‹ La République américaineChapitre 1 sur 9 · PARIS I BRUXELLES · texte numérisé non relu

PARIS I BRUXELLES

MICHEL LÉVY FRÈRES, IIBRAIRES-ÉDIÎEI'RS A LACROH, VAN JIEENEN ET C", ÉDITEURS

RUE VIVIENNE, 2 biS ' RUE DE LA PUTTERIE, 3:5

Tous droits réservés.

Bruxelles. — Typ. de A. Lacroix, Van Meenen et C", rue île la Piilterie, 33

A MON PÈUE

cr

in 2009 with funding from

University of Ottawa

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Il n'est jamais inopportun d'écrire sur les États-Unis d'Amérique. Au double point de vue de la théorie et de la pratique, de féconds enseignements doivent toujours sortir d'une excursion dans la vie politique de ce pays. Son histoire qui date d'hier, est pleine de consolations et de pièges aussi; elle est le livre des regrets pour les uns, des espérances pour les autres, des conseils pour tous,

La France a eu le glorieux privilège, en un temps, de faire une propagande d'idées victorieuses et de principes qui ont refait l'esprit public en Europe; de même les États-Unis ont été et restent un exemple et un spectacle pour le monde ; spectacle toujours et encore instructif, exemple quelquefois fatal à ceux qui l'ont voulu suivre au pied de la lettre et qui, datant leurs expériences du but où sont arrivés les États- Unis, n'ont tenu aucun compte du point de départ.

Il n'y a plus guère de théories à faire sur les institutions politiques des États-Unis; elles ont été amplement com-

mentées par les écrivains et par les peuples eux-mêmes. Tant que ces institutions sont restées dans le domaine de la spéculation intellectuelle, elles ont été l'objet d'une sympathie générale; du jour qu'elles sont entrées dans le domaine de l'expérimentation, elles ont paru un danger, et il s'est rencontré autant de plumes qu'on en a voulu trou.ver, non seulement pour combattre les principes que ces institutions représentaient, mais pour calomnier le peuple qui les pratique, sans lui laisser même le droit de s'enorgueillir des résultats acquis chez lui et sur son propre sol.

De si loin, sur la foi des on dit et de complaisantes interprétations , l'ignorance s'est associée à la mauvaise foi et à l'esprit de parti pour dénigrer systématiquement les institutions démocratiques des États-Unis et le peuple américain. C'est moins ces institutions elles-mêmes que la forme sociale en laquelle elles se résument, que les adversaires des États- Unis ont en vue de combattre. Cette distinction n'échappe pas à quiconque suit de près les polémiques que soulève l'Amérique du Nord.

En concevant le présent livre, nous n'avons pas eu la prétention de révéler aucun trait nouveau qui ne soit connu des hommes d'étude ; mais nous avons eu celle de fortifier quelques convictions par le spectacle des faits, en nous dégageant de l'influence des théories; de montrer où l'imitation servile peut conduire les peuples et de résumer les phases diverses qu'a parcourues la république américaine. Nous croyons donc, qu'on nous pardonne cet aveu, avoir . écrit un livre de renseignements et d'enseignement. Ce à quoi nous avons tâché surtout, c'est de séparer la calomnie de la juste critique.

Cet ouvrage n'est pas le premier que nous publions sur les États-Unis d'Amérique. Nos précédents livres, sous les formes diverses où ils ont affronté la publicité, étaient, comme celui-ci, le résultat de longues et consciencieuses études sur ce pays.

Le lecteur voudra bien nous excuser peut-être si nous rappelons ici que nos travaux sur les États-Unis ont rencontré quelqu'approbation et quelque sympathie dans la presse américaine et auprès du public du Nouveau-Monde. Aucun sentiment de vanité ne nous pousse à consigner ici ces éloges ; nous ne prenons acte de ces encouragements que comme un témoignage du droit que nous avons acquis de parler librement des États-Unis. Si, dans nos travaux relatifs à ce pays, nous n'avions eu que des enthousiasmes aveugles au bout de notre plume, cette flatteuse approbation de la presse américaine nous eut paru tout naturellement suspecte. Il n'en est rien. Tout en vengeant les États-Unis des attaques et des calomnies dictées par l'ignorance bien plutôt que par la mauvaise foi, nous voulons bien le croire, nous ne leur avons pas ménagé les vérités en aucune circonstance; et cette franchise, loin d'exciter du mécontentement au delh de l'Atlantique, y a rencontré une sympathie qui nous honore et dont nous avons lieu d'être fier.

En réfutant, dans cette introduction, bien des erreurs auxquelles la presse française notamment est sujette à peu près toutes les fois qu'elle touche aux questions américaines, nous trouvons l'occasion de mettre en évidence quelques côtés saillants de la société et des institutions des États-Unis, lesquels sont indispensables h connaître pour apprécier à leur point de vue exact plusieurs des

événements dont nous avons à présenter le tableau dans cet ouvrage.

Cette introduction, d'ailleurs, quelque forme que nous lui eussions donnée, n'a pas, dans notre pensée, d'autre but que d'exposer quelques-uns des traits de la société politique américaine, ses faiblesses et ses grandeurs, sa force et sa débilité; qualités et défauts également inbérents h la démocratie et à la constitution de ce peuple, et qui sont la clé nécessaire h. tous les jugements que l'on porte sur les États- Unis.

Dans un article publié à Paris, en i8oo, quelques années après un premier voyage aux États-Unis, à propos d'attaques assez vives contre la liberté en Amérique, attaques inspirées par une loi de tempérance que venait de voter la législature de New-York, nous nous exprimions ainsi :

« Il n'y a pas de pays dont on parle autant que de l'Amérique du Nord; et nous devons ajouter : pas de pays sur le compte duquel on commette plus d'erreurs et sur le compte duquel on se fasse plus d'illusions.

« Nous reconnaissons bien que tout semble concourir à favoriser ces erreurs et ces illusions , de loin et surtout au point de vue où le critique européen se place pour apprécier un peuple et des institutions qu'il faut surprendre dans le secret de leurs mœurs, de leurs résultats, de leur jeu, pour s'en faire une idée exacte. Ainsi l'on s'expose h voir la tyrannie, le despotisme, l'horrible môme, au lieu de cette liberté et de cette grandeur dont les Américains du Nord sont si fiers.

« Un écrivain, devenu homme d'État et qui a étudié sur place, pourrions-nous dire, les institutions politiques de l'Union, M. de Tocqueville, dans un livre dont le succès fut retentissant, a tiré des conclusions, souvent très fausses, malgré l'exactitude rigoureuse de ses points de départ. La cause des erreurs dont M. de Tocqueville s'est rendu responsable, vient d'une sorte de parti pris chez lui de comparer les institutions américaines aux institutions constitutionnelles qui florissaient en France à l'époque où il publia son livre.

« Que si l'on veut, en effet, transporter les idées européennes, les idées de notre vieille et admirable civilisation dans ces pays et au milieu de ce peuple nouveaux, les points de vue changent si complètement qu'il est difficile de ne pas tomber en plein abîme d'erreurs.

« Le défaut que nous reprochons à M. de Tocqueville est devenu commun k presque tous les écrivains qui traitent les questions américaines dans la presse française; et nous avons occasion, aujourd'hui, de le signaler au sujet d'articles publiés récemment dans un journal de Paris par deux écrivains de beaucoup de talent.

« Nos deux confrères se sont placés tout de suite et tout d'une pièce sur le haut de l'observatoire européen, et de là ils ont examiné l'horizon américain avec des yeux tout éblouis de notre passé et de l'état présent de notre civilisation européenne ou plutôt de notre civilisation française.

« Ainsi , h propos de la loi sur la tempérance, l'un de ces deux écrivains a crié au despotisme, et a nié, avec des arguments spécieux, l'existence de la liberté aux États-Unis, de cette liberté tant aimée et tant vantée par les Yankees !

10 RÉPUBLIQUE AxAIÉUlCALNE.

« Nous pouvons répondre hardiment que cette atteinte à ia liberté de l'ivresse est, au contraire, une consécration des principes de l'extrême liberté, — de la liberté illimitée qui règne aux États-Unis. — Cette loi, en effet, qui ne trouve pas, le contraire eût été un miracle en tous pays, des adhésions et des sympathies universelles, n'est pas autre chose que la conséquence du triomphe d'un parti qui a eu son tour ou son jour de victoire : le parti de la tempérance.

« Toute loi aux États-Unis est votée par les législatures , avec une liberté de discussion dont on ne saurait contester l'étendue, et dont nous n'avons même qu'une faible idée ici. Or, les législatures sont élues par le suffrage universel, devant lequel tous les candidats font leur profession de foi dans les réunions, aux carrefours, dans les bar-rooms {ou cafés) les partisans de la tempérance aussi bien que les autres. Ils ne cachent pas leurs opinions ni le but de leur candidature, car il s'agit toujours, à ces heures-là, du triomphe d'un parti.

« Un moment est venu où la secte des partisans de la tempérance a eu la majorité ; et elle en a profité pour faire triompher ses principes.

c( La loi de tempérance, si elle est absurde, nous ne cherchons pas à la discuter ni h la défendre , est le résultat d'un vote libre , émanant d'un corps législatif élu par le suffrage universel le plus scandaleusement libre qu'il soit possible d'imaginer. D'autre part, l'influence de la secte de tempérance est encore due à la liberté illimitée de propagande et de discussion qui existe sur le sol américain. Cette influence arrivant au triomphe tînal est donc bien positivement la constatation de la liberté.

« On voit donc qu'il faut bien, pour apprécier la véritable portée des faits qui se passent en Amérique, se dégager de l'atmosphère des idées européennes, et se transporter au centre des mœurs américaines. Les mots et les définitions changent alors, et ce que l'on était enclin légitimement à appeler tyrannie devient, au contraire, la preuve de la liberté.

« Et c'est encore la liberté, ce droit qui reste au parti vaincu et dont il sait user, sinon de protester contre la loi, du moins de combattre l'influence du parti à qui on la doit, et d'en préparer la défaite aux plus prochaines élections. On sait que rien n'est moins éternel que les lois; encore moins celles qui sont enfantées par des passions à l'ordre du jour.

« Il ne faut donc pas prendre texte absolument des colères que soulève la loi sur la tempérance, dite loi du Maine, et que l'État de New- York vient d'adopter (1), pour en conclure que c'en est fait de la liberté aux États-Unis , et même que la liberté y est un mensonge. D'autres États pourront l'adopter également, au moment peut-être où l'État de New- York la répudiera, et réciproquement. Chaque État pour soi.

« Le sort de la liberté, aux États-Unis, ne dépend donc pas de telle ou telle politique suivie par un État. Les États ne sont pas solidaires ; leur rôle est d'ouvrir ou de fermer, h la volonté de chacun, les barrières à certaines idées et de n'en pas tenir compte au delà de l'influence bonne ou mauvaise que ces idées peuvent exercer sur les esprits.

« Ce que nous venons de dire pour la loi de tempérance, qui a été une grosse affaire, nous n'en disconvenons pas,

• (1) Nous sommes en 1855.

nous le pouvons répéter à propos de la question de l'esclavage, à propos du know-nothingisme , qui fait tant de progrès , en ce moment, au delà de l'Atlantique (1).

« On a répété à satiété que la question de l'esclavage serait une cause de dissolution pour l'Union. Malgré les violentes tempêtes que cette question a soulevées dans la presse, au Congrès, dans les meetings, dans les rues même (et jusque sur l'échafaud), nous n'hésitons pas à affirmer qu'on se trompe grandement en se figurant que le nœud de l'Union se détachera devant le maintien ou l'abolition de fesclavage (2). Nous n'engageons pas nos préférences personnelles en disant : Non, l'esclavage maintenu dans le Sud et dans l'Ouest n'amènera pas une rupture avec les États de l'Est et du Nord ; parce que ce grand principe : « que chaque État est maître chez lui, » domine tout aux États-Unis. Ce principe triomphera toujours, en tant que la Constitution de 1789, restée immuable au milieu de tant d'événements, ne sera pas exposée.

« Quant au know-nothingisme, qu'est-ce, au bout du compte, sinon un parti dont une propagande énergique a préparé, de longue main et à travers bien des luttes , les succès et la conquête de la politique américaine? Ce triomphe est-il définitif? Nul ne saurait le dire. La défaite est plus prochaine, peut-être, qu'on ne le croit; elle est dans la liberté qui a permis aux know-nothings de grandir, et qui fournira également des armes à leurs adversaires (3).

« On peut donc poser cet axiome , malgré son apparence

fl) Il en a trop lait depuis cotlR époque.

(2) Les faits les plus récents, qui ont suivi la tentative de Brown, en Virginie, no nous font point changer de conviction sur ce point.

(3) Les événements ont à peu prés justifié nos prévisions de 18".'5.

paradoxale, que : aux États-Unis l'esclavage et le despotisme sont encore des fruits de la liberté.

« Nous le répétons, en terminant, ce n'est pas en nous plaçant au point de vue des idées européennes que nous pouvons juger sciemment de tels faits, c'est en nous transportant en pleines mœurs des États-Unis. »

Un journal américain en reproduisant l'article que nous venons de citer, y a ajouté avec des commentaires que nous nous dispensons de répéter, des réflexions qui, au point de vue même du milieu où elles se sont produites, méritent d'être rapportées :

« Les États-Unis, » disait le journal en question, « ressem- « blent si peu aux vieux pays de l'Europe que pour les « connaître, il faut y venir et faire du peuple dans ses actes « extérieurs, une étude spéciale. Plus d'un voyageur, pour « n'avoir pu se soustraire à l'influence des idées euro- « péennes, n'a rien compris à la grande œuvre que nous « accomplissons de ce côté de l'Océan. Ce que l'on entend « par liberté dans l'Ancien Monde n'est pas notre liberté à « nous : ce qui là-bas s'appellerait anarchie n'est ici que « l'exubérance du principe démocratique. Le désordre en « eff'et n'est anarchie qu'autant qu'il porte atteinte à la vraie « liberté, à l'indépendance du citoyen, au respect dont le « gouvernement doit être entouré ; quand il n'existe qu'à la « surface et qu'il résulte d'éphémères agitations, qu'il ne (c met en péril ni le droit commun, ni la fortune publique ou « particulière, ce n'est pas l'anarchie.

« Nous ne sommes pas assez aveugles ni assez présomp- .« tueux pour prétendre que notre gouvernement est parfait.

« mais nous maintenons que tous les abus qui y ont été « signalés sont le résultat de la liberté extraordinaire dont « jouit le peuple aux États-Unis. Nier la liberté américaine, « comme s'avisent depuis quelque temps de le faire cer- « tains publicistes de l'Ancien Monde, c'est nier le soleil, « c'est nier le mouvement, c'est nier l'histoire. Nous « accusons moins cependant la sincérité que la perspicacité « de nos juges. Ils ne voient que le fait nu et aride, et sur « ce fait, dont ils ignorent la cause et la portée, ils se « hâtent d'établir une opinion et d'asseoir un arrêt définitif. « Lisez en ce moment la plupart des journaux de Paris : « vous verrez, dans les articles qu'ils nous consacrent, « beaucoup d'erreurs h côté de quelques lueurs de vérité. Ils « ne tiennent pas compte du milieu américain qui reste semble si peu au milieu euronéen. Entre l'état politique « et civil de l'Ancien Monde et celui du Nouveau, il existe « des différences essentielles qu'il ne faut point perdre « de vue. Se placer au point de vue européen pour'juger « l'Amérique et ses institutions, c'est s'exposer aux plus « étranges bévues. »

En 1859 nous écrivions, aux États-Unis mêmes, les deux articles suivants :

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