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Chapitre II. — Les fondateors de laEépublique américaine

Il n'est jamais inopportun d'écrire sur les États-Unis d'Amérique. Au double point de vue de la théorie et de la pratique, de féconds enseignements doivent toujours sortir d'une excursion dans la vie politique de ce pays. Son histoire qui date d'hier, est pleine de consolations et de pièges aussi; elle est le livre des regrets pour les uns, des espérances pour les autres, des conseils pour tous.

La France a eu le glorieux privilège, en un temps, de faire une propagande d'idées victorieuses et de principes qui ont refait l'esprit public en Europe ; de même les États-Unis ont été et restent un exemple et un spectacle pour le monde ; spectacle toujours et encore instructif, exemple quelquefois fatal à ceux qui l'ont voulu suivre au pied de la lettre et qui, datant leurs expériences du but où sont arrivés les États- Unis, n'ont tenu aucun compte du point de départ.

Il n'y a plus guère de théories à faire sur les institutions politiques des États-Unis; elles ont été amplement com-

RfcpUBUQOE AMÈRICAIMB, T. I. 1

mentées par les écrivains et par les peuples eux-mêmes. Tant que ces institutions sont restées dans le domaine de la spéculation intellectuelle, elles ont été l'objet d'une sympathie générale; du jour qu'elles sont entrées dans le domaine de l'expérimentation, elles ont paru un danger, et il s'est rencontré autant de plumes qu'on en a voulu trouver, non seulement pour combattre les principes que ces institutions représentaient, mais pour calomnier le peuple qui les pratique, sans lui laisser même le droit de s'enorgueillir des résultats acquis chçz lui et sur son propre sol.

De si loin, sur la foi des on dit et de complaisantes interprétations, l'ignorance s'est associée à la mauvaise foi et à l'esprit de parti pour dénigrer systématiquement les institutions démocratiques des États-Unis et le peuple américain. C'est moins ces institutions elles-mêmes que la forme sociale en laquelle elles se résument, que les adversaires des États- Unis ont en vue de combattre. Cette distinction n'échappe pas à quiconque suit de près les polémiques que soulève l'Amérique du Nord.

En concevant le présent livre, nous n'avons pas eu la prétention de révéler aucun trait nouveau qui ne soit connu des hommes d'étude ; mais nous avons eu celle de fortifier quelques convictions par le spectacle des faits, en nous dégageant de l'influence des théories; de montrer oiz l'imitation servile peut conduire les peuples et de résumer les phases diverses qu'a parcourues la république américaine. Nous croyons donc, qu'on nous pardonne cet aveu, avoir écrit un livre de renseignements et d'enseignement. Ce à quoi nous avons tâché surtout, c'est de séparer la calomnie de la juste critique.

Cet ouvrage n'est pas le premier que nous publions sur les États-Unis d'Amérique. Nos précédents livres, sous les formes diverses où ils ont affronté la publicité, étaient, comme celui-ci, le résultat de longues et consciencieuses études sur ce pays.

Le lecteur voudra bien nous excuser peut-être si nous rappelons ici que nos travaux sur les États-Unis ont rencontré quelqu'approbation et quelque sympathie dans la presse américaine et auprès du public du Nouveau-Monde. Aucun sentiment de vanité ne nous pousse à consigner ici ces éloges ; nous ne prenons acte de ces encouragements que comme un témoignage du droit que nous avons acquis de parler librement des États-Unis. Si, dans nos travaux relatifs à ce pays, nous n'avions eu que des enthousiasmes aveugles au bout de notre plume, cette flatteuse approbation de la presse américaine nous eut paru tout naturellement su^ecte. Il n'en est rien. Tout en vengeant les États-Unis des attaques et des calomnies dictées par l'ignorance bien plutôt que par la mauvaise foi, nous voulons bien le croire, nous ne leur avons pas ménagé les vérités en aucune circonstance; et cette franchise, loin d'exciter du mécontentement au delà de l'Atlantique, y a rencontré une sympathie qui nous honore et dont nous avons lieu d'être fier.

En réfutant, dans cette introduction, bien des erreurs auxquelles la presse française notamment est sujette à peu près toutes les fois qu'elle touche aux questions américaines, nous trouvons l'occasion de mettre en évidence quelques côtés saillants de la société et des institutions des États-Unis, lesquels sont indispensables à connaître pour apprécier à leur point de vue exact plusieurs des

événements dont nous srvons à présenter le tableau dans cet ouvrage.

Cette introduction, d'ailleurs, quelque forme que nous lui eussions donnée, n'a pas, dans notre pensée, d'autre but que d'exposer quelques-uns des traits de la société politique américaine, ses faiblesses et ses grandeurs, sa force et sa débilité; qualités et défauts également inhérents à la démocratie et à la constitution de ce peuple, et qui sont la clé nécessaire à tous les jugements que l'on porte sur les États- Unis.

Dans un article publié à Paris, en 1855, quelques années après un premier voyage aux États-Unis, à propos d'attaques assez vives contre la liberté en Amérique, attaques inspirées par une loi de tempérance que venait de voter la législature de New- York, nous nous exprimions ainsi :

« Il n'y a pas de pays dont on parle autant que de l'Amérique du Nord ; et nous devons ajouter : pas de pays sur le compte duquel on commette plus d'erreurs et sur le compte duquel on se fasse plus d'illusions.

(c Nous reconnaissons bien que tout semble concourir à favoriser ces erreurs et ces illusions , de loin et surtout au point de vue où le critique européen se place pour apprécier un peuple et des institutions qu'il faut surprendre dans le secret de leurs mœurs, de leurs résultats, de leur jeu, pour s'en faire une idée exacte. Ainsi l'on s'expose à voir la tyrannie, le despotisme, l'horrible même, au lieu de cette liberté et de cette grandeur dont les Américains du Nord sont si fiers.

« Un écrivain, devenu homme d'État et qui a étudié sur place, pourrions-nous dire, les institutions politiques de rUnion, M. de Tocqueville, dans un livre dont le succès fut retentissant, a tiré des conckisions, souvent très fausses, malgré l'exactitude rigoureuse de ses points de départ. La cause des erreurs dont M. de Tocqueville s'est rendu responsable, vient d'une sorte de parti pris chez lui de comparer las institutions américaines aux institutions constitutionnelles qui florissaient en France à l'époque où il publia son livre.

« Que si Ton veut, en efiTet, transporter les idées européennes, les idées de notre vieille et admirable civilisation dans ces pays et au milieu de ce peuple nouveaux, les points de vue changent si complètement qu'il est difficile de ne pas tomber en plein abîme d'erreurs.

(c Le défaut que nous reprochons à M. de Tocqueville est devenu commun à presque tous les écrivains qui traitent les questions américaines dans la presse française; et nous avons occasion, aujourd'hui, de le signaler au sujet d'articles publiés récemment dans un journal de Paris par deux écrivains de beaucoup de talent.

« Nos deux confrères se sont placés tout de suite et tout d'une pièce sur le haut de l'observatoire européen, et de là ils ont examiné l'horizon américain avec des yeux tout éblouis de notre passé et de l'état présent de notre civilisation européenne ou plutôt de notre civilisation française.

(c Ainsi , à propos de la loi sur Ja tempérance, l'un de ces deux écrivains a crié au despotisme, et a nié, avec des arguments spécieux, l'existence de la liberté aux États-Unis^ de cette liberté tant aimée et tant vantée par les Yankees !

« Nous pouvons répondre hardiment que celte atteinte à la liberté de Fivresse est, au contraire, une consécration des principes de l'extrême liberté, — de la liberté illimitée qui règne aux États-Unis. — Cette loi, en effet, qui ne trouve pas, le contraire eût été un miracle en tous pays, des adhésions et des sympathies universelles, n'est pas autre chose que la conséquence du triomphe d'un parti qui a eu son tour ou son jour de victoire : le parti de la tempérance.

« Toute loi aux États-Unis est votée par les législatures, avec une liberté de discussion dont on ne saurait contester rétendue, et dont nous n'avons même qu'une faible idée ici. Or, les législatures sont élues par le suffrage universel, devant lequel tous les candidats font leur profession de foi dans les réunions, aux carrefours, dans les bar-rooms (ou cafés) les partisans de la tempérance aussi bien que les autres. Ils ne cachent pas leurs opinions ni le but de leur candidature, car il s'agit toujours, à ces heures-là, du triomphe d'un parti.

« Un moment est venu où la secte des partisans de la tempérance a eu la majorité ; et elle en a profité pour faire triompher ses principes.

c( La loi de tempérance, si elle est absurde, nous ne cherchons pas à la discuter ni à la défendre, est le résultat d'un vote libre, émanant d'un corps législatif élu par le suffrage universel le plus scandaleusement libre qu'il soit possible d'imaginer. D'autre part, l'influence de la secte de tempérance est encore due à la liberté illimitée de propagande et de discussion qui existe sur le sol américain. Cette influence arrivant au triomphe final est donc bien positivement la constatation de la liberté.

INTRODUCTION. il

« On voit donc qu'il faut bien, pour apprécier la véritable portée des faits qui se passent en Amérique, se dégager de l'atmosphère des idées européennes, et se transporter au centre des mœurs américaines. Les mots et les définitions changent alors, et ce que Ton était enclin légitimement à appeler tyrannie devient, au contraire, la preuve de la liberté.

a Et c'est encore la liberté , ce droit qui reste au parti vaincu et dont il sait user, sinon de protester contre la loi, du moins de combattre l'influence du parti à qui on la doit, et d'en préparer la défaite aux plus prochaines élections. On sait que rien n'est moins éternel que les lois; encore moins celles qui sont enfantées par des passions à l'ordre du jour.

« Il ne faut donc pas prendre texte absolument des colères que soulève la loi sur la tempérance, dite loi du Maine, et que l'État de New- York vient d'adopter (1), pour en conclure que c'en est fait de la liberté aux États-Unis , et même que la liberté y est un mensonge^ D'autres États pourront l'adopter également, au moment peut-être oii l'État de New-York la répudiera, et réciproquement. Chaque État pour soi.

« Le sort de la liberté, aux États-Unis", ne dépend donc pas de telle ou telle politique suivie par un État. Les États ne sont pas solidaires : leur rôle est d'ouvrir ou de fermer, à la volonté de chacun, les barrières à certaines idées et de n'en pas tenir compte au delà de l'influence bonne ou mauvaise que ces idées peuvent exercer sur les esprits.

« Ce que nous venons de dire pour la loi de tempérance, qui a été une grosse affaire, nous n'en disconvenons pas,

^i) Noos sommes en 1855.

lî RÊPUBUaUE AMÉRICAINE.

nous le pouvons répéter à propos de la question de l'esclavage, à propos du know-nothingisme , qui fait ta^nt de progrès , en ce moment , au delà de l'Atlantique (1).

« On a répété à satiété que la question de l'esclavage serait une cause de dissolution pour l'Union. Malgré tes violentes tempêtes que cette question a soulevées dans la presse, au Congrès, dans les meetings, dans les rues même (et jusque sur lechafaud), nous n'hésitons pas à affirmer qu'on se trompe grandement en se figurant que le nœud de l'Union se détachera devant le maintien ou l'abolition de l'esclavage (2). Nous n'engageons pas nos préférences personnelles en disant : Non, l'esclavage maintenu dans le Sud et dans l'Ouest n'amènera pas une rupture avec les États de l'Est et du Nord; parce que ce grand principe : «que chaque État est maître chez lui, » domine tout aux États-Unis. Ce principe triomphera toujours, en tant que la Constitution de 1789, restée immuable au milieu de tant d'événements, ne sera pas exposée.

« Quaqt au know-nothingisme^ qu'est-ce, au bout du compte, sinon un parti dont une propagande énergique a préparé, de longue main et à travers bien des luttes , les succès et la conquête de la politique américaine? Ce triomphe est-il définitif? Nul ne saurait le dire. La défaite est plus prochaine, peut-être, qu'on ne le croit; elle est dans la liberté qui a permis aux bww-nothings de grandir, et qui fournira également des armes à leurs adversaires (3).

ic On peut donc poser cet axiome, malgré son apparence

(i) Il en a trop Tait depuis cette époque.

(2) Les faits les plus récents, qui ont suivi la tentative de Brown, en Virginie, d6 nous font point changer de conviction sur ce point.

(3) Les événements ont à peu près justifié nos prévisions de i&i&.

INTRODUCTiOîf. 13

paradoxale, que : aux États-Unis l'esclavage et le despotisme sont encore des fruits de la liberté.

« Nous le répétons, en terminant, ce n'est pas en nous plaçant au point de vue des idées européennes que nous pouvons juger sciemment de tels faits, c'est en nous transportant en pleines mœurs des États-Unis. »

Un journal américain en reproduisant l'article que nous venons de citer, y a ajouté avec des commentaires que nous nous dispensons de répéter, des réflexions qui, au point de vue même du milieu où elles se sont produites, mériteni d'être rapportées :

« Les États-Unis, » disait le journal en question, « ressem- <c blent si peu aux vieux pays de l'Europe que pour 'les « connaître, il faut y venir et faire du peuple dans ses actes « extérieurs, une étude spéciale. Plus d'un voyageur, pour !K n'avoir pu se soustraire à l'influence des idées euro- « péennes, n'a rien compris à la grande œuvre que nous « accomplissons de ce côté de l'Océan. Ce que l'on entend « par liberté dans l'Ancien Monde n'est pas notre liberté à « nous : ce qui là-bas s'appellerait anarchie n'est ici que « l'exubérance du principe démocratique. Le désordre en <c eflet n'est anarchie qu'autant qu'il porte atteinte à la vraie « liberté, à l'indépendance du citoyen, au respect dont le « gouvernement doit être entouré ; quand il n'existe qu'à la « surface et qu'il résulte d'éphémères agitations, qu'il ne tt met en péril ni le droit commua, ni la fortune publique ou « particulière, ce n'est pas l'anarchie.

a Nous ne sommes pas assez aveugles ni assez présomp- « tueux pour prétendre que notre gouvernement est parfait.

c< mais nous maintenons que tous les abus qui y ont été ce signalés sont le résultat de la liberté extraordinaire dont jouit le peuple aux États-Unis. Nier la liberté américaine, comme s'avisent depuis quelque temps de le faire certains publicistes de l'Ancien Monde, c'est nier le soleil, c'est nier le mouvement, c'est nier l'histoire. Nous accusons moins cependant la sincérité que la perspicacité de nos juges. Ils ne voient que le fait nu et aride, et sur ce fait, dont ils ignorent la cause et la portée, ils se hâtent d'établir une opinion et d'asseoir un arrêt définitif. Lisez en ce moment la plupart des journaux de Paris : vous verrez, dans les articles qu'ils nous consacrent, beaucoup d'erreurs à côté de quelques lueurs de vérité. Ils de tiennent pas compte du milieu américain qui ressemble si peu au milieu européen. Entre l'état politique et civil de l'Ancien Monde et celui du Nouveau, il existe des différences essentielles qu'il ne faut point perdre de vue. Se placer au point de vue européen pour juger l'Amérique et ses institutions, c'est s'exposer aux plus étranges bévues. »

En 1859 nous écrivions, aux États-Unis mêmes, les deux articles suivants :

LES fCATS-UNIS CALOMNIES.

« C'est avec un étonnement mêlé de regret que nous voyons certaines feuilles françaises, persister avec autant d'acharnement que d'ignorance des faits, dans des attaques systématiques contre les États-Unis.

« Cela nous étonne d'autant plus que l'article que nous avons, aujourd'hui, sous les yeux, est attribué à un homme haut placé dans l'opinion publique en France, occupant des fonctions politiques de premier ordre. Le travail que nous venons de lire est un tissu d'erreurs, de calomnies, de récriminations, d'accusations sans fondement. L'ignorance seule, quand il s'agit des affaires des États-Unis, a pu entraîner l'écrivain dont nous parlons, dans la voie injuste, violente et acerbe où il a été poussé.

« Avant de résumer les griefs accumulés dans cette diatribe, citons en le passage suivant qui donnera une idée de la manière dont les États-Unis sont jugés et appréciés en France :

« On s'est habitué en Europe, à beaucoup d'indulgence tt pour les États-Unis. Cette indulgence n'était que l'effet « d'une illusion qui a longtemps trompé le jugement de « l'opinion publique. On espérait beaucoup de ce peuple « nouveau, né à la civilisation dans des conditions sociales « et politiques qui semblaient l'élever tout à coup à des « perfectionnements que nous n'avions pas atteints; on « admirait de loin le développement de cette jeune répu- « blique, accomplissant ses destinées sous l'impulsion « unique de la liberté individuelle. Il était de mode alors « d'opposer sans cesse les États-Unis aux vieilles sociétés « européennes, et d'exalter outre mesure cette liberté dont « personne n'aurait voulu pour son propre compte.

« Plus tard, quand cette illusion est tombée, les ménage- « ments ont continué, un peu par amour du repos, un peu « par curiosité, un peu enfin par habitude. Les États, même

« les plus puissants, n'aiment pas à se commettre avec des « démocraties turbulentes, tracassières , portant le verbe « haut, et sans égard même pour les convenances. Et puis « il est convenu, de ce côté de l'Océan, que l'on assiste à ce une expérience politique et sociale du plus haut intérêt, « dont les mœurs et les institutions des États-Unis sont le « sujet, et pour ne les troubler en rien, on tolère des écarts « et des fantaisies qu'on ne souffrirait pas de tout autre.

(c Or, cette expérience pourrait bien être aujourd'hui c( accomplie. L'Union américaine n'est plus pour personne c( la société modèle, et l'Europe, à qui elle doit tout, com- <c mence à trouver que sa sollicitude presque paternelle « méritait un peu plus d'égards, un peu moins d'arrogance, « en un mot, quelque chose de plus filial vis à vis d'une « société qui est au moins son aînée dans la civilisation.

« Tous les rapports, en effet, de la jeune république avec « l'Europe, surtout depuis quelques années, ont révélé, de <( de la part des Américains, des tendances exclusives et « surtout violentes, qu'il est impossible de tolérer plus « longtemps ; il y a un droit public qui oblige les nations <c entre elles; il y a des lois privées qui s'imposent aux « hommes sans acception de nationalité; il y a en un mot, <c une juridiction qui ne s'arrête ni aux frontières, ni aux « Océans, et qui est celle de la civilisation elle-même, dans « le monde entier. Les Américains en relèvent comme les « Européens. Ils s'en affranchissent trop souvent. »

(c Qu'on juge du reste par cet échantillon ! Maintenant voyons les griefs : la frégate des États-Unis Wabasii de 44 canons est entrée dans le Bosphore et n'a pas voulu en

sortir, sous prétexte « que les États-Unis n'avaient pas signé « les traités qui interdisent les Dardanelles aux navires de « guerre. »

« Cette république « inquiète et envahissante » a contrecarré en Chine les démarches des négociateurs; en 1888 elle a fait des vœux pour la Russie contre la France; elle intervient « brutalement dans toutes nos affaires, (c'est toujours le journal parisien qui parle) pour combattre les intérêts de la civilisation, » elle a formulé un principe nouveau, appelé la doctrine de Monroe « pour interdire l'intervention de toutes les puissances sur les côtes de l'Amérique. C'est en vertu de ce principe que « l'Espagne est menacée de perdre Cuba, » que se font les entreprises des flibustiers , et que les Antilles françaises se trouvent menacées d'une prochaine conquête.

a Après rénumération de ces griefs et de ces plaintes , l'écrivain que nous citons s'exprime ainsi :

« Il y a dans cette conduite plus que de l'ingratitude, il y « a une souveraine imprévoyance; comme aurait dit M. de « Talleyrand, c'est plus qu'un tort, c'est une faute. La ce grande république américaine doit tout à l'Euroi)e, sa « population croissante, ses capitaux, ses progrès méca- « niques, et jusqu'à son existence. Sans les 330,000 émigrants « qui partent chaque année de nos ports et qui lui apportent « en moyenne 400 /r. chacun, sans compter leurs bras, son « développement s'arrêterait court. Sans les capitaux anglais « qui commanditent la plupart de ses entreprises, elle « n'aurait ni canaux, ni chemins de fer, ni industrie. Sans la « contrefaçon qu'elle exerce impunément sur nos procédés et

18 RÉPUBLIQUE AMÉRICUNE.

« nos inventions, elle ne serait ni une nation manufacturière, « ni peut-être une grande nation maritime. Et pour récom- « pense de tant de services rendus, elle ne craint pas « cependant de sacrifier nos intérêts les plus précieux à « ses plus minces convenances, et elle a déjà donné le « triste spectacle d'une nation entier^ reniant la foi des enga- (( gements privés, et couvrant ainsi l'Europe de ruine pour a la satisfaction de quelques banquiers. »

« Vient à la suite, et tout naturellement, une menace de l'Europe, parlant par la bouche de ce journal, contre les États-Unis; nous rapportons seulement les derniers mots dans lesquels sont formulées ces menaces :

tt Nous n'entendons nullement les opprimer, (les États- « Unis) mais il faut bien qu'ils sachent que l'Europe ne se « laissera ni exclure ni humilier. Il faut bien qu'ils sachent « que nous n'abandonnerons pas plus dans l'Océan que <( dans la Méditerranée et la mer Noire, la cause du droit et « de la civilisation. »

« Nous regrettons d'avoir à enregistrer ces attaques, parce qu'il nous y faut répondre, et que nous ne pouvons oublier ni à qui nous répondons, ni qui nous mettons en jeu dans notre réplique.

« Libre, bien entendu, à un journal quel qu'il soit de ne pas admettre de salut et de dignité pour un peuple, en dehors du régime français ; libre à tous écrivains de condamner la démocratie, de la traîner aux gémonies, de se déclarer peu édifiés par le spectacle de la société américaine, et d'annoncer finalement que l'heure est venue de détourner les yeux de cette société.

« A cette attitude nous n'avons rien à reprendre. Ce n'est pas, en effet, aux États-Unis que l'on trouverait des enseignements pour le régime gouvernemental de la France.

« Mais ce qui n'est ni juste ni permis, et personne ne l'admettra, c'est de calomnier cette société incomprise; c'est d'invoquer, à l'appui d'un antagonisme, des faits erronés et des arguments sans base; c'est d'ignorer complètement, en un mot, ce dont on se donne le droit de parler.

« En ce qui concerne l'interdiction des Dardanelles aux vaisseaux de guerre américains, les États-Unis, en principe, sont parfaitement autorisés à déclarer qu'ils ne peuvent pas accepter rigoureusement un acte diplomatique et politique où ils n'ont pas été appelés comme partie contractante. En fait, le traité de^aris invoqué par notre contradicteur est applicable, dans son esprit autant que dans sa lettre, aux puissances européennes intéressées entre elles à une surveillance réciproque. Dans l'espèce, enfin, la frégate américaine Wabash s'est conformée aux prescriptions du traité, à moins que les rapports qui nous sont parvenus ne soient faux; elle a débarqué le nombre de ses canons, au delà de 21, conformément aux règlements ; et le Sultan, signataire du traité de Paris comme la France elle-même, a accueilli avec honneur le pavillon américain et a visité la frégate.

(c En Chine, M. Reed, le ministre américain, a suivi les instructions du cabinet de Washington , lesquelles instructions ont été préalablement communiquées au gouvernement anglais qui les a approuvées.

« Les États-Unis, pendant la guerre de Crimée, faisaient a des vœux en faveur de la Russie contre la France! » Les États-Unis seraient bien avancés, aujourd'hui que la France

no RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

est rintime alliée de là Russie, de s*étre prononcés avec la France contre la Russie! Nous n'oublions pas qui nous sommes, quand nous écrivons ces lignes; mais nous parlons ici au point de vue de la seule logique, et nous laissons dormir au fond de notre cœur un sentiment qu'il n'est pas opportun d'éveiller. »

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