le Congrès avait eu le pouvoir d'abolir Tesclavage, il n'était pas douteux qu'il l'eût aboli. Le sentiment public commençait à se prononcer contre ce trafic. Le prix des esclaves dans le Sud aurait été considérablement augmenté par cette mesure; et la Nouvelle- Angleterre s'unit avec les Carolines et la Géorgie, non seulement pour mettre l'aboliticm du commerce des esclaves en dehors du pouvoir immédiat du congrès, mais aussi pour mettre dans la constitution nationale la même disposition concernant les esclaves fugitifs que le congrès de New-York avait décrétée six semaines auparavant comme faisant partie de la loi fondamentale pour le gouvernement de l'Ohio. Il ne paraît pas qu'il y eut aucune opposition à cette mesure, et, on effet, il est difficile de comprendre pourquoi un État autre que le Massachusetts s'y serait opposé. L'esclavage existait partout dans la république, excepté sur le sol vierge du Nord-Ouest. Il n'est pas aisé de voir quelle bonne raison on aurait pu donner dans ce congrès contre cette disposition. Elle ne violait aucun des préjugés du jour; elle n'étendait pas le domaine de l'esclavage; elle ne mettait pas un citoyen

nouveau en servitude, et on comprend que les propriétaires d'esclaves n'eussent pas grande sympathie pour les esclaves fugitifs. Cette mesure était la chose la plus naturelle pour une assemblée comme la convention de 1787, et elle flit adoptée à l'unanimité.

« L'examen des circonstances dans lesquelles la constitution fut adoptée fera plus aisément comprendre les phases subséquentes de l'histoire de l'esclavage. M. Webster, dans son discours sur le compromis de 1850, disait :

« Trois choses sont claires comme vérités historiques. La première c'est qu'on était convaincu que, l'importation des nègres d'Afrique cessant, l'esclavage cesserait aussi bientôt ici. La seconde c'est que, dans la mesure du pouvoir qu'avait le congrès d'empêcher Textension de l'esclavage aux États- Unis, ce pouvoir a été exercé de la manière la plus absolue et la plus large. Enfin, c'est que la convention voulait laisser l'esclavage dans les États comme elle l'avait trouvé, entièrement sous l'autorité et le contrôle des États eux-mêmes. »

a L'ascendant du parti anti-esclavagiste continua pendant les administrations du général Washington et de M^Âdams.

(( Le premier mouvement rétroactif fut l'annexion de la Louisiane par M. Jefferson en 1802. Cet acte fut regardé comme inconstitutionnel par le parti qui l'accomplit, et il ne se justifia que par l'absolue nécessité de garantir le rivage occidental et l'embouchure du Mississipi. Un des derniers actes de la session de 1806-1807 fut l'exercice du pouvoir donné par la constitution d'empêcher l'importation des esclaves après 1808. En 1794, défense avait été faite aux navires américains de faire ce trafic, excepté dans les ports des États-Unis. Ces ports mêmes allaient être fermés. Mais dans les vingt années qui s'étaient écoulées, un nouvel élément était entré dans la question et en avait changé entièrement la nature, détruisant les anciennes combinai-

326 RÉPUBLIQUE AMÉRICVINE.

sons et en formant d'autres — comme rintroduction d'un nouvel agent chimique réorganise souvent la matière physique.

« Jusqu'en l'année 1794, l'indigo et le riz étaient la production principale des États à plantation. La production plus facile du premier de ces articles dans l'Est menaçait déjà de détruire la croissance dans l'Ouest et de réduire rescla^-age à la culture du riz dans les Carolines. L'invention du genièvre de coton changea tout l'aspect des affaires, en donnant une nouvelle impukion à la production de cet article. De 300 livres, produit de 1793, un peu plus qu'une balle, l'exportation de cet article s'est élevée à 18 millions de balles en 1800. Avant cette invention la valeur annuelle de la récolte du coton aux États-Unis était d'environ o0,000 li>Tes. Si nous ne nous trompons, elle est maintenant de plus de 40 millions.

c( Tous les tableaux comparatifs de la population sont faits par périodes décennales aux Étals-Unis. Arrêtons-nous au point où nous sommes parvenus, à 1810. Durant les vingt années, deux nouveaux États à esclaves et deux nouveaux États libres avaient été ajoutés à l'Union, et la domination territoriale de l'intérêt esclavagiste s'était étendue à l'acquisition de la Louisiane. La population blanche du pays s*était augmentée d'environ 82 p. c, la population d'esclaves d'environ 70 p. c. et la population noire libre d'environ 213 p. c.

c< Cette augmentation de la population noire libre doit être attribuée à l'émancipation des esclaves dans le Nord; malgré cela, il paraît que la population esclave conservait sa proportion avec la population blanche, d'où nous concluons que la traite d'Afrique suppléait les vides faits par l'émancipation dans le Nord.

(C Cette augmentation de population n'est pas répartie d'une façon égale dans toute l'Union. Pendant la première moitié

de cette période les États de la Nouvelle-Angleterre n'augmentèrent que de 32 p. c. ; les États libres du centre de 38 p. c. ; les États à esclaves du centre de 28 p. c. et les planteurs de la côte de 56 p. c. D'où nous concluons que, tandis que la traite des nègres d'Afrique fonctionnait activement, la prospérité matérielle des États planteurs augmentait.

« La guerre fut déclarée entre les États-Unis et l'Angleterre en 1812 et laissa ses marques visibles sur les progrès de la nation. La Nouvelle-Angleterre n'a augmenté que de 12 p. c. entre 1810 et 1820; pendant le même temps les États cotonniers du Sud ont ajouté 83 p. c. à leur nombre et le jeune Nord-Ouest s'est doublé. Deux nouveaux États à esclaves et trois nouveaux États libres ont été admis dans l'Union pendant cette décade. A la fin de ces dix ans, les États du Sud, se sentant forts comme nombre et comme richesse, firent la première tentative pour légaliser l'esclavage dans le nouveau territoire qu'ils venaient d'acquérir. La lutte au sujet du Missouri commença en 1818 et dura plus de trois ans. La chambre des représentants vota souvent l'exclusion de l'esclavage du nouvel État, et chaque fois le sénat conservateur le rétablit. La lutte se termina par l'adoption de la ligne de 30** 30' comme la limite au delà de laquelle l'esclavage ne s'étendait pas. En vertu de cette loi, connue sous le nom de Compromis de Missouriy le Sud et le Nord avaient gagné chacun deux États. Durant la même période une nouvelle addition fut faite au Sud par l'achat de la Floride.

« C'est ici, croyons-nous, le moment d'ouvrir une parenthèse pour examiner la situation des territoires cotonniers des États-Unis.

« Des quinze États à esclaves, neuf seulement produisent abondamment du coton. Les autres six fournissent les esclaves qui travaillent les plantations du Sud. L'augmentation

3t8 RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

des esclaves dans les derniers États' n'est donc pas en proportion de l'augmentation dans les premiers. Ainsi, dans lea dix années qui se sont terminées en 1850 la population esclave aux États-Unis a augmenté de 28 p. c. Durant la même période la population esclave de la Virginie n'a augmenté que de 5 1/2 p. c, tandis que dans le Mississipi elle a augmenté de 57 p. c. et dans TArkansas de 135 p. c- Ceci explique pourquoi les États à esclaves du Nord doivent politiquement soutenir les États planteurs. La prohibition de la traite des nègres d'Afrique leur donne le monopole des marchés à esclaves du Sud.

« Les neuf États à coton sont divisés en trois grandes sections naturelles. La Caroline du Sud et la partie atlantique de la Géorgie forment la section orientale, la plus ancieao0« celle qui a le plus de valeur. La côte et les îles qui abondent le long de la côte produisent le coton de Sea-Island. Uu large espace de déserts et de marécages les sépare des hautes terres.

(( La Louisiane, TArkansas et le Texas forment un district à l'ouest du Mississipi. Le sol du premier État est principaler ment livré h la culture du sucre; dans les autres la culture du coton est récente et bornée au pays qui a des débouchés dans le Mississipi (sauf le Ransas). La capacité de cet immense pays est presque illimitée. Les terres sont ridies et produisent d'abondantes moissons. Elles contiennent plus de 300 millions d'acres, dont moins de S millions sont en culture et traversés par des rivières navigables.

(( L'Alabama, le Mississipi, la partie septentrionale de la Floride et la partie sud du Tennessee constituent la troisième section et fournissent plus de la moitié de la production totale des États-Unis. Le sol est varié, mais riche partout. Les sombres vallées entre les montagnes sablonneuses du Nord, les prairies du centre et les basses terres près du

Mississipi contribuent également à la production commune.

« Quand le compromis du Missouri a eu lieu, cette riche contrée tout entière était occupée par les aborigènes. Maintenant ils sont tous refoulés à Touest du Mississipi et leurs terres fournissent aux besoins de l'homme civilisé. Si l'Indien a eu à souffrir du fait des hommes blancs, il a aussi été récompensé au décuple. Notre littérature a transformé sa nature et immortalisé la transformation ; nous avons prêté à ses traits allongés des contours de beauté, nous avons fait de son obstination une fierté virile, de sa trahison une prudence militaire, de sa ruse un art stratégique; nous avons oublié sa férocité sanguinaire dans la contemplation de son stoïcisme en face de la mort.

« Mais nous n'avons pas encore, dans nos caprices de sentiment les plus exagérés, regretté qu'il ait été éloigné des contrées les plus fertiles du globe pour donner place au planteur de coton.

« Durant l'administration de M. John Quincy Adams, des difQcultés se sont élevées entre les blancs et les Indiens, par suite de l'asile donné par ceux-ci à des esclaves fugitifs. Des mesures commencées par lui et achevées par son successeur ont amené leur départ pour l'ouest du Mississipi.

« En 1830, nous trouvons un État à esclaves de plus qu'en 1820 — le Missouri. La libre émigration de New- York et de Pennsylvanie avait aussi commencé à se porter vers le Michigan, et l'émigration esclave dans la Floride et l'Arkansas. Un mouvement peu sensible avait aussi commencé vers le Texas. A l'époque du compromis du Missouri, le Mexique avait émancipé ses esclaves, mais le Texas était tellement éloigné du gouvernement central que l'importation des esclaves des États voisins ne pouvait pas être empêchée.

De celte façon Tesclavage trouva là un asile illégal. Son augmentation dans la république américaine à cette époque était plus grande que ne l'indique le nombre des nouveaux États à esclaves. Nulle mesure fédérale ne lui avait donné une impulsion si rapide que l'émigration des Indiens vers l'ouest du 3Iississipi. La population de l'Alabama s'accrut de 136 p. c. de 1820 à 1830, et les États du Sud-Ouest à cette époque produisaient une moisson plus abondante que les États atlantiques. Non seulement ils avaient l'avantage pour la quantité, mais encore pour le coût de la production. La même somme de travail dépensée dans les terres fertiles produisait un résultatmoyen de 2,000 livres, tandis que les terres de la Caroline n'en donnaient que 900. Ainsi, toute la production du pays, qui, en 1816, s'élevait seulement à 100 millions de livres, atteignait, en 1831, 300 millions. La demande de coton était telle que le prix ne s'en est pas sensiblement réduit. Le prix moyen pour les 10 ans (sauf 1825) était de 11 à 12 cents. Les perfectionnements mécaniques et la concur^ rence dans les marchés ont diminué le prix des marchandises, sans réduire le prix de la matière première.

(c Pendant les dix années suivantes, l'Arkansas a été admis comme État à esclaves et le Michigan comme État libre. Le mouvement pour l'indépendance du Texas commença vo^ cette époque. Sous l'administration de 3L Taylor, des mesures furent prises pour l'annexer aux États-Unis, sous le prétexte avoué qu'il était nécessaire d'en empêcher l'émancipation. Son annexion fut complétée par M. Polk, et amena la guerre du Mexique, dans laquelle le général Taylor conquit les lauriers qui lui gagnèrent la succession de M. Polk. Par cette annexion l'Union acquit un nouvel État à esclaves avec le droit d*en faire quatre autres du territoire quand il serait rempli. L'Iowa et le Wisconsin furent tous deux admis dans les États libres à cette époque. L'annexion du Texas avait

pour but de contrebalancer tout futur accroissement du Nord de ce côté.

« Le traité de Guadalupe Hidalgo termina la guerre mexicaine, par la cession de la Californie et du Nouveau-Mexique aux États-Unis , et la lutte pour la possession de ces territoires commença immédiatement. Dans l'élection présidentielle de 1848 une grande partie des démocrates du Nord et des whigs se séparèrent de leurs partis respectifs et s'unirent sur la base de la non extension de l'esclavage qu'ils cherchèrent à atteindre en faisant du proviso de M. Jefferson la loi fondamentale du nouveau territoire ; et quoiqu'ils ne fussent pas assez forts pour jeter un vote dans le collège électoral, ils réussirent à mettre l'administration du général Taylor en minorité dans le Congrès. Le parti, connu sous le nom de Free Soil party, étant organisé dans tous les États du Nord et dans le grand État de New- York, il ajouta son vote à celui du parti démocrate régulier.

a D'un autre côté, l'émigration européenne, qui commençait en 1846 à se faire sur une grande échelle, commençait aussi à ajouter une force sensible à la somme du travail libre du Nord. En dépit de l'annexion et de la loi sur la représentation des esclaves, le Sud perdait du terrain. A la formation de la constitution, il avait 46 p. c. à la Chambre des représentants; en 1810, 43 p. c; en 1830, 41 p. c, et en 1880, 39 p. c. Le travail libre en gagnait au contraire.

<c Nous employons les termes travail libre et travail esclave parce que les économistes les emploient, mais ils ne sont pas strictement exacts. L'esclavage n'est pas le travail dans le sens économique ; c'est plutôt une des opérations du travail. Comme la bête de somme va au râtelier de son maître pour être nourrie aux frais du maître, l'esclave de plantation habite une cabine qu'il ne pourra jamais posséder pour se nourrir des aliments qui lui sont fournis par un autre. Le

travailleur libre du Nord, au contraire, est le pilier de Téditice politique. Élevé et instruit dans les écoles communes du pays, où il peut faire instruire de même ses enGants, il a des intérêts dans la société dont il fait partie ; il ne voit pas d'état social auquel il ne puisse atteindre s'il y a des titres; et avec la certitude d'être toujours employé avec de forts gages, l'usage de son bras droit est le tra\'ail dans son sens légitime, le travail souvent dirigé par un autre, mais toujours selon la volonté du travailleur. Cest là le travail qui élève une société, qui la rend saine et vigoureuse, qui l'attache à ses libres institutions et qui augmente sa prospérité matérielle.

« L'administration du général Taylor vint au pouvoir sous l'empire d*un pareil sentiment, et termina son existence agitée au bout de 16 mois par la mort de son chef. Sans être tout à fait du Nord , elle n était pas absolument du Sud. Le plan du gouvernement pour régler les difiQcultés entre les sections aurait fait des États libres de la Californie et du Nouveau-Mexique, et arrêté ainsi l'extension de Tesch-

« Ce projet fut entravé par le Sud uni et par les : présidemiels du général Taylor dans le Nord. Si le général Taylor avait vécu, et que son plan eût été mis à exécudcm, les limites de l'esclavage auraient été définitivement réglées et les propriétaires d'esclaves, au lieu de s*épuiser dans les convulsions périodiques de l'Union, se seraient appliqués sérieusement à développer le riche pays en leur possessicm. Le successeur du général Taylor bouleversa sa politique; le compromis de 1850 devint loi; le général Pierce fut nommé pour le soutenir: et il en est résulté le rappel du compromis du Missouri, l'acie du Kansas-Xebraska, la décision de Dred Scott, et la rt»bellion de 1860.

u Le Nord s'efforça de s'unir en 1856 pour résister à ees

APPENDICE. SSZ

mesures, mais n'y put réussir. M. Buchanan fut élu par le vote uni du Sud et des grands États frontières de Pennsylvanie, d'Indiana et dlllinois. En 1860, le verdict a été renversé. Le grand parti démocratique était lui-même divisé. Une portion, sous la direction de M. Douglas, maintenait que le Congrès n'avait pas le droit de légiférer pour les territoires, mais que chaque territoire était souverain chez lui. L'autre portion, dirigée par M. Breckenridge, soutenait qu'en vertu de la constitution , le droit est garanti à tout citoyen des États-Unis de se transporter dans un territoire quelconque avec toutes ses propriétés reconnues telles dans l'État d'où il émigré. Le vieux parti whig a entièrement disparu dans les États du Nord, et le parti républicain qui avait pour idée principale la liberté des territoires a choisi son président par un vote presque unanime des États libres. Trois des sept votes du New-Jersey se sont seuls prononcés contre lui. En conséquence, les États planteurs du Sud travaillent avec une unanimité sans exemple à opérer le démembrement de la confédération , et il n'est pas douteux aujourd'hui que, avant l'expiration du terme de M. Buchanan, les États-Unis de l'Amérique du Nord compteront — sur le papier du moins — plusieurs États à esclaves de moins qu'à présent.

a Au lieu de l'extinction de l'esclavage, prédite en 1787, c'est l'esclavage qui menace aujourd'hui de détruire la fédération. Il existe dans 15 des 33 États de l'Union, envoie 30 sénateurs et 88 représentants au Congrès, et a eu depuis le commencement du siècle le contrôle sur le gouvernement fédéral. Tous les territoires des États-Unis sont ouverts à son extension.

« Nous en avons indiqué le commencement et suivi les progrès. Nous avons vu la culture du coton élever sa production depuis 1 million de livres, en 1790, jusqu'à

4,600,000 balles de 400 livres chacune en 1859. Il faut en m:^ conclure que cette plante, qui fournit du pain et des vête- — ' ments à tant d*hommes et de femmes libres, qui produit des ^ millions à la Grande-Bretagne, et permet de réduire les ^ impôts sur les nécessités de la vie, qui règle les échanges ^ entre les deux plus grands pays de commerce du monde, qui donne de remploi à plus de travailleurs libres que toute ^ autre production végétale — que cette plante, disons-nous, a perpétué l'esclavage africain.

« Il semble difficile d'exagérer l'influence de la culture du coton. En tant qu'elle a formé un élément du coounerce étranger des États-Unis, elle a apporté la richesse à la nation. Le même rôle, avec le travail libre, aurait-il produit de plus grandes récoltes et de plus grands revenus? Ce n'est pas une question à examiner ici. Et pourtant nous croyons que la valeur relative de celte culture a été exagérée. Les importations de coton des États-Unis ont aug- --.. mente énormément depuis 1790; mais un examen de la^^ statistique intérieure prouve que les autres productions onl^^^ augmenté dans la même proportion. Depuis que les États .^^. Unis ont commencé à produire de l'or pour l'exportation, I^ ^ coton ne représente plus, à plusieurs millions près, la moitin^^^ des exportations du pays. Il faut observer aussi que poi^^^ maintenir celte relation dans le commerce, les productiort^5 du Sud ont été stimulées par la loi de la manière que no^^js avons indiquée, tandis que le travail libre n'a été aidé q ^^e par son accroissement naturel, et par l'immigration euK*opéenne, tandis qu il a été retardé par des fluctuations dans k politique financière. Ce stimulant donné à la production du Sud a, en élevant le salaire des laboureurs, depuis 50O à 600 dollars jusqu'à 1,200 à 1,500 dollars, opéré en dernier ressort à rencontre de son but.

(c L'influence stimulante des produits du travail esclave sur

les autres branches de Tindustrie américaine a été plus exagérée encore par les économistes. Nous avons déjà indiqué la proportion entre le coton et les autres exportations. Ce produit joue un rôle encore moins important dans le progrès des intérêts de la navigation nationale. Or, le désir de sauver l'intérêt maritime à son déclin a contribué plus que toute autre circonstance à former TUnion. En 1787, 100 navires anglais portaient en Europe la récolte des Carolines, tandis que les navires du Nord pourrissaient faute d'emploi. Pour les faire employer il fallait, disait-on, une loi sur la navigation nationale. Or, nul acte de ce genre n'a été passé par le gouvernement fédéral jusqu'en 1817. Des circonstances européennes le rendirent inutile, et il est probable que le commerce américain aurait vécu et fleuri même sous l'ancienne Confédération. Quand M. Jay vint à Londres en 1793 pour négocier le traité de commerce qui porte son nom en Amérique, il fut chargé par le général Washington d'obtenir l'abrogation des lois anglaises de navigation en faveur des quilles américaines. Inutile de dire qu'il échoua; mais la situation de l'Europe pendant les vingt années qui suivirent ôta toute gravité à cet échec. « Jusqu'en 1812, les États-Unis restèrent un pays neutre au milieu du monde entier en armes. Ce ne fut que lorsque la paix fut rétablie que l'Europe songea à user de représailles en matière de lois de navigation. Son tonnage s'élevait à 1,300,000 tonnes, dont les 2/3 environ étaient engagés dans le commerce étranger. En 1842, il ne s'élevait qu'à 2 millions de tonnes. Le grand accroissement est venu depuis, et doit être principalement attribué à l'augmentation du travail libre du pays, causée par l'immigration et par la production de l'or. C'est la période pendant laquelle la libre industrie du pays a pris son plus vaste essor et pendant laquelle la consommation des produits étrangers s'est le

plus accrue. La culture du coton n'a nullement suivi cette proportion croissante ; et la quantité des exportations de coton a diminué, comme nous l'avons vu.

« Cette prospérité matérielle ne doit pas du tout être mise sur le compte de l'esclavage d'Afrique; 300,000 maîtres régissent 3,S00,000 esclaves dans le Sud ; 18,000,000 d*h<HDmes libres habitent le Nord, y produisant la richesse pir leur travail. Ce sont eux qui consomment les produits d'Europe.

« Nous n'avons pas le moyen de suivre les importations d'Europe, depuis New- York, dans tout le pays, mais nous prétendons que les livres des marchands constatent que les États libres sont les principaux consommateurs des manufactures d'York et de Lancastre. Depuis 15 ans, plus de 3 millions d'Irlandais et d'Allemands ont été ajoutés à ces sections. Les premiers sont venus sans rien, les autres avec de l'argent seulement. Un travail suffisant leur donne bientôt de l'argent en abondance; des objets inconnus à leurs habitudes ou h leurs besoins en Europe deviennent de nécessité dans leur condition nouvelle, et leurs besoins ont augmenté le commerce extérieur des Étals-Unis plus que tout le stimulant résultant d'une augmentation des produits du travail esclave.

« L'Union américaine doit son agrandissement territorial à l'esclavage, et sa force commerciale à la liberté. Les deux systèmes de travail diffèrent autant que leur production. Le travailleur grossier, animal, du Sud, travaille comme une machine, sans volonté h lui; il sème, il sarcle, il moissonne, il entasse, emballe pour le marché un produit végétal important. Mais tout cela ne se fait pas sans le concours des hommes libres. Le ciel fournit un sol riche, un climat fécondant, un soleil et des pluies opportuns. Tout autre secours au travail, sauf la main-d'œuvre agricole» est

fourni par les hommes libres. Les instruments agricoles viennent de leurs fabriques, et la machine qui nettoie le coton récolté et lui donne sa valeur a été inventée et se manufacture dans le Nord. C'est l'intelligence de l'homme libre qui construit le navire destiné au transport du coton jusqu'au lieu de consommation manufacturière, qui construit les chemins de fer et les métiers. Quelle somme d'intelligence ne faut-il pas pour transformer le coton en produit fabriqué? L'esclave qui n'a rien à lui, pas même sa vie, ne fournit que la matière brute.

« Ces deux systèmes de travail, si différents, l'un mort, l'autre plein de vie, peuvent-ils continuer longtemps à fonctionner côte à côte? C'est là un problème que les États-Unis sont en train de résoudre. »

KÉPLBLIQUE AMÉRICAINE, T II

Le Journal des Débats est de tous les journaux de Paris celui qui a résumé, dans les termes les plus précis et les plus substantiels, la situation actuelle de rAmérique. Je reproduis ici cet article avec le plus grand plaisir, eu Tattribuant, sauf indiscrétion, à un homme qui a jugé les États- Unis avec une grande impartialité; j'ai nommé M. Michel Chevalier, bien que sa signature ne soit pas au bas de cet article :

ce Les nouvelles des États-Unis, dit le Journal des Débats, deviennent chaque jour moins satisfaisantes. Dès les premières manifestations qui suivirent, dans le Sud, rélection de M. Lincoln à la présidence, nous avons présenté comme très probable la séparation d'un certain nombre d'États à esclaves, mais nous exprimions l'espoir que si l'Union était rompue, le mal serait extrêmement cantonné; il semblait alors qu'on pût compter que la séparation se bornerait à enlever au grand corps de la Confédération américaine l'espace relativement petit qui en forme l'encoignure au sud-est. En un mot, on pouvait penser que l'esprit séparatiste, s'il l'emportait définitivement, retrancherait de ce bel édifice politique quatre États seulement : la Caroline du Sud , la

Géorgie, rxUabama et la Floride. Sans dire que ce groupe soit inutile au reste des États, on peut considérer qu'il y est médiocrement nécessaire, et qu'il peut s'en démembrer sans entraîner beaucoup d'inconvénients. Il occupe une situation géographique assez excentrique, et du fait de sa séparation aucune des grandes communications ne serait interrompue, de manière h ne pouvoir être aisément renouée.

« Mais on a lieu de considérer maintenant les tendances séparatistes comme répandues sur un plus grand espace. L'idée était accréditée depuis longtemps déjà au midi, parmi les hommes d'État de la Caroline du Sud principalement, (ju'il fallait en venir à sortir de l'Union, que c'était le meilleur parti h prendre pour les intérêts du Sud. Cette opinion avait fait son chemin, à l'état latent pour ainsi dire, parmi les têtes pensantes des États où le coton, le riz et le sucre sont les cultures dominantes. Il paraît qu'en ce moment elle y éclate de toutes parts ; tous les vieux griefs que les États du Midi avaient contre ceux du Nord se sont réveillés. On ne reproche pas seulement au Nord le programme dont la dernière élection présidentielle a assuré le triomphe, et qui était en soi passablement inoffensif. Il s'agissait en effet d'interdire l'esclavage dans des régions qui ne le comportent guère, c'est h dire dans le? territoires établis ou à établir dans une zone tempérée éminemment propre aux mêmes productions qui font la fortune des États du Nord. L'intérêt que peut avoir le Sud à transporter l'esclavage dans de pareilles contrées n'est réellement pas sérieux. Le plan auquel paraissent ralliés aujourd'hui la plupart des hommes d'État du Sud a bien une autre portée.

« Ils se plaignaient de longue date de ce que leur association intime avec le Nord leur imposait une législation commerciale protectioniste qui les obligeait à se pourvoir dans les manufactures du Nord d'une multitude d'articles qu'ils

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auraient trouvés à meilleur marché daiis les fabriques de l'Europe. On se rappelle que la t^ntative de scission de la Caroline du Sud, en 1832, avait pour motif le tarif ulUv protecteur des douanes fédérales. Cette même idée reparaît aujourd'hui avec une grande force.

(c Depuis un assez grand nombre d'années, les Ëtats du Sud, effrayés de tout ce que gagnait sur eux le Nord, en population et en étendue, avaient voulu rétablir l'équilibre en leur faveur par le moyen des conquêtes qu'ils auraieai faites sur l'Amérique espagnole, continentale ou insulaire, dans des contrées où ils auraient pu transporter rescla\'a(e avec eux. C'est ainsi qu'ils s'étaient emparés de là vaste i^ovince du Texas, et qu'ils avaient affiché la prétention de àémexnbrer pièce à pièce y selon la prédiction de JefEérson, la république mexicaine, qui par son anarchie chronique, ne se prête que trop aux projets de ses ennemis. En même temps ils favorisaient des coups de main sur l'île de Cuba qu'ils eussent divisée en deux ou trois Ëtats à esclaves; ils fournissaient patiemment des fonds aux aventuriers qui risquaient leur vie dans cette entreprise. Il est aussi de notoriété publique qu'ils encourageaient le flibustier Walker dans ses campagnes de rAmérique centrale. Mais tous ces essais ou n'avaient qu'un succès médiocre, ou même se tournaient contre les projets du Sud, lorsqu'ils n'échouaieat pas misérablement. Les guerres contre le Mexique, dans lesquelles les hommes d'État du Sud avaient précipité la fédération, avaient été glorieuses; elles avaient conduit le drapeau américain de victoire en victoire jusque sur les tours de la cathédrale de Mexico, et avaient déterminé la cession d'une grande province, admirablement située et du plus bel avenir : la Californie. Mais la Californie, une fois peuplée et en mesure d'entrer dans l'Union à litre d'État, avait répudié l'esclavage et ajouté ainsi à la puissance des

États du Nord contre le Sud. Toutes les tentatives contre Cuba avaient avorté. Malgré l'argent qu'on y avait prodigué, malgré les intelligences nombreuses qu'on s'était flatté de s'être ménagées dans le pays, il avait suflfi d'efiforts presque insignifiants de la part des gouverneurs espagnols pour y maintenir l'autorité de la mère-patrie. Dans l'Amérique centrale, Walker, avec toute son énergie, n'avait réussi, par les cruautés et les dévastations qui faisaient partie de son système d'invasion, qu'à ranimer le patriotisme engourdi des Hispano-Américains. L'opinion amollie dans les États du Nord s'était à la fin piquée d'honneur contre ces expéditions qui insultaient au droit des nations, et qui faisaient regarder par toute l'Europe, l'Union américaine comme solidaire de condottieri sans foi ni loi. Le président des États-Unis, cédant de plus en plus à l'opinion du N^ord et à celle de l'Europe, donnait des ordres contre les armements de ces chefs de bande qui allaient attaquer audacieusement des pays avec lesquels l'Union était en pleine amitié. Par cela même la force publique de l'Union était érigée en obstacle contre les projets et les espérances du Sud.

« Un autre grief des États du Sud récemment révélé au grand jour, c'est que depuis longtemps la pudeur publique avait déterminé le gouvernement fédéral à faire des lois sévères contre la traite des noirs. Les États du Sud n'étaient cependant pas privés des moyens d'importer des esclaves africains. Les États situés dans la zone intermédiaire, tels que la Virginie, le Maryland, le Delawarre et le Kentucky, s'étaient chargés de les en approvisionner. Ce groupe particulier d'État s'était fait éleveur de nègres, comme dans la Normandie on est éleveur de bœufs et dans le Berri de moutons, et il exportait en masse ses produits humains dans la région plus voisine du soleil, où se déploient les plantations de riz, de coton et de sucre. Mais les esclaves ainsi

-obtenus ne laissent pas de coûter fort cher, et ce serait une bonne fortune pour les planteurs du Sud s*ils pouvaient recouvrer la faculté de faire ouvertement des importations directes de bûches d'éhbie de la côte d'Afrique, ainsi que cela se pratique, mais clandestinement, à l'tle de Cuba, par la connivence coupable des autorités espagnoles. Or, si l'Union est maintenue, il y a lieu de prévoir que la traite sera de plus en plus rigoureusement réprimée.

« Le jour où le Sud serait séparé du Nord, il aurait ses coudées franches : il pourrait non seulement tolérer, mais encourager sans détour et assister de ses régiments des expéditions dirigées d'un côté sur le Mexique et l'Amérique centrale, de l'autre sur cette île, reine des Antilles, où l'Espagne s'obstine, au mépris de ses intérêts bien compris comme de son honneur, à maintenir l'esclavage et à permettre la traite. Il n'y a guère lieu de douter que lorsque la république du Sud, détachée de l'Union américaine, voudrait s'annexer le Mexique, l'Amérique centrale et Cuba, elle y réussirait presque infailliblement. Elle trouverait d'intrépides auxiliaires dans les volontaires de la vallée du Mîssissipi, hommes énergiques, entreprenants, qu'aucune difficulté n'étonne, qu'aucun obstacle n'arrête. Seules les deux grandes nations de l'Europe occidentale, la France et l'Angleterre, pourraient barrer l'exécution de ce plan qui est grandiose quoiqu'il blesse profondément l'équité et la morale; mais les planteurs du Sud se flattent d'obtenir la neutralité de ces deux grandes puissances, à cause de l'intérêt qu'ont cellesci à assurer leur provision de coton de l'Amérique du Nord, et aussi à cause des débouchés nouveaux que trouveraient leurs manufactures dans la république des États à esclaves, après qu'elle se serait constituée à part.

« Une fois maîtres du Mexique, de l'Amérique centrale et de Cuba, c'est à dire d'une surface cinq ou six fois grande

comme la France et située dans des régions privilégiées par leur fertilité, on y proclamerait Tesclavage comme la pierre angulaire de la société, et, pour les peupler rapidement et économiquement, on rétablirait ouvertement la traite. Il est convenu dans le Sud qu'elle fait le bonheur des noirs en même temps que la prospérité des blancs.

« Tel est le programme qui paraît avoir séduit le plus grand nombre des imaginations dans les États du Sud, et qui chaque jour, selon ce qu'assurent les correspondances, y fait de nouveaux et ardents prosélytes. Ce n'est pas à des lecteurs européens qu'il est nécessaire de démontrer tout ce qu'il a de décevant. Un système qui est fondé sur l'abaissement le plus dégradant d'un nombre toujours croissant de millions de créatures humaines porte en soi-même un vice radical, et les combinaisons les plus brillantes sous lesquelles une imagination pervertie peut parvenir à le représenter ne sont qu'un mirage perfide. Ce magnifique plan, en supposant qu'il fût d'abord couronné de succès, ce qui en effet est probable , finirait par s'abîmer dans les atrocités d'une guerre servile : ce seraient les horreurs de Saint- Domingue révolté, centuplées que les États du Sud auraient préparées pour leurs descendants. »

Cet ouvrage aura vu le jour avant que la question américaine soit tranchée vraisemblablement.

Quel que soit le dénouement qui vsorte de cette querelle, si l'Union résiste à cette dangereuse épreuve, nous nous réjouirons moins de voir triompher nos espérances que de voir se perpétuer un peuple dont nous aimons les institutions; si, au contraire, la séparation s'opère, je conserverai la conscience d'avoir écrit un livre où seront consignés les plus grands succès de la démocratie.

Au pis aller, que cette séparation s'opère; au Nord comme

au Sud, dans les deux républiques divorcées, le même amour

• pour la liberté politique, le même esprit d'égalité, les mêmes

sentiments qui auront fait pendant trois quarts d'un siècle

leur force commune, subsisteront dans l'une et dans l'autre.

Cette séparation ne se fera pas, sans scrupule et sans regrets. Nous en voulons pour preuve le passage suivant d'un article de Y Abeille de la Nouvelle-Orléans :

« La séparation isolée , en sij||)posant que tout se passe pour le mieux et pacifiquement et que le gouvernement fédéral renonce à toute idée de coercition, laisse aux ennemis du Sud la plus belle part et tous les avantages de la position.

Ainsi on nous dit que tous les ofiBciers de Tarmée de terre et de mer de la Caroline du Sud vont donner leurs démissions et rentrer dans leur État natal. Mais alors le gouvernement fédéral va rester en possession de tous les navires de la marine nationale; un État qui se retirerait isolément de rUnion n'aurait ni l'autorité ni le pouvoir d'en réclamer une part. Ainsi M. Lincoln et son congrès, devenu aux trois quarts républicain par la retraite d'une partie des hommes du Sud, resteraient en possession de Washington, la capitale et le siège de l'ancien gouvernement, des archives, du drapeau, du privilège des anciennes relations et peut-être du monopole du nom américain.

« Nous serions nous autres simplement des Caroliniens ou des Louisianais en quête d'une forme nouvelle de gouvernement, sans histoire et sans précédents, avec un drapeau nouveau et un nom à établir. Sans doute on dira qu'il se formera une confédération nouvelle , que nous réclamerons la meilleure part des faits historiques et des gloires de l'Union américaine, et que le Sud, par la valeur et le génie de ses fils, saura reconquérir tout ce qu'il aura perdu. Cela se peut, mais à quoi bon perdre même un seul moment la possession de tous ces avantages , s'il y a un moyen de les conserver? La maison est bien construite, solide, comfortable; — au lieu d'en sortir, chassons-en l'ennemi. »

Cet aveu est un grand pas vers le maintien de l'Union.

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