‹ La République américaineChapitre 2 sur 9 · LES ÉTATS-UNIS CALOMNIÉS · texte numérisé non relu

LES ÉTATS-UNIS CALOMNIÉS

« C'est avec un étonnement mêlé de regret que nous voyons certaines feuilles françaises, persister avec autant d'acharnement que d'ignorance des faits, dans des attaques systématiques contre les États-Unis.

« Cela nous étonne d'autant plus que l'article que nous avons, aujourd'hui, sous les yeux, est attribué à un homme haut placé dans l'opinion publique en France, occupant des fonctions politiques de premier ordre. Le travail que nous venons de lire est un tissu d'erreurs, de calomnies, de récriminations, d'accusations sans fondement. L'ignorance seule, quand il s'agit des affaires des États-Unis, a pu entraîner l'écrivain dont nous parlons, dans la voie injuste, violente et acerbe où il a été poussé.

« Avant de résumer les griefs accumulés dans cette diatribe, citons en le passage suivant qui donnera une idée de la manière dont les États-Unis sont jugés et appréciés en France :

« On s'est habitué en Europe, h beaucoup d'indulgence « pour les États-Unis. Cette indulgence n'était que l'effet « d'une illusion qui a longtemps trompé le jugement de « l'opinion publique. On espérait beaucoup de ce peuple « nouveau, né ix la civilisation dans des conditions sociales « et politiques qui semblaient l'élever tout h coup h des « perfectionnements que nous n'avions pas atteints; on « admirait de loin le développement de cette jeune répu- « blique, accomplissant ses destinées sous l'impulsion « unique de la liberté individuelle. Il était de mode alors « d'opposer sans cesse les États-Unis aux vieilles sociétés « européennes, et d'exalter outre mesure cette liberté dont « personne n'aurait voulu pour son propre compte.

« Plus tard, quand cette illusion est tombée, les ménage- « ments ont continué, un peu par amour du repos, un peu .« par curiosité, un peu enfin par habitude. Les États, même

« les plus puissants, n'aiment pas à se commettre avec des « démocraties turbulentes, tracassières , portant le verbe « haut, et sans égard même pour les convenances. Et puis « il est convenu, de ce côté de l'Océan, que l'on assiste à ce une expérience politique et sociale du plus haut intérêt, « dont les mœurs et les institutions des États-Unis sont le « sujet, et pour ne les troubler en rien, on tolère des écarts « et des fantaisies qu'on ne souffrirait pas de tout autre.

« Or, cette expérience pourrait bien être aujourd'hui « accomplie. L'Union américaine n'est plus pour personne « la société modèle, et l'Europe, k qui elle doit tout, com- « mence à trouver que sa sollicitude presque paternelle (c méritait un peu plus d'égards, un peu moins d'arrogance, « en un mot, quelque chose de plus filial vis à vis d'une « société qui est au moins son aînée dans la civilisation.

« Tous les rapports, en effet, de la jeune république avec « l'Europe, surtout depuis quelques années, ont révélé, de « de la part des Américains, des tendances exclusives et « surtout violentes, qu'il est impossible de tolérer plus « longtemps ; il y a un droit public qui oblige les nations « entre elles; il y a des lois privées qui s'imposent aux « hommes sans acception de nationalité ; il y a en un mot, « une juridiction qui ne s'arrête ni aux frontières, ni aux « Océans, et qui est celle de la civilisation elle-même, dans « le monde entier. Les Américains en relèvent comme les « Européens. Ils s'en affranchissent trop souvent. »

« Qu'on juge du reste par cet échantillon ! Maintenant voyons les griefs : la frégate des États-Unis Wabash de 44 canons est entrée dans le Bosphore et n'a pas voulu en

sortir, sous prétexte « que les États-Unis n'avaient pas signé « les traités qui interdisent les Dardanelles aux navires de « guerre. »

« Cette république « inquiète et envahissante » a contrecarré en Chine les démarches des négociateurs; en 1855 elle a fait des vœux pour la Russie contre la France; elle intervient « brutalement dans toutes nos affaires, (c'est toujours le journal parisien qui parle) pour combattre les intérêts de la civilisation, » elle a formulé un principe nouveau, appelé la doctrine de Monroe « pour interdire l'intervention de toutes les puissances sur les côtes de l'Amérique. C'est en vertu de ce principe que « l'Espagne est menacée de perdre Cuba, » que se font les entreprises des flibustiers, et que les Antilles françaises se trouvent menacées d'une prochaine conquête.

« Après rénumération de ces griefs et de ces plaintes, l'écrivain que nous citons s'exprime ainsi :

« Il y a dans cette conduite plus que de l'ingratitude, il y « a une souveraine imprévoyance; comme aurait dit M. de « Talleyrand, c'est plus qu'un tort, c'est une faute. La « grande république américaine doit tout à l'Europe, sa « population croissante, ses capitaux, ses progrès méca- « niques, et jusqu'à son existence. Sans les 350,000 émigrants « qui partent chaque année de nos ports et qui lui apportent « en moyenne 400 fr. chacun, sans compter leurs bras, son « développement s'arrêterait court. Sans les capitaux anglais « qui commanditent la plupart de ses entreprises, elle « n'aurait ni canaux, ni chemins dç fer, ni industrie. Sans la •c( contrefaçon qu'elle exerce impunéinent sur nos procédés et

« nos inventions, elle ne serait ni une nation manufacturière, « ni peut-être une grande nation maritime. Et pour récom- « pense de tant de services rendus, elle ne craint pas « cependant de sacrifier nos intérêts les plus précieux à « ses plus minces convenances, et elle a déjà donné le « triste spectacle d'une nation entière reniant la foi des enga- « gements privés, et couvrant ainsi l'Europe de ruine pour « la satisfaction de quelques banquiers. »

« Vient h la suite, et tout naturellement, une menace de l'Europe, parlant par la bouche de ce journal, contre les Étals-Unis; nous rapportons seulement les derniers mots dans lesquels sont formulées ces menaces :

« Nous n'entendons nullement les opprimer, (les Étatsce Unis) mais il faut bien qu'ils sachent que l'Europe ne se « laissera ni exclure ni humilier. Il faut bien qu'ils sachent « que nous n'abandonnerons pas plus dans l'Océan que « dans la Méditerranée et la mer Noire, la cause du droit et « de la civilisation. »

« Nous regrettons d'avoir h enregistrer ces attaques, parce qu'il nous y faut répondre, et que nous ne pouvons oublier ni à qui nous répondons, ni qui nous mettons en jeu dans notre réplique.

« Libre, bien entendu, à un journal quel qu'il soit de ne pas admettre de salut et de dignité pour un peuple, en dehors du régime français; libre à tous écrivains de condamner la démocratie, de la traîner aux gémonies, de se déclarer peu édifiés par le spectacle de la société américaine, et d'annoncer finalement que l'heure est venue de détourner les yeux de cette société.

« A cette attitude nous n'avons rien h reprendre. Ce n'est pas, en effet, aux États-Unis que l'on trouverait des enseignements pour le régime gouvernemental de la France.

« Mais ce qui n'est ni juste ni permis, et personne ne l'admettra, c'est de calomnier cette société incomprise; c'est d'invoquer, à l'appui d'un antagonisme, des faits erronés et des arguments sans base; c'est d'ignorer complètement, en un mot, ce dont on se donne le droit de parler.

« En ce qui concerne l'interdiction des Dardanelles aux vaisseaux de guerre américains, les États-Unis, en principe, sont parfaitement autorisés ii déclarer qu'ils ne peuvent pas accepter rigoureusement un acte diplomatique et politique où ils n'ont pas été appelés comme partie contractante. En fait, le traité de Paris invoqué par notre contradicteur est applicable, dans son esprit autant que dans sa lettre, aux puissances européennes intéressées entre elles à une surveillance réciproque. Dans l'espèce, enfin, la frégate américaine Wabash s'est conformée aux prescriptions du traité, à moins que les rapports qui nous sont parvenus ne soient faux; elle a débarqué le nombre de ses canons, au delà de 21, conformément aux règlements ; et le Sultan, signataire du traité de Paris comme la France elle-même, a accueilli avec honneur le pavillon américain et a visité la frégate.

« En Chine , M. Reed , le ministre américain, a suivi les instructions du cabinet de Washington , lesquelles instructions ont été préalablement communiquées au gouvernement anglais qui les a approuvées.

« Les États-Unis, pendant la guerre de Crimée, faisaient « des vœux en faveur de la Russie contre la France! » Les États-Unis seraient bien avancés, aujourd'hui que la France

est l'intime alliée de la Russie, de s'être prononcés avec la France contre la Russie! Nous n'oublions pas qui nous sommes, quand nous écrivons ces lignes; mais nous parlons ici au point de vue de la seule logique, et nous laissons dormir au fond de notre cœur un sentiment qu'il n'est pas opportun d'éveiller. »

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