‹ La République américaine (volume 2)Chapitre 14 sur 22 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

DE L'ÉTAT INTELLECTUEL ET MORAL DES ËTATS-llIS.

Les États-Unis doivent leur développement politique à la diffusion de renseignement et des lumières. — Opinion de Jefferson à cet égard. — Nécessité d'une éducation publique conforme aux besoins d'une époque. — Les gouvernements absolus sont ennemis de l'éducation.

n est juste autant qu'exact d'attribuer une grande part du développement politique des États-Unis à l'immense répartition de l'instruction dans ce pays.

Ce n'est pas seulement au point de vue de la situation actuelle de l'Union américaine que les bienfaits de l'instruction doivent être considérés comme une des causes les plus sérieuses de la prospérité exceptionnelle de cette nation. L'enseignement y a été répandu de tout temps à flots, et a exercé une influence considérable sur le caractère des premiers* colons : influence dont le passé de ces pays est en droit de se glorifier.

Je ne saurais résister au plaisir instructif pour mes lecteurs, de transcrire ici les principaux passages de la remar-

quable lettre adressée par Jefferson à M. Wylhe et datée de Paris le 13 août 1786 :

« Les journaux européens, » écrit-il, « ont annoncé que « l'assemblée (le Virginie s'occupait de la révision du code « de ses lois. Cette nouvelle, et quelques autres du même « genre, ont contribué à convaincre les peuples de ceconli- « nent de la fausseté de tout ce que les journaux anglais « publiaient journellement de l'anarchie qui nous travaille; « on a généralement compris que pour entreprendre un « semblable travail , il faut qu'une nation jouisse tfone « tranquillité parfaite. Notre acte en faveur de la liberté « religieuse a été accueilli avec les plus vifs applaudisse- « ments. Les ambassadeurs et ministres des diverses nations a de l'Europe, accrédités près de cette cour , m'en ont « demandé des copies, pour les envoyer h leurs souverains, « et on l'imprime tout au long dans plusieurs ouvrages « actuellement sous presse; entr'autres dans la nouvelle « Encyclopédie. Je pense que cet exemple produira un très « grand bien, même dans ces contrées où Tignorance, h « superstition, la pauvreté, l'oppression du corps et de « l'esprit, sous toutes les formes dont elle est susceptible, ce pèsent si fortement sur la masse du peuple qu'il nesl « guère permis d'espérer de l'en voir déli\Tée. Si tous les <( souverains de l'Europe entreprenaient d'émanciper leurs (c sujets de l'ignorance et des préjugés qui les dominent « aujourd'hui, et s'ils y apportaient le même zèle qu'ils en « montrent actuellement dans un but contraire, un millier <c d'années ne suffiraient pas, pour les élever au degré oii « sont actuellement parvenus tous ceux d'entre nos conci- « toyens qui ne sortent pas de la classe commune. Nos « gouvernements ne seraient pas si franchement soumis au « contrôle du sens commun du peuple, s'ils n'avaient pas « été séparés de la tige maternelle, et préservés de la

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« contagion, soit du peuple dont nous sommes issus, soit « des autres peuples de l'Europe, par l'interposition d'un ce aussi vaste océan.

« Pour comprendre ce que vaut cet avantage, il faut savoir « ce qu'il en coûte ici pour en être privé; je crois que dans ce notre nouveau code, le bill le plus important est sans ce comparaison, celui qui a pour objet de répandre l'instruccc tion dans le peuple ; on ne peut imaginer de base plus ce sûre pour fonder le bonheur et la liberté.

ce Si quelqu'un regardait les rois, les nobles ou les préce très comme de fidèles gardiens de la félicité publique, ce envoyez-le ici (Paris), c'est la meilleure école de l'univers ee pour le guérir de cette folie. Il verra de ses propres yeux ce que ces classes d'hommes forment une ligue odieuse ce contre le bonheur de la masse de la nation. La toute puisée sance de cette alliance ne peut être démontrée nulle part ce mieux que dans cette contrée, où, en dépit du meilleur ce sol qui existe sur la terre, du plus beau climat qui soit ce sous le ciel, le peuple du caractère le plus bienveillant, le ce plus doux et le plus aimable dont la forme humaine soit ce susceptible, entouré, comme je le disais, de tant de bience faits de la nature, se voit chargé de misère de toute espèce ce par les rois, les prêtres et les nobles, et par eux seuls.

ce Prêchez, mon cher ami, une croisade contre l'ignorance; ce établissez et améliorez la loi qui a pour objet l'éducation ce des classes les moins fortunées. Montrez à nos conciee toyens que le peuple seul peut nous protéger contre de ce pareils fléaux, et que la taxe qu'ils paieront pour cette ce défense ne sera pas la millième partie de ce qu'il faudra ce payer aux rois, aux prêtres et aux nobles, si nous laissons ce le peuple dans l'ignorance.

ce Je crois que l'oppression est moins grande en Anglece terre qu'ici. Mais il ne faut pas une grande perspicacité

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« pour s'apercevoir, quand on y séjourne, combien il y a ce dans les dispositions nationales de fondements préparés (( pour rétablissement du despotisme. La noblesse, li ce richesse et la pompe sont pour les Anglais des objets ce d'admiration. Ils sont loin d'avoir cette liberté d'esprit ce que nous leur supposons en Amérique. Leurs savants ce sont en moindre nombre, moins instruits et infiniment ce moins dégagés de préjugés que ceux de ce pays. »

Nous ne citerons le dernier paragraphe de cette lettre de Jeiferson qu'à titre de rapprochement historique curieux.

ce Un événement se prépare, » dit-il, ce qui, dans l'ordre ce des choses, décidera probablement du destin de l'Anglece terre. Il n'est plus douteux que le port de Cherbourg ce s'achèvera ; qu'il sera on ne peut plus sûr et capable de ce contenir toute la marine de France. Or, la seule chose ce qui ait manqué jusqu'ici à la nation française pour envahir ce la Grande-Bretagne, c'est une force navale convenablece ment stationnée pour protéger les transports. Ce changece ment de situation doit obliger les Anglais à entretenir ce une grande armée permanente, et il n'y a pas de roi qui, « avec une force suffisante, ne soit toujours disposé à se (c rendre absolu. »

La lettre de Jefferson que je viens de citer a pour texte : Ij instruction du peuple est la seule base solide d'un gouvernement libre, Jefferson avait raison de le dire.

Les États voués à la forme démocratique, y aspirant ou persistant à y demeurer, doivent donc avant tout se demander si les générations passées, présentes et futures ont été préparées au rôle difTicile qui leur est réservé ; si elles ont été façonnées moralement à raccomplissement de devoirs pénibles quelquefois, et dont l'exacte intelligence échappe aux hommes, quand les passions primitives et les entraînements grossiers n'ont pas été préalablement domptés.

La nécessité d'une éducation spéciale et analogue aux besoins d'un siècle et au tempérament d'une société, est chose tellement évidente que l'assemblée législative de France en 1792, songea à rendre une. loi qui prescrivit de donner une éducation constitutionnelle au jeune dauphin.

Au 10 août, Vergniaux proposa de nommer un gouverneur au dauphin, et plus tard lorsqu'il eut à réfuter les insidieuses calomnies de Robespierre, il dit « que dans le cas où la royauté eût été maintenue, une bonne éducation donnée au jeune prince eût sauvé l'avenir de la France. »

L'enseignement dans un État a besoin d'être un, au moins quant à la base; et si, comme dit Voltaire, « il faut que <c chacun apprenne de bonne heure tout ce qui peut le fôire (c réussir dans la profession à laquelle il est destiné, » il n'est pas moins exact de dire qu'il est certains points sur lesquels tous les individus ont besoin d'être également instruits. Une société doit avant tout voir, dans la jeunesse, des citoyens dont elle est en droit de réclamer un jour une part de service.

Un fait atteste l'importance que les anciens attachaient à l'éducation des peuples ; c'est celui-ci : Lacédémone sommée de livrer à ses ennemis trois cents enfants en otage, répondit qu'elle préférait remettre entre leurs mains trois cents hommes faits, par la raison que l'éducation de Sparte ne manquerait pas à ceux-ci, et que les autres en seraient dépourvus.

Aujourd'hui les gouvernements ne se montreraient pas aussi scrupuleux sur ce point. Disons pour leur excuse que nous n'avons pas autant à craindre que nos enfants soient exposés à sucer chez les nations étrangères la haine de la patrie.

L'éducation moderne est moins exclusive et moins préservatrice qu'à Lacédémone. Quoi qu'il en soit il est bien que, dans l'intérêt d'un pays, l'éducation soit publique et uni-

forme. L'éducation domestique renferme un danger incontestable : les enfants y peuvent apprendre la haine des libertés.

Un écrivain français qui s'est beaucoup occupé des questions d'enseignement en France à un point de vue philosophique, M. de Rératry, a dit ingénieusement « que les « peuples se survivent par l'éducation ; que s'étant avisé de « faire l'application aux sociétés modernes des principes (( qui régissaient Athènes et Rome, on s'est demandé pource quoi libres à certaines époques dans la Lacédémonie, (( dans l'Âttique, dans le Latium, l'espèce humaine resterait '( esclave dans les Gaules, dans la Germanie et dans la « Grande-Bretagne. La liberté s'est ensuite élancée de son « antique berceau. Tel a été l'effet lent mais certain d'une « éducation dans laquelle l'étude de l'antiquité avait une si « grande part. »

Dans ce même travail, M. de Kératry redoute pour la masse des citoyens une éducation trop approfondie quant aux professions qu'il est réservé à la plupart de suivre. Le mal gît moins dans l'éducation elle-même, que dans le préju;:,^é qui pèse en France sur tout travail manuel; de là vient qu'en France on ne sait pas honorer le travail pour ce qu'il vaut, à ce point qu'on respecte plus l'argent chez un homme oisif que chez un homme occupé, quelle que soit la profession qu'il exerce. On verra que le contraire existe aux États-Unis.

Le plus grand danger que coure la diffusion des lumières dans les masses est le préjugé mis en avant par Jean- Jacques Rousseau que l'otat sauvage est l'état de nature; <c l'état de nature pour l'homme, dit Chateaubriand, est la « civilisation, parce que nous sommes des êtres sociables; « pensants, perfectibles. »

Lorsque l'antiquité se corrompit et qu'elle passa de la

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liberté à la servitude, l'éducation des peuples fut suspendue. On peut dire des gouvernements despotiques ce que disait Duclos des puissants qui n'aiment pas les gens de lettres : « ils nous craignent comme les voleurs craignent les réver- « bères. » La liberté demeure ou revient avec les lumières. Le monde se régénère par la science, les lettres, les arts.

Ce qui assura le triomphe des classes bourgeoises sur la noblesse fut l'éducation et les lumières que les premières possédaient tandis que l'autre était uniquement adonnée aux exercices du corps. Les écoliers qui ne savaient que lire et écrire au moyen âge, devaient plus tard l'emporter sur les gentilshommes qui ne savaient que monter à cheval et se battre.

Il faut que l'instruction primaire devienne générale, que les enfants du pauvre, comme ceux du riche sachent lire, écrire et compter. — L'instruction primaire effraie les esprits enclins au passé ou antipathiques à l'avenir, qui ne se représentent pas tout un peuple instruit; selon eux l'ouvrier a besoin d'ignorance pour accepter son sort et rester attaché à son labeur. L'expérience a démontré cette erreur dans les pays où l'homme de peine sait lire et écrire comme en Angleterre, en Allemagne, aux États-Unis; il n'en résulte aucun inconvénient. L'instruction élémentaire répartie à l'individu, améliore l'esprit.

Sous les gouvernements absolus, lorsque les écoles reçoivent l'impulsion de ces gouvernements, il est certain que l'éducation domestique forme, plus que l'éducation publique, (les caractères indépendants et originaux ; mais sous un gouvernement libre et sérieusement ouvert aux idées de progrès, c'est le contraire qui a lieu. Si dans les gouvernements absolus, l'indépendance se réfugie dans les familles, sous les gouvernements libres, ce sont les vieux préjugés qui y trouvent asile.

Dans les sociétés libres et démocratiques Féducation publique est donc le premier. parmi les bienfaits qu'elle est appelée à répandre.

Nous allons voir comment le peuple américain a pratiqué renseignement à Tégard des masses, quelles applications il en a faites, et les avantages qu'il en a retirés.

Tous les peuples ne sont pas aptes à recevoir le même genre d'éducation. — La démocratie et l'instruction populaire sont nées le même jour en Amérique. — L'enseignement obligatoire aux États-Unis. — L^acceptation des fonctions publiques obligatoire dans le Massachusetts. — Li^gislation concernant l'enseignement aux États-Unis. — Enseignement gratuit.

Les besoins intellectuels des peuples peuvent très bien différer entre eux, malgré la similitude sympathique ou contrainte , des besoins politiques. Il n*est donc pas dit que partout les mêmes causes doivent produire les mêmes effets, et que les mêmes résultats s'obtiennent de la pratique des mêmes principes, — surtout en matière d'enseignement.

En France, par exemple, nous avons de plus qu'aux États-Unis, un héritage littéraire glorieux à continuer; nous avons, de plus qu'eux, des loisirs qui demandent à être intelligents et cultivés, des traditions nationales qui obligent.

Si donc la pensée nous venait d'établir un rapprochement entre la France et les États-Unis, sous ce rapport, nous devrions tout d'abord tenir compte des conditions morales des deux pays, — en dehors des conditions politiques ; — et cela seul suffirait pour écarter toute idée d'application absolue d'un même système. Je n'outrepasserai donc pas la limite de mon sujet.

On sait que les colonies du nord de l'Amérique, connues

SOUS le nom de Nouvelle-Angleterre, furent le berceau des institutions et de la société américaines telles qu*elles existent aujourd'hui , et telles qu'elles étaient déjà réglées et comme arrêtées dans la pensée des émigrants qui vinrent peupler ces contrées. En mettant le pied sur le rocher de Plymouth, ils y avaient pour ainsi dire, déposé le germe de l'avenir de l'Amérique. Ces hommes, qui appartenaient presque tous h la secte des puritains que les persécutions (le l'Angleterre envoyaient au désert, représentaient des doctrines religieuses qui se confondaient en plusieurs points avec les théories républicaines et démocratiques les jdus absolues.

Les principes qu'ils réchauffaient au fond de leurs cœurs étaient connexes à ceux d'une austère morale. Ils sentaient que l'instruction seule pouvait les conserver intacts et purs. Forts, au milieu de l'exil, de leur foi dans le présent et dans l'avenir, ils se constituèrent immédiatement en société; A faisant reposer le triomphe de leurs idées sur la diffusion des lumières, ils proclamèrent, les premiers, cette maiime, qui devint peu à peu un axiome en Amérique : que « tous les enfants d'un État devaient ôtre gratuitement instruits par l'État. )) Et ils firent, par la pratique, que cette croyance s'introduisit dans les mœurs. Or, toute pensée qui, en s'inlîltrant dans l'esprit et dans le cœur d'une nation, inspire en quelque sorte la loi avant que la loi impose ses obligations, est évidemment une pensée vitale , inhérente aw besoins de ce peuple, comme le sang est nécessaire au corps.

Si bien que la démocratie et l'instruction populaire qui est son premier, son plus ferme et son plus efficace appui, étant nées, pour ainsi dire, le même jour en Amérique, elte se soutinrent l'une par l'autre, et s'entr aidèrent à se développer au fur et h mesure que la République des États-Pnis prit de Textension.

Cet axiome, proclamé jadis par une poignée d*bommes ardents et sincèrement convaincus , a porté ses fruits en devenant une loi commune et acceptée aujourd'hui par tous les États de TUnion, dans des limites plus ou moins étendues, que je ferai ressortir plus loin.

Il est évident que c'est quelque chose de plus qu'u» sentiment de pure générosité qui a poussé les États-Unis k adopter et à pratiquer sur une large échelle l'axiome que j'ai cité plus haut.

Il faut en attribuer l'honneur à des préoccupations poliques très élevées , inspirées par l'intelligence exacte des besoins ^t des conséquences de la démocratie.

Sous une forme de gouvernement où chacun est habitué, positivement et de fait, à prendre une part plus ou moins directe, plus ou moins active aux affaires, l'intérêt de tous exige que chaque citoyen soit capable de remplir sûrement et avec garantie le mandat qui lui est confié. — De même qu'il y a pour chacun un intérêt individuel très évident à se montrer digne de ce mandat, soit qu'il l'accomplisse par le vote, qui est un des actes les plus importants dans cette sorte de société, soit qu'il se traduise par l'élection à quelque fonction publique. Or, le vote est une chose de tous les jours, pour ainsi dire, aux États-Unis, et les fonctions publiques y sont très nombreuses et très recherchées, depuis les plus humbles jusqu'aux plus élevées, quoique la plupart soient peu ou pas rétribuées. Mais on attache une véritable importance à en être revêtu, parce que, données à l'élection presque toutes, elles ont la valeur d'une sanction accordée au caractère et k la personne de l'élu. Il est même certains États, comme celui du Massachusets où, dans les communes, les citoyens sont obligés, sous peine d'amende, d'accepter les fonctions auxquelles les élisent leurs concitoyens.

KftrUBUQOI AMfcRICAIXB» T. 11. U

St4 RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

Ce double intérêt que ressentent à la fois la communauté et Tindividu, chacun de son côté, a aidé prodigieusement au développement de Tinstruction aux États-Unis.

Par contre, les institutions sociales ont acquis d^autant plus de force et de stabilité, qu'un plus grand nombre d*intilligences en pénètrent bien et profondément le sens et l'esprit.

Il faut constater, en outre, que la question de Teaseignement, aux États-Unis, est une question toute résolue dans l'esprit et le cœur des habitants; que les causes que nous avons développées, nées, les 'unes de l'état social même de l'Amérique, les autres d'une sage prévoyance, et toutes se rattachant à des idées d'un ordre très supérieur, font que l'instruction y est un objet de constante sollicitude de la part des gouvernements et des citoyens eux-mêmes.

Les taxes que l'entretien des écoles nécessite sont te moins impopulaires de tous les impôts (et souvent elles sont fort élevées), car toutes les classes comprennent également l'importance et l'urgence de ces sacrifices considérables. Y coopérer, c'est, pour tout le monde, accomplir le premier et le plus saint des devoirs (1).

Mais, disons-le, on n'a rien négligé non plus en Amérique pour répandre dans les masses ce juste seutimenl. C'est le but perpétuel des efforts de ceux à qui il est donné de gouverner et d'influencer l'opinion publique. Le zèle et l'activité de certains hommes sont infatigables à cet égard.

(1) Lc8 ressonrces des icoles sont considérables, outre les taxe^ particulières préleré» sur les habitants. Ainsi , dans la répartition des terres qui a éto faite entre les États par l« (Congrès, une certaine portion de ces terres a été spécialement aiïectôe aux beéoios dM icoles, et sont désignées sous le nom de scliool's lands. L'État en paye rinlérêt à raiMo lie 6 pour c«nl par an. Les encans, les jeux, les loteries (dans les États où iU sont tolérés) kont taxés au proflt des écoles; toutes les amendes judiciaires dont la loi n'a pas prém remploi , les successions Tacantes , etc., sont pour elles autant de bénéfices aiiK]vH« > iennent se joindre des impôts immobiliers.

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Enfin, on peut le dire, en Amérique, on est pan^enu à créer le fanatisme de l'enseignement , non moins ardent et non moins intolérant que le fanatisme religieux. Il semble même que ce ne soit pas assez d'avoir soufflé au sein des masses intéressées cette forte conviction du devoir, il a fallu encore l'imposer à ceux qui en sont l'objet.

Aux yeux mêmes des enfants, on relève, si je puis m'exprimer ainsi, la condition de l'écolier en élargissant le cercle de ses obligations. Dans toutes les fêtes publiques, dans toutes les solennités nationales, les écoles ont un droit de préséance, une place réservée qu'elles occupent avec leurs bannières. A Washington, par exemple, à l'époque des sessions du Congrès, on conduit les écoles au Capitole, aux jours oii quelque grande voix, comme celle des Webster, des Clay, des Calhoun, des Cass, doit retentir dans son enceinte; ou bien à la cour suprême, lorsqu'un avocat célèbre doit y prendre la parole pour débattre quelqu'une de ces larges questions où les intérêts de l'Union sont en jeu.

On fait ainsi comprendre aux enfants, par les leçons et par la pratique, pour ainsi dire, tout ce que le pays a le droit d'attendre d'eux un jour; en les mêlant, dès les premiers pas qu'ils tentent dans la vie, aux choses publiques; en les initiant de bonne heure aux intérêts les plus sérieux de la communauté.

Des trois degrés formant l'ensemble de l'enseignement, celui qu'il est le plus véritablement opportun d'étudier c'est l'instruction primaire, qui est le pain moral du peuple, en même temps qu'il est le fondement essentiel de la démocratie.

Des six colonies de la Nouvelle- Angleterre, si bien favorisées à leur naissance, et désignées par la Providence pour imprimer leur physionomie et leur caracfbre au reste de

rUnion, le Massachusets eut le privilège glorieux de marquer entre tous, par la splendeur et par la prospérité de ses écoles et de son système d'enseignement. Aussi les écoles du Massachusets ont-elles servi et servent-elles encore aujourd'hui de modèles à tous les autres États. Je prendrai doni; le plus souvent le Massachusets pour siyet de cette étude.

À mesure que la société s'organisait sous les efforts intelligents des premiers colonisateurs, la population croissait également ; mais, dans son rapide essor, elle s'était grossie d'éléments moins purs, propres à compromettre l'œuffe dont leur foi poursuivait le triomphe. Un tel état de choses dut nécessairement leur inspirer d'assez sérieuses inquiétudes pour qu'ils songeassent à écrire dans la loi ce que l'austérité seule des mœurs avait jusque-là sufQ à garantir, h protéger.

Ils s'attaquèrent d'abord aux personnes, cela était logiqae, et ils introduisirent dans leur législation des peines très dures contre ceux qui^ en refusant d'envoyer leurs enfnU aux écoles, contribueraient à entretenir l'ignorance et rtrr# gion (1).

L'intervention de la société dans cette grave question alla même si loin que, se substituant à la famille rebelle aux injonctions de la loi, elle enlevait aux pères les droits que la nature leur avait donnés, mais dont ils usaient â mal, et s'emparait de la direction des enfants. Et, comme s'ils avaient en même temps pressenti l'influence, qu'on jour, leur système d'enseignement devait exercer sur toute l'Amérique, les colons du Massachusets voulurent en asseoir les bases dans un code écrit. Ils établirent donc une double législation pénale et organisatrice, très volumi-

(l) Lois des provinc", lois tlci» colonies.

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neuse aujourd'hui, mais dont l'esprit, sauf les modifications imposées par le temps et par la marche des idées, est resté le même.

Ne perdons pas de vue, et ceci est important , que les colons du Massachusets, en décrétant des lois pénales en matière d'instruction, agissaient dans un intérêt de conservation ; qu'ils voulaient sauvegarder et protéger une chose existante, et qu'ils donnaient en quelque sorte un tuteur à un arbuste déjà en fleurs. Ils défendaient tout simplement la civilisation contre l'envahissement imminent de la barbarie.

C'est le sort de toutes les idées vraiment grandes et exploitées, dès leur début, habilement et avec intelligence, d'entratner le progrès avec elles, au lieu de le suivre dans sa marche rapide, et de le modifier si bien avec le temps, qu'à peine on s'aperçoit, à des époques données, si, à leur origine, elles se sont imposées par la terreur. Aussi n'est-ce plus, aujourd'hui, à la sévérité de la loi qu'il faut attribuer le magnifique spectacle qu'offre en Amérique l'état de l'enseignement populaire.

Si, dans le Massachusets, la loi s'est montrée inflexible envers les personnes, en tant qu'elle était préventive, à mesure que le sentiment du devoir a pénétré, sous son influence, dans les familles, elle a su se relâcher peu à peu de ses rigueurs excessives à l'égard des particuliers pour les appliquer aux communes, sur lesquelles elle pèse actuellement d'un poids lourd, mais intelligent.

Cependant, tout en élargissant le cercle de son action, la législation du Massachusets s'est réservé encore un recours, faible et indirect en apparence quoique toujours sûr, contre les individus. Ainsi, par exemple, aucun enfant au dessous de quinze ans ne peut être employé dans une manufacture ou fabrique quelconque, s'il n'a suivi, pen-

dant trois mois au moins, avant Tannée où il est admis dans rétablissement, soit une école 'privée, soit une école publique (1).

Tout propriétaire, agent ou administrateur d'une manufacture ou fabrique qui emploie un enfant sans s'être assuré, au moyen d'un certificat en règle, que celui-ci a rempli les conditions voulues par la loi, est condamné à une amende dont le chiffre est fixé à 270 francs (2).

La loi, plus douce aujourd'hui pour les individus, ai-je dit, est précise et rigoureuse à l'égard des communes. En effet, la création et l'entretien d'écoles gratuites (3) poor l'éducation des enfants résidant dans leur circonscription respective, sont pour elles une des obligations municipales les plus importantes inscrites dans leur acte d'incorporation, et elles sont tenues d'y satisfaire, sous peine d'une amende dont le chiffre est très élevé.

Le nombre des écoles h établir, le nombre de mois pendant lesquels elles doivent rester ouvertes, durant l'année, sont subordonnés à l'importance de la corporation. Ainsi :

Toute ville, quelle que soit, dit la loi, l'étendue de son territoire, quel que soit le chifiFre de sa population, est obligée d'entretenir au moins une école pendant six mois, chaque année.

L'existence de cent feux dans une commune nécessite l'entretien d'une école, ouverte pendant les douze mois de Tannée, ou de deux écoles pendant six mois.

Pour cent cinquante familles, la loi ordonne l'entretien de deux écoles pendant neuf mois, ou de trois pendant six mois.

(1) Smtutes o/"1836, rhap. 2V5.

(2) Aux Klats-Uiiis on a un moyrn toujours sur, quoique peu di^me, d*assarer l'exécutiOB de ces sortes d'arrêts. Le produit de Pamende, en beaucoup de ms, comme dans celni-ci, par exemple, est toujours au profil de celui qui dénonce la contra reotion.

(3) /ievimi statntes, rhap. 23.

Du moment oii le chiffre de la population atteint cinq cents familles, outrç deux écoles primaires ouvertes pendant toute l'année, la corporation doit entretenir une troisième école spéciale, où les enfants reçoivent une instruction primaire d'un degré supérieur.

Dans les villes d'au moins quatre mille âmes, l'instituteur doit être en état d'enseigner le grec, le latin et toutes les branches de l'enseignement secondaire.

Tel est, en résumé, l'esprit de la législation du Massachusets en cette matière.

C'est sous l'empire de cette législation, sous l'influence du sentiment df oit, juste et profond qu'a de ses intérêt la société américaine que furent fondées les écoles publiques ou communes dont les résultats sont brefs à énumérer, car ils se résument en ces quelques lignes : qu'on ne rencontre pas, pour ainsi dire, dans tous les États du Nord un seul individu qui ne sache lire et écrire, et qui ne possède, en outre, certaines connaissances essentielles et indispensables sous un gouvernement démocratique.

Tout' renseignement est dans les écoles publiques aux ÉUls-Unis. — Écoles du dimanche. — Ttilité de l'enseignement dans les toàktk démocratiques. — Rôle des femmes dans l'éducation. — -Lesiutiti* teun. — Importance de leur mission. — L'enseignement seeondiin plus négligé.

Un système qui produit de tels résultats devait agir fortement sur le reste des États-Unis, qui se sont empressés <e l'adopter.

Ces écoles publiques, ouvertes gratuitement, pour fûh struction primaire, à toutes les classes de la société indiitinctement, sont Tœuvre de tous, de l'État comme des communes qui y coopèrent simultanément, et dans tes limites de leurs obligations respectives, comme nous le v^ rons plus loin. Elles ont toutes les sympathies, toutes les affections, toute la faveur des masses. Les efforts de chacun tendent constamment à en assurer le succès et la prépondérance sur tous les autres établissements de ce genre, parce qu'elles représentent véritablement l'opinion publique, parce qu'on les considère, avec raison, comme la création la plus complète née du souffle démocratique, comme le moyen le plus puissant et le plus efficace d'entetrenir entre toutes les classes de la population les sentiments d'égalité politique et de fraternité qui, dans tous les pays, sont la base des institutions républicaines.

Aussi, est-ce bien dans ces écoles, aux deux degrés où

elles existent, qu'il faut chercher et qu'on trouve véritablement l'instruction publique aux États-Unis; car c'est là seulement qu'elle a pris ces développements prodigieux qui frappent d'étonnement, d'admiration et d'envie. La liberté entière qui existe en ce pays, en matière d'enseignement, a donné naissance à une multitude innombrable d'écoles et d'établissements de toutes sortes, laïques ou religieux, dont la plupart même sont gratuits aussi.

Mais il ne faut pas croire qu'il y ait lutte ouverte entre les écoles publiques et ces dernières. Ce serait faire supposer qu'en Amérique il règne deux esprits. Il n'y en existe qu'un seul en fait d'instruction, et il y est général : répandre les lumières par toutes les voies possi})les.

À coup sûr, les écoles publiques y satisferaient amplement, si, à côté des besoins intellectuels, ne s'élevaient pas les nécessités religieuses qui divisent, mais sur ce seul point, les États-Unis en une multitude de fractions difficiles à énumérer.

Le fanatisme des sectes est l'unique adversaire que rencontrent les écoles communes. Ce sont donc les sectes religieuses qui élèvent, uniquement dans l'intérêt de leurs controverses, des écoles privées. En effet, la constitution des États-Unis ne reconnaissant aucune religion et s'interdisant d'en prohiber aucune, l'enseignement religieux est nul dans les écoles publiques. Il en est même proscrit, et défense est faite à tout instituteur de porter atteinte, d'une manière quelconque, à cette absolue liberté de religion. L'enseignement religieux étant considéré comme un droit du foyer qu'on respecte scrupuleusement, les sectes ont, dès lors, beau jeu de spéculer sur leur influence respective pour appeler à leurs écoles tous ceux qui sont en communion d'idées avec elles. La société n'en relire pas moins le bénéfice qu elle recherche.

2*28 RÉPUBUQUE AMÉRICAINE.

Si grandes sont les préoccupations qui dominent les masses en x\mérique, au sujet de l'instruction, qu'il s'y est formé une vaste association, sous le nom SUnion amé^ ricaine pour les écoles du dimanche, et dont la mission est de répandre les lumières et les premiers principes de moralité parmi les classes de la population qui ne peuvent assister aux écoles pendant la semaine : ainsi les ouvriers, les domestiques, les esclaves même, etc., etc. Cette société compte parmi ses membres des femmes riches, des hommes influents, qui consacrent librement et gratuitement leur journée du dimanche à l'accomplissement de cette œuvre. Elle a des ramifications sur toute la surface de l'Amérique, et exerce une grande influence par ses missionnaires, par ses publications, par ses journaux, par ses livres excellents, se vendant à des prix d'une modicité qui nous semblerait fabuleuse.

De cet état de choses découlent naturellement deux importantes questions : celle de la liberté absolue de l'enseignement et celle du système d'organisation des écoles publiques.

Il importe d'abord de faire ressortir ici ce point capital que dans toutes les écoles, privées ou publiques, laïques ou religieuses, un même esprit anime les instituteurs à l'endroit du double résultat que la société se propose d'atteindre. Par exemple : que l'instruction primaire, réduite aux simples notions de l'écriture, du calcul, de la morale, ne suflisait pas, au point de vue de l'intérêt de tous, et qu'il était nécessaire d'y ajouter, — et c'est un acte de prudence, — l'explication précise et nette des droits que chacun a à faire valoir dans la société, et des devoirs auxquels chacun est tenu envers elle. Il est donc à remarquer que dans toutes les écoles, quel que soit le degré d'enseignement qu'on y reçoit, l'une des branches de cette

instruction est d'abord l'étude de la constitution de l'État, puis, plus tard, celle de la constitution fédérative. Il en résulte, et le fait est constant, que tout citoyen, dans quelque classe qu'on le prenne au hasard , connaît les institutions à l'abri desquelles il vit, et en possède non pas seulement la connaissance superficielle, mais encore le sentiment exact et juste, car on le lui inculque dès le bas âge.

Un tel fait a des conséquences qu'il serait superflu d'essayer de démontrer, elles frappent assez. L'enseignement primaire, réduit aux simples proportions oii nous avons l'habitude de le réduire, quoique étant un immense bienfait au point de vue de la morale, manque encore cependant aux obligations que lui impose l'avenir de l'État, si on ne sait pas ajouter aux connaissances qui font de la brute un homme, celles qui font d'un homme un citoyen. Ce n'est pas assez d'ouvrir l'esprit d'un enfant à la perception, il faut prendre garde encore qu'on ne profite de ce rayon de lumière que vous aurez allumé dans son intelligence pour y jeter plus facilement des germes de désordre et de perturbation, et pour détruire une œuvre achetée au prix de grands sacrifices. L'instruction primaire ne sera et ne peut donc être complète qu'autant que l'enseignement politique lui fera cortège. Cela a été jugé nécessaire en Amérique. Rien ne dit qu'il n'en puisse pas être de même dans toutes les sociétés.

Tant libérales que soient les institutions d'un pays, elles ne paraîtront jamais répondre aux besoins de tous, et vacilleront sans cesse sur leurs bases, si la plus grande masse de ceux qu'elles abritent, protége][it et appellent à se mouvoir dans leur centre, ne les cpmprennent pas exactement et ne s'élèvent pas jusqu'à leur niveau. Il est rare que ceux à qui manquent les lumières croient que l'obscurité soit en

2i4 RÉPUBLIQUE AMÉHIGAINE.

eux, ils Taccuseat plus volontiers d'être au foyer qu'ils regardent sans que ses rayons leur frappent la vue. A ceux-là, le sens précis de leurs droits échappe toujours, et alors, ou ils en abdiquent l'exercice, ou ils en exagèrent la portée réelle.

En deçà et au delà de la vérité, on rencontre donc des indifTérents ou des factieux.

Les institutions, dans les deux cas, sont exposées à subir de graves atteintes, et la société peut être mise en péril. Ce sont surtout les États démocratiques qui se trouvent ainsi le plus menacés et courent le plus vite à la décomposition, à la déconsidération, à leur perte.

Il faut en outre observer, ceci s'applique spécialement aux États-Unis, que la population s'accroît, chaque année, autant et peut-être plus, par l'immigration que par la reproduction naturelle. Il arriverait donc inévitablement que, dans un temps donné, l'esprit national, l'esprit même des institutions, disparaîtrait, si l'instruction ne se répandait pas à profusion parmi ces nouveaux venus sortis de tous les centres européens, et dont pas un na le sentiment juste des libertés américaines.

Pour peu donc que renseignement fût difficile ou coûteux à acquérir, les lumières ne pénétreraient pas jusqu'à ces dernières couches. L'ignorance et les préjugés dont ces populations portent le germe en elles, sortiraient bientôt de leur sein pour jeter de profondes racines dans le Nouveau- Monde.

C'est à New-York surtout qu'on se rend bien compte des pièges innombrables qui sont ainsi tendus aux institutions américaines. Ce port est le réceptacle de toutes les émigrations; 20,000, et quelquefois même 30,000 individus y débarquent chaque mois. Ils se dispersent, il est vrai, sur la surface de TUnion, mais ce grand courant dépose tou-

DE l'état intellectuel ET MORAL DES ÉTATS-UNIS. «85

jours un liraon en passant. Que de zèle, que d'efforts, que de sacrifices ne faut-il pas pour tromper le mal, qui trouve pourtant encore à surprendre la vigilance et à s'infiltrer par quelques fissures inévitables!

Ce qui ne laisse pas de donner une Téconde impulsion en Amérique au développement de l'instruction dans les masses, c'est que, a côté des soins de la communauté pour la répandre à profusion, cette instruction est répartie sur les femmes à un égal degré que sur les hommes. Elle est pour ces dernières tout aussi grave et tout aussi sérieuse, et elle concourt h exercer une influence salutaire sur les premières impressions que les enfants reçoivent de leurs mères.

L'éducation du foyer est donc grave et austère aux États- Unis, comme l'enseignement public qui doit la suivre, et c'est bien à cela qu'est due cette maturité précoce qui distingue les Américains.

Les mœurs, les habitudes de la vie exigent d'ailleurs cette gravité dans l'instruction des femmes, et la rendent plus nécessaire en Amérique qu'elle ne le serait partout ailleurs. On sait d'abord que, dès leur plus tendre jeunesse, les filles sont libres, absolument livrées à ellesmêmes, maîtresses de leurs instincts, de leurs penchants, de leur personne. Il est donc indispensable qu'on élève leur esprit autant que leur cœur, et que la force du premier serve de défense aux faiblesses du second. En outre, l'éducation du foyer est tout entière dévolue aux mères, les hommes étant absorbés par des occupations qui ne leur permettent guère de jouir de la vie de famille que pendant de très courts instants de la journée. Cela est absolument général aux États-Unis. Il est donc urgent que la femme applique son intelligence à des études dont plus tard elle aura mission d'inculquer les éléments et les principes à

RiPCBUQDB AMfcRICÂUIK, T. II. 15

ses enranls, non seulement dans leur bas âge, mais aussi pendant le temps de leur jeunesse, attendu que, dans les écoles publiques, Tenfant revient toujours, chaque soir, sous le toit paternel. Là, pour le guider, pour l'aider dans ses travaux, il na que sa mère!...

En Amérique , la décentralisation administrative est poussée aux dernières limites. Les écoles publiques en ont profité.

Dans les détails de la vie politique des Américains, rien ne vous fait pressentir l'Union. Il semble que la nation mente à son propre nom. Au contraire des systèmes européeiiSt plus vous remontez au point que Ion désigne pour le centre du pouvoir, moins vous l'y renconlrcz.

Mais vous le retrouvez à la base, dans la commune. C'est là que gisent la force, la stabilité, l'ordre. La commune, je l'ai déjà dit, est la véritable patrie de l'Américain. Dans le mouvement habituel des affaires, le gouvernement de Washington-City, le grand milieu de l'Union est un mythe pour la commune. Il touche par un point imperceptible à l'État, l'État pèse à peine sur le comté, le comté n'est jamais gênant pour la commune. Celle-ci est réellement le bœur de ce grand corps.

Eh bien, là est la cause la plus réelle de l'immense développement qu'a pris l'instruction aux États-Unis. Maîtresse en quel(|ue sorte de ses propres destinées, livrée à ses propres forces, chargée de la défense, de l'administration, du poids de ses intérêts et de sa fortune, contrainte de prendre dans son sein ses nombreux fonctionnaires, la commune, en Amérique, se trouve obligée, ne fût-ce que par un sentiment d'égo'isme, de s'élever à la hauteur du rôle ([ui lui est assigné, sous peine de déchoir à ses propres yeux. Le sort de tous exige donc que la plus grande masse possible de lumières, d'instruction, d'intelligence

DE l'état intellectuel ET MORAL DES ÉTATS-UNIS. 227

et de moralité pénètre dans l'esprit et dans le cœur des habitants.

C'est là, dans cette agglomération de quelques maisons, au sein de quelques familles unies dans un même but, que le sentiment de l'éducation de tous prend naissance pour se répandre sur la surface entière du pays et devenir une loi générale. Il en est ainsi de tous les intérêts politiques et sociaux aux États-Unis ; ils s'élaborent et se résolvent, pour ainsi dire, au foyer domestique.

L'État, n'exerçant qu'un contrôle très secondaire sur toutes les affaires des communes, se trouve, dans la question de l'instruction publique, comme dans toutes les autres, à peu près complètement effacé. Son action directe est nulle.

Laissant aux communes la charge de la presque totalité des dépenses afférentes aux écoles, celles-ci s'en réservant exclusivement, en vertu de leurs droits de constitution, l'entretien, l'administration, la direction. Elles jugent souverainement toutes les matières qui s'y rapportent, et sont seules responsables.

Les fonds votés pour les écoles forment même une branche d'administration financière en dehors du maniement ordinaire des revenus de l'État et de la commune. Elles constituent une fortune particulière, sauvegardée par la loi et gérée par des comités directeurs (incorporés), qui ont droit de posséder, d'acheter, de vendre des capitaux, des immeubles, etc., au nom et pour le mieux des intérêts des écoles.

Tout tend donc à garantir aux communes cette souveraineté.

Le concours moral de l'État, son autorité, sont bornés à la part d'influence que son faible concours pécuniaire peut lui donner. Il ne s'exerce que dans la limite de la loi qu'il a décrétée.

Par exemple, les communes sont tenues d'entretenir un certain nombre d'écoles. L'État constate qu'elles se conforment h cette obligation; il s'assure que les subsides qu'il accorde sont équitablement répartis entre toutes les localités, selon leurs besoins respectifs; que les fonds sont bien employés ii l'usage qui leur est destiné. Le plus loin que son contrôle s'étende, c'est d'exiger des comités directeurs institués dans chaque centre, qu'ils fassent connaître annuellement à la législature la situation des écoles, les résultats obtenus, les actes accomplis, enfin tous les faits qui peuvent intéresser ou éclairer l'opinion publique sur un sujet aussi important. L'État est représenté dans l'exercice de ce droit par un fonctionnaire désigné sous le titre de surintendant général de l'enseignement. Toute l'inlerveption de l'administration centrale se borne à cet unique fonctionnaire.

L'État du Massachusels est le seul, je croîs, qui, ayant senti fortement le vice d'une telle décentralisation en une matière aussi délicate, ait créé, depuis quelques années, un bureau central d'éducation, lequel sans empiéter sur les pouvoirs des comités locaux, s'est réservé d'exercer une haute influence sur la direction des écoles, en leur donnant une impulsion unique et homogène.

Ce qui frappe aux États-Unis, non moins que l'admirable organisation des écoles, au point de vue matériel comme au point de vue moral, non moins que les résultats produits par le système qui y est mis en pratique, c'est le corps des instituteurs, véritables gardiens de la morale publique, responsables devant Dieu et devant la Société des jeunes cœurs et des jeunes intelligences que l'on confie à leurs soins.

La sollicitude dont renseignement est l'objet en Amérique devait nécessairement se refléter sur les personnes chargées

de la donner; et Tœuvre si largement entreprise par les États-Unis ne pouvait manquer d'offrir encore, sous ce rapport, un caractère tout particulier.

On s'est attaché à faire aux instituteurs des deux sexes une position honorable, considérée; et pour cela on n'appelle généralement à remplir cette belle mission du professorat que des gens présentant des garanties réelles de considération et de moralité.

Pour avoir à coup sûr de tels hommes, il fallait leur faire des traitements dignes et convenables. C'est ainsi qu'on trouve à la Nouvelle-Orléans, par exemple, de simples instituteurs primaires dont le traitement s'élève jusqu'à près de 2,400 fr. par an (1).

Il faut le dire, le concours qu'on attend d'eux ne se borne pas seulement au strict accomplissement des charges de leur profession. Leur rôle est plus large et plus élevé. Ce ne sont pas seulement des preuves de savoir qu'on exige d'eux, ce sont encore des garanties de moralité qu'on place sur la même ligne que les premières. On ne les prend jamais à tout hasard ; on les choisit toujours, et les comités exercent sur eux une surveillance et une autorité actives et incessantes.

Tous les instituteurs sont appelés à prendre une part réelle à Taraélioration et au progrès des écoles et des méthodes d'enseignement. Ils se réunissent fréquemment, et à des époques fixes, en présence des comités directeurs, dans le but d'apporter dans ces assemblées les fruits d'une expérience et d'une pratique quotidiennes, qui jettent de vives lumières dans les questions débattues. Cela est une mesure généralement adoptée.

(1) Les traitements des institutears varient dans tontes les parties de TUnion. Ils ne sont pas également élevés partout, mais partout ils sont convenables et en rapport avec les besoins de la vie. Dans le Massachosots ils sont, en moyenne, de 1,500 fr. à 4,800 fr. pour les instituteurs mâfes, et de 7iiO à 1,300 fr. pour les femmes qui se livrent à renseignement public.

Outre ces réunions éparses, il se tient tous les ans, dans une des villes du Massachusets , un congrès de tous les instituteurs, auxquels s'adjoignent les personnes qui s'intéressent véritablement k la question de renseignement et à sa prospérité. Ces conférences ont une grande portée ; et il en est sorti des résultats très importants, des améliorations très sérieuses, des progrès très réels, tels qu'on pouvait en attendre d'hommes aussi compétents , et appointant, de toutes les parties de l'Union, une expérience qui manque évidemment aux comités directeurs complètement étrangers à la pratique des choses rudimentaires.

Les instituteurs sont généralement recrutés dans les écoles normales dont l'organisation procède directement du principe et du système des écoles communes. Comme dans ces dernières, l'instruction y est gratuite, mais en un cas, savoir: lorsque les élèves sont nés sur le territoire de l'État, ou lorsque, étrangers à cet État, ils déclarent avoir rintention de se livrer à l'enseignement dans les écoles publiques communes établies sur son territoire. Alors ils sont exempts de toute rétribution ; ce qui est une preuve nouvelle des sympathies exclusives dont jouissent les écoles communes.

Il est' un dernier point, enfin, sur lequel nous croyons devoir appeler l'attention. En Amérique on a créé, dans presque toutes les communes, et en tous cas, dans les plus importantes, des bibliothèques uniquement destinées aux écoles. Quelques-unes d'entre elles sont très remarquables par le nombre et par le choix des ouvrages.

Les comités directeurs y consacrent des sommes assez considérables; et les États de leur coté, facilitent ces bonnes dispositions en coopérant, par des secours pécuniaires, à la prospérité de ces établissements. Ainsi, la législature du Massachusets, par exemple, accorde à chaque école, pour cet objet, une somme égale îi celle qu'elle y consacre elle-

DE l'état intellectuel ET MORAL DES ÉTATS-UNIS. 251

même. La création des bibliothèques est la conséquence inévitable, la conclusion du système populaire de renseignement. Après avoir donné l'instruction aux enfants, il est logique, il est prudent de leur assurer les moyens d'en faire un bon et sain usage. Après avoir ouvert leur intelligence à la science, on sauve leur cœur.

De même que les bons engluais améliorent les terres et les fécondent, de même les bons livres font éclore de bonnes et honnêtes pensées dans les âmes.

Sous le rapport de la généralité de l'enseignement public, les États-Unis, non seulement n'ont rien à envier à aucun pays, mais il en est peu, qui ne puisse et ne doive prendre exemple sur eux.

Nous avons mis dans le cours de nos études et de nos travaux, un grand soin à rapprocher l'état et les développements de l'instruction publique chez les plus grandes nations du globe, et nous n'avons vu nulle part, chez aucune d'elles, un ensemble de sacrifices pécuniaires, d'appui populaire, de soins officiels, et surtout de résultats acquis aussi remarquable et aussi frappant qu'aux États-Unis.

On ne peut contester que l'enseignement, dans ce pays, a atteint un niveau oti les masses peuvent prétendre, et à bon droit, à une égalité intellectuelle tout à l'avantage des institutions qui les régissent; et la somme de lumières répandues dans la très grande majorité des populations est une garantie pour la pratique et pour l'application de ces institutions.

Ce n'est pas, Dieu nous garde de le dire, que cette somme d'instruction, que ce rayonnement général de lumières, soient une muraille qui arrête les débordements des passions, et que 1er flot contenu derrière ces écluses ne soit pas souvent agité parles orages et parles mauvais vents. L'exercice de la liberté et de la démocratie, aussi large et aussi

immodéré, (lisons le mot, qu'il l'est en Amérique ne peut pas être absolument affranchi des travers, des égarements, des passions qui sont le lot de l'humanité. Mais ce qu'il est permis d'affirmer, c'est que sans la diffusion des lumières, sans l'instruction distribuée à si forte dose au peuple américain, les institutions des États-Unis eussent couru des risques qu'elles ont évités ; que cette société si puissante, si vivace, sur laquelle les tempêtes politiques ont à peine exercé une influence passagère, fut devenue, à la longue et avec des épreuves réitérées, une société vouée à tous les débordements , livrée à toutes les mauvaises passions, fatalement condamnée h l'invasion progressive de la Barbarie, au lieu de grandir, de s'améliorer, de se perfectionner, quoique lentement, sous le souffle bienfaisant de la civilisation.

Aucune société ne s'est trouvée, en aucun temps, dans des conditions qui l'exposassent à plus de mécomptes et à rencontrer plus d'obstacles susceptibles de l'arrêter dans sa marche ascendante. Le flot toujours croissant d'une émigration recrutée dans toutes les nationalités, dans toutes les classes, apportant sur ce sol des passions diverses, des préjugés do race, de religion, un certain parti pris de lutte, des espérances contradictoires, des sentiments à la fois d'orgueil et d'humilité, des illusions sans frein, — une pareille population sans cesse renouvelée, disons-nous, était un germe fatalement destructeur pour des institutions dont elle n'avait, on général, ni la pratique, ni l'expérience, ni souvent les instincts. Ce qui a dominé, ce qui a réduit ces recrues, c'est l'esprit universellement répandu là bas, esprit profondement conservateur, quoiqu'on ait pu dire, et qui en gagnant les masses au fur et à mesure qu'elles grossissaient en nombre, s'est infusé en elles et les a conduites à la pratique des institutions.

DE l'état intellectuel ET MORAL DES ÉTATS-UNIS. 233

Cest renseignement généralisé, popularisé comme il l'est, qui a produit ce que nous pouvons appeler, sans exagération, ce miracle social. Or, il faut bien le reconnaître, cet esprit à la fois de conservation et de propagation que nous signalions tout à l'heure, a sa source et son origine dans la fondation de cette société américaine dont le premier groupe a donné naissance à ce peuple qui se multiplie par la reproduction naturelle et par le recrutement étranger. L'œuvre des « Pères de l'Amérique, » la Constitution actuelle, a constaté ce degré d'avancement moral des populations, elle l'a consigné dans un acte que le temps dans sa course n'a pu altérer, et qui repose sur des bases que les années n'ont fait que consolider et que l'avenir immortalisera. . A quelque degré, cependant, que l'enseignement public soit parvenu en Amérique, ce niveau bienfaisant où nous nous félicitons que l'intelligence ait atteint, ne suflit pas à tous les besoins, à toutes les exigences d'une instruction qui, en sortant d'un milieu général, tend à s'élever vers des régions plus rafHnées, plus délicates, plus perfectionnées.

L'instruction secondaire, en un mot, celle à laquelle la civilisation confie la part morale de son œuvre, n'est pas arrivée, ne craignons pas de le dire franchement, à un point qui permette d'espérer tout ce que l'on a le droit d'espérer d'une nation telle que celle-ci. Certes, on compte aux États- Unis des savants et des lettrés d'une valeur imposante; certes les collèges et les institutions pour l'éducation de la jeunesse abondent en professeurs éminents, nous en pourrions citer; mais nous ne croyons pas que l'organisation de l'enseignement secondaire, et encore moins de l'enseignement supérieur, présente, notamment dans quelques États de l'Union, les garanties qu'y offre l'enseignement primaire poussé au point où il est parvenu.

Ce dernier a eu, pour les causes plutôt pressenties

La littérature américaine. — Causes de retard. — Les premiers cmigrants. — Querelles religieuses. — Les poètes. — Les romanciers. — Les historiens. — La presse.

Celle reparution généreuse de rinstruclion aux États-Unis sur un pied complet d'égalité, n'a pas été aussi profitable au développement de la littérature et des arts, qu'aux institutions politiques.

Pendant longtemps même on a eu en Europe des préjugés très arrêtés sur les États-Unis en matière intellectuelle; ce pays portait ainsi la peine de son rapide développement en politique et de l'excès de sa puissance commerciale. Encore aujourd'hui sait-on , en dehors du cercle des hommes d'étude, peu de clios»> et n'a-t-on qu'une médiocre idée du mouvement intellectuel des États-Unis. Des artistes de ce pays, h peine un nom est-il parvenu jusqu'à nous; la renommée d'aucune œuvre saillante n'a traversé l'Atlantique, et bien que des travaux considérables en matière politique ou d'économie sociale, en philosophie, en controverse religieuse aient souvent joué un grand rôle et souvent agité les esprits en Amérique, on peut affirmer qu'ils sont restés, pour la plupart, presqu inconnus en Europe, et surtout en France. Quelques livres de littérature, et notamment des romans, puis des ouvrages historiques ont triomphé, grâce à leur éclat, de rindifférence, et projeté chez nous leurs vives lueurs; mais celle heureuse exception n'en laisse pas moins la littérature américaine dans l'ombre.

pour renseignement secondaire , égal à celui qui est exercé à l'égard de l'enseignement primaire ; un centre d'unité dans l'État ou plutôt dans la communauté, qui surveille, dirige l'enseignement secondaire, et signale ses retards ou ses progrès, ses besoins ou ses écarts.

La littérature américaine. — Causes de retard. — Les premios émigrants. — Querelles religieuses. — Les poètes. — Les roiuanden. — Les historiens. — La presse.

Cette répartition généreuse de l'instruction aux États-Unis sur un pied complet d'égalité, n'a pas été aussi profitable au développement de la littérature et des arts, qu'aux institutions politiques.

Pendant longtemps même on a eu en Europe des préjugés très arrêtés sur les États-Unis en matière intellectuelle; ce pays portait ainsi la peine de son rapide développement en politique et de l'excès de sa puissance commerciale. Encore aujourd'lîui sait-on , en dehors du cercle des hommes d'étude, peu do clioso et n'a-t-on qu'une médiocre idée du mouvement intellectuel des États-Unis. Des artistes de ce pays, h peino un nom est-il parvenu jusqu'à nous; la renommée d'aucune œuvre saillante n'a traversé l'Atlantique, et bien que des travaux considérables en matière politique ou d'économie sociale, en philosophie, en controverse religieuse aient souvent joué un grand rôle et souvent agité les esprits en Amérique, on peut affirmer qu'ils sont restés, pour la plupart, prcsqu'inconnus en Europe, et surtout en France. Quelques livres de littérature, et notamment des romans, puis des ouvrages historiques ont triomphé, grâce à leur éclat, de rindifférence, et projeté chez nous leurs vives lueurs; mais cette heureuse exception n'en laisse pas moins la littérature américaine dans l'ombre.

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A cela il y a des causes inhérentes au pays lui-même, et nous croyons devoir les résumer ici : la première de toutes est que les Américains n*ont pas, à proprement dire, une littérature à eux. Ce n'est, pourtant, ni Tintelligence des masses, ni l'absence d'instruction , ni le goût et le respect pour les arts qui leur ont manqué. Ce fait tient à des causes sérieuses, d'un ordre élevé , et qui remontent à la fondation même des colonies anglaises dans cette partie du Nouveau- Monde.

Tout pays porte l'empreinte de ses premières origines ; or il faut bien savoir ce qu'étaient les premiers colons qui vinrent s'établir sur les bords de l'Atlantique, puritains que l'intolérance religieuse de la mère-patrie envoyait au désert, croyant les envoyer à la mort. Voici quels étaient ces hommes; je les trouve si bien jugés par M. de Tocqueville, que je détache une page à son livre :

c( Les émigrants qui vinrent s'établir sur les rivages de la « Nouvelle-Angleterre appartenaient tous aux classes aisées « de la mère-patrie. Leur réunion sur le sol américain pré- « senta, dès l'origine, le singulier phénomène d'une société a où il ne se trouvait ni grands seigneurs, ni peuple, et, a pour ainsi dire, ni pauvres ni riches. Il y avait, à propor- (( tion gardée, une plus grande masse de lumières répandue a parmi ces hommes que dans le sein d'aucune nation euroce péennede nos jours. Tous, sans en excepter peut-être un « seul, avaient reçu une éducation assez avancée, et plu- <c sieurs d'entre eux s'étaient fait connaître en Europe par « leurs talents et leur science... Ils se rendaient au désert « accompagnés de leurs femmes et de leurs enfants. Mais ce ce qui les distinguait surtout des autres , c'était le but « même de leur entreprise. Ce n'était point la nécessité qui « les forçait d'abandonner leur pays; ils y laissaient une « position sociale regrettable, et les moyens de vivre assurés;

« ils ne passaient pas non plus dans le Nouveau-Monde afin « d'y améliorer leur situation ou d'y accroître leurs richesses; « ils s'arrachaient aux douceurs de la patrie pour obéir à un « besoin purement intellectuel. En s'exposant aux misères « inévitables de l'exil, ils voulaient faire triompher une « idée (1). »

Cette idée était tout entière renfermée dans ces deux principes dont ils recherchaient les bienfaits et le triomphe : la liberté religieuse et la démocratie.

Si éclairés donc que fussent ces hommes, toute leur pensée, toute leur ardeur, toutes leurs luttes tournèrent au profit de leur religion. Ils ne se servaient des lumières et de l'éducation que, par tous les moyens , ils répandaient à profusion parmi les nouveaux venus qui accouraient sur leurs traces, que pour faire triompher cette idée, toute leur gloire dans le présent, toute leur foi dans l'avenir.

Mais, victimes de l'intolérance religieuse dans la mèrepatrie, h leur tour ils s'en firent une arme cruelle dans ce nouveau monde qui était devenu leur conquête. Us frappèrent sans pitié tous ceux qui voulaient adorer Dieu sous une autre forme que celle qu'ils avaient adoptée. De là des luttes religieuses, de là des dissidences, de là des théories nouvelles.

Il en résulta que toute l'intelligence de ce petit peuple s'écoula par cette voie; et, dès l'origine, les livres de religion et de philosophie batailleuse furent les seuls que produisit l'Amérique.

Des luttes analogues ont fait éclore, dans nos plus beaux siècles littéraires, de magnifiques titres à l'admiration et de très grands écrivains.

Il en fut de même en Amérique, mais dans une sphère

(!) M. il." To('.ni«»viIk'. iM'la Drmocratic en Airu'rique, l.l*.

DE l'état intellectuel ET MORAL DES ÉTATS-UNIS. 239

rétrécic et avec cette différence qui existe entre une bataille rangée et un combat de tirailleurs.

La bataille fait grand bruit dans le monde, et les noms des braves qui y ont assisté fatiguent les trompettes de la renommée, tandis que des héros qui se sont couverts de gloire dans de petits combats, il n'est presque pas question.

Le Christianisme a été la grande bataille, les luttes entre les sectes religieuses sont les escarmouches.

Le mouvement intellectuel de l'Amérique s'est donc concentré dans ces controverses ; elles ont produit alors des écrivains très remarquables, pleins de science et d'érudition, et qui ont mérité une gloire vite oubliée.

Encore aujourd'hui, on peut dire que ce terrain est le rendez-vous où des hommes doués d'éminentes facultés viennent consommer, dans de stériles luttes, une vigueur et un enthousiasme qui, dirigés dans un autre sens, eussent, à coup sûr, contribué à jeter le plus grand éclat sur le pays. Mais on verra comment il était impossible qu'il en fût autrement.

Parmi ces brillants écrivains dont quelques-uns passent pour des esprits de premier ordre, on peut citer Jonatham Edwards, Newmann, Eliot, Cotton Malher, Jonatham Mayhew, Samuel Johnson, le D' Hopkins, dont le nom s'est identifié avec la théologie du dernier siècle, Styles, Bellamy, Dwight, le ly Chalmers, qui, s'il avait eu, dit un de ses critiques, l'ambition d'être un écrivain purement littéraire, aurait atteint aux plus hautes destinées.

Parmi les philosophes et les controversistes modernes ou contemporains, on place en première ligne Alexanders, Albert Barnes, Georges Bush, Samuel Farmer Jarvis, Andrews Norton, Henri Tappan, James Marsh, etc.

Deux autres causes importantes ont empêché, dès l'origine, en Amérique le développement du goût et des instincts

S40 RÉPL'BLIQLE AM^IRICAINE.

littéraires qui toujours naissent d'un sentiment de fanatisme et d'admiration, soit pour les choses présentes, soit pour les choses passées.

Outre que pour le présent, ce fanatisme avait été détourné au profit d'une idée religieuse, non plus théorique (ce qui aurait pu créer la poésie), mais essentiellement pratique et militanlo, les hommes qui luttaient alors n'avaient rien à regretter de leur passé dont ils se vengeaient par le triomphe du moment et par les espérances dans l'avenir; et ces espérances iréîaienl pas de nature à inspirer la poésie ou les arts, car elles avaient, avant tout, un but matériel.

Quant a ceux qui auraient eu le loisir d'étudier, d'apprendre les lettres, d'y trouver des consolations, ils n'avaient qu'à tourner les yeux et h tendre les mains vers la mèrepatrie. Ils parlaient la môme langue qu'elle, ils avaient appris à avoir le mémo enthousiasme pour les grands génies qui l'avaient illustrée; ils en étaient naturellement tributaires pour les produits de l'esprit.

La similitude dos langues a donc été, et est encore aujourd'hui, rohstaclc le plus grave contre l'établissement d'une littérature originale aux États-Unis.

Les premiers écrivains qui y sont nés ont eu pour modèles des écrivains anglais , et ils n'avaient pas la ressource. comme en Europe on l'a lait pour l'antiquité, d'innover dans leurs imitations, au moyeu de la forme, de la langue et même des mœurs.

Les États-Unis ont eu et pourront encore avoir des poètes de génie, des écrivains de premier ordre ; mais ces hommes qui appartiendront au sol de l'Amérique par la naissance, par le nom, par l'enthousiasme même, seront toujoui'S Anglais par le côté littéraire. Et plus ils s'élèveront par l'élégance, par le style, par le choix des sujets, par toutes les qualités enlin de l'écrivain, plus ils se i^approcheront de

DE l'état intellectuel ET MORAL DES ÉTATS-UNIS. S41

la littérature anglaise et moins ils parviendront à fonder une littérature originale.

Trois grands peuples ont particulièrement occupé le sol du Nouveau-Monde, les Espagnols, les Anglais, les Français. Dans divers États de TUnion , on a parlé les idiomes de ces trois peuples. Deux de ces idiomes ont à peu près disparu, et ne subsistent plus qu'à l'état de souvenir; le troisième ' s'est un peu corrompu, mais domine toujours.

On comprend donc que le poète, et l'homme de plume tendant à la perfection du langage, aspirent à se rapprocher de l'idiome mère. En se séparant par conséquent de la langue vulgairement parlée, vulgairement écrite, ils condamnent eux-mêmes l'œuvre qu'ils voudraient créer. La meilleure preuve en est dans cette préoccupation qui les domine tous, du jugement que porteront sur eux les critiques de l'Angleterre.

Ils écrivent plus pour leur ancienne métropole que pour leur propre pays.

La même remarque, d'ailleurs, est à faire pour toutes les nations du Nouveau-Monde. Elles parlent toutes une langue dont la source est de ce côté-ci de l'Atlantique.

Par le choix des sujets, ce qui est bien plus grave encore, la littérature d'imagination est impossible aux États-Unis. La constitution de la société américaine, société froide, austère, uniforme, où les élans dramatiques manquent, où tout est simple, où rien n'est extérieur, arrête l'écrivain et ne peut pas inspirer Je poète. L'amour, — cet éternel élément de tous les drames, — l'amour même fait défaut ; l'égalité des castes permettant à l'homme, dans quelque condition qu'il se trouve, d'épouser toute femme de son choix. Ces luttes si fécondes en péripéties échappent donc au romancier, au dramaturge.

Un seul homme a absorbé dans son génie tous les élé-

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ments qui pouvaient servir cette cause sans espoir; cet homme, c'est Cooper, qui a été l'Homère et le Thucydide de TAmériquc. Rien, ou presque rien, ne restait plus à glaner, après lui, des sujets nationaux. H n a créé que des imitateurs.

Washington Irving, esprit fin et délicat, écrivain élégant, plein de brillant et de fantaisie, a été sobre d'inspirations locales, et presque toutes lui viennent du dehors, sauf quelques chroniques mêlées de fantastique, entre autres son histoire de New-York.

Ces deux écrivains qui tiennent h coup sûr la tête de la littérature américaine, se rapprochent, en tout cas, par la forme, par le style, de la littérature purement anglaise. Us ne sont qu'un écho, tout en étant un son, si je puis m'exprimer ainsi.

Depuis vingt-cinq ans la littérature a cependant produit des écrivains distingués en Amérique. Je pourrais citer Brockden Brown, le premier qui ait ouvert le champ des fictions, esprit morose et chagrin qui vivait dans un monde idéal et tout à fait à lui. A cause de cela peut-être, ses œuvres ont un certain cachet d'originalité. Le plus fécond des romanciers après Cooper est M. Simms, écrivain vraiment distingué. Kennedy, dont le talent a une grande analogie avec celui de Washington Irving, est aussi charmant conteur que lui; Dana a écrit plus particulièrement des voyages; Paulding est un écrivain humoriste et original, Edgard Poe, esprit émincnt. Parmi les femmes auteurs deux ou trois ont acquis une célébrité assez bien méritée : Miss Sedg\vick entre autres, dont les principaux ouvrages, Vie de la nouvelle Angleterre, Redwood, Clarence, Ilope Lcslie^ sont très lus et très goûtés ; madame Chili, qui a composé quelques ouvrages où Fa grâce s'allie îi l'imagination; et enfin madame Beecher Stowe dont le nom a acquis une popularité européenne.

Les travaux historiques ont été le trait littéraire saillant

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des États-Unis, et dans celte voie les Américains ont trouvé une veine glorieuse. Les historiens américains sont aujourd'hui illustres et populaires en Europe; c'est justice, car l'Europe a sans doute des rivaux, mais non pas des supérieurs à opposer aux Prescott, aux Bancrofl, aux Motley, aux Sparks, aux Ticknor, aux Everett, aux Marshall (1). Toutes les formes élevées que la science, l'esprit de critique et d'analyse, la philosophie, peuvent revêtir pour se produire au monde, ces éminents historiens les ont prises. L'histoire reste donc, quant à présent, le titre glorieux des Américains dans les spéculations intellectuelles et littéraires.

Tous les canaux par où l'homme peut écouler les produits de son intelligence, de son imagination et de son cœur ont donc été ouverts par les Américains. La poésie et le drame ont été tentés comme le roman; mais il faut dire que ces deux branches de la littérature d'où sortent d'ordinaire les œuvres qui caractérisent une époque n'ont même pas fourni d'essais assez heureux pour qu'on puisse en marquer les traces. Du drame jaillit la passion, de la poésie s'envolent, comme d'un nid parfumé, les rêveries, toutes les aspirations de l'âme. — Eh bien! comme je l'ai dit plus haut, la constitution de la société ne permet pas la passion; les rêves et toutes les molles langueurs de l'âme y sont comme interdites. Je ferai une exception en faveur de M. Longfellpw qui dans tous les pays eut été un grand poète.

Là où la poésie est étouffée, la peinture, la sculpture et la musique ne trouvent pas la vie. La poésie peut dans un siècle s'amoindrir chez- les écrivains, elle se réfugie alors dans les

(i) Noos nous réserrons de consacrer an livre spécial, à roxamen des litres de ces divers historiens à Tadmiration publique. Nous croyons devoir dire cependant, et des à présent, qoe leurs traTaux ont été traduits dans toutes les langues; et que grâce à l'initiative da |fM. A. Lacroix, Van Meenen et C", de Bruxelles, la littéralure française s'est enrichie d^excellentes traductions de Prescott, do Bancrofl, de Motley. Les œuvres de ces illustres représentants de la science historique sont des monuments que tout homme dVtude doit posséder.

arts ; mais là où elle est impossible, les arts ne peuvent non plus la découvrir.

Il y a cependant en Amérique des peintres, il y a des sculpteurs qui ont produit des œuvres non pas sans valeur; mais dans aucune d'elles on ne rencontre ce souffle créateur, cette inspiration puissante qui imprègnent la toile et le marbre du signe de la force.

Dans la Capitole, ce gigantesque corps sans âme, œuvre d'une architecture bùtardc, on trouve une grande quantité de tableaux, une profusion de statues. A coup sûr, on ne peut dire que ce soit l'enfance de l'art, on ne saurait même contester un certain mérite à quelques-uns de ces travaux; maïs ce ne sont pas les fruits que produirait une nation vraiment artiste. Ce sont des tentatives, des essais sans résultat, incapables d'éveiller aucun écho pour l'avenir. Je ne crois pas que jamais en Amérique naisse une école de peinture ou de sculpture qui marque dans l'histoire des arts. Je dois cependant, pour ne laisser incomplète aucune partie de ce rapide aperçu, citer les noms de Greenough, l'auteur d'une statue de Georges Washington, de West, de Leslie, comme étant les artistes qui ont le plus marqué.

Quant à la musique nous serions fort embarrassé de fournir dix lignes sur ce sujet. La stérilité est complète.

Et, puisqu'il nous faut enfin parler de l'architecture, nous résumerons en peu de mots notre pensée sur cet art, perdu d'ailleurs aujourd'hui dans le monde entier. Les Américains ne connaissent en Aiit d'architecture que deux imitations d'un genre bien opposé, le grec et le gothique. Ce dernier est généralement adopté pour les églises catholiques, qui d'un bout à l'autre de l'Union se ressemblent; elles ont seulement ce caractère distinctif et assez laid d'être construites en briques rouges de la base au sommet. Quelques-unes cependant ne manquent pas d'une certaine harmonie. Quant

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au Style grec, il est appliqué indistinctement à toute autre espèce de monuments, religieux ou non. Qui en a vu un les a vus tous; ils ne diflfèrent entre eux que par les proportions qui sont généralement colossales. On retrouve cependant dans quelques villes d'anciens édifices qui ont juine valeur historique : à New-York, par exemple, Je City-house, qui est un monument élégant et gracieux; à Philadelphie la Statehouse, où fut signée la fameuse déclaration de l'indépendance; à la Nouvelle-Orléans une vieille cathédrale et l'ancien hôtel de ville.

Ces constructions , qui datent d'avant l'indépendance, ont un caractère tout à fait particulier, et sont bien supérieures à toutes les pâles imitations du Parthénon et autres temples grecs dont l'ère de la liberté a doté les États-Unis.

Maintenant disons-le, et avec conviction, ce n'est point la forme du gouvernement américain, ce n'est point le caractère des populations qui sont antipathiques au progrès des lettres et à la culture des arts.

Aux obstacles que nous avons déjà cités, nous pouvons en ajouter d'autres.

Le premier et le plus sérieux de tout est l'œuvre même que le peuple américain a reçu mission d'accomplir, œuvre de conquête pacifique mais sans haleine. Or les arts sont un besoin pour les nations arrivées à l'apogée de la civilisation, et qui peuvent, même au milieu des troubles et des désordres passagers, les voir fleurir et prospérer encore; mais ils seraient une entrave pour celles qui doivent chaque jour travailler à répandre cette civilisation; qui ont devant elles et tout autour d'elles, des déserts à peupler, des nations nouvelles à initier aux bienfaits d'une liberté régulière.

La moindre halte dans ce travail incessant pourrait ramener la barbarie sur ce sol dont la destinée est si grande dans l'avenir ; mais à la condition que le peuple américain, calme

devant les populations déjà aguerries et initiées aux mystères de la démocratie, se tiendra toujours sur le qui-vive vis-à-vis des populations neuves et dont la turbulence a besoin d'être surveillée.

La presse si populaire en Amérique n'a aucune influence sur rétat moral des populations. Dans un pays où ce puissant instrument de propagande jouit d'une liberté illimitée, on aurait pu s'attendre à rencontrer une presse élevée et dominant l'opinion publique. Il n'en est rien. A peu d'exceptions près, les journaux américains ne sont que des organes de publicité et d'excellents centres de renseignements; mais l'action que Ton croit et que l'on est autorisé à penser qu'ils exercent sur les masses, est nulle. La presse, à vrai dire, ne s'en préoccupe pas; elle n'est comme en Europe, ni littéraire, ni exclusivement politique.

Cela tient à l'organisation même du pays. Tout journal est un représentant d'intérêts locaux, et non des intérêts généraux; son influence est limitée à la commune, à la cité; il est rare qu'elle l'exerce même sur un État tout entier. Ce n'est donc pas de ce côté que l'intelligence reçoit ces grands élans qui entraînent et fécondent. On supposerait le contraire à compter l'immense quantité de journaux qui pullulent sur le sol américain; ils sont utiles, indispensables même, parce qu'ils répondent à des besoins; mais ils ne secondent en rien le mouvement intellectuel de la société américaine.

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