LES ÉTATS-UNIS EXPLIQUÉS
a De quoi accuse-t-on les États-Unis?
<( D'abord, de jouir « d'une liberté dont personne n'aurait voulu pour son propre compte. » Ce sont les expressions de notre contradicteur. Mais comment se flÊt-il, alors, que dans le court espace de 70 ans, la France ait fait trois grandes révolutions, sans compter les petites, pour chercher une liberté analogue qu'elle n'a, malheureusement, ni pu ni su conserver; pendant que l'Amérique conservait, au contraire , la sienne? Celte liberté n'était donc pas si fort à dédaigner! Et « ce peuple dont on espérait tant, » sur le compte de qui, dites-vous « Tillusion est tombée » n'a point, pendant ce même espace de temps où la France a été jetée à la dérive tant de fois, si mal conduit sa barque, avouez-le?
« A^vec un peu d'intelligbnce, de pratique et de savoir en politique, n'est-il pas facile de reconnaître que le but de la France, dans les trois révolutions que nous venons de rappeler, et dans les constants efforts qui se découvrent et se suivent dans l'histoire entière de celte grande nation, a été de conquérir et de s'assurer tantôt la liberté seule, tantôt la
liberté escortée de la démocratie ; en un mot de réaliser le problème social résolu par l'Amérique du Nord.
« Notre contradicteur accuse les États-Unis d'être intervenus « violemment » dans les affaires de l'Europe, et toujours « contre la civilisation. »
Que l'on cite un fait à l'appui de cette assertion; nous y mettons au défi. Les États-Unis sont conséquents avec cette doctrine de Monroe qu'on leur reproche sans la connaître. Par cela même qu'ils ne veulent pas souffrir l'intervention de l'Europe en Amérique, ils n'ont aucun souci de se mêler des affaires de l'Europe.
Le journal auquel nous répondons reproche aux États- Unis les émigrants qu'elle reçoit d'Europe, et les taxe a d'ingra'titude. »
Certes, sans le secours de l'émigration développée dans les proportions qu'elle a prises, la population de l'Amérique du Nord ne se serait pas élevée, en si peu d'années, de quatre millions d'âmes à trente millions environ qu'elle compte aujourd'hui; et, à coup sûr, ni son agriculture, ni son commerce, ni son industrie, n'auraient pris les développements merveilleux qu'ils ont atteints. C'est là, en effet, une chose que les États-Unis ne doivent pas oublier ; mais ce que l'Europe ne doit pas oublier, elle non plus, c'est que si ces émigrants n'avaient pas trouvé en Amérique de bonnes terres à cultiver, des moyens plus ou moins faciles de faire fortune, une liberté politique, civile, industrielle et commerciale qu'ils ne rencontrent nulle part en Europe, ils ne fussent pas venus en Amérique. L'Europe, à son tour, doit donc se montrer reconnaissante à l'Amérique d'avoir ouvert de si vastes solitudes et d'avoir offert de si considérables
Rbpobuqce américaine, t. I. 3
avantages à des populations inquiètes, ardentes, intelligentes, à qui TEurope ne suffisait plus.
Si le sentiment de la gratitude doit être invoqué, que Ton nous permette de le dire : cette gratitude est réciproque.*
On accuse les États-Unis « d'avoir tout emprunté à l'Europe jusqu'à son industrie, jusqu'à ses capitaux sans lesquels les États-Unis n'auraient ni chemins de fer, ni navigation à vapeur, etc. » Nous répondrons par des questions bien simples :
Quel est le premier pays où Fulton ait trouvé asile, où sa puissante invention ait été appliquée? Est-ce en France ou en Amérique?
Combien la France compte-t-elle de lignes de bâtiments à vapeur sur les divers points du globe , et combien lès États- Unis en comptent-ils?
Où l'Europe qui prétend à régenter l'Amérique , s'approvisionne-t-elle de matières premières? et qui consomme les produits manufacturés de l'Europe? En quoi, par conséquent, l'Amérique serait-elle plus tenue que l'Europe, à faire acte de gratitude?
Ce sont les « capitaux anglais » dit notre contradicteur « qui ont fécondé l'industrie aux États-Unis. » Ce reproche, à supposer qu'il fût fondé, nous paraîtrait avoir une toute autre portée que celle qu'on voudrait lui donner. Il est probable, en effet, que si les capitaux anglais sont venus apporter leur concours aux entreprises américaines, c'est qu'ils avaient confiance dans ces entreprises, autant qu'ils ont eu confiance, d'ailleurs, dans le génie industriel de la France ; car nous demanderons qu'on veuille bien se souvenir par qui ont été construits les premiers chemins de
INTRODL'CTWN. 23
fer français, sinon par les capitalistes anglais? C'est l'histoire de la paille et de la poutre.
On ajoute que les États-Unis copient et « volent » les modèles de toutes les inventions européennes! On oublie donc qu'aux deux expositions universelles de Londres et de Paris, les États-Unis ont tenu une place importante où ils ont prouvé ce qu'ils savaient faire et inventer.
A qui, de l'Europe ou de l'Amérique, appartient le système télégraphique de Morse, et celui de Hughes? Il y a deux ans à peine que la riche Europe se cotisait pour offrir à Morse une misérable indemnité en échange de l'emprunt manifeste qu'elle a commis au préjudice du savant professeur en lui prenant ses procédés, et de l'usage qu'elle en fait depuis que le télégraphe électrique existe en Europe? Comment notre contradicteur a-t-il pu oublier cela, lui qui a poussé, généreusement, à la réalisation de ce projet d'indemnité ; lui qui s'est glorifié, et avec raison, que la France eût donné la plus grosse part dans celte quête en faveur du dépouillé?
Veut-on connaître, enfin, jusquoù s'élève cette force productrice qu'on dénie à l'Amérique du Nord? 11 suffit de lire le livre de M. Michel Chevalier. Il faut chercher encore l'Amérique du Nord dans le livre de M. de Tocqueville, dans celui de M. Ampère, et ne plus puiser les renseignements dans les bouquins de barbouilleurs et de barbouilleuses de papier, dans les récits intéressés, sinon intéressants, de certains visiteurs de l'Amérique, qui feraient bien, avant de condamner les États-Unis, de raconter leurs propres déconfitures dans ce pays, les déceptions de leurs projets , l'avortement de leurs rêves, les causer de leur expulsion du sein
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d'une société qui se respecte encore assez, quoi qu'on veuille dire, pour ne point faire longue fête à des aventuriers de bas étage et à des femmes suspectes.
Quant à cette fameuse doctrine de Monroe dont on parle tant sans la connaître, et qu'un autre journal aussi mal renseigné, sur ce point, définissait « la prétention des Américc cains du Nord à la domination sur l'Amérique entière » — nous allons en donner un aperçu. On verra combien il faut raisonner faussement pour faire de cette doctrine une arme de guerre contre les États-Unis.
Cette doctrine eut sa manifestation sous la présidence de Monroe, au moment du soulèvement de l'Amérique espagnole. Henry Clay , alors speaker de la Chambre des Représentants, avait proposé une motion ayant pour objet de féliciter les colonies espagnoles de leurs efforts à s'affranchir. Monroe, dans son adresse au Congrès, parla d'une neutralité complète. Voici ses propres paroles :
€( Quant aux colonies existantes ou aux dépendances des « puissances européennes, nous ne sommes pas intervenus « et nous n'interviendrons pas dans leurs affaires. »
Dans son message, que M. de Pradt, l'évéque de Malines, appela « un événement » — Monroe s'exprimait ainsi :
« Nous devons à notre bonne foi et aux relations amicales (( qui existent entre les puissances alliées et les États-Unis, « de déclarer que nous considérerons toute tentative de « leur part d'étendre leur système à quelque partie de cet « hémisphère, comme dangereuse pour notre tranquillité et « notre sûreté. »
Cette doctrine, enfin, est plus nettement exposée
encore dans la lettre suivante de JeflTerson à Monroe (24 octobre 1823) :
« Notre maxime fondamentale doit être de ne jamais nous a laisser entraîner dans les querelles qui troublent TEurope; « la seconde de ne pas souffrir que l'Europe se mêle des « affaires de ce côté-ci de l'Atlantique. L'Amérique, au Nord « comme au Sud, a des intérêts tout à fait distincts de ceux c( de l'Europe, et qui lui appartiennent en propre. Il faut « donc qu'elle ait un système à elle, séparé de celui de « l'ancien continent... Je pourrais donc souscrire en toute « sincérité à la déclaration que nous n'aspirons à l'acquisi- « tion d'aucune des colonies espagnoles ; que nous ne sus- « citerons aucun obstacle à tout arrangement pacifique « entre elles et la mère patrie ; mais que nous nous opposées rons de tous nos moyens à l'intervention armée de toute « autre puissance agissant comme auxiliaire, stipendiée ou « sous tout autre prétexte ou sous tout autre forme, et que <c nous nous opposerons de même aux entreprises d'une fc puissance quelconque qui tenterait de s'en emparer à titre a de cession, de conquête ou d'acquisition, de quelque « genre que ce soit. »
Ce système se trouve encore résumé et sanctionné dans ce passage d'une autre lettre de Jefferson, adressée à William Short :
« Le jour n'est pas éloigné où nous pourrons exiger qu'un « méridien conventionnel partage l'Océan qui sépare les « deux hémisphères, de façon qu'aucun canon européen ne a se fasse entendre en deçà, ni aucun canon américain au « delà de cette ligne. »
Voilà un aperçu, à l'usage des journaux français, de
cette doctrine qui n'implique nullement, comme on voit, Tambition d'une domination exclusive , qui n*est nullement une menace ni contre les possessions françaises, ni contre les possessions anglaises, ni contre les possessions espagnoles ; mais qui définit une politique, laquelle est contraire à toute conquête nouvelle, sous quelque forme que ce soit, parce qu'elle peut compromettre, en effet, « la tranquillité et la sûreté de l'Union.
Que l'honorable écrivain, à qui nous répondons, dégage son esprit des nuages que de faux renseignements sur les États-Unis y ont amoncelés, et il reconnaîtra avec nous que l'on peut avoir le cœur et l'âme tout français, comme lui et comme moi, et rester cependant juste envers les autres peuples.
Voici un fait tout pratique qui peut mettre tous les journaux de Paris à même de s'éclairer sur la doctrine de Monroe; c'est la lettre ci -jointe du général Cass, secrétaire d'État.
Il s'agit de l'affaire du jeune Mortara. Plusieurs synodes aux États-Unis avaient sollicité du pouvoir fédéral son intervention auprès du Saint-Siège. M. Cass a répondu par une fin de non-recevoir et dans les termes suivants , qu'il sera bon de ne pas oublier :
Départe méat d*Ètat, Washington, il novemlire 1SS8.
« Monsieur,
« J'ai reçu et soumis au Président votre lettre du 15 de ce mois, relativement à l'enlèvement forcé d'un enfant Juif à ses parents — par les autorités publiques de Bo-
logne , ville soumise à la domination papale, — et demandant l'expression d'un blâme de la part de ce gouvernement.
« Ce fait a eu lieu sur le territoire d'une puissance indépendante, sans affecter les droits d'aucun citoyen américain. Il est dans la politique établie des États-Unis de s'abstenir d'intervention dans les affaires intérieures des autres pays.
« Certainement, il n'y a, dans les circonstances de ce fait, telles qu'elles sont rapportées, rien qui impose spécialement cette réserve au gouvernement. Mais il lui paraît convenable de suivre les principes établis qui ont, jusqu'ici, réglé sa conduite dans ses relations avec d'autres nations, (f Je suis, etc.,
« Signé : Lewis Cass. »
Est-ce à dire qu'au moment où nous répondions à des attaques si violentes et si injustes contre les États-Unis, nous ayons voulu entendre que ce pays fut complètement à l'abri de toutes critiques ? Non certes ; pas plus que nous ne le croyons aujourd'hui, et pour preuve, c'est que, à peine après avoir payé à l'Amérique du Nord ce tribut d'hommages, nous avons publié le travail suivant qui a été reproduit avec éloges par plusieurs journaux des États-Unis, comme un témoignage d'impartialité de notre part. Nous nous exprimions ainsi :
« Nous aimons à penser que les vérités qu'il nous arrive quelquefois de dire au peuple américain, sont prises comme une preuve nouvelle de l'attachement que nous professons ,
politiquement parlant, pour les institutions de ce pays, et nullement comme un parti pris de critique. Nous n*en sommes pas à avoir besoin de protester de cet attachement.
a II arrive à ce peuple ce qui est arrivé à tous les peuples du monde, à savoir que tout un côté de ses destinées et de sa mission sociale lui échappe, tant il est absorbé dans la pensée du développement matériel immense qui semble le préoccuper exclusivement; et c'est faire acte de dévouement que de l'avertir. On est autorisé à dire, en ce moment, des États-Unis, qu'ils s'agrandissent en surface sans se creuser un lit; comme certaines eaux recouvrent la terre et trompent l'œil par leur étendue en laissant croire à une profondeur qui n'existe pas.
(c Est-il raisonnable de demander qu'un peuple accomplisse, en quelques années, ce que d'autres peuples ont mis des siècles à conquérir?
« C'est un argument spécieux que nous avons souvent entendu invoquer à propos des États-Unis, pour les justifier d'être en retard, sur beaucoup de points, avec d'autres nations que l'on se plait volontiers à appeler en témoignage* Nous disons que c'est là un argument spécieux, et nous ne radmettons qu'avec une extrême réserve, tout en faisant très large la part des obstacles que l'Amérique du Nord a eu à vaincre pour arriver au point où elle est déjà parvenue, et qu'elle aura encore à vaincre pour atteindre aux suprêmes limites du parfait, autant qu'il est permis à l'imperfection humaine d'y prétendre.
« Non, la lenteur des peuples aines à conquérir le progrès n'est pas une excuse aujourd'hui pour les peuples plus jeunes qui restent en arrière dans une voie où ils se laissent
devancer! Aucune des sociétés dont on invoque en témoi* gnage le passé n*a eu à sa disposition les éléments et les moyens d'action, ni dans Tordre moral, ni dans Tordre matériel , pour gagner ces batailles immenses qui assurent les titres ou les droits et donnent satisfaction aux aspirations de Thumanité.
« Le progrès, dans la plus large acception du mot, n'a marché à pas de géant dans Je vieux monde, que du jour où la liberté et la démocratie lui eurent donné la force et la puissance nécessaires pour abattre les préjugés et les erreurs séculaires qui obstruaient le chemin. C'est de ce moment-là seulement, sans nier les efforts qui ont été tentés en ce sens, dans l'intervalle, par de grands esprits morts à la peine, que date l'élan vigoureux qui a porté soudainement les peuples au sommet de la montagne inaccessible, et qui a grandi les nations en leur ouvrant le cœur et l'intelligence à la découverte des sources où se puisent les idées fécondes et le sentiment du progrès en toutes choses.
« Or, l'Amérique a débuté dans la voie politique, dégagée des lisières de Tenfance ; elle est entrée dans Tarmée des nations, dotée de la Liberté et de la Démocratie, ces deux puissants agents du progrès. En aucun cas on ne pourrait invoquer avec plus de justesse le mythe de Minerve armée sortant du cerveau de Jupiter, femme et guerrière déjà à la minute de sa naissance. Les États-Unis ont donc eu entre les mains, dès le premier jour, les leviers que d'autres peuples n'ont trouvés qu'eu entassant générations sur générations, travail sur travail, recherches sur recherches! Les États-Unis sont donc coupables de n'avoir pas marché, dans une certaine voie, du même pas accéléré que beaucoup de peuples
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rachitiques, essoufflés, tourmentés par les révolutions, arrêtés dans leur essor glorieux par des temps d'arrêt que le despotisme d*en haut ou celui d'en bas leur jetait dans les jambes, comme on jette des bâtons dans les roues.
« Le point de départ du peuple améncaûi a répondu à ces exigences auxquelles sa condition sociale et politique lui commandait de faire droit. Que si Ton reporte les yeux en arrière pour les fixer sur la grande épopée de Tindépendance; que si Ton médite les actes et le caractère des hommes rares qui ont accompli glorieusement leur tâche révolutionnaire en cette époque mémorable pour Thumanité; que si Ton étudie dans son esprit, bien plus encore que dans sa lettre, le pacte social qu ils ont planté comme un labarum immortel au frontispice de Tédifice quils venaient d*élever; que si, enfin. Ton veut se donner ce spectacle éblouissant, on trouve dans l'ensemble de ces actes, de ces caractères, de ces lois, de cette probité héroïque, dans tout ce passé oublié une vigoureuse organisation à laquelle l'avenir qu'elle marquait n'a pas répondu.
« Nous sommes juste dans nos regrets et dans nos critiques, et nous convenons qu'il faut faire la part aux événements et aux conditions sous l'empire desquelles s'est développée en nombre la société américaine, avec cette rapidité merveilleuse qu'ont favorisées, c'est là un caractère essentiel à noter, la constitution politique du pays, les garanties de dignité que cette constitution donnait à ceux qui s'abritaient sous elle, et les avantages de fortune ou de bien-être que ceux-ci y trouvaient.
« L'Amérique ayant rencontré un rôle nouveau à jouer dans le monde, s'est laissée tenter par ce rôle. Pendant que
partout, dans les vieilles sociétés, les luttes se renouvelaient ou persistaient entre l'esprit révolutionnaire vainqueur et l'esprit de réaction toujours insolent, même dans la défaite, TAmérique a ouvert un vaste champ au développement des idées matérielles ; elle s'est prise d'enthousiasme à vouloir étonner le monde, en lui prouvant ce que pouvait dans la voie désintérêts économiques,' industriels, commerciaux, une nation libre et indépendante.
Plus son succès dans cette voie a été considérable, imposant, plus elle y est entrée tête basse, sans frein et sans souci des conséquences funestes qui en pouvaient résulter, puisque toutes choses, même les meilleures, ont en ce monde un revers inévitable. La société américaine toute vouée aux intérêts matériels, triomphante de son succès qui a, en effet, étonné le monde, n'a laissé aucune place aux intérêts moraux. Tout culte autre que celui de l'argent, but final de tous les efforts, n'a été admis à prendre un haut rang dans l'esprit général du peuple. Comme compensation, et c'en est une bien certainement, cet amour de l'argent n'avait pas et n'a pas le reflet odieux de l'avarice et de l'âpreté exiguë, il a pris et a conservé le caractère d'un moyeu puissant d'action; c'est un levier entre les mains de ceux qui poursuivent un but.
« Mais il n'en est pas moins vrai qu'à la suite de ce culte du veau d'or sont entrés tous les instincts mauvais qu'il engendre, et dont n9us ont donné de si déplorables preuves des faits tout récents qu'il est inutile de rappeler.
« Cest de là que date cette faiblesse. administrative que nous avons signalée à plusieurs reprises.
« Or il est temps, croyons-nous, qu'un aussi grand peuple
que le peuple américain, qui a donné tant de preuves de son intelligence, de sa puissance, de son patriotisme, fasse un retour sur lui-même, et considère que le moment est venu d'arrêter le débordement des mauvaises passions qui engendrent tant de fléaux dans son sein. 11 y parviendra en ouvrant la porte aux sentiments moraux, en dressant un autel au culte des choses chevaleresques, en permettant aux hommes de cœur, d*esprit, d'intelligence, de s'égaler aux hommes de richesse, et en mesurant la considération moins au chiffre de la fortune qu'à la somme des talents et des actions honorables. De cette manière, les hommes déjà riches s'occuperont moins d'acquérir encore, et se dévoueront plus facile* ment au service de leur pays, ce qui est une fortune d'un nouveau genre , et ils l'ambitionneront qu'on le croie bien !
« Au temps de la lutte pour l'indépendance, on ne rencontrait que des hommes qui se ruinaient pour la grande cause qu'ils avaient embrassée; aujourd'hui on cite beaucoup d'hommes qui ne visent qu'à s'enrichir au détriment de leur pays. Voilà la différence entre le point de départ et le point où l'on est arrivé. »
Mais comme si ce n'était pas assez pour la presse française et pour les écrivains français de décrier les États-Unis, systématiquement, ils poussent leur haine de ce pays jusqu'à avilir de parti pris, les Français qui vont demander au sol fécond et au travail hospitalier de l'Amérique ce que l'espace trop plein de la France leur refuse.
Voici ce que nous avons lu dans un journal de Paris, après que la nouvelle fut connue en France de la ridicule manifestation des Orsiniens à New-York. Je cite d*abord l'article du journal parisien :
« La principale partie de la procession, était composée « d'Allemands. Aux États-Unis, les Allemands sont en « général des matérialistes pratiques, qui ne croient qu'au « monde présent et cherchent par tous les moyens à se pro- « curer une existence épicurienne. S'ils n'y peuvent réussir, « ils ont recours au suicide qui n'est guère de mode en « Amérique que parmi la population allemande.
« Une autre partie de la procession était formée d'Italiens. « A New-York, quand un Italien est capable de gagner quel- « que argent, il devient un dandy, et fait consister son bon- « heur à se vêtir à la dernière mode et à affecter des maniè- « res élégantes. Il se livre indifféremment à n'importe quelle « occupation, se querelle avec les entrepreneurs d'opéra, ce entreprend de parler anglais avec le public auquel il cite ce ses exploits héroïques sur les champs de bataille de Rome a et de la Lombardie, et finit par se faire chasser de toute ce maison respectable parce qu'il offense les dames. Quand c( les Italiens se trouvent sans autres ressources, ils se font ce joueurs de vielle.
(c Viennent ensuite les Français. A New-York, le Français a qui ne se voue pas au commerce entreprend généralement ce de donner des leçons de français sans beaucoup de profit, ce Quand il n'est pas électeur il est volontiers républicain ce rouge, rêve des commotions socialistes qui lui douuee« raient l'occasion de montrer sa capacité ; ou bien, il est ce flâneur, vit aux dépens du public, sous prétexte d'une
« santé ruinée ou en se donnant comme une victime de la « tyrannie. Hors de son pays, le Français est un âne bâté « qui décrie ses compatriotes et, circonscrit dans un cercle « d'idées très étroit, s'oppose à tout progrès social ou litté- « raire. »
Nous n'avons pas besoin de rappeler l'indignation qu'a soulevée dans toute la presse américaine et dans toutes les consciences honnêtes, cette manifestation avortée, d'ailleurs, et qui était la glorification de l'assassinat. Nous étions à New- York à ce moment là, et nous en pouvons parler en connaissance de cause. On a fait en France beaucoup plus de bruit que la chose n'en valait la peine, à coup sûr, de cette scène scandaleuse où l'on comptait plus de spectateurs curieux et indignés, que d'acteurs. Il paraît que les correspondants de certains journaux français h New- York, ont vu les faits avec une lorgnette magique, aux verres grossissants et qu'il ont échauffé l'indignation des feuilles parisiennes, en traînant au pilori du scandale les Français résidants en Amérique.
Si, comme nous le disions, il existait moins d'ignorance en France, parmi les journalistes et parmi la grande généralité des publicistes, sur les choses et les mœurs de ce pays, ils accueilleraient d'abord avec moins de confiance les calomnies que leur expédient certains correspondants, et ensuite ils sauraient qu'il n'y a pas grand'place dans le train de la vie et des affaires en Amérique, pour ces conspirations à ciel ouvert dont les journaux en question font un si terrible fracas.
Ils sauraient encore qu'en Amérique, il n'y a pas plus de place pour la fainéantise que pour les complots, et que les
Français, résidants ou réfugiés aux États-Unis, ont plus à gagner en occupant leurs bras et leur intelligence qu'en tendant la main pour mendier.
Ils sauraient encore que cette population française si décriée, ces ânes bâtés comme il est dit en un langage aussi gracieux que poli, occupe, dans toutes les villes de l'Union ou elle a accès par son langage, par la conformité de mœurs et de religion, un rang considérable dans le commerce, dans l'industrie, dans le barreau, dans l'enseignement, dans les emplois publics, dans l'agriculture, dans la médecine, dans la presse, dans toutes les professions libérales comme dans tous les métiers;— que cette population, enfin, a porté aussi haut que possible, sur le sol de l'Union, l'honneur du nom français.
Dire le contraire, c'est calomnier ; c'est insulter trois cent mille français, pour quelques vagabonds et quelques misérables qui ont pu continuer à déshonorer en Amérique une vie qu'ils avaient commencé de souiller, déjà, en France.
Les Français eux-mêmes font justice, là bas, de ces dégradés, et la population franco-américaine les repousse de son sein, quand ils sont incorrigibles, ou s'efforce de les sauver, quand il y a chance pour leur salut.
Les injures des journaux parisiens que nous avons à regret été obligé de citer, s'adressent à deux autres nations qu'ils ont accolées à la nation française dans leurs boutades si pleines d'aménité; mais nous avons relevé particulièrement ce qui était à l'adresse des Français, parce que nous ne croyons pas que l'on trouve ni journaux anglais, ni journaux allemands, ni journaux italiens qui insultent à ce point leurs compatriotes, et qui leur fassent un déshonneur de partir pauvres
36 RÉPUBLIQUE AMÉRIGXINE.
de leur patrie, et de chercher à gagner leur vie, même en donnant des leçons de langue, dans le pays hospitalier qU ils arrivent!
Les journaux américains se sont-ils jamais avisés d'injurier les citoyens de l'Union qui résident ou qui voyagent en France?
Ce que je viens de dire dans cette introduction, et ce qu'il me reste à montrer dans le cours de cet ouvrage prouve qu'il y a diverses façons d'envisager les États-Unis et de comprendre les produits de leurs institutions. On s'en peut convaincre par les polémiques qu'ils excitent, et par les nombreux ouvrages sérieux ou légers qui ont été publiés sur ces pays.
Ce n'est pas toujours, comme on le pourrait penser, une question d'optique sur une société peu connue, mal jugée encore, malgré l'abondance des écrits, malgré l'abondance des voyageurs qui en reviennent. J'ajoute que beaucoup d'erreurs, de critiques et d'admirations auxquelles les États-Unis ont donné lieu sont excusables dans une certaine mesure.
La société américaine est uniforme, en apparence; on est, pour ainsi dire autorisé à s'y laisser prendre. C'est, au contraire, la société la plus extraordinairement variable qui soit au monde. Son centre n'est nulle part; elle a des milliers de faces et de facettes môme ; elle n'évolutionne pas à la manière des phares tantôt présentant aux regards des feux certains, tantôt des ténèbres inquiétantes; elle tourbillonne
dans son immense orbite sans cesse grandissant, mettant toujours tout en lumière, ses vices profonds et ses qualités très grandes, sa gangrène et sa santé. Ce que chacun, alors, voit et saisit, selon la pente et les dispositions de son esprit, semble suffire à absorber sa pensée et à laisser croire qu'il a tout vu et tout épuisé. Ainsi s'expliquent les divers sentiments que ce pays et cette société ont inspirés à ceux qui sont revenus de TAmérique du Nord, après un plus ou moins court voyage : depuis l'enthousiasme et l'admiration jusqu'au dénigrement et au mépris; depuis le persiflage jusqu'à la flatterie.
Les esprits superficiels qui se contentent d'effleurer les faits sans les approfondir, y trouvent pâture à leur verve et à leurs sarcasmes ; car le champ est fécond : le ridicule, le grotesque, l'odieux, l'injuste abondent dans la société américaine. Il y en a pour tous les goûts; tout semble contradiction.
Le domaine de la politique, la vie publique et la vie privée, le désordre dans les religions, l'insuflîsance de liens sociaux et la faiblesse des liens de famille, l'excès de liberté et le despotisme (un despotisme réel dans cet excès même de la liberté), sont autant de sujets d'inquiétude et d'étonnement.
Il faut donc plus de calme et de lenteur que n'en apportent, généralement, dans l'étude de ce pays, la plupart des voyageurs, pour ne pas commettre d'étranges confusions.
En compulsant tous les ouvrages qui ont été publiés sur les États-Unis, depuis que médire d'eux ou les louer, de parti pris, est devenu un sujet de livre tout trouvé; en notant toutes les impressions éditées sous tant de formes, on acquiert de
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cette étude, la conviction que par un côté, chacun a raison ou a eu raison en sou temps. Et cependant, pour quiconque a vécu francliemeut de la vie de ce pays ; pour quiconque eu a accepté le despotisme et la liberté des institutions; pour quiconque a pris sa place dans le milieu social , et a manié les passions du peuple américain, cet ensemble de tant de publications n'est pas la vérité. On y rencontre l'illusion, le contentement passager d'un changement d'état, la haine, le dépit, l'impuissance, etc., mais non la vérité.
Et d'abord, il faut bien le dire : les institutions démocratiques des États-Unis ont été la cause de l'excès d'enthousiasme et de l'excès de réprobation qu'ils ont inspirés. Dans l'un comme dans l'autre cas, il y a,— aujourd'hui surtout, — une égale exagération. Si le peuple américain commande réellement, sous beaucoup de rapports, de vives sympathies, il mérite aussi de sévères critiques de la part de ceux qui ont acquis le droit de les lui adresser.
Je crois être du nombre de ceux-lJi ; c'est pourquoi j'ai la prétention de penser que je saurai dire la vérité sur les États-Unis. Du moins ai-je résolu d'être impartial.
La manie de l'imitation a conduit beaucoup de peuples à vouloir copier, à toute force les institutions démocratiques des Américains du Nord. Ils sont entrés dans une voie fatale.
Qu'une nation subitement jetée, comme l'a été la France de 1848, en pleine république, ait cherché, dans le but de sauver la société, dans le but de conserver son rang, sa suprématie, à s'appuyer sur des institutions analogues à
celles que le hasard venait de lui donner, et à asseoir Tédifice nouveau où elle était appelée à s'abriter, sur les mêmes bases qui ont assuré la solidité d'un État politique consacré par quatre-vingts ans d'expérience, cela se conçoit.
Mais la France ne s'était point mise en révolution et en république pour imiter les États-Unis d'Amérique ; l'imitation n'est venue qu'après coup comme remède, comme moyen de salut, comme nécessité.
Quoi qu'il en soit, la France a abouti à un résultat négatif; comme y ont abouti les peuples de l'Amérique du Sud, comme y aboutiront, vraisemblablement, tous les imitateurs qui voudront porter l'habit et se coiffer du chapeau des États-Unis.
Cet habit et ce chapeau ne sont point faits pour tout le monde.
La prospérité colossale de l'Union américaine a donc été un piège pour les uns , un espoir pour les autres ; et elle sera, peut-être encore, la source de bien des illusions!
Les voies de fer qui sillonnent les États-Unis d'un bout à l'autre n'impliquent-elles pas l'idée que l'industrie y est souverainement maîtresse?
L'immense quantité de bateaux à vapeur qui couvrent tous les fleuves , tous les lacs de l'Amérique, les flottes et les navires qui promènent le pavillon étoile sur toutes les mers du globe, ne prouvent-ils pas la prospérité du commerce?
Le luxe intérieur des demeures ne conduit-il pas à supposer que la richesse est assise au foyer domestique?
La magnificence des établissements publics, qui sont l'orgueil des villes de l'Union, et font l'étonnemeut des étran-
gers, ne sont-ils pas la preuve de la confiance qu'inspire la stabilité de la fortune publique?
L'affluence des théâtres , la fièvre des plaisirs de toutes sortes qui tourmente cette population, en apparence si grave; le nombre sans cesse croissant des journaux, Tamour que Ton professe dans ce pays pour les arts, sinon le culte intelligent qu'on leur voue; la prospérité des établissements littéraires, le développement sérieux des lettres, et surtout des sciences, ne sont-ils pas autant de témoignages en faveur des institutions démocratiques et qui démontrent clairement que, à Tabri de ces institutions, tout peut fleurir , tout peut prospérer, tout peut grandir, alors que ceux qui gouvernent comme ceux qui sont gouvernés ont le sentiment exact, qu'on possède aux États-Unis, des devoirs et des obligations dont cette forme de gouvernement , plus encore que toute autre, exige le complet et religieux accomplissement?
Je répondrai : Oui, cela est vrai î mais sous la réserve qu'on rencontrera, comme aux États-Unis, les éléments premiers propres à garantir et à développer les conditions de vitalité et de stabilité des institutions démocratiques ainsi pratiquées.
Les premiers émigrants qui posèrent le pied sur le sol de l'Amérique du Nord, apportèrent avec eux des germes de vertu, de raison, d'austérité qui se perpétuèrent dans les races successives, pour se rencontrer, à un degré inusité, chez les hommes qui eurent mission d'organiser et de conduire la révolution de l'indépendance.
L'esprit de religion , les principes de morale , la persistance dans la voie du progrès, l'énergique volonté de devenir un grand peuple, l'orgueil enfin de la cause dont ils cher-
chaient le triomphe , ont merveilleusement protégé les Américains dans l'œuvre sociale et nationale qu'ils avaient entreprise.
C'était une sorte de défi qu'ils jetaient à la civilisation et à la politique du vieux monde; il leur a fallu pour remporter une victoire impossible à tous les autres peuples, des qualités exceptionnelles, et la force que donne toujours le désir du succès.
Les privilèges magnifiques dont les colons de l'Amérique du Nord avaient été dotés ont laissé dans le pays des empreintes profondes. Les générations suivantes ont perpétué ces privilèges en se les transmettant par héritage.
Si donc les autres républiques de l'Amérique n'ont pu que parodier les États-Unis en les voulant imiter, c'est qu'elles n'avaient aucune des qualités, aucun des précédents qui ont marqué le début de l'Union du Nord comme nation indépendante, ni sous le rapport des hommes, ni au point de vue des idées, des mœurs et de l'esprit d'entreprise.
C'est ce qu'il sera facile, je crois, de saisir dans le cours de cet ouvrage. En y constatant la grande prospérité actuelle des États-Unis, je ne devais pas négliger de mettre au premier plan le point de départ.
Le fait sera tout naturellement expliqué quand on connaîtra la cause.
Et d'abord, l'instruction abonde aux États-Unis ; son premier bienfait, dans l'application intelligente qui en est faite, est de corriger les écarts auxquels les démocraties sont si sujettes. Aussi serait-il très difficile dans ce pays d'égarer des masses entières, parce que chacun sait et comprend que pas une des théories sociales avec lesquelles on a voulu
empoisonner nos classes ignorantes ne serait susceptible de donner la moitié de ce que permet d*y réaliser Tétat de choses existant.
Chacun se rend compte exactement des malheurs qui doivent suivre les tiraillements intérieurs, et que le calme seul peut amener le progrès toujours croissant qui se mani* feste sur la surface de l'Union.
Les États-Unis sont un pays où aucune entreprise ne s'exécute lentement, où peu de choses se fait à moitié, où rien de ce qu'on commence ne doit rester inachevé. Le but qu'on se propose d'atteindre est marqué du premier coup, et il se trouve atteint, pour ainsi dire, le jour même où on l'a marqué. Qui donc aurait le temps, le voulùt-il même, au milieu de cet essor grandiose, de songer à arrêter le mouvement de la machine? On se sent, littéralement, si bien emporté par elle, qu'on n'a qu'une chose à faire : prêter la main à la manœuvre. Et nul ne s'en repent, parce que chacun y trouve son avantage.
Qu'une grande idée se lève sur ce pays, elle pénètre aussitôt dans les esprits, et conquiert les sympathies générales avec une rapidité qui tient du prodige, rencontrant mille bras tout prêts à assurer son succès, et jamais un seul pour l'arrêter dans sa course. Qu'elle naisse au sein du gouvernement, ou qu'elle éclose dans le cerveau du plus humble citoyen, elle trouve partout un égal appui, sans acception de partis ni de personnes.
Au milieu de cette marche croissante des choses publiques, comme des choses privées, le sort des classes les moins aisées s'améliore forcément, tout naturellement et sans secousse. Ce n'est pas en cherchant à abaisser les heu-
reux que les infortunés songent à s'élever. Le mal qui tourmente les masses en France y est inconnu, parce qu'au lieu d'empoisonner le breuvage intellectuel destiné au peuple, les esprits éclairés qui se donnent la mission sublime de le conduire, ne présentent à ses lèvres que la coupe de la raison et du bon sens.
Vous ne heurtez pas sur toute la surface de l'Union américaine une seule de ces conspirations, soit à l'état de théorie, soit à l'état de pratique, contre l'ordre public, contre la sécurité des familles. De pareils crimes y sont ignorés. Vous rencontrez , au contraire , sur tous les points de ce sol immense de puissantes associations répandant à pleines mains, avec l'éducation, les principes de haute moralité, les idées d'ordre, l'amour du travail.
C'est une sorte de police morale que chacun exerce et favorise avec dévouement.
Ceux qui se savent influents et capables de commander aux masses et à l'opinion publique, s'attachent à prêcher et à conseiller le bien, rarement le mal. L'étude des questions sociales et humanitaires, dont on a fait si grand fracas en France, ne sont point pour cela interdites aux États-Unis , bien au contraire. Mais on sait leur donner le temps de mûrir, et on ne les fait point avorter et tourner à mal par une précipitation qui ne serait que folle si elle ne recelait pas de coupables ambitions. On les laisse marcher avec la lenteur dont a besoin la raison pour triompher. Elles aboutissent au fur et à mesure, quand leur heure vient à sonner; aussi ne portent-elles généralement que des fruits sains.
Plusieurs causes favorisent singulièrement cet état de choses.
D'abord Timmensité des ressources que tout homme valide et de bonne volonté trouve à sa disposition quand il met le bras ou la tête à l'ouvrage; — l'insigne honneur dans lequel on tient le travail, quel qu'il soit, ce qui est un stimulant pour l'ouvrier à ne point aspirer à d'autres destinées, et à se maintenir ferme, droit et courageux dans cette voie au bout de laquelle lui apparaît toujours le bien-être, et quelquefois la fortune ; — et enfin, le peu de profit que pourraient tirer certains hommes à détourner de l'honnêteté et du devoir des esprits toujours assez éclairés pour comprendre la portée du mal qu'on leur commanderait de faire.
Dans quel but d'ailleurs chercherait-on ces détournements? Dans un pays, sous une forme de gouvernement où tout homme est pesé à sa juste valeur, où celte valeur seule lui assure une position privée et publique, ce n'est point par de tels moyens qu'on parviendrait à se créer une popularité ou un parti.
La popularité là-bas n'est acquise qu'à celui qui fait ou veut le bien de tous, et qui le prouve d'une manière évidente, parce qu'on n'y aime pas les théories. Ce n'est qu'autour de celui-là que se groupent les masses pour faire cortège à son nom. En tout cas, si la renommée et finfluence échoient, temporairement, à certains hommes peu dignes d'un aussi grand honneur, ou peu capables d'en porter le poids, ce sera peut-être alors à quelques-uns de ces moyens qui font souvent la force et l'habileté des impuissants et des téméraires qu'ils la devront, mais ce ne sera jamais à l'aide de violences immorales, de fiévreuses agitations qu'ils les conquerront.
Cela s'explique aisément.
Aux États-Unis le travail est, comme je l'ai dit, honoré
par dessus tout; il est l'objet d'un culte sérieux. Par lui on parvient à tout ; ce n'est que par lui , après avoir traversé les rudes épreuves qu'il impose, qu'on peut prétendre à des positions publiques; et soi-même on l'estime si haut, qu'on le place même au dessus des privilèges et des satisfactions que donnent les positions publiques, qui en sont le fruit.
On ne se croit considéré en France que quand on peut ajouter à son nom un titre quelconque; on ne se croit, et on n'est réellement considéré aux États-Unis que quand on travaille, que quand on exerce une profession, même un métier. Les oisifs, si flattés chez nous, y sont poursuivis par les quolibets et livrés, pour ainsi dire, à la risée publique. Aussi les plus riches travaillent-ils , comme les plus pauvres.
Ce n'est pas que je veuille dire que la perfection humaine se soit réfugiée aux États-Unis, pour s'y concentrer, au détriment du reste de l'univers , sur quelques millions d'individus. Non! je dois reconnaître que là, comme partout, l'humanité a ses faiblesses aussi. J'ai su apprécier ce que certains débordements de la démocratie peuvent produire de mauvais.
Mais il y a des choses qu'on ne peut dénier aux Américains du Nord et qui sont une partie du secret de leur grandeur : le calme de la raison qui les maintient dans l'observation scrupuleuse des droits et des devoirs de chacun, l'amour de l'ordre matériel et la pratique de l'ordre dans les idées; un patriotisme à toute épreuve qui inspire sans cesse aux citoyens le sentiment du sacrifice de l'intérêt personnel à l'intérêt général , ce qui est la première et la plus difficile
des vertus républicaines; un sentiment national, que Forgueil exagère quelquefois, mais que les bons effets qu*il produit justifient amplement; un ardent amour et un profond besoin de la liberté dont l'exagération même ne saurait être un danger, parce que les entraînements de la liberté sont réprimés par la liberté elle-même.