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LES FONDATEURS DE LA RÉPUBLIQIE AMÉRICAINE

Situation des colonies au moment de la Révolution. — Attachement à la mère-patrie. — Causes de la rupture. — La résistance s'organise. — Elle gagne les provinces. — Tiédeur des masses, et ardeur des classes élevées.

En parlant de Washington, M. Guizot a dit : « Il y a un « spectacle aussi beau et non moins salutaire que celui d'un « homme vertueux aux prises avec l'adversité, c'est le spec- « tacle d'un homme vertueux h la tête d'une bonne cause et « assurant son triomphe. »

Cette parole de l'illustre historien se pourrait prendre pour épigraphe du sujet traité dans ce chapitre; car le mouvement révolutionnaire de l'Amérique du Nord se distingue par des caractères particuliers, exceptionnels et sans analogie peut-être dans l'histoire, tant par les causes qui l'ont produit que par les hommes qui l'ont commencé, dirigé et couronné.

Voyons d'abord les faits :

Ils sont simples; l'esprit n'a besoin d'y chercher le nœud et les intrigues d'aucune conspiration; pas un mystère n'enveloppe le point de départ, tout s'est fait au grand jour.

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Pas de question sociale ii soulever dont il faille discuter le plus ou moins de raison ; pas de tempêtes menaçant de loin ; pas ou peu de pronostics avant-coureurs de l'orage. Rien enfin de ce qui peut embarrasser l'historien, le faire tâtonner, lui inspirer des doutes sur ses jugements, et en susciter à ceux qui arrêtent leurs regards sur les pages de ce grand drame.

Tout se résume en un point de droit.

Le seul bon sens pouvait résoudre la question en faveur des colons et de l'Angleterre tout à la fois.

Le calme de la raison fit défaut au gouvernement anglais, et la violence des armes trancha la difficulté à l'avantage des colons.

Chose singulière et sans exemple, peut-être! Voilà une révolution qui soulève un peuple, remue un monde d'idées et de discussions, expose un pays h toutes les horreurs de la guerre, même de la guerre civile, allume la torche de l'incendie et aiguise jusqu'au poignard de l'assassin. Elle marche i\ un résultat inconnu d'abord, traverse les cruelles phases de toutes révolutions pour arriver, en définitive, à un succès chèrement acheté, sans qu'aucun changement ne se produise ni dans les mœurs, ni dans la langue, ni dans la religion, ni dans les habitudes, ni même, ou à peine, dans les conditions sociales de ceux qui l'ont entreprise!

En effet, à part la façon dont s'est accomplie cette révolution, qu'est-ce que l'Amérique du Nord a gagné à sa victoire ?

De devenir une nation, au lieu de rester de vastes colonies indépendantes, libres, déjà autant que si elles eussent été constituées en États.

Ce n'est pas un paradoxe.

Cette conquête immense, à coup sûr, pour un peuple qui eût cherché l'indépendance assise sur le bon droit et la

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nationalité, était, en fait, d'une importance secondaire pour les Anglo-Américains.

Comme colons, quelle était leur situation?

Ils avaient toute la somme de liberté qu'un peuple peut demander et exercer.

Cette liberté, garantie par des Cbartes royales, n'était point chimérique.

Depuis deux siècles ils la pratiquaient dans toute sa plénitude. Cette liberté avait été mesurée sur l'esprit même des colons, et était conforme aux besoins que leurs institutions, essentiellement républicaines et démocratiques en principe, leur avaient suggérés.

De plus, ces Chartes qui n'étaient point un leurre, établissaient bien nettement le droit des colons à la défense de leur indépendance envers et contre tous. Ce droit avait été incontesté sans limite, jusqu'au moment où le Parlement anglais, jaloux de tant de privilèges, essaya, enfin, de les disputer à l'Amérique.

Toutes les colonies, indépendantes les unes des autres, avaient des intérêts distincts qui étaient une garantie et une force de plus pour la validité de leurs droits.

La division territoriale de chacune d'elles était identiquement semblable ii celle d'aujourd'hui, c'est à dire que l'esprit communal y dominait à un point extrême.

La démocratie était la base de la plupart d'entre elles, et s'y développait sans que l'Angleterre en prît le moindre ombrage.

La prospérité régnait dans toutes les classes de la société.

Nul ne songeait à se séparer de la mère-patrie qui abritait sans l'opprimer, cette génération de l'avenir.

Rien ne faisait pressentir le besoin de l'affranchissement, car il n'y avait pas môme le prétexte d'un joug insupportable à secouer. Et quand l'Angleterre, voyant, de jour

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en jour, grandir cette population nouvelle, distincte d'ellemême par les institutions et par l'esprit public, manifestait quelque crainte sur la dissolution possible des liens qui l'unissaient aux colons, ceux-ci protestaient hautement de leur attachement, en repoussant bien loin comme une pensée criminelle toute idée de rupture.

Les hommes mêmes qui ont le plus contribué à briser ces liens, Franklin, Jefferson, Washington, étaient les premiers à rassurer leurs compatriotes de la métropole et ils étaient sincères dans leurs protestations.

Les Anglo-Américains avaient versé loyalement et courageusement leur sang côte h côte avec les Anglais dans les guerres qui avaient menacé leur territoire commun. Le danger, comme la gloire, avait été partagé également entre les Anglais du Royaume-Uni et les Anglais des bords de l'Atlantique.

L'administration des deniers publics était aux mains des colons, droit précieux qu'ils maintenaient avec une jalouse énergie. Les taxes commerciales, les impôts étaient réglés par des chambres élues.

Leurs enfants occupaient, sur le pied d'une égalité parfaite, des emplois dans l'armée et dans la marine.

En un mot, les colonies de l'Amérique du Nord formaient comme une nation dans une autre nation. Elles relevaient directement, et s'en faisaient gloire, de la Couronne, et non pas des Chambres ; et sauf la charge de gouverneur de province, dont la nomination appartenait au souverain d'Angleterre, les autres fonctions, les plus hautes même, revenaient aux colons.

Aucun motif de haine n'existait entre les colonies et la métropole.

Quiconque eût prédit alors une séparation violente entre elles, eut passé pour fou.

Les causes de la rupture sont donc étranges à considérer de près.

L'Angleterre avait besoin d'argent pour réparer les dépenses de sa guerre du Canada contre la France ; pliant sous le poids d'une dette de cent millions de livres sterling elle songea à en prendre dans ses riches colonies. « 11 est juste et nécessaire « disait M. Grenville au Parlement, <■' de tirer un revenu d'Amérique. « Nécessaire, nous ne le contestons pas, juste cela ne l'était pas, et adroit moins encore.

Le Parlement vota le fameux droit du timbre qui frappait toutes les transactions commerciales.

Cet acte illégal , impopulaire et vexatoire excita des troubles violents et d'énergiques manifestations dans les colonies, au nom de cette maxime fondamentale des libertés anglaises, « qu'aucun sujet anglais ne peut être taxé sans son consentement, w L'appel c\ cet argument était fondé sur ce que les colonies n'étaient point représentées au Parlement où elles trouvèrent dans Pitt, alors dans l'opposition, un énergique défenseur.

Au mois de mars 1776, Pitt dit, entr'autres, et avec ce ton d'autorité qui donnait une si grande valeur à ses discours :

« Les colons sont des sujets de ce royaume, ayant, comme « nous-mêmes des titres aux privilèges particuliers des (c Anglais ; ils sont liés par les lois anglaises, et ils ont droit « aux libertés de ce pays, dans la même mesure que nous. « Les Américains sont les fils et non les bâtards de l'Angle- « terre. — Lorsque dans cette Chambre, nous accordons « des subsides h Sa Majesté, nous disposons de ce qui nous « appartient en propre; mais quand nous imposons une « taxe aux Américains, que faisons-nous? Nous, les Com- « munes d'Angleterre, que donnons-nous à Sa Majesté? « Notre propriété personnelle? Non, Nous donnons la pro-

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« priété des Communes d'Amérique. Il y a absurdité dans « les termes. »

Le bill fut retiré devant cet éloquent commentaire de l'argument invoqué par les colons, et John Adams put dire avec raison que Pitt avait été « l'ange gardien de l'Amérique. » Mais cet ange gardien se changea en mauvais génie. Devenu lord Chatam et ministre de la Couronne, Pitt laissa proposer et voter de nouveaux impôts sur l'Amérique, notamment en matière de douane. C'était prendre la question au vif. Si les colonies étaient jalouses de leurs privilèges, c'était en ce qui concernait les taxes commerciales et sur matières de consommation. Les cœurs s'irritent, les liens sont singulièrement détendus s'ils ne sont pas encore rompus. Les ligues patriotiques s'organisent pour arrêter tout commerce d'échange avec la métropole; pour ne point consommer ses marchandises d'importation et pour ne plus lui expédier de produits du sol. Les colons s'adressèrent directement au roi ; mais l'irritation qui régnait contre eux dans le sein du Parlement avait passé dans l'esprit de Georges III; le gouvernement et le Parlement persistèrent.

La résistance s'organisa," d'abord, dans les assemblées coloniales que les gouverneurs dissolvent, devant la violence des protestations. Le fait suivant peut donner une idée de l'énergique résistance que rencontra la conduite du cabinet anglais et quels symptômes alarmants devaient l'avertir. Wirt le biographe de Patrick Henry rapporte qu'après la publication de l'acte du timbre, ce jeune et éloquent orateur, prononça devant l'assemblée de la Virginie , un discours où se trouve cette phrase : « César a trouvé son Brulus; Charles P'", son Olivier Cromwell, et Georges III... » (Ici une voix l'interrompit en criant : Trahison !) Patrick Henry reprit : « Et Georges III profitera sans doute de leur exemple. » Ceci donne le ton de l'exaspération où étaient montés les esprits.

Les préambules de la lutte furent, cependant, une série de remontrances respectueuses , mêlées de témoignages d'attachement à la personne du roi. Partout, sur toutes les lèvres, ce n'étaient que protestations où il n'entrait aucune hypocrisie, en faveur de la mère-patrie.

Lord Cambden disait un jour à Franklin, bien avant que s'ouvrît la lutte (en 1759) :

« Malgré tout ce que vous prétendez de votre loyauté, vous autres Américains, malgré votre affection tant vantée pour l'Angleterre, je sais qu'un jour vous secouerez les liens qui vous unissent h elle , et que vous lèverez le drapeau de l'indépendance. »

Franklin lui avait répondu :

« Nulle idée pareille n'existe et n'entrera jamais dans la tête des Américains, h moins que vous ne les maltraitiez bien scandaleusement. »

On pourrait peut-être invoquer la date à laquelle se rapporte cette réponse de Franklin à lord Cambden. Mais voici de nouvelles preuves de cette force d'attachement des colonies pour leur mère-patrie. Les deux lettres suivantes de deux des hommes qui ont joué le rôle le plus considérable dans cette violente et subite rupture, Washington et Jefferson, en feront foi. Elles ont été écrites peu de temps avant que l'un prît le commandement de l'armée, et que l'autre rédigeât l'acte de l'indépendance.

Washington écrivait, le 9 octobre 1774, au capitaine Mackenzie :

« On vous enseigne à croire que le peuple du Massachus- « setts est un peuple de rebelles, soulevé pour l'indépen- « dance, et que sais-je? Permettez-moi de vous dire, mon « bon ami, que vous êtes trompé, grossièrement trompé. Je « puis vous attester, comme un fait, que l'indépendance « n'est ni le vœu, ni l'intérêt de cette colonie, non plus que

« d'aucune autre sur le continent, séparément ou collectivece ment. Mais en même temps, vous pouvez compter qu'au- « cune d'elles ne se soumettra jamais à la perte de ces « privilèges, de ces droits précieux, qui sont essentiels au « bonheur de tout État libre, et sans lesq.uels la liberté, la « propriété, la vie, sont dépourvues de toute sécurité. »

De son côté, Jefferson adressait la lettre suivante à M. Randolph, le 29 novembre 1775 :

« Croyez-moi, mon cher Monsieur, il n'y a pas, dans tout « l'empire britannique, un homme qui chérisse plus cordia- « lement que je ne le fais l'union avec la Grande-Bretagne. « Mais, par le Dieu qui m'a créé, je cesserais d'exister plutôt « que d'accepter cette union sous les conditions que propose « le parlement. Et, en ceci, je crois exprimer les sentiments « de l'Amérique. Nous ne manquons ni de motifs, ni de « pouvoir pour déclarer et soutenir notre séparation. C'est « la volonté seule qui manque. »

Malheureusement, le cas prévu par Franklin, par Washington, par Jefferson, se présenta.

Mais l'agitation avait gagné tous les rangs de la société américaine ; les « fds de la liberté » s'organisaient en légion : chacun se tenait prêt; sans bien définir encore, selon l'expression de Washington ce qu'il fallait; mais sachant bien qu'il fallait quelque chose? « Telles sont, » dit à ce propos, M. Cornélis de Witt, « les habitudes d'ordre de cette population qu'au milieu de cette immense fermentation nationale, h peine peut-on signaler çh. et là quelques actes violents, jusqu'au jour où le soulèvement devint général. »

Le premier Congrès réuni h Philadelphie (1774) agissait avec une extrême prudence. « Nous sommes, ici, disait John Jay, pour corriger les défauts d'une constitution ancienne, non pour en faire une nouvelle. « Patrick Henry avec sa chaleureuse éloquence avait beau s'écrier : « Il n'y a plus de

« gouvernement en Amérique ; les colonies sont fondues en « un grand tout. Je ne suis plus un Virginien, je suis un « Américain; » Washington avait beau, pressentant le dénouement prochain et menaçant, écrire à Bryan Fairfax : « Je n'ai pas la prétention d'indiquer exactement quelle ligne « il faudra tirer entre la Grande-Bretagne et les colonies ; « mais c'est bien décidément mon avis qu'il faut en tirer une « et assurer définitivement nos droits.» Malgré de tels cris d'alarmes et bien d'autres, la Révolution dans le sens propre du mot, était loin d'avoir éclaté; le Congrès protestait toujours de son dévouement au Roi et disait dans une adresse : «On nous a représentés à Votre Majesté, comme des « séditieux secouant toute espèce de frein et voulant l'indé- (c pendance. Soyez certain que ce sont là non des faits, mais « des calomnies. »

Le premier cri de guerre fut poussé dans l'assemblée de Virginie par Patrick Henry : « Il faut combattre, dit-il ; « un appel à l'épée et au Dieu des armées, voilà ce qui « nous reste. »

Peu de jours après ce coup de toscin sonné par Patrick Henry, avait lieu l'engagement de Lexington (19 avril 1775). La guerre était entamée et les dispositions des esprits changeaient. Le parti du fougueux orateur virginien triomphait.

n est certain néanmoins, que la lutte s'engageait sans arrière pensée d'indépendance; du moins de la part delà très grande majorité de ceux qui s'y livrèrent avec le plus d'ardeur.

Les bulletins de combat eux-mêmes et les ordres du jour de l'armée, contraste étrange, portaient encore les preuves de l'attachement des colons à la mère-patrie. Et lorsqu'après deux années de guerre, le Congrès de Philadelphie planta sur l'Amérique le drapeau de l'indépendance, à peine osait-on croire à tant d'audace! Les défections commencé-

rent, alors, dans les rangs des citoyens et de l'armée ellemême, comme protestation, et il fallut aux hommes qui composaient le Congrès un grand courage de leur œuvre, pour sauver la république naissante.

Voilà en quelques lignes l'histoire des causes de la révolution américaine et de cette révolution elle-même.

Deux provinces se distinguèrent particulièrement dès le début de cette lutte : le Massachussetts où s'établit le quartier général des armées, et la Virginie qui fut le champ de bataille des idées et de la discussion.

On pourrait croire que le chiffre des taxes dont l'établissement conduisit à un si formidable résultat, était peut-être assez élevé pour exciter l'indignation publique; car un peuple court facilement aux armes quand les impôts menaçants présagent la ruine ou la souffrance dans les fortunes. Non, ces taxes étaient légères, en délinitive, et certes ne valaient pas par elles-mêmes la peine qu'on fît une révolution. « Pourquoi discutons-nous?» écrivait Washington, « est-ce (c sur le paiement d'une taxe de six sols par livre de thé « comme trop lourde? Non; c'est le droit seul que nous « contestons ! »

L'Angleterre eût laissé h ses colonies le soin de s'imposer ces taxes que les colonies les eussent accordées et au delà peut-être; mais l'Angleterre empiéta sur les privilèges des colonies, et elles redressèrent la tête. Question de droit et d'honneur, je le répète, voilà tout. Aussi, une révolution qui a une pareille origine, et que de telles causes produisent, ne s'accomplit pas par le concours des masses; celles-ci ne s'insurgent d'ordinaire d'elles-mêmes que lorsqu'il s'agit de points de bien-être et d'intérêt matériel à défendre ou à faire prévaloir.

Quel motif, en effet, pouvait pousser ici le peuple angloaméricain à s'insurger ?

Son état social ne lui laissait rien à désirer, rien h prétendre, rien h envier.

La démocratie s'était introduite dans la plupart des provinces avec l'établissement des premiers colons.

Une révolution triomphante n'avait rien à niveler. Aucune barrière ne séparait les conditions sociales du peuple de cette extrême égalité morale qui le pousse h l'envie et h la haine. Au delà d'une révolution, il n'avait rien h gagner.

Mais, par cela même que l'état social des colonies était démocratique, le peuple habitué à exercer ses droits, en possédait le sentiment profond et exact, en même temps que la pratique des libertés. Aussi ne fut-il pas difficile, d'abord, de l'entraîner dans ce mouvement de la résistance légale et de l'insurrection, au nom de ses droits attaqués et de ses libertés en péril.

Toutefois, ce point était subtil et échappait à la perception des masses qui ont besoin pour s'émouvoir avec l'enthousiasme qui fait la fortune des révolutions qu'on leur montre au delà du point de départ , et comme but suprême à atteindre , quelque conquête réelle et palpable et des espérances matérielles propres à satisfaire leurs passions.

Une révolution comme celle dont nous avons esquissé, à grands traits, les phases principales, en négligeant les détails , ne pouvait évidemment mûrir sérieusement que dans l'esprit et le cœur de certains hommes d'élite, capables de comprendre et d'approfondir le principe en vertu duquel s'accomplissait l'insurrection, c'est à dire « l'alliance du « droit historique et du droit rationnel, des traditions et des « idées, » selon l'expression de M. Guizot.

Aussi, le premier entraînement passé, le peuple se montra-t~il froid à l'appel de ses chefs.

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On vit là ce qui ne se voit en aucun cas analogue.

En matière de révolutions, ce sont d'ordinaire les masses impatientes et ardentes qui poussent les chefs au delà même de leur volonté, et souvent hors des limites de la raison. Ici, et cela devait être, ce furent au contraire les chefs qui entraînèrent les masses trop lentes à entrevoir le but et à y courir.

La persévérance dans l'action, l'impulsion dans la lutte, les sacrifices dans l'insuccès vinrent des classes indépendantes, éclairées et riches. « Ma résolution, « écrivait Washington à son frère, « est de consacrer ma vie et ma fortune à notre cause. » Tous en étaient là.

Ces classes étaient seules toujours et à toute heure sur la brèche; elles seules s'emparèrent du mouvement et occupèrent les emplois que la révolution distribuait. De là vint que l'esprit de cette révolution fut comme étranger, un moment, au véritable esprit qui avait dominé et qui devait de nouveau dominer plus tard dans la politique de l'Amérique.

Le peuple, en se retirant du mouvement, avait comme ramené à lui le véritable sentiment démocratique de son origine, et laissé les idées de l'aristocratie déposer involontairement des alluvions dans la société. Il devait expier un jour cette faute.

Il fit plus, il compromit, matériellement, le succès de cette insurrection, la plus légale qui ait jamais pris place dans l'histoire.

C'en était fait d'un droit reconquis par tant de luttes et tant de sacrifices, si l'Amérique n'avait pas eu à sa tête des hommes d'un talent et d'un courage éprouvés; pleins d'enthousiasme dans leur œuvre et incapables de détourner la révolution de son but, quelque belle qu'on leur en fît la chance. Et si, comme je l'ai dit, ils entrèrent un moment dans une voie opposée à l'esprit vraiment démocratique de

leur pays, ce fut malgré eux, par k force même des choses, et par l'absence de contrepoids.

Nous verrons plus tard quel parti ils tirèrent de celle situation, Washington en tête, et comment l'égalité s'établit etitre les deux plateaux de la balance.

Les chefs du mouvement. — Le congrès continental. — Washington. Erauklin. — R. H. Lee. — Georges Wythe. — Jefferson.

Ces hommes, dont nous avons cité le courage et le talent, semblaient avoir été créés exprès par la Providence pour mener à bonne fin l'œuvre difficile qu'ils avaient entreprise, mise en péril chaque jour et devenue lente h se réaliser, faute d'un concours sur lequel ils avaient été en droit de compter.

Des hommes pareils à ceux-là se rencontrent rarement, il faut le reconnaître.

Dénués d'ambition personnelle; pourla plupart religieusement dévoués à leur pays ; risquant pour lui beaucoup plus qu'ils ne devaient en recevoir après le triomphe de la cause qu'ils défendaient; abdiquant leurs plus chères sympathies, ils marchaient droit au but avec l'inflexibilité que donnent la foi et la conscience du devoir.

Ils s'appelaient Washington, Franklin, Mason, Jefferson, Benjamin Harrisson, Hamilton, Patrick Henry, Rutledge, Wythe, Adams, Morris, Madison, Henry Lee, Hancock, etc.

L'Amérique leur a conservé un pieux souvenir, et leurs noms sont restés en grande vénération au delà de l'Atlantique. C'est justice, car en aucun pays on ne pourrait citer, à une même époque, une réunion d'hommes qui aient mieux

mérité le titre de sages, et qui aient possédé à la fois autant de talent et de vertus réelles.

Oh ! comme au milieu de ces faits inattendus et de ces caprices populaires qui, d'un moment h l'autre, détruisaient l'échafaudage d'une victoire à peu près acquise, il leur a fallu de résolution et de confiance dans leur cause pour ne point succomber !

Oh! comme, au début, quelques-uns ont eu besoin d'un énergique amour de la patrie et d'un sentiment profond de leurs droits, pour imposer silence à la répugnance qu'ils éprouvaient de se déclarer en lutte ouverte contre la métropole!

En effet, les premiers congrès offraient ce spectacle étrange d'une réunion d'hommes qu'aucun lien d'intérêts, qu'aucune communauté d'idées n'avaient jamais rapprochés; étrangers les uns aux autres aussi bien par les habitudes que par les sympathies, et étonnés peut-être de se rencontrer. Ceux-ci tous remplis de respect et d'attachement à la mèrepatrie, ceux-là plus préoccupés déjà de la patrie nouvelle qui naissait sous leurs yeux,- tous divisés par des sentiments divers, mais s'unissant dans une même pensée de dignité et dans une même résolution de résistance.

On se demande comment une assemblée composée d'éléments aussi contradictoires, comment les colons du Massachussetts, descendants des régicides, et les Virginiens tlîs des cavaliers; les premiers républicains et démocrates dans l'àme, les seconds des aristocrates de pur sang, ont pu étouffer leurs vieilles haines, ont pu s'entendre pour mener à fin une œuvre aussi immense qu'une révolution?

N'est-ce pas là ce qu'on peut encore aujourd'hui se demander, quand on voit une société comme la société américaine, dont les parties sont unies par des liens à peine perceptibles, marcher et grandir, chaque jour, à travers cet

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amas d'ombres et de lumières, de civilisation et de barbarie, de désordre et de stabilité, de calme et de fiévreuses agitations qui en sont le caractère?

Mais, après avoir présenté les causes de la révolution, voyons jusqu'où s'élevèrent les fondateurs de la République américaine, et comment ils traversèrent cette grande épopée « du droit armé, « comme l'appela un liistoren de l'Amérique.

Entre Georges Washington et Thomas JefTerson qui furent, à douze ans de distance, les deux expressions opposées de la révolution américaine, après en avoir été simultanément deux des champions les plus dévoués, entre eux, disons-nous, se groupé toute une pléiade d'hommes moins illustres peut-être et moins populaires parmi nous, mais non moins ardents l\ poursuivre l'œuvre pleine de grandeur et de sagesse qu'ils avaient entreprise.

C'est la vie de quelques-uns de ces hommes que nous voulons ici, non pas écrire, mais rappeler, afin de montrer quelle somme de vertu on pouvait compter, à part le talent, dans cette réunion de rebelles. D'ailleurs, disons-le bien vite et bien haut, l'histoire de ces conquérants de l'indépendance, de ces fondateurs de la République, est un des livres dans lequel on instruit, en Amérique, la jeunesse des écoles, tant on rencontre h chaque page de leur biographie des leçons et des exemples précieux à citer, tl'est un panthéon national qu'on place entre les mains des enfants, et chaque feuillet renferme un enseignement dont le résultat est appréciable jour par jour.

L'amour pour la République s'en accroît d'autant plus que le respect et l'admiration remontent jusqu'à ses fondateurs.

Comptons surtout dans cette pléiade d'hommes exceptionnels, l'illustre Benjamin Franklin, dont la gloire était

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déjà européenne au moment où éclata la guerre de l'indépendance, et qui domina cette révolution de toute l'autorité dé son nom et de l'influence que lui donnaient sa rare expérience, sa vaste intelligence et l'esprit de sagesse qui avait gouverné toute sa vie.

Franklin est plus connu pour les progrès qu'il lit faire à la science et pour la haute portée morale de ses livres, que pour la part qu'il prit dans la politique de son pays, et pourtant cette part avait été immense. C'est h son activité, à sa singulière adresse, h sa persistante obstination que l'Amérique doit d'avoir gagné sa cause devant l'Europe, avant qu'elle ne l'eut gagnée sur les champs de bataille. Mais les dévouements et les talents les plus purs arrivent à n'occu- ])er dans les souvenirs qu'une place secondaire, quand ils n'ont pas été rehaussés par l'éclat du pouvoir et la domination. Il faut dire que Franklin n'en avait pas l'ambition, qu'il avait été glorieux de remplir sa tâche de citoyen, et n'aspirait à rien de plus.

D'ailleurs l'âge et bientôt la mort ne lui laissèrent pas le temps de prétendre à occuper, dans cette République qu'il avait noblement contribué à fonder, un emploi qui, au bout du compte, n'eût rien ajouté h l'illustration de son nom. Il mourut dans l'année qui suivit l'élection de Washington à la présidence. Or personne n'eût osé se faire le compétileur de l'homme qui représentait le mieux les principes des premiers jours de la République américaine. Tous s'étaient effacés devant lui; nul n'aurait eu la prétention d'accomplir avec plus de succès la mission qui avait été donnée à Washington.

Rien d'autres noms, moins illustres que celui de Franklin, et perdus pour nous dans les souvenirs de ce temps, méritent d'être rappelés au monde.

C'est une chose curieuse el imposante à consitlérer, que

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la plupart de ces hommes qui se sont mêlés h ce grand drame révolutionnaire avec toute l'ardeur d'ambitieux avides à la curée, occupaient dans la société coloniale un rang qui ne laissait à leur ambition aucune convoitise. La considération publique les entourait; ils étaient presque tous possesseurs de grands biens, ou d'emplois qui appelaient l'estime et le respect autour d'eux; quelques-uns s'étaient illustrés dans les sciences. En un mot, ils n'avaient rien à demander, rien à espérer de plus que ce qu'ils avaient. L'ambition ne les talonnait donc pas; ils n'étaient point révolutionnaires par tempérament, mais par nécessité.

Il y a un intérêt véritable à questionner la vie de quelquesuns d'entre eux.

Tous ceux qui donnèrent le premier élan furent appelés plus tard au congrès célèbre qui, las des luttes stériles laissa, un jour, tomber du haut des marches de l'Hôtel de Ville de Philadelphie, sur le peuple assemblé, l'acte d'indépendance qui brisa les derniers liens entre l'Angleterre et ses colonies (1).

Ils étaient cinquante-six, représentant treize provinces, qui s'érigeaient du jour au lendemain en États libres, et se sentant assez forts pour se gouverner et s'administrer, malgré quelques oppositions qu'ils entendaient gronder autour d'eux, mais sûrs de l'avenir, parce qu'ils avaient pour drapeau la liberté et la foi !

L'Amérique a conservé avec respect le nom des signataires de l'acte de l'indépendance; et si quelquefois alors la République, oscillant encore avant de prendre son équilibre, a traversé de rudes épreuves, le peuple est revenu au calme et à la confiance en se rappelant le nom de ces hommes qui, certes, n'avaient point fait de lui l'instrument d'aucune ven-

(1) Voir plus loin le texte de cet acte.

geance, ni le levier d'aucune ambition; et le peuple, par reconnaissance, et en souvenir de tant de vertu et de grandeur, s'est soumis avec confiance.

Et comment un peuple ne suivrait-il pas, en aveugle, la voie dans laquelle l'entraînait un homme comme Benjamin Harrissonqui, appartenant à l'une des familles les plus riches de la Virginie, avait mérité, môme avant l'càge strictement exigé par la loi, d'être élu membre de la législature de la province, et qui fut porté bientôt après à la chaire de spealer (président). Son immense fortune, la position de sa famille, la vivacité de son intelligence, la décision de son caractère lui avaient donné une prépondérance considérable dans la province et dans le corps législatif.

L'Angleterre, qui commençait à mûrir ses projets contre les colonies, avait résolu, pour assurer son triomphe, de s'attacher les hommes les plus distingués et les plus influents en flattant l'ambition des uns, et la cupidité des autres. On jeta les yeux sur Harrisson, et quoiqu'h peine âgé de vingtquatre ans, on lui offrit le poste de membre du conseil de la province, qui correspondait à celui de membre du conseil du roi, et qui lui assurait la première fonction de la province, après le gouverneur.

Mais Harrisson avait suivi avec l'œil de l'observateur la conduite du gouvernement anglais ; il avait percé ses desseins sur les colonies. Il se sentait le droit et la force de s'y opposer ; il ne laissa point sa vertu faire naufrage sur ce rocher dressé devant son ambition. Il refusa donc l'emploi, préféra accomplir ses devoirs envers son pays, et entra avec ardeur dans la lutte ouverte contre l'Angleterre.

Voici à ses côtés, Richard Henri Lee qui porta d'abord le mousquet avec Washington dans la guerre contre les Français et les Indiens, et qui plus tard obtint une si belle

renommée comme orateur qu'il fut surnommé le Cicéron de l'Amérique.

A l'âge de vingt-cinq ans, il jouissait d'une si complète réputation de probité et d'honneur dans sa commune, que grand nombre de gens en se voyant h leur lit de mort lui contiaient l'avenir et le sort de leurs enfants. Et à cet âge, il était chargé des délicates et difficiles fonctions de juge de paix, qui ont une bien autre importance en Angleterre et en Amérique que chez nous.

Après avoir proposé, pour restreindre le commerce de la Grande-Bretagne, des mesures qui tendaient à supprimer, toutes les surperfluités de la vie, on le voit, au sein d'une grande opulence, se condamnant le premier à une existence mesquine, se sevrant de toutes les jouissances que lui assurait sa fortune, et bannissant le luxe de sa maison.

Voici le portrait qu'a écrit de lui un de ses biographes :

(c On peut se faire, par ce qui précède, « dit Sanderson, « une idée des services publics qu'a rendus M. Lee, mais « qui peut le dépeindre fidèlement dans cette sphère dont il « était le centre? Répandant la lumière et les bienfaits « auteur de lui ; possédant toutes les jouissances que peu- (c vent procurer la vertu, une renommée sans tache, des « honneurs mérités, une amitié ardente, une éloquence « pleine de goût, un esprit supérieurement cultivé. Sa porte « hospitalière était ouverte h tous; le pauvre y venait cherce cher des consolations, la jeunesse l'instruction, la vieil- « lesse le bonheur... Les affaires politiques l'ont souvent « appelé loin de chez lui ; mais chaque fois qu'il y revenait, « son retour était salué comme un jour de fête par le peuple « dont il était le médecin, le conseiller et l'arbitre de ses « différends. Ses médicaments étaient distribués gratuitece ment à qui en avait besoin ; et la justesse de ses décisions « n'était jamais contredite par aucune cour. »

Dieu merci ! dans tous les pays on rencontre des hommes vertueux; mais je ne sache pas qu'à aucune époque révolutionnaire on ait trouvé ù la tête des affaires, et soufflant la révolte au peuple, des esprits aussi élevés et des cœurs aussi purs à la fois.

Je ne connais dans l'histoire de l'humanité qu'une autre révolution qui ait, comme celle de l'Amérique, enfanté des hommes exceptionnels, c'est la révolution du christianisme.

Aussi toutes deux ont-elles fondé une religion et une liberté qui seront éternelles.

Prenez-les tous, les uns après les autres, ces fondateurs de la République américaine, vous les trouvez providentiellement organisés, et mûris pour le jour où Dieu avait marqué dans ses desseins de leur réserver un rôle.

Voici, par exemple, Georges Wythe, jeune débauché, ami des plaisirs et dépensant follement à coups de caprices une fortune immense. Rebelle au travail jusqu'à trente ans, il fait un soudain retour sur soi-même, et à l'âge des hommes accomplis il se met à l'étude avec la patience d'un écolier, pour devenir, à l'heure où la patrie a besoin de lui, un jurisconsulte éminent chargé de refaire les codes de son pays, et d'en organiser les lois conjointement avec Jefferson et Pendleton. Illustrant alors sa vie par la science, par les services éclatants, et par des bienfaits qu'il laissait tomber de ses deux mains généreuses, il créa des écoles gratuites où il instruisait lui-même les enfants, et acceptait au retour de ses missions législatives au congrès les fonctions de professeur dans une école de droit, où des jurisconsultes déjà savants venaient encore étudier sous sa direction.

Voulez-vous un exemple d'un de ces désintéressements rares qui met les convictions au dessus de la fortune? Vous le trouverez dans Rutledge, celui dont Patrick Henry disait

qu'il était le plus grand orateur du Congrès. Pendant la guerre de l'indépendance, sa mère avait, comme beaucoup d'autres, grandement souffert par la perte de ses esclaves. On avait proposé l'introduction, dans la Caroline, de nouveaux esclaves dont la présence aurait relevé l'agriculture. Toute sa vie Rutledge avait flétri l'esclavage; au détriment même de sa propre fortune, il s'éleva violemment contre cette proposition, et il eut besoin de toute son éloquence pour faire triompher des principes qui consacraient sa ruine.

Il n'est pas un seul de ces hommes h qui vous ne puissiez demander un compte sévère de toutes ses actions, et qui ne soit en mesure de vous répondre : — Voici ma vie, prenez-la, retournez-la dans tous les sens, pressurez-la, je vous la livre ; et qui, en disant cela, ne s'endorme dans le calme de sa conscience en vous laissant le soin d'y fouiller.

Vous pouvez frapper sur tous ces cœurs, ils ne rendent que de nobles échos. Regardez au fond de toutes ces âmes, le Seigneur a été prodigue envers elles. Interrogez toutes ces intelligences, elles sont mûries par l'étude et la méditation.

Pas une pensée personnelle ne domine ces hommes. Le sentiment auquel ils obéissent avant tout autre est le sentiment du patriotisme, l'amour du .devoir, l'intérêt de tous.

Ce même Harrisson, dont j'ai parlé, avait été opposé dans le premier congrès à la proposition de prendre les armes contre l'Angleterre ; il considérait la mesure comme intempestive et comme prématurée. Il avait une telle confiance dans le bon droit de son pays qu'il ne doutait pas que l'Angleterre ne se rendit aux remontrances des colonies. Malgré son opposition, la proposition passa ; et comme si le sort avait voulu éprouver son cœur et son patriotisme, son nom fut l'un des trois qui sortit de l'urne comme membre du

comité chargé d'organiser le système de défense. Harrisson n'écouta alors que son devoir, il imposa silence à ses sentiments personnels, ne se souvint plus de son opposition, et se mit sincèrement ii rechercher les moyens de tirer le meilleur parti decette nouvelle politique!

Leçon imposante, enseignement précieux pour tous les hommes de parti, si absolus dans leur système, et qui sacriflent à leurs passions les plus chers intérêts de la patrie.

Harrisson a donné ainsi l'exemple d'une des victoires les plus complètes que le patriotisme ait jamais remportée sur l'esprit de système, sur l'orgueil humain, et sur l'égoïsme en politique.

Un fait curieux dans leur vie à tous, c'est la lassitude qu'ils éprouvèrent après l'accomplissement de leur œuvre, et le besoin immense qu'ils ressentirent de se retirer de la scène publique pour rentrer dans la vie privée.

Depuis les plus grands jusqu'aux moindres d'entre eux, tous le proclamèrent hautement.

A ce sujet, M. Guizot s'écrie :

« C'est un fait grave, dans une société démocratique libre, « que l'éloignement des hommes les plus éminents, et c( des meilleurs entre les plus éminents, pour le maniement « des affaires publiques. Washington, Jefferson, Madison « ont aspiré ardemment à la retraite. Comme si, dans cet « état social, la tâche du gouvernement était trop dure pour « les hommes capables d'en mesurer l'étendue et qui veulent « s'en acquitter dignement. »

M. Guizot, qui a écrit de belles pages sur Washington, et qui a jugé avec une hauteur d'esprit remarquable la révolution américaine, s'est trompé en accusant la démocratie de faire trop pénible aux hommes éminents la tâche du gouvernement. Les hommes de cette époque que nous venons d'esquisser, avaient d'autres motifs pour aspirer k la retraite.

I2i RÉPUBLIQUE AMERICAINE.

Tous avaient compris, comme inspirés par la Providence, jusqu'à quelles limites allait leur concours dans l'œuvre qu'ils avaient accomplie. C'est ce qui leur doit être attribué à honneur, et c'est un des côtés les plus glorieux de leur histoire.

Heureux l'homme d'État qui , après avoir tenu le pouvoir, devine et saisit l'instant où il doit se retirer, pour ne point se voir emporter par un courant qu'il n'est plus le maître de gouverner !

M. Guizot l'a senti lui-même quand, examinant point à point les cfernières heures du second terme de la présidence de Washington, il fait remarquer que, débordé par une politique qui n'était plus la sienne, ce grand homme avait fait une halte salutaire et prudente pour sa renommée et pour son pays.

Il en fut de même pour tous les hommes qui avaient concouru, avec Washington, à l'établissement de la République. Leur rôle fini, ils se retirèrent.

Un seul d'entre eux, Jefferson, n'avait pas encore dit son dernier mot, parce que sa politique n'avait pas eu son heure encore. Il s'était comme tenu h l'écart pendant la première période de la révolution; il lui avait prêté toutes ses forces, tout son talent, toute son énergie, mais il ne la voyait point entrer dans la voie qu'il avait rêvée pour elle.

Comme tous les hommes de génie, il avait refoulé et contenu ses espérances, en jetant ses regards vers l'avenir. Tout ce qu'il pouvait, c'était de maintenir la République, pressentant que le seul fait de son existence amènerait un jour, par la force des choses, la réalisation de ses idées à lui.

Washington avait été aux yeux de Jefferson l'homme d'une transition laissant ouverte encore l'ère des révolutions, qui ne devait se clore qu'à l'avènement d'une poli-

LES FOXDATKURS 125

tique nouvelle, laquelle avait de vieilles racines dans la société américaine, mais dont les germes avaient été comme étouffés. Jefferson en était le représentant direct.

Il pouvait, après l'abdication de Washington, aspirer déjà à apporter au fauteuil présidentiel l'esprit démocratique qui avait envahi le pays. Mais Washington, se retirant du pouvoir, laissait derrière lui de trop grands et de trop glorieux souvenirs pour que l'opiaion publique, même h rencontre de ses sympathies, n'obéit pas à la voix de celui qu'on avait surnommé le père de l'Amérique. L'élection d'Adams était un dernier tribut d'hommages et de respect payé aux services de Washington. Jefferson l'avait senti. Il s'était retiré dans son isolement, voyant monter autour de lui le flot de cette démocratie qui- le porta naturellement jusqu'au niveau de la présidence le jour où il fallut désigner un remplaçant à Adams, le dernier écho de la politique et de la pensée de Washington, Adams se retira complètement des affaires, et se voua aux études littéraires et scientifiques.

Comme leurs contemporains, Washington et Jefferson avaient été des hommes vertueux et dont fàme aspirait aux plus hautes destinées.

Une république fondée par un concours sans exemple d'hommes exceptionnels, ne pouvait rencontrer pour l'affermir deux esprits plus nobles, deux consciences plus pures, deux intelligences plus solides.

Ils ont fait leur pays grand et respecté, ils ont assuré la victoire de la liberté dans le présent, et dans l'avenir ils ont ouvert ii l'humanité le chemin de sa véritable destinée.

Chacun d'eux a suivi une politique différente, mais chacun d'eux a été de son moment. Déplacez-les ; faites que Jefferson eût tenu le pouvoir à la place de Washington, et Washington h la place de Jefferson, ils eussent perdu la République,

la liberté et la démocratie, dans ce qu'elles ont de plus sage, de plus régulier et de plus divin.

Les paroles de M. Guizot qui suivent celles que nous avons citées plus haut, sont éloquentes, mais nous ne les croyons pas vraies. Elles sont la traduction d'un sentiment louable, sans doute, et peut-être personnel; mais nous ne croyons pas qu'on les doive ériger en axiome.

« A eux seuls pourtant (les hommes éminents) cette tâche « (celle du pouvoir) convient et doit être confiée. Le gou- « vernement sera partout et toujours le plus grand emploi « des facultés humaines, et par conséquent celui qui veut « les âmes les plus hautes. Il y va de l'honneur comme de « l'intérêt de la société qu'elles soient attirées et retenues « dans f administration de ses affaires, car il n'y a point « d'institutions, point de garanties qui puissent les y rem- « placer. »

Nous le répétons, Washington a quitté le pouvoir à temps, Jefferson est venu à son heure! Arriver trop tôt ou rester trop tard au gouvernement était la ruine de tous les deux. Les faits que nous avons à retracer et les caractères qu'il nous reste encore i\ étudier, le démontreront plus victorieusement que des affirmations de notre part.

Découragement subit. — Motion pour la proclamation de l'indépendance. — L'acte d'indépendance. — Les signataires de l'acte.

Nous avons conservé dans ce chapitre, avec tout le soin possible, au mouvement révolutionnaire de l'Amérique et aux hommes exceptionnels qui en furent les inspirateurs, le caractère sérieux, enthousiaste, dévoué jusqu'à l'héroïsme qui marquèrent cette première période de la lutte. Soit lassitude, soit découragement, l'entraînement des premiers jours se calma; il y eut des reculs inattendus, des heures néfastes, des jalousies, des tiraillements en sens divers, des défaillances, même parmi ces hommes d'une trempe si énergique, d'une volonté si ferme. Les luttes de Washington avec le Congrès et que nous racontons plus loin, le feront bien voir. Mais si sévère que l'on veuille se montrer pour ces abaissements passagers des cœurs et des sentiments, on ne saurait méconnaître h quel degré d'élévation, les fondateurs de la République américaine ont porté le dévouement, l'abnégation, le patriotisme. Et en vérité, quand on considère à quel isolement ils se sont vus réduits, aux plus dangereux moments de leur mission; quand on connaît, enfin, les intrigues et les trahisons qui environnèrent ces chefs d'une si admirable révolution , on est disposé k pardonner leurs faiblesses qui furent presque des crimes.

128 lŒI'LULlQUK AMÉIUCAINE.

Mais le moment n'est pas venu pour nous de les montrer sous leur jour défavorable, ces hommes qui, à l'aurore de la révolution, furent si grands. Laissons-les dans leur pleine lumière de gloire.

Ils avaient senti renaître l'élan des premiers jours , lorsqu'ils se résolurent à proclamer l'indépendance, le 4 juillet 1776. Déjà depuis quinze mois le sang coulait sur les champs de bataille, car c'était le 19 avril 1775 que le premier feu entre les colons et les Anglais avait été échangé à Lexington(l). La position était grave et de jour en jour plus compromettante; la révolution était en pleine voie de progrès, sinon encore de succès, il s'en fallait même. Washington se plaignait du relâchement (îans son armée qui était la conséquence du relâchement dans le peuple. Le Congres, enfln, sentait faiblir son autorité, et éprouvait en même temps le besoin d'enlever à la guerre le caractère de guerre civile; car c'était là un scrupule qui dominait en certaines consciences.

Quel que soit celui de ces deux sentiments qui ait animé le Congrès à ce moment-là, toujours est-il qu'il lui répugnait de continuer une lutte évidemment fratricide, tant que les colons devaient être considérés comme des citoyens anglais. Le Congrès crut donc trancher la question en proclamant l'indépendance des colonies. La guerre devenait alors une guerre de défensive; et sans fausser le caractère des insti-

(1) On ne sait, en Amérique, qui accuser d'avoir tiré les premiers à Lexington, des Anglais ou des Américains. Il y a une version assez répandue cependant, et qui ferait remonter la responsabilité aux troupes anglaises. Voici le fait comme on le raconte : Le général Gage, gouverneur royal du Massaciiussetls, avait dirigé sur Concorde huit cents grenadiers sous les ordres du lieutenant-colonel Smits et du major Pitcairn, pour enlever des approvisionnements d'armes et disperser quelques rassemblements de milices. En arrivant à Lexington, le colonel Smits rencontra soixante-dix hommes de milice qui paradaient sur la place de cette petite ville. « Le major Pitcairn, au dire de la version que je • rapporte, se serait avancé en leur criant : Mettez bas les armes, rebelles, et dispersez- « vous! n Puis il aurait tiré un coup de pistolet sur les miliciens et ordonné à sa troupe de faire feu.

tutions coloniales, c'était véritablement là un titre que les colons étaient autorisés h lui donner.

Il y avait au fond de cette résolution soudainement prise une tactique habile pour arrêter les défections qui se multipliaient déjà. Tant qu'existaient des liens entre les colonies et l'Angleterre, ces défections avaient une certaine excuse que légitimaient les souvenirs de l'attachement à la mèrepatrie. Mais du moment que ces liens étaient brisés, que toute solidarité disparaissait, que l'indépendance des colons, enfin, était proclamée et acceptée, "ces défections étaient légitimement considérées comme une trahison envers le pays.

Ce fut le 8 juin 1776 que Richard-Henry Lee se leva au milieu d'un silence solennel du Congrès, pour faire la motion de déclarer l'Amérique libre et indépendante.

Cette proposition produisit une émotion profonde. L'éminent orateur la soutint avec toute la mâle et séduisante éloquence qui le distinguait. Même sous l'influence de cette parole bouillante et sympathique, le Congrès hésita encore, et ajourna jusqu'au 11 pour délibérer.

Le 11, on résolut de nouveau de renvoyer la discussion au 1" juillet, preuve que ceux mêmes qui la prenaient, sentaient la gravité d'une telle mesure. Néanmoins on nomma un comité chargé de préparer un projet conforme à la proposition de Richard-Henry Lee. Ce comité, élu au scrutin, se trouva composé comme suit : Thomas Jefferson, John Adams, Benjamin Franklin, Roger Slierman et Robert Livingslon.

Le comité confia à Jefl'erson la rédaction de l'acte, qui subit quelques corrections de J. Adams et de Franklin (1). Le texte que nous allons donner est donc l'œuvre de Jetfer-

(1) La minute du projet avec lfts«surcharj;es de la main d'Ailams ol do (tIIc de Franklin a été retrouvée dans les papiers de Jefferson.

son, moins de très légers changements apportés par le comité et par le Congrès pendant la discussion.

Si Jefferson a été l'auteur de cet acte, Adam s en fut l'avocat éloquent devant l'assemblée. Enfin, le 4 juillet, la déclaration de l'indépendance, conforme au texte ci-joint fut adoptée h l'unanimité :

« Lorsque, dans le cours des événements humains, il devient indispensable pour un peuple de rompre les liens politiques qui l'attachaient h. un autre peuple, et de prétendre parmi les puissances de la terre à la place séparée et égale h laquelleles lois de la nature et du Dieu de la nature lui ont donné des droits, l'humble respect qu'il doit aux jugements des hommes, lui font un devoir de proclamer les motifs qui l'ont décidé à cette séparation.

« Nous tenons pour évidentes ces vérités : que tous les hommes sont nés égaux; qu'ils ont reçu du Créateur certains droits inaliénables; qu'au nombre de ces droits sont : la vie, la liberté et la recherche du bonheur; que, pour assurer ces droits, les gouvernants ont été établis parmi les hommes, tenant leurs pouvoirs du consentement des gouvernés; que toutes les fois qu'un gouvernement, quelle que soit sa forme, porte atteinte h. ces fins, c'est le droit du peuple de le modifier ou de l'abolir, et d'instituer un nouveau gouvernement basé sur de tels principes, et armé de tels pouvoirs qui paraîtront au peuple les plus susceptibles d'assurer son salut et son bonheur. La prudence enseigne suffisamment que les gouvernements depuis longtemps établis ne doivent pas être changés pour des causes légères et passagères; et l'expérience a démontré de tout temps que les hommes sont disposés à souff'rir tant que le mal est supportable, plutôt que de revendiquer leurs droits pour abolir des gouvernements auxquels ils sont accoutumés. Mais quand une longue suite d'abus ou d'usurpations, poursuivant invariablement le

même but, laisse percer le dessein bien arrêté de soumettre le peuple à un despotisme absolu, c'est le droit, c'est le devoir du peuple de renverser un tel gouvernement, et de s'assurer de nouveaux appuis pour sauvegarder sa sécurité à venir. Ainsi les colonies ont fait preuve d'une longue patience à supporter leurs maux, et se trouvent aujourd'hui dans la nécessité et l'obligation de changer le système primitif de leur gouvernement.

« L'histoire du roi actuel de la Grande-Bretagne est une succession d'injustices et d'usurpations répétées, toutes ayant pour but évident d'établir une tyrannie absolue sur ces États. Pour le prouver, soumettons les faits à l'appréciation impartiale du monde :

« Il a refusé de sanctionner les lois les plus salutaires et les plus nécessaires au bien public ;

« Il a interdit à ses gouverneurs de laisser appliquer les lois d'une importance réelle et immédiate, en tout cas d'en suspendre l'exécution jusqu'à ce qu'elles aient obtenu sa sanction; et de ces lois ainsi suspendues, il a négligé complètement de se préoccuper;

« Il a refusé d'appliquer d'autres lois avantageuses à un grand nombre de districts, à moins que les citoyens ne renonçassent à leur droit de représentation dans la législature, — droit inestimable pour eux, redoutable seulement aux tyrans ;

« Il a convoqué simultanément les corps législatifs dans des localités étrangères à leurs habitudes, peu convenables, et éloignées du centre de leurs affaires publiques, dans l'unique dessein de les amener par la lassitude à accepter ses mesures ;

« Il a dissous plusieurs fois les chambres représentatives pour s'être opposées avec énergie à ses empiétements sur les droits du peuple ;

132 RÉPUBLIQUE A»1ÉUICA!^^■E.

« Il a refusé, pendant longtemps après ces dissolutions, de laisser procéder à de nouvelles élections; ce qui fait que les pouvoirs législatifs, incapables d'être assemblés, ont rendu au peuple de plus grands droits pour les. exercer, — l'État restant, pendant ce temps, exposé à tous les dangers d'une invasion du dehors, et de troubles intérieurs;

« Il s'est efforcé d'arrêter le développement de la population de ces États, — en rendant, dans ce but, impossibles les lois de naturalisation en laveur des étrangers, refusant d'en octroyer d'autres pour encourager leur immigration ici, et élevant les conditions pour les nouvelles concessions de terres ;

« Il a entravé l'administration de la justice, en refusantsa sanction aux lois destinées à établir des pouvoirs judiciaires;

« Il a créé des juges relevant de sa seule volonté, pour la tenue de leurs charges, ainsi que pour le chiffre et le payement de leurs traitements;

« Il a créé une foule de nouvelles charges, et envoyé ici des nuées de fonctionnaires pour écraser le peuple et sucer le meilleur de sa substance;

« Il a établi ^u milieu de nous, en temps de paix, des armées permanentes, sans le consentement de nos législateurs ;

« Il a affecté de rendre le pouvoir militaire indépendant du pouvoir civil et supérieur h celui-ci;

(c II a combiné, avec le parlement, de nous soumettre à uiid juridiction étrangère à notre constitution et en dehors de nos lois , — donnant son consentement à ses actes de prétendue législation :

« Pour loger de grands corps d'armée chez nous;

« Pour les protéger, par une ridicule procédure , contre les châtiments pour les meurtres qu'ils pourraient commettre sur les habitants de ces États;

« Pour interrompre nos relations commerciales avec tous les points du globe ;

« Pour nous imposer des taxes sans notre consentement;

« Pour nous priver, dans beaucoup de cas, des avantages du jugement par jury;

« Pour nous transporter au delà des mers , afin de nous l'aire juger pour de prétendus crimes;

« Pour abolir le libre système des lois anglaises dans une province voisine, y établissant un gouvernement arbitraire, élargissant ses frontières, afin de la poser comme un exemple et d'en faire un instrument pour introduire le même régime d'absolutisme dans nos colonies ;

« Pour abroger nos chartes, abolir nos lois les plus précieuses, et altérer jusque dans leurs bases les formes de nos gouvernements;

« Pour suspendre nos législatures, et pour se déclarer, lui et ses complices, investis du droit de faire nos lois, en notre lieu et place, dans tous les cas possibles.

« lia abdiqué son gouvernement direct sur nous, déclarant nous retirer sa protection, et lançant la guerre contre nous.

« Il a pillé nos mers, ravagé nos côtes, brûlé nos villes, et attenté à la vie de nos concitoyens ;

« En ce moment il expédie des armées nombreuses composées de mercenaires étrangers pour compléter son œuvre de mort, de désolation et de tyrannie, déjà commencée avec une cruauté et une perfidie qu'on rencontrerait à peine dans les âges les plus barbares, et tout à fait indignes du chef d'une nation civilisée.

« Il a contraint nos concitoyens capturés en pleine mer, à porter les armes contre leur pays , à devenir les exécuteurs de leurs amis et de leurs frères , ou à périr eux-mêmes de leurs mains ;

« Il a suscité la guerre civile parmi nous, et a essayé de

lâcher sur les habitants de nos frontières les sauvages et impitoyables Indiens, dont on sait que le système de guerre est la destruction générale sans distinction d'âge, de sexe, de condition.

« A chacun de ces actes d'oppression, nous avons pétitionné dans les termes les plus humbles pour en obtenir le redressement. A chacune de nos pétitions il a été répondu par une nouvelle injure. Un prince dont le caractère est ainsi marqué par tous les actes qui constituent un tyran, est incapable de gouverner un peuple libre.

« Avons-nous, cependant, manqué d'aucune prévenance à l'égard de nos frères de la Grande-Bretagne? Nous les avons avertis, à plusieurs reprises , des tentatives faites par leur législature, pour nous frapper de lois injustes. Nous leur avons rappelé les circonstances de notre émigration et notre établissement ici. Nous en avons appelé à leur justice et à leur magnanimité naturelles, en les conjurant, par les liens de notre commune origine, de désavouer ces usurpations, qui devaient inévitablement interrompre nos liaisons et nos rapports. Eux aussi, ils ont été sourds â la voix de la justice et de la fraternité. Nous devons donc, obéir à la nécessité qui nous pousse à une séparation, et les regarder comme nous regardons le reste des peuples, comme des ennemis pendant la guerre, et pendant la paix comme des amis.

« En conséquence, nous, les représentants des États-Unis d'Amérique, assemblés en Congrès général, prenant à témoin le Juge suprême du monde, de la droiture de nos intentions, au nom et par la volonté des concitoyens de ces colonies, publions et déclarons solennellement que ces colonies unies, sont, et ont droit de devenir des États libres et indépendants ; qu'elles sont relevées de toute fidélité à la couronne d'Angleterre, que toutes relations poli-

tiques entre elles et l'État de la Grande-Bretagne sont et doivent être entièrement rompues, et que comme États libres et indépendants, elles ont tous pouvoirs pour déclarer la guerre, conclure la paix, contracter des alliances, faire commerce et tous autres actes ou choses que les États indépendants ont le droit de faire. Et dans le but de soutenir cette déclaration avec une ferme confiance dans la protection de la divine Providence, nous y engageons mutuellement et tous, nos existences, nos fortunes et notre bien le plus sacré, l'honneur. »

Après son adoption à l'unanimité, par le Congrès, l'acte qu'on vient de lire fut récité au peuple assemblé sur la place devant la salle des délibérations, puis transcrit sur parchemin.

Le 2 août suivant, les signatures des membres présents au vote et de quelques autres qui se trouvaient absents à ce moment, furent apposées, au nombre de cinquante-six au bas de ce parchemin.

La première qui y figure est celle de John Hancock, président; il écrivit son nom presque en lettres majuscules. Une remarque que fait un historien de cette époque, c'est que toutes ces signatures étaient d'une écriture ferme et pour ainsi dire énergique, et qu'une seule indiquait que la main avait tremblé. C'était la signature de Stephen Hopkins, malade alors.

Les signataires de l'indépendance ne se dissimulaient pas la gravité de l'acte qu'ils venaient d'accomplir. Aux yeux de l'Angleterre c'était un crime de haute trahison. En cas d'insuccès, c'était donc la mort ou la prison tout au moins qu'ils encouraient. Ils le savaient, résignés à accepter le martyre qui les attendait.

La plume qui servit à signer l'acte a été conservée, et se trouve aujourd'hui à la société historique de Boston.

Cette date du 4 juillet est restée un glorieux anniversaire célébré, annuellement, aux États-Unis, avec tous les signes d'une religieuse reconnaissance. Et dans cette explosion de gratitude , le peuple américain ne manque jamais de comprendre les cinquante-six noms vénérés que voici :

Josiali Baiiett, William Whipple, Mathew Thornton (députés du New-Hampshire) ;

John Hancock, Samuel Adams, John Adams, Robert Treat Paine, Elbridge Gerry (députés du Massachussetts) ;

Stephen Hopkins, William Ellery (députés du Rhode- Island) ;

Roger Sherman, Samuel Huntington, William Williams, Olivier Wolcott (députés du Connecticut) ;

William Floyd, Philip Livingston, Francis Lewis, Lewis Morris (députés de New- York) ;

Richard Stockton, John Withersponn, Francis Hopkinson, John Hart, Abraham Clark (députés de New-Jersey);

Robert Morris, Benjamin Rush, Benjamin Franklin, John Morton, George Clymer, James Smith, George Taylor, James W^ilson, George Ross (députés de la Pennsylvanie) ;

Cœsar Rodney, George Read, Thomas M'Kean (députés du Delaware) ;

Samuel Chase, William Paca, Thomas Stone, Charles Carrol de Carrolton (députés du Maryland) ;

George Wythe, Richard-Henry Lee, Thomas Jefferson, Benjamin Harrisson, Thomas Nelson, Francis-Lightfoot Lee, Carter Braxton (députés de la Virginie) ;

William Hooper, Joseph Hewes, John Penn (députés de la Caroline du Nord) ;

Edward Rutledge, Thomas Heyward, Thomas Lynch, Arthur Middleton (députés de la Caroline du Sud) ;

Button Gwinnett, Lyman Hall, George Walton (députés de la Géorgie).

Deux hommes éminents parmi ceux dont nous venons de citer les noms ont occupé le poste de président de la république des États-Unis : John Adams et Thomas Jefferson. Tous deux avaient été vice-présidents, le premier avec Washington, le second avec John Adams. Jefferson a été en outre ministre d'État pendant une partie de l'administration de Washington. Un autre signataire de l'acte d'indépendance a été vice-président sous l'administration de James Madison : c'est Elbridge Gerry (député du Massachussetts), et enfin un seul encore a occupé les hautes fonctions de secrétaire de la trésorerie (ministre), sous l'administration de Washington et de John Adams : c'est Olivier Wolcott (député du Connecticut).

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