‹ La République américaine (volume 2)Chapitre 4 sur 22 · CHAPITRE r · texte numérisé non relu

CHAPITRE r

COIP D'ŒIL 6ËNÉRAL.

Influence des institutions démocratiques de TUnion. — Les Républiques hispano-américaines. — Double rôle en Amérique des États-Unis et du Brésil. — Agrandissement progressif des États-Unis. — D'un rôle possible pour l'Amérique centrale.

Les institutions politiques des Américains du Nord ont exercé sur le reste de l'Amérique une influence fatale.

En nous exprimant ainsi, nous ne jugeons pas, en ce moment, ces institutions au point de vue du principe qu'elles représentent. Nous constatons seulement qu'elles ont entraîné les peuples des deux Amériques dans une série d'expériences et d'épreuves déplorables. Ils n'ont cueilli que des fruits amers aux branches de l'arbre de la liberté.

Nous n'essaierons pas de savoir, même en présence des troubles et des désordres qui les agitent encore aujourd'hui, si les anciennes colonies espagnoles ont eu tort ou raison de prendre au pied de la lettre l'exemple que leur avaient donné les colonies anglaises et de proclamer, elles aussi, leur affranchissement, les armes à la main.

Sans vouloir approfondir les causes de ces soulèvements successifs qui ont ensanglanté le Nouveau-Monde, on peut dire résolument que toutes les colonies de TÂmérique étaient loin d'avoir à faire valoir les considérants qui servirent de base à Tacte d'indépendance par lequel les Américains du Nord proclamèrent leur séparation d'avec l'Angleterre.

Les habitants de ces colonies, issus du même sang que ceux qu'ils ont appelés leurs maîtres et leurs tyrans, étaient allés s'établir dans ces pays pour y continuer et y développer la politique, les mœurs, la religion, le commerce de leurs métropoles. Ils n'avaient pas à invoquer, comme les colons anglais, la violation d'un pacte social. Ils n'étaient pas non plus fondés ni à en appeler à la possession antérieure du sol, ni à revendiquer le principe si légitime de la nationalité.

Le sol, ils l'avaient eux-mêmes conquis sur des populations anéanties ou dispersées, et à qui seules il eût appartenu de le réclamer au nom de la loi naturelle.

L'origine des races, les couleurs des pavillons flottant sur les cités du Nouveau-Monde; les lois civiles, morales et religieuses qui en régissaient les sociétés ; les privilèges à peu près réciproques existant entre les colonies et la mèrepatrie, sous le rapport maritime et commercial; la protection enfin dont les gouvernements métropolitains couvraient, et avaient intérêt de couvrir leurs possessions américaines, répondaient assez du respect qui entourait le principe de la nationalité.

Peut-être n'y avait-il pas dans tous les rapports une égalité suffisamment équitable. Mais l'oppression prétendue au nom de laquelle s'opérèrent les soulèvements qui arrachèrent violemment à l'Espagne et au Portugal les plus beaux fleurons de leurs couronnes, ne fut qu'un prétexte.

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La cause véritable de ce besoin et de cet amour subit de Tindépendance a été Texemple donné par les États de TAmérique du Nord, dont la grande et rapide prospérité troubla les esprits, échauffa les cœurs, enflamma les ambitions d'un bout à l'autre du Nouveau-Monde.

Voilà le fait de Tindépendance des colonies accompli; négligeons d'en rechercher le pourquoi, et oublions les luttes sanglantes. Mais ce qu'on ne saurait méconnaître et passer sous silence, c'est l'influence que le triomphe éclatant des institutions républicaines et démocratiques de l'Union du Nord exerça sur le reste de l'Amérique.

Toutes ces nations nouvellement écloses, enthousiastes du développement si prodigieux de la république fédérale, acclamèrent aveuglément les mêmes principes sans rechercher, préalablement, si elles portaient dans leur origine, dans leurs précédents politiques, dans leurs mœurs présentes , les germes et les éléments qui ont fait la fortune et la sécurité sociale des États-Unis.

Elles n'ont pas tardé à payer bien cher cette précipitation et cette imprévoyance.

Je n'insisterai pas ici sur les phases déplorables qui ont marqué les diverses étapes des républiques américaines. L'histoire de chacune d'elles est un drame lugubre, où le sang se mêle au ridicule quelquefois. Mais, en fin de compte, ce sont des États civilisés, intelligents, constitués en société sur des bases morales et sur des principes de source divine, qui ont leur destinée à accomplir, leur rôle à jouer sur la grande scène humaine. C'est donc de leur avenir qu'il faut s'inquiéter désormais.

Cet avenir se présente soumis aux conditions et aux influences qui dominent la politique générale des deux Amériques, et que je vais tâcher de résumer.

Est-ce en persistant dans la voie funeste où elles sont

entrées, depuis leur affranchissement, est-ce en rompant avec un jeune passé dont le poids est déjà bien lourd à porter, que les républiques américaines du Centre et du Sud américain, parviendront à sauvegarder leur indépendance menacée, et à prendre le rang auquel elles prétendent parmi les nations?

Telle est la question.

Je n'hésite pas à la résoudre négativement 9 et voici sur quelles raisons je m'appuie :

Deux puissances considérables, et représentant des principes opposés, exercent dans chacune des deux Amériques une influence prépondérante :

Dans TAmérique du Nord, les États-Unis qui sont la plus haute et la plus complète expression de la démocratie organisée en république;

Dans l'Amérique du Sud, l'empire du Brésil, c'est à dire l'antipode du gouvernement des États du Nord.

Tout ce qui entoure ces deux pays et a essayé, depuis trente ans, de se constituer à côté d'eux, n'a représenté que désordre, anarchie, impuissance.

11 va sans dire que je ne parle, en ce moment, que des peuples qui, après avoir secoué le joug de la métropole, ont proclamé leur indépendance et ont revendiqué une nationalité funeste à quelques-uns d'entre eux.

Il résulte du déplorable spectacle qu'ont donné au monde toutes ces républiques improvisées, impatientes, révolutionnaires et toujours en révolution, incapables de former ou de conserver un gouvernement et des lois; vivant au jour le jour, dévorées par les guerres intestines, sans cesse à la veille de devenir la proie l'une de l'autre, il résulte, dis-je, de cette situation anormale, que ces peuples, sans règles et sans frein, sont destinés, dans un temps donné, à subir la pression des deux seules puissances qui ont su,

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après une révolution, s'élever et se maintenir au rang de nations véritablement sérieuses.

On peut même considérer comme une sorte de fait providentiel, que ces deux puissances ne se soient pas rencontrées dans les mêmes latitudes, et que ce vaste continent de l'Amérique, séparé en deux parts immenses, ait réservé peut-être à chacune d'elles une mission distincte à remplir.

Au point de vue géographique et politique, les États-Unis et le Brésil sont, en effet les maîtres, celui-ci du sud, ceux-là du nord de l'Amérique, et exercent sur les peuples qui les avoisinent une domination morale qui doit éveiller ou entretenir en eux l'ambition d'une conquête future, soit par l'envahissement, soit par l'épuisement successif de ces peuples.

Géographiquement et politiquement parlant, c'est là leur rôle; il est naturellement tracé.

Politiquement :

Parce que tous ces peuples, désorganisés et aux abois, ou se rendent leurs tributaires, comme le Mexique par exemple à l'égard des États-Unis; ou en appellent à leur médiation et à l'appui de leurs armes, comme l'Uruguay l'a fait récemment encore vis à vis du Brésil, leur constituant ainsi des créances considérables, ou leur donnant des droits énormes qui plus tard justifient et légitiment les réclamations violentes des uns et lés empiétements des autres, à titre de services rendus.

Créanciers ou protecteurs, les États-Unis et le Brésil s'immiscent donc forcément dans les affaires des peuples leurs obligés, et s'établissent au cœur de leur pays, avec un protêt à la main.

Géographiquement :

Ils trouvent une excuse pour agir ainsi ; car la plupart de ces États, déjà accablés sous le poids d'une politique qui les

annihile, ont le tort ou le malheur d'être enclavés dans des territoires dont les limites semblent être les bornes naturelles des deux grandes puissances dont nous parlons.

Sous le rapport des résultats politiques, la question telle que je la pose, n'est douteuse pour personne. Sans remonter aux premières luttes et aux premières misères qui ont marqué la naissance de ces États, il suffit de rappeler quelques faits récents, des faits d'hier, pour ainsi dire. On verra la marche progressive des États-Unis et du Brésil vers cette domination inévitable que l'on peut prédire parce qu'elle est dans la nature même des choses.

L'histoire de l'agrandissement des États -.Unis et des conquêtes obtenues par eux sur les territoires voisins du petit groupe d'États qui a formé le premier noyau de cette vaste Confédération , présente une suite de calculs extrêmement habiles , et révèle chez ce peuple en même temps que la conscience de sa supériorité, un esprit incontestable d'envahissement, encouragé par une multitude de causes d'ordre moral et d'ordre matériel.

Nous ne nous attacherons, bien entendu qu'aux faits principaux.

Aux premiers temps de leur constitution, les États-Unis n'avaient qu'une mer qui baignât leurs côtes : l'Atlantique. A leurs pieds, pour ainsi dire, le golfe du Mexique leur échappait; et ils étaient séparés du Pacifique par des territoires qu'ils durent regarder plus d'une fois avec une. inquiète ambition, jusqu'au jour où ils les comptèrent enfin au nombre des étoiles de leur drapeau.

La Louisiane, colonie française, et la Floride, colonie espagnole, interceptaient les communications directes des États-Unis avec le golfe du Mexique. Les Américains achetèrent la Floride et la Louisiane, et gagnèrent à cela , outre une satisfaction d'amour-propre et d'ambition, l'avantage

d'avoir la libre jouissance de Tembouchure d'un des plus grands fleuves du monde, le Mississipi, et de posséder sur le golfe un port militaire important, Pensacola.

Parce moyen, de l'extrémité nord de la Confédération jusqu'aux rivages du golfe du Mexique, le sol appartenait à l'Union américaine, qui s'arrêtait devant une limite imposée par la nature.

Établis déjà sur l'Atlantique et sur le golfe, à l'est et au sud , il restait aux États-Unis à s'asseoir sur le Pacifique à l'ouest. La prise de possession du territoire de l'Orégon leur ouvrit cette nouvelle porte du commerce. Il est vrai que, resserré entre les frontières anglaises et la Californie, l'Orégon n'était, relativement à l'étendue du sol de l'Union sur l'Atlantique et sur le golfe, qu'un boyau de terre; et cette conquête, longtemps disputée même par la diplomatie, ne pouvait être considérée que comme une étape provisoire.

Dès ce moment déjà, les États-Unis avaient dû jeter les yeux sur la Californie dont on ne soupçonnait pas encore les richesses immenses, mais qui offrait sur l'Océan Pacifique des ports et un déploiement de côtes qui compenseraient, largement, la stérilité de l'Orégon. C'était une question de temps, ou une affaire d'occasion.

Ces projets ambitieux qui existèrent, à n'en pas douter, dans l'esprit des Américains du Nord, furent ajournés. Ils prirent, pour y arriver un chemin détourné.

Sentant l'impossibilité-, au moins pour le moment, de s'étendre du côté du nord, en empiétant sur les colonies anglaises, et après une ou deux tentatives infructueuses dans ce sens, ils tournèrent tous les efforts de leur politique vers le sud.

Le Mexique devint et est resté l'objet de leur convoitise.

Une ancienne province du Mexique devenue indépendante en 1836, le Texas, était le premier obstacle à renverser ou à

RlPCBLIQUB AMfcRICAINB, T. I. 4

surmonter. Le Texas, par sa neutralité , servait de bouclier au Mexique contre les projets cachés ou Tambition des Américains. Mais faible et impuissant par le fait même de Timmense étendue de son territoire à peine peuplé, enclavé entre deux États, incapable de se fortifier, et même peu prospère , le Texas était évidemment destiné à disparaître tôt ou tard, convoité par le Mexique et par les États-Unis.

Les États-Unis s'emparèrent donc du Texas, non point par la conquête, mais par une lente et laborieuse absorption, qui amena l'annexion de cette province à l'Union , en 1845.

En apparence, le Mexique était respecté; un cours d'eau important, le Rio-Grande, formait la frontière naturelle qui devait le protéger. Mais la neutralité du Texas qui en faisait une sentinelle avancée pour l'indépendance et la sauvegarde du Mexique, disparaissait.

Un pareil acte ne pouvait donc s'accomplir sans que le Mexique réclamât au point de vue de son intégrité et de sa politique, comme au point de vue de ses propres intérêts.

C'est ce qui eut lieu.

De là, entre les États-Unis et le Mexique des dissentiments profonds qui amenèrent une guerre tout à l'avantage de l'Union ; elle se termina, comme on sait, par la cession de la Californie et du territoire du Nouveau-Mexique. Les États- Unis s'établissaient, enfin, sur le Pacifique dans les conditions de sécurité et de prospérité qu'ils avaient ambitionnées.

Mais ce n'était rien encore pour le Mexique que la perte des territoires qu'ils venaient de céder. Les États-Unis étaient entrés, de fait, dans le Mexique que la frontière du Rio- Grande ne protégeait plus.

En effet, la guerre entre les deux Républiques, non seulement a donné gain de cause à l'ambition de l'Union, mais a préparé et décidé, pour ainsi dire, la ruine du Mexique.

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La déplorable situation politique de ce pays, les troubles incessants qui l'ont dévoré et le dévorent encore, l'ont désigné naturellement pour être la proie des États-Unis. A l'heure où nous écrivons ces lignes, le Mexique se débat contre ce que l'on appelle l'esprit américain et contre ses propres misères; mais il aura beau lutter, il succombera et rien au monde ne l'empêchera de succomber.

Ce dernier fait accompli, fait inévitable j'y insiste, les États-Unis seront les maîtres dans l'Amérique du Nord, moins les possessions anglaises, et les cinq États impuissants qui forment la Confédération connue sous le nom d'Amérique Centrale.

Les États-Unis s'arrêteront-ils en si beau chemin? Tenteront-ils quelque coup de main sur les possessions anglaises?

Ce n'est pas présumable; ils savent qu'ils échoueraient pour le moment.

Arrêteront-ils les yeux sur les cinq États de la Confédération centrale? C'est indubitable.

Le Mexique est la route qui les y conduira. Déjà ils ont jeté les fondements de leur domination future par le passage ouvert à travers le Nicaragua.

On comprend, sans qu'il soit besoin de longs développements, quels seront les résultats immenses de cette toutepuissance d'un peuple qui occupera ainsi , en étendue, près des deux tiers du vaste territoire qui compose l'Amérique du Nord.

Sous le rapport matériel , c'est l'absorption complète du commerce avec ces pays opérée à son profit.

Au point de vue moral, c'est l'esprit américain , l'esprit le plus subtil, le plus entreprenant, le plus audacieux qu'on puisse imaginer, qui dominera d'un bout à l'autre cette vaste confédération d'États, esprit étroitement homogène en dépit des quelques principes qui paraissent les diviser.

Dans ces prévisions, basées sur des faits très patents, TAmérique du Nord serait donc, à un moment marqué, et peut-être très prochain, interdite en quelque sorte à FEurope.

On a pu penser, et nous l'avons cru nous même, un instant, que le moyen d'opposer une barrière à ces envahissements prévus dont se ressentiraient profondément le commerce et la navigation des principales puissances européennes, serait d'arrêter l'esprit américain au seul point où il est possible encore de le combattre, aux frontières de l'Amérique Centrale.

Combattre l'influence des États-Unis sur le reste de l'Amérique, en lui opposant un coin de terre relativement aussi infime que l'Amérique Centrale, c'est mordre un géant au talon, rien de plus. S'il ne faut pas toujours, cependant, juger de l'importance d'un pays et du rôle qu'il est appelé à jouer, en le mesurant au compas sur la carte ; si , en réalité, un pays s'élève et prend rang dans le mouvement du monde, en raison de son degré de civilisation, de sa force constitutive, de son autorité politique, de son organisation intérieure, de sa course dans le progrès, de sa prospérité commerciale, du développement de son industrie, enfin du respiN?t qu'il sait inspirer au dehors, on doit reconnaître que rAmérique Centrale est loin encore de satisfaire à ces conditions d'existence et de nationalité, quoiqu'elle occupe sur le continent américain une position géographique qui peut aider merveilleusement à ses destinées futures.

Or, c'est précisément à cause de cette position que les États-Unis ont jeté en quelque sorte leur dévolu sur ces territoires , et qu'ils commencent , par l'influence commerciale , l'absorption politique qu'ils méditent pour l'avenir.

Maîtres de l'Amérique Centrale, les États-Unis seront les

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possesseurs inexpugnables du commerce et de la navigation, et sur l'Atlantique et sur le Pacifique.

L'Amérique Centrale est donc la clé de voûte de cet édifice colossal que les ambitieux Américains du Nord rêvent pour un temps évidemment rapproché.

Le seul moyen de faire avorter ce plan gigantesque, serait que les cinq États, aujourd'hui pulmonaires qui forment l'Amérique Centrale, se réunissent en un solide faisceau, indépendants et affranchis de toute influence étrangère, et convertis non plus en une République qu'ils sont inaptes à fonder, mais en une Monarchie, à Supposer qu'ils soient capables de la constituer.

Pourquoi pas une république?

J'en ai fait pressentir la raison, je dois l'expliquer :

Ce n'est, ni par l'inintelligence de leurs habitants, ni par la stérilité de leur sol, ni par aucune des causes matérielles qui appauvrissent les nations, que celles de l'Amérique espagnole sont arrivées à l'épuisement, à la décadence, à l'annihilation de leurs forces.

Elles doivent toutes, sans exception, leur chute à la monomanie de la République quand même... Toutes en ont fait la triste expérience, soit qu'elles fussent réunies en confédérations, soit qu'elles s'isolassent pour vivre de leur individualité propre. Il y aurait donc un intérêt évident de morale et de civilisation pour ces Républiques à se retremper dans une forme nouvelle de gouvernement.

Les cinq États issus de l'ancienne capitainerie générale de Guatimala : le Honduras, le Nicaragua, San-Salvador, Guatimala, Costa-Rica, aujourd'hui l'Amérique Centrale, ont traversé les plus rudes et les plus redoutables épreuves, et sont par conséquent dans le cas dont je parlais. Pour eux, qui depuis trente ans luttent, en républiques, sans parvenir à saisir à peine l'ombre d'un gouvernement, il est incontes-

table que c'est dans la forme monarchique, empire ou royauté, que gît leur salut ; à moins que ce salut ne soit, comme celui de la Louisiane, des Florides, de i'Orégon, du Texas, de la Californie et du Mexique, dans la domination inévitable et exclusive des États-Unis.

Les cinq États dont il s'agit veulent-ils conserver leur indépendance propre? ils ne la sauvegarderont qu'en se constituant en monarchie; sans quoi, avant longtemps d'ici, ils seront devenus la proie des États-Unis, car ils n'auront jamais la force de résister, non pas matériellement bien entendu, mais moralement.

La similitude de principes et d'idées même est d'ailleurs, un aliment actif à l'esprit d'envahissement des Américains du Nord, lequel s'arrêterait devant une monarchie comme le feu s'arrête devant l'eau en se repliant sur luimême.

C'est la seule barrière qu'on lui puisse opposer. Y auraitil avantage à le faire? C'est une autre question.

Intérêt de rUnion à ce que le désordre se perpétue dans l'Amérique méridionale. — Géographie de l'Amérique Centrale. — Absorption de TAmérique du Nord par les États-Unis. — - Les possessions anglaises dans ce continent.

On ne peut méconnaître qu'il entrait dans la politique et dans les calculs de l'Union que tous les peuples de l'Amérique du Nord, aussi bien sans doute que ceux de l'Amérique du Sud, se constituassent en républiques; et ce n'était pas sans une secrète joie qu'elle les voyait se fractionner.

Le peuple américain est trop intelligent et trop essentiellement gouvernemental, au fond, pour n'avoir pas compris, dès le premier moment, vers quel abîme couraient ses aveugles imitateurs. Mais il y allait de son intérêt qu'il en fût ainsi. C'est sur la désorganisation intérieure des États qu'il comptait. Les événements lui ont donné raison.

Aussi ne serait-ce pas sans un frémissement de colère que l'Américain du Nord verrait s'établir à sa porte un gouvernement monarchique.

Ce n'est pas qu'il puisse rien craindre pour l'existence du principe républicain dans son propre sein : il sait à quoi s'en tenir sous ce rapport; mais il y verrait la fin de son rêve d'ambition.

C#omme étendue de territoire, les cinq États de l'Amérique Centrale sont, ensemble, aussi grands qu'aucun des États de

l'Europe, la Russie exceptée, et beaucoup plus vastes que plusieurs d'entre eux.

Ce ne serait donc pas, quant à la superficie, une puissance dérisoire, si écrasant que soit, parla comparaison, le voisinage des États-Unis.

La ];K)pulation, il est vrai, ne s'élève guère, aujourd'hui, au delà de deux millions d'habitants. Mais si l'on veut bien considérer la fécondité et les immenses ressources du sol, l'admirable position géographique de ces pays, on conviendra qu'il ne manque plus, pour ouvrir une lai^e voie à rémigration et par conséquent au peuplement de ces contrées, que l'ordre intérieur et la sécurité, en un mot rorganisation gouvernementale.

Tous les faits recueillis dans l'histoire de rémigration moderne prouvent que les émigrants prévoyants et laborieux ont toujours, et tout naturellement, pris le chemin des pays où ils étaient assurés de rencontrer paix et protection, force et autorité, seules garanties solides de leur fortune à venir. Ils ne risquent jamais leurs capitaux et leur industrie, que sous ces conditions. L'émigration turbulente el aventureuse est la seule à qui importe peu le choix du pays. Mais celle-là, loin d'être une ressource, est un embarras.

L'acoroissement si prodigieux de la population aux Ê^ts- Unis (1), dans l'espactî d'un demi siècle, est dû à l'émigration qui, de jour en jour, y prend encore des proportions colossales.

Les Étals-Unis oAHrent pourtant beaucoup moins de chances de fortune aux émigrants que d'autres contrées de TÂBiérique, bien plus favorisées par la nature, sous le rapport du climat et des richesses du sol. Mais le secret de cette préfé-

•i . Eu 1790. la paputatiAn ^Uit Ap ^Mfre mWiontt dliAhîUnts; m 1880 dit t^élermii a Ttti//H*»«v miliioiM. On *valne à trente âfux miUiom It chiffre qui Mrm foomi jiaj \etvctnynotni de cti\t ânn^ {îWX\.

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rence est dans ce fait : qu'en ouvrant à ces laborieux exilés volontaires un immense territoire à féconder par l'industrie, les États-Unis leur ont offert le refuge d'une société organisée, et l'appui d'un gouvernement assis sur des bases puissantes et durables.

Qu'une ère de paix se lève sur ces riches contrées; que l'ordre et le calme s'y affermissent et s'y continuent, et l'on verra l'émigration, comme elle a toujours couru aux États- Unis, se diriger sur le Chili, sur Venezuela, sur Buénos- Ayres, sur le Pérou, ou elle trouvera des sols féconds n'attendant que la charrue, des terrains immenses réclamant des bras, de beaux ports appelant des navires.

Mais l'émigration, qui est l'élément fécondant de la population dans le Nouveau-Monde, demandera toujours si le pays vers lequel se dirige un bâtiment est un pays où la société est organisée, où le gouvernement est fort et assuré.

Chez tous les peuples vient un moment où le bon sens triomphe de toutes les utopies et des fièvres révolutionnaires. 11 faut donc espérer que les peuples de l'Amérique aussi, lassés de voir s'écouler le meilleur de leur sang par les blessures de leurs luttes intestines, frappés de cette vérité que l'émigration doit réparer leurs forces épuisées, mais que l'émigration n'ira à eux que lorsqu'ils auront constitué, comme les États-Unis, des gouvernements définitifs ; — il faut espérer, dis-je, qu'ils comprendront, enfin, leur mission de peuples, et ressentiront l'ambitieuse vanité d'accomplir régulièrement leurs destinées.

Le ciel a doté les cinq États de l'Amérique Centrale de tout ce qui doit servir à favoriser largement l'émigration ; la politique (si l'on peut cependant donner ce nom à la désorganisation sociale) en a écarté, jusqu'à présent, tous les éléments de prospérité.

Comme fertilité du sol, le Honduras, le Nicaragua, San- Salvador, Costa-Rica, Guatimala, offrent des ressources inouïes aux travailleurs.

Le coton, le cacao, le tabac, le café, le maïs, le sucre, , l'indigo, la cochenille, les plantes médicinales, d'immenses forêts de bois de construction et d'ébénisterie, — des mines de cuivre, d'or et d'argent, enfin de superbes pâturages, n'est-ce pas là un champ assez vaste pour toutes les spéculations, pour toutes les ambitions impatientes, pour le commerce, pour l'agriculture, pour l'industrie?

De belles et profondes rivières, des lacs navigables, des ports ouverts sur les deux mers, ne sont-ce pas là des chances de succès incontestables, et qu'envieraient quelques-unes des puissances les plus considérables de l'Europe?

Les subites et inattendues découvertes des richesses delà Californie devaient inévitablement changer, et ont changé la face des choses sur cet étroit territoire qui sépare les deux Océans.

L'Amérique Centrale est donc devenue, en effet, le théâtre sur lequel s'est résolu un problème immense : la jonction du Pacifique et de l'Atlantique, en attendant la solution d'un projet plus gigantesque encore : le percement de l'isthme de Panama.

Un État à qui il est donné d'être ainsi, par deux côtés à la fois, le point de halte de toutes les nations maritimes du monde, et de leur tendre, pour ainsi dire, les deux mains en même temps, un pareil État ne devrait-il pas sentir se manifester en lui la conscience de sa force, et le besoin de se relèvera ses propres yeux?

Cette admirable et providentielle situation géographique de l'Amérique Centrale en fait aujourd'hui, naturellement, l'objet de toutes les convoitises. Les luttes, pacifiques

encore, qui se livrent sur ce terrain, ne serviront malheureusement qu'à épuiser ces États agonisants; et, d'après les faits qui s'y accomplissent, il est probable qu'ils laisseront, avant peu, les lambeaux de leur sol aux mains des Américains du Nord.

Que les Anglais cherchent à disputer cette proie, je n'en disconviens pas. Mais l'Angleterre, il ne faut pas l'oublier, s'est opposée à toutes les conquêtes qu'ont tentées les États- Unis, et elle n'en a empêché aucune, à commencer par celle de leur indépendance. Cette fois encore, les États-Unis accompliront sans obstacle ce que l'épuisement des pays qu'ils ont ramassés au passage et régénérés, on doit le reconnaître, les autorise à considérer comme une mission. Maîtres du Mexique et de l'Amérique Centrale, les États-Unis auront fait un grand pas vers la conquête de l'Amérique du Sud.

La première est donc, quant à présent, le rempart de la seconde.

Une fois en possession de cette vaste portion du continent américain, les États-Unis ne poursuivront-ils pas leur système d'absorption générale, en tournant leurs regards vers les colonies de l'Angleterre dans le Nord? Il n'en faut pas douter. Mais sans cautionner les changements que prépare peut-être l'avenir, je dois reconnaître que les possessions anglaises, telles que le Canada par exemple, dont on prévoit et dont on prédit depuis longtemps l'affranchissement sans qu'il se réalise, sont antipathiques, au fond, à l'esprit, aux mœurs, à la religion, à la politique de leurs voisins.

Un vieux levain de foi monarchique couve dans le Canada, comme une tradition des anciennes populations françaises, dont les débris existants ont conservé de profondes racines dans le pays.

D'une autre part, les Anglais, mieux avisés et éclairés

par Texpérience, ont considérablement modifié leur système colonial.

Si donc, un jour, les possessions anglaises du Nord secouaient le joug, ou plutôt le protectorat de leur métropole, ce serait dans un sens complètement opposé aux idées américaines actuelles.

Du côté du Nord, les États-Unis rencontreront donc une barrière probablement infranchissable. Ils le savent, et c'est une raison pour qu'ils concentrent leurs efforts sur le Sud.

Situation particulière du Brésil. — Ses rapports avec les républiques voisines. — Ses communications par les fleuves. — Sa civilisation concentrée. — Ses retards sur les États-Unis. — Population de ceux-ci et des autres républiques.

Lorsque le Brésil se sépara du Portugal, il ne rompit pas avec la tradition monarchique. Il la continua sous la forme d'un empire, déjà puissant alors, et qui, s'il n'a pas progressé dans la proportion de ses ressources, n'en a pas moins acquis une certaine prépondérance dans la politique du Nouveau-Monde.

Le Brésil aurait pu dans l'Amérique du Sud, et il y semblait destiné, jouer le même rôle que les États-Unis dans l'Amérique du Nord. On s'étonne même qu'avec les éléments que cet empire avait entre les mains, il n'ait pas pesé sur l'Amérique du Sud de tout le poids de l'influence qui lui semblait réservée.

Diverses causes y ont mis obstacle. Il est bon de les signaler pour qu'on ne s'imagine pas qu'au cas d'une irruption des États-Unis dans l'Amérique du Sud, le Brésil serait, absolument, en mesure et en position de contrebalancer cette domination.

Le Brésil, au moment de son aff*ranchissement , s'est trouvé en possession d'un territoire immense, hors de proportion avec le chiffre de sa population, avec le degré de

civilisation et Timporlance commerciale et maritime où il était parvenu. Disséminer ses forces sur un espace aussi considérable, eût été impolitique. Le gouvernement brésiliea s'occupa , au contraire , de se concentrer, et porta toute son activité sur la partie de son territoire qui lui offrait immédiatement le plus de chances de développement et de prospérité.

L'avantage que les États-Unis ont eu sur le Brésil, fut qu'ils se constituèrent sur un territoire resserré, et relativement très peuplé. De plus, l'action gouvernementale n'avait pas besoin, par la nature même des institutions communales, éminemment développées dans les colonies anglaises, de se faire sentir sur toute l'étendue du sol. Autant donc les États-Unis avaient un intérêt immédiat à s'agrandir en surface , autant le Brésil était tenu à se concentrer sur quelques points particuliers où était toute sa force à venir; ce fut donc sur cette partie de son sol comprise entre le cap Saint-Roch et Rio-Janeiro, et surtout sur la côte, que l'émigration se dirigea, que la population s'accrut, que le commerce se développa ; parce que là s'était accumulée toute l'action. Le reste fut sinon complètement abandonné, du moins fort négligé.

Cette grande étendue de territoire échu en partage au Brésil, n'avait pas manqué de susciter autour de cet empire des craintes et des jalousies, tant on redoutait la prépondérance qu'elle lui donnerait. En sorte que le Brésil se trouva, longtemps, aux prises avec la diplomatie européenne qui le harcelait et l'inquiétait.

La politique anglaise fut la première à se mettre en avant. L'Angleterre ne redoutait rien des empiétements du Brésil au delà des régions de l'Amazone, tant de ce côté l'étendue du territoire est vaste et même embarrassante, en courant de l'est à l'ouest, de l'extrémité du cap Saint-Roch à la rivière

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Javary, sur les confins de TÉquateur et du Pérou. Mais le Brésil porta plus tard sérieusement ombrage à l'Angleterre par rapport au Paraguay, à l'Uruguay et à Buénos- Ayres.

Sur ce point, l'empire brésilien se rétrécit considérablement et paraît gêné par les pays voisins, dont ne le sépare aucune limite naturelle. Et enfin, là, se fait sentir cette active influence dont Rio-Janeiro est le centre.

On comprend, alors, comment la force du Brésil est nulle, par le fait, dans le nord, et pourquoi elle s'exerce tout entière dans le sud. En sorte que le Brésil ne serait d'aucun secours efficace pour protéger matériellement, contre un envahissement des États-Unis, ni Venezuela, ni la Nouvelle- Grenade, ni l'Equateur, ni le Pérou. Et les Américains de l'Union seraient les maîtres de ces pays, et menaceraient déjà les frontières nord et ouest du Brésil lui-même, avant que les vaisseaux de ce dernier eussent doublé le cap Horn pour entrer dans le Pacifique, ou que ses armées eussent traversé l'immense territoire qui le sépare de ces États. ,

Ceux-ci n'ont donc à attendre du Brésil aucun secours. Leur salut, s'il est en dehors de l'influence ou de la conquête des États-Unis, ils ne le devront qu'à leur propre énergie. C'est compter sur peu de chose.

Mais s'il est impuissant au nord, le Brésil est redoutable au sud.

A cet égard, le dernier mot de sa politique n'est pas encore dit. Viennent à se réaliser certains événements que surveille son ambition, et cette prépondérance qu'il n'exerce pas, aujourd'hui, d'une manière absolue sur les aff*aires de l'Amérique du Sud, il l'acquerra avec non moins d'autorité que les États-Unis sur l'Amérique du Nord.

C'est ainsi que le Brésil a joué dans les troubles intérieurs de la République Argentine et dans la lutte entre

Buénos-Ayres et Montevideo, un rôle important, habilement préparé et de longue main.

Quel but poursuit donc le Brésil?

Ce but est facile à entrevoir.

La République orientale de TUruguay est un des théâtres où se sont le plus souvent produites les passions politiques qui annihilent la sève native d'un pays; et par sa position avantageuse le port de Montevideo est, depuis longtemps, Tobjet d'ardentes convoitises.

Sous le prétexte très avouable de protéger l'Uruguay contre Buénos-Ayres et de le pacifier, le Brésil a posé le pied sur le sol de l'Uruguay, et a mis la main dans ses affaires intérieures. Or, il est certain que l'Uruguay, en en appelant au Brésil, a contracté envers cet empire une dette que, tôt ou tard, celui-ci exigera. L'Uruguay est donc à enregistrer sur le livre' des conquêtes du Brésil.

Il en est de même du Paraguay et de tous les territoires enclavés actuellement entre les limites de l'empire et la rive gauche du Parana et du Paraguay formant à leur jonction, comme une ligne droite qui semble une frontière naturelle.

Le Brésil, nous ne le mettons pas en doute, éprouvera des difficultés diplomatiques à réaliser ce vœu de son ambition, car il n'a pas, il s'en faut, l'audace des États-Unis; mais il ferait bon marché, au besoin, d'une partie de son territoire nord, pour s'assurer la conquête de ces pays du sud dont la possession ajouterait considérablement à son importance maritime et commerciale.

A tout prendre, sera-ce un mal?

Montevideo est un rival gênant pour le port de Buénos- Ayres, et la République Argentine regardera toujours l'Uruguay d'un œil d'envie. Ce dernier est malheureusement arrivé à tout son développement; il lui est impossible de s'étendre, à moins d-envahir le territoire de Buénos-Ayres.

COUP d'oeil général. 69

Entre les deux républiques exclusivement, le sort d'une lutte ne serait pas long à se décider. Eh bien! non seulement l'Uruguay n'est pas en position d'attaquer; mais pour se défendre, il est obligé d'avoir recours au Brésil qui devra tirer un bon prix de ses services.

Mais n'est-il pas à craindre que le Brésil, maître de l'Uruguay, du Paraguay et de toute la rive gauche du Parana, ne songe à passer le fleuve, et que se trouvant si près de la Plata, il ne médite de la traverser aussi?

Gela n'est pas douteux, car c'est ce point de l'Amérique du Sud que couve toute l'ambition du Brésil. Il ne s'inquiétera pas, quant à présent, de la Bolivie, par exemple, mais il convoitera Buénos-Ayres. Si les républiques du nord et du nord-ouest de l'Amérique méridionale ont à se défier des États-Unis, celles du sud et du sud-ouest ont à se tenir en garde contre le Brésil impuissant à défendre les premiers, mais très capable d'agir contre les seconds.

La République Argentine est, en partie, séparée de l'Atlantique par le Brésil, et du Pacifique par le Chili; ses ports et ses villes importantes sont sur les grands fleuves :

Buénos-Ayres sur la Plata, qui le met en communication avec l'Atlantique ;

Santa-Fé sur le Parana. .

On comprend qu'établi sur les rives gauches de ces fleuves, le Brésilien sera toujours le dominateur, et qu'il pèsera sur Buénos-Ayres, déjà trop affaibli par des luttes intestines, de toute la supériorité que donnent à une nation maritime des communications directes avec les mers, — ces grandes routes du monde entier. A moins qu'elles ne se résignent à devoir la vie à l'influence directe des États-Unis et du Brésil, les républiques affaiblies de l'Amérique du centre et de l'Amérique méridionale, comprendront tôt ou tard, que c'est par une organisation définitive de leurs gouvernements, par la sta-

IUpubuquk amèricainBi t. I. 5

bililéde leurs institutions, parle calme politique qu'elles parviendront à rétablir leurs forces, à développer l'agriculture, à étendre le commerce, à encourager le travail, toutes choses, et les seules, par lesquelles grandissent les États. Tant que ces pays présenteront, au contraire, le triste spectacle des déchirements intérieurs, de l'instabilité dans les institutions politiques, non seulement ils resteront stationnaires, mais ils rétrograderont et tourneront le dos à la civilisation.

De même que la paix des États appelle le travail, l'agitation séduit les agitateurs. Aussi, .au lieu d'émigrants laborieux ce seront les fauteurs de révolutions que suppure la vieille Europe , qui iront camper dans les villes et dans les champs de l'Amérique. Or, plus le nombre en grossira, plus il sera difficile aux contrées qu'ils auront envahies, et qui en comptent déjà trop, de retrouver, aux lueurs tardives de la paix, le chemin du progrès et de la réhabilitation sociale.

Le moyen donc, pour ces nations de l'Amérique méridionale si riches d'avenir, d'échapper à cette extrémité de décadence qui les menace si elles continuent à se laisser déchirer par les révolutions, est d'abord de rompre avec les révolutions , et de perpétuer cette ère de calme et de paix que quelques-unes ont conquise récemment, et qu'elles n'ont pas su conserver.

Elles ont pourtant sous les yeux l'exemple de deux pays qui n'ont grandi que par l'ordre et par la paix :

Les États-Unis dans le nord.

Le Brésil dans le sud.

Elles doivent également renoncer à ce système fatal d'hostilité les unes envers les autres. Elles ne deviendront fortes et puissantes qu'à la condition de se respecter mutuellement, et en tâchant que les plus faibles et les moins bien partagées, géographiquement parlant, s'unissent aux plua

COUP d'oeil général. 71

fôvorisées. L'orgueil de la nationalité exclusive poussé trop loin devient un orgueil insensé, quand, au lieu d'aider un peuple et un pays à grandir, il les rapetisse l'un et l'autre.

Tout pousse à cette union et à cette unité : les mêmes mœurs, la même religion, la même langue, la même origine, les mêmes traditions.

Tous ces peuples sont enfants du même sol.

L'amour de l'indépendance les a séparés.

Mais il ne faudrait pas non plus qu'un autre orgueil les égarât, l'orgueil de la trop grande puissance dans leur union. — On peut encore leur poser comme exemple les deux pays que j'ai cités déjà : — Les États-Unis et le Brésil.

Les États-Unis sont arrivés au rang de nation indépendante, avec un territoire limité; ce qui leur a permis, d'abord, de réprimer plus facilement et plus promptement les troubles qui ont agité les extrémités du sol, et le cœur même du pays. Et c'est quand ils ont été définitivement constitués qu'ils ont songé à s'étendre, en apportant sur chaque coin de terre nouveau qu'ils ajoutaient à leurs conquêtes cette semence de force et de prospérité qui a tant fructifié.

Le Brésil, au contraire, comme je l'ai expliqué déjà, a débuté, pour ainsi dire , avec une étendue de territoire disproportionnée. Il a dû chercher un point d'appui sur luimême pour établir l'équilibre qui lui manquait. Il s'est concentré sur une portion minime de son propre sol, s'en rapportant, pour le reste, à l'avenir et aux bonnes chances; et le Brésil se trouve incontestablement beaucoup moins avancé que la grande Bépublique du Nord.

Les États de l'Amérique, déjà si affaiblis, ne devraient songer, en s'unissant, qu'à se fondre dans les condition* qui donneraient, aux uns la population qui leur manque.

Vt RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.

aux autres des communications avec les mers, à ceux-ci un degré plus avancé de civilisation, à ceux-là plus de respect pour le droit.

En jetant les yeux sur la carte, nous nous demandons si, par exemple, l'union en un seul et même État du Venezuela et de la Nouvelle-Grenade, ne serait pas logique?

Si rÉquateur, le Pérou et la Bolivie réunis ne formeraient pas une puissance complète; la Bolivie, privée de tout port sur mer, et tributaire du Pérou.

Si le Chili et Buénos-Ayres, en se fondant, ne doubleraient pas leur importance, le premier en donnant ses ports du Pacifique, le second ses beaux cours d'eau qui mènent droit à l'Atlantique?

Et si enfin par leurs extrémités qui touchent à la Patagonie, ils n'introduiraient pas la vie et la civilisation dans ce dernier pays, que j'oserai appeler le bas morceau du globe?

Mais n'oublions pas que ces peuples sont libres et indépendants; qu'ils sont par conséquent les maîtres de leurs destinées ; les maîtres de s'épuiser isolément par toutes les causes que j'ai énumérées tant de fois dans ce chapitre; les maîtres de conserver ou de répudier une forme de gouvernement antipathique, peut-être, à leurs traditions nationales et à leurs mœurs actuelles. Trente ans d'épreuves ont dû suffisamment les éclairer sur ce point.

L'attitude et la politique des Américains du Nord et du Brésil sont d'un gi'and poids dans celte conduite à venir des républiques du centre et du sud. Quelle que soit l'importance de l'empire du Brésil, il n'a rien de ce qu'il flaut pour exercer ce haut patronage ; le rôle actif de propagande et de domination semble revenir de droit aux États-Unis, qui en useront évidemment pour tenir éveillé chez ces populations le goût des institutions démocratiques , afin de trouver chez

COUP d'oeil général. 73

elles un accès plus facile. Il n'y aurait pas à se plaindre, si rUnion réussissait, par son intervention directe à obtenir ce que l'influence de son exemple n'a pu faire auprès de ces peuples indociles : la pratique sage d'une forme gouvernementale contre laquelle ils se débattent depuis si longtemps.

Pourquoi le Brésil n'est-il pas apte à jouer le même rôle que les États-Unis, et pourquoi ne sauverait-il pas de l'anarchie les républiques hispano-américaines par l'inculcation des principes monarchiques, aussi bien que les États-Unis par les leçons de la démocratie ? Il y a des causes morales et des causes physiques qui s'y opposent. Une comparaison entre les deux pays suffira pour faire ressortir les unes et les autres. Quoique la stabilité politique ait donné au Brésil une sécurité d'existence incontestable, soit que le danger de son voisinage lui ait inspiré le sentiment d'une extrême prudence, soit que l'esprit de propagande fut incompatible avec le caractère national, le Brésil semble n'avoir été occupé qu'à se sauvegarder, et à consolider ses assises. Son ambition a été cauteleuse et il s'est montré jusqu'à présent , diplomate comme un État du Vieux-Continent. Ses développements intérieurs, je l'ai déjà dit, ont été plus lents que ceux des États-Unis qui, plus expansifs, ont semé au dehors les germes de leur prospérité. Peut-être faut-il attribuer cette expansion audacieuse au génie entreprenant, patient et énergique de la race anglo-saxonne.

Tandis que le Brésil compte présentement une population de huit millions d'habitants environ, agglomérée sur certains points particuliers de l'empire , les États-Unis ont une population d'environ trente millions d'âmes, disséminée d'un bout à l'autre et sur toute la superficie de son immense territoire.

Cest du reste un fait intéressant à suivre que celui de

l'accroissement de la population aux États-Unis par période décennale (1) :

En 1790, cette population était de :

Blancs 3,172,464

Personnes de couleur libres . 59,446

Esclaves 697,897

Total 3,929,807 En 1800 :

Blancs 4,304,489

Personnes de couleur libres . 108,395

Esclaves 893,041

Total 5,305,925

En 1810 :

Blancs 5,862,004

Personnes de couleur libres . 186,446

Esclaves 1,191,364

Total 7,239,814 En 1820 :

Blancs 7,872,711

Personnes de couleur libres . 238,197

Esclaves 1,543,688

Total 9,654,596 En 1830 :

Blancs 10,537,378

Personnes de couleur libres . 319,599

Esclaves 2,009,043

Total 12,866,020

(1) A cûlé de ce niuuveinent de la populalion aux Étals-Unis, il peut êlre ulile de pl&cor, par comparaison , Ip rhiiïrc actuel de la population des autres États de rAmôriqne : le Mexique, 7 millions; le Centre Amérique, 2 millions; la Nouvelle-Greuade, 2 millions; Venezuela, 1 million; TÉqualeur, 7no,OU(); le Pérou, 2 millions; la Bolivie, 1 million et demi; le Chili, 3 millions; Ruénos-Ayres , 1 million et demi: le Paraguay, aOU,UUO; niruguay, 300,(X)0. — Cette statistique, qui se rapprocha autant que possible de Texaclitude, présente, à peu de chose près, les mêmes chiffres qu'il y a vingt ans.

COUP d'oeil général. 75

En 1840 :

Blancs 14,189,705

Personnes de couleur libres . 386,295

Esclaves 2,487,355

Total 17,063,355

En 1850 :

Blancs 19,668,736

Personnes de couleur libres . 419,173

Esclaves 3,179,589

Total 23,267,498

Plusieurs causes tout à fait indépendantes de la stabilité de ses institutions politiques, ont arrêté le développement du Brésil dans des proportions égales à celui des États- Unis. Au nombre de ces causes il faut placer le manque de communications directes entre la côte orientale et les immenses contrées qui s'étendent à l'Ouest, jusqu'aux confins du Pérou, de la Bolivie, de l'Equateur, communications que la navigation des fleuves seule peut établir.

C'est ce que le Brésil a compris, et de concert avec le Pérou, il a dû entreprendre l'ouverture de l'Amazone.

L'Amazone est un des plus beaux fleuves du monde; avec le Mississipi et le Missouri, il tient la tête des grands cours d'eau. Prenant sa source dans le Pérou, près du lac Reyes, il coule en remontant du sud au nord, baignant avec une grande partie du Pérou, la contrée orientale de la République de l'Equateur, puis fait un coude pour traverser, presqu'en ligne horizontale, l'empire du Brésil dans sa portion la plus large, et va se jeter dans l'Océan Atlantique par deux vastes embouchures, à peu près sous la ligne équinoxiale.

De sa source à son embouchure, l'Amazone a un parcours de près de 1,200 lieues. Le jour où la vapeur aura lancé ses puissantes forces motrices sur les eaux inexplorées, jusqu'à

présent, de ce fleuve, le problème de la jonction des deux Océans aura trouvé une double solution, au centre et au sud de rÂmérique. Ces deux résultats , également précieux pour le monde maritime et commerçant auront, cependant, un caractère tout à fait différent. Par Panama et le centre Amérique, la jonction des deux grandes mers est presque immédiate, et s'opère par la canalisation et les voies de fer sur une langue de terre; le rayonnement de ce bienfait est pour ainsi dire limité, ce qui ne signifie point qu'il ne doive pas avoir des conséquences immenses, au point de vue commercial.

La navigation sur TÂmazone, non seulement met en communication les côtes de l'Atlantique avec les pays baignés par les flots du Pacifique, mais elle ouvre un avenir incalculable à de vastes contrées intérieures, dépendant de l'empire du Brésil, et si enfoncées dans les terres que la civilisation y a à peine pénétré jusqu'à ce jour. Ce sont des champs nouveaux pour l'émigration, des richesses agricoles qui s'offrent aux bras des cultivateurs; des débouchés considérables pour l'industrie du monde entier.

Il suffit de jeter les yeux sur le parcours de l'Amazone , de sa source à son embouchure, pour se rendre compte de l'avenir qu'ouvrira à la civilisation et à l'activité humaine la réalisation complète du projet arrêté entre le Brésil et le Pérou.

Le génie de l'homme se fût étudié à combiner un réseau de communications destinées à féconder un pays, qu'il n'eût pas réussi à trouver ce que la nature a fait. On ne peut se défendre de croire que les desseins de la Providence ont marqué à l'avance le sort des États.

Sur son immense parcours , l'Amazone reçoit un nombre considérable de rivières importantes, comme autant de rameaux qui viennent se greffer sur ce tronc colossal , et

relier au grand centre du mouvement, des pays éloignés et, en apparence, déshérités de ces ressources fécondes que donne à d'autres leur position géographique.

Presque à son embouchure, sur sa rive droite, l'Amazone reçoit le Tocantins et l'Araguay qui se joignent à San-Joan das duas Barras, pour se réunir ensuite au Para; puis le Xingu, le Tapajos, le Madeira. Les quatre premiers coulent du sud au nord, traversant des portions à peine peuplées aujourd'hui du Brésil. Quant au Madeira, dont le parcours n'est pas moins de 500 lieues, il se grossit à la frontière de la Bolivie de sept ou huit affluents (dont deux, le Branco et le Mamore, baignent cette république jusqu'au cœur), et traverse des pays à peine explorés et récemment encore habités par des peuplades indiennes.

Sur sa rive gauche l'Amazone reçoit le Rio-Negro qui, par l'intermédiaire du Casiquiare, rejoint au nord l'Orénoque. Deux autres cours d'eau importants, le Uaupès et le Caqueta, se jettent dans l'Amazone, venant de la Nouvelle-Grenade.

Ainsi l'Amazone, directement ou par ses affluents les plus importants, met en communication directe entre eux et avec l'Océan Atlantique, par conséquent avec la côte orientale du Brésil, des provinces intérieures de cet empire, et Venezuela, le Pérou, l'Equateur, la Nouvelle-Grenade, la Bolivie. C'est la face entière de ces pays qui peut être changée du tout au tout par la navigation de l'Amazone et de ses affluents.

Les États-Unis, dotés par la nature de cours d'eau aussi étendus en ont tiré, immédiatement un admirable profit. L'activité anglo-saxonne n'a reculé devant aucun sacrifice. Si les Américains du nord avaient été les maîtres d'exploiter l'Amazone et ses affluents, ils eussent fait de ces fleuves et de ces rivières ce qu'ils ont fait de tous leurs cours d'eau : des artères qui ont porté le sang et la vie d'un bout

à l'autre du Continent, en s'enfonçant dans les terres les plus désertes. Le génie de cette race se caractérise par ce seul fait, bien plus que par toute démonstration.

La prospérité actuelle des États américains situés sur le Pacifique se réduit donc à l'exploitation des terres et des villes placées le long du littoral. L'intérieur des terres est encore inexploré, vierge, pour ainsi dire, de toute culture; l'émigration n'y a que peu pénétré ou, pour être plus vrai, n'y a pas pénétré.

La navigation des fleuves inaugurera toute une ère nouvelle pour ces contrées.

Nous ne répondrions pas que les affluents de l'Amazone, pas plus que le grand fleuve lui-même, soient facilement navigables sur tout leur parcours; mais ce serait méconnaître les bienfaits de la Providence en faveur de ces riches pays, si l'on ne suppléait pas par des travaux d'art, tels que la canalisation de certaines portions des fleuves, à ce que la nature peut avoir laissé d'imparfait ou d'incomplet dans son œuvre féconde.

Les relations des divers États de l'Amérique du Sud entre eux, ont été pour ainsi dire nuls jusqu'à ce jour, commercialement parlant. L'absence de voies de communications régulières, les diflîcultés suscitées par des obstacles aussi grands que ceux qui séparaient, par exemple, le Brésil de toutes les républiques de l'Amérique méridionale, c'est à dire des milliers de lieues de terres où la civilisation n'a point encore fait pénéter ni la hache, ni la pioche, sonti)utant de causes qui ont retardé le progrès et la prospérité de ces contrées. Cette situation d'isolement général n'a pas été étrangère non plus à l'esprit d'hostilité, qui a toujours divisé si profondément tous ces États naissants.

Ouvrir entre eux des voies de communications artificielles, ou tirer parti de celles que la nature leur a données, c'est

faire entrer ces divers pays dans une ère nouvelle, et hâter l'œuvre de civilisation et de progrès où presque tous sont en retard. Le génie américain paraît être le seul qui puisse résoudre efficacement ce grand problème.

Le Brésil qui n'a, autant que les prévisions humaines peuvent être infaillibles , rien à redouter de l'avenir, et à qui l'étendue de son territoire permet de compter de longues années de paix intérieure, trouverait incontestablement dans les communications ouvertes par la navigation des fleuves, avec les contrées occidentales , un rapide et prochain accroissement.

Plus le pays offrira de ressources aux chercheurs de fortune, plus le nombre nécessairement en augmentera. Ce né sera pas tout pour le Brésil; il lui restera à prendre rang parmi les nations industrielles, pour rivaliser d'influence avec les États-Unis. Or, plus l'émigration se multipliera sur son sol, moins l'industrie nationale, surtout une industrie naissante, sera en mesure de satisfaire aux besoins de populations nouvelles qui apportent avec elles, dans leurs mœurs, dans leurs affections, jusque dans leurs costumes, les habitudes et quelquefois les routines de la patrie qu'on aime à retrouver dans les moindres choses.

C'est le cas dans lequel ont été et sont encore placés les États-Unis dont le vaste sol appelle chaque jour des immigrants. Cette affluence de populations de toute origine est véritablement l'obstacle le plus sérieux, non pas au développement de l'industrie nationale, qui a fait aux États- Unis des progrès considérables , mais à la consommation intérieure des produits qui s'éloignent pour faire place aux similaires étrangers qu'ils vont combattre, par la concurrence, sur les marchés d'exportation.

Le Brésil , qui n'a pas la même audace commerciale que les Américains du Nord, ne rejette encore au dehors que

des produits agricoles ou exceptionnels, de ceux que l'exportation réclame naturellement; ses fabriques ne suffisent encore qu'à peine à la consommation locale. Et ce qui prouve clairement qu'ils n'y suffisent pas entièrement, c'est que, à peu d'exception près, ils n'ont pas nui à l'introduction des articles manufacturés de provenance étrangère. Loin de là, les expéditions de marchandises européennes n'ont fait que suivre un mouvement ascendant , depuis un certain nombre d'années. Cette circonstance est due précisément à la cause que nous signalions plus haut, l'immigration.

Il n'est pas sans importance non plus de faire ressortir ce fait remarquable et bien constaté que, au Brésil, l'industrie telle qu'elle est en ce moment, doit sa situation presque tout entière au concours que lui ont prêté les ouvriers étrangers. Il ne peut échapper à quiconque suit avec quelqu'attention le mouvement des émigrations , que ce n'est qu'exceptionnellement ou transitoirement que l'émigrant choisit dans les pays où il aborde une profession de dépen-* dance et taxée au salaire.

L'émigrant, s'il prend domicile dans une ville, y arrive avec la pensée arrêtée de s'adonner au négoce, dont les chances le tentent naturellement; s'il a formé le projet de se livrer à l'industrie, c'est pour son propre compte comme chef d'établissement ; mais l'exiguité de ses capitaux le lui permet rarement. S'il se dirige dans l'intérieur des terres, c'est encore pour devenir son maître. L'idée de la propriété l'y poursuit.

En quelque cas que ce soit , le salaire borné n'est jamais un attrait pour lui. Ce n'est donc , nous le répétons , qu'exceptionnellement ou transitoirement qu'il s'y résigne. C'est de là que vient l'élévation du taux des salaires dans ces pays.

Or, le Brésil, pressé d'une part par Taffluence- croissante des immigrants, et de l'autre part n'ayant pas encore, comme les États-Unis, une génération locale suffisamment nombreuse, ne verra de longtemps peut-être l'industrie prendre sur son sol cet essor rapide, qui aurait pu ralentir et arrêter même le mouvement commercial des nations étrangères.

Pendant tout le temps que dura la guerre de la révolution aux États-Unis, le commerce de ce pays, non-seulement avec l'Angleterre, mais avec toutes les autres nations du globe, fut interrompu. Les Américains furent donc obligés de s'ingénier à se pourvoir par eux-mêmes de tous les objets manufacturés qu'ils recevaient, presque exclusivement, de l'Angleterre. La nécessité les rendit industrieux, et quand revint la paix , ils arrêtèrent l'importation d'un très grand nombre d'articles que leur propre fabrication était en mesure, déjà, de leur fournir.

L'Angleterre était ce qu'elle est encore aujourd'hui, un pays trop pratique et trop commerçant pour ne point tirer parti de l'avenir qu'offraient les États-Unis dont elle avait été à même d'apprécier los ressources , et elle savait ce que de telles ressources pouvaient devenir entre les mains d'hommes pareils à ceux qui avaient mené à bonne fin une si grande œuvre.

Aussitôt après la paix, dès 1784, les Anglais se hâtèrent de renouer avec les anciennes colonies des relations commerciales ; et en deux années, ils expédièrent aux États-Unis pour plus de 30 millions de dollars (ISO millions de francs) de marchandises, et reçurent en échange pour environ une dixaine de millions de dollars de produits (50 millions).

C'était peu en apparence, beaucoup en réalité, de la part d'un pays qui sortait d'une si rude épreuve que celle qu'il venait de traverser. Mais, hommes de paix et de travail depuis longtemps; jaloux, dans la situation nouvelle où ils

$â RÉPURLIQUE AMÉRICAINE.

se trouvaient, de s'élever rapidement h la hauteur de cette situation, les Américains se mirent à l'œuvre; et bientôt l'agriculture prit, sur toute la surface du sol, des développements considérables. Le principal pour eux était de pouvoir rendre le plus tôt possible en produits bruts ce qu'ils recevraient en objets fabriqués. Il suffit de dire que, à cette époque, les trois quarts environ de la population des Ëtats- Unis s'étaient livrés à l'agriculture.

Aussi de 10 millions de dollars qui avaient été le premier chiffre des exportations après la période révolutionnaire, ce chiffre s'éleva, en 1797, à près de 87 millions de dollars (283 millions de francs). Quatre ans plus tard, ce chiffre atteignait 93 millions de dollars.

Quel progrès depuis ! Le lecteur en trouvera les preuves dans un chapitre spécial.

Accroissement de population, accroissement de commerce : — tels sont les résultats de la paix politique des États-Unis.

Demandez aux révolutions des républiques du Sud ce qu'elles ont produit en comparaison !

Les États-Unis en voie de conquête. — La flibusterie. — Cuba. — Le Nicaragua. — Qui faut-il accuser? — Premier aperçu sur les institutions américaines.

Dans cette opposition que j'ai faite de la prudence du Brésil à la fougue entreprenante des États-Unis, est-ce à dire que ceux-ci ont toujours été irréprochables dans leurs moyens d'action? Et puisque le mot a été si souvent écrit, n'hésitons pas à l'écrire ici, les Américains n'ont-ils pas été, dans ces derniers temps surtout, plutôt des flibustiers que des propagateurs de démocratie et de sain républicanisme?

Je ne voudrais pas anticiper sur des faits qui trouveront naturellement leur place à la date qui leur est assignée dans ce travail; mais le sujet même de ce chapitre me fournit l'occasion de trancher cette question.

Oui certes les apparences, pourquoi le méconnaître, accusent les peuples américains du crime qu'on leur impute ; mais il y a deux ordres de faits que l'on confond, dans l'ignorance où l'on est, généralement, du mécanisme gouvernemental des États-Unis, et qu'il y a tout avantage à expliquer dès à présent, en dégageant la vérité d'erreurs trop répandues. Ce que l'opinion publique en Europe ne sait pas ou ne peut pas distinguer, c'est l'action gouvernementale des États-Unis et l'initiative populaire, l'une et l'autre indépendantes dans de très larges limites.

Dans ces dernières années, action gouvernementale et initiative populaire se sont manifestées sous des aspects divers qui ont amené une condamnation radicale de la politique des États-Unis vis à vis de l'Amérique.

On a beaucoup reproché au peuple américain les trois ou quatre expéditions de flibustiers qui ont eu lieu depuis quelques années; et, sans se rendre seulement compte du mot dont on se servait, on a fait remonter jusqu'au « gouvernement américain » la responsabilité de ces actes coupables. Ces accusations soulèvent deux questions distinctes. Il importe, en effet, de savoir ce que peut ou ne peut pas ce que l'on appelle h tout propos « le gouvernement américain; » comme il est bon également de savoir ce qu'est réellement, au fond, celte bande de flibustiers dont l'audace égale l'impuissance des moyens et des ressources.

On se trompe étrangement en s'imaginant que la flihusterie est organisée aux États-Unis sur une vaste échelle; on se méprend bien plus encore quand on la croit à l'état de parti politique agissant en plein jour, en plein soleil, et jouissant de toutes les immunités que l'extrême liberté des institutions garantit, en ce pays, ii tous les citoyens; enfin, c'est une erreur complète que l'on commet en voulant placer une poignée d'aventuriers capables de tout, sous l'égide de l'opinion publique. Rien de tout cela n'existe. 11 faut être ignorant des choses et des institutions de l'Amérique, comme on l'est généralement en Europe, pour se faire des idées aussi fausses sur de pareils faits et pour ameuter contre les États-Unis Tindignation de toutes les consciences honnêtes de l'Europe. L'œil collé à un verre grossissant, de très petites choses on fait des montagnes.

Ce que tout le monde sait bien, et les États-Unis sont les premiers à le regretter par moment, c'est que l'Amérique a été et continue d'être le déversoir du trop plein de l'Europe.

Cela fait sa prospérité, mais cela devient aussi son temps d'arrêt moral. De très honnêtes gens comme d'épouvantables bandits forment le contingent de cette émigration qui va, chaque année, grossir le chiffre de la population des États- Unis. Les honnêtes gens demeurent ce qu'ils sont, naturellement, et renforcent cette classe laborieuse et active qui contribue à la grandeur et à la richesse des États-Unis, en peuplant, défrichant, développant matériellement les territoires. Quelques-uns, parmi les aventuriers qui émigrent pour fuir leur patrie, se régénèrent sous l'influence bienfaisante du travail et des espérances d'un avenir assez facile à arranger; d'autres restent ce qu'ils étaient devant, gens de sac et de corde que l'élasticité des lois américaines protège sans le vouloir, encroûtés dans leur paresse native, et disposés à vivre de tout, excepté du travail honnête.

Leur vocation est d'être au service de quiconque veut les ramasser dans les repaires où ils se cachent, et les enrôler pour tous les coups de main où il y a une solde à gagner, un désordre à commettre, une vengeance à assouvir. Ce sont, en un mot, des pillards, des voleurs, des émeutiers, des assassins à gages que Ton recrute, quand on a besoin d'eux, sur toute la surface de cet immense sol de l'Union, où ils sont en grève permanente, attendant qu'on leur apporte de la besogne. Aux époques de ces élections tumultueuses dont quelques-unes ont déshonoré, il faut bien le dire, les institutions américaines, certains partis appellent ces condottieri à leur secours; ils deviennent, momentanément, des espèces d'hommes politiques, des meneurs passagers d'élections, résumant les questions de vote et de candidature en une question de bowie biife et de revolver. Leur tâche remplie, dans une ville ou dans un État, dans une émeute religieuse ou dans un mouvement politique, ils passent dans un autre État, dans une autre ville et à une autre émeute, ou s'en

&&POBUQUB AMilUCAINB, T. I. 6

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vont manger, et boire surtout, dans quelque coin, en orgies et en débauches, le salaire de leurs peines.

Ces gens-là sont donc les soldats naturels de la flibusterie ; elle les appelle sous ses drapeaux, et les voilà flibustiers, à tant par jour, avec des promesses en plus au cas de succès.

On ne peut pas faire l'honneur à de pareils bandits de les appeler un parti ni de faire pàtir le peuple américain tout entier de leur présence dans ses rangs. Leur bravoure dans les combats et leur mort les ont fait poétiser un peu hors de propos, et leur ont valu des brevets d'héroïsme. Le dénoûment fatal a fait oublier l'origine de ces héros.

Mais, nous dira-t-on, ce ne sont là que des soldats, et la flibusterie a des chefs, gens d'un certain poids, d'une valeur personnelle plus ou moins accusée, et qui constituent, en somme, un parti. Là est l'erreur grave.

Il y a en Amérique, comme partout, des ambitieux honnêtes qui paient bravement de leur personne quand besoin est, et des rêveurs qui entretiennent et surexcitent les folies des autres pour en tirer profit à l'occasion. Déclassés, attardés dans leur marche ou impatients du but, des gens de cette sorte se rencontrent sous toutes les latitudes du globe. En Europe, ils font des révolutions ou s'y mêlent, sans égard pour la grandeur et la sainteté de la cause qu'ils attaquent ou de la cause sous la bannière de laquelle ils se rangent. Aux États-Unis, où les révolutions ne sont pas encore praticables, ils aspirent à des destinées plus ou moins méritées en dehors de leur patrie. Grâce à des institutions qui garantissent par dessus tout la liberté individuelle, les ambitieux de toutes les sortes ont, aux États-Unis, les coudées franches, et les rêveurs un vaste champ à leurs spéculations. Ils ne sont responsables que de l'œuvre accomplie; ils échappent à la prévention. Mais ces ambitieux et ces rêveurs, exécuteurs et fomenteurs de coups de mains sont isolés, comme ils le

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sont partout, et n'ont pas de liens -de parti qui les unissent.

En outre, il y a aux États-Unis des hommes politiques très sérieux et très honorables, dont la doctrine fondamentale est l'extension incessante de l'Union par l'absorption successive du plus grand nombre possible de territoires ou d'États. Les uns, parmi ceux-ci, ne songent à obtenir ce résultat qu'avec de la patience et au moyen de l'annexion volontaire; les autres, sans y pousser, sans y aider, en condamnant même hautement et sincèrement toute tentative de conquête, accepteraient le fait acquis. Ce sont là des doctrines avouables dans tous pays, et qui constituent, en somme, une politique honnête à supposer qu'elle soit erronée. Enfin, il se rencontre de ci de là, et on peut les compter jusqu'à présent, quelques hommes honorables par leur position, par leur fortune, par leur caractère, qui, devançant les vœux de cette dernière catégorie de théoriciens, sont prêts à des sacrifices de personne et d'argent pour hâter l'annexion de certains territoires à l'Union américaine.

Eh bien ! nous n'hésitons pas à dire hautement que l'opinion publique n'est pas avec eux ; qu'ils n'ont pas pu constituer ce que l'on appelle un parti, et la preuve est que quand ils ont voulu organiser des expéditions flibustières, ils n'ont pu recruter leurs soldats , tout au plus au nombre de deux, trois, quatre ou cinq cents, que parmi ces condottieri dont nous parlions tout à l'heure.

Si la flibusterie avait été un parti dans la rigoureuse acception du mot, ni l'argent ni les soldats ne lui eussent manqué, dans un pays où toute cause, pourvu qu'elle soit à peu près honnête et saine, rencontre des sympathies et des dévouements innombrables, de l'argent tant qu'elle en a besoin, et des volontaires prêts à porter le mousquet, dans tous les rangs de la population.

Or, il n'en a point été ainsi dans aucune deç expéditions flibustières soit sur Cuba, soit sur FAmérique centrale, soit sur le Mexique. Il est notoire même à la Nouvelle-Orléans que, au moment où Ton fit une souscription publique pour l'expédition qui coûta la vie à Lopez, beaucoup de souscripteurs n'apportèrent leur contingent qu'intimidés quMls étaient par la présence en ville des bandits de la flibusterie, et dans l'espérance, qui n'a point été déçue, que le résultat de cette expédition délivrerait le pays de ces chevaliers du poignard et du revolver.

Certes, s'il est un pays dont la possession puisse tenter, c'est Cuba. Eh bien ! les intérêts politiques intérieurs des États-Unis eux-mêmes sont un obstacle à ce qu'il y ait, au point de vue de la conquête de Cuba, ce que l'on appelle un parti de la flibusterie. Cuba conquise ou annexée ajouterait naturellement h l'importance et à la puissance des États à esclaves. Or le Nord, qui bat en brèche l'esclavage par tous les moyens possibles, le Nord est formellement opposé à l'ennexion de Cuba, par principe.

Le Sud, qui aurait, au contraire, un intérêt direct à s'annexer Cuba, est divisé lui-même sur une question économique et purement matérielle qui domine les autres avantages que l'on tirerait de l'annexion. Au moment où Ton fit, l'an passé, quelque bruit à Washington d'une proposition que le bon sens du congrès réduisit à néant, laquelle avait pour but d'allouer au président Buchanan une somme de 30 millions de dollars pour négocier l'achat de Cuba à l'Espagne, un journal de la Nouvelle-Orléans présenta une observation qui produisit une grande impression sur Topinion publique.

(c Cuba, » disait le journal dont il s'agit, « ne peut être « cultivée, comme la Louisiane, que par des nègres. Or, a Cuba manque de bras , si bien que la traite clandestine y

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« en importe, chaque année, un nombre assez considérable, « mais insuffisant encore. Le lendemain de l'annexion il se « ferait, par les spéculations sur esclaves, une exportation « énorme de nègres des États du Sud sur le marché de « Cuba, où cette malheureuse denrée humaine serait fata- « lement cotée très cher. Plus le prix serait haut , plus les « spéculateurs et marchands en importeraient à Cuba.

« La conséquence de cela serait la rareté des bras en « Louisiane et dans les autres États du Sud, où le prix des « esclaves est si exorbitant, déjà, qu'il ne permet au plan- « teur de tirer de ses récoltes qu'un produit strictement « rémunérateur. Du jour où les esclaves émigreraient des « marchés du Sud pour celui de Cuba , le cours en devien- « drait tellement élevé que les grandes plantations de la « Louisiane se trouveraient sur la pente de la ruine. »

L'argument touchait au vif des intérêts très sérieux , et cette perspective que réserverait au Sud la brillante annexion de Cuba, refroidit singulièrement l'opinion des gens les plus honnêtes qui voyaient dans l'achat de Cuba un moyen de régulariser la question. Le Sud lui-même n'a donc aucun intérêt à favoriser des expéditions flibustières sur Cuba; il n'y a donc pas dans le Sud de parti flibustier contre Cuba.

Le gouvernement américain, représenté par le Congrès et par le Président ou par le pouvoir exécutif, a-t-il tenu dans la question de Cuba, récemment soulevée à nouveau, une conduite bien nette et bien habile? Je ne le crois pas; quelques mots le feront comprendre :

Il y avait trois moyens pour les États-Unis d'annexer l'île de Cuba à l'Union : l'acquisition de cette île à prix débattu avec l'Espagne ; la conquête en cas d'une guerre juste et raisonnable ; la surprise par un acte de piraterie.

De ces trois moyens, le gouvernement de Washington n'en pouvait naturellement reconnaître que deux praticables :

la conquête en cas de guerre ou Tacquisition. Grâce à des intempérances de langage, et à des forfanteries parfaitement ridicules de la part d'hommes sérieux du pouvoir, le gouvernement américain a brisé lune des cordes qu'il avait à son arc et il paraît prouvé que les États-Unis n'ont plus que Tune de ces deux ressources à invoquer : la guerre ou la flibusterie, pour arriver au résultat qui est, au fond, la grande ambition du pays.

Le succès par Tachât est pour longtemps retardé, sinon pour jamais perdu. On s'y est merveilleusement pris Tannée derrière, pour arriver h ce dénouement. Les paroles officielles du message de M. Buchanan, les discours aventureux et les propositions insensées au Congrès ont froissé Tamour propre du gouvernement de Madrid et la juste susceptibilité du peuple espagnol. L'acquisition de Cuba était une affaire à négocier avec les précautions , la réserve , le sentiment de dignité qui convenait aux deux parties contractantes. Les États-Unis étaient moralement engagés, après les deux expéditions flibustières qui avaient indisposé l'Espagne, à mettre dans cette transaction les formes et la délicatesse que les nations se doivent entr'elles. Au lieu de cela, on a fait de cette question une menace à Tadresse de l'Espagne; on a attaqué TEspagne dans ses sentiments les plus chatouilleux, on Ta placée, pour tout dire, dans cette nécessité de ne pouvoir plus entendre aucune proposition, sans avoir à rougir comme nation , devant les autres nations de TEurope.

Quoi qu'ait prétendu à cet égard le rapporteur du Congrès, si Ton s'y était pris de la même sorte pour conquérir la Louisiane et la Floride, ni la France ni TEspagne n'eussent cédé ces deux vastes territoires. C'est la différence des temps et des hommes dont il faut tenir compte. La politique des États-Unis, à l'époque où fut négociée la vente de

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la Louisiane et de la Floride (pour leur plus grand bonheur à coup sûr) la politique des États-Unis, disons-nous, pour n'être ni moins patriote, ni moins flère, ni moins puissante qu'aujourd'hui, était moins aventureuse et moins confiante en la force brutale.

Les États-Unis doivent donc renoncer à acquérir Cuba. Il ne reste au peuple américain que la guerre ou la flibusterie pour arriver h la possession de cette île tant enviée. Le gounement, cela va sans dire, ne pourrait pas admettre, ni tolérer que les flibustiers se chargeassent de ce soin. Quant à la guerre , c'est une éventualité que rien ne justifierait en ce moment, à moins qu'on adopte l'argumentation toute spécieuse d'un sénateur du Congrès qui demandait que les États-Unis fussent autorisés à déclarer la guerre à l'Espagne, dans l'unique but de s'emparer de l'île de Cuba.

Le Congrès américain a été assez sage pour ne point admettre une pareille doctrine qui eut suffi à écarter toutes chances de négociations avec l'Espagne placée entre la honte et une menace.

Voilà, en tout cas, de quelle façon le gouvernement américain traite les questions d'annexion, d'absorption ou d'accaparement de pays; il le fait ouvertement, sans trop de diplomatie, comme on le voit, et assez malhabilement.

Quant aux expéditions de Walker sur la Nicaragua, et à celles qu'il médite de nouveau, soit sur le même point, soit sur le Mexique, un seul mot va éclaircir singulièrement la situation : Walker ne travaille que pour son propre compte.

Walker, quand il eut conquis une première fois le Nicaragua, ne songeait pas à l'annexer aux États-Unis ; la preuve, c'est qu'il se nomma président du Nicaragua, titre qui lui fit perdre sa qualité de citoyen américain. Walker n'a jamais eu qu'une ambition individuelle. Il serait donc injuste de faire supporter au peuple américain la responsabilité d'actes

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qui ne lui profiteraient pas en cas de succès, et qui ne sont que l'œuvre d*un homme agissant pour son compte personnel.

Nous croyons avoir suffisamment démontré ce que nous voulions établif, à savoir : que la flibusterie n'est pas à l'état de parti organisé dans l'Amérique du Nord, que le supposer, c'est faire trop d'honneur à cinq ou six cents bandits, répandus sur toute la surface de TUnion , et que trois ou quatre ambitieux de valeur ont recrutés à l'occasion, moyennant salaire et ce qui s'en suit. Le prétendu parti de la flibusterie se réduit donc à quelques ambitieux, qui prennent à leur service et à leur solde un ramassis de gredins et dô voleurs prêts à tout.

Il convient donc , et c'est à quoi nous demandons à nos lecteurs de vouloir bien prendre garde, il convient donc d'exonérer le peuple américain de l'épithète de « peuple de flibustiers » qu'on lui a infligée un peu trop à la légère. Un peuple tout entier ne peut pas porter la peine des crimes que quelques misérables commettent dans ses rangs.

La première objection qui va nous être faite est que le peuple américain absous, reste le gouvernement américain sur qui doivent retomber, alors, le blâme et la faute de ne pas purger la société de cette poignée de bandits que nous signalons et de n'avoir point montré, à l'occasion, l'énergie nécessaire pour arrêter les expéditions flibustières qu'il condamne.

Pour se rendre un compte bien net de la part du gouvernement américain dans la répression de ces actes de flibustiers, il faut savoir d'abord qu il y a aux États-Unis trois sortes de gouvernements entièrement distincts.

Le gouvernement fédéral, le gouvernement d'État, le gouvernement municipal.

Les attributions de chacun d'eux sont si complètement

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bien définies, leur indépendance mutuelle est si absolue, qu'aucune confusion n'est possible, que les conflits de droits, de pouvoir, d'autorité, de responsabilité, sont choses inconnues. De l'administration municipale à l'administration fédérale, les droits vont en s'amoindrissant , en tant qu'autorité et responsabilité intérieure; ils vont au contraire s'agrandissant au pg^nt de vue de la prépondérance extérieure.

Nous ne voulons pas examiner, en ce moment, si c'est un bien ou un mal , mais ce qu'il y a de certain , c'est que le pouvoir municipal est le pouvoir tout puissant aux États- Unis. Le pouvoir fédéral n'est que la concentration, aux yeux des autres nations, de la nationalité américaine : la diplomatie, la guerre, la représentation à l'extérieur, sont dans ses attributions; mais il n'a aucune autorité pour exercer la police intérieure dans les États qui s'administrent comme bon leur semble en se conformant, au point de départ, à la Constitution fédérale. Tout acte qui n'est pas contraire aux prescriptions de cette Constitution demeure donc étranger au pouvoir fédéral.

Ce rapide résumé suffît déjà peut-être à faire sentir non pas l'impuissance, mais l'impossibilité où se trouve le ce gouvernement américain » de prévenir efficacement les expéditions flibustières, et à montrer ce qu'il y a d'injuste à faire peser sur le peuple tout entier l'accusation dont nous avons essayé de le relever.

Notre pensée sera plus clairement exprimée quand nous aurons dit : Ce n'est pas au peuple américain qu'il faut reprocher de commettre des actes de flibusterie, mais bien à telle ou telle ville des États-Unis. Ce n'est pas le gouvernement américain qu'il faut blâmer de tolérer de pareils actes ou d'y donner la main, mais l'administration de telle ou telle cité.

Les autres villes de l'État dont un des ports aura servi de rendez-vous et de point de départ aux flibustiers, ne peuvent pas porter la peine ou la honte du crime; et les autres États de l'Union doivent être nécessairement relevés de toute participation à ce crime. Il serait tout aussi inique de prétendre, par exemple, que la population de Paris doit êtreresponsable d'un délit commis à Marseille, ou que la ville de Marseille doit payer les impôts de la ville de Paris.

Nous pouvons citer un fait tout récent qui tranchera la question plus victorieusement encore s'il est possible.

Au mois de juin 1858, il y a eu à la Nouvelle-Orléans une révolution municipale, révolution dans toute l'acception du mot : avec barricades, coups de fusil et de canons h mitrailles, déchéance des autorités, gouvernement provisoire, etc., etc. Qui s'est avisé de dire qu'il y avait une révolution aux États-Unis, bien que la Nouvelle-Orléans soit une des plus importantes cités de l'Union?

Les villes voisines de la Nouvelle-Orléans ne se sont pas même émues de faits qui ne les concernaient point. Le gouvernement de l'État de la Louisiane n'est pas même intervenu, et le gouvernement fédéral n'a fait acte d'existence que pour protéger, dans la ville, les administrations qui relèvent de lui, c'est à dire la Poste, la Douane, la Monnaie. Le reste était affaire qui ne le regardait en rien. La Constitution fédérale n'était pas en jeu, encore moins en péril : il s'agissait d'un conflit entre les partis municipaux, il n'avait rien h voir dans les faits qui s'accomplissaient. On ne pouvait pas plus l'accuser de complicité que de tolérance , pas plus de faiblesse que d'impuissance. Le gouvernement fédéral est resté dans la stricte observance de ses droits et de ses pouvoirs. Et cependant, nous le répétons, personne n'a accusé le gouvernement américain , personne n'a dit que le peuple américain fût en révolution.

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Mais la situation se fût tout de suite modifiée, si la population de la Nouvelle-Orléans eût attenté aux personnes et à la propriété des étrangers , si les pavillons des consuls eussent été insultés. L'affaire, alors, changeait de terrain et de caractère : de municipale elle devenait fédérale ; elle n'était plus locale, elle se généralisait, et le gouvernement américain se rendait responsable, alors, des actes commis à la Nouvelle-Orléans.

Ces explications suffisent, nous le pensons, à bien faire sentir où se trouve, en réalité, pour les nations étrangères ce qu'on appelle le gouvernement américain ; dans quel cas la responsabilité de celui-ci est engagée , dans quel cas il faut l'accuser, aussi bien que le peuple américain, de faits qui relèvent de l'autorité de l'un, de la participation de l'autre.

En résumé, sur ce point, le gouvernement fédéral n'a eu aucune qualité pour empêcher Walker de se rendre à Mobile, d'y convoquer le ban et l'arrière-ban des flibustiers, d'y organiser une expédition contre tel point de l'Amérique qu'il avait jugé convenable. C'était à l'administration de Mobile seule qu'il appartenait de tolérer ou de ne pas tolérer la présence dans la circonscription de la ville des organisateurs et des soldats de la flibusterie. S'il faut blâmer un po,uvoir, c'est le gouvernement de Mobile, et non le gouvernement américain ; s'il faut accuser une population de donner la main et d'aider à l'exécution du délit, c'est le peuple de Mobile, et non le peuple américain, c'est à dire le peuple du Mississipi, de l'Orégon, du Tennessee, de la Californie, resté étranger à ces faits.

Mais le gouvernement fédéral, dès qu'il apprend l'organisation d'une entreprise flibustière, a son rôle tout tracé : il défend à l'administration de la Douane, laquelle relève uniquement de lui, de délivrer au navire chargé de transporter les flibustiers , les papiers d'expédition ; il avertit ceux-ci ,

oflîciellement et par proclamation, du cas où ils s'exposent et du droit dont est investi le gouvernement fédéral de faire respecter, même par la force employée contre ses propres nationaux, les territoires des nations amies et alliées.

Voilà les seules mesures préventives que le président des Étals-Unis soit autorisé, constitutionnellement, à prendre contre un acte criminel projeté dans une ville sur l'administration de laquelle il n'a aucun pouvoir.

Après quoi, s'il plaît au navire de quitter le port sans papiers réguliers, comme cela est arrivé en 1858, lors de l'expédition sur le Nicaragua , s'il plaît aux flibustiers de jouer leur vie et leur liberté, ils en sont les maîtres; mais alors le gouvernement américain fait son devoir, comme dans tous les cas analogues. Il donne l'ordre à un navire de guerre de poursuivre le bâtiment récalcitrant, de l'empêcher de franchir les limites du port, de le canonncr en cas de résistance et de le capturer en mer à une distance des côtes qui est fixée par le droit maritime.

C'est ce qui a eu lieu, au mois de décembre 1868, dans l'affaire de la goélette Suzanne, ayant à son bord les flibustiers de Walker.

Que le succès ne réponde pas toujours aux intentions et aux efforts du gouvernement, cela est admissible. Un officier peut également manquer d'énergie dans l'accomplissement d'un devoir et d'intelligence même dans l'exécution d'un ordre : c'est chose qui se voit tous les jours, et dans tous les pays. Enfin le gouvernement fédéral, représenté par les pouvoirs judiciaires, a un dernier devoir à remplir, c'est de traduire en justice les coupables. Est-il raisonnable de le faire responsable d'un verdict de jury qui rend, comme dans l'afiGsiire de Walker, un jugement de non lieu? Existe-t-il un seul pays au monde où un gouvernement dicte ses arrêts à la justice et soit suspecté de complicité dans les actes de la magistrature?

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Enfin, que dirons-nous de plus, sinon que clans la petite armée de Walker, en 1885, sur 400 hommes qui composaient Texpédition, il n'y avait que 70 Américains, et que le surplus était des Français , des Espagnols, des Allemands , des Ita* liens, des Irlandais. A ce compte on aurait pu , à bien plus juste titre, accuser le peuple irlandais, le peuple italien, le peuple allemand et autres d'être ce des peuples flibustiers » que le peuple américain.

A tous ces faits, nous savons qu'on répondra que si tel est le gouvernement américain, que son action soit nulle sur l'étendue entière de la fédération; que si telle est la forme judiciaire adoptée aux États-Unis, que des actes de brigandage relèvent de Tunique et libre juridiction des jurys, il serait préférable de changer ce système de gouvernement et cette forme de juridiction. C'est là la prétention de quelques écrivains qui parlent des États-Unis, comme les aveugles causent des couleurs.

Il résulte clairement de tout ce qui précède que, si le gouvernement américain n'a pas le droit de prévenir, par la force, l'organisation des expéditions flibustières , il a celui dont il use, de sévir contre les actes au moment de leur accomplissement et après l'accomplissement, et qu'enfin, il fiiit acte de gouvernement, dans la limite de ses pouvoirs, en protestant vis à vis des autres nations contre toute complicité et contre tout encouragement à ces actes criminels.

Le président et son cabinet protestent en ce cas, non seulement en ce qui concerne leur responsabilité respective, mais en ce qui touche la non complicité du peuple américain h un crime répudié à l'avance.

Il n'y a de coupables et de responsables que ceux qui trempent dans le délit, qui y aident, qui le commettent : une administration isolée, une ville entre dix mille villes qui composent le contingent des cités de l'Union, un État peut-

être entre l'ehsemble des États, une population de cinquante ou de cent mille individus entre une population de 30 millions d'habitants. Où est véritablement le peuple américain, dans celte distinction essentielle à établir?

C'est donc à tort , et il serait inique d'y persister, qu'on accuse et le gouvernement américain et le peuple américain d'être un gouvernement et un peuple de flibustiers. On sait maintenant où se doivent circonscrire et le blâme et l'accusation. En un mot, ce qui est réellement et bien réellement, aux yeux des puissances étrangères, le gouvememetit américain, a-t-il jamais prêté la main aux actes graves qu'on lui reprochait si légèrement? Non !

Ce que nous venons de dire relativement à l'impossibililé où se trouve le gouvernement fédéral d'arrêter par des mesures préventives efficaces, sous peine d'attenter aux droits des États et des communes, des actes qui ne relèvent pas encore de son autorité , se peut répéter en ce qui concerne son intervention relativement aux bandits où la flibusterie recrute ses soldats.

Tout État faisant partie de la fédération a droit de connaître des crimes et délits commis dans les limites de son territoire, mais il n'empiète point sur les droits de l'État voisin. En second lieu, le gouvernement fédéral, ou plutôt la justice fédérale, n'intervient que pour les crimes et délits portant atteinte à la fédération. La police de la morale est donc confiée à chaque État, et il la fait plus ou moins bien, selon les moyens en son pouvoir, selon aussi que le pays offre plus ou moins de repaires inaccessibles aux bandits, selon , enfin , que l'autorité est forte ou bien qu'elle est timide.

Le gouvernement fédéral n'a, conséquemment, aucun titre pour intervenir dans l'exercice plus ou moins régulier des lois locales, non plus que des lois de justice. Ce n'est donc pas

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à lui qu'appartient le droit de purger la sociélé de ces bandits qui signalent leur présence par des crimes et par des vols. Sur ce point, il convient encore d'exonérer le « gouvernement américain. »

Tranchons la question entière par un seul mot : le pouvoir central n'existant pas, en tant qu'il s'agit de l'exercice de l'autorité, le pouvoir qui représente officiellement la fédération ne saurait être responsable des actes isolés d'un Élat, d'une ville, d'une portion de population. Ce dont les puissances étrangères sont autorisées à lui demander compte, à ce pouvoir, c'est s'il tient avec droiture et honnêteté les engagements réciproques de nation à nation, qui sont la base des rapports officiels de tous les peuples entre eux. Ces engagements-là , c'est le gouvernement américain qui est chargé de les remplir. Les a-t-il remplis toujours comme il convenait qu'il les remplît? — Si oui, le reste ne regarde personne, parce que le gouvernement américain y est étranger.

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