‹ La République américaineChapitre 6 sur 9 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Épreuves militaires. — Lee, Gates, Arnold. — Entrée de Lee dans l'armée. — Son influence et ses amitiés. — Grandeurs et faiblesses de Washington. — Washington n'a pas encore été jugé. — L'admiration qu'il inspire; les critiques qu'il mérite.

Le soulèvement qui a assuré l'indépendance des colonies anglaises de l'Amérique du Nord n'est guère connu que par les côtés grandioses, par les actes de dévouement, de patriotisme, d'abnégation personnelle que nous avons présentés dans le chapitre précédent; de même que les seuls noms familiers au plus grand nombre de ceux qui admirent les immenses résultats de cette révolution, sont les noms d'hommes purs, honorés, vénérés.

Il semble que le triomphe d'une belle et juste cause ait suffi aux imaginations, sans qu'il fût besoin de rechercher au prix de quels sacrifices le succès a été obtenu; ni combien de fois le désespoir, la lassitude, le découragement, le dégoût se sont emparés, avant l'achèvement de leur œuvre, des cœurs et des esprits d'élite qui l'avaient entreprise. Il

semble également que l'éclat des noms illustres qui font à la révolution américaine comme une auréole de pureté aient effacé de la mémoire ceux des faibles, des lâches et des traîtres qui ont tenté de l'arrêter dans son essor et d'en compromettre le dénoûment. Il s'en est rencontré cependant de ceux-là, dès le début, au plus fort de la lutte et au moment même du triomphe. Hélas! toutes les grandes causes ont leurs déserteurs et toutes les nobles croyances leurs apostats. La race des Judas n'est pas près de s'éteindre ; et l'histoire de tous les peuples devra offrir au verso de ses pages les plus héroïques, des souillures qui accuseront l'éternelle faiblesse de l'humanité.

Plus les difficultés de l'œuvre ont été sérieuses, plus il faut admirer ceux qui ont triomphé de tant d'obstacles pour la sauver.

La cause américaine eut deux sortes d'épreuves à subir qui faillirent la compromettre : épreuves politiques et morales, épreuves militaires; ces dernières marquées par deux faits de la plus grande importance : la trahison du général Charles Lee et celle du général Arnold. Ce sont ces deux événements que nous allons d'abord, raconter, parce qu'ils nous permettront d'embrasser tout le côté saillant de la carrière de Washington comme général en chef.

Je n'ai point hésité à flétrir de trahison la conduite de Charles Lee, bien que dans aucune histoire américaine cette conduite restée pour tous un mystère, soit appréciée avec une telle sévérité. Le général Lafayette est le seul qui, dans ses Mémoires, ait porté sans ménagement ce jugement contre le général Lee qu'il avait beaucoup connu et vu d'assez près pour que son opinion ne paraisse point suspecte. En parlant de cet officier et du général Gates son complice dans la ligue de haine qu'ils avaient formée contre Washington,

Lafayette dit : « Pour les plus fins, Gates n'était pas l'objet « de l'intrigue. Quoique bon officier, il n'avait pas les « moyens de se soutenir. Il eût fait place au fameux général « Lee, alors prisonnier des Anglais; et le premier soin de « celui-ci eût été de leur livrer et ses amis et toute l'Amé- « rique. »

La conduite de Lee dont les historiens de la guerre de l'Indépendance semblent n'avoir vu que la surface, sans en sonder les profonds et odieux calculs, justifie pleinement celte marque de mépris que lui donne Lafayette. Avec un peu de patience dans finterprétation des actes de la vie du général Charles Lee, en y apportant la logique de l'examen, on ne peut, toute passion mise de côté, méconnaître que l'attitude de cet officier dans les graves circonstances où il s'est manifestement compromis, ne soit un indice de la part qu'il a dû prendre tantôt personnellement, tantôt par l'influence secrète de ses agents, à tous les malheurs comme à toutes les fautes qui signalèrent la guerre de l'Indépendance pendant presque toute sa durée.

A ces épreuves qui furent cruelles, à ces fautes qui furent nombreuses et où tout le monde se montra également coupable, à ces défaillances qui faillirent tout compromettre, à cette défection soudaine d'un patriotisme si ardent et si général au début, il faut trouver une cause. Cette cause n'est point apparente, elle est donc occulte. Les événements auxquels Charles Lee se trouve ostensiblement mêlé, ne laissent pas de doute à la conscience sur sa participation secrète à des faits qui demeurent inexpliqués encore.

La trahison du général Lee ne fut pas un acte simplement cynique et brutal comme la trahison d'Arnold. Elle eut un caractère plus odieux encore ; il lui manqua le romanesque des circonstances qui entourèrent celle-ci pour en avoir eu le retentissement dans fhistoire. Lee n'est pas seulement un

général qui livre la clé d'une forteresse dont le commandement lui est confié, ou qui vend à prix débattu les plans d'une armée; il fait pire que cela, à supposer qu'on puisse dans le même crime admettre des degrés : il fut le mauvais génie de la révolution américaine ainsi que de Washington.

Cliarles Lee n'était point entré dans l'armée de l'Indépendance comme Arnold et tant d'autres, en soldat de hasard, destiné et appelé en quelque sorte à se distinguer par des prouesses extravagantes et des coups de tête. Il y était entré de plein pied par la grande porte d'un commandement supérieur, entouré de considération, précédé par une réputation surfaite à coup sûr, mais qui avait jeté de l'éclat autour de son nom à un moment où les Américains étaient à court d'officiers expérimentés. Washington avait en lui une grande confiance. Le Congrès ne partagea pas d'abord cette confiance; mais le général en chef la lui imposa; Lee la conquit ensuite et si bien que, à l'heure où il la démérita, le Congrès n'en voulait plus démordre.

Dès le jour où il embrassa la cause américaine, le général Lee se trouva donc mêlé à tous les événements autour desquels gravitait le succès ou la ruine de la cause des colonies révoltées. Il eut, du premier coup, la main dans la direction de ces événements et une très grande prépondérance dans les conseils militaires. Pour que le lecteur se rende un compte bien exact du rôle qu'a joué le général Lee dans là guerre de l'Indépendance et de l'influence fatale qu'il exerça sur Washington, il importe que nous racontions, non pas tous les incidents de cette guerre, mais les principaux faits où la personne et le funeste esprit de Lee ont marqué. Ce sera une occasion toute naturelle pour nous d'insister sur certains côtés du caractère de Washington, sur les grandes qualités de cet homme illustre et sur ses faiblesses, de manière à expliquer les jalousies qu'il a excitées et à justifier

peut-être les rêves ambitieux et la convoitise de ses rivaux. Il y eut de la fatalité et quelque chose de la logique vulgaire d'un cercle vicieux dans l'enchaînement des faits. L'ambition et la haine même des compétiteurs de Washington s'appuyaient sur les fautes et sur ce qu'ils appelaient l'impéritie du général en chef, et c'était justement cette absence de concours de leur part et cette espèce de conspiration ténébreuse qui contribuaient à affaiblir la situation de Washington. Lee, Gates et plus tard Conway créaient ou suscitaient des embarras dont ils entendaient profiter, pour s'élever sur la ruine de l'honnête homme que le Congrès avait placé à la tête des troupes.

Mais Washington, il faut bien oser l'avouer une première fois, au risque de s'exposer à des réclamations traditionnelles, Washington, dis-je, n'a été qu'admiré jusqu'à présent; il n'a pas encore été jugé. Jamais admiration, je me hâte de le dire, n'a été plus légitime. Je ne crois pas qu'il existe dans l'histoire d'aucun peuple une figure qui commande autant la considération et le respect, qui résume mieux toutes ces vertus que l'on caractérise superlativement en y accolant l'épithète d'antiques. Tant de respect, si justement mérité, a écarté les jugements de la critique qui s'est trouvée désarmée et peut-être intimidée. Devant le résultat final qui a couronné une si noble lutte, des eff'orts si constants, un dévouement si complet, les fautes ont été oubliées, et quelques-unes des faiblesses qui, à certains moments, devaient tout compromettre, ont été plus tard considérées comme des qualités et des avantages. Nous n'accusons pas l'histoire; elle a ses phases d'enthousiasme, de complaisance et d'indulgence qu'il faut excuser peut-être, surtout lorsque ces attendrissements ne tendent pas h rabaisser, mais à élever, au contraire, le niveau de la conscience humaine.

Il y eut dans Washington deux horames que l'on a toujours confondus, mais qu'il faut bien séparer : le citoyen qui fut aussi grand, aussi probe, aussi vertueux qu'il est possible d'être ; l'homme de cœur droit, de bon sens infaillible, de clairvoyance peu commune, qui sentait son pays trop engagé pour reculer, qui avait l'enthousiasme réfléchi de sa cause et dont la foi ne s'intimida pas devant des déboires et des revers sans nombre. Joignez h ces qualités, non pas pour leur faire ombre, mais pour les compléter et les relever : beaucoup d'orgueil caché sous les dehors d'une dignité très susceptible, et, quoi qu'on en ait dit, beaucoup d'ambition une fois que Washington fut engagé dans la voie où il hésita, peut-être, h entrer, mais où il entra en définitive sans trop se faire prier; dans sa conduite une prudence méthodique qui le défendit contre l'aveuglement du succès et le préserva de tout entêtement dans la mauvaise fortune.

Il y avait également dans Washington le général inexpérimenté sinon tout à fait inhabile, mais doué d'un courage militaire brillant; indécis, faible, irrésolu, bienveillant au delti de ce qui est tolérable dans les mœurs d'un camp et en présence d'une responsabilité aussi grave que celle qui pesait sur lui. L'incapacité, les faiblesses et les irrésolutions de Washington dans sa condition de général en chef furent notoires pour quiconque se dégage, aujourd'hui, de l'enthousiasme local et suit avec impartialité la série des événements qui marquèrent les premières étapes de la guerre qu'il fut chargé de conduire. Je sais que l'on m'objectera les embarras sans nombre que lui suscitaient les défiances du Congrès entre les mains de qui résidait un pouvoir suprême en apparence, mais en réalité divisé à l'infini, ainsi que les jalousies de quelques-uns de ses généraux et l'insuffisance de quelques autres; à ces objections j'opposerai le caractère faible et les fautes de Washington qui justifièrent, un

moment, ces méfiances du Congrès et encouragèrent en même temps les espérances de ses ennemis, sans les excuser certainement. Washington, sous l'apparence d'une modestie qu'on ne saurait louer trop haut, se rendait peut-être justice dans les paroles de remerchnent qu'il adressa au Congrès le jour où il fut élu général en chef. Après avoir exprimé la crainte que « son expérience et ses talents militaires ne ce répondissent pas k l'étendue et à l'importance de la charge « qu'on lui confiait , » il ajouta : « Je prie chaque membre (f de celte assemblée, ici présent, de se rappeler que je « déclare aujourd'hui avec la plus grande sincérité que je <( ne me crois pas à la hauteur du commandement dont je « suis honoré. « Il était, à vrai dire, d'autant plus autorisé à parler de la sorte qu'il n'avait point brigué cet honneur. D'autres paroles de lui sont bonnes à rappeler dans ce jugement que j'essaie de formuler sur le caractère militaire de Washington et sur finfluence de son école dans la guerre de rindépendance. « C'est vraiment une entreprise hardie ! » s'écria-t-il en voyant l'armée à la tête de laquelle on le plaça. « Nous devons être embarrassés, » disait-il plus tard à Lafayette , à la première revue qu'ils passèrent ensemble, « nous devons être embarrassés de nous montrer à un offi- « cier qui quitte les troupes françaises. » A quoi Lafayette, qui avait ses raisons pour se faire modeste à ce moment-là, et pour captiver la bienveillance de ses nouveaux amis, répondit en homme d'esprit : « C'est pour apprendre et non pour enseigner que je suis ici. » Enfin et sans rappeler tous les autres épanchements de Washington dans ses heures de découragement, il savait mieux que personne pouvoir dire avec raison pendant une des phases les plus difficiles de son commandement : « Si jamais je parviens à sortir de cet embarras, j'aurai l'intime conviction que le doigt de la Providence est venu aveugler nos ennemis. » Ils étaient en

effet aveuglés, il faut bien un peu le croire, car aucune considération morale ou de sentiments n'était entrée ni dans l'àme du gouvernement anglais, ni dans l'âme des généraux chargés de conduire cette guerre de soumission, et ceux-ci se montrèrent aussi incapables et aussi inhabiles que possible.

Je n'entends pas être injuste, ni ne vise à atténuer l'admiration universelle que je partage pour Washington. Juger un homme qui n'a été que loué encore, ce n'est pas le déprécier; ouvrir k son compte, quand cet liomme est entré définitivement dans le domaine de la postérité, le bilan de ses faiblesses et de ses fautes, ce n'est pas tenter de l'amoindrir, alors surtout que fautes et faiblesses inconnues ou pardonnées jusqu'ici, aident au contraire à grandir un des côtés de son caractère. C'est faire acte de conscience, croyons-nous, dans l'intérêt de l'histoire ; c'est chercher la cause de certains faits particuliers qui ne se produisent jamais au hasard sur le théâtre des passions humaines. Washington eut des épreuves formidables et de tous les genres à traverser; il eut h réchauffer un patriotisme qui n'existait pas, k combattre un ennemi toujours supérieur en nombre, à déjouer les intrigues d'adversaires et de rivaux que sa bienveillance ne lui permit pas de découvrir assez tôt. Il eut, enfin, cette étrange et double fortune : qu'entre ses mains le sort de la révolution américaine fut gravement compromis et que, grâce à lui, elle fut sauvée et triompha.

C'est ce que démontreront tour à tour les événements que nous allons raconter.

Comment Washington est nommé général en chef. — Sa commission avec pleins pouvoirs. — Enthousiasme qu'il inspire. — Défiance subite du Congrès. — Son dévouement et son patriotisme sont suspectés. — Le personnel des généraux.

Les combats de Lexington et de Bunker's Hill ont déjà ouvert les hostilités entre la Grande-Bretagne et ses colonies. La rupture est accomplie de fait; les colonies sont désaffectionnées , mais non pas encore détachées de leur métropole; celle-ci est résolue à reconquérir par la force des armes son autorité perdue. Le Congrès continental après avoir adopté en principe, dès sa seconde session (10 mai 1775) la nécessité de mettre les colonies en état de défense, songea à donner aux troupes américaines un commandant en chef, tâche délicate s'il en fut, dans les conditions où se trouvaient placées les colonies vis à vis les unes des autres. La forme et l'esprit des gouvernements européens ne permettraient guère de comprendre exactement la gravité de ces difficultés, si nous ne les expliquions pas. Il ne suffisait pas que l'homme que l'on porterait au poste éminent et périlleux, et le Congrès avait alors les yeux fixés sur Washington, eût des talents militaires et une réputation d'honnêteté inattaquable; il fallait encore qu'il fût bien vu personnellement de toutes les colonies, surtout de celles qui avaient déjà fourni, comme les colonies de la Nouvelle Angleterre, les plus forts contingents de volontaires et qui étaient appelées nécessairement par l'étendue de leur territoire et de leur

population à contribuer dans les plus larges proportions aux frais et aux besoins de la guerre. Wasbington appartenait à l'une des colonies du Sud, la Virginie, et il y avait déjh dans l'armée des officiers plus élevés que lui en grade et notamment le général Ward qui, dès le début de la guerre, avait été placé par l'assemblée provinciale du Massacbussetls à la tête de l'armée.

Mais ces considérations secondaires ne devaient pas peser d'un grand poids dans la balance. Les délégués de la Nouvelle-Angleterre furent les premiers à comprendre l'importance qu'aurait le cboix du colonel Washington, quand ce n'eut été comme l'observe judicieusement M. Gornélis de Witt qu'une tactique : « pour compromettre l'aristocratie virginienne » et pour se rattacher cette riche et influente colonie. La grande considération, il ne faut pas négliger d'y insister, qui présida à ce choix, fut la confiance qu'inspiraient les réelles qualités de Washington : d'abord sa modestie à s'éloigner de toute candidature; puis ce don de conquérir un ascendant irrésistible sur les hommes. La première de ces qualités plaisait, parce qu'elle faisait contraste avec les ambitions qui s'agitaient autour du Congrès où déjà, sous les apparences d'un chaud enthousiasme , Charles Lee ourdissait ses intrigues. A cause même de ces intrigues et de ces ambitions plus ou moins scrupuleuses, le Congrès plaçait très haut la force morale dont Washington était doué. Plus d'un membre de cette assemblée qui sacrifia sans hésiter l'intérêt du clocher h l'intérêt général, avait moins de confiance dans le génie militaire de l'élu que dans cette puissante faculté qu'on lui reconnaissait d'étouffer toutes les ambitions dangereuses, et de les absorber par cette domination douce, tranquille et patiente dont il avait le secret. On écartait de la sorte bien des périls pour le moment, et Washington était en mesure , en les groupant autour de

lui, d'utiliser ces talents bouillants qui se targuaient d'assurer la victoire à la cause américaine. Mais le Congrès ne s'aperçut pas ou ne voulut pas tenir compte qu'en les reléguant au second plan, il excitait ces ambitions au lieu de les amoindrir. Toujours est-il que sur la motion de John Adams, Washington fut élu à l'unanimité, le 18 juin 177S.

Quatre jours après il recevait sa commission signée du président John Hancock. Il n'est pas inutile de mettre sous les yeux du lecteur le texte de cette commission; elle contient les arguments que nous invoquerons pour justifier certaines de nos critiques. Voici ce document :

«Ayant pleine et entière confiance dans votre patriotisme, « votre caractère efvotre fidélité, nous vous constituons « et vous nommons, par les présentes, général et comman- « dant en chef de l'armée des Colonies-Unies, de toutes les « forces qui y ont été ou qui y seront levées , et de toutes « les autres qui offriront volontairement leurs services et « se joindront à ladite armée , pour défendre la liberté « américaine, et repousser toute attaque dirigée contre elle. « Et vous êtes par les présentes, investi de pleins pouvoirs « et autorité pour agir comme vous le croirez convenable, -« pour le bien et la prospérité du service... Et vous aurez à « régler en tous points votre conduite sur les instructions « ci-jointes (1), et à observer et suivre ponctuellement les « directions que vous recevrez de temps en temps du prête sent ou des futurs Congrès, ou d'un comité du Congrès, « désigné h cet effet. Cette commission gardera sa force et « sa vertu tant qu'elle n'aura nas été révoquée par le prête sent ou le futur Congrès. »

(1) Elles portaient sur trois points principaux : 1' l'autorisation donnée au général en chef de recruter des troupes jusqu'à concurrence du double des forces de l'ennemi; 2' la faculté de pourvoir provisoirement aux vacances dans le grade de colonel et au dessous; 3* le droit d'entretenir, aux frais du continent, tous les volontaires qui pourraient se joindre à l'armée.

Ce vote en faveur de Washington fut comme une fête de patriotisme : l'élan était donné, l'enthousiasme au comble, et poussé si loin que les « membres du Congrès, » dit Jared Sparks, « s'engagèrent par une résolution unanime à le sou- « tenir (Washington), à l'aider, ii s'attacher à lui, à consacrer « leur vie et leur fortune h la même cause. » A cette manifestation officielle qui eut un grand retentissement dans l'opinion publique, se joignirent les démarches personnelles des membres du Congrès auprès de leurs amis pour activer et pour réchauffer ce zèle qui semblait de la dévotion en faveur du nouveau général en chef. John Adams écrivait à Gerry, un des plus ardents patriotes de l'époque : « La conc( duite de Washington a pour nous quelque chose de charce mant. » L'équivalent de cette phrase tombait de toutes les lèvres et de toutes les plumes. Le concert était unanime.

D'où vient donc que plus tard et au moment où l'on en eût précisément le plus besoin, cet enthousiasme, cette chaleur, ce charme subi disparurent-ils soudainement? Que le patriotisme se fut refroidi, nous le voulons bien croire; les tiraillements intérieurs tenderaient à le laisser voir; mais ne faut-il pas penser aussi que ce zèle des premiers jours, et cette dévotion avaient surtout changé d'objet?

Si défectueux que fut, au point de vue de son organisation, le gouvernement dirigeant; si divisées que fussent les opinions dans les colonies, on admet difficilement que le peuple engagé au point où il l'était, décidé h poursuivre la lutte, y faisant de très grands efforts et de très grands sacrifices, n'eût rien conservé de son patriotisme. Il est plus que rationnel de penser que le mauvais vouloir qui entrava Washington, que les obstacles qu'il rencontra à chaque pas, étaient le résultat d'une désaffection de sa personne, et de défiances qu'il ne mérita jamais, mais qu'il inspira. Nul n'avait le courage et la franchise de le dire hautement;

chacun sentait encore que cet homme de bien si éprouvé, exerçait dans la détresse où on l'avait réduit, un pouvoir auquel nul ne se maintiendrait avec une énergie aussi intraitable. On subissait Washington, on ne le portait plus en avant. Personne n'eût osé le renverser, mais on souhaitait qu'abreuvé de dégoûts il se retirât.

Ces extrémités avec lesquelles on le mit aux prises, ne lui aigrirent point le caractère. Son âme, au contraire , resta toujours et trop sereine et trop résignée. Il a manqué, en effet, à Washington deux choses pour comprendre cette situation et pour en sortir promptement à son avantage : l'audace militaire qui lui conseillait incontestablement un de ces coups de fortune devant lesquels n'hésitent jamais les hommes qui ont la croyance de leur génie, et le sentiment de la défiance contre autrui. Il vit le mal où il n'était pas, lui attribuant une cause générale, tandis qu'il avait sa racine dans un fait particulier. Sur la foi des épanchements amers contenus dans les écrits et la correspondance de Washington, tous les historiens paraissent s'être mépris, dans leur très légitime enthousiasme pour ce grand homme, sur l'origine des épreuves qu'on lui infligea.

Toutes les fois qu'il s'agira d'écrire le panégyrique de Washington, et de fêter sa mémoire, oui il sera permis de condamner la conduite du Congrès qui fut injuste et impolitique ; mais en se plaçant ii un autre point de vue, au point de vue de la critique historique, on devra chercher et on trouvera réellement à cette conduite du Congrès, les causes que nous avons indiquées : c'est à dire l'inquiétude et la défiance qui s'élevèrent, à un moment, autour de la personne de Washington. Loin de justifier l'attitude du Congrès dans ce cas, on ne saurait trop sévèrement lui reprocher d'avoir manqué de gratitude et de prévoyance.

En quoi Washington donna-t-il prise à ces soupçons et îi

ces mécontentements? II est peut-être curieux de constater une fois de plus, à ce propos, la versatilité de l'esprit humain et la facilité avec laquelle les méchants et les pervers exploitent la crédulité des hommes.

Ce qui avait été considéré primitivement comme vertu chez Washington, devint crime tout à coup, grâce à l'adresse de ses ennemis. Dans sa lettre h Gerry dont j'ai cité une phrase plus haut, John Adams disait, comme pour marquer davantage son enthousiasme en parlant de Washington : « Un gentilhomme possesseur de l'une des premières fortunes du continent, abandonner ainsi sa délicieuse retraite, sa famille et ses amis; sacrifier ses aises et tout hasarder dans la cause de son pays! » Eh quoi! ne peut-on avoir de patriotisme qu'à la condition de ne rien posséder, ni asile, ni famille, ni amis, ni aucune des aises de ce monde! N'est-ce pas ravaler le plus pur et le plus fécond des sentiments que de n'en admettre l'existence qu'avec de telles réserves? Telle n'était pas, certainement l'opinion de John Adams dont le caractère ne se démentit jamais; mais son étonnement enthousiaste devant les sacrifices de Washington, donne la clé de bien des faits postérieurs et déplorables. L'impression qu Adams ressentit dans un sens favorable à Washington, d'autres la ressentirent également, mais en mauvaise part, et soudainement on se fit contre le général en chef une arme de ce patriotisme héroïque, et tout jusqu'à sa généreuse renonciation au traitement que le Congrès avait affecté à' ses hautes fonctions , devint matière à soupçon et à défiance. Ses ennemis et ses rivaux, incapables de tels sacrifices insinuèrent, enfin, que cette noble abnégation cachait un piège et une ambition incommensurable.

Comment expliquer autrement, après deux votes unanimes impliquant une confiance sans bornes , après la remise d'un brevet où il était écrit en toutes lettres : « Vous êtes investi

de pleins pouvoirs et autorité pour agir comme vous le croirez convenable; » — comment expliquer, dis -je, les subites défiances que montra le Congrès à l'endroit des pouvoirs militaires de Washington, l'excès de surveillanccqui entrava l'action du général en chef et amoindrit son autorité, jusqu'à armer le bras de conspirateurs dans son camp même! Car, pour que Washington ait su conserver le prestige de son commandement et imposer encore le respect à ses troupes, il fallait la puissance de cette domination personnelle qu'il exerçait autour de lui et à un si haut degré ; ce qui n'empêcha pas le général Conway, avec cette insolence qui le caractérisait, d'oser lui écrire un jour en faisant allusion à sa subite élévation au rang suprême : « Un vieux matelot a plus de connaissance d'un bâtiment que des amiraux qui n'ont jamais été en mer. » Mais Washington avait heureusement et malgré sa paterne bienveillance, la fierté de son rang. « Sans être avide de gloire, » dit M. Cornélis de Witt, « il était fort jaloux de sa renommée. Il ne visait point à l'effet, mais il ne pouvait se passer de l'estime de ses concitoyens, et il ne souffrait pas qu'on lui manquât de respect. »

Mais dans toutes ces humiliations et tous ces déboires par lesquels on lui fit payer, un moment, la popularité des premiers jours, il faut voir et il est impossible de ne pas voir la main coupable de ses ennemis et de ses rivaux.

En reconstituant l'armée, Washington avait fait nommer quatre majors généraux : Ward, Charles Lee, Schuyler, Putnam, et huit brigadiers généraux : Pomroy, Montgomery, Wooster, Heath, Spencer, Thomas, Sullivan et Greene, qui tous furent pourvus, immédiatement, de commandements. Gates fut, en outre, nommé adjudant général avec le grade de brigadier, et le colonel Mifflin quartier-maître.

Tous ces officiers, à de brillantes exceptions près, n'étaient pas également aptes à commander. Trois d'entre

IM RÉPUBLIQUE AMÉKICAINE.

eux vont être l'objet de notre attention particulière : Charles Lee, Gates etMifflin. Les autres avaient déjà rendu quelques services de courage et de dévouement personnels ; maïs ils manquaient de cette expérience militaire qu'ils acquirent peu à peu.

Ward était un ancien magistrat , gradué du collège Haward déjà célèbre à cette époque dans le Massachussetts; homme intègre, d'une grande piété. Washington l'estimait beaucoup. Il faut croire, néanmoins, qu'il éprouva quelque dépit d'être privé du commandement en chef dont il était pourvu au moment où Washington y fut appelé ; car il quitta le service peu de temps après et ne reparut plus sur la scène militaire.

Schuyler sortait des milices locales; il était, je crois, ingénieur; homme de courage, de résolution, devenu bon soldat, mais d'une santé débile.

Putnam était un bon fermier du Connecticut. Sa jeunesse avait été batailleuse et remplie d'aventures romanesques qui accusaient l'audace de son caractère. Le fusil avait toujours été mieux placé que la charrue dans ses mains. Il avait fait en volontaire , la guerre précédente entre la France et l'Angleterre, et à Lexington il avait été un des premiers sous les armes. Putnam était soldat par goût et par tempérament. On raconte de lui ce trait qui peut achever de peindre l'originalité de son caractère. Un officier anglais avait été arrêté comme espion et conduit au quartier de Putnam. Le gouverneur anglais Tryon l'ayant réclamé, le général américain lui adressa ce billet : « Monsieur, Nathan « Palmer, officier au service de votre roi, a été arrêté dans « mon camp comme espion; il a été condamné comme « espion, et sera pendu comme espion. — Signé I. Putnam. « Post-scrlptum. Après midi. — Il est pendu. »

Montgomery, Irlandais de naissance avait fait la campagne

du Canada et assisté au siège de Québec en 1759 et passait pour un très bon officier.

John Tliomas avait fait également la campagne de 1756 ; il savait son métier de soldat, mais prouva plus tard qu'il était un pauvre général. Il avait levé un régiment à ses frais, au moment de la révolution, et était au camp de Roxbury devant Boston, quand Washington le désigna pour le grade de brigadier.

Sullivan avait été avocat dans le New-Hampshire. Au premier cri d'alarmes des colonies, il prit le mousquet, fut nommé major puis brigadier en 1775. Il était d'ailleurs d'une bravoure chevaleresque et montra, dès le début, une aptitude particulière pour son nouvel état. "Washington avait en lui comme officier une très grande confiance. Sullivan se distingua en toutes occasions, et sur les principaux champs de bataille de la guerre de l'Indépendance, à Trenton, à Brandywine, b. Germanton, il fit bonne figure et se montra homme de résolution et habile général. Il mourut investi des fonctions de juge d'une cour de district dans le New-Hampshire.

Heath s'était improvisé soldat comme tant d'autres; il était brigadier de milice quand il fut élevé au rang de brigadier dans l'armée continentale. Il fit toute la guerre de l'Indépendance et mourut en 1814, à l'âge de soixante et dixsept ans, le dernier survivant de tous les officiers généraux de cette époque.

Greene appartenait ci une famille de quakers, et conséquemment, son éducation avait été antipathique aux instincts militaires qui s'éveillèrent en lui par la lecture des grandes batailles; après la fusillade de Lexington il s'enfuit de la maison paternelle tout plein d'enthousiasme et d'ardeur, et le voilà improvisé général de brigade. Greene se brouilla avec sa famille, et les quakers le proscrivirent du sein de

leur communauté. A l'arrivée de Washington au camp de Cambridge, il fut un des premiers h. aller au devant du général en chef et à le féliciter de sa nomination. Washington l'eut toujours en très grande amitié. Greene fut un brillant oflicier; il se couvrit de gloire notamment à Eutawsprings; le Congrès lui fit hommage h. cette occasion d'un des drapeaux pris sur les Anglais et lui offrit une médaille en or. Pendant longtemps son mérite fut méconnu ; un excès de modestie et la funeste habitude de l'ivresse nuisirent également à sa réputation. « Greene » dit Lafayette, « était souvent ivre et ses talents n'étaient encore connus que de ses amis. » Il mourut en 4786 à l'âge de quarante-six ans, laissant une mémoire grandement honorée. Le Congrès lui fit élever un monument au siège du gouvernement fédéral.

L'ensemble et la qualité des services de la plupart de ces officiers au moment où le nouveau général en chef prit le commandement des troupes , ne lui garantissaient pas un concours bien efficace. Il ne faut donc pas s'étonner de l'influente position que prirent immédiatement Charles Lee et Gates et de l'insistance que mit Washington h obtenir du Congrès leur admission dans l'armée américaine avec de.s emplois aussi élevés que ceux où ils furent appelés. Tous deux étaient étrangers; mais jouissaient d'une grande réputation militaire en Amérique où ils avaient su faire valoir leurs mérites et leurs services antérieurs. Ils en avaient fait grand tapage, surtout en présence de la pénurie de généraux au moment où il s'était agi du choix d'un commandant en chef. Le Congrès les écarta à raison de leur origine; Washington ne vit en eux que de bons officiers. Plein de confiance en leur expérience du métier, sentant qu'il aurait besoin de conseils, aveuglé, enfin, par les protestations de dévouement et d'attachement de Gates et de Lee, il triompha des répugnances du Congrès et obtint pour le premier le

grade de brigadier et pour le second celui de major général.

Pour eux, c'était peut-être déchoir. Ils avaient incontestablement rêvé l'un et l'autre le poste éminent où fut élevé Washington, et ils entrèrent sous ses ordres avec un dépit assez mal caché pour qu'il ne tardât pas à se manifester. C'étaient donc deux ennemis formidables que Washington avait couvés dans son sein. Le plus dangereux des deux, parce qu'il était le plus capable et le plus astucieux, fut Lee. Gates si insubordonné, si ambitieux, si implacable qu'il ait été dans sa colère, se conduisit toujours en vaillant soldat et la gloire dont il se couvrit plaide au moins en sa faveur. Il ne songea pas à trahir sa nouvelle patrie, s'il courut risque de compromettre la cause qu'il s'était engagé à servir, en voulant perdre l'homme qui devait la sauver. Lee termina sa carrière dans la honte, après avoir manifestement nourri et mûri la pensée d'une trahison.

Gates , ancien compagnon d'armes de Washington à Monongahela. — Bataille de Monongahela. — Antécédents de Charles Lee. — Mauvais état de l'armée à Cambridge. — Résignation de Washington. —> Ses efforts infructueux pour réorganiser l'armée. — Ambition de Washington.

Horace Gates avait h cette époque quarante-six ans. Né en Angleterre , il était entré très jeune au service, recherchant avec ardeur toutes les occasions de se distinguer. Il était aide de camp du général Monkton lors du blocus de la Martinique par les Anglais en 1745, et après la paix d'Aix-la-Chapelle, il fit partie des troupes qui vinrent prendre du service au Canada sous les ordres du général Cornwallis. La guerre de sept ans éclata en Amérique entre la France qui voulait fortifier plutôt qu'agrandir ses possessions sur ce continent, et l'Angleterre qui s'y opposait. Gates prit une part active à cette guerre; il fit partie des régiments conduits par le général Braddock en Virginie pour s'emparer du fort Duquesne que les Français avaient construit au confluent des deux rivières Alleghani et Monongahela, au lieu où s'élève aujourd'hui l'industrieuse ville de Pittsburg. On sait le triste résultat de cette expédition où le colonel "Washington, aide de camp de Braddock, se couvrit de gloire. Gates devait en avoir gardé le souvenir comme "Washington se rappelait la conduite de son ancien compagnon d'armes dans cette désastreuse affaire.

Gates, lors de sa conspiration d'intrigues contre Washington, aurait dû se rappeler également que si le général Braddock n'avait pas dédaigné les conseils du colonel de la milice virginienne, il eût évité cette défaite qui lui coûta la vie h luimême et où soixante trois officiers sur quatre-vingt-six furent mis hors de combat. Gates fut grièvement blessé et ne dut qu'à « un miracle d'être revenu à la vie. »

Je ne saurais résister au désir de rappeler l'épisode principal de cette affaire de la Monongahela, parce qu'il est tout à l'honneur de Washington et qu'il condamne la conduite ultérieure de Gates : « Le général Braddock, » dit M. Cornélis de Witt, « était un brave soldat, formé à la grande école « dans les campagnes d'Europe, mais qui ne connaissait ni « le pays, ni la façon de faire la guerre que les surprises et « les marches rapides des Indiens avaient enseignée et « imposée aux planteurs. » La scène était toute nouvelle pour lui; il s'imagina pouvoir manier ses troupes sur un pareil terrain comme dans les plaines de la Flandre, et employer la tactique régulière et les moyens ordinaires des grandes guerres. Il fit peu de cas, quoiqu'il l'eût consulté préalablement, des recommandations de Washington; il repoussa l'alliance avec les tribus indiennes ennemies de la France, dédaigna les services des éclaireurs indiens dont le concours l'eut averti du piège où il se laissa prendre.

« Washington tomba dangereusement malade, au milieu « de l'expédition, » dit l'auteur que j'ai cité plus haut, « et « dans le wagon où il se faisait traîner à la suite de l'armée « pour partager ses périls, il se sentait rongé à la fois par « le dépit de voir ses conseils méprisés et par la crainte de « perdre l'occasion de montrer aux vétérans anglais ce qu'il « valait à la tête de ses braves virginiens. On approchait du « fort, et le jour où l'armée opéra la passage de la Monon- « gahela , il réussit h se faire hisser sur son cheval pour

« prendre place à côté du général. Braddock venait d'ache- « ver heureusement le passage du dernier gué et les troupes « défilaient dans une tenue admirable, à travers un bois peu « épais, lorsqu'une violente décharge de mousqueterie vint « tomber tout à coup sur le flanc de l'armée. L'ennemi était « invisible. Une seconde décharge sur le flanc droit répan- « dit la consternation dans les rangs. Les virginiens seuls « habitués à de semblables surprises conservèrent leursang- « froid. Malgré la défense du général, ils se répandirent un « à un dans les bois pour en débusquer les Français, tandis « que les troupes régulières formées en colonnes serrées « et décimées par les coups de l'ennemi sans pouvoir le « prendre, lâchaient pied, se repliaient sur l'artillerie et « causaient une confusion telle que les efforts de Braddock « pour les rallier étaient impuissants. »

Le général et tous ses officiers déployèrent le plus grand courage. Ils demeurèrent environ trois heures dans cet état; tous les corps serrés et confondus, tirant au hasard, tuant leurs propres officiers et leurs camarades, et ne faisant aucun mal apparent h l'ennemi. Les Français et les Indiens cachés dans les ravins et derrière les arbres faisaient des décharges de mousqueterie meurtrières et continuelles; ils choisissaient leurs ennemis, visaient de sang-froid et faisaient un carnage effroyable. Plus de la moitié des hommes qui, trois heures auparavant, avaient fièrement traversé la rivière dans un si bel ordre, furent tués ou blessés. Le général atteint mortellement fut mis d'abord dans un tombereau, puis h cheval et enfin porté par ses soldats. Il expira quatre jours après la bataille. S'il fallait croire certains documents historiques, Braddock aurait été tué par un des siens, « afin de débarrasser l'armée du général qui l'avait sacrifiée h son obstination et à son ignorance de la guerre des frontières. »

WASHINGTON, GÉNÉRAL EN CHEF. 16t

Pendant toute la durée du combat, au dire d'un officier témoin de sa conduite, le colonel Washington montra beaucoup de fermeté et le plus grand courage. Les deux autres aides de camp du général ayant été mis hors de combat, sur lui seul retomba tout le service. Il courait dans toutes les directions, constamment en butte aux coups des bons tireurs de l'ennemi. « Par une dispensation de la toute puissante Provi- « dence, » dit-il lui même dans une lettre à son frère, «j'ai « été sauvé contre toute probabilité et tout espoir humain : « car j'ai eu quatre balles dans mon habit et deux chevaux tués « sous moi. » De ce jour les Indiens le crurent ensorcelé.

Jared Sparks dit à propos de ce combat : « Malgré les « invectives amères qu'on répandit partout contre les prince cipaux chefs et les reproches dont on chargea la mémoire « du malheureux commandant, la renommée et la considé- « ration de Washington s'en trouvèrent fort accrues. Ses « compagnons d'armes louèrent et proclamèrent de pro- « vince en province son intrépidité et sa belle conduite. « Contre son gré et en dépit de ses eflTorts, il avait recueilli « des lauriers de la défaite et de la ruine des autres officiers. « Si l'expédition avait été heureuse , ces lauriers auraient « orné le front de ses supérieurs. On aurait peut-être dit en « parlant de lui, qu'il avait fait son devoir; mais il n'aurait « pas été distingué comme l'objet unique et prééminent de (f l'estime publique. » Comment Gates qui fut du nombre des promoteurs de cette gloire naissante de Washington et qui l'avait vu à l'œuvre, a-t-il pu se sentir et se croire humilié plus tard, d'être commandé comme le disaient avec dédain ses complices : « par un ancien colonel milicien? » — C'était la même expression dédaigneuse dont s'était servi le malheureux Braddock pour repousser les conseils de Washington. Gatesavait été le témoin, cependant, des beaux fruits qu'avait produits ce regrettable mépris !

Quoiqu'il en fut, Washington qui n'avait pas les mêmes motifs que Gates imagina contre lui, pour se plaindre d'un officier il qui il avait vu faire des prodiges de valeur sur ce fatal champ de bataille de la Monongahela, Washington dis-je, se fit honneur d'en appeler à l'épée de Gates et à son expérience d'un métier qu'il avait exercé avec trop de passion en sa jeunesse pour n'en avoir pas conservé le goût si non plus la pratique.

Après la conclusion de la paix, Gates avait acheté des propriétés en Virginie, s'y était établi, et depuis douze ans, il avait contracté des amitiés, des alliances, des habitudes qui le rattachaient à ce pays si violemment arraché à la tranquille jouissance de ses droits et privilèges. Les protestations de dévoûmentdeGatesh la cause américaine avaient des racines dans ses intérêts et dans sa position personnelle. Gates ne fut coupable que d'ambition, d'orgueil et d'ingratitude, mais non pas de lâcheté.

Il n'en était pas de même de Lee.

Charles Lee était né en Angleterre. A l'âge de onze ans, il entra au service, et bien jeune on le trouve en Amérique, capitaine dans une compagnie de grenadiers , et en cette qualité, il assista au siège de Ticonderoga sous les ordres du général Abercrombie, en 1758, et fut blessé dans cette affaire. Du Canada, Lee passa en Portugal où il fit la campagne de 1762 avec le général Burgoygne. II quitta l'armée anglaise « par une noble boutade, » dit Lafayette, « pour des causes que l'on n'a jamais connues, » disent d'autres historiens, et prit du service en Pologne. Il parcourut ensuite l'Europe pendant plusieurs années, un peu en soldat qui se servait de son épée partout où il trouvait à l'employer; taiitôt en Russie, tantôt encore en Portugal , tantôt en Italie où il était en 1773. A la suite d'un duel qu'il eut dans ce pays et dans lequel il tua son adversaire, Lee fut obligé de prendre la fuite et se réfugia à New-York.

Les premiers dissentiments entre les colonies et la mèrepatrie venaient d'éclater. Lee prévit que la guerre allait sortir de cette querelle de mémoires, de protestations et de discours. C'était une occasion pour lui de reprendre cette épée toujours prête au premier signal. Il n'y avait pas à hésiter pour lui : l'ofifrir à l'Angleterre était chose impossible, paraît-il; il la mit au service des colonies insurgées, après avoir envoyé au gouvernement anglais sa démission définitive de lieutenant-colonel et en protestant contre la conduite du ministère dans sa querelle avec les provinces américaines.

Lee s'était fait de nombreux amis en Amérique. Il avait parcouru toutes les colonies, s'insinuant partout, s'imposant par un langage hardi, spirituel, hautain, par une confiance immodérée dans ses talents militaires, captivant l'attention, plus encore que les sympathies, peut-être, par sa vie agitée. En tout cas, il affichait une ambition que ses services semblaient justifier. Lorsqu'arriva le moment de la lutte sérieuse, où il fallut organiser une armée, faire choix d'un commandant en chef, Lee ne dissimula pas ses prétentions; mais le Congrès, qui résista même à son admission dans les rangs de l'armée , recula naturellement devant une si grande responsabilité, quelques titres que Lee parût avoir à réclamer cet honneur, quelque confiance que l'on fondât en ses talents et malgré les amitiés dont il était entouré.

Lafayette a tracé en peu de lignes un portrait peu flatteur de cet aventurier : « Ancien colonel anglais , général polo- « nais, compagnon d'armes des Russes et des Portugais, « Lee connaissait, dit-il, tous les pays, tous les services et « plusieurs langues. Son visage était laid, son esprit mor- « dant, son cœur ambitieux et avare, son caractère incom- « préhensible et toute sa personne originale. Une noble « boutade l'avait jeté hors du service anglais, et les Améri-

« cains respectaient ses oracles. Il haïssait le général (Was- « hington) et n'aimait que lui-même. » Il y avait donc bien positivement de l'aventurier chez cet homme; quelque chose du soldat mercenaire qui vend son épée au plus olïrant.

Lee n'avait aucune des raisons que pouvait faire valoir Gates pour excuser son enrôlement dans une armée qui allait agir contre son pays natal. Gates pouvait invoquer douze ans de séjour dans les colonies dont il avait adopté les idées et les intérêts, les siens propres y étant engagés ; il avait conquis le droit de naturalisation. Pour Gates, la querelle armée des colonies et de l'Angleterre était comme une guerre civile, une révolution dans toute l'étendue du mot, une lutte de partis. Pour Lee, qu'aucun lien ne rattachait au sol colonial, un pareil mouvement devait être une rébellion et rien de plus. Son devoir et son honneur lui commandaient d'être dans les rangs anglais et non dans ceux des Américains. L'ambition seule, l'orgueil et une préméditation coupable peut-être avaient éveillé en lui ce soudain et ardent zèle pour la cause coloniale. Sous les drapeaux anglais il n'eût été que lieutenant-colonel ; or il avait goûté du commandement supérieur dans ses aventureuses campagnes à travers l'Europe, et au service américain il comptait sur le grade d'officier général et avait rêvé même celui de général en chef. Washington ne saisit pas le côté défectueux de la position de Charles Lee. Peut-être bien était-il aussi sous l'empire du charme que cet homme exerçait sur tous ceux qui l'entouraient, et ne vit-il dans le concours offert par l'aventurier qu'une conquête à faire sur l'Angleterre d'un officier plein de bravoure, rompu au métier, expérimenté et dont la jactance exagérait encore les mérites réels.

Tels étaient les deux ennemis en qui Washington mit toute sa confiance. Nous verrons bientôt apparaître sur la scène le troisième rival de Washington , Conway. Ni l'un ni l'autre

des deux premiers n'était satisfait de la position inespérée qui lui avait été faite. Dans le eommencement , ils affectèrent de prendre une vive part à l'enthousiasme qu'avait excité l'élection de Washington; mais ils entrèrent en fonctions, Gates le cœur ulcéré et avec l'idée préconçue de s'affranchir au plus tôt du joug de son commandant supérieur, Lee avec des pensées plus criminelles. L'intelligence incontestablement très grande de Lee, les nombreux amis qu'il comptait dans les diverses colonies, l'influence qu'il savait pouvoir acquérir, lui permirent de concevoir, et de porter jusqu'au moment qu'il jugerait opportun, son plan de trahison.

Tout sembla favoriser les mauvaises dispositions des deux généraux, dès leur arrivée h Cambridge. Gates demanda le commandement d'une brigade active et pour le colonel Mifflin son acolyte et sa doublure, un régiment. Washington s'y refusa, trouvant ces commandements incompatibles avec les fonctions d'adjudant général de l'un et de quartier-maître de l'autre. Gates et Mifflin montrèrent tout aussitôt de la mauvaise humeur, du mécontentement. D'une autre part, Lee dut voir avec une certaine satisfaction l'état déplorable dans lequel était l'armée assemblée devant Boston : pas de munitions, pas de vêtements, pas de discipline, aucun lien entre ces troupes, l'insubordination était partout; les soldats voulant obéir à certains. officiers refusaient de reconnaître certains autres. « Compter sur de pareils soldats, » écrivait W^ashington, « c'est s'appuyer sur un bâton rompu. » Dès les premières réclamations de Washington au Congrès, celui-ci se montra récalcitrant. Les terreurs du pouvoir militaire prirent le dessus. Il fallait une armée pour combattre l'ennemi, et un général pour commander cette armée, tout le monde le reconnaissait ; mais en même temps on redoutait la puissance qu'allait acquérir ce général placé à la

REPUBLIQUE AMÉRICAINE, T. I. Il

tête d'une armée. C'était une sorte d'impasse où, de parti pris, le Congrès s'était fourvoyé. Ceux qui auraient pu et dû user de leur influence pour combattre ces erreurs, les entretenaient à dessein dans l'opinion publique.

Si, comme il est très permis de le supposer, l'idée d'une trahison avait déjà germé dans la tête de Lee, il a dû se servir de ses nombreuses relations dans le pays pour allumer cette propagande de défiance qui paralysait complètement l'action et les efforts du général en chef. Washington fut profondément blessé de ces prétentions. On le poussa, dit Jared Sparks sans désigner l'auteur de ce conseil perfide, à rompre en visière avec le Congrès. La prudence ordinaire de Washington, son amour-propre engagé, son ambition qui était en jeu, le lui interdirent. Il préféra de lutter et s'efforça de ramener le Congrès à d'autres sentiments. Tout ce qui devait annihiler l'intelligence d'un homme plus énergique encore que ne l'était Washington conspirait contre lui. Ce n'était pas assez que d'avoir affaire avec le Congrès , il fallait encore correspondre avec les gouvernements provinciaux, les législatures d'États, les conventions, les comités, les magistrats, avec tout ce qui tenait un peu du pouvoir ou avait de l'influence sur les décisions du Congrès; car ce Congrès en apparence tout puissant était lui-même soumis au caprice et au contrôle d'une foule de petits pouvoirs locaux. Partout, il faut le dire, Washington rencontra la même résistance, les mêmes préventions, les mêmes craintes. C'était comme une conspiration ourdie contre lui.

Général en chef, muni d'une commission qui l'avait investi d'une autorité suprême et en quelque sorte illimitée, ou il ne sut pas faire valoir ses droits, ou il s'y sentit impuissant. Il se résigna stoïquement à tout souffrir, sans discontinuer, cependant, ses réclamations et ses conseils.

On a fait h Washington un grand mérite de cette abnégation et de cette patience presqu'angélique ; je n'y veux pas contredire. Loin de là, en l'interprétant dans le sens de l'ambition de gloire, de renommée et de puissance qu'il ne paraît pas si difficile d'attribuer au caractère de Washington, nous sommes disposé à trouver sa conduite extrêmement habile et très patriotique. Sans qu'il en eut encore découvert les auteurs, il n'avait pu lui échapper qu'un complot général et des pièges de toutes les sortes fussent dirigés contre lui. L'ambition n'éblouissait pas Washington au point de lui enlever la conscience de sa valeur personnelle; il savait, à n'en pas douter que personne autour de lui n'eut été capable de résister aux embarras d'une telle situation qui se renouvellerait identiquement la même pour quiconque se trouverait à sa place.

Il sentait, en présence du mauvais vouloir du Congrès et des pouvoirs multiples qu'il avait la tâche d'éclairer et non de flatter, que se démettre de ses hautes fonctions, c'était ouvrir la brèche à quelqu'ambilieux qu'un coup de tête téméraire pouvait grandir démesurément en cas de succès, mais qui eut joué sans pitié le sort de la cause américaine sur cette chance d'arriver au pouvoir suprême ou de sombrer dans la tempête. Son raisonnement était celui d'un homme judicieux, jaloux de ses propres intérêts et d'un bon patriote à la fois. Washington ne croyait encore qu'à l'ambition de rivaux inconnus, à l'imprévoyance des dépositaires de l'autorité et des meneurs de l'opinion publique; l'idée d'une trahison n'avait pu entrer dans son âme loyale et honnête.

La résignation et la patience de Washington furent d'autant plus héroïques, que son tempérament ne le prédisposait pas à la pratique de ces vertus. Il était, au contraire, irascible, fougueux, fier, intraitable sur toutes les questions où la dignité de sa personne était engagée; il le prouva en

plusieurs occasions et ne souffrit jamais qu'on ne rendit pas les honneurs et le respect dus à son rang. D'ans cette première campagne qu'il entamait sOus de si déplorables auspices, comme en toutes les guerres qu'il traversa, Washington opposa au mauvais vouloir dont on l'abreuva, la plus merveilleuse souplesse apparente, sauf en ses heures de découragement caché à exhaler ses regrets et ses douleurs en de nobles phrases comme celle-ci d'une de ses lettres : « Lorscc que le camp est plongé dans le sommeil, je passe de bien « tristes moments à réfléchir sur notre fâcheuse situ'ition. « Bien des fois, je me suis figuré que j'aurais été infiniment « plus heureux, si, prenant mon fusil sur l'épaule, je m'étais « enrôlé dans les rangs au lieu de prendre le commande- <( ment. » Belles paroles , plaintes éloquentes du patriote ! Mais au réveil de ce camp et malgré le coup d'œil navrant qu'il présentait, le général ambitieux, le chef pénétré de ses devoirs et de sa responsabilité, reprenait le dessus et Washington se redressait de toute la hauteur de la mission qui lui avait été donnée et du but qu'il entrevoyait. En cela surtout , il fut grand, admirable, inimitable peutêtre.

Ce Brutus de la douleur et de l'humiliation morales , ne s'écarta pas d'une ligne du rôle qu'il s'était condamné à jouer. C'est ainsi qu'il sauva son pays.

Un ambitieux vulgaire n'a pas de telles inspirations ; un homme qui n'est soutenu que par la conscience d'une consigne à remplir, sans qu'une ambition ardente et élevée l'anime , n'a pas cette foi robuste dans les palmes qui l'attendent au terme du martyre. Pourquoi donc défendre, atout prix, Washington d'avoir été ambitieux? c'est à quoi l'Amérique doit son salut. Mais ce dont il ne faut pas entacher la mémoire illustre de Washington, c'est du soupçon que quelque passion vulgaire et basse ait jamais effleuré son

cœur. Il eut l'ambition des âmes fortes et convaincues : celle de croire qu'il était seul capable de conduire à bonne fin cette révolution où sa patrie s'était engagée, et de ne pas souffrir qu'un autre que lui eût la gloire d'accomplir cette tâche !

Négociations pour l'échange des prisonniers. — Arrogance du général anglais. — Inaction de l'armée devant Boston. — Perfides conseils. — Découragement de l'armée. — Washington se dépopularise. — L'armée anglaise change de général. — Lee est envoyé en mission. — Évacuation de Boston par les Anglais. — Enthousiasme public.

Je viens de dire où était la force de Washington et par quel assemblage d'éminentes qualités il imposa même h ses ennemis et triompha de leurs intrigues. Voyons où furent les faiblesses et les défauts qui encourageaient ses rivaux en entretenant chez eux de coupables espérances.

Fatigué de ne pouvoir rien obtenir du Congrès et des assemblées provinciales, sentant son autorité s'amoindrir de jour en jour, Washington tourna ses préoccupations du côté de l'ennemi. Il songeait h quelque grand coup d'éclat propre à relever la confiance publique et à exciter peut-être un peu d'enthousiasme. Le seul acte important, en évidence du moins, car on ne lui tenait aucun compte de ses luttes avec le Congrès, le seul acte important dis-je, qu'il eut accompli vis à vis de l'ennemi se bornait aux réclamations très vives et très énergiques qu'il adressa au général Gage commandant des forces anglaises dans Boston, au sujet des prisonniers américains faits dans le combat de Bunker's

mil.

Cette affaire avait eu lieu quelques jours avant l'arrivée de Washington au camp. C'était, avec Lexington, les deux seules rencontres des troupes depuis l'ouverture des hostilités. La

valeur militaire des soldats américains était encore à mettre h l'épreuve, bien que dans ces deux occasions, ils eussent montré beaucoup de courage et de témérité au feu. ABunker's Hill l'opération avait été vivement conduite : 2,500 Américains ayant construit pendant la nuit, une redoute d'attaques sur Bunker's Hill dont les hauteurs dominaient Boston, le général Gage lança 4,000 hommes pour les déloger; le combat fut meurtrier, surtout pour les Anglais qui laissèrent près de 4,200 hommes sur le champ de bataille. Les Américains se conduisirent avec bravoure dans cet engagement; mais perdirent la partie, et un assez grand nombre de prisonniers restèrent aux mains de l'ennemi. Si, selon l'expression de Washington, « le doigt de la Providence n'eût pas aveuglé les Anglais, » l'occasion eût été belle pour eux, comme elle le fut tant de fois pendant le siège de Boston, d'avoir raison de l'armée américaine. Mais Gage s'était contenté d'imposer de dures cruautés aux prisonniers, victoire plus facile.

Washington intervint donc en faveur de ces malheureux. Il avait compté sur ses anciennes relations avec Gage pour obtenir beaucoup de lui. Ils s'étaient rencontrés et connus sur le champ de bataille de Monongahela où Gage commandait un régiment. Mais cet officier aussi incapable que présomptueux, faisait payer aux Américains sa colère des humiliations qu'il avait subies. Après la bataille de Lexington, l'assemblée de Massachussetts dont Gage était gouverneur, l'avait déclaré « ennemi invétéré du pays, indigne de servir la colonie comme gouverneur, » et avait délié tous les citoyens « de leur serment d'obéissance envers lui. » Gage avait essayé de combattre cet appel à la révolte, en offrant le pardon à tous les rebelles, Samuel Adams et John Hancock exceptés, et en proclamant la loi martiale. Bunker's Hill avait été la réponse à cette déclaration. « La guerre de pape-

rasses » selon l'expression d'un historien américain était Glose.

Washington trouva son ancien compagnon d'armes exaspéré. Les souvenirs de l'intime amitié qui les avait unis depuis la sanglante affaire de la Monongahela, ne furent d'aucun poids dans les résolutions de Gage qui se montra très arrogant dans ses lettres. Il alla jusqu'à dire qu'il croyait au contraire « avoir été clément en épargnant des personnes qui méritaient la corde, » laissant entrevoir que les officiers américains seraient traités comme des coupables s'ils étaient pris, attendu qu'il ne reconnaissait de rang et de grade que ceux qui venaient du roi.

Gage parlait en officier anglais qui exécutait des ordres, moins l'inhumanité qui ne se justifie pas. Il est certain que les Anglais ne pouvaient considérer les Américains que comme des rebelles, quelque légitime que fut la cause de la rébellion. Il serait injuste de leur reprocher leur façon de penser à cet égard. A part donc la brutalité des expressions qui cachaient à peine de cruelles intentions, la lettre de Gage était conforme à la position réciproque des deux armées. Gage avait écrit en officier anglais, Washington lui répondit en général américain.

« Vous affectez, monsieur, de mépriser tout rang qui ne « vient pas de la même source que le vôtre. Je ne puis ima- « giner un rang plus honorable que celui qui résulte du « choix sincère d'un peuple brave et libre, car c'est la pre- « mière et la plus pure source de tout pouvoir. Loin d'en « faire un prétexte de cruauté , une âme vraiment grande et « élevée en comprendrait la dignité et la respecterait. ».

Washington avait songé, d'abord, à user de représailles sur les prisonniers ennemis; mais après avoir ordonné quelques mesures sévères, il en fit suspendre l'exécution;

Sauf des coups de main heureusement exécutés et que

nous raconterons plus loin, l'armée principale était restée inactive devant Boston , et les négociations de Washington avec Gage n'avaient pas suffi, on le pense bien, pour réchauffer l'enthousiasme et la confiance. Depuis près de six mois que l'armée était devant Boston, gardant la ville sans la bloquer, les Anglais ayant la libre circulation de la mer, aucune action militaire n'avait été tentée, et cette oisiveté favorisait tous les vices qui dévoraient cette armée. Des 20,000 hommes environ que l'on comptait sous les armes au moment où Washington arriva au camp, par le fait des désertions, des licenciements, des congés péremptoirement exigés, il en restait à peine 11,000 mal équipés, mal approvisonnés, mal payés. « Près de 2,000 hommes n'avaient pas d'armes à feu. Les gouvernements de la Nouvelle-Angleterre n'en pouvaient pas fournir, les milices remportaient les leurs et refusaient de s'en séparer. «

Ce désordre qui avait gagné tous les rangs était-il l'effet d'un sentiment naturel? Et n'est-il pas permis plutôt de supposer qu'il était le résultat d'un souffle pernicieux déchaîné sur le pays?

Washington s'en plaignit amèrement à Jonatham Trumbull, gouverneur du Connecticut, homme d'un esprit froid, pénétrant , de bon conseil et d'une sagesse qui devint proverbiale en Amérique. Dans les occasions délicates et difficiles, c'était à lui qu'on avait recours. Jonatham Trumbull répondit à Washington une lettre où le caractère du peuple américain est tracé avec une netteté remarquable : « Il est « extrêmement difficile, » disait Trumbull, « de gouverner « réellement, de maintenir la subordination et, en même « temps, de prévenir les résultats des principes de licence et « de nivellement que bien des gens embrassent très aisé- « ment. Le pouls d'un homme de la Nouvelle-Angleterre bat « avec force pour la liberté; il regarde comme purement

« volontaire son engagement au service; c'est pourquoi, « quand le temps de l'enrôlement est fini, il ne se considère « comme obligé à rien s'il n'existe pas un nouvel engage- « ment. Cela est arrivé dans la dernière guerre. Je crains « fort le même résultat parmi les soldats des autres colo- « nies; car je suis convaincu que c'est là le génie et l'esprit « de notre peuple. » Ce qui était vrai en ce temps-là l'est encore aujourd'hui : la licence et fexcès du nivellement sont deux vices dans la société américaine.

Mais il fallait arrêter à tout prix le mal qui décimait l'armée.

Washington pensait avec raison que le plus sûr moyen de réveiller la fidélité au drapeau était de mener les soldats au feu. Il résolut de donner l'assaut à Boston. Le 5 janvier 1776, il réunit à cet effet un conseil de guerre composé des officiers généraux. Les avis furent contraires à ce projet et il fallut passer l'hiver dans cette situation d'inaction et de désordre moral qui chaque jour s'aggravait. « Si j'avais pu « prévoir, « écrit Washington à ce propos , « les difficultés « qui sont survenues; si j'avais pu savoir que les anciens « soldats montreraient une telle répugnance pour le ser- « vice, tous les généraux de la terre ne m'auraient pas perce suadé qu'il convint de retarder jusqu'à ce jour une attaque « contre Boston. « Cette première épreuve, cette première leçon, pourrais-je dire, ne fut d'aucune influence sur Washington. C'est le cas de demander si son hésitation, sa soumission aveugle aux avis des généraux, son manque d'initiative dans une situation dont il savait, voyait et avouait la gravité, ne justifient pas pleinement les doutes qui peuvent . surgir aujourd'hui, sur son habileté comme général, sur ses qualités comme commandant en chef. Et n'est-il pas tout simple de supposer que des hommes tels que Gates et Lee, pleins de rancune, d'astuce et de jalousie, témoins de

ces faiblesses de Washington, confidents intimes de son trouble, n'aient aidé par leurs conseils à aggraver une situation qui se compliquait de désastres survenus dans le Canada où Montgomery et Arnold venaient d'échouer dans leur tentative sur Québec, et en outre d'une menace d'invasion sur New-York.

Tout concourut h dépopulariser Washington en ce moment. Les résultats de son commandement n'avaient pas été heureux. Le général Schuyler demandait des troupes pour réparer les pertes de l'expédition du Canada ; il fallait parer au danger qui menaçait New- York, et l'armée, loin de se fortifier, diminuait de jour en jour. Ah! l'on comprend que Washington se soit écrié alors dans une de ses lettres : « Je connais la malheureuse position dans laquelle je me « trouve; je sais qu'on attend beaucoup de moi. » C'est alors que, tout en repoussant la tentation, il parle vaguement de la pensée qu'il a eue « de tout risquer sur un coup de dé. » Comme il dit, son salut était là ; sa réputation y était plus engagée qu'il ne croyait lui-même; car il se faisait illusion sur le degré où était réduite sa popularité.

Il fallait, en effet, risquer ce coup de dé; mais il n'en avait pas l'audace. Après avoir montré Washington si grand et si admirable dans sa résolution, gardons-nous d'exalter sa timidité coupable au point de vue même de ce « bien public » qu'il invoquait sans cesse pour justifier une temporisation inexcusable.

La Providence vint à son aide; il eut toujours foi en elle, et il eut raison. Le général Gage avait été rappelé après l'affaire de Bunker's Hill et remplacé par le général sir William Howe, frère de l'illustre amiral de ce nom. Sir William n'était guère plus capable que son prédécesseur ; fastueux, aimant les plaisirs; brave dans l'action, mais lent à l'entreprise, il avait beaucoup compté sur l'influence

OU plutôt sur la sympathie de son nom auprès des Américains pour arrêter la guerre. Un de ses frères, jeune officier d'un brillant avenir, était mort couvert de gloire au siège de Ticonderoga, en 1755; la mémoire de ce jeune homme était restée chère particulièrement aux habitants de la Nouvelle- Angleterre qui lui avaient élevé un monument par souscription nationale. Enfin sir William Howe se sentait étranger aux dernières mesures qui avaient jeté tant de défaveur sur Gage, et il espérait de pouvoir parvenir à ramener les colons au devoir. Il y perdit son temps. Heureusement pour Washington, sir William Howe comprit trop tard qu'il fallait enfin agir. Les plus judicieux historiens de l'Amérique, Sparks en tète , font un grand mérite h Howe de cette temporisation, mais lui reprochent avec plus ou moins d'amertume d'avoir, ensuite, pris vigoureusement l'offensive. «Avec un peu plus de discernement pour connaître l'état réel des choses autour de lui, » dit Sparks, « il eut aussi bien servi la cause qu'il était chargé de défendre. » Les historiens américains se résignent difficilement à admettre que le gouvernement anglais n'ait pas sanctionné, du premier coup, la révolution des colonies, et qu'il ait tout tenté pour conserver par les armes, ne le pouvant plus par la persuasion, ce membre de sa puissance qui se séparait violemment du trône. Sir William Howe eut bien certainement assez de « discernement pour connaître l'état réel des choses autour de lui ; » mais, à moins de trahir, son devoir était d'exécuter les ordres qu'il avait reçus. H n'y avait pas d'alternative, n serait temps que les historiens américains se montrassent sur ce point plus justes qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent.

Je viens de dire que la Providence était venue en aide à Washington du moment que le cabinet britannique avait donné le commandement de l'armée à un officier peu capa-

ble et plus prudent encore que le général américain. Soit mollesse naturelle, soit esprit de temporisation, sir William Howe, qui aurait pu écraser et disperser l'armée indépendante, lui laissa prendre paisiblement ses quartiers d'hiver; bien plus , il affaiblit ses propres troupes en préparant une expédition sur le sud. Une flotte , commandée par l'amiral lord Howe et ayant à bord plusieurs régiments avec le général Clinton à leur tête , fit voile pour la Caroline du Nord afin d'opérer une descente dans cette colonie. On avait lieu de craindre que la flotte ne s'arrêtât devant New- York, alors presque sans troupes, mal fortifié et déchiré par les partis. Washington, qui n'avait pu satisfaire à la demande pres^ santé de Schuyler, était tout aussi embarrassé de diriger une compagnie au secours de la ville menacée. Il pensa que le mieux était d'envoyer en mission le général Lee pour lever des volontaires dans le Connecticut, appeler à son aide d'autres troupes de New-York , mettre la ville en bon état de défense et protéger les fortifications de l'Hudson, « Cette commission, fait observer Jared Sparks, était délicate « en elle-même et d'une exécution difficile; elle exigeait de « l'énergie et de la fermeté et en même temps une modéra- « tion que le général Lee avait rarement montrée. « Ainsi, après quelques mois de sa présence sous les drapeaux, Lee avait déjà autorisé l'historien le plus discret peut-être et le plus scrupuleux sur sa conduite ultérieure, à l'accuser d'avoir « montré peu de modération. »

En eff'et, cet officier, sur lequel Washington lui-même avait tant compté, ne s'était encore distingué que par une extrême intempérance de langage, au moins inopportune' dans la situation où se trouvait l'armée au camp de Cambridge; ce qui n'avait pas peu contribué, il n'est guère possible d'en douter, à encourager l'esprit d'insubordination dans les troupes.

Charles Lee saisit avec empressement cette occasion de s'affranchir de l'autorité de son commandant en chef; il vit dans la mission qui lui était donnée un moyen de déployer de l'activité, de faire valoir ses services, de réaliser peutêtre quelque entreprise hardie, de se mettre en évidence sans doute, pendant que Washington, dont il avait pu étudier, en l'exagérant, l'indécision de caractère, resterait dans l'inaction. Lee n'était pas sans connaître les hommes; il avait vu, dans sa vie aventureuse, assez de peuples divers pour savoir qu'ils attachent toutes leurs faveurs au succès; il comptait bien rencontrer dans sa mission quelque occasion de conquérir une popularité de victoire qui détruirait les derniers vestiges de la confiance attachée au nom de Washington.

Lee en fut pour ses espérances cette fois; la flotte de lord Howe passa devant New-York et se dirigea sur le sud. Dans l'état des choses , l'absence de Lee du camp de Cambridge fut un grand bien et un soulagement pour Washington. Mais en s'éloignant, il avait laissé la marque de sa funeste et perfide influence sur l'esprit des autres officiers que Washington avait la faiblesse de trop consulter au lieu d'agir sous sa propre responsabilité. En cela, il fut d'autant moins excusable qu'il avait eu la rare habileté de dissimuler même h son entourage, du moins le croyait-il, une partie du déplorable état où était réduite son armée.

Le départ des régiments embarqués sur la flotte de l'amiral Howe avait dégarni et affaibli Boston : d'une autre part, grâce h un hiver assez doux, les troupes américaines n'avaient pas trop souffert. La situation s'était améliorée, en outre, par l'arrivée de quelques renforts venus de la Virginie et du Maryland. Washington songea encore une fois à atta- , quer Boston; encore une fois et malgré une épreuve qui l'aurait dû mettre sur ses gardes , au lieu de prendre

hardiment l'initiative, puisqu'il avait jugé le moment opportun, il réunit un nouveau conseil de généraux qui s'opposèrent à l'entreprise.

On peut se demander où était la nécessité de ces consultations, quand on sait que Washington avait jugé prudent et politique de dissimuler h ces conseillers l'état réel des choses? On cherche également la cause de cette opposition constante des généraux aux plans du commandant en chef. Ce n'était pas absence de courage chez eux; en toutes occasions, ils ont montré une très grande bravoure; ils ne pouvaient accuser Washington de témérité, puisque beaucoup d'entre eux lui reprochèrent souvent un excès de prudence. D'où venaient donc ces contradictions? Était-ce que la trahison était partout? dans tous les cœurs, dans toutes les consciences? A Dieu ne plaise que nous le disions et le pensions! Mais l'esprit fatal de Charles Lee planait dans le camp; cet homme perfide, dont la jactance avait ébloui ces ofticiers inexpérimentés et jeunes presque tous d'âge ou de métier, avait semé partout le doute; ce qu'il n'était pas chargé de faire, lui, il l'avait déclaré irréalisable. Sa parole insinuante, l'autorité de son expérience en laquelle on avait vu le général en chef montrer une foi si entière avaient jeté le trouble dans les consciences. Dans ces conseils où s'agitait le sort futur de la révolution américaine h moitié compromise, à peine à son début, on eut dit que le général Lee parlait par la bouche des officiers et que ceux-ci voyaient dans quelque coin de la tente où ils étaient réunis, le fantôme de ce traître leur imposant de timides résolutions.

Si jamais Washington se montra au dessous de sa position de général en chef, ce fut après ce second conseil relatif à l'assaut de Boston.

Sous forme de plaintes consignées dans une lettre, il dressa de sa propre main son acte d'accusation : « Quoique nous

« eussions attendu, « dit-il, « pendant toute l'année cet évé- « nement favorable , l'entreprise fut jugée dangereuse. « Peut-être l'était-elle ; peut-être le désir de sortir d'une « position si pénible me poussait-il à entreprendre au delà « de ce que la prudence autorisait. Je ne le pensais pas, et « je suis bien sûr encore que si l'affaire avait été entreprise « avec un courage bien déterminé, elle aurait nécessairece ment réussi, et sans cela toutes échoueraient. » Je ne crois pas en avoir trop dit après la citation de ce fragment de lettre. Et n'était-ce pas donner raison aux aspirations ambitieuses de ses compétiteurs?

Il fut décidé, cependant, que l'on agirait. Les premières démonstrations faites contre la ville suffirent pour la faire évacuer par le général Howe, qui n'y restait véritablement que parce qu'on voulait bien l'y laisser. Les dispositions prises par Washington étaient bien combinées pour conduire l'affaire avec énergie, s'il y avait eu lieu. C'est une justice que j'ai hâte de lui rendre, qu'une fois lancé dans l'action, Washington avait le courage, la force d'âme, la vigueur nécessaires pour la mener h bonne fin. Il le prouva en toutes circonstances. Son caractère changeait alors, du tout au tout, et de la plus extrême timidité il passait à la plus inflexible énergie. On peut dire de lui, en se plaçant dans le milieu où il se trouvait, qu'il avait tout ce qu'il fallait pour s'aliéner et pour conquérir la faveur populaire.

Le 17 mars 1776, Boston fut évacué par le général sir William Howe. Les Américains entrèrent, on peut dire, sur les talons des Anglais, étendards déployés, dans cette ville conquise par la patience et abandonnée par l'impéritie de ceux qui en ouvrirent les portes aux assiégeants. Cet événement eut une portée beaucoup plus considérable que ne le pensaient les officiers anglais, sans quoi ils eussent concentré sur ce point pour l'y étoutïer le mouvement révolutionnaire qui

avait eu, et qui avait encore, pour foyer véritable le Massachussetts. Et si Washington, de son côté, eut pesé les immenses résultats que devait avoir la possession de Boston, il n'eût pas perdu dix mois i\ s'affaiblir dans l'estime de ses rivaux, à compromettre sa popularité.

Washington fut accueilli avec enthousiasme h Boston. Son crédit se releva dans l'opinion publique et auprès du Congrès qui lui vota des remercîments et fit frapper une médaille d'or en commémoration de l'évacuation de Boston. L'effet moral de cet événement fut grand; il eut pour conséquence, d'abord, de réveiller le patriotisme refroidi du peuple; le premier résultat s'en manifesta par la facilité avec laquelle se firent les enrôlements.

Il n'est rien de tel qu'une bataille gagnée pour persuader aux nations découragées qu'elles sont, désormais, invincibles et pour les entraîner dans un élan irrésistible. Tous les maux soufferts jusque-là furent oubliés; le mauvais vouloir des soldats, la mollesse des officiers, les inquiétudes des assemblées provinciales s'évanouirent comme par enchaiîtement. Et, enfin, la prise de Boston eut pour conséquence d'avancer fheure où les colonies devaient se déclarer solennellement indépendantes. Cet acte important n'eut lieu que le 4 juillet suivant (1776); mais on ne peut refuser de reconnaître, ainsi que l'observe M. Cornelis de Witt , que le sens et l'esprit en furent soufflés par W^ashington dans une lettre mémorable datée du mois de février :

« Si tout le monde était de mon avis, » écrivait-il, « les « ministres anglais apprendraient en peu de mots, où nous « en voulons venir. Je proclamerais d'un ton mâle et sans « détour, nos griefs et notre résolution d'obtenir justice. Je « leur dirais que nous avons beaucoup suppoFté, que nous « avons longtemps et ardemment désiré une réconciliation « honorable, et qu'on nous l'a refusée. J'ajouterais que nous

RÊPDBLIQCE AMÉRICAINE, T. I. 12

« nous sommes conduits comme de fidèles sujets, que l'esprit « de liberté est trop puissant dans nos cœurs pour que nous « nous soumettions jamais à l'esclavage, et que nous « sommes bien décidés à rompre tout lien avec un gouver- « nement injuste et dénaturé, si notre servitude peut seule « satisfaire un tyran et son ministère diabolique. Et je leur « dirais tout cela, non pas en termes couverts, mais avec « des expressions aussi claires que la lumière du soleil en « plein midi. »

A la forme près, les griefs et les principes exposés dans cette lettre ont servi de base à la rédaction de l'acte d'indépendance. L'hésitation et les retards que le Congrès avait apportés à la proclamation de ce manifeste disparurent peu à peu devant l'enthousiasme et la confiance nouvelle qu'inspira la prise de Boston. Les idées d'une réconciliation possible avec l'Angleterre qui avaient longtemps préoccupé une partie notable du Congrès, furent moins persistantes et le vote énergique émis par la législature de la Virginie dans le sens d'une opposition vigoureuse à toute transaction, acheva de détruire les illusions.

Le mouvement était donné. Il fallait, désormais, marcher en avant. Washington laissa cinq régiments à Boston sous les ordres de Ward et se porta avec le reste de l'armée à New-York.

La présence du général en chef sur un théâtre où Lee n'avait pas réussi à réaliser le plus ardent de ses rêves, détermina celui-ci à solliciter avec instance d'être envoyé dans le Sud où s'annonçaient, alors, de grandes opérations militaires. La préoccupation constante de Lee était de s'affranchir de l'autorité immédiate du général en chef et de trouver un terrain où il put agir à son gré, d'avoir pour lui seul les honneurs du succès , afin d'en tirer parti ou bien en l'absence de tout contrôle , d'imprimer

à sa conduite telle direction que les événements lui inspireraient.

Il est à remarquer que le nouveau commandement donné à Lee dans le Sud, sur ses instances, émana du Congrès directement, ce qui prouverait, au besoin, l'influence personnelle que cet officier exerçait en dehors de l'autorité de Washington et expliquerait les vues que le Congrès avait sur lui, ainsi que l'a constaté Lafayette. Peut-être Lee avait-il d'autres raisons non moins puissantes que celle que je viens de dire, pour s'éloigner de New- York. La mission qu'il avait reçue, en se rendant dans cette ville, avait un double caractère militaire et diplomatique. Bien qu'il eut été plus prudent qu'on ne s'y attendait et assez heureux dans sa double mission, ainsi que l'a consigné Jared Sparks, le même historien dépeint, cependant, la situation de New-York sous un bien sombre aspect au moment de l'arrivée de Washington.

« Outre le fardeau de son commandement, il était accablé « d'autres embarras. Long-Island, Staten-Island, plusieurs « portions de l'intérieur du pays et la ville elle-même étaient (c remplies de tories ou personnes mal disposées qui force maient des complots secrets et dangereux. Le gouverneur « Tryon, centre d'action de ce parti, se tenait toujours h « bord d'un vaisseau au Hook, et avait des émissaires au « loin dans toutes les directions. Le Congrès provincial peu « confiant en son pouvoir ou atteint du levain de la malveil- « lance de quelques-uns de ses membres, était lent îi pro- « poser et plus lent encore à exécuter les plans formés pour V extirper ce mal. Washington sollicita, argumenta, insista, « au point qu'enfin on nomma un comité secret pour recher- « cher et examiner les personnes suspectes. C'était étendre « beaucoup son pouvoir et cela ne pouvait s'excuser que par « la nécessité du moment. Un ennemi caché est le pire de « tous, car il renonce à l'honneur et trahit l'amitié. »

18 i RÉPUBLIQUE AMERICAINE.

Le succès de Lee dans la mission qu'il avait entreprise ne fut donc pas aussi complet qu'il avait paru d'abord. Ne craignons pas d'aller plus loin et de croire que ce redoublement de mauvaises dispositions dans la population de New- York, fut l'œuvre de son passage dans cette ville. Les réticences et les réserves de Sparks autorisent une pareille supposition, car malgré l'indulgence dont il couvre, dans le doute, la conduite du général Lee, il ne peut se défendre, plus tard, de suspecter son dévouement à la liberté américaine.

Les événements vont éclaircir les ténèbres et confirmer tous les soupçons.

Washington marche sur New-York. — La ville mal défendue. — Faute de troupes, Washington ne peut opérer contre l'ennemi. — Mauvaises dispositions des habitants de New-York. — Défaite de Long-Island. — Les Américains obligés d'évacuer New- York. — Succès de Gates dans le Nord et de Lee dans le Sud. — Lâcheté des Américains à Kip's Bay. — Enerçcie de Washina-ton.

Les opérations militaires avaient changé de caractère en changeant de terrain; mais la position du général en chef ne s'était pas beaucoup améliorée de ce qu'elle était au camp de Cambridge l'année précédente. En arrivant à New- York, Washington fortifia la ville. Le général Howe, de son côté, s'était établi sur Staten-Island, dans la baie de New-York, ii portée de canon des Américains. La situation commandait naturellement une manœuvre des plus simples que Washington fut dans l'impossibilité d'exécuter et qui était de prendre les Anglais entre deux feux, en les attaquant à la fois par New- York et par les côtes du New-Jersey sur la rive opposée de l'Hudson. Mais Washington n'avait pas de bateaux pour faire passer le Ueuve à ses troupes, et ne pouvait disposer que de 11,000 hommes valides. Dans cette situation, il n'osa dégarnir le point central de ses opérations, de peur d'encourager les partis hostiles qui auraient profité incontestablement de cette réduction dans ses forces pour mettre à exécution leurs coupables projets. Le cas était

embarrassant; Washington modifia ses plans qui étaient de profiter de la dispersion des forces anglaises pour arriver à un engagement général avec la petite armée que Howe avait sous ses ordres. Mais le général Clinton battu dans le sud avait rejoint sir Willian à Staten-Island et l'effectif des troupes anglaises s'élevait alors à 25,000 hommes dont beaucoup de troupes fraîches. Dans les 11,000 hommes qui composaient l'armée américaine, il y avait grand nombre de recrues et de miliciens marchant à contre-cœur, et dont Washington disait: « Nous avons lieu de craindre qu'au lieu de se servir de leurs armes pour notre défense, ils ne les tournent contre nous, à la première occasion. »

Il ne faut pas perdre de vue que Washington était alors au foyer de l'opposition, dans un milieu où les intrigues contre-révolutionnaires avaient eu beau jeu de se développer, à ce point que sa vie avait été menacée plusieurs fois. L'indiscipline était plus forte que jamais dans tous les rangs de l'armée, aussi bien parmi les officiers qui se jalousaient que parmi les soldats. On ne pouvait mieux servir l'ennemi. Washington, après avoir à peine apaisé ces dissentiments par un appel à l'union, pensa que le plus sûr moyen d'étouffer les discordes était de livrer bataille. Mais son plan fut devancé par les Anglais qui débarquèrent h Long-Island, au nombre de 15,000 et attaquèrent les positions de défense que Washington avait établies de ce côté. On ne put opposer dans cette affaire que 5,000 hommes aux troupes de Howe. Cette journée (27 août 1776) fut sanglante et désastreuse pour les Américains qui y laissèrent mille prisonniers dont trois généraux : Sullivan, Wooster et lord Stirling, celui dont Lafayette a dit qu'il était « plus brave, que judicieux. » Ce n'est pas h lui, cependant, qu'il faut imputer les résultats déplorables de cette bataille, car il s'y conduisit avec une bravoure irréprochable. La faute fut à tous les officiers qui

commandaient dans Long-Island, à l'étrange oubli qui fit laisser sans défense une route ouverte à l'ennemi, à l'absence de renseignements sur les mouvements de celui-ci, à une foule de causes qui impliquent une négligence, une incurie sans exemple de la part de généraux dont le dévouement et le courage ne sauraient, néanmoins, être suspectés.

La responsabilité de la défaite de Long-Island retomba naturellement sur Washington, bien qu'il eût donné les instructions nécessaires à des officiers en qui il avait toute confiance. Arrivé sur le champ de bataille pendant l'action, « il vit, » dit Marshall, « la déroute et le massacre de ses « troupes avec la plus profonde douleur, car il sentait « l'impossibilité de venir à leur secours. » Tout ce qu'il put, ce fut de racheter ce désastre par une retraite admirablement combinée, très habilement dissimulée à l'ennemi et qui a été considérée comme une des plus belles manœuvres de ce genre.

La défaite de Long-Island eut les conséquences les plus fâcheuses sur fesprit de l'armée et sur celui du peuple américain en général. S'il est vrai, comme nous l'avons dit, qu'il suffit d'une bataille gagnée pour relever et enflammer le moral d'une nation, il suffit également d'une bataille perdue pour jeter le trouble et la défiance dans tous les cœurs et l'hésitation dans les plus robustes consciences. Sur les autres points où la guerre se poursuivait, les lieutenants de Washington avaient beau réaliser des succès partiels, c'était sur lui que les regards se concentraient , et le sort des colonies semblait dépendre absolument du résultat de ses entreprises personnelles.

On peut juger par la lettre suivante de Washington quelles furent les conséquences de ce rude échec qui multiplia les embarras et les difficultés dont il était déjà accablé :

« Notre situation, » écrit-il, « est vraiment désolante.

« L'échec que notre détachement a éprouvé le 27 août, a « découragé un trop grand nombre de soldats,^ et leurs (( craintes vont jusqu'au désespoir. Les miliciens, au lieu de (c réunir tous leurs efforts pour faire une courageuse et « mâle résistance, afin de réparer nos pertes, sont éperdus, (( intraitables et impatients de rentrer dans leurs foyers. Il « en est parti un grand nombre ; quelques-uns s'en sont allés « ensemble par régiments entiers, par demi-régiments , par « compagnies... C'est avec le plus grand chagrin que je suis « obligé d'avouer que je n'ai pas de confiance dans la géné- « ralité des troupes. Jusqu'à ces derniers temps, je n'avais « aucun doute que je pourrais défendre New- York, et je a n'en douterais pas encore si les soldats voulaient faire « leur devoir; mais c'est là ce dont je désespère. »

La conséquence d'une situation dépeinte en de pareils termes était l'évacuation imminente de New-York. On s'attendait donc à ce déplorable résultat qui impliquait cette guerre de retraite et de défensive que Washington se vit contraint d'adopter, dont on lui fit honneur, peut-être à tort, car ce fut bien évidemment à contre-cœur qu'il l'entreprenait. Sans doute aussi elle était dans ses aptitudes beaucoup plus que dans ses désirs. Après avoir rappelé la lettre que je viens de citer et dans laquelle Washington annonce en outre qu'il se voit, désormais, « dans l'obligation d'éviter une action générale, soigneux de ne rien risquer à moins qu'une nécessité absolue ne l'y force, « M. de Witt ajoute: « Un semblable système de guerre était antipathique au caractère de Washington. Il n'avait ni ambition ni vanité, mais une dignité et un besoin de bien faire qui révoltait secrètement la pensée de marcher en retraite , et de reconnaître à chaque pas la supériorité de l'ennemi. Mais autant il souffrit de cette triste nécessité, autant il sut s'y conformer. » La question d'ambition et de vanité dont l'his-

torien de Washington affranchit l'âme de son héros, est résolue pour nous dans un sens contraire, et nous ne comprendrions guère qu'un homme dans la position élevée et déplorable où il se trouvait, éprouvât un si grand sentiment « de dignité » et un si fort « besoin de bien faire, » sans que l'ambition y eut sa large part.

Cette réserve de M. de Witt commune â tous les biographes de Washington est peu compatible avec ses regrets sur la condition qui lui était faite. Washington devait d'autant plus souffrir de cette extrémité où il était réduit et son orgueil en devait être d'autant plus atteint que ses deux dangereux compétiteurs, Gates et Lee, tenaient campagne avec bonheur et se ménageaient des succès à opposer aux infortunes de leur général en chef.

Gates, en prenant le commandement de la' division du Nord, y attendait l'occasion, qui se présenta, d'une grande victoire. Lee, de son côté, avait obtenu des succès brillants dans le Sud, et la popularité qui s'attache toujours aux triomphes avait entouré le nom de Lee. La vaillante défense du fort Sullivan près de Charleston, parle brave colonel Maltrie à la tête d'une poignée d'hommes, l'évacuation de la Caroline par les Anglais, l'ordre rétabli dans la Géorgie, le châtiment sévère infligé aux Indiens des frontières de cette colonie , finalement la pacification et l'affranchissement momentané du Sud, tel fut le bilan de la campagne rapide de ce général dans cette partie des provinces. Lee avait bien compté que de tels succès lui seraient comptés dans l'opinion publique qui les opposerait en temps opportun , aux pauvres résultats obtenus par Washington que son rival considérait comme incapable de prendre une revanche. On eut dit que les efforts de Lee tendaient moins au but qu'il obtint, qu'à rabaisser Washington; c'était une véritable ardeur d'ésoïsme et tout révèle l'exactitude du

mot de Lafayette : « que Lee haïssait le général en chef. »

Sa présence dans le Sud n'étant plus nécessaire, Lee fut rappelé par Washington pour prendre le commandement d'une division dans cette armée qui s'en allait par lambeaux; et la situation déplorable où elle se trouvait n'était point faite pour lui rendre courage. Mais Lee reprit avec impatience le joug d'obéissance qui lui était imposé de nouveau; il montra une arrogance insupportable dans cette condition de service en sous-ordre où il rentrait. La vanité l'aveuglait autant que l'ambition; il y perdait le sens commun.

La position de Washington dans New-York était entamée par le désastre de Long Island; elle n'était plus tenable. Menacé par l'armée de terre et par l'escadre de l'amiral Howe, il ne restait plus à Washington qu'un parti à prendre : c'était d'évacuer la ville. Les dispositions furent prises en prévision d'une retraite. L'attaque contre New- York eut lieu le 15 septembre 1776, et fut l'occasion d'une des plus grandes lâchetés qui se puisse lire dans l'histoire d'aucun pays. Le débarquement des troupes anglaises devait s'opérer à Kip's Bay. Soixante hommes h peine étaient en vue que les soldats américains chargés de la défense des lignes prirent la fuite sans tirer un coup de fusil. Deux brigades que l'on avait envoyées à leur secours se débandèrent et lâchèrent pied sans faire même de résistance. Les officiers ne purent parvenir h les rallier et à arrêter le désordre. Washington occupé à surveiller les mouvements de l'ennemi sur un autre point, accourut au galop en entendant la canonnade. Il se jeta avec rage au milieu de ce sauve-qui-peut, sa voix fut méconnue ; il menaça ses lâches troupes de l'épée, déchargea ses pistolets sur les fuyards, rien n'y fît. Il donna en vain l'exemple en se précipitant au devant de l'ennemi , il fut abandonné des soldats et laissé dans une position périlleuse

OÙ de honte et de désespoir, il chercha la mort en combattant. Quelques minutes encore et il était fait prisonnier ou tué si ses aides de camp ne l'eussent entraîné de force en saisissant son cheval par la bride. Ce ne fut pas la seule occasion où Washington montra un courage de héros; nous l'avons vu déjà à la bataille de la Monongahela donner des preuves d'une force d'âme, d'un mépris de la mort, d'un sentiment de ses devoirs de soldat, dignes de la plus grande admiration.

Des faits aussi déplorables que ceux que je viens de signaler révélaient le système funeste d'après lequel l'armée était organisée, système contre lequel Washington n'avait cessé de réclamer , et qui se résumait en des vices incompatibles avec la cause que ses soldats avaient mission de défendre, avec les difficultés et les périls de la situation : la désobéissance aux ordres supérieurs, de honteuses désertions, le pillage et des désordres de toute espèce dans le camp, et pour couronner tant de maux, nous venons de le voir, la lâcheté et la fuite devant l'ennemi! Pour comble, un Congrès défiant, jaloux, sourd à toutes les remontrances, impuissant parfois à répondre aux appels qu'on lui adressait.

C'était à désespérer. Washington ne se désespéra pas. L'orgueil, un noble orgueil le soutint; et tout en battant en retraite avec les débris de son armée, il en demandait une autre organisée sur des bases qu'il recommandait au Congrès. Nous reviendrons tout à l'heure sur ce point capital qui fut l'occasion pour ses ennemis de jeter, enfin, le masque et de ne plus ménager ni même respecter ce général malheureux, et si grand dans son malheur !

Washington passe dans le New-Jersey. — Prise du fort Washington. — Le général en chef laisse Lee dans le New-York. — Désobéissance de Lee. — §es lenteurs, ses manœuvres suspectes. — Howe passe dans le New- Jersey pour couper la marche de Washington. — Lee est fait prisonnier par les Anglais. — Premiers soupçons sur sa conduite.

En quittant la ville de New-York, Washington manœuvra de manière à déjouer le plan de Howe qui était de lui couper la retraite, à quoi ce dernier eût pu parvenir aisément dans le premier moment. Mais les Américains eurent le temps d'occuper leurs positions sur les hauteurs de Haerlem et de commander cette partie de l'île de New-York par le feu des trois forts Lee, Washington et Indéoendance. Ces positions parurent, alors, aux Anglais inattaquables ; ils se bornèrent à former en avant un camp qui isolait la ville en appuyant leurs lignes sur les deux fleuves que gardaient également leurs vaisseaux.

Les derniers succès de Howe ne lui avaient pas donné, cependant, une grande confiance dans l'issue prochaine de la guerre : du moins sa correspondance avec le ministère anglais accusait-elle d'assez vives préoccupations; «l'ennemi est dans une position trop forte pour qu'on puisse l'attaquer de front, » disait-il, et il demandait des renforts pour le printemps. En attendant, il tenta d'entraîner les

Américains dans un engagement général que Washington était résolu à éviter.

Si les Anglais croyaient les positions des Américains formidables, Washington était loin d'avoir cette confiance. Il songeait, au contraire, à battre en retraite au cas d'une attaque vigoureuse, à passer l'Hudson, à occuper les montagnes du New-Jersey, afin de protéger Philadelphie. Des escarmouches et divers combats isolés eurent pour résultat de forcer les Américains ti abandonner quelques-uns de leurs ouvrages et de se borner momentanément à l'occupation du fort Washington. Le général en chef fit donc passer l'Hudson à un corps de cinq mille hommes et prit position dans le New-Jersey, laissant sur l'autre rive, c'est à dire dans le New-York deux divisions , l'une commandée par le général Heath chargé de garder les défilés et l'autre sous les ordres du général Lee, dans le camp de White-Plains. Les instructions données à ce dernier prouvaient la confiance que Washington avait en ses capacités militaires et en son jugement. On va voir jusqu'à quel point Lee en abusa, et se montra au dessous de sa réputation, ou indigne de cette confiance. Les instructions dont il s'agit le laissaient absolument maître ou de rester sur la rive gauche de l'Hudson dans les positions qu'il occupait, ou de rejoindre avec ses troupes le général en chef dans le New-Jersey, selon qu'il le jugerait convenable et en réglant sa ligne de conduite sur les plans de l'ennemi.

L'opinion de Washington avait été, paraît-il, d'abandonner complètement l'île de New- York au premier mouvement d'attaque; mais l'avis de ses officiers généraux avait été contraire. Le fort Washington fut vigoureusement défendu, mais tomba au pouvoir des Anglais (16 novembre 1776) et la garnison entière, trois mille hommes, fut faite prisonnière. « C'était « dit Sparks « l'échec le plus rude que les

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armes américaines eussent encore reçu, et il arrivait dans un moment bien fâcheux. Qu'une grande faute ait été commise, c'est ce qui n'a jamais été contesté. A qui faut-il l'imputer? Voilà ce qui a fait question, »

Sans être ni trop sévère ni injuste, on ne peut imputer cette faute qu'à Washington , et comme général en chef, il en doit porter toute la responsabilité. Il se souciait médiocrement de conserver ce poste devenu inutile du moment que l'on avait résolu d'abandonner le pays, il n'avait pas manqué d'écrire dans ce sens à Greene qui commandait le fort. Sa lettre est datée de huit jours avant l'attaque : « Si nous ne pouvons empêcher, disait-il, les vaisseaux de remonter et si l'ennemi tient en sa possession les pays environnants, quel bon résultat peut-on attendre de la conservation d'un poste dont on ne peut plus attendre les résultats qu'on en espérait? Je suis donc porté à penser qu'il ne serait pas prudent d'exposer les munitions et les soldats qui sont au Mount- Washington; mais comme vous êtes sur les lieux, je m'en remets à vous pour donner l'ordre d'évacuer le fort, selon ce que vous jugerez convenable. » Ce qui a toujours manqué à Washington, tous ses biographes sont unanimes sur ce point, c'est la force d'oser donner un ordre positif aux officiers en qui il avait confiance. Dans une position aussi grave et aussi périlleuse que celle où il se trouvait, il laisse coup sur coup des instructions discrétionnaires à Lee , et à Greene sans s'inquiéter de sa responsabilité personnelle comme général en chef, et pour agir dans des circonstances où son opinion était contraire aux décisions qui furent prises. La timidité ne doit pas être le fait d'un général en chef; l'excès de confiance et surtout l'excès de bienveillance de sa part est une faute impardonnable en présence de résultats qui le condamnent. Washington n'eut pas, cette fois, le courage de sa faute, si j'osais dire. Le mal arrivé, il tenta de

se justifier, en le rejetant sur ses inférieurs. Il déclara que c'était contre son avis qu'on avait gardé le poste « car, » disait-il, «je le regardais comme dangereux, » mais un nombreux conseil d'officiers généraux avait pris une décision différente. « Jusqu'à quel point , » dit J. Sparks dans son désir de défendre Washington, « le général aurait-il dû dominer son opinion? ou bien, dans la position des choses, aurait-il dû donner un ordre péremptoire ? Ce sont des questions qu'il peut être moins facile de décider? » J'en appelle 'î)our résoudre cet embarras, à tout officier qui a eu un commandement où sa responsabilité était engagée? Si l'opinion de Washington était qu'il y eut danger à conserver cette position , s'il avait prévu toutes les conséquences qui suivraient un désastre, son devoir de général en chef n'était-il pas d'agir selon sa propre volonté?

Howe encouragé par le succès, passa l'Hudson, entra dans le New-Jersey et manœuvra en vue de couper la marche de Washington sur Philadelphie. Le général américain parvint h garder sa position et à protéger la route de Philadelphie, ce qu'il réussit à faire heureusement. La trop grande confiance de Washington en ses subordonnés avait eu pour premier résultat le désastre que nous venons de raconter. Elle eut pour conséquence bien plus grave d'autoriser l'incroyable conduite de Lee. Depuis que Washington l'avait laissé dans le New-York avec des pouvoirs discrétionnaires, Lee avait joué un singulier rôle qui, pour la première fois, fit planer des doutes et des soupçons sur son caractère. Ce rôle fut celui d'un officier ouvertement en révolte contre son chef, ou d'un traître qui épiait l'occasion d'accomplir quelque projet longuement mûri. Washington avait donné l'ordre au général Lee de traverser l'Hudson et de lui amener dans le New-Jersey la division dont il avait grand besoin. Cet ordre resta sans effet et même sans réponse. Trois fois Washington

fut obligé de le réitérer; Lee l'éluda constamment en trouvant à y opposer diverses excuses. Ceci se passait avant l'attaque du fort Washington, et pendant que la division du général Heath occupait encore les défilés qu'elle était chargée de garder. Non content de désobéir à son chef, Lee demanda, en y mettant une grande insistance, au général Heath deux mille hommes que celui-ci refusa péremptoirement, en faisant valoir que ses forces étaient à peine suffisantes pour défendre ses positions qu'il affaiblirait ainsi considérablement, ce que Lee savait sans doute très bien. *

Quels étaient réellement les projets de Lee? Voulait-il, comme des historiens indulgents l'ont expliqué en fondant peut-être un peu trop leur opinion sur les explications de Lee lui-même dans ses curieux Mémoires, — voulait-il, dis-je, faire une tentative sur New- York que Howe dégarnissait de troupes qu'il expédiait sur le Delaware? Ce plan qui, en cas de succès, lui eût fait grand honneur, s'accordait assez bien avec ses rêves d'ambition. Il est certain, en effet, que s'il eût réussi dans ce coup de main, Lee dont c'était le plus ardent désir, démontrait facilement l'impuissance de Washington et gagnait une popularité immense. Le refus de Heath de lui envoyer les deux mille hommes qu'il avait demandés rendait ce plan irréalisable ou par trop téméraire. D'autres ont penché à croire , et la conduite de Lee à partir de ce moment justifie et au delà de pareils et si graves soupçons, qu'en affaiblissant le général Heath , il le livrait sans défense aux Anglais. Quelque conséquence que l'on tire de cette désobéissance effrontée d'un général aux ordres de son supérieur, on ne peut qu'attribuer des projets personnels à Lee. Dans l'un ou l'autre cas il fut également coupable.

Enfin vint un moment où il fut obligé d'obéir; la lenteur qu'il y mit témoigne assez de sa répugnance à renoncer à ses

projets ardemment caressés et sur lesquels il avait joué sa réputation et son honneur. Il passa donc dans le New- Jersey, mais ne changea rien à sa conduite et à son attitude. Les mêmes plans germaient dans sa tête ; ce qu'il n'avait pu exécuter sur la rive gauche de l'Hudson, il espérait de pouvoir l'exécuter sur la rive droite. Lee marcha avec une telle lenteur pour rallier Washington qui ne cessait de l'appeler , et le pressait d'arriver avec sa division dont l'absence pouvait compromettre gravement sa position, que trois semaines après le premier ordre qui lui avait été donné, il n'était encore qu'à Morristown où il eut pu être rendu en quelques jours. Là encore, son plan avoué était d'exécuter une manœuvre hardie contre l'ennemi et de le prendre par ses derrières, toujours dans le dessein de se signaler par quelqu'action d'éclat où sa popularité eut trouvé son compte. Était-ce bien là toute la pensée de Lee ? Cette fois les faits, et non plus seulement des suppositions, vont s'élever contre lui. Un général qui nourrit des projets aussi ambitieux et aussi sérieux que ceux que l'on attribue à Lee pour excuser, ou tout au moins pour expliquer une conduite entourée de tant de mystères, ne se laisse pas capturer aussi maladroitement, on peut dire aussi grossièrement qu'il le fit. Les circonstances qui entourèrent cet événement dont le retentissement fut très grand en Amérique, ne semblent pas même dissimuler un parti pris de la part de ce héros beaucoup trop vanté par les historiens américains, de se jeter entre les bras des Anglais ou de se laisser enlever par eux, ce qui était plus habile.

Pendant sa marche pour rejoindre Washington et se trouvant près de Baskingbridge , il quitta sa division et alla prendre gîte pour la nuit sous la garde d'une escorte de quelques hommes seulement, dans une maison particulière, éloignée de plus de trois milles de ses tentes. C'était tout au

moins une très grande imprudence au milieu d'un pays décliiré par les divisions de partis. « En voyageant les chefs républicains couraient des risques, « dit un contemporain; « on s'annonçait dans une maison pour loger dans une autre ; on s'y barricadait, et l'on ne s'endormait qu'environné d'armes. » Lee s'était gardé de prendre aucune précaution. Un tory du voisinage courut dénoncer la présence du général dans la maison qui fut cernée aussitôt par un corps de cavalerie légère; toute résistance était impossible de la pai^ de l'escorte, et le colonel Harcourt chargé de cette mission amena le prisonnier au camp anglais. « Vu les circonstances, » dit Sparks, « on ne pouvait s'expliquer comment il avait été fait prisonnier. L'opinion publique toujours portée aux extrêmes, prit une direction défavorable au caractère de Lee. Comme on ne pouvait assigner aucune raison plausible h la conduite qu'il avait tenue en s'exposant si imprudemment, on soupçonna que c'était volontairement qu'il avait cherché ce moyen de rejoindre l'ennemi, sans encourir l'odieux d'une désertion.»Pour que l'opinion publique se soit laissée aller, à ce moment, à de telles suppositions, il fallait qu'elle eût été bien étrangement frappée des incidents de cette triste aventure. Lee était positivement l'idole et l'espoir du peuple américain. Ses succès dans le Sud avaient confirmé sa brillante réputation et rehaussé le prestige de son nom. Pour les ennemis de Washington, sa désobéissance expliquée, son insubordination continuelle, sa haine contre le général étaient des titres qui méritaient considération. Sa popularité était donc immense et sans égale, à quelque point de vue qu'on l'envisageât. Pour que l'opinion publique se fut vivement prononcée contre lui, entachant son action de la préméditation d'un crime odieux, il fallait qu'el'e eut quelque raison de croire h l'existence au moins probable de ce crime. Sparks ajoute quelques traits qui confirment avec

plus d'indulgence dans la touche, le portrait que Lafayette a donné du général Lee et que nous avons déjà cité. Sparks termine ainsi : « Il se croyait supérieur à tous les autres officiers de l'armée américaine, ne pouvait même supporter le contrôle du Congrès ou du commandant en chef, et était toujours disposé à désobéir; enfin son arrogance était venue h un tel point qu'elle aurait amené bientôt des résultats fâcheux pour lui-même et peut-être pour le pays, s'il eut échappé au malheur de la captivité. C'était un homme de génie qui avait été bien élevé, et un habile écrivain; mais il était singulier dans ses habitudes ; il n'avait pas de principes solides, et ses manières blessaient souvent; il montrait peu de déférence pour les opinions et les sentiments des autres et peu d'égards pour les usages de la société. » Ce ne sont pas là, quoi qu'en dise l'historien que nous venons de citer, des traits qui dénotent un homme bien élevé, mais ils suffisent à justifier les très mauvaises impressions que la conduite de Lee laisse dans l'opinion de quiconque le juge de près, et hors du piédestal qu'il s'est dressé. Cette captivité qui , au dire encore de Sparks, épargna des calamités « peut-être » au pays, ne fut malheureusement pas assez longue. Nous reverrons bientôt, trop tôt, le général Lee reparaître sur la scène et mettre le comble à sa honte.

Le brave général Sullivan prit le commandement de cette division privée de son chef et l'emmena à Washington que Gates avec quatre régiments vint également soutenir.

Washington reçoit quelques renforts. — Embarras dans lesquels il se trouve. — Succès des Anglais qui marclient sur Philadelphie. ^- Washington perd de nouveau sa popularité. — Il change de langage et d'attitude vis-à-vis du Congrès. — Il insiste pour la reconstitution de l'armée. — Il est nommé dictateur militaire. — Affaires de Trenton et de Princeton.

La situation de Washington, malgré ces renforts, n'était guère brillante, ni guère redoutable pour l'ennemi. Ici, à côté des fautes et des faiblesses incontestables par lesquelles le général en chef avait aggravé sa position, se renouvellent, pour rehausser son caractère et remettre en évidence ses admirables qualités, les luttes avec le Congrès et l'impardonnable incurie de celui-ci.

On était alors sur la fin de l'année 1776. En énumérant les résultats de la campagne, depuis l'avènement de Washington au commandement en chef de l'armée, à part quelques coups de main heureux, suivis eux-mêmes de désastres, et les rapides succès de Lee dans le Sud, ces résultats étaient tout h l'avantage des Anglais. Ils s'étaient emparés de Rhode-Island, de Long-Island, de la ville de New-York, de Staten-Island, de la presque totalité des Jerseys et menaçaient Philadelphie avec une perspective si favorable de s'emparer de cette ville que le Congrès l'avait abandonnée pour se réfugier h Baltimore. Pendant que les Anglais mar-

chaient ainsi de succès en conquête, l'armée américaine sous le commandement de Washington , battait en retraite , évitant les combats, n'essuyant que des échecs, décimée de jour en jour, portant avec elle les germes d'une destruction lente, se désorganisant h chaque étape et sans que le général en chef eût entre les mains un frein pour arrêter le mal sans cesse progressant. Les désertions continuaient, les enrôlements se faisaient difficilement et lentement. On offrait des primes de 20 et 100 dollars et des concessions de terre pour appeler les hommes sous les drapeaux. Ce système qui excluait toute idée de patriotisme, était déplorable en ce qu'il porta immédiatement le fruit du vice qui l'entachait. Pour hâter les enrôlements, on dut hausser le taux des primes; il en résulta tout naturellement que, dans l'espoir de voir s'élever ces primes, les volontaires ne se pressaient pas. Le Congrès, poussé à bout, songea à enrôler les prisonniers. Washington s'opposa énergiquement à ce plan absurde. « Sans compter, » disait-il, «que dans les moments de danger on pouvait prévoir que de semblables recrues se tiendraient toujours en arrière, dans la crainte du châtiment qu'elles subiraient si on les prenait, et qu'elles communiqueraient leur épouvante aux autres soldats, les prisonniers pouvaient encore être tentés de s'enrôler dans l'intention de déserter et de porter h l'ennemi des avis pour lesquels ils seraient largement récompensés. »

Toutes les mesures , tous les efforts en dehors des plans proposés par Washington n'aboutirent pas; son armée se trouva un moment réduite â 3,000 hommes, alors qu'il pressait si fort le général Lee de le rejoindre, et personne, ni dans son camp, ni dans le camp ennemi, ne soupçonna cette détresse qu'il sut cacher avec une habileté prodigieuse. Peut-être bien est-ce unpeu à ce soin qu'il eut toujours de dissimuler la faiblesse numérique de son armée, que l'on

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doit attribuer, en partie au moins, le peu de zèle des assemblées coloniales à exciter les enrôlements et à lui fournir de nouvelles troupes. En tout cas, Washington est excusable d'avoir, h. de tels moments, douté du succès, et on en surprend la preuve dans ce passage d'une lettre à son frère : (( Soit dit entre nous, je crains que la partie ne soit bientôt perdue. » Le 20 décembre 1776, il écrivait au Congrès : « Tout ce que j'ai senti, comme officier et comme homme, me force à dire que personne n'a jamais eu plus grand nombre de difficultés en tout genre à combattre que moi. » Il en rejette avec raison la faute sur le système d'après lequel l'armée est organisée. « Peut-il y avoir, » dit-il dans la même lettre, « quelque chose de plus funeste que de donner une prime de dix dollars pour un service de six semaines à des miliciens qui viennent vous ne pouvez dire comment; partent vous ne pouvez dire quand, et agissent vous ne pouvez dire où; qui consomment vos provisions; épuisent vos munitions , et vous abandonnent enfin dans un moment critique? Voilà les hommes sur lesquels il faudra que je compte dans dix jours d'ici ; « (on était au 20 décembre et les engagements expiraient avec l'année) « voilîi la base sur laquelle votre cause reposera et devra toujours s'appuyer jusqu'à ce que vous ayez une grande armée permanente, suffisante par elle-même pour combattre 1 ennemi... On pourra penser que je m'écarte beaucoup de la ligne de mon devoir en donnant aussi librement mon avis. Une réputation à perdre, une fortune exposée, les biens inextinguibles de la liberté qui sont en jeu, et une vie dévouée doivent me servir d'excuse. »

Le langage de Washington est plus âpre qu'auparavant. Le général avait cherché jusqu'alors à se montrer insinuant et persuasif; il devient plus cassant, presqu'agressif. Il fut dès lors « sans pitié pour l'esprit de routine et les illusions

du Congrès, » dit M. Witt, « sans ménagement pour l'amourpropre de ses concitoyens, presque dur à force de bon sens et d'autorité. » Il s'efforce de faire passer dans l'âme des dépositaires du pouvoir, la conviction où il est, lui, que les temps sont changés, que l'indépendance ayant été proclamée et les propositions de réconciliation repoussées, il ne reste plus qu'à vaincre ou mourir, que la question est désormais une question de force dont la solution est entre les mains de l'armée. On a épuisé l'épreuve de l'appel au palriotisme et au désintéressement. Les déplorables faits qu'il a pu constater depuis le commencement de la guerre ne lui inspirent aucun mépris pour la tiédeur du peuple américain en particulier, il parle en homme qui connaît l'humanité, qui a étudié ses passions et ses faiblesses, qui sait jusqu'à quel degré il faut compter sur l'enthousiasme et à quel point il s'arrête par la nature même des choses. Il ne veut plus laisser de doute à cet égard dans l'esprit du Congrès qui hésite encore , dans les réformes projetées , à augmenter la solde des troupes. « Croire, » écrit Washington, « qu'une fois le premier enthousiasme passé, tant d'hommes écouteront un autre cri que celui de leur intérêt, c'est s'attendre à ce qui ne s'est jamais vu, à ce qui ne se verra jamais. Le Congrès s'abuse s'il y compte. Le nombre de ceux qui agissent avec désintéressement est si petit, qu'on pourrait le comparer à une goutte d'eau dans l'Océan. » Dans une autre lettre il dit : « Tant que les officiers auront lieu de penser qu'ils rendent un service plutôt qu'ils n'en reçoivent, il y aura relâchement complet dans la discipline. » Ces observations avaient d'autant plus de valeur que la carrière militaire à cette époque, de même qu'aujourd'hui aux États-Unis, n'est la source d'aucune faveur et d'aucune considération spéciale : pas de pension, pas de retraite, pas de distinction honorifique pour le soldat qui se fait mutiler sur le champ

de bataille et qui s'y couvre de gloire. Sa récompense est dans le devoir accompli. Ce système, le plus faux et le plus barbare de tous les systèmes, a été poussé, si j'ose le dire, jusqu'à l'absurde pendant la première période de la guerre de l'indépendance. Des recrues volontaires, engagées ou se vendant moyennant prime pour une année au maximum, pour quelques mois souvent, pour quelques semaines parfois, ne pouvaient pas, en bonne conscience, constituer une armée capable de résister aux troupes disciplinées, instruites que l'Angleterre leur opposait. Comment compter sur des soldats qui, au dire de Washington, « déclaraient être disposés à recevoir trente coups de fouet pour une bouteille de rhum! » Non, malgré les prodiges de valeur isolés, malgré les actions d'éclat et l'exemple donné par quelques chefs, on ne pouvait ni appeler une armée ce troupeau d'hommes augmentant ou diminuant au gré du caprice de chacun, ni continuer la guerre avec de tels éléments.

Quoiqu'il sut bien qu'il éveillait les susceptibilités et les défiances du Congrès h l'endroit du pouvoir militaire, Washington déclara que tout était perdu si l'on ne constituait pas « une armée permanente. « Ces vues impliquaient nécessairement la création d'un pouvoir militaire très fort. C'était la pierre de touche. Le peuple américain a toujours conservé les mêmes défiances. Malgré ses répugnances d'alors, le Congrès sous l'influence de circonstances impérieuses, adopta tous les plans de Washington et le nomma dictateur militaire (27 décembre 1776), pour six mois, « avec pleins, amples et complets pouvoirs » pour lever le nombre de troupes qu'il jugerait nécessaire, et a fixer leur paye, » pour prendre en tout lieu « tout ce qui sera jugé nécessaire aux besoins de l'armée, si les habitants refusent de le vendre h des prix raisonnables.» Ces pouvoirs dictatoriaux étaient, en un mot, aussi étendus que possible.

Il fallait pour que le Congrès se départit de sa réserve qu'il fut bien frappé de l'imminence de la situation et que sa confiance dans le caractère et dans le désintéressement de Washington fut bien complète.

Il était grand temps de céder enfin aux instances réitérées du général en chef. Sir William Howe croyant Washington réduit aux dernières extrémités et désormais impuissant dans les quartiers d'hiver où la glace le bloquait, avait publié une proclamation dans laquelle il offrait le pardon à tous les habitants qui viendraient se mettre sous sa protection, leur accordant un délai de soixante jours pour se décider. Cette proclamation commençait, malheureusement, h produire son effet. La position était grave, désespérée peut-être. Washington qui n'avait pas encore reçu l'avis de sa nouvelle dictature et qui se voyait à la veille d'être abandonné par ses troupes, résolut de tenter un de ces coups hardis qu'il n'avait par encore essayés, qui frappent d'étonnement et réveillent l'enthousiasme quand ils réussissent.

Howe tranquille sur le présent et rassuré sur l'avenir, vivait dans des fêtes somptueuses à New-York, glorieux d'une victoire qu'il croyait tenir facilement et ne montrant plus aucun souci de son armée. Il avait laissé les forces anglaises disséminées dans leurs quartiers d'hiver, sans lien entre elles, tant était grande sa confiance. A Trenton, petit village situé sur la rive de la Delaware opposée à celle oîi Washington avait campé, étaient rassemblés quinze cents Hessois et un corps de cavalerie; c'étaient les avant-postes de l'armée anglaise. Washington voulut tirer parti de cette sécurité outrageante de l'ennemi, en l'attaquant sur son propre terrain en prenant l'offensive. Pendant la nuit du 25 décembre, une nuit de tempête, par un froid intense, il mit en mouvement 2,500 hommes, et vingt pièces de cam-

pagne qu'il divisa en deux corps, passa la rivière sur la glace à neuf milles au dessus de Trenton. Cette difficile opération ne fut terminée qu'à quatre heures du matin. Les deux détachements suivent deux routes d'égale longueur, arrivent en même temps à Trenton et fondent par deux côtés différents sur le village qui est enlevé avec un entrain merveilleux. Vingt -trois officiers, un millier de soldats, et six canons furent le butin de ce coup de main à la façon d'Arnold , d'Ethan -Allen ou autres héros de ce genre. Washington commandait en personne cette expédition qui ne coûta aux Américains que quatre hommes dont deux morts de froid. Deux officiers, le capitaine Washington, vaillant officier de cavalerie et le lieutenant Monroe, le futur président des États-Unis, furent grièvement blessés en attaquant l'artillerie des Hessois. Dès que sir William Howe eut connaissance de ce fait, il expédia Cornwallis à la tête de forces imposantes pour reprendre position dans les Jerseys, et réparer l'échec de Trenton.

Le 2 janvier 1777, les bataillons ennemis s'avancent; Washington leur livre un brillant combat de jour, profite de la nuit pour masquer une manœuvre habile qui le conduit sur les derrières de lord Cornwallis, le surprend, livre la bataille de Princeton, glorieux fait d'armes pour les Américains — qui reconquièrent le New-Jersey abandonné par les Anglais. Washington venait de répondre d'une façon éclatante à la confiance que lui marquait le Congrès.

Il établit son quartier général h Morristown, h quarante milles au delà de la Delaware.

Wasliingtou exige le serment des habitants. — Il reconquiert sa popularité. — Il cherche des officiers capables. — Arrivée de Lafayette en Amérique. — Entrée de Conway dans l'armée. — Biographie de Conway. — Complot connu sous le nom de cabale Comvay. — Gates est à la tête.

Les deux victoires de Princeton et de Trenton relevèrent le moral du pays et la réputation de Washington dont le nom était dans toutes les bouches. On lui décerna le titre de Fabius américain, titre d'autant mieux mérité que le moderne comme l'ancien Fabius eut aussi, lui , son Minucius Rufus, et plus d'un, pour le narguer de sa prudence et le taxer de lâcheté. L'affaire de Princeton ressemblait, en outre, en beaucoup de points au combat où Fabius prit en queue l'armée d'Annibal et lui causa tant de mal. Mais n'oublions pas que la tactique fabienne de Washington était contrainte et qu'elle ne donnait pas la mesure de son courage et de son entrain. L'enthousiasme que Washington excita, réveilla bientôt les défiances du peuple qui redoutait la popularité d'un général vainqueur et investi de pouvoirs dictatoriaux. Ces défiances se manifestèrent dès les premiers, actes d'autorité de Washington. Fort de la position qu'il venait de conquérir, il fut sévère et inflexible dans les réquisitions qu'il commanda pour obtenir les

approvisionnements nécessaires à son armée. Il passa outre cl toutes les réclamations , et afin de combattre l'influence funeste qu'avait eue la récente proclamation de sir William Howe, il déclara, en donnant un délai de trente jours , que tout individu qui ne prêterait pas serment de fidélité serait considéré comme ennemi des États-Unis. Cette mesure souleva un cri général. La légisture du New-Jersey protesta, le Congrès adressa des obsertions à Washington qui s'en tint h la lettre de ses pouvoirs dictatoriaux et maintint sa proclamation. Pour la première fois il montrait une énergie et une initiative que ses ennemis interprétèrent dans le sens des craintes que le Congrès avait toujours nourries; et on songea, de ce moment, i\ contrebalancer, ne pouvant le restreindre, le pouvoir dont Washington était investi. Nous verrons bientôt les mesures qui furent prises à cet égard.

En même temps qu'il utilisait l'inaction où le condamnait l'hiver, à rassurer les assemblées provinciales, à stimuler leur zèle, en fortifiant leur confiance dans l'avenir, en faisant appel « h toutes les considérations d'orgueil, d'honneur et de patriotisme , » Washington s'occupait avec un soin tout particulier de la réorganisation de l'armée. Il était las des aventuriers et des officiers de hasard, il avait vu et constaté l'inconvénient d'avoir des officiers trop rapprochés de la condition des soldats ; il donna les ordres les plus précis aux chefs de corps pour choisir de préférence des officiers bien élevés et instruits : « ne vous laissez influencer, « écrit-il au colonel Baylor, « par aucun attachement de localité; quand on vous fera une demande, que votre bonté naturelle ne vous fasse pas dire oui, lorsque vous devriez dire non. »

C'était, comme on voit, une réforme complète. De tels ordres blessaient cependant les penchants démocratiques de

certains États; mais là encore Washington fut d'une fermeté inébranlable. Son attitude avait complètement changé; il semblait avoir secoué cette timidité qui avait comme paralysé toutes ses qualités. Était-ce la double victoire de Trenton et de Princeton qui lui avaient rendu cette confiance? Était-ce la possession et la responsabilité d'un pouvoir aussi étendu que celui dont il était investi , qui lui avaient donné cette audace soudaine ? Les deux causes contribuèrent peutêtre simultanément à transfigurer en quelque sorte Washington. En tout cas, il avait de quoi opposer désormais aux faits d'armes de ses rivaux.

En deux journées, il s'était relevé dans son propre orgueil et devant l'opinion publique dont il connaissait si bien la mobilité.

Washington, avons-nous dit, avait peu de goût pour les officiers de hasard; l'expérience lui avait 'appris à se défier également des étrangers. Nous laissons parler ici le général Lafayette : « Dégoûtés par la conduite de plusieurs Français, les Américains étaient révoltés de leur prétention; l'impudence des aventuriers, la honte des premiers choix, les préjugés nationaux, tout servait h confondre le zèle avec l'intérêt, les talents avec la charlatanerie. Appuyée sur les promesses de M. Deane (le représentant américain à Paris), « une foule nombreuse assiégeait le Congrès et leur chef était un esprit adroit, mais brouillon, bon officier, mais vain jusqu'à la folie. » Washington montra autant de répugnance que le Congrès à accueillir des officiers qui tous demandaient le gracie de général et des traitements formidables. Ce fut, on le sait, la modestie de Lafayette qui le fit bien venir. Il ne sollicitait que l'honneur de servir comme volontaire et à ses frais. Il trouva place dans l'état-major de Washington dont la maison devint la sienne. On sait quelle amitié les a unis depuis cette époque.

En même temps que Lafayette, Conway entra dans l'armée américaine. On eut dit qu'il fallait toujours à Washington un mauvais génie. Lee était encore prisonnier; Conway le remplaça dans cette mission de tourmenteur moral , et vint apporter son appui à cette coalition qui s'acharna contre le général en chef.

Ce Conway, qui allait bientôt jouer un rôle actif dans les intrigues dont Gates devint le centre, était né en 1733 en Irlande. Entré comme lieutenant au service de la France, il fit les campagnes d'Allemagne en 1760 et 1761, et en 1762 il était major. Esprit prétentieux, caractère arrogant, Conway était ambitieux jusqu'à ne reculer devant aucun des moyens propres h assurer sa fortune. Comme Lee, il parvint à éblouir les Américains par un langage pompeux et fit étalage de connaissances militaires; il n'avait pour lui qu'un courage très réel. — A peine au service de l'Amérique avec le grade de brigadier-général, il affecta un dédain très profond pour Washington, ne ménageant pas ses propos et se faisant aisément le point de mire des mécontents et des intrigants. 11 se désignait pour l'occasion où l'on aurait besoin d'un chef dans une manifestation hostile au général. Sa vanité lui persuada que les destinées de l'Amérique reposaient sur sa tête et sur son épée. Conway n'était au fond qu'un ambitieux vulgaire, matamore, sans talent et propre tout au plus à servir de bouc émissaire et de bouclier à une conspiration. Pourvu que son nom fut en avant, il ne s'inquiétait pas de savoir l'usage qu'on en ferait et les dangers auxquels on l'exposerait.

Ce nom est resté, en effet, pour désigner cette comédie d'intrigues dont Conway fut un des auteurs et que l'on appela la Cabale Conway. Il cherchait la renommée et trouva le stigmate devant l'histoire. Les répugnances de Washington à l'endroit de cet homme, que le Congrès lui imposa, furent justifiées.

L'inaction de Washington pendant tout le printemps et l'été de 1777, sembla encourager le complot qui s'ourdissait dans l'ombre et qui éclata bientôt par une manifestation officielle blessante pour le général en chef. On eût dit que l'élan d'où sortit la double victoire de Trenton et de Princeton avait épuisé l'énergie de Washington. Il demeura dans une immobilité à peu près complète, non inquiété par l'ennemi, mais ne prenant pas l'offensive, tout en surveillant les opérations qui étaient évidemment dirigées contre Philadelphie dont les Anglais paraissaient vouloir s'emparer h. tout prix. De nouvelles forces étaient arrivées d'Angleterre au Canada avec un nouveau général, Burgoyne. Le plan de Howe avait été, d'abord, de faire une jonction avec le corps d'armée de ce dernier qui avait commencé un mouvement de marche en avant. Dans la suite de ce chapitre, à propos d'Arnold, nous donnerons tous les détails de cette campagne oi^i était évidemment le vrai danger de la situation; où il y avait, en tout cas, de la gloire à acquérir. Un succès des Anglais contre Philadelphie était moins à redouter qu'un fait d'armes heureux dans le Canada. Washington ne l'ignorait pas; il est donc incompréhensible qu'au lieu de saisir cette occasion de reconquérir sa popularité ébranlée, en se portant de sa personne dans le Canada, il ait laissé tout le bénéfice de cette brillante campagne à Gates qui venait d'être nommé au commandement de la division du Nord.

Howe avait changé tout à coup le plan de ses opérations. Abandonnant ou ajournant l'idée de sa jonction avec Burgoyne, il se porta sur Philadelphie, mais prit la voie de mer dans une saison où les vents devaient contrarier et retarder nécessairement la marche de la flotte. Dès que celle-ci fut signalée en vue des caps de la Delaware, Washington se porta en avant pour couvrir Philadelphie, et la bataille de Brandywine perdue par les Américains ouvrit les portes

de la ville aux Anglais (11 septembre 1777). Lafayette versa dans cette bataille son premier sang pour l'Amérique, et Conway s'y conduisit avec une bravoure exemplaire qui eut pu le reconcilier avec le général en chef. Washington avait une revanche h prendre ; il crut la tenir quelques jours après en attaquant vigoureusement les avant -postes anglais à Germantown (4 octobre). Les premiers résultats de ce combat furent à son avantage; mais tout h coup, à l'apparition d'un corps américain, dont les brouillards avaient caché les manœuvres et que l'on prit pour un corps anglais, la panique se mit dans les rangs et cette journée, brillamment commencée, se termina pour Washington par une sanglante défaite. C'était, dans un espace de temps à peu près aussi court, la contre-partie de Trenton et de Princeton. Brandywine et Germantown furent d'autant plus fatals à Washington que Gates remportait presque en même temps la bataille de Saratoga où il fit mettre bas les armes à Burgoyne avec cinq mille hommes.

Il n'est pas exact de dire, comme M.. de Witt, que Washington avait tout h la fois « prévu, préparé et dirigé de loin ce grand succès et l'avait rendu possible. « Il l'avait, en effet, prévu, car il écrivait au général Schuyller que Burgoyne, par la nature de ses manœuvres, jouait un jeu à se faire battre; mais il n'avait pas dirigé ce grand succès, attendu que Gates étant en hostilité ouverte avec son général en chef se gardait de le consulter et de tenir aucun compte de ses instructions; il ne l'avait pas préparé, car jusqu'à la bataille de Brandywine, il ne savait ce qu'était devenue l'armée anglaise qu'il croyait en route pour le Canada. C'est pourquoi il y a lieu de s'étonner, je le répète, que Washington, qui savait avoir un grand avantage h battre Burgoyne, n'ait pas profité de cette occasion de relever sa popularité grandement compromise.

Gates était, à cette époque, tout à fait brouillé avec Washington; il avait constamment insisté pour servir dans une position indépendante du général en chef. Mais en cette circonstance, il dépassa les bornes de l'inconvenance, en se dispensant d'adresser à Washington ses rapports sur sa dernière victoire et en les envoyant directement au Congrès, sans que celui-ci y ait trouvé matière à observation. L'hiver favorisa les luttes et les intrigues qui s'ourdissaient depuis longtemps autour du général en chef. Le moment , il faut le reconnaître, était heureusement choisi pour mener à bonne fin cette cabale indigne. Établi à Valley-Forge, dans un camp de barraques improvisées, Washington était en proie avec son armée aux misères les plus dures; rien n'y manqua : le froid le plus rigoureux, la famine, les maladies, le mécontentement des soldats et les plaintes des officiers. « L'hiver passé à Yalley-Forge, » dit Sparks, « est mémorable dans l'histoire de la guerre. » Les hommes, manquant de couvertures, passaient la nuit auprès des feux; « ils étaient si mal vêtus qu'ils ne pouvaient sortir de leurs huttes; beaucoup d'entre eux n'avaient pas même de chaussures. » Lafayette qui partagea ces misères avec courage et gaieté, dit dans ses mémoires : « Tout manquait aux malheureux soldats; leurs pieds et leurs jambes noircissaient en gelant et souvent il fallut les couper. » Le plus grave et le plus triste de cela, c'est qu'il y avait nombre de gens au Congrès et ailleurs qui blâmaient l'inaction de Washington et s'étonnaient qu'il ne continuât pas la campagne et n'essayât pas de reprendre Philadelphie, « comme si, » dit-il dans son rapport au Congrès, « les soldats sont faits de bois ou de pierre et insensibles au froid et à la neige.. « « Il est plus aisé, » continue Washington, « et beaucoup moins pénible de faire des remontrances dans une chambre bien commode, au coin d'un beau feu, que d'occuper une colline froide et stérile et

de coucher sur la glace et la neige, sans habits et sans couvertures. » Cette négligence coupable et les critiques dont Washington était l'objet, impliquaient une malveillance très accusée contre lui et un parti pris de le dépopulariser. On pouvait admettre de l'hostilité contre Washington; mais il y avait de la cruauté et de la barbarie à faire payer h une armée entière le prix de cette haine. La pitié commandait que l'on prit des mesures ; on en prit à la fin.

C'étaient là les symptômes sourds d'une guerre déclarée et qui éclata bientôt d'une manière ouverte. Le Congrès, divisé et déchiré par les factions et les intrigues , redoutant l'omnipotence d'un général armé d'un pouvoir dictatorial, s'occupa de restreindre et de gêner l'exercice de ce pouvoir. On constitua un bureau militaire dont la présidence fut donnée à Gates, l'ennemi de Washington, avec un droit illimité de contrôle et de critique sur les opérations du général en chef. La création de ce service et le choix de l'officier chargé de le diriger, indiquaient clairement le parti-pris des intrigues sous le poids desquelles Washington était condamné à succomber. Il ne s'était rencontré personne pour s'opposer à cette mesure injurieuse au caractère de l'homme contre qui on la dirigeait. « Les plus éminents champions de l'Amérique, » dit M. de Witt, « John Hancock, John Adams, Jefferson, Patrick Henry avaient déserté leurs postes dans le Congrès pour se consacrer aux soins de leurs intérêts domestiques ou provinciaux, et tous les jours des démissions en masse dans le corps des officiers venaient menacer l'existence même de l'armée. » Le Congrès était réduit à une vingtaine de membres. L'illustre Hamilton écrivait à ce propos à Georges Clinton : « H est un sujet de méditation qui s'impose souvent à mon esprit et qui mérite l'attention de toute personne de sens et d'intelligence parmi nous. Je veux parler de la dégénération de la représentation

dans le grand conseil d'Amérique. Beaucoup de ses membres sont sans doute à la hauteur de leur mandat, mais on ne peut le dire du corps lui-même. La folie, le caprice, le manque de prévoyance, d'intelligence et de dignité, tel est le caractère général de ses actes. »

Lafayette résume très bien le mouvement qui se manifesta dans le sein du Congrès et dans l'opinion publique à ce moment et d'une manière qui ne laisse pas l'ombre d'un doute sur la part très active que prit le général Gates à ces intrigues déplorables. « Gates, » dit-il, « était h Yorktown,» (où le congrès était assemblé depuis la prise de Philadelphie) « où il en imposait par son ton, ses promesses et ses connaissances européennes. Mifîlin, quartier-maître général, l'aida de ses talents et de sa brillante éloquence. Il leur fallait un enfant perdu, ils prirent Conway qui se crut un chef de parti. Vanter Gates était pour une partie du continent l'occasion de parler d'eux-mêmes. Le peuple s'attache aux généraux heureux et le commandant en chef ne l'avait pas été. Sa personne imprimait le respect et même l'amour; mais Greene, Hamilton, Knox, ses meilleurs amis, étaient déchirés. « Et chose étrange que Lafayette consigne dans un passage de ses mémoires que j'ai cité en commençant, cette faction hostile à Washington semblait n'avoir choisi Gates que comme un chef provisoire; toutes les espérances étaient tournées du côté de Lee prisonnier, comme on sait, et dont l'échange n'avait pu avoir lieu.

Ce Conway que l'on avait mis en avant comme bouc émissaire et derrière qui Gates s'abritait, n'a rencontré que des paroles de mépris de la part de tous les historiens qui ont raconté la misérable intrigue dans laquelle il joua un si pitoyable rôle. Il faut bien connaître l'homme que dans l'aveuglement de ses passions un parti, qui se repentit plus tard, opposa à Washington. Conway, nous l'avons dépeint

déjà, comme tel, était fanfaron, brouillon, remuant; "Washington avait plusieurs fois blessé son amour-propre, facile à blesser sans doute. Comme chef nominal de cette opposition, il allait, « promettant » dit M. de Witt, « à celui-ci des honneurs, à celui-là de l'argent, exploitant dans tel autre la jalousie et les susceptibilités démocratiques. Il donnait à tous l'exemple de la révolte et de l'insolence contre Washington, et en tirait parti , tantôt lorsqu'elle restait impunie, pour la braver, tantôt lorsqu'elle était réprimée, pour se plaindre du général en chef. Toutes ces menées ne réussissaient que trop bien, et dans son infatuation de lui-même, Conway se croyait bien sûr d'arriver à son but. » Il croyait si bien y être arrivé déjà qu'il ne montrait plus aucune retenue dans ses propos, ni dans ses correspondances. On rapporte que le colonel Wilkinson, un des aides de camp de Gates, se rendant de Saratoga au Congrès , s'arrêta au quartier de lord Stirling et là parla d'une lettre que Gates, son général, venait de recevoir de Conway, et il en cita plusieurs passages injurieux pour Washington. Lord Stirling poussé par sa vive amitié pour le général en chef lui donna connaissance de ce fait. Washington crut ne pouvoir mieux faire, pour prévenir Conway qu'il était sur la trace de ses intrigues, que de lui adresser le billet suivant : « Monsieur, une lettre que j'ai « reçue hier au soir, coiitient le paragraphe suivant : » Dans une lettre du général Conway au général Gates, il » dit : — le ciel était déterminé à sauver votre pays sans » quoi un général faible et de mauvais conseillers l'au- )) raient perdu. » — Je suis. Monsieur, votre humble ser- « viteur. »

Conway furieux eut une très vive explication avec le général en chef, dénonça Gates comme l'instigateur de tous ces propos, et finalement déclara qu'il allait donner sa

démission et retourner en France. De fait il envoya sa démission au Congrès qui ne l'accepta point. Le manque de réserve et l'intempérance de langage dont Conway venait de donner la preuve, étaient sur quoi l'on comptait pour se débarrasser de lui ; mais le moment n'était pas encore venu. Conway n'avait pas rendu tous les odieux services qu'il était destiné à rendre. Les organisateurs de la cabale pensèrent que la plus importante conquête à faire pour le parti était d'y enrôler le général Lafayette à qui son caractère, sa bravoure chevaleresque, son dévouement et son enthousiasme pour la cause américaine, avaient acquis une influence considérable. On le tenta par un commandement supérieur, comptant que sa jeunesse et son ambition naturelle l'emporteraient sur son amitié pour le général en chef. Conway que des liens de patrie avaient rapproché du jeune officier français, lui tendit en même temps tous les pièges imaginables, y compris ceux de la flatterie. Lafayette ayant reçu sa nomination au commandement en chef d'une expédition dans le Canada, s'empressa de la communiquer à Washington, en déclarant qu'il ne consentirait à rien que de l'assentiment de son général en chef, et à la condition qu'il se considérerait toujours sous les ordres immédiats de celui-ci. Ce fut à la prière de Washington que Lafayette accepta la position éminente qui lui était off'erte, et le bureau de la guerre dut subir toutes les réserves que le jeune général mit à son acceptation. Lafayette raconte qu'il s'exprima nettement sur ce point. « Ce fut chez Gates même qu'il brava son parti, et leur fit porter à tous en rougissant la santé de leur général. »

Dans une lettre adressée à Washington, datée du 30 décembre 1777, Lafayette s'exprimait ainsi : « Les dissensions qui existent dans le Congrès sont connues ; les partis qui le divisent se détestent mutuellement autant que l'ennemi

commun ; des hommes dépourvus de connaissances militaires entreprennent de vous juger, de faire des comparaisons ridicules. Ils sont engoués de Gates, sans songer à la différence des positions. Ces idées sont entretenues par quelques curieux, peut-être même par des amis secrets des Anglais, qui cherchent à vous pousser dans un moment d'impatience, à quelque téméraire entreprise sur les lignes ou contre une armée supérieure à la vôtre. J'ai d'abord été fort surpris de voir le pauvre établissement du bureau de la guerre, la différence mise entre le département du Nord et celui du Sud, et les opérations militaires ordonnées par le Congrès. Mais la promotion de Conway surpasse tout ce

que je pouvais attendre Le général Conway prétend être

à ma disposition, s'appelle mon soldat, parce qu'il veut qu'on parle bien de lui à la cour de France, et que son protecteur, le marquis de Castries, est mon ami. Mais j'ai pris des informations sur lui, et j'ai vu que c'était un homme ambitieux et dangereux; il a fait tout au monde pour vous enlever mon affection et ma confiance, il voulait m'engager k quitter ce pays... J'ai eu, il est vrai, du goût pour Conway que je savais un brave et habile officier. — Je dois rendre au général Duportail et à d'autres officiers français qui sont venus me parler, la justice de dire qu'ils m'ont paru tels que je pouvais les désirer dans cette occasion, quoique tout

cela ait troublé bien du monde dans l'armée J'aime, il

est vrai, vivement mon pays et tous les bons Français ; leurs succès me causent une vraie joie ; mais Conway est Irlandais et d'ailleurs je veux des Français qui de tout point fassent honneur à leur patrie. » — On ne pouvait renier cet aventurier en termes plus énergiques et plus nobles pour la France, que le marquis de Lafayette représenta en Amérique avec tant de dignité.

Le but de la cabale était bien connu. Avant que Conway

ne l'eût dévoilée à Washington, celui-ci en avait saisi les fils et il s'était montré aussi calme que prudent devant ces intrigues. Il avait pressenti les mauvaises dispositions de Gates, lorsque celui-ci, après la campagne du Canada, avait refusé de lui envoyer des régiments que le général en chef lui demandait, si bien que Washington fut obligé d'expédier son aide de camp Hamilton pour les réclamer avec instance, avec l'ordre de les ramener. C'était un symptôme qui n'avait pas échappé au général en chef; sachant que Conway était resté lié avec Gates, il jugeait les dispositions de celui-ci sur l'attitude du premier. Enfin pour comble, et comme argument suprême propre à renforcer les manœuvres de la cabale, arriva d'Angleterre un pamphlet; œuvre ignoble de cette faction, tout permet de le supposer.

Ce pamphlet racontait qu'après la prise du fort Lee, lors de l'évacuation de New- York, on avait saisi entre les mains d'un domestique de Washington, un porte-manteau renfermant des brouillons de lettres particulières adressées par le général k M"'*' W^ashington et à d'autres membres de sa famille, lettres datées de l'été de 1776 et dans lesquelles il condamnait l'acte de l'indépendance, toutes les mesures prises h cette époque et, en termes généraux et très vifs, l'opposition h. la Grande-Bretagne. Ce pamphlet édité à Londres fut réimprimé en Amérique et répandu à profusion par les ennemis du général. « Ces lettres supposées, « dit Sparks, « avaient été écrites avec beaucoup d'art et par une personne qui connaissait plusieurs des particularités des affaires de famille de Washington. Il est même probable qu'on y avait intercalé des fragments de lettres interceptées et qui avaient réellement été écrites par lui. » La conduite de Washington depuis le premier jour où les difficultés •îvaient surgi entre l'Angleterre et les colonies, protestait assez contre la fausseté de ces lettres. Il dédaigna d'y

répondre ; c'eût été paraître se défendre dans un moment où il affectait au contraire de se montrer d'une indifférence complète aux injures de ses ennemis. Ce ne fut que bien des années après, vers la fin de sa seconde présidence, qu'il nia formellement l'authenticité de ces lettres que l'on venait de rééditer, en les déclarant fausses entièrement.

Washington avait dit à Lafayette : « Je n'ai pas cherché cette place; si je déplais au peuple je m'en irai; mais je résisterai à l'intrigue. » La patience exemplaire qu'il opposa aux scandaleux calculs de la cabale de Conway, se termina par une explosion qui y mit tin, en faisant tomber les masques des acteurs de cette ignoble comédie. Ayant ouï parler qu'il était question de donner de l'avancement à Conway, il écrivit au Congrès pour lui présenter à ce sujet de très vives et de très justes observations. Le Congrès au lieu d'en tenir compte, nomma Conway major-général. Gates avait tout fait pour obtenir cet avancement. Continuant de se servir de Conway comme d'un bouclier derrière lequel il s'abritait, Gates avait pensé que la nomination de Conway, obtenue contre la volonté de Washington, serait la dernière goutte qui ferait enfin déborder le vase, et il ne mettait pas en doute que Washington ne se retirât devant cette injure faite à son caractère et à son autorité. La place tant enviée et si peu enviable de commandant en chef devenait vacante et Gates se voyait tout naturellement désigné pour la remplir. Mais il ne savait pas encore à quel héros de patience et à quel noble ambitieux il avait affaire. Loin de s'irriter, Washington s'efforça de calmer l'indignation de ses officiers généraux et de ses amis. Il écrivit à Lafayette : « Dans une si grande lutte, il ne faut pas compter uniquement sur des jours sereins. J'ai la conviction que ce qui arrive est pour le mieux, que nous triompherons de tous nos revers, et que le dénouement sera heureux. Alors, mon cher marquis, si vous

venez me voir en Virginie, nous sourirons de nos anciennes traverses et des folies des autres. »

Washington connaissait trop bien Conway pour ne pas savoir quel rôle de bouc émissaire il jouait dans toute cette affaire; il appréciait trop bien Gates pour ne pas voir que celui-ci était le bras qui faisait mouvoir les fils. Il avait deviné le but de Gates, il ne le cacha pas dans une lettre à Patrick Henri, et dans un billet à Lafayette (31 décembre 1777), à qui il mande à propos de Gates : « Son ambition et son envie d'être cité comme un des premiers militaires du siècle, sont infinies, comme les moyens qu'il emploie pour réussir : mais voyant que j'étais déterminé à ne pas sortir de la ligne de mes devoirs pour satisfaire l'une, à ne pas franchir les justes limites de la vérité pour flatter l'autre, il est devenu mon ennemi invétéré, et il a, j'en suis convaincu, tout fait pour me nuire, au point de blâmer, lorsqu'elle n'eut pas réussi, une mesure que lui-même avait conseillée, » L'opinion de Washington sur son compétiteur était donc bien arrêtée; déjà il avait eu à se plaindre hautement de lui dans l'exercice de ses devoirs, lui reprochant d'avoir « en plusieurs circonstances manqué de franchise et de politesse. »

Il ne ménagea plus rien et personne ; la goutte d'eau avait, en effet, fait déborder la coupe. Avec ce ton d'autorité que lui donnaient ses services rendus, son dévouement que nul ne suspectait, son patriotisme et les sacrifices personnels que l'on ne pouvait lui contester d'avoir accomplis pour la cause publique, Washington en appela à la loyauté et au bon sens du pays et du Congrès, démasqua sans réticence les intrigues de Gates, les bassesses de Conway et les livra, on peut dire pieds et poings liés, à la vindicte de leurs anciens complices eux-mêmes.

Le beau rôle fut pour Washington; il venait de gagner presqu'une bataille, sa popularité était reconquise.

Le châtiment public auquel Conway échappa, bien qu'il l'eût mérité comme officier, il le subit comme homme. A quelque temps de \h , il fut blessé mortellement en duel par le général américain Cadwalader. Se croyant près de sa fin, il écrivit à Washington pour lui exprimer tout son chagrin de sa conduite passée : « Ma carrière sera bientôt finie, » lui disait-il, « c'est pourquoi la justice et la vérité me portent à vous déclarer mes derniers sentiments. Vous êtes à mes yeux un homme grand et bon. Puissiez-vous jouir longtemps de l'amour, de la vénération et de l'estime de ces États dont vos vertus ont soutenu les libertés. » Tardif hommage arraché à la conscience dans un moment solennel! Peut-on croire qu'il fût bien sincère? Le caractère de Conway permet d'en douter. « Cette confession dictée par le remords, » dit Jared Sparks, « peut être considérée comme excuse à des injures personnelles ; mais elle ne peut expier le crime d'un homme qui, dans un moment de calamité et de danger, s'était efforcé d'allumer le feu de la discorde dans un pays dont il s'était engagé à défendre les libertés et dont il prétendait servir la cause. » Contre toute attente, Conway se rétablit de sa blessure , quitta l'Amérique et rentra en France, où il reprit son ancien grade de major dans l'armée de Flandre. On le retrouve colonel du régiment de Pondichéry en 1781 , maréchal de camp en 1784, gouverneur des établissements français dans l'Inde en 1787. Il mourut en 1792. Son nom est resté au nombre de ceux que l'opinion publique et l'histoire ont flétri en Amérique.

Washington reçoit des témoignages de sympathie de tous ses compagnons d'armes. — Lafayette. — Alexandre Hamilton. — Biographie d'Hamilton. — Ses talents comme écrivain politique et comme financier. — Difficultés au sujet de l'échange des prisonniers. — Mauvais traitements infligés à Lee. — Il est rendu à la liberté. — Sa haine contre Washington dm-e toujours. — La situation de l'armée ne s'améliore pas. — Remontrances de Washington. — Bills conciliatoires. — Les Américains s'y montrent sourds. — La France recounait l'indépendance des États-Unis.

Aucun autre officier général ou supérieur que Gates , Muffm et Conway, ne fut soupçonné d'avoir pris part à cette intrigue ; il y faut ajouter cependant Arnold qui ne fut pas aussi en évidence que les trois premiers, mais qui était alors parmi les mécontents et avait songé à tirer peut-être un bon parti de cette occasion , pour accomplir la trahison qu'il méditait depuis longtemps. De tous ses compagnons d'armes, Washington reçut, au contraire, des témoignages de respect et de dévouement ; deux d'entre eux particulièrement s'attachèrent, par une amitié tendre et profonde, à lui faire oublier ces lâchetés ; j'ai nommé Lafayette et le colonel Hamilton, un des caractères les plus sympathiques et un des hommes les plus éminents de la révolution américaine.

Alexandre Hamilton était né en 1757 à Nevis, dans les Antilles, d'un père écossais et d'une mère écossaise. A l'âge de q^uinze ans, il était commis dans une maison de commerce à Saint -Thomas. Un article plein de verve, d'esprit.

de science, publié dans un journal de Saint-Christophe, sur un violent ouragan qui venait de dévaster les Antilles, produisit une si vive impression que l'on chercha l'auteur anonyme de ce récit. Ses parents pensant avec raison qu'un enfant capable d'écrire de la sorte n'était point fait pour demeurer dans la boutique d'un marchand, l'envoyèrent aux États-Unis pour faire son éducation. Ses progrès furent très rapides et, en deux années, il avait acquis tous ses grades dans le collège du roi à New-York. Les fortes études auxquelles il se livra ne le détournèrent pas d'un goût très prononcé pour les lettres ; il composa des hymnes et des satires qui lui valurent quelques succès. Ce n'étaient là que des préludes à des conquêtes plus brillantes, à un âge même où il n'y avait pas à les espérer.

Le 6 juillet 1774, au début de l'effervescence des colonies, Hamillon rencontra sur une place à New-York une foule immense assemblée en meeting. C'était vers le soir; cette foule fatiguée déjà des discours qui se débitaient depuis le matin, allait se retirer, lorsque parut sur l'estrade un jeune homme de taille moyenne, gracieux de port, au visage pâle, mais éclatant d'intelligence. C'était Hamilton. Sa tète bouillait des idées de liberté qui agitaient le pays. Il n'avait prononcé que quelques mots à peine et déjà la foule était attentive. Pendant une heure il tint cette masse suspendue à ses lèvres, et la fin de son discours fit retentir l'air d'applaudissements enthousiastes. Hamilton venait de conquérir son droit de citoyen et de commencer sa vie publique. Il avait alors dix-sept ans. Le clergé entièrement dévoué au pouvoir royal avait dans plusieurs publications combattu le mouvement libéral des colonies et attaqué le Congrès. Quelques jours après, parut une brochure de cent pages où la défense des colonies et du Congrès était présentée avec un tel talent que, sans savoir le nom de l'auteur,

le titre de « Vengeur du Congrès « lui fut décerné. Quel fut l'étonnement du public d'apprendre que cette brochure était d'un jeune homme, presqu'un enfant, ce même Hamilton qui avait produit une si grande sensation par son discours dans le meeting en pleine rue !

De ce moment, il était enrôlé dans la cause des colonies. Mais ce n'était pas assez de mettre au service de cette cause l'éloquence de sa plume et l'éloquence de sa parole, il lui offrit son épée. Washington ayant, pendant sa campagne dans le New-Jersey, et au passage du Raritan, admiré le courage bouillant et l'intelligence d'un jeune officier d'artillerie qu'il voyait pour la première fois au feu, l'envoya quérir par son aide de camp, le colonel Fitzgerald. Cet officier d'artillerie était Hamilton qui venait de mettre la troisième palme à sa couronne. Quand il se fut nommé, Washington lui tendit la main, l'attacha h son état-major et lui ouvrit le chemin d'une amitié qui, depuis, ne se démentit pas un seul instant. Hamilton n'avait pas vingt ans alors.

Son intelligence absorbait tout, et toute question qui intéressait l'avenir de l'Amérique lui devenait familière, comme tout danger le trouvait à son poste. En 1779, au milieu de la vie agitée des camps, il élucida la question financière la plus grave pour les États-Unis : celle de l'établissement d'une banque. Son système fut adopté et sauva le pays de catastrophes terribles. H quitta le service en 1781, avec le grade de colonel, et se lança, à New-York, dans la carrière du barreau et dans la vie politique. Ai-je besoin de rappeler l'immense retentissement de son Fédéraliste, ouvrage resté comme un modèle de style, de logique, d'élévation de pensée, un monument de cette époque.

Washington, appelé au pouvoir, confia l'administration du Trésor à Hamilton. Il eut besoin dans ce poste difficile d'en appeler à toutes ses facultés. Ses plans pour la reconstitu-

tion du crédit public, pour le développement de l'industrie, pour la création d'une Banque nationale et d'une Monnaie, suffiraient pour lui mériter la réputation d'un des hommes d'État les plus consommés qui aient jamais existé. Au moment où Hamilton prit l'administration du Trésor, le gouvernement américain n'avait ni argent ni crédit, et les ressources du pays étaient inconnues; lorsqu'il quitta le pouvoir après cinq ans d'exercice, il avait élevé le crédit à un tel degré et si complètement dégagé l'avenir, que le plus illustre et le plus compétent de ses successeurs, M. Gallatin, disait que Hamilton avait fait delà trésorerie une sinécure pour leministre de ce département. M. Guizot a rendu à Hamilton cet éloquent hommage toujours précieux sous une telle plume : « Qu'il doit être rangé parmi les hommes qui ont le mieux connu les principes vitaux et les conditions fondamentales d'un gouvernement digne de son nom et de sa mission. » Hamilton mourut en 1804, à l'âge de 47 ans, tué en duel par le trop célèbre Aaron Burr (1). Hamilton est un de ces rares hommes de qui l'on peut dire, que s'il ne fut pas exempt de fautes en sa vie, on n'y peut pas du moins trouver une seule tache. Jefferson qui ne l'aimait point, a dit de lui « que honnête homme comme homme privé, il avait le tort de croire à la nécessité de la force ou de la corruption pour gouverner les hommes. »

Je n'ai pu me défendre, en rappelant quelques-uns des malheurs et les épreuves qui abreuvèrent Washington, de rapprocher des figures de ses implacables ennemis, le profil sympathique d'Alexandre Hamilton qui personnifie famitié et le dévouement.

La ruine de la cabale Convvay n'affranchit pas Washington de tous les soucis de sa position.

(1) Voir plus loin le passage relatif à Aaron Burr.

11 avait fait marcher de front, tout en luttant contre ses ennemis personnels, deux opérations également difficiles : la réorganisation de l'armée pour la campagne qui se préparait et l'échange des prisonniers que le caractère particulier du général Lee avait rendu presque impraticable, selon les règles ordinaires de la guerre. Sir William Howe. professait à l'égard des prisonniers américains les mêmes doctrines que son prédécesseur le général Gage, avec qui Washington avait eu, à ce sujet, lors de son arrivée devant Boston, une correspondance peu courtoise. Howe persistait à considérer les prisonniers comme des captifs rebelles, et les traitait avec une inhumanité qui eût au moins justifié les représailles dont on le menaçait d'user envers les Anglais. Entassés à New-York, dans un vaisseau, privés d'air, les prisonniers souffraient tous les maux possibles auxquels s'ajoutait l'insolence du langage. Il en mourait beaucoup, et pour chaque victime, les gardiens n'avaient qu'une même oraison funèbre : « Voilà un rebelle de moins « disaient-ils.

Deux des prisonniers avaient eu particulièrement à souffrir des cruautés de l'ennemi : l'héroïque Ethan Allen dont je raconterai le long martyre et le général Lee. Les durs traitements que ce dernier subit, la conduite des Anglais à son égard; semblent incompatibles avec l'accusation de trahison qui pèse sur la mémoire de Lee. Il faut dire, cependant, qu'il s'opéra un brusque changement dans sa condition en sa faveur. Tout d'abord le général Howe avait considéré Lee comme déserteur, en sa qualité d'officier anglais et bien que celui-ci arguât qu'il avait envoyé sa démission en prenant du service dans l'armée indépendante. Il avait été décidé qu'il serait jugé par une cour martiale. Soit que la menace des représailles que Washington annonça devoir exercer, soit que la position de Lee parût plus intéressante ou du moins plus digne d'attention qu'on ne l'avait jugé d'abord, le

cabinet de Londres à qui on en référa, envoya l'ordre de ne pas traiter Lee autrement que comme prisonnier de guerre et de l'admettre h. l'échange. La capture du général Burgoyne facilita sa libération.

Lee revint au camp américain , animé des mêmes sentiments d'orgueil, d'indépendance, de haine, contre le général en chef. On ne saurait dire s'il ne rapporta pas, en outre, de son séjour à New- York, des idées nouvelles, un plan plus mûri et définitivement arrêté d'accomplir un acte infâme. La seule occasion qu'il eut de se montrer sur la scène des événements, prouve clairement, nettement, ses projets de trahison qu'il avait eu tout le temps de combiner avec ses anciens compatriotes.

Lee put se réjouir, en tout cas, de l'état pitoyable dans lequel il retrouva cette armée américaine qu'il avait laissée dans une désorganisation presque complète. Le Congrès avait continué h se montrer aussi imprévoyant et aussi défiant ; il se laissait arracher plutôt qu'il ne concédait les mesures propres à asseoir l'armée sur des bases solides et rassurantes pour l'avenir. On s'était bien rendu aux obsessions de Washington relativement à la permanence des troupes sous les drapeaux; mais restait à fixer la position des officiers. Vainement Washington avait demandé qu'on leur assurât une demi-solde après la guerre; le Congrès n'avait rien voulu entendre. Il en résulta que les démissions arrivèrent en si grand nombre que les rangs s'éclaircissaient de jour en jour.

Étrange contradiction! Ce Congrès, en qui le sentiment du patriotisme semblait étouffé, en exigeait l'ardeur chez les autres. Washington revint sur ses propositions avec insistance. Il ne demandait rien pour lui personnellement, il persistait dans le sacrifice qu'il avait fait dès le premier jour, « mais, disait-il, j'ai un immense intérêt à cette affaire en ma qualité

d'homme qui combat maintenant sous le poids d'une proscription, et de citoyen qui désire voir la liberté de son pays établie sur des fondements durables. » Il trancha la question nettement aux yeux du Congrès dans un langage de soldat et de moraliste qui connaît le cœur humain, comme il l'avait déjà prouvé, et qui sait les passions qu'il faut mettre en jeu pour réussir. « On peut faire, » écrit-il au Congrès, « toutes les théories imaginables, on peut parler de patriotisme, on peut citer quelques exemples de l'histoire ancienne qui nous montrent de grandes actions accomplies sous son influence ; mais quiconque bâtira sur ce fondement comme sur une base suffisante pour soutenir une guerre longue et sanglante, verra à la tîn qu'il s'est trompé. Il faut prendre les passions des hommes, telles que la nature les leur a données, et se diriger d'après les principes qui dirigent généralement les actions. Je n'entends pas exclure toute idée de patriotisme. Je sais qu'il existe et qu'il a beaucoup fait dans la lutte actuelle. Mais j'oserai avancer qu'une guerre importante et durable ne peut jamais être soutenue par ce seul principe. Le patriotisme peut pousser les hommes à agir, à beaucoup endurer et h surmonter pendant quelque temps de grandes difficultés; mais tout cela ne durera pas, si l'intérêt ne vient à son secours. »

Une première fois, après la proclamation de l'indépendance, le sentiment du danger avait entraîné le Congrès. Le pays se trouvait, une seconde fois, réduit à cette extrémité de vaincre ou de mourir. Le rejet des bills conciliatoires , le refus d'entendre les négociations que l'Angleterre tenta d'ouvrir, créaient pour les États-Unis une de ces situations sur lesquelles on risque tout son enjeu. Washington avait plus que personne contribué h faire échouer ce suprême effort de réconciliation de la part de la Grande-Bretagne. Il ne voulait rien en dehors de l'indépendance absolue. « Ce

serait, avait-il dit, une paix de guerre. » Il était certain, dès lors, que le cabinet anglais poursuivrait à outrance la conquête de ses colonies ; il n'y avait plus de trêve à espérer; il fallait donc se mettre en mesure. Washington sentait que sa responsabilité avait grandi, que sa propre personne était engagée. Le Congrès se rendit l\ ses observations et la position des officiers fut notablement améliorée; les vides se comblèrent de nouveau. Si l'armée ne se trouvait pas tout à fait encore sur un pied qui lui permît de rivaliser avec l'armée anglaise , elle était du moins en état de tenir campagne avec quelques chances de succès. L'àme de Washington fut en outre comblée de joie, en apprenant que la France venait de reconnaître l'indépendance des États-Unis. Ce fait immense avait remonté l'opinion publique; il en était sorti comme un nouvel élan de patriotisme et d'enthousiasme. C'est sous ces heureux auspices que commença la campagne de 1778.

Clinton a remplacé Howe. — Il évacue Philadelphie pour porter toutes ses forces sur New-York. — Washington résoud de prendre l'offensive et de couper la marche des Anglais. — Opposition de Lee. — Washington passe outre. — Avant-garde confiée à Lafayette. — Lee sollicite ce commandement ; Lafayette le lui cède. — Manœuvres coupables de Lee pour se laisser surprendre. — Il fait battre en retraite sans coup férir. — Lafayette avertit Washington. — Reproches violents adressés à Lee. — Impertinente réponse de celui-ci. — Bataille de Monmouth. — Lee passe devant un conseil de guerre. — Il est condamné. — Sa retraite de l'armée. — Ses derniers jours.

Le général Howe avait quitté le commandement de l'armée anglaise et avait été remplacé par sir Henry Clinton. La retraite du premier avait été, comme celle de Gage après l'évacuation de Boston, une disgrâce. — Le cabinet anglais n'avait aucune confiance dans les chefs qu'il donnait aux troupes en Amérique. Lord North disait en parlant d'eux : « Je ne sais s'ils font peur à l'ennemi; mais je sais bien qu'ils me font trembler toutes les fois que je pense à eux. » Il faut bien avouer qu'ils s'étaient montrés jusqu'alors d'une impéritie exemplaire. Clinton réussirait-il mieux? H résolut d'abord d'abandonner Philadelphie, ville ouverte, difïicile à garder, qui avait pu être un quartier d'hiver convenable, mais inspirait de graves inquiétudes comme place de guerre.

Washington apprit cette résolution de Clinton au moment où il s'apprêtait à attaquer Philadelphie , qui fut évacuée le

17 juin 1778. Clinton, emmenant avec lui près de 20,000 hommes, devait gagner New- York par la voie de terre. Washington, qui ne comptait que 11,000 hommes à Valley- Forge , était décidé à attaquer les forces anglaises , tout au moins h les harceler, en supposant qu'il ne trouvât pas l'occasion favorable de livrer une grande- bataille.

Il semblait que la trahison s'était insinuée dans les rangs de l'armée américaine, avec le retour de Lee. En effet, dans une expédition qui avait été confiée à Lafayette , un piquet de garde le trahit et peu s'en fallut que le général ne tombât entre les mains des Anglais. Une manœuvre habile et exécutée avec un rare courage le sauva de ce guet-apens. Le plan d'attaque proposé par Washington contre l'armée de Clinton, fut combattu avec véhémence par Lee. L'autorité de sa parole eut encore raison dans les conseils ; tout le monde se rangeait avec une incroyable docilité à ses avis. Quelques jours après, W'ashington revint sur son projet; Lee s'y opposa de nouveau. Le général en chef passa outre cette fois et résolut d'expédier une avant-garde de 3,000 hommes que le gros de l'armée suivrait à distance , de manière à lui porter secours au cas d'une attaque, et h. ménager ainsi l'engagement général que Washington méditait.

La conduite de Lee dans cette occasion fut étrange tout au moins, et son attitude dans les conseils préparatoires fut comme le prélude de sa manœuvre devant l'ennemi. Étant opposé à l'exécution du plan de Washington , il déclina le commandement du corps d'avant - garde qui appartenait au plus ancien major-général. Ce commandement revint à Lafayette. Soit dépit, soit jalousie, Lee le réclama ensuite avec insistance. Son premier mouvement n'avait-il pas été plutôt une façon de dissimuler sa véritable intention? ou bien un remords passager vite oublié ne l'avait-il pas un moment arrêté sur la pente fatale?

Ce brusque changement dans les idées de Lee embarrassait le général Washington, qui ne croyait pas convenable de retirer à Lafayette un poste périlleux auquel celui-ci avait manifesté une grande satisfaction d'être appelé. En même temps, Lee avait écrit à Lafayette, en lui disant : « C'est ma fortune et mon honneur que je met-s entre vos mains ; vous êtes trop généreux pour perdre l'une et l'autre. » Lee semblait tenir et affectait de vouloir tenir à tâche de faire oublier la mauvaise impression produite par sa capture. Washington sonda Lafayette et décida que le moyen de trancher la difficulté était de renforcer le corps d'avantgarde par un détachement de 2,000 hommes sous les ordres de Lee qui se trouverait ainsi tout naturellement investi d'un commandement que lui assurait son ancienneté de grade.

Lafayette avait répondu avec une bonne grâce charmante à la nouvelle que lui donna Washington de cet incident, par le billet suivant, daté de Icetown, 26 juin 4778 : « J'ai besoin de vous répéter par écrit ce que je vous ai dit : c'est que si vous jugez ou si on juge nécessaire ou utile au bien du service et à l'honneur du général Lee de l'envoyer ici avec deux mille hommes ou plus, je lui obéirai avec joie et servirai sous lui, non seulement par devoir, mais aussi par considération pour la réputation de cet officier. »

Sir Henri Clinton, informé des projets du général Washington, qui menaçait déjà ses derrières, changea l'ordre de la marche, plaça en arrière-garde ses meilleures troupes et campa à Monmouth, dans une forte position défendue presque de tous les côtés par des bois et des marais. Le 28 juin, au matin, Washington, qui était à six ou sept milles de là , envoya l'ordre au général Lee de commencer l'attaque, « à moins qu'il n'eût de puissantes raisons d'agir autrement. )) Dans les dispositions qu'il prit pour exécuter ces

ordres, Lee avait semblé mettre tous ses soins à se laisser joindre par l'armée anglaise. Cette faute ou ce parti pris n'échappa point au général Lafayette, qui manoeuvra alors de manière à dérober ce mouvement à l'ennemi. Il fut assez heureux pour y réussir. Lee sentit le besoin de se débarrasser de ce contrôle gênant; il ordonna au général Lafayette un mouvement qui ouvrait toutes les chances au canon anglais; puis il se fit repousser par le général Cornwallis sans coup férir et manœuvra, en un mot, de manière à donner à l'armée anglaise, mal engagée dans des chemins où les troupes américaines l'auraient surprise , le temps de se former en bon ordre. La faute était trop grossière de la part d'un officier aussi habile que Lee, pour être considérée comme une simple faute. La trahison était patente.

Dès le premier mouvement qui lui avait été ordonné et qui démasquait le plan de Lee , Lafayette avait dépêché un de ses aides de camp au général Washington pour le prévenir de ce qui se passait. Celui-ci arriva au galop, mais rencontra la division qui battait en retraite dans le plus grand désordre, sans avoir tiré un coup de fusil. La position était d'autant plus critique que Lee, n'ayant pas donné avis de cette retraite, faisait nécessairement marcher ses troupes h rencontre de la seconde division, ayant bien calculé qu'il jetterait ainsi de la confusion dans tous les corps de l'armée. Washington rencontra le général Lee sur les derrières de sa propre division. Il l'apostropha en termes très vifs auxquels Lee répondit par de grossières paroles et entre autres : « Vous savez bien que tout ceci a été fait contre mon avis. » Washington prit alors le commandement de la division, la ramena au combat, forma lui-même, au milieu d'une grêle de balles, un corps d'un millier d'hommes qu'il lança sur l'ennemi, disposa ensuite les autres corps et rétablit l'ordre dans ce chaos. Tout espoir était perdu pour Lee;

il n'y avait plus qu'à obéir. Il reprit son commandement et pendant le reste de la journée, se conduisit en vaillant soldat.

« Dans cette affaire mal préparée, mais bien finie, » dit Lafayette, « le général Washington sembla d'un coup d'œil arrêter la fortune, et sa grâce, sa présence d'esprit, ne furent jamais mieux déployées. Le général Washington ne fut jamais plus grand à la guerre que dans cette action. Sa présence arrêta la retraite ; ses dispositions fixèrent la victoire. Sa bonne mine à cheval, sa bravoure calme, relevée par l'animation que produisait le dépit de la matinée, lui donnaient l'air le plus propre à exciter l'enthousiasme. » La nuit mit fin au combat, et le lendemain l'ennemi avait levé pied. Washington alla camper à White- Plains, à 30 milles de New-York. Il écrit à ce sujet : « Après deux ans de marches et de contre-marches, après des vicissitudes si étranges que jamais peut-être aucune guerre n'en a présenté de semblables depuis le commencement du monde, quel sujet de satisfaction et d'étonnement pour nous de voir les deux armées revenir h leur point de départ. «

C'était, en effet, h quoi avaient abouti les deux années dont nous avons essayé de faire passer les principaux événements devant les yeux de nos lecteurs. Là encore, Washington devait subir la terrible épreuve de la trahison d'Arnold. Mais encore quelques efforts, et les Anglais abandonnaient à jamais le sol de ces colonies qu'ils s'étaient maladroitement aliénées , dont ils n'avaient pas su reconquérir l'affection et qu'ils perdirent par inhabileté ou parce que la Providence avait décrété la formation , dans l'autre plateau de la balance du globe, d'une société différente de l'ancien monde, où devaient germer et se féconder des idées nouvelles, sujet d'études et d'étonnement pour l'Europe, en même temps qu'elles soulè-

veraient d'amères critiques, des enthousiasmes irréfléchis dans leur ardeur et des espérances indéfinies.

Après la bataille de Monmouth, Lee écrivit à son général en chef une première lettre impertinente à laquelle Washington répondit en termes sévères, mais calmes. Lee, plus irrité encore, riposta par un billet offensant en demandant à passer devant un conseil de guerre. Il fut mis d'abord aux arrêts et cité devant une cour martiale sous le coup de trois chefs d'accusation : 1° désobéissance aux ordres qu'il avait reçus en n'attaquant pas l'ennemi; 2" mauvaise conduite en présence de l'ennemi, en faisant en désordre une retraite inutile et honteuse; 3° manque de respect envers le général en chef dans deux lettres écrites après l'action. Le général Lee fut reconnu coupable sur les trois chefs d'accusation. On supprima seulement dans le jugement l'épithète de honteuse qui flétrissait sa retraite à Monmouth. Le Congrès approuva la sentence qui condamnait Lee ii la privation de tout commandement pendant une année et un jour.

Lee quitta aussitôt l'armée et ne songea jamais à y revenir. Dans l'intervalle qui s'écoula entre l'arrêt du conseil de guerre et son approbation par le Congrès, Lee publia une brochure dans laquelle, en se justifiant, il attaqua d'une façon si injurieuse le caractère et la personne du général en chef que le colonel Lawrens, un des aides de camp de Washington, envoya un cartel à Lee qui fut blessé assez grièvement. Mais, comme le général Conway, il guérit presque miraculeusement de cette blessure et se retira en Virginie sur une propriété qu'il y avait achetée. Là il vivait dans une sorte de cabane ouverte h tous les vents, où il n'y avait même pas de vitres aux fenêtres, au milieu d'une meute de chiens et de ses livres. Dans cette retraite, il composa ses mémoires, assez curieux malgré l'extrême soin qu'il y apporte de vanter sa personne, et des essais politiques et militaires. Au

mois d'octobre 1782 il fit un voyage ii Philadelphie. Pris d'un violent accès de fièvre dans une taverne de bas étage où il s'était logé, il succomba en quelques jours.

Les événements que nous avons racontés dans le cours de ce chapitre, ceux où se trouve mêlé le général Lee, dénoncent assez son caractère et accusent trop haut sa conduite pour que nous ayons besoin d'y insister ici. Lee ne mérite, comme Conway, comme Arnold, que l'oraison funèbre du mépris. Si Gates fut coupable dans sa conspiration contre Washington, au moins sut-il laisser un nom que n'a souillé ni lâcheté ni crime, et que de grands et réels services ont au contraire illustré.

Mais quel contraste entre tous ces hommes agités par les passions vulgaires d'une basse ambition, et Washington dont la mâle et grave figure plane sur l'Amérique! Lui aussi fut ambitieux, mais quelle ambition noble, élevée, pure, rehaussée par le plus ardent patriotisme, par la plus complète abnégation î II commit des fautes ; mais qui n'en commet pas? qui n'a ses jours et ses heures de faiblesse? Il eut des vertus admirables, et tout le monde n'en a pas.

Bénédict Arnold. — Sa jeunesse désordonnée. — Il est fait colonel par le comité. — Sa rivalité avec Ethan Allen. — Histoire de ce célèbre partisan. — Prise de Tieonderoga. — Capture d'un sloop anglais par Arnold. — Ethan Allen prisonnier de guerre, sa vie, sa mort.

L'acte infâme conçu par le général Arnold ne fut pas une trahison vulgaire. Un concours de circonstances romanesques a marqué, d'ailleurs, cette trahison et tout a contribué h lui donner une portée peu ordinaire :

Bénédict Arnold était né à Norwich, dans le Connecticut, le 3 janvier 1740, d'une famille obscure. Il montra dès ses débuts dans la vie, un caractère aventureux, une grande inconstance dans les idées, une moralité douteuse, laissant de mauvais souvenirs dans les différentes carrières qu'il essaya et quitta successivement pendant la première partie de sa jeunesse. En apprenant sa gloire d'abord, sa trahison ensuite, les camarades de son enfance déclarèrent, dit un de ses biographes, « qu'il n'y avait rien qu'on ne pût attendre de lui, en bien ou en mal. »

L'éducation d'Arnold avait été fort négligée ; elle se bornait aux connaissances élémentaires que l'on pouvait puiser dans les écoles publiques de ce temps. Très jeune, il était entré dans le commerce des drogueries qu'il abandonna pour s'engager dans l'armée. Après quelques mois passés au

service, il déserta et revint prendre sa place derrière le comptoir d'une boutique. Les mêmes motifs qui l'avaient forcé à renoncer, une première fois, au calme de la vie civile, l'y contraignirent encore. Criblé de dettes, harcelé par ses créanciers, écrasé sous le fardeau d'une existence de débauches et de désordres, il s'enfuit de la ville et alla s'enrôler de nouveau.

Son caractère impétueux, arrogant, se pliait difficilement, on le peut concevoir, à la discipline militaire. D'ailleurs, ses habitudes déréglées n'étaient guère de mise sous les drapeaux. Il les déserta une seconde fois, et dans de telles conditions qu'il fut obligé de se tenir caché pendant longtemps. Il obtint grâce cependant, et vint à New-Haven, où il s'associa avec un droguiste. C'était là son commerce de prédilection.

La maison qu'Arnold a occupée à New-Haven existe encore aujourd'hui; elle est de construction simple, comme toutes les habitations du temps, avec un étage de cinq croisées de façade, et, au milieu, un petit portique supporté par deux colonnettes en bois. Des bouquets de beaux arbres l'encadrent, et elle est enclose dans une petite grille basse. Mais les dispositions intérieures de cette maison accusent les goûts de comfort et de luxe qui ont été la passion et la perte d'Arnold. L'enseigne de sa boutique a été conservée dans le musée de New-Haven.

Arnold réussit dans sa nouvelle entreprise, fit de brillantes affaires, établit des relations importantes avec les Indes occidentales, et devint armateur de cinq ou six navires, qu'il commanda lui-même en qualité de capitaine. Malgré ce succès qui semblait lui assurer une position d'honorabilité commerciale bien assise, malgré le crédit dont il jouissait, il était loin, même à cette époque, de posséder l'estime et la considération de ses concitoyens. Il passait pour un homme

sans principes, sans moralité, et donna raison à cette opinion défavorable, en faisant, au milieu de sa plus grande prospérité, une faillite au moins inattendue, qui laissa planer sur lui les plus graves soupçons.

Arnold, avait donc essayé en peu d'années de plusieurs métiers assez différents. Le changement était plus qu'un besoin de son caractère, c'était aussi une nécessité à laquelle le condamnaient les écarts de sa vie.

Au moment où éclata la guerre de l'indépendance, Arnold commandait une compagnie de milices du Connecticut, connue sous le nom de « gardes du gouverneur. »

Les événements qui venaient de s'accomplir et ceux qui grondaient déjà dans l'avenir n'avaient pu manquer de frapper cet esprit actif et impatient, possédé au suprême degré de ce démon du go aheacl, le mot d'ordre de toutes les folies et de toutes les grandes œuvres des Américains. Il entrevit une carrière nouvelle et de nouvelles aventures h courir. A ce sentiment, qu'explique suffisamment la mobilité de son caractère, se joignait peut-être le patriotisme qui pouvait, à ce moment, enflammer son cœur facile à toutes les émotions.

Quelques jours après la bataille de Lexington, dont la nouvelle électrisa les colonies, Arnold appela sa compagnie sous les armes et lui proposa de se rendre au quartier général de la guerre. La proposition n'excita pas tout h fait l'entliousiasme qu'il avait espéré; néanmoins, une quarantaine de ses miliciens consentirent à le suivre. Tl ferma sa boutique et partit pour Cambridge. Arnold avait apporté dans l'organisation de sa compagnie l'esprit et les habitudes militaires naturels aux chefs de milices qui ont vécu plus ou moins longtemps sous les drapeaux de l'armée. Cette indépendance, dont l'amour excessif lui avait rendu impossible le joug de la discipline, il ne l'avait pas tolérée chez les

autres, et « les gardes du gouverneur » étaient réputés parmi toutes les milices pour leur tenue, leur connaissance des armes et leur parfait^ exactitude dans le service.

Arnold fut bien accueilli à Cambridge. Le Comité accepta avec gratitude l'offre qu'il fit de son épée, et donna au jeune capitaine une commission de colonel. A ce moment-là, comme à toutes les époques où les causes en danger et les armées de hasard recrutent leurs chefs parmi les hommes de bonne volonté et les hommes de courage , il fallait bien improviser beaucoup d'officiers, escompter les espérances et l'avenir, faute d'avoir déjà un passé à payer. Le Comité révolutionnaire avait, en outre, un intérêt puissant à encourager les hommes plus ou moins influents qui venaient à lui. Dans les circonstances dont nous avons, précédemment, raconté les phases critiques, on s'explique sans peine comment un jeune capitaine, plein d'ardeur, emmenant avec lui une quarantaine d'hommes de bonne volonté, à coup sûr les mieux équipés de toute l'armée indépendante, était accueilli avec tant de sympathie.

Arnold n'avait pas captivé le Comité seulement par la bonne mine et la bonne tenue de ses quarante miliciens ; il lui avait présenté, en même temps, le plan d'un hardi coup de main à exécuter et dont le succès pouvait avoir une influence considérable sur les débuts de la guerre. Il s'agissait de s'emparer par surprise et ii tout prix de deux forteresses anglaises : Ticonderoga et Crown-Point, qui commandaient la route du Canada et l'extrémité du lac Champlain, dans le voisinage immédiat des lignes américaines. Le succès d'une telle entreprise assurait les mouvements de l'armée indépendante de ce côté et la mettait momentanément à l'abri de toute attaque des Anglais par le nord. Le Comité, frappé des résultats de ce projet, autorisa Arnold à lever quatre cents hommes pour en opérer l'exécution. Ce

ne fut pas sans peine que, en dehors des rangs de l'armée, Arnold put réunir son corps expéditionnaire. A la tête de trois cents volontaires environ, eq y comprenant les quarante miliciens de sa compagnie des « gardes du gouverneur, )) il se mit promptement en route pour Ticonderoga.

Soit coïncidence fortuite, soit plagiat, et il serait difficile peut-être d'établir qui fut le plagiaire, le plan d'Arnold avait germé dans une autre tête que la sienne. En même temps qu'Arnold obtenait du Comité de Cambridge la mission dont nous venons de parler, une proposition identique avait été faite h la Législature du Connecticut par un autre aventurier de la même trempe que lui, d'un courage égal au sien, mais dont le nom a passé pur à la postérité, et enveloppé dans le linceul d'une légitime admiration.

Celui-là se nommait Ethan Allen. Il portait le titre de colonel, par modestie, car il était, de fait, une manière de roi indépendant, avant même la proclamation de l'indépendance américaine. Ethan Allen eût pu être général dans l'armée, il ne le daigna pas. Il fut le premier colonel d'Amérique, comme Latour d'Auvergne fut Xq premier grenadier de France.

Dans toutes les biographies américaines, on ajoute au nom d'Ethan Allen le titre de « partisan. » Titre exact dans la rigoureuse acception du mot.

Avant la révolution, des difficultés existaient entre les deux colonies du Massachusetts et de New- York au sujet de la délimitation de leurs frontières respectives. Les territoires qui forment aujourd'hui les trois États du Vermont, du Connecticut et du New-Hampshire, étaient l'objet de ce litige. La famille d'Ethan Allen appartenait au pays disputé , dont les habitants, en leur qualité de montagnards, se souciaient peu de relever de la colonie de New-York. Pour mettre un terme à ces dissensions , le roi Georges II avait ordonné la réunion, h Albany, d'un congrès composé de députés des

deux colonies et des territoires en litige. Ethan Allen fut envoyé à ce congrès pour représenter les colons opposés à l'annexion avec New- York. C'était un jeune homme d'une rare énergie, d'un courage éprouvé dans mille aventures d'une vie partagée entre la chasse et les combats contre les Indiens. Élevé à l'école de l'indépendance, au grand air, il portait dans son regard, dans son allure, dans ses gestes, ce je ne sais quoi de résolu et de fascinateur qui attire l'attention et impose le respect. Il maniait le mousquet, l'arc, le couteau, toutes les armes de la civilisation et de la barbarie, avec une égale aisance et une égale supériorité. La force de son corps répondait à la vigueur de son âme. Il est aisé de se représenter Ethan Allen modelé sur quelqu'un de ces types à part que tous les peuples indépendants et fiers ont fournis. A se l'imaginer ainsi, on comprend qu'il dût exercer une influence considérable sur cette tribu de montagnards, de chasseurs et d'agriculteurs moitié barbares moitié civilisés. « Il avait, raconte une chronique du temps, une éloquence sauvage , mais insinuante. Sa parole était un singulier mélange de barbarisme, de citations empruntées aux Écritures saintes et de poésie orientale. Quoique peu classique et peu grammaticale, elle était vive et animée. «Washington disait d'Ethan Allen « qu'il y avait en lui quelque chose d'original qui commandait l'admiration. »

Ethan Allen déploya devant le Congrès d'Albany toutes les ressources de son talent oratoire, et probablement aussi toute l'impétuosité d'un caractère dont on peut deviner les qualités et les défauts, et qui ne durent pas, à coup sûr, servir beaucoup la cause qu'il défendait. Il la perdit, en effet. Le Congrès d'Albany conclut dans le sens contraire aux vœux d'Ethan Allen et de ses partisans ; le territoire en litige fut adjugé à la colonie de New-York. Mais les colons déboutés refusèrent de se soumettre à cette décision, et se

constituèrent indépendants, en adoptant pour devise cette phrase d'un discours d'Ethan Allen : « Les dieux des montagnes ne sont pas les dieux des vallées. » Ethan Allen fut élu le chef de cette armée de montagnards, qui s'établit sur l'espace fortifié entre les rivières du Connecticut, le lac Champlain et l'Hudson ; c'est aujourd'hui l'État du Vermont. Ils prirent le nom de Green moiintains' boys (les gars des montagnes vertes) et expulsèrent de leurs territoires tous les colons de New- York. Ethan Allen devint une sorte de Robin Hood, organisa militairement son petit royaume, se choisit pour lieutenants deux hommes de bonne trempe: Seth Warner et Remember Baker, et repoussa toujours victorieusement les attaques dont il fut l'objet.

Il va sans dire que lui et son peuple avaient été mis hors la loi; ils s'en souciaient peu. Cet état de choses dura jusqu'au moment de la révolution. La nouvelle de la bataille de Lexington retentit comme un coup de tonnerre dans les montagnes et y eut un long écho. En un clin d'œil, les boys furent sous les armes. Leur intrépide chef alla offrir ses services en proposant tout d'abord à la Législature du Connecticut le coup de main sur Ticonderoga et Crown-Point. La Législature fit bon accueil à Ethan Allen et lui fournit même l'argent nécessaire. Il se mit en marche, suivi de deux cents de ses « gars des montagnes, » et se dirigea sur Castleton. C'est là qu'il se rencontra avec Arnold.

Pour l'un des deux la rencontre dut être désagréable. Si j'en crois les meilleures autorités , le plus désappointé dut être Arnold que l'on soupçonnait d'avoir eu connaissance du plan d'Ethan Allen, par suite de l'indiscrétion de quelque membre de la Législature. Ce qui le ferait croire, c'est qu'Arnold était parti de Cambridge avec une extrême précipitation. La principale question pour lui était de commander en chef une expédition dont il pourrait tirer un très grand

honneur, et par la suite de très beaux avantages. Il exhiba sa commission de colonel de l'armée régulière, qui paraissait devoir lui donner naturellement le pas sur un chef d'aventuriers. Ethan Allen ne s'émut pas de cette prétention, a En demandant de servir la cause du peuple, dit-il à Arnold, j'ai annoncé ne vouloir jamais commander d'autres soldats que mes montagnards. S'ils consentent, eux, ce dont je doute, à obéir h un autre chef que moi, je me soumettrai. Sinon, vous passerez sous mes ordres ou retournerez là d'où vous venez. Choisissez. » Les montagnards, consultés, déclarèrent qu'ils ne reconnaîtraient jamais d'autre chef qu'Ethan Allen. Ce fut pour le cœur ombrageux d'Arnold le premier de ces mécomptes qui le poursuivirent fatalement dans sa carrière, et dont on serait tenté de lui faire une ombre d'excuse, s'il était possible d'en admettre au crime dont il se rendit coupable. Quoi qu'il en soit, Arnold accepta de servir en sous-ordre, et se conduisit dans l'action avec le courage impétueux dont il devait donner encore tant de preuves.

Allen avait envoyé à l'avance un détachement pour requérir sur le lac Champlain et conduire à Shoreham tous les bateaux nécessaires pour transporter son petit corps expéditionnaire. Le 9 mai 1775, à la tombée du jour, Arnold et Allen arrivèrent à Shoreham. En face d'eux, sur l'autre bord du lac et se perdant dans les ténèbres du soir, se dessinait la silhouette du fort de Ticonderoga, situé au sommet de rochers énormes et dont la base baignait dans les flots du lac. L'aspect de cette formidable masse de pierres et de rochers semblait rendre irréalisable l'entreprise de ces deux cerveaux brûlés. Ils ne se firent pas d'illusion sur la probabilité d'un insuccès, et se communiquèrent franchement leurs sinistres impressions. Mais ce n'était plus l'heure d'hésiter. Il leur parut que le plus sûr moyen de faire passer

dans l'âme de leurs soldats l'audace qui les enflammait eux-mêmes, était de ne rien dissimuler h ceux-ci du danger comme du peu de chance qu'ils avaient d'échapper à la mort :

« S'ils nous abandonnent, dit Ethan Allen à Arnold, nous risquerons le coup à nous deux ou avec le petit nombre de ceux qui nous resteront fidèles. Mes gars des montagnes sont plus aguerris et plus insouciants que vos milices, si braves qu'elles soient; c'est à eux que je veux m'adresser d'abord. Ils sont accoutumés d'ailleurs à me suivre partout où je veux. »

Ethan Allen disposa sa troupe en corps de surveillance et de réserve sur la rive, avec ordre de venir à son secours, si besoin était et sur un signal convenu, puis il choisit quatrevingt de ses « gars, » et leur adressa une chaleureuse allocution, avec ce ton d'autorité entraînant qui lui était familier. Ensuite, leur montrant la forteresse dont la vue n'avait certes rien de bien encourageant, il termina par ces mots : « Vous le voyez, c'est une tentative désespérée, et je ne demande à personne de marcher contre sa volonté. Ce que je puis vous dire, c'est que je serai en tète et le premier à l'escalade! Que ceux qui veulent me suivre mettent le mousquet sur l'épaule ! » Il n'y eut pas la moindre hésitation dans les rangs.

Les quatre-vingts montagnards s'embarquèrent. La nuit était noire, les eaux du lac calmes, la brise fraîche et favorable. Les quatre embarcations chargées de cette bande de fous audacieux et qui marchaient en héros à une mort prévue, on pourrait dire préméditée, abordèrent heureusement au pied d'une petite ravine. Allen débarqua le premier, Arnold était sur ses talons. Ils gagnèrent un sentier étroit et difficile qui conduisait au fort, un sentier profond, taillé dans le roc et dans le bloc des montagnes,

semblable h une tombe creusée à l'avance pour ceux qui s'y aventuraient. Les montagnards, se réglant sur leurs deux intrépides chefs, se traînaient à petits pas, le dos voûté, l'œil ouvert h droite, à gauche, devant eux, cherchant à voir l'impossible au fond des ténèbres qui les enveloppaient, le mousquet abaissé et tout près de l'épaule. Le silence régnait autour d'eux; ce silence était leur inquiétude. Il leur semblait inadmissible que leur marche n'eût pas été surprise et que ce calme qui protégeait leur audacieuse entreprise ne fût pas un piège. Déjà ils étaient parvenus au plateau qui s'étendait devant la forteresse, et aucun cri d'alarme n'avait été poussé. La garnison tout entière était plongée dans le sommeil. Une seule sentinelle veillait aux portes du fort. Dès qu'elle aperçut l'ennemi débouchant par le sentier, elle fit feu. La balle du mousquet effleura l'épaule d'Arnold, qui s'élança sur le factionnaire, le terrassa et le livra aux montagnards. Le malheureux venait de monter sa dernière faction. Sur l'ordre d'Ethan Allen, les quatre-vingts « gars » se formèrent en bataille, et, après avoir poussé trois hurrahs formidables, ils coururent à l'assaut du fort, enfonçant les portes, escaladant les fenêtres. L'alarme avait été donnée, mais l'épouvante était parmi cette garnison surprise si inopinément. Dans ce désordre du désespoir, à peine quelques coups de feu furent-ils échangés. Allen arriva jusqu'à la chambre du commandant, qui se montra en déshabillé complet. « Derrière lui et par-dessus son épaule, raconte une chronique, apparut la figure effrayée de sa jeune femme. » Allen somma le commandant de se rendre. « Au nom de quelle autorité agissez-vous? demanda-t-il. — Au nom du grand Jehovah et du Congrès continental, répondit Allen. » Les Anglais, croyant à la présence de forces imposantes, se rendirent à merci sans essayer aucune résistance. Ils furent conduits prisonniers à Shoreham, et Allen prit

possession immédiate du fort Ticonderoga qui contenait des approvisionnements considérables.

Au double point de vue des besoins matériels de l'armée indépendante et de la sécurité de ses mouvements futurs, la prise de Ticonderoga fut regardée avec raison comme un signalé service.

Arnold pensait avoir assez fait pour sa modestie en subissant l'autorité d'Ethan Allen dans l'accomplissement de ce brillant coup de main, dont la moitié de. l'honneur lui revenait à bon droit. Il demanda, à titre d'acte de justice, le commandement en chef de Ticonderoga, d'où il entrevoyait de nouvelles expéditions à entreprendre sur le lac Champlain. Il éprouva une nouvelle déception. La popularité d'Ethan Allen, déjà immense auprès de la Législature du Connecticut, venait de grandir encore de tout l'éclat de ce récent triomphe auquel son nom, bien plus que celui d'Arnold, à tort ou k raison, était demeuré attaché. De plus, c'était par un de ses lieutenants, Seth Warner, que, à quelques heures d'intervalle, le fort de Crown-Point avait été enlevé non moins lestement que Ticonderoga.

La Législature du Connecticut ne tint aucun compte des prétentions d'Arnold et obtint du Comité de Cambridge que le commandement en chef restât à Ethan Allen. Ce n'était pas seulement le succès d'un heureux coup de main que récompensait à ce moment le gouvernement du Connecticut, c'était toute une vie d'énergique résistance h l'oppression; peut-être aussi subissait-il le prestige de cette vie aventureuse dans les montagnes et l'influence de la mystérieuse gloire qui entourait le nom d'Ethan Allen.

Arnold fut profondément blessé de cette préférence accordée à son populaire compétiteur. Il en conçut plus que du dépit ; la haine et la colère entrèrent dans son cœur. Il adressa de violentes réclamations au Comité de Salut

du Massachusetts et insista sur des services au moins égaux dans une entreprise faite de commun accord. Le Comité de Salut, tout en reconnaissant la part acquise à Arnold dans le succès de l'expédition, s'inclina lui aussi devant la popularité d'Etlian Allen. Arnold avait un caractère bouillant, sensible aux injures lors même qu'elles étaient atténuées par des consolations, n'estimant que les résultats présents et appréciables. L'hommage rendu h son talent ne lui suffisait pas; les promesses pour l'avenir lui semblaient un rêve et une chimère. Il montra, par la suite, ce tempérament dans toutes les occasions où son humeur irascible fut mise à l'épreuve. Le ressentiment du moment le poussa à vouloir quitter le service, ci peine au début d'une guerre où il devait s'illustrer jusqu'à la veille de sa honte. Il s'éloigna de Ticonderoga l'âme gonflée de colère, et prit la route de Cambridge où il se rendait pour remettre sa démission au Comité de Salut. Mais le tempérament même d'Arnold était l'antidote des défaillances avec lesquelles il fut plus d'une fois aux prises. Ses instincts militaires, son audace, son courage, qui ne cherchait que l'occasion de s'exercer, le besoin et l'amour du danger et des entreprises hardies, une soif insatiable de gloire devaient toujours le détourner de ses résolutions de retraite prématurée. Il suffisait d'un coup de main à accomplir, d'une expédition où les hasards de la guerre le pouvaient jeter, pour qu'il oubliât l'injustice de la veille, rentrât dans la voie du devoir et sacrifiât sans hésiter sa personne et ses rancunes. L'activité, l'action, à cette époque de sa vie, faisaient son salut. Plus tard, le repos et la réflexion firent sa perte.

Pendant qu'il longeait le lac Champlain , Arnold aperçut au mouillage un sloop de guerre anglais. Un double sentiment le poussa à tenter la capture de ce bâtiment : d'abord l'instinct guerrier qui se réveilla chez lui ; puis l'occasion

fournie d'effacer riiumiliation de Ticonderoga, en rapportant à Cambridge des lauriers conquis sans partage. Concevoir et exécuter un projet, c'était tout un pour Arnold. Il communiqua son idée aux quelques hommes qui l'accompagnaient : ils étaient une dizaine au plus. Sa proposition trouva de l'écho. Il s'empara d'une embarcation sur le rivage et se dirigea vers le bâtiment. Ce fut par miracle qu'il échappa h une grêle de balles et de boulets ; il aborda enfin le sloop dont il demeura le maître, après un combat acharné corps à corps, d'un contre cinq. Quatre seulement de ses dix hommes restaient debout à ses côtés. Ticonderoga était oublié! Au lieu de se rendre à Cambridge pour donner sa démission, Arnold y courut en hâte rendre compte de son nouveau et brillant exploit, demandant qu'on lui donnât de nouveaux moyens de prouver son courage et son audace. Il ne tarda pas à être satisfait.

Mais, avant de poursuivre le récit de cette biographie d'Arnold, il faut achever celle d'Ethan Allen. Quelque temps après l'affaire de Ticonderoga, le chef des montagnards s'était rendu dans le Canada avec l'armée du général Shuy- 1er, et, dans un coup de main qu'il tenta contre la ville de Montréal , alors assiégée par les troupes américaines, il fut fait prisonnier et envoyé en Angleterre.

C'est un p.oint sur lequel il n'est pas inutile d'insister que ce goût marqué des Américains pour les coups de main en temps de guerre, parce qu'il peint admirablement bien le caractère américain, à cette époque comme aujourd'hui. Il y a à cela deux causes : c'est d'abord une antipathie profonde pour l'inaction; en second lieu, c'est la haine de la discipline et le sentiment de l'indépendance joints au besoin de laisser sur toutes choses et en toutes affaires l'empreinte d'une personnalité hardie. On peut même trouver là l'explication de ce penchant des Américains de nos jours pour la

flibusterie. Ils sont amoureux, même en temps de paix, de ce qui maintes fois les a illustrés en temps de guerre. L'ambition personnelle, des goûts guerroyants et la fièvre de la renommée laissent h peine à certains esprits aventureux, la conscience du crime qu'ils commettent en violant les lois du droit des gens, reconnues par toutes les nations. Ces diverses causes combinées ont rendu de tout temps fort difficile et fort délicat le commandement des armées en Amérique. C'est ce qui frappa d'étonnement et d'inquiétude le général Washington, lorsqu'il prit, en 4775, par la volonté du Congrès, le commandement en chef de l'armée continentale. « Les soldats, dit Jared Sparks, avaient été enrôlés par leurs gouvernements respectifs pour un temps et un objet déterminés; ils ne pensaient pas que cet engagement pût les soumettre à aucun autre pouvoir. Chacun se considérait comme partie intéressée, et réclamait ses droits comme citoyen... Quand on présenta aux soldats les ordres et les règlements prescrits parle Congrès continental, plusieurs d'entre eux ne voulurent pas les admettre. Ils avaient quitté leurs foyers pour combattre pour la liberté et voulaient la réclamer pour eux-mêmes. » Il n'y a pas d'armée réelle possible dans de telles conditions qui favorisent merveilleusement ces entreprises individuelles que chaque cerveau brûlé a la prétention d'exécuter. De là ces expéditions partielles, ce système de harcellement incessant contre l'ennemi, de surprises, de petites victoires isolées qui ont toujours été profitables aux Américains en toutes campagnes. La longue guerre de l'indépendance en a fourni d'innombrables exemples. C'est à cela que l'on doit attribuer le genre particulier d'héroïsme qui caractérise les officiers et les soldats américains. Ce sont en effet des héros de vaillance et de bravoure personnelle; mais si l'on faisait un tout de ces mille traits de courage et d'audace qui ont valu à beaucoup de leurs

capitaines une éclatante et légitime renommée, on n'y trouverait peut-être rien de ce qui constitue la véritable gloire ni le véritable talent militaires.

A un homme comme Ethan Allen, né partisan, soldat par goût et par habitude, chef naturellement indiscipliné de montagnards qui ne reconnaissaient que son commandement, les lenteurs d'un siège durent paraître intolérables. Il avait tenté contre Montréal ce qui lui avait réussi à Ticonderoga. Mais il échoua, paya du prix de sa liberté et de tortures sans nombre, son inutile bravoure.

Ses luttes contre la colonie de New-York, sa retraite redoutée dans les « montagnes vertes, » son indépendance d'autrefois et sa quasi-royauté, où il avait montré non moins de fierté et d'arrogance qu'un empereur du moyen âge, n'avaient pas laissé que de soulever de violentes haines contre lui chez les autorités coloniales. L'ex-gouverneur de New- York, le général Tryon, que les historiens du temps ont, à juste titre, flétri de l'épithète d'infâme, l'antagoniste d'Allen dans les discussions un moment pacifiques auxquelles donna lieu le litige des territoires, trouva bonne l'occasion de se venger de lui. Il recommanda le prisonnier « aux plus durs châtiments. » La recommandation de Tryon fut ponctuellement exécutée contre cet ennemi vaincu et désarmé. Ethan Allen subit une captivité de trois années, qui fut un long martyre. Conduit en Angleterre, il fut jeté dans les fers, pour être jugé non comme soldat, mais comme bandit. Il demeura enfermé dans Pendennis-Castle, attendant l'exécution du jugement qui l'avait condamné à être pendu. Cependant, comme les deux armées négociaient un traité pour l'échange des prisonniers, Allen fut dirigé d'Angleterre sur Halifax, d'abord, puis sur New-York, alors au pouvoir des Anglais. C'était par suite d'une méprise qu'on lui avait fait prendre la route de l'Amérique au lieu de celle

de la potence. L'implacable Tryon, en apprenant l'arrivée d'Allen à New- York, voulut faire exécuter contre lui la sentence prononcée en Europe, et à laquelle le célèbre chef des montagnards avait miraculeusement échappé. Tryon fut arrêté dans l'accomplissement de sa basse vengeance par les protestations du général Washington.

On sait quels obstacles l'échange des prisonniers rencontra de la part des Anglais, la prétention soulevée par eux : « Que les prisonniers américains ne devaient pas être traités comme des prisonniers de guerre, mais comme des rebelles pris les armes à la main ; » c'était la condamnation h mort de la plupart d'entre eux. On .se souvient également h. la suite de quelles énergiques menaces de Washington, cet échange de prisonniers put s'effectuer; mais il s'opéra lentement. Le malheureux Ethan Allen, presque à bout de ses forces , ne voyait point son tour arriver. Il crut qu'on l'oubliait; il put faire parvenir secrètement à l'assemblée du Connecticut, son État natal, la supplique suivante. « J'ai souffert tout, excepté la mort. J'ai à venger également mes propres injures et celles de mon pays. On sait par expérience, que j'ai le courage nécessaire pour faire face aux envahisseurs de l'Amérique dans un poste périlleux et pour déchaîner contre eux toutes les horreurs de la guerre. Avisez au moyen de me rendre la liberté, et je consacrerai ce qu'il me reste de jours, en faisant bon marché de ma vie, au service du pays pour défendre l'indépendance de l'Amérique. J'avais espéré de pouvoir inscrire mon nom sur la liste des illustrations américaines; mais je succombe au printemps de ma vie ! » W. Irving, qui rapporte cette pièce, ajoute : « Honnête Allen! Son nom sera à jamais inscrit sur cette liste, non pas illustre peut-être, mais éminemment populaire. » Washington, à qui l'assemblée du Connecticut transmit la supplique d'Ethan Allen, écrivit au Congrès :

« Ses malheurs me touchent beaucoup, et je sens que sa captivité prive notre pays d'un chaud ami et d'un officier capable. « Les projets infâmes de Tryon furent déjoués. Washington obtint l'échange d'Ethan Allen, qui recouvra sa liberté le 3 mai 1778. Le jour de sa délivrance, il poussa un terrible cri de vengeance que ses fidèles k gars des montagnes « répétèrent autour de lui.

Mais les forces physiques manquaient à l'énergie de son âme. Il dut expier dans un long et impatient repos les tortures qu'il avait souffertes. Dès qu'il sentit que son corps pouvait endurer les fatigues de la guerre, et que son bras pouvait porter de nouveau l'épée, il demanda et obtint de reprendre du service sous le drapeau national.

Au moment où il allait rejoindre l'armée, l'ancienne querelle des territoires entre le New-York et le Vermont recommença. Le Vermont affranchi réclamait les territoires disputés jadis ; le New- York, encore au pouvoir de l'Angleterre, arguait de la décison royale contre laquelle Ethan Allen s'était insurgé, et qui avait attribué ces territoires à la province de New-York. Les « dieux des montagnes et les dieux des vallées, » comme avait dit Allen, étaient de nouveau en présence. Le Vermont donna à Ethan Allen le commandement de ses milices. Le partisan rappela ses a gars des montagnes » et reconstitua sa petite royauté indépendante. Avant d'essayer de le combattre et de le forcer dans des retranchements où il pouvait défier des armées formidables, les Anglais tentèrent de séduire Allen, en lui offrant de lui conserver sa dictature de hasard, à la condition de faire rentrer les territoires contestés sous l'autorité royale. Un certain colonel Beverley Robinson, que nous verrons bientôt jouer un rôle important dans la trahison d'Arnold, fut chargé de cette négociation. Ethan Allen repoussa avec indignation toutes propositions de ce genre.

Bientôt après son rôle devint tout passif. Les événements de la guerre avaient détourné l'attention de ce procès armé à propos de territoires. Le temps des « dieux des montagnes » était passé. Plus de combats, plus de coups de main, plus d'inquiétudes même pour l'avenir? En outre, les maladies et les tortures de la captivité avaient affaibli le corps robuste d'Allen. L'excès du repos avait peut-être contribué aussi à cette décadence physique. De soldat, il devint législateur; et de législateur, publiciste fougueux. Plusieurs pamphlets politiques et religieux sortirent de sa plume. Un d'entre eux, intitulé La raison est le seul oracle de l'homme, n'est qu'une violente diatribe contre la Bible et le Christianisme. Un soldat de la trempe d'Ethan Allen qui finit de la sorte, n'a pas longtemps à vivre. Il mourut en 1789, à l'âge de quarante-deux ans. Son nom est resté environné, en Amérique, de cette immense popularité que sanctionne le témoignage de W. Irving.

Expédition d'Arnold sur Saint-John. — Combat sui- le lac Champlain. — Mauvaise conduite d'Arnold. — Il perd son commandement. — Expédition contre le Canada; héroïsme d'Arnold. — Succès de Montgommery. — Assaut de Québec. — Mort de Montgommery; Arnold blessé. — Il est nommé au commandement de Montréal. — Aaron Burr. — Sa vie, sa fin.

Nous avons laissé Arnold revenant au quartier général de Cambridge, tout fier de l'insolent et hardi coup de main qu'il venait d'accomplir, ramenant avec lui ses prisonniers du sloop anglais, et n'ayant plus souci de l'injustice qui l'avait si profondément froissé dans l'affaire relative au commandement de Ticonderoga.

La double occupation de Ticonderoga et de Crown-Point, placés comme deux sentinelles avancées h l'extrémité sud du lac Champlain, avait été, comme nous l'avons dit, d'une grande importance pour l'armée américaine. C'était à la fois une sécurité contre toutes tentatives de la part de l'armée anglaise du Canada, et au besoin, une bonne clef d'opérations sur ce pays; or, la nécessité de tenter tôt ou tard quelque entreprise de ce côté était pressentie par tout le monde. Mais pour que les premiers résultats acquis fussent complétés, il fallait que les Américains devinssent les maîtres définitifs du lac Champlain, dont les Anglais avaient la libre navigation jusqu'à portée du canon de Ticonderoga et de Crown-Point.

Arnold, avec sa vive imagination , ses instincts militaires

très prononcés, avait rapidement saisi les avantages attachés à la conquête du lac Champlain. Il proposa au général Ward, qui commandait encore en chef, une expédition jusqu'il Saint-John, le premier poste avancé des Anglais sur la frontière du Canada. C'était une de ces expéditions qui n'avait de chances de succès que par un coup de main hardi. Il s'agissait de traverser le lac Champlain dans sa plus grande longueur, du sud au nord, et de remonter la rivière Saint-John pour arriver à la ville de ce nom.

L'expédition était presque exclusivement maritime : c'était ce qui en avait fait paraître l'exécution difficile, sinon impossible pour le moment, au général en chef qui n'avait pas de marins sous la main. Mais Arnold, on s'en souvient, avait navigué sur ses propres navires, et les avait commandés au temps où il faisait commerce avec les Indes occidentales. Il devenait, en conséquence, l'homme indispensable pour cette affaire, grosse de difficultés et de dangers. Ward mit en réquisition tout ce que l'on put réunir de bateaux et de barques, et en composa une flottille dont Arnold prit le commandement. Arnold, qui n'était encore après tout, qu'un officier d'aventure , qui ne s'était révélé que par deux actes de bravoure personnelle, en des circonstances où il fallait plus d'audace et d'énergie que de capacité militaire , plus d'insouciance et de mépris de sa propre vie et de celle des autres, que de combinaisons stratégiques, plus de résolution dans le caractère que de raison et de calcul, Arnold, dis-je, éprouva un légitime orgueil en se voyant confier cette mission. Son ambition était enfin satisfaite, pour le moment du moins ; il avait rencontré cette occasion qu'il cherchait de se montrer sous un jour nouveau, et de s'imposer h l'attention de l'armée et de ses chefs.

Ce n'était pas tout : Arnold, chez qui le goût du faste, la vanité, la passion du jeu étaient poussés à l'excès, se trou-

vait dans des embarras pécuniaires qui remontaient déjà assez loin et s'étaient encore accrus. La possession d'un commandement, la libre disposition des deniers publics, l'espoir de quelque bonne prise, se présentaient tour à tour ou simultanément à son esprit. Il entrevoyait, sans en définir aucune, cent ressources pour s'exonérer des charges qui pesaient lourdement sur lui. Nous le verrons, au retour de son expédition, faire la première tache à sa réputation, fournir l'excuse à ces injustices dont il se plaignit si amèrement plus tard et qui le conduisirent ii l'abîme où il tomba.

Le jour marqué pour le départ de la flottille se leva gros d'orages. A l'horizon du lac, la tempête s'amoncelait. Les flots, soulevés par le vent, battaient déjà la rive comme les flots d'une mer en furie. La navigation sur les grands lacs de l'Amérique est dangereuse en de pareils moments ; on y compte autant de sinistres, sinon plus peut-être, que sur l'Océan. Rien n'arrête Arnold; il se hâte, craignant que quelque obstacle ne vienne entraver l'expédition ; il est pressé de réaliser le rêve qu'il caresse. Il insiste même sur ce point que la tempête est favorable à l'exécution de ses projets : il est certain d'échapper ainsi à la surveillance et à la rencontre de tous bâtiments anglais sur le lac, et de pouvoir atteindre, sans coup férir, l'entrée du Saint-John. Ce sera autant de sang et de munitions ménagés pour l'œuvre principale. Comme à Ticonderoga, Arnold ne dissimule à ses volontaires ni le danger ni les chances d'insuccès. Mais il leur communique son courage, son audace, sa confiance en lui-même. On s'embarque, on part.

La traversée du lac fut pénible ; un des petits bâtiments de la flottille fut démâté et sombra ; l'équipage se sauva heureusement. Arnold se révéla, dans cette occasion, aussi audacieux matelot qu'il était soldat intrépide. L'événement prouva qu'il avait prévu juste ; pas une voile anglaise ne se

montra au milieu de ces déchaînements des éléments, et l'expédition arriva à l'entrée du Saint-John, sans avoir eu à ajouter au drame de la navigation les péripéties delà moindre escarmouche.

La rivière Saint-John s'évase devant la ville, en une baie assez large et assez profonde. Arnold jugea prudent de se tenir en dehors de cette baie; il débarqua de nuit, par un temps sombre et pluvieux que des rafales incessantes d'un vent furieux rendaient favorable à la hardiesse de ses plans. Il se dirigea , ensuite , au pas de course sur la ville, surprit la garnison, soutint un combat court mais vigoureux, presque tout entier à l'arme blanche, et resta finalement maître du champ de bataille. Tous les historiens sont d'accord pour constater le courage de lion dont Arnold fit preuve dans la rapide exécution de cette expédition, comme son admirable sangfroid dans la périlleuse et délicate situation où il avait exposé le petit nombre de soldats qui lui avaient été confiés. Le résultat de ce coup de main était immense; le lac Champlain, sur toute sa longueur, et le lac Georges, appartenaient désormais h l'armée indépendante; la grande route du Canada lui était ouverte.

Malheureusement Arnold avait trouvé là l'occasion de solder les comptes véreux de son passé, et il se laissa aller à commettre det. actes qui « pesèrent, dit un de ses biographes, sur toute sa carrière militaire. » Un autre biographe écrit, sans plus d'explications à ce sujet, la phrase suivante: « Arnold se brouilla avec le Comité de salut qui paya ses mandats, mais non pas sans laisser percer quelques soupçons sur son honorabilité. » On peut inférer tout ce que l'on voudra de cette phrase vague, mais accablante. La conduite ultérieure d'Arnold permet au soupçon de parcourir le plus vaste champ. Toujours est-il que, au retour de son expédition de Saint-John, Arnold resta sans commandement pen-

dant plusieurs mois. Il fut ensuite rappelé au service dans un moment où l'on eut besoin, pour l'exécution d'une entreprise aussi difficile que téméraire, d'un homme de sa trempe, d'un courage éprouvé, d'une volonté de fer, d'une robuste énergie morale et physique.

Ici commence la seconde phase de la carrière militaire d'Arnold, phase plus complète que celle dont nous venons d'esquisser les épisodes. Il ne s'agit plus de coups de main audacieux. Ce n'est plus désormais un aventurier qui s'en va, l'épée au vent, enlever des forteresses par surprise, capturer à l'abordage des bâtiments de guerre , s'emparer d'une ville au pas de course. C'est le général qui va se montrer avec les talents indispensables ii une mission compliquée ; c'est le chef soucieux du sort des hommes dont il a charge, mais toujours plein de courage, inaccessible aux souffrances et aux misères qui vont l'éprouver.

C'était au moment où la situation de l'armée indépendante était la plus compromise. Tout lui manquait; de plus les Anglais l'inquiétaient à l'est et la menaçaient par le Canada. Pour sortir de cette extrémité, il fallait porter un grand coup à l'ennemi et l'aller frapper au cœur même de sa puissance.

Dès que Washington eut reçu les renforts qu'il avait demandés , et non sans peine obtenus du Congrès continental, il avait songé à mener ii bonne fin un projet depuis longtemps médité, et que lui avaient suggéré les heureux coups de main d'Arnold et d'Ethan Allen sur les postes anglais avoisinant les frontières du Canada. Dans la situation précaire où se trouvait son armée devant Boston, Washington devait craindre de la part de l'ennemi quelque sortie qui, en se combinant avec un mouvement des troupes du Canada, eut mis les continentaux entre deux feux. Il était donc urgent de parer à l'éventualité d'un pareil plan en le

prévenant par une prompte attaque sur le Canada, de manière à pouvoir, en cas de succès, placer l'armée anglaise dans la position que Washington voulait éviter pour luimême.

Il s'agissait donc d'attaquer le Canada par deux points différents , et de tendre au général Carleton un piège où il tomberait vraisemblablement. Le général Shuyler, qui commandait la division de l'armée du nord sur le lac Champlain, reçut l'ordre de faire marcher un corps de troupes à la frontière du Canada, de reprendre Saint-John qu'Arnold n'avait pu garder, puis de se porter sur Montréal, dont l'occupation devait assurer aux Américains le commandement du fleuve Saint-Laurent. Washington avait prévu qu'à la nouvelle de cette attaque hardiment conduite, le général Carleton quitterait précipitamment Québec pour courir à la défense des frontières envahies. Pendant ce temps, un second corps, pénétrant dans le Canada par l'est, devait marcher sur Québec, affaibli naturellement par le départ des troupes de Carleton, et en tenterait la conquête, devenue facile. Si Carleton revenait sur ses pas pour défendre la ville, il dégarnirait la frontière méridionale et l'abandonnerait au corps expéditionnaire de Shuyler , qui se porterait alors sur Québec.

Shuyler confia le commandement de l'expédition au brave général Montgomery ; celui - ci partit avec douze cents hommes. Pour commander le second détachement, réservé à des épreuves plus périlleuses et plus aventureuses, Washington n'eut pas de peine à trouver l'homme nécessaire : il jeta les yeux sur Arnold.

Arnold n'avait encore, dans l'opinion de l'armée, qu'une réputation de bravoure, mais de bravoure entraînante. Washington lui avait reconnu d'autres qualités : une intelligence militaire hors ligne et des aptitudes réelles au commande-

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ment. Ne pouvant disposer que d'un nombre très limité d'hommes pour cette entreprise hardie, le général en chef avait jugé indispensable de confier ce petit groupe de soldats à un officier qui aimât, par caractère, cette sorte d'expéditions, en qui ses hommes eussent une entière confiance et qui leur donnât l'exemple du courage, de la fermeté, en même temps que de la patience h tout souffrir. Arnold réalisait admirablement ce type d'un chef appelé à se trouver engagé en des épreuves exceptionnelles. Il ne s'agissait de rien moins que de traverser les vastes forêts, la plupart vierges alors, de l'État du Maine, en remontant la longue rivière Kennebec; de franchir des lacs, des marais, des pays peuplés d'Indiens, dont les dispositions était au moins douteuses, et tout cela au milieu d'un rigoureux hiver. Arnold, qui ne se dissimulait pas la gravité et les dangers de l'entreprise, les cacha à sa petite troupe composée de onze cents hommes bien déterminés cependant. Ce fut là un secret gardé entre Washington et lui. Il avait suffi que le premier considérât cette expédition comme « étant de la plus grande importance pour les intérêts et les libertés de l'Amérique; » il avait suffi également qu'un esprit aventureux comme celui d'Arnold y vît une occasion de gloire, pour qu'ils s'entendissent f un et l'autre sur la nécessité de ne pas reculer.

La colonne commandée par Montgomery, partie de Ticonderoga le 10 septembre 1775, attaqua d'abord Saint-John qui était, comme favait bien jugé Arnold lors de sa première expédition, la clef du Canada de ce côté; mais la résistance des Anglais fut si vive que force fut â Montgomery de se replier sur flle-aux-Noix dont il s'empara ainsi que du fort Chambly, oii il trouva d'abondantes munitions. Il put alors recommencer le siège de Saint-John, qu'il enleva après une vaillante résistance. Les prévisions de Washington se

réalisèrent parfaitement : sir Guy Carleton, prévenu de cette irruption sur les lignes du Canada et par les premiers succès de Montgomery et par une proclamation préalable du général Shuyler invitant les Canadiens à se joindre à l'armée libérale, se dirigea immédiatement vers la frontière avec huit cents hommes de troupes. Il fut rencontré en route et battu par trois cents « gars des montagnes » sous le commandement d'Ethen Allen. Ce fut, on se le rappelle, le dernier succès de ce brave aventurier. Carleton, après cette défaite, se réfugia précipitamment dans Montréal dont Montgomery commença le siège, suivi d'un prompt et vigoureux assaut qui laissa la ville au pouvoir des Américains. Montgomery se mit aussitôt à la poursuite de Carleton battant en retraite sur Québec. Les cent quarante -deux milles qui séparent ces deux villes importantes se franchissent rapidement aujourd'hui, au moyen de magnifiques steamboats qui sillonnent le Saint -Laurent. Il n'en était pas de même à l'époque dont nous parlons ; et cette étape victorieuse devait coûter cher à Montgomery.

Pendant que le succès couronnait les efforts des Américains de ce côté, Arnold était parti de Cambridge à la tête de ses onze cents hommes, résolu à triompher de tous les obstacles.

Les misères, les souffrances qu'il rencontra sur sa route dépassèrent tout ce que son imagination avait pu se représenter, au moment où il s'associa avec tant d'ardeur au projet de Washington. Tout ce qu'il est possible de souffrir, ses troupes le supportèrent grâce à l'énergie qu'il montra lui-même au milieu de ces épreuves qui ne se peuvent comparer qu'à celles d'un équipage naufragé et livré sur un radeau, en pleine mer, aux drames de la tempête et du désespoir. Il fallut se frayer un passage avec la hache du pionnier à travers des forêts dont nul pied humain, pas

même celui des Indiens peut-être, n'avait encore foulé le sol; s'exposer h l'infidélité des guides, subir toutes les tortures de la faim, de la soif, des maladies; combattre tantôt les Indiens , tantôt des animaux carnassiers , et se faire , arbre par arbre, un chemin noyé dans des marais. Aucune de ces épreuves n'abattit , un seul instant , le courage d'Arnold admirablement soutenu par celui d'Aaron Burr, un de ces étranges personnages de la révolution, à qui le talent donna une haute fortune, et que l'ambition désordonnée précipita, lui aussi, dans le crime et dans la honte. Arnold ne perdit pas un seul instant sa sérénité et sa foi dans le but poursuivi. Il conserva jusqu'au bout son influence sur le moral de ses troupes soutenues par la discipline et par des tendresses toutes paternelles en même temps. L'aventurier, brave jusqu'à la témérité, se révéla tout à coup général habile et prévoyant, montrant en leur plus grand jour les héroïques qualités qui justifiaient les sympathies dont Washington l'avait honoré en lui remettant la conduite d'une pareille campagne, où il y avait beaucoup de gloire à acquérir, mais au prix d'énormes sacrifices. La confiance qu'Arnold avait inspirée à ses compagnons de misère était si robuste que, au plus fort de sa détresse, un des officiers l'ayant abandonné en cherchant à entraîner avec lui son détachement, une dizaine d'hommes tout au plus consentirent à s'associer h. cette désertion.

Ce qu'il y avait de remarquable dans cette énergie inflexible d'Arnold, c'est qu'il ignorait le premier mot des succès de Montgomery. Quand il eût été cent fois excusable de renoncer à cette désastreuse entreprise et de revenir sur ses pas, il y persista avec la volonté du courage et l'enthousiasme du devoir. Il allait tout à fait à l'aventure, ne sachant pas si la jonction projetée était possible ; si, en arrivant h ce terme de sa course, il ne se trouverait pas, au contraire, en pré-

sence d'un ennemi déjà vainqueur et dont l'ardeur serait doublée par le triomphe. C'en était fait, alors, de lui-même et de cette poignée d'hommes qui avait surmonté tant de périls.

Enfin, après deux mois d'une lutte formidable contre tant d'éléments de destruction, Arnold entra dans le Canada et campa à Point-Levi , à quelques milles de Québec , où il apprit les succès de Montgomery. De onze cents hommes, il lui en restait cinq cent cinquante à peu près valides ; le surplus avait marqué de cadavres les rudes étapes de sa course. Arnold n'écouta que son courage, et voulut attaquer Québec immédiatement. S'il l'avait pu faire en ce moment, il avait de grandes chances de réussir. Sir Guy Carleton, tout en |?attant en retraite, était occupé à tenir tête à Montgomery dont il ralentissait la marche, et la ville, conformément encore aux prévisions de Washington , n'avait qu'une faible garnison. Une vigoureuse attaque pouvait donner le change à l'ennemi et lui faire croire à la présence d'une armée plus considérable. Mais il était indispensable de se procurer des bateaux pour traverser le Saint-Laurent, Québec étant bâti sur un petit promontoire appelé le cap Diamant, au confluent de la rivière Charles et du Saint-Laurent. Cette difficile opération demanda beaucoup de temps, et donna aux assiégés le loisir de préparer leur défense. Arrivé dans les plaines d'Abraham qui entourent la ville, Arnold reconnut l'impossibilité de tenter un assaut avec quelque chance de succès. Cinq cent cinquante hommes à mettre en ligne contre une ville protégée par de bonnes murailles, par un système de fortifications régulières et par une citadelle qui en commande les abords, d'une hauteur de trois cent cinquante pieds au dessus du niveau des rivières, était une entreprise par trop folle devant laquelle la hardiesse même d'Arnold recula. Il y avait dans Québec, en outre de la garnison douze

à quinze cents citoyens prêts à prendre les armes. Arnold se retira à Pointe-aux-Trembles , à une vingtaine de milles plus bas que Québec , pour y attendre l'arrivée de Montgomery.

Peu s'en était, fallu, on le voit, que le plan de Washington n'obtînt un plein succès. S'il échoua en partie, la faute n'en peut être attribuée à personne; on ne saurait surtout en accuser Arnold. La faiblesse et l'épuisement de ses troupes le rendirent seuls impuissant à profiter de l'absence de Carleton pour s'emparer de Québec et, par suite du même coup peut-être, du Canada tout entier.

Après quinze jours d'attente et d'impatience, Arnold vit enfin arriver Montgomery, couvert de gloire, mais avec un corps d'armée réduit à trois cents hommes épuisés , harassés, hors d'état de tirer un coup de fusil. Les deux corps expéditionnaires réunis formaient un effectif de huit cent cinquante hommes, avec lesquels il fallut entreprendre le siège d'une ville comme Québec, où le général Carleton venait de rentrer à la tête de forces nouvelles recrutées en chemin. Montgomery attendit quelques secours qu'il avait fait demander au général Shuyler et qui lui arrivèrent le i20 décembre. Il laissa ses troupes prendre un peu de repos, et se décida à tenter, non plus un siège en règle, mais un assaut. Les retards pouvaient donner ii l'ennemi le temps de se fortifier, de constater la faiblesse de la petite armée américaine et de l'écraser par quelque manœuvre contre laquelle le nombre serait impuissant. Le 31 décembre 1775 fut la date tixée pour cette tentative, une des plus hardies dont on puisse trouver l'exemple dans l'histoire militaire d'aucun peuple.

L'hiver était des plus rigoureux. Ce n'étaient plus seulement des murailles de pierres, mais des montagnes de glace et de neige qui défendaient Québec. Montgomery songea à

tirer parti de ces obstacles que la nature lui opposait. Il fit hisser son artillerie au*sommet de ces monceaux de glace, et, de là, commença à bombarder la ville; mais cette artillerie était trop faible et mal servie. D'un avis unanime, les officiers déclarèrent qu'il fallait tenter un assaut désespéré dont la vigueur et f audace pouvaient déconcerter ou intimider f ennemi. Montgomery divisa sa petite armée en quatre colonnes : deux de ces colonnes, sous les ordres des majors Brown et Livingston , devaient feindre une attaque sur une partie de la ville pour détourner l'attention, pendant que lui-même et Arnold, à la tête des deux autres colonnes, attaqueraient vivement sur deux autres points. Cette manœuvre, favorisée par un ouragan de neige qui obscurcit le ciel un instant, réussit au gré des assiégeants. Arnold s'élança, avec son impétuosité habituelle, à la tête de trois cents hommes. Il ouvrit une brèche et entra le premier dans la ville. Mais une balle qu'il reçut dans la cuisse le renversa et arrêta sa course triomphale. Du fond de l'ambulance où on l'avait transporté, il continua à diriger par ses ordres cette vigoureuse attaque dont le commandement supérieur lui appartenait désormais , car Montgomery venait de tomber mortellement frappé par un boulet de canon, au moment oii il entrait aussi dans la ville, ayant à ses côtés Aaron Burr. Mais, quel que fût le courage de cette petite troupe, qui laissa plus de cinq cents hommes sur ce sanglant champ de bataille, elle n'avait plus h sa tête, pour fentraîner, les deux chefs qui venaient de payer l'un de sa vie, l'autre de son sang, leur héroïque dévouement à la ^patrie. Vainement le colonel Morgan, le capitaine Aaron Burr, tous les officiers qui restaient se couvrirent-ils de gloire, il fallut battre en retraite hors d'une ville qui avait été h moitié prise.

Arnold se retira à cinq milles de Québec, résolu à passer f hiver sous la tente. L'ennemi pouvait facilement détruire

cette poignée d'hommes qui le bravaient encore presque à portée de ses fusils. Soit impuissanq^ réelle, soit hésitation ou timidité, Carleton ne l'osa point tenter. Arnold, en attendant des renforts qu'il avait fait demander au quartier général pour recommencer l'attaque tint, malgré les rigueurs ou grâce aux rigueurs de la saison, la ville en état de blocus, à ce point que les vivres y manquèrent un moment. Les renforts réclamés arrivèrent et portèrent de nouveau à ua millier d'hommes l'armée d'Arnold. Encore souffrant de ses blessures, il s'apprêtait à fondre sur Québec, lorsque la disette et la petite vérole décimèrent ses rangs. Forcé d'abandonner la place, il se replia sur Montréal, dont le commandement lui fut donné.

J'ai cité, pendant le cours du récit de cette expédition, le nom d'un homme devenu célèbre en Amérique, et dont l'existence a eu plus d'un point de ressemblance avec celle d'Arnold : je veux parler d'Aaron Burr,

AaronBurr était, par sa mère, petit-fils de l'illustre théologien Jonathan Edwards. Né en 1756 à Newark, dans le New- Jersey, orphelin à trois ans, il avait fait d'excellentes études au collège de Princeton, où il fut gradué en 1772. Au moment où la révolution éclata , il partit comme volontaire et alla rejoindre l'armée à Cambridge. Nous venons de voir qu'il avait fait partie de l'expédition sur Québec avec Arnold ; il s'y conduisit avec une rare bravoure, qui lui valut le grade de major. A son retour, il fut attaché à l'état-major de Washington. Mais à la suite de circonstances qui sont restées un mystère, il quitta brusquement le quartier général. S'était-il retiré volontairement, ou bien son chef l'avait-il congédié? C'est ce que l'on n'a jamais su. La discrétion et la bonté exemplaire de Washington ont couvert d'un voile impénétrable ce dénouement de leurs relations. Ce qu'il y a de certain , c'est que Washington conserva d'Aaron Burr une très

défavorable opinion, quoiqu'il l'estimât comme officier de courage et comme homme d'érudition. Burr ne rendait pas à Washington la ijiéme justice; il affectait même de déprécier très haut ses talents militaires et traitait ses idées sur la politique et la morale « de niaiserie et de faiblesse d'esprit. »

L'orgueil était le moindre défaut d'Aaron Burr, aussi bien que d'Arnold ; comme celui-ci aussi , Aaron Burr souffrait considérablement de n'avoir pas une carrière militaire plus rapide et surtout de n'être pas au premier rang. En rabaissant les talents de Washington, c'était les siens propres qu'il prétendait faire ressortir. Il entra tout naturellement dans la cabale de Conway; sa place y était marquée. Nous verrons tout à l'heure où le conduisit cette ambition du pouvoir suprême.

Sa carrière militaire cessa en 1779; il avait conquis le grade de colonel, après s'être distingué au siège de New-York et à la bataille de Monmouth. Sa frêle santé, autant que le dépit de n'être pas déjà général, et, qui plus est, général en chef, lui dictèrent cette résolution. Burr avait alors vingttrois ans et une grande fortune. Il se livra à l'étude du droit, avec l'intention de parcourir la carrière politique où il joua, en effet, un rôle important. Admis comme avocat au barreau d'Albany d'abord, puis plus tard à celui de New-York, il se fit rapidement une éclatante réputation, que l'esprit de parti exagéra et que l'esprit de parti également s'attacha ensuite à amoindrir.

Un de ses contemporains encore vivant (Burr n'est mort qu'en 1836) disait : « Ce n'était pas précisément un orateur éloquent, mais un beau parleur, très agréable et très persuasif. » Ses succès en politique, quoiqu'il affectât de placer ses talents civils bien au dessous de ses capacités militaires, avaient été fort rapides et fort brillants. 11 fut successive-

ment membre de la Législature de son État, procureur général et enfin sénateur. Washington, par des motifs connus de lui seul, refusa obstinément, pendant sa présidence, de donner à Burr aucun poste diplomatique auquel le recommandaient l'influence d'amis fort puissants, et la haute position politique qu'il occupait.

Le moment vint pour lui de donner carrière à sa vaste ambition. Il se porta concurrent de Jefferson à la présidence de 1800. Grâce aux concessions de toutes les sortes faites aux deux partis qui divisaient déjà radicalement les esprits en Amérique, Burr parvint à contre-balancer l'élection, et ce ne fut qu'au trente-sixième tour de scrutin que Jefferson l'emporta devant le Sénat sur son redoutable compétiteur. Aux termes de la Constitution, Burr se trouva de droit viceprésident.

Mais ce système de concessions, auquel il avait dû recourir, le perdit à jamais dans l'opinion des deux partis; sa carrière politique finit \h. Quelques-uns de ses plus fidèles amis essayèrent de le faire élire gouverneur de l'État de New- York ; ils échouèrent , et Burr eut h ce propos ce fatal duel avec le colonel Hamilton, à la suite duquel, poursuivi par la haine publique, il fut obligé de quitter New- York. C'est alors que son ambition, à laquelle les portes honorables étaient fermées désormais , tenta de s'ouvrir par le crime et la trahison ce suprême pouvoir où il aspira toujours, sous quelque forme qu'il se présentât.

Voici en quels termes Jefferson raconte les projets heureusement avortés de Burr, dans une lettre datée du 14 juillet 1807 et adressée k Lafayette : « Certainement, si vous eussiez été, comme je l'aurais voulu, à la tête du gouvernement de la Nouvelle-Orléans, Burr ne m'aurait pas causé un instant d'inquiétude. Sa conspiration a été une des plus criminelles dont l'histoire nous fournit l'exemple. Son projet était de

séparer les États de l'Ouest du reste de l'Union, d'y ajouter le Mexique, de se placer à leur tête, de leur donner ce qu'il regarde comme un gouvernement énergique et de fournir ainsi un exemple et un instrument pour la destruction de notre liberté. Un homme capable de se persuader qu'il pourra effectuer un plan de ce genre avec des matériaux américains ne semble mériter qu'une place à Bedlam. La gravité du crime exigerait cependant une punition plus grave. Mais , quoiqu'il n'y ait personne aux États-Unis qui doute de sa culpabilité, notre loi a entouré l'accusé de tant de garanties contre l'accusateur, que je ne sais encore s'il sera condamné. » Burr, arrêté dans le Mississipi, avait été conduit en Virginie et placé sous caution. Grâce aux démarches actives de ses amis, car ce fut un fait particulier qu'il conserva toujours, même dans les positions les plus équivoques de sa vie, une nombreuse clientèle de très fidèles sympathies, les juges déclarèrent que, faute de preuves suffisantes, il n'y avait pas lieu à poursuivre.

Un autre homme qui a jeté un grand éclat sur les États- Unis, le général Jackson, se trouva incidemment mêlé à cette conspiration (1). Il fut même question un moment d'arrêter le général; mais on se borna à le réprimander sévèrement.

Aaron Burr, après le jugement de non-lieu rendu en sa faveur, se réfugia en Angleterre, puis en France où il poursuivit, sans y rencontrer aucune sympathie, son projet de conquête sur le Mexique. Il revint en Amérique en 1812, tenta de reprendre sa position d'avocat , mais sans succès. Sa fortune avait été dilapidée; il traîna une longue vie obscure et oubliée, et mourut en 1836, dans un état voisin de la misère, à l'âge de quatre-vingt-un ans. La plus

(1 i Nous en consignons les détails dans le chapitre consacré au i^'énéral Jackson.

sérieuse occupation de sa vieillesse , dit un de ses biographes, était de raconter les nombreuses bonnes fortunes de sa galante jeunesse et de relire de volumineuses correspondances de cette époque, qu'il avait précieusement conservées.

Conduite d'Arnold dans le Canada. — Il est rappelé. — Inhabileté du général Thomas. — Arnold à l'armée de l'Est. — Il n'est pas nommé major général; sa mauvaise humeur; Washington intervient en sa faveur.. — Il est mal noté pour ses exactions. — Sa conduite à Fairfield; il est nommé major général. — Il fait partie de l'expédition du Canada avec Gates.

Arnold, que nous avons laissé occupant Montréal, s'imaginait trop facilement que la gloire dont il se couvrait les armes à la main l'autorisait à tout. Une fois cette gloire acquise, il s'ingéniait h la ternir; ou plutôt le désordre de sa vie passée et le faste de sa vie présente l'excitaient sans cesse à commettre des actions coupables, dont sa conscience peu scrupuleuse ne lui faisait pas sentir, paraît-il, toute la gravité. A Montréal, il méconnut complètement les recommandations prudentes de Washington , qui étaient « de ne troubler sous aucun prétexte la tranquillité des Canadiens, et de ne pas blesser leurs préjugés ; de respecter leurs pratiques religieuses; de leur payer libéralement tous les objets dont il pourrait avoir besoin ; de punir avec rigueur les soldats qui commettraient quelques désordres ; d'éviter enfin de vexer le peuple, en ne faisant rien qui piît le rendre hostile à la cause américaine. » Ces sages instructions demeurèrent lettre morte pour Arnold. Ses embarras pécuniaires de plus en plus considérables, ses besoins impérieux de luxe et de plaisirs, sa passion effrénée pour le jeu, le poussèrent à abuser de, nouveau de son autorité pour commettre

des exactions considérables, qu'il parvint à pallier assez bien pour ne paraître qu'un comptable désordonné et non pas encore un comptable infidèle. En même temps, il accablait les habitants d'impôts arbitraires et les rançonnait au lieu d'acheter d'eux les vivres nécessaires aux besoins de son armée. Enfin, il excita tant de plaintes de la part des Canadiens et tant de mécontentement au quartier général , que force fut à Washington de le rappeler en le réprimandant sévèrement. Cependant, tel était l'enthousiasme qu'avait excité sa courageuse conduite dans l'expédition contre Québec, que le Congrès obéit en quelque sorte à la pression de l'opinion publique en élevant le colonel Arnold au grade de brigadier général.

Son rappel du Canada, s'il était une punition méritée, fut un malheur pour la cause américaine. Le général Thomas, qui le remplaça dans son commandement , était un officier incapable. Il ne sut pas conserver une conquête qu'Arnold eût défendue à coup sûr avec cette ténacité qui le caractérisait. En six mois, les résultats de ces victoires, si chèrement achetées par les Américains dans le Canada, avaient disparu; et au mois de juin 1776, le général Thomas abandonnait le dernier poste du Canada, revenu tout entier aux mains des Anglais. C'était une entreprise h recommencer et dans des conditions plus difficiles que la première fois. Arnold pensait avec raison qu'il aurait un rôle dans cette expédition. En attendant ce moment, qu'il appelait de tous ses vœux comme l'heure d'une revanche, il trouva le moyen de payer son nouveau grade par de nouvelles actions d'éclat.

C'était rendre service à Arnold que de nepoint le laisser dans finaction.

Il n'avait pas suffi aux Anglais de reconquérir le Canada et de chasser les Américains au delà des frontières envahies. Les défaites successives du général Thomas les enhar-

dirent à prendre l'offensive, et ils songèrent à rétablir leur autorité sur le lac Champlain. Une flottille composée d'un trois-mâts, de deux scliooners portant vingt canons, et de quarante-quatre bateaux chargés de munitions, fit son apparition dans les eaux du lac Champlain pour en reprendre possession. On se souvient que déjà Arnold, en sa qualité d'ancien marin, avait fait des prouesses sur ce lac. Il fut appelé au commandement d'une sorte de flottille improvisée, composée de trois schooners, deux sloops et huit embarcations, armés tant bien que mal. Les Américains n'avaient que ces forces disproportionnées et des marins inexpérimentés à opposer aux Anglais. Ce n'était pas là ce qui pouvait arrêter Arnold.

Le 11 octobre 1776, les deux flottilles se rencontrèrent, et, après un combat de cinq heures, une de ces luttes acharnées comme Arnold seul semblait capable d'en soutenir, la victoire lui resta, mais une victoire chèrement payée, après laquelle il n'avait plus qu'à chercher un abri pour réparer de glorieux désastres. Hors d'état, en effet, de demander ou d'accepter un nouveau combat, il profita des ténèbres de la nuit pour passer à travers la flotte ennemie et se mettre en sûreté. Cette manœuvre téméraire lui réussit. Mais, le lendemain, les Anglais lui donnèrent la chasse; il fut obligé de s'engager dans un nouveau combat qu'il voulait éviter et qui dura quatre heures. Jamais encore il n'avait déployé un pareil courage. Au moment d'être enveloppé par fennemi, réduit à la dernière extrémité, sur le point d'être capturé, il fit échouer ses bâtiments, y mit le feu, brûla tous les drapeaux qui se trouvaient à bord, quitta, lui dernier, le dernier de ses navires embrasés et battit en retraite sur Ticonderoga. Cette héroïque action d'éclat excita de vifs enthousiasmes. Une victoire n'eût pas été plus populaire que cette glorieuse défaite.

Arnold se rendit alors à l'armée de l'Est, où il continua de guerroyer contre les Anglais, tantôt avec succès, tantôt essuyant des mécomptes, comme à l'affaire de Newport, quand il tenta, avec une centaine d'hommes, selon son habitude, de chasser mille à douze cents Anglais qui venaient de débarquer.

Aucun officier de l'armée américaine n'avait, à ce moment, une réputation plus brillante que la sienne. Arnold le savait, et l'orgueil le poussait à estimer plus haut encore les services qu'il avait rendus. Aussi fut-il profondément blessé de voir le Congrès nommer cinq majors -généraux choisis parmi des brigadiers plus jeunes que lui en grade. Il accusa le Congrès et le pays tout entier d'ingratitude, et conçut dès lors des sentiments de vengeance. Washington lui-même s'étonna de ce passe-droit, et ne l'attribua qu'à un oubli; il écrivit à Arnold pour calmer son irritation, et s'offrit d'intercéder en sa faveur auprès du Congrès. Washington tint parole, mais ne réussit point à obtenir pour Arnold la réparation qu'il demandait. En réalité, le passedroit était volontaire. Le Congrès appréciait les services éminents et le courage d'Arnold ; mais il ne pouvait oublier par quelles flétrissures cet officier avait déjà terni sa réputation. Ce ne fut point sur ce motif cependant que le Congrès s'appuya pour justifier ostensiblement sa décision; il allégua que le Connecticut, auquel appartenait Arnold, comptait déjà dans l'armée deux majors-généraux , et qu'il importait de répartir également les avancements sur les officiers de chacun des États.

Arnold, soit qu'il entrevît la cause véritable de la mesure qui l'atteignait, soit qu'il fût emporté par son irritation, adressa à Washington la lettre suivante, où l'on serait disposé volontiers à ne trouver qu'un sentiment de dignité froissée, si l'on ne devinait pas déjà le parti pris d'une ven-

geance que l'occasion retardera peut-être, mais que l'occasion fera renaître : « Je remercie Votre Excellence, écrit-il, de s'être intéressée à moi relativement à mon avancement. Le Congrès a certes le droit de donner de l'avancement à ceux qu'il estime en être les plus dignes par leur capacité, leurs longs et dévoués services. Dans la nomination qu'il a faite des plus jeunes officiers au rang de major-général, je vois un moyen très honnête de me demander ma démission, comme étant indigne du poste que j'occupe. Mon brevet actuel m'a été donné sans que je l'aie sollicité et comme moyen pour moi :de servir mon pays. Je le résigne avec un égal plaisir du moment que je ne puis pas servir plus longtemps mon pays avec honneur. En bonne justice, dans l'intérêt de ma réputation et pour la satisfaction de mes amis, je demande qu'une cour d'enquête examine ma conduite; et quoique je ressente très vivement l'ingratitude de mes concitoyens, je fais taire une injure personnelle devant mon zèle pour le salut et le bonheur de mon pays, pour la cause duquel j'ai combattu si souvent, et pour lequel je serai toujours prêt à verser mon sang. » Il résolut alors de se rendre à Philadelphie pour présenter lui-même ses réclamations au Congrès et remettre sa démission.

Mais ici, comme en d'autres circonstances de sa vie, une occasion se présenta à point nommé pour son courage, et le soldat, en dépit de toutes les défaillances de l'homme, reparut tout entier. A New-Haven, dans le Connecticut son État natal, où il s'était arrêté, il apprend que les généraux Silliman et Woorster, à la tête de six cents hommes, se rendaient à Fairfield, où les Anglais, débarqués au nombre de deux mille environ, ravageaient le pays et mettaient tout à feu et k sang. Ils étaient commandés, c'est tout dire, par Tryon. Arnold retrouve aussitôt ses meilleures qualités; son cœur s'enflamme ; il oublie pour un moment ses injures

RÉPUBLIQDE AMÉIUCAINE, T. I. 18

personnelles ; la perspective de quelques brillants combats le séduit et l'entraîne. Peut-être était-ce, à vrai dire, moins le patriotisme du bon citoyen que l'ardeur de l'aventurier qui se réveillait en lui, mais n'importe : il est de l'expédition. Il demande des volontaires dans New-Haven. Son nom commande l'obéissance, la confiance et l'entliousiasme; trois cents hommes se présentent avec trois pièces d'artillerie. Arnold rejoint Silliman et Woorster qui marchent sur le petit village de Danburry, où Tryon, après avoir massacré une cinquantaine de soldats, avait, selon son habitude, pillé et brûlé les maisons. Woorster et Silliman attaquent la position pendant qu'Arnold garde avec ses trois cents volontaires un chemin par où devra passer l'ennemi poursuivi. Arnold établit une forte barricade avec des arbres abattus et des débris de rochers. Mais Tryon avait déjoué la manœuvre de Silliman et de Woorster, en abandonnant Danburry sans y attendre les forces américaines, et il s'était porté en bon ordre et en nombre sur la route défendue par Arnold. Un combat inégal s'engage. C'est le lot d'Arnold de faire toujours la guerre dans de semblables conditions, et ce n'est pas là ce qui arrête les hommes de sa trempe. Après une résistance opiniâtre, les munitions étant presque épuisées, la barricade fut enlevée. Arnold fit battre sa petite troupe en retraite, se repliant habilement et à la façon des Parthes, c'est à dire s'arrêtant de temps en temps pour faire face encore à l'ennemi et lui envoyer ses dernières balles. Pendant cette retraite, il eut son cheval tué. Un Anglais, le voyant embarrassé, court à lui en le menaçant de sa baïonnette ; Arnold l'attend avec son sangfroid accoutumé, et au moment où le soldat lui crie : « Vous êtes mon prisonnier. — Pas encore, » répond Arnold, qui lui décharge à bout portant son pistolet dans la poitrine. Le général parvient à se dégager, se jette dans les broussailles qui le protègent à

peine, et à travers une grêle de balles, il rejoint sa troupe.

Encore une fois, le nom d'Arnold retentit si haut dans l'opinion publique , que le Congrès eut en quelque sorte la main forcée et le nomma major-général, mais en lui faisant prendre rang après les cinq officiers récemment nommés. Ce fait, qui n'est que conforme à nos habitudes militaires, avait une toute autre importance dans la hiérarchie américaine, modelée sur les lois anglaises où l'ancienneté est le titre véritable. Arnold réclama en vain encore cette fois; le Congrès persista dans le maintien de sa décision antérieure, mais fit hommage à Arnold d'un cheval magnifiquement harnaché. Ce n'était pas là une réparation suffisante à son orgueil blessé. Il sentit revivre ses colères apaisées et n'attendit que l'occasion de les faire éclater. Il refusa un commandement important que lui offrait Washington et se rendit à Philadelphie, toujours préoccupé de cette idée d'en appeler au jugement d'une commission d'enquête, et prétendant que la réparation encore incomplète du Congrès laissait planer sur sa réputation des soupçons injurieux. Arnold obtint cette commission d'enquête, qui l'acquitta sur des faits pour lesquels il y avait en quelque sorte prescription. On devait s'y attendre; mais le Congrès ne s'obstina pas moins à le maintenir au dernier rang sur le cadre des majors-généraux.

Le ressentiment d'Arnold, qui s'exhalait sans ménagement dans ses paroles, se calma tout à coup et il demanda à Washington à faire partie de la nouvelle campagne qui allait s'ouvrit dans le Canada, sous le commandement du général Gates. Il n'est pas de protestations qu'Arnold ne fit alors pour effacer toutes traces de son mécontentement; il écrivit à Shuyler , il écrivit h Gates , disant à ce dernier : « Aucune injure ou insulte privée ne saurait chez moi l'em-

porter sur la cause de mon pays opprimé ; il faut que la paix et la liberté lui soient rendues ou que je meure à la tâche. » J'insiste sur cet apaisement soudain d'Arnold; il fut si brusque et il était si opposé à ses récentes dispositions, qu'il eût pu inspirer déjà quelques inquiétudes. Mais la pensée d'une trahison n'entrait pas encore dans l'esprit d'aucun des chefs ardents de la révolution. C'est à peine si la lâche conduite du général Lee avait pu ébranler la foi aveugle de quelques-uns.

Burgoyne battu par Gates. — Belle conduite d'Arnold. — II est blessé; nommé au commandement de Philadelphie. — Il est accusé de concussions; réprimandé par un ordre du jour. — Il est en pourparlers avec l'ennemi ; son mariage. — Il demande le commandement de West- Point. — Ses relations avec Clinton. — Le major André. — Entrevue d'André et d'Arnold.

Burgoyne, le nouveau gouverneur du Canada, avait pris l'offensive contre les Américains, et son plan était d'opérer une jonction avec le général Clinton, qui commandait à New-York. Ce Burgoyne était un fils naturel de lord Bingley, bel esprit, médiocre poète, présomptueux surtout, et ne possédant aucun talent militaire. La protection de son père, certaines faveurs que ses poésies galantes lui avaient attirées, lui valurent le poste élevé où il fut appelé , sous prétexte qu'ayant servi précédemment dans le Canada, il le connaissait assez pour tirer un grand parti du commandement qui lui était confié. La nomination de Burgoyne à un poste si difficile est une preuve nouvelle du soin que les Anglais semblaient mettre à confier la conduite d'une telle guerre à des généraux incapables. Avant d'entrer en campagne, Burgoyne publia une proclamation ridicule, où il s'oublia jusqu'à lancer des épigrammes de mauvais goût contre le général Gates , qu'il appela « une sage-femme » par allusion à l'extrême prudence de celui-ci. Gates n'en

était pas moins un officier très distingué, et, après Washington, celui de tous les généraux qui se trouvait le plus complètement à la hauteur de sa mission délicate et difficile. Sa conduite à l'égard de Washington ne doit pas empêcher de le reconnaître.

Burgoyne, à la tête de six mille hommes, s'avançait avec une hardiesse qui témoignait de son incurie et de son inhabileté, à travers des pays difficiles, persuadé que sa seule présence suffirait à chasser devant lui les Américains, ne s'apercevant pas que , en tout cas , il dégarnissait ses derrières. Il comptait, il est vrai, pour appuyer les forces qu'il laissait dans l'intérieur, sur le concours des Indiens acquis à la cause anglaise.

En partant, Burgoyne avait ordonné au colonel Saint- Léger de marcher, avec un corps de troupes composé de Canadiens et d'Indiens, sur le fort Stanwix, importante position occupée par les Américains, à la source du Mohawk, et dont la possession ouvrait à l'armée anglaise la route directe sur l'Hudson. Une garnison de six cents hommes, sous les ordres du colonel Gansevoort, défendait la place devant laquelle Saint-Léger vint mettre le siège avec dixhuit cents ou deux mille hommes. Le général Herkimer, d'une part, à la tête de quelques soldats et de quelques Indiens, et, de l'autre, Arnold avec huit cents hommes, reçurent l'ordre de marcher au secours de Gansevoort. Ce fut là pour Arnold une nouvelle occasion de déployer son impétueux courage, et de montrer toutes les ressources qu'il apportait dans l'exécution de ces hardis coups de main qui avaient illustré sa carrière. Retenu dans la vallée de Mohawk par des chemins impraticables , il envoya à Gansevoort, pour lui annoncer sa prochaine arrivée, un émissaire qui trouva moyen de pénétrer dans le fort. Pendant ce temps, Herkimer s'était porté à quelque distance du camp

ennemi. Saint-Léger, prévenu de cette attaque, avait posté un détachement en embuscade sur la route. Ce détachement fut surpris et ne connut la présence des Américains que par une décharge à bout portant, et par le cri de guerre poussé par les Indiens qui se jetèrent sur l'ennemi à coups de tomahawk. La lutte fut terrible et le carnage épouvantable; le combat eut lieu corps à corps; le couteau y joua un grand rôle. Les Américains laissèrent sur le champ de bataille quatre cents hommes , parmi lesquels le général Herkimer.

Arnold, informé de ce désastre et se sentant trop faible pour tenter une attaque avec succès, eut recours h un stratagème. Il s'aboucha avec une espèce de fou nommé Yan- Yost-Cuyler, qui passait dans le pays pour être parfaitement dévoué au parti anglais , et avait même été arrêté une fois comme espion. Arnold lui donna mission d'aller jeter l'alarme dans le camp de Saint-Léger, en exagérant l'importance de ses troupes, de manière surtout à effrayer les Indiens et à les entraîner à la désertion. Pour s'assurer de la fidélité de cet émissaire, Arnold garda en otage son frère et son fils, condamnés d'avance à mourir en cas de trahison.

Yan-Yost-Cuyler arriva, un matin, au camp anglais, en poussant des cris de détresse, et en donnant les signes de la plus grande terreur. Interrogé, il répondit en montrant ses habits criblés de trous de balles, qu'il avait échappé par miracle aux poursuites des Américains, dont il avait laissé l'avant-garde à peine à quelque distance. Puis, se mêlant aux Indiens, avec lesquels il avait de vieilles relations, il énuméra les forces de l'ennemi en leur disant « qu'il était aussi nombreux que les feuilles des arbres. » L'épouvante se répand parmi ces alliés inconstants ; ils prennent la fuite sans qu'on puisse parvenir à les arrêter. Leur exemple gagne les milices canadiennes; le camp anglais ne présente

bientôt plus que désordre et démoralisation. Saint-Léger, réduit h une poignée d'hommes, fut obligé de lever le siège, et sa retraite fut si précipitée, qu'il abandonna derrière lui ses bagages et son artillerie. Arnold arriva sur le terrain pour apercevoir l'ennemi en fuite; il se mit à sa poursuite, sans pouvoir l'atteindre. Saint-Léger était entré à Montréal.

Arnold rejoignit, alors, l'armée de Gates. Des opérations évidemment décisives se préparaient de ce côté. Burgoyne, dans la prévision ou seulement l'espérance d'une jonction de ses forces avec celles que commandait Clinton, à New- York, entra en campagne. Quelques premiers succès partiels avaient enflé l'orgueil du général anglais; il s'engagea maladroitement dans un pays dangereux pour lui, disséminant son armée , et , en disant avec sa présomption habituelle, qu'il était bien sûr de se frayer un passage à travers les Américains, quand il le voudrait. Gates était dans une position bien retranchée, gardant l'Hudson et Albany avec 16,000 hommes , au devant desquels Burgoyne s'avança avec arrogance , sans tenir compte d'un rude échec que venait de lui faire subir le général Stark. Parvenus à quelques milles de l'armée américaine, les Anglais se virent cernés et harcelés par de vigoureuses attaques qu'Arnold dirigeait contre eux avec une témérité et un bonheur inouïs. Dans une de ces affaires, toujours très brillantes pour lui, Arnold eut la jambe fracassée, et cette blessure mit sa vie en danger pendant quelques jours.

Burgoyne , pris dans un réseau de postes , de retranchements et d'embuscades habilement combinés, fut enfin obligé de livrer bataille (le 7 octobre 1777), à Saratoga, de mettre bas les armes, et de se constituer prisonnier. Gates se vengea du mot insolent du général anglais par un mot spirituel : « Bonjour, général, dit -il au prisonnier; j'ai grand plaisir à vous revoir, quoique vous ayez fait tout ce

qu'il fallait pour vous dispenser de cette rencontre. Sans doute vous devez me trouver une habile « sage-femme, » car je viens de vous délivrer de six mille hommes. »

La victoire de Saratoga eut une influence considérable sur les destinées des colonies. La situation si mauvaise de l'armée américaine s'améliora tout à coup. « La fortune si longtemps contraire, » dit à ce sujet Washington Irving, « semblait enfin avoir pris une face favorable. Le peuple se releva de son abattement; il y eut comme une soudaine exaltation dans le pays. Les sauvages avaient disparu dans leurs forêts. Ces vétérans allemands (Hessois) , tant vantés et si terribles, avaient été battus par des milices et l'artillerie anglaise enlevée par des hommes dont quelques-uns n'avaient jamais vu un canon. » Il semblait qu'Arnold n'eut voulu prendre à cette campagne si heureuse par son dénouement, une grande et brillante part, que pour couronner les derniers moments de sa carrière par des actions d'éclat.

Ce fut en effet là sa dernière étape dans la voie glorieuse qu'il avait parcourue. Ses blessures le mettant dans l'impossibilité de faire momentanément aucun service actif, Washington lui donna le commandement de l'armée d'observation, établie h Philadelphie, après l'abandon de cette ville par les Anglais. C'était le plus grand malheur qui pût arriver à Arnold. Nous avons déjà vu combien l'inaction lui était funeste. Le Congrès venait cependant, pour récompenser sa brillante conduite dans la campagne du Canada, de lui rendre son rang d'ancienneté sur la liste des majorsgénéraux. Justice tardive et inutile! Arnold avait déjà fait secrètement un premier pas dans le crime. Il accueillit cette réparation avec indifférence. Et comme s'il avait eu hâte en quelque sorte de faire naître des prétextes de ressentiment qui justifiassent à ses propres yeux la honte dont il allait se

couvrir, il acheva de se perdre de dettes à Philadelphie. Réduit à des expédients de la nature la moins délicate, il devint un objet de scandale pour l'armée. Le Comité de Philadelphie dut dénoncer sa conduite. Arnold , traduit devant un conseil de guerre, le 18 mars 1779, fut absous de toute accusation criminelle, mais condamné à recevoir une réprimande publique de la part du général en chef, et à être mis à l'ordre du jour de l'armée.

Arnold se défendit d'abord avec noblesse ; mais aux réprimandes qui lui furent adressées, il répondit par des bravades. Il semblerait difficile de concilier les paroles élevées qu'il prononça devant ses juges et ses actions d'éclat sur les derniers champs de bataille, avec la pensée d'un parti pris de trahison, s'il n'avait été prouvé, ensuite, que depuis plus de dix mois, il était en relations avec l'ennemi. Par un étrange calcul et qui donne une idée de la profondeur des abîmes du cœur humain , cette gloire dont Arnold se couvrait sur les champs de bataille n'avait plus d'autre but pour lui que de rehausser, aux yeux de ceux avec qui il marchandait sa honte, le prix des services qu'il était appelé à leur rendre. Il avait donné déjà un premier gage à la cause anglaise, en épousant, h Philadelphie, M"*' Marguerite Shepper, appartenant à une famille très distinguée, mais notoirement hostile à la révolution. Par cette alliance, Arnold aplanissait bien des obstacles pour l'avenir. M"« Shepper, d'une beauté remarquable et d'une intelligence supérieure, avait été fort en faveur auprès des officiers anglais pendant l'occupation de Philadelphie et avait exercé sur quelques-uns d'entre eux la double influence de sa beauté et de son esprit. On ne put, cependant, trouver aucune preuve qu'elle eût eu connaissance de la trahison de son mari, et qu'elle y eût aidé.

Ce mariage avait eu, en tout cas, l'avantage pour Arnold

de réparer momentanément le désastreux état de ses finances. Après quelques mois d'une vie en apparence plus calme et vouée au repentir, mais au fond très active, il sollicita de nouveau du service. Arnold prit Washington par ses côtés faibles : la bonté, l'indulgence et une confiance aveugle dans la bonne foi des hommes. Il obtint du général en chef une entrevue , protesta de son dévouement à son pays, en jouant la comédie du remords. « Donnezmoi, dit-il à Washington, le poste le plus périlleux, celui où j'aurai le plus d'occasions de me signaler. » Il désigna lui-même le commandement de West-Point , que venait de refuser le général Shuyler. Washington pouvait n'av.oir aucune estime pour le caractère privé d'Arnold, mais il était loin de soupçonner sa trahison, et de plus il savait ce dont Arnold était capable comme officier. Or, ce poste de West- Point la clef des opérations de l'armée à ce moment, ne pouvait être à coup sûr placé en des mains plus vaillantes. West-Point, situé h cinquante-deux milles de New- York alors au pouvoir des Anglais, sur la rive occidentale de l'Hudson, dans une position dont on n'admire aujourd'hui que le côté pittoresque , était, à cette époque, le poste militaire d'où dépendait le succès de la révolution américaine. West-Point, surnommé le Gibraltar des États-Unis, bâti au sommet de rochers presque inaccessibles, était couronné d'une rangée de redoutes et de batteries. Le fort principal, qui existe encore, domine tout le pays, à une hauteur considérable, de New- York au Canada, en protégeant les communications entre les États de l'est et ceux du sud. Une énorme chaîne rivée aux rochers des deux bords, et commandée par des feux de batteries, traversait la rivière à son passage le plus étroit, et la gardait contre toute attaque par eau. West-Point, même avec une faible garnison, pouvait résister à une armée de vingt mille hommes. Maîtres de

celte forteresse, le plus formidable rempart des Américains et le pivot de leurs opérations , les Anglais eussent anéanti en un clin d'œil l'armée libérale. L'importance que Washington attachait h. savoir West-Point bien défendu s'explique de soi; il fallait qu'il eut une bien grande confiance dans le courage, dans l'énergie et dans le dévouement d'Arnold, pour lui en avoir donné le commandement. On comprend également le prix que les Anglais pouvaient mettre h une trahison qui leur livrerait cette place.

Arnold, pour faciliter l'accomplissement de son crime, établit son quartier général dans une maison appartenant au colonel Beverley Robinson, le même dont nous avons déjà eu occasion de citer le nom , et qui avait été , dans sa jeunesse , le plus intime ami de Washington ; mais ayant embrassé la cause de la métropole contre les colonies, ses propriétés avaient été confisquées. Celle où Arnold plaça son quartier général était située sur la rive opposée à West- Point et à deux ou trois milles plus bas. Dès qu'il fut pourvu de son commandement, Arnold reprit avec le générabanglais Clinton une correspondance qui durait depuis près d'un an, et dont le colonel Robinson était l'intermédiaire. Clinton avait hésité, précédemment, à payer Arnold le prix que celui-ci demandait. Au moment où les premiers ressentiments du général américain le poussèrent à la trahison , il n'était qu'un homme de courage de plus à enrôler dans l'armée anglaise; mais le commandement de West-Point donnait à l'acte d'Arnold une telle valeur que Clinton écouta avec empressement les nouvelles propositions que lui apporta Robinson. Elles consistaient à assurer h Arnold une somme de 40,000 livres sterling (un million de francs) et le grade de brigadier-général. Les négociations s'ouvrirent sur ces bases.

Après un échange assez suivi de lettres, toutes conçues de

manière à donner complètement le change sur leur contenu, Arnold exprima le désir d'avoir une entrevue avec quelqu'un des officiers de l'état-major de Clinton , afin de s'entendre sur certains points impossibles à régler autrement que de vive voix. Il désigna lui-même un des aides de camp du général, le major André, qui était des meilleurs amis de j^juie Arnold et avec qui celle-ci avait continué d'entrenir une correspondance assidue, où l'esprit tenait une grande place, sans préjudice d'une pointe de sentimentalité assez accusée.

Le major John André, qui devait jouer un grand rôle dans le dénoûment de ce drame, avait à peine vingt-huit ans. C'était un officier brillant, d'une bravoure éprouvée et d'une intelligence peu commune. Ses contemporains le représentent comme étant d'une beauté remarquable, bien fait, grand, d'une élégance exceptionnelle. Il joignait à ces dons extérieurs les qualités d'un cœur supérieur. Sa conversation était éloquente; il savait et parlait aisément plusieurs langues, avait beaucoup lu et était doué d'une mémoire prodigieuse, dont il se servait à propos et sans pédantisme. Il dessinait très bien, excellait dans la caricature, faisait de jolis vers et était consommé musicien. Il avait, observe un de ses biographes, « une vivacité toute française. »

Un tel portrait, que je calque sur des mémoires du temps, est celui d'un héros accompli de roman. Sa vie, en effet, avait été assez romanesque. Né à Londres, d'une famille originaire de Genève, André avait fait son éducation dans cette dernière ville, et était rentré en Angleterre à l'âge de dix-huit ans. Destiné à suivre la carrière commerciale, pour laquelle il ne se sentait aucun goût, il entra dans une maison de banque. Un gentleman aussi parfait que nous venons de montrer André ne pouvait manquer de rencontrer sur sa route bien des aventures. La plus sérieuse de ses aventures et celle qui décida de tout son avenir, fut sa pas-

sion pour une demoiselle Honora Sneyd, de qui il s'éprit jusqu'à l'exaltation. Le père d'André s'opposa à cette alliance pour des raisons de famille sans doute. A quelque temps de là, miss Honora se maria avec M. Lowell Edgeworth, père de la célèbre Maria Edgeworth. André conçut un tel chagrin de ce fatal dénoûment de son amour, qu'il abandonna sa maison de banque et entra dans l'armée comme lieutenant.

Il demanda à partir pour le Canada, fit partie de l'expédition de Guy Carleton contre le général Montgomery et se trouvait au siège de Montréal, où il fut fait prisonnier, puis bientôt échangé. Devenu aide de camp du général Grey, celui-ci, au moment de son rappel en Angleterre, recommanda André à Clinton en termes chaleureux. Le propre de cette nature si bien douée, était d'exercer sur tous ceux qui l'approchaient un charme contre lequel nul ne pouvait se défendre. André était, en outre, très ambitieux et disposé à tenter tout ce qui était honorable ou grand pour attacher une auréole de gloire à son nom. Son âme honnête, délicate et chevaleresque se révolta à l'idée de se trouver en contact avec un traître de l'espèce d'Arnold et de négocier, argent en main, les conditions d'une trahison. Aussi refusa-t-il tout d'abord la mission qui lui était proposée, et Clinton eut besoin d'insister, d'ordonner même, pour qu'André s'y résignât. Tel était l'homme qui allait devenir le martyr de cette immense lâcheté.

Le rôle du jeune major André se borna, au début, à un échange de lettres qu'il signait du nom de John Anderson, tandis qu'Arnold signait les siennes Gustavus. Ces lettres pouvaient impunément tomber entre des mains étrangères , sans risquer de compromettre les deux correspondants. Une d'elles donnera l'idée de la prudence avec laquelle elles étaient écrites. Arnold, sur le point d'obtenir la conférence définitive qu'il sollicitait, mandait à André, c'est à dire à

John Anderson : « Vous serez en mesure, je pense, d'exposer votre plan commercial , de façon à satisfaire les deux parties. // est encore d'avis que sa première proposition n'est nullement déraisonnable , et ne met pas en doute qu'après une entrevue avec lui, vous ne l'acceptiez. // espère que vous aurez tous les pouvoirs de votre maison afin que les risques et les profits de l'association soient bien déterminés. Une spéculation pourrait être avantageusement tentée en ce moment, avec de l'argent comptant. »

L'entrevue dont il est question dans cette lettre une fois décidée, Arnold prit ses précautions pour que rien ne pût en arrêter la réalisation. Il informa le colonel Sheldon, commandant les avant-postes américains, qu'il attendait, k son quartier, un espion qui devait lui ouvrir des intelligences importantes avec New -York. Il recommanda au colonel Sheldon de montrer beaucoup d'égards à cette personne, en raison du haut rang qu'elle occupait dans l'armée anglaise, et de le faire avertir, lui Arnold, à son quartier général, dès qu'elle serait arrivée. Arnold prévint ensuite André de l'accueil qui l'attendait aux avant-postes et de la sécurité qu'il y trouverait. André se soucia peu d'accepter un rendez-vous au lieu assigné par Arnold, et, toujours sous le pseudonyme de John Anderson, il désigna à Gustavus, comme un endroit plus propice à leur entrevue, Dobb's Ferry, petit village, situé à une vingtaine de milles plus bas que West-Point, sur l'Hudson. La veille du jour fixé pour ce rendez-vous, Arnold partit à minuit du quartier général, descendit la rivière, essuya le feu des canonnières anglaises, faillit être fait prisonnier, et après avoir vaincu toutes sortes d'obstacles, arriva à Dobb's Ferry le lendemain, mais trop tard. André était reparti avec Robinson, qui était, nous l'avons vu, l'un des agents de ce complot.

Arnold n'était pas homme à se décourager pour un si

petit contre-temps ; le prix stipulé à sa lâcheté était assez élevé pour soutenir son énergie. Une circonstance particulière favorisa le second rendez-vous qu'il donna à André, en le fixant au 20 septembre 1780. Washington avait résolu de se rendre de Tapan, où était son quartier général, à Hartfort, au devant du comte de Rochambeau qui venait d'arriver de France avec des secours. L'absence de Washington aidait admirablement à l'exécution du projet d'Arnold. Celui-ci prétexta de ce départ pour quitter West-Point et descendre la rivière au devant de son général en chef. Arnold avait écrit, en conséquence, à André de se rendre le 20 septembre au débarcadère faisant face à Dobb's Ferry; là il rencontrerait quelqu'un en qui il pourrait avoir toute confiance, et qui le conduirait en un lieu sûr, où Arnold et lui se trouveraient enfin en présence.

Cette lettre était parvenue trop tard à New-York. Sir Henri Clinton, pressé d'en finir, avait expédié le colonel Robinson sur un sloop de guerre, le Vultur, avec pavillon de parlementaire, lequel devait remonter la rivière jusqu'à Teller's Point, dans la baie de Tapan, où l'Hudson fait un coude de cinq milles de large environ. Robinson était censé venir présenter des réclamations au sujet de ses propriétés confisquées. Il envoya à Arnold une lettre dont le traître seul pouvait comprendre le sens caché, si bien qu'il la montra à Washington avec une impudence incroyable. Arnold accompagna le général en chef à bord du bateau sur lequel celui-ci traversa la rivière. Un grand nombre d'officiers s'y trouvaient réunis, notamment le général Lafayette, qui était du voyage d'Hartfort. Le Vnltur était en vue du point où le bateau passa l'Hudson. Arnold eut besoin d'elîorts extraordinaires pour maîtriser son émotion au moment où Washington, examinant le sloop avec sa longue-vue, adressa quelques paroles à voix basse aux officiers qui étaient le plus rap-

proches de lui. Arnold, pour nous servir d'une expression vulgaire, en fut quitte pour la peur. Le lendemain, il était de retour à West-Point, d'où il répondit à Robinson en un style perfidement officiel pour renouveler, en termes très pressants, le rendez-vous du surlendemain, c'est à dire le 20 septembre. Cette lettre fut portée h bord du Vultur par une embarcation américaine. Il était impossible d'agir avec plus d'audace.

Soit répugnance invincible de la part d'André, soit excès de précaution, il mit pour condition expresse qu'Arnold viendrait le rejoindre à bord du bâtiment anglais, tandis que celui-ci insistait pour que l'entrevue eût lieu à terre, en avertissant André, sur qui le sentiment du devoir et de l'obéissance finit par l'emporter, que, le soir, un homme de confiance viendrait le chercher à bord d'un bateau et le conduirait au rendez-vous.

Cet intermédiaire était un juif nommé Josuah Smith , qui joua un grand rôle dans toute cette affaire bien qu'on n'ait pas trouvé assez de charges pour le condamner k titre de complice. Josuah Smith alla donc prendre André sur le Vultur, et aborda au pied d'une montagne nommée Long- Glore. Arnold était là , caché dans les broussailles. Le juif laissa les deux officiers en tête-à-téte pendant plusieurs heures, puis vint les prévenir que la nuit s'avançait et qu'il fallait ou s'en retourner à bord ou se réfugier chez lui, à quatre milles de là. La conférence n'avait pas abouti. André, après avoir hésité à accepter l'hospitalité de Josuah, s'y décida cependant et monta le cheval du domestique qui avait accompagné Arnold. Ils arrivèrent au point du jour chez Smith ; la famille du juif était absente.

André et Arnold s'enfermèrent pendant toute la journée dans une chambre de la maison ; le soir, l'affaire était terminée. Arnold venait de vendre sa patrie et d'ensevelir dans

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le plus grand des crimes sa brillante réputation militaire. Il avait livré au major André tous les plans et tous les renseignements nécessaires, et reçu, en échange, un à-compte sur le prix convenu de sa trahison. Le surplus devait lui être payé au jour où les Anglais entreraient dans West-Poini, dont la livraison fut fixée au 25 octobre.

Arrestation d'André, — Fuite d'Arnold. — Sympathie qu'inspire André. — On clierclie aie sauver. — Épisode du sergent Champe. — André condamné à mort; son exécution. — Arnold au service des Anglais; ses campagnes dans la Virginie et dans le New-Hampshire. — Il s'embarque avec l'armée anglaise à Yorktown.

Ce honteux marché conclu, Arnold repartit pour son quartier général, et André, dans l'impossibilité de rejoindre le Vultm\ qui avait été obligé de changer de mouillage devant une canonnade des avant -postes américains, se décida à prendre un déguisement pour regagner New-York par terre. Josuah s'offrit à lui servir de guide pendant une portion de la route. Le major, quoique muni d'une passe que lui avait délivrée Arnold , se montra fort sombre et fort préoccupé tant qu'il se trouva dans les avant-postes américains. Il ne reprit sa gaieté et sa bonne humeur qu'après en avoir franchi la dernière ligne, sous la protection de Josuah.

Parvenus à ce point, ils entrèrent sur un terrain neutre, infesté par deux bandes de brigands, qui faisaient métier de rapines. L'une de ces bandes, les Skirmers, se disait composée de républicains et détroussait les tories ; l'autre, les Cow-boys , faisait une guerre impitoyable à quiconque passait pour partisan des Américains. Au fond, Skinners et Cowboys s'entendaient à merveille pour piller et assassiner indifféremment libéraux et tories. Josuah et André s'arrêtèrent

aux limites du terrain neutre et déjeunèrent chez une vieille Hollandaise qui raconta avoir été pillée, la veille, parles Cow-boys. Le juif prit peur ou prétexta la peur pour abandonner André à son sort et rétrograda, en recommandant au major de prendre le chemin de North-Castle, comme étant le plus court pour gagner New-York. André , contrairement à cet avis, se décida pour la route de Tarrytown , en passant par le pays des Cow-boys, avec lesquels il croyait avoir moins à risquer, en leur qualité de partisans des tories. Confiant d'ailleurs dans son courage personnel , il se mit en route au petit pas de son cheval, et allégé de tous soucis. Il n'était plus qu'à vingt-sept milles de New-York, lorsqu'il fut arrêté aux environs de Tarrytown.

On a voulu faire, au moment de ce grave événement, des héros des trois hommes qui arrêtèrent André et sauvèrent ainsi la révolution américaine. Or c'étaient tout simplement trois bandits de grand chemin, que le hasard favorisa, et que l'espoir d'une bonne récompense décida à livrer le coupable sur lequel ils venaient de mettre la main. Voici ce qui était arrivé :

Ces trois individus, appartenant à la bande des Cow-hoys , étaient en embuscade depuis le matin, guettant sur la grande route le passage d'un troupeau de bestiaux à destination de New-York, et dont ils avaient l'intention de s'emparer. André arriva sur ces entrefaites. Les trois bandits, impatientés de leur longue et inutile attente et trouvant l'occasion de dévaliser quelqu'un, pour ne perdre point tout à fait leur journée, hélèrent le major en lui demandant « d'où il était. » André, qui savait avoir affaire avec des tories, répondit sans hésitation qu'il était « d'en bas, » — et il désignait par là New-York. Les Cow-boys échangèrent un rapide coup d'œil ; leur résolution venait d'être arrêtée. Ils avaient pressenti ou deviné qu'il y avait là une bonne prise à faire. Peu leur

importait que la victime qu'ils allaient détrousser fût ou non de leur parti. L'un d'eux, nommé Isaac Van Ward, saisit le cheval d'André par la bride, tandis que les deux autres, David Williams et John Paulding, couchèrent en joue le major au bout de leurs rifles. André, comprenant que toute résistance était inutile, essaya d'un autre moyen. Il offrit aux bandits 400 livres sterling en or qu'il avait dans ses poches, auxquels il ajouta successivement sa montre enrichie de diamants, puis tous ses bijoux. Plus la rançon s'élevait, plus les Cow-boys se persuadaient aisément, sans soupçonner encore la vérité, de l'importance de leur capture. Les bandits trouvèrent tout simple de dépouiller complètement la major. Ils l'enlevèrent de cheval , le conduisirent dans un fourré de broussailles et commencèrent à le fouiller. En retirant les bottes d'André, ils y découvrirent les papiers dont celui-ci était porteur. Leur étonnement fut grand , et cette trouvaille les éclaira tout à fait sur l'importance réelle de leur prise. Qu'étaient 400 livres sterling en or, une montre et des bijoux en comparaison de ce qu'ils espéraient recevoir en livrant un tel prisonnier !

Les Cotv-boys conduisirent André aux avant-postes américains les plus rapprochés; le colonelJameson, qui commandait ces avant-postes, ne comprenant rien aux papiers qu'il avait sous les yeux, expédia l'officier anglais à Arnold. C'était le salut d'André. Mais le major Tallmadge, du régiment américain, ayant connaissance de cette affaire quelques heures après communiqua au colonel les soupçons qu'il avait conçus depuis longtemps sur Arnold. Jameson n'osa s'y s'arrêter; mais il crut prudent de faire ramener André et de le détenir jusqu'à nouvel ordre.

Les trois Coiv-hoys jouèrent admirablement le désintéressement en cette occasion. Aussi le Congrès, en reconnaissance de leur conduite, leur accorda-t-il à chacun une pen-

sion de 200 dollars (1,000 francs), et une médaille en or qui portait d'un côté cette inscription : Fidélité, et, de l'autre, celle-ci : Vincit amor patrice. On sait, aujourd'hui, le mot de cette comédie de patriotisme et de fidélité. Il fut révélé, quelques années plus tard, par le major Tallmadge, lorsqu'on sollicita pour Paulding, le dernier survivant des trois sauveurs du pays, une augmentation de pension. Le Congrès, éclairé sur la moralité des Cow-boys, respecta le souvenir du fait accompli, mais tint compte des intentions et refusa l'augmentation de pension sollicitée.

En même temps qu'il informait Arnold de ce qui venait de se passer, le colonel Jameson écrivit b. Washington qui était en route pour revenir à West-Point , où on l'attendait d'un moment à l'autre. Arnold était à la maison de Robinson, déjeunant en compagnie de sa femme et de ses aides de camp, lorsqu'on vint lui remettre le message du colonel Jameson, Il maîtrisa son émotion, se leva, disant que sa présence était indispensable à West-Point, et qu'on l'excusât auprès du général en chef, si celui-ci arrivait en son absence. Puis il appela sa femme qu'il embrassa , en lui disant que c'était probablement pour la dernière fois. M""= Arnold s'évanouit; le général la déposa sur un sopha, sans s'occuper même de rappeler ses sens, car il n'avait pas de temps à perdre, enfourcha le cheval du cavalier qui avait apporté le message, et gagna la rive du fleuve ventre à terre. Là , il se jeta dans une embarcation conduite par deux rameurs, à qui il promit une belle récompense s'ils le conduisaient rapidement à bord du Vultur où il se rendait, leur dit-il, comme parlementaire et porteur de dépêches du général en chef. Les deux hommes firent rage à nager, et arrivèrent à bord du sloop anglais, où Arnold les fit monter avec lui, et, après s'être fait connaître au capitaine du Vultur, il déclara aux hommes de l'embarcation qu'ils étaient prisonniers. Lors-

qu'ils arrivèrent à New- York, Clinton, informé de ce fait, fit rendre la liberté à ces deux malheureux.

Washington, n'ayant point pris pour revenir d'Hartfort la même route que pour s'y rendre, le messager du colonel Jameson ne le rejoignit pas. Il arriva directement à West- Point où il fut étonné de l'absence d'Arnold. Il se rendit alors II la maison de Robinsoa , et vit accourir son aide de camp, le colonel Hamilton, qui, tout ému, lui adressa quelques paroles à voix basse. Deux larmes montèrent aux yeux de Washington; il lut la lettre de Jameson, puis la communiqua h Lafayette en murmurant : « A qui se fier maintenant! »

Au message du colonel Jameson, se trouvait jointe une lettre qu'André avait obtenu l'autorisation d'écrire à Washington. Cette lettre était conçue en termes pleins de dignité et de fierté, mais sans arrogance. Le jeune officier se défendait de la qualification de traître, disant qu'il avait été involontairement imposteur, demandant enfin à être traité selon les exigences de la politique , et non point comme un vulgaire misérable. Washington, qui connaissait André de réputation, fut sensible aux expressions de cette lettre ; il ordonna qu'on conduisît le major au quartier général , où il devait être détenu pendant l'instruction de son procès. Il fut résolu qu'André, au lieu d'être condamné comme un espion ordinaire, passerait devant un conseil de guerre. Cette décision, que Washington n'eut pas de peine à obtenir, tant la jeunesse et la franchise du jeune officier anglais lui avaient déjà attiré de sympathies, toucha le cœur d'André qui redoutait d'être considéré et jugé comme espion et non comme officier.

Pendant sa captivité et durant l'instruction de son procès, André fut traité avec la plus extrême délicatesse. Il fut interrogé d'une façon qui ne dut en rien blesser ses sentiments.

Les faits étaient patents, il n'y avait aucune défense possible, aucune indulgence à attendre : André fut condamné à la peine capitale.

Cependant Clinton avait fait des démarches auprès deWashington en faveur du major, et avait pu se convaincre des sentiments d'universelle sympathie que le jeune officier avait excités dans les rangs de l'armée américaine. André, à la veille du jour où le conseil devait prononcer sa sentence, avait demandé au colonel Hamilton, aide de camp de Washington et spécialement proposé h. sa garde, la permission d'adresser une lettre à Clinton, Voici cette lettre, dont Hamilton a rapporté les termes : « Je prévois mon sort ; et, quoique je ne prétende pas jouer au héros , ni me montrer indifférent à la vie, cependant je suis résigné à tout ce qui pourra m'arriver, dans la conviction que ce malheur que je ne mérite pas m'était réservé. Une seule chose trouble la tranquillité de mon âme. Sir Henry Clinton a été trop bon pour moi, il l'a été jusqu'à la prodigalité; je lui suis attaché par trop d'obligations, je l'aime trop sincèrement pour rester avec la pensée qu'il pourrait se reprocher ou que d'autres pourraient lui reprocher que je me sois cru contraint, pour obéir à ses ordres, de courir les risques que j'ai courus. Je ne voudrais pas laisser après moi un seul souvenir qui pût peser sur les jours de sir Henry Clinton. » En achevant d'écrire ces mots, raconte Hamilton, André éclata en sanglots. l\ se recueillit un moment, puis termina sa lettre ainsi : « Que sir Henry Clinton me permette de lui donner l'assurance que je n'ai point agi sous cette pression, mais que j'ai obéi à une nécessité, aussi contraire à mes sentiments qu'à ses ordres. « Cette lettre était d'un noble cœur, et elle l'honore d'autant plus que l'on savait la répugnance d'André à se trouver en contact avec Arnold, près de qui il ne s'était rendu que sur l'ordre formel de Clinton.

Le délai que l'on mit, avec intention, entre la condamnation d'André et la date de son exécution, laissait l'espoir de mener à bonne fin des négociations entamées en sa faveur. Washington avait proposé naturellement à Clinton d'échanger André contre Arnold. Tout en n'admettant aucune assimilation entre ces deux hommes ni suivant les sentiments de son cœur, ni d'après les lois de l'honneur, Henry Clinton se vit contraint de repousser cette proposition. Livrer Arnold, c'était trahir les droits de l'hospitalité et manquer aux engagements pris envers le général, de qui Clinton se considérait comme le complice moral. « André fût-il mon propre fils, répondit-il, et je l'aime comme s'il l'était, je ne pourrais agir autrement. » Washington dut se rendre h ces raisons. Vivement touché du sort réservé au malheureux André, il n'eût pas mieux demandé que de lui faire grâce, et plusieurs officiers de l'armée américaine firent de très vives démarches auprès de Washington en faveur du major; mais les lois militaires doublées des exigences de la politique le rendirent, malgré lui, inflexible. Ne pouvant ni gracier André, ni obtenir qu'il fût échangé contre Arnold , le général en chef eut recours à un stratagème qui, en lui livrant le traître, lui permettrait de donner plus facilement cours à sa clémence.

L'exécution du projet de Washington fournit un de ces épisodes romanesques de l'exactitude duquel on pourrait douter, si nous n'en empruntons le récit aux mémoires du temps.

Washington avait fait mander au quartier général le major Lee et lui avait dit : « Trouvez-moi dans votre régiment quelqu'un qui puisse remplir une délicate et périlleuse mission; il s'agit tout simplement de se rendre dans le camp des Anglais et d'y enlever Arnold. Promettez-lui une large récompense, et surtout qu'il ne perde pas de temps. Le major Lee désigna un sergent nommé Champe, natif de la Vir-

ginie, homme sûr, d'un courage et d'une audace à toute épreuve.

Champe se rendit auprès de Washington, de la bouche de qui il recueillit toutes les instructions relatives au coup de main qu'il fallait conduire et exécuter avec rapidité et intelligence. Champe réfléchit un moment et répondit à son général que ce n'était pas le danger qui l'effrayait, non plus que la difficulté de réussir, mais qu'il hésitait devant l'ignominie d'une désertion, même apparente. Le major Lee eut quelque peine à lever ces honorables scrupules, en faisant comprendre au sergent que, bien qu'il parût en effet déserter, ce qui était nécessaire pour assurer le secret de son expédition, il obéissait à un ordre de son commandant en chef; si son départ devait être tout d'abord mal interprété par ses camarades, le résultat l'absoudrait entièrement. S'emparer d'un misérable tel qu'Arnold, le livrer à la justice, sauver André, si jeune, si aimé de tous, c'étaient là des considérations suffisantes pour ébranler peu à peu le sergent. Champe se laissa donc convaincre et accepta la mission.

Il était onze heures du soir. Champe, muni de ses instructions, retourna au camp, prit son manteau, sa valise, son livre d'ordres, tout ce qui pouvait, enfin, faire croire à une désertion réelle, monta à cheval et partit au galop. A peine une demi-heure après, le capitaine de service vint rapporter qu'une patrouille avait aperçu un dragon fuyant à toutes brides du côté de New-York. Lee, dans l'espoir de cacher la fuite de Champe et afin de lui donner, en tout cas, le temps nécessaire d'arriver, répondit que la patrouille devait s'être trompée, et avait pris probablement quelque habitant pour un dragon. L'officier, peu rassuré, fit faire l'appel immédiatement et constata l'absence du sergent Champe. Il vint retrouver le major Lee et lui déclara le fait, en ajoutant qu'il allait expédier quelques hommes à la poursuite du déserteur.

Il demanda les ordres écrits de son chef. Après avoir fait tout ce qu'il fallait pour perdre le plus de temps possible , sans éveiller de soupçon , Lee donna l'ordre suivant : « Prenez-le vivant pour qu'on puisse le punir en présence de toute l'armée ; mais ne le tuez que s'il résiste ou s'il tente de s'échapper après avoir été pris. »

Le détachement chargé d'arrêter le fuyard partit du camp à minuit. Champe avait donc au plus une heure et demie d'avance. Ce pouvait être assez, s'il avait fait diligence. Une pluie torrentielle avait tombé pendant toute la soirée et avait rendu les chemins impraticables. Le détachement courut toute la nuit à travers des routes hérissées de difficultés. Au point du jour, les dragons aperçurent le fugitif à quelques milles en avant d'un petit village nommé Bergen. Le fuyard, comme ceux qui le poursuivaient, avait l'éperon dans les flancs de son cheval. Champe changea de direction : on le perdit de vue un instant. Aux approches de la rivière, il fut découvert de nouveau ; un demi-mille à peine le séparait de l'escorte. Il savait bien que s'il était pris il serait déclaré innocent, mais aussi que sa mission serait manquée. Il redoubla d'efforts, se dégagea de sa valise, de ses armes, de tout ce qui l'embarrassait, et atteignit les bords du fleuve. Il se jeta à bas de son cheval et se précipita à la nage dans les flots, en hélant de l'autre rive un bateau qui le recueillit et le conduisit à New- York. Ses camarades avaient fait feu sur lui, mais sans l'atteindre.

Le chef de l'escorte ramassa la valise, l'habit et les armes de Champe, et ramena son cheval. En voyant les dragons rentrer au camp le lendemain avec les dépouilles du fugitif, les soldats poussèrent des cris de joie en pensant que celui-ci avait été tué. Lee était dans des transes mortelles ; enfin il apprit la vérité, et alla rendre compte immédiatement h Washington de ce premier succès.

En arrivant à New-York, Champe fut conduit auprès de Clinton, qui l'accueillit avec bienveillance et le questionna pendant plus d'une heure. Le brave sergent fut obligé de mettre beaucoup d'art dans ses réponses, afin de jouer convenablement son double rôle. Clinton lui donna de l'argent , que Champe hésita à recevoir , et qu'il prit en rougissant; puis on l'envoya naturellement h Arnold.

Champe comprit qu'il ne pouvait exécuter son plan immédiatement. Il trouva moyen, par les espions, de tenir le major Lee au courant des mesures qu'il avait prises pour l'enlèvement projeté, et lui assigna finalement un délai de trois jours, au bout desquels il lui demandait d'avoir prête sur la rive opposée, à Hoboken, une escouade de dragons à qui il remettrait Arnold. Il avait dû nécessairement s'attacher à étudier les habitudes du général. Il savait que celui-ci ne rentrait jamais chez lui que vers minuit, et qu'avant de se mettre au lit il faisait une promenade dans son jardin. C'est le moment que Champe avait choisi pour l'exécution de son plan. Il avait enlevé de la maison voisine plusieurs cloisons qu'il avait replacées de manière à les pouvoir détacher sans bruit au moment voulu; c'est par là qu'il devait emporter le captif. Champe s'était associé, pour l'accomplissement de ce coup audacieux, un déserteur ii qui il s'était engagé de faire obtenir sa grâce. Au jour fixé par le sergent, le major Lee se dirigea sur le lieu du rendez-vous avec un piquet de dragons et trois chevaux, un pour Arnold, un pour Champe et le troisième pour son camarade. Ils s'arrêtèrent à Hoboken, vers minuit, et se cachèrent dans un petit bois voisin. Lee se tenait en vedette avec trois dragons sur le bord de la rivière. Les heures se passèrent et aucun bateau ne se montra. Au jour, Lee se retira désappointé, et fit part au général en chef de ce mécompte. Il craignait que

le fidèle sergent, ayant échoué, n'eût été peut-être tué dans sa difficile entreprise.

Le surlendemain, Lee reçut une lettre de Champe lui annonçant que la veille du jour fixé pour l'exécution de son projet, Arnold avait changé de quartier, s'était établi dans une autre partie de la ville , et avait passé la nuit à surveiller rembarquement de troupes destinées à une expédition que le traître devait commander en personne , et dont lui , Champe, se trouvait obligé de faire partie, à sa grande douleur et à sa grande honte.

Tout espoir était donc perdu !

Le malheureux sergent se trouva tout à fait déserteur malgré lui, et obligé de porter les armes contre son propre État natal, la Virginie, où nous reverrons Arnold tout à l'heure. Ce ne fut que deux mois après que Champe parvint h s'évader et à rejoindre l'armée. Ses camarades, surpris de son retour, ne le furent pas moins de voir f accueil qui lui fut fait par ses chefs. Alors seulement, son aventure fut connue.

Washington récompensa Champe en lui délivrant une exemption de tout service, et, lorsque, nommé en 1798, général en chef de l'armée, au moment de la guerre avec la France , Washington fit rechercher ce brave soldat à qui il voulait confier le grade de capitaine, on apprit que Champe s'était retiré dans le Kentucky et y était mort (1).

(1) Un autre fait à peu près analogue se passa plus tard en Virginie : « Après l'arrivée de Cornwallis à New-York, le général Lafayetle demanda au colonel Barber un soldat intelligent et fidèle qu'il put envoyer comme espion dans le camp des Anglais. Morgan de la milice de New-Jersey lui fut indiqué. Le général l'envoya chercher et lui proposa la tâche difficile de passer à l'ennemi comme déserteur, et de s'enrôler dans son armée. Morgau répondit qu'il était prêt à tout faire pour son pays et son général, mais que le rôle d'espion répugnait à tous ses sentiments ; il ne craignait pas pour sa vie, mais pour son nom que pouvait souiller une tache éternelle. Cependant il finit par céder, mais à la condition qu'eu cas de malheur, le g'nér^l ferait connaître la vérité et publierait les détails du fait dans les journaux de New-Jersey. M. de Lafayette le promit. Morgan se rendit donc au camp des Anglais. Sa mission était de donner avis des mouvements importants et de tromper l'ennemi sur les ressources et les projets des Américains. Morgan remplit sa mission à la plus grande salis-

La dernière espérance de salut pour André s'était évanouie. Il fallut donner cours à la justice. André entendit sa sentence avec un calme héroïque ; il avait demandé qu'on lui permît de revêtir son uniforme pour aller à la mort. Cette autorisation lui fut accordée. Il pleura en voyant que son épée seule n'avait pu lui être rendue. Il fit lui-même son portrait dans sa prison, et le donna en souvenir au colonel Hamilton.

Ce qui préoccupait le plus André, c'était le genre de mort auquel il était condamné; on le lui avait laissé ignorer. Il eût voulu mourir en soldat et non en malfaiteur, fusillé et non sur un gibet. Il écrivit à ce sujet à Washington la lettre suivante : « Je suis au dessus des terreurs de la mort , par la conscience d'une vie que j'ai vouée à un noble but , et qui n'a été souillée par aucun acte qui puisse me laisser l'ombre d'un remords. J'ai donc la confiance que la requête que j'adresse à Votre Excellence à ce moment suprême ne sera point rejetée. La sympathie envers un soldat animera Votre Excellence, ainsi que les membres du tribunal militaire , qui voudront que ma mort soit celle d'un homme d'honneur. Laissez-moi espérer, monsieur, que vous me considérerez comme une victime des lois de la politique, et que, n'ayant contre ma personne aucun ressentiment, vous ne me ferez pas mourir sur un gibet. » Cette lettre émut beaucoup Washington, qui consulta le conseil de guerre. La demande du jeune officier fut rejetée. André n'avait pas une grande confiance dans le succès de sa démarche ; non qu'il ne crût pas aux sentiments de bonté de Washington , mais il sentait que sa demande était incom-

faction du général qui, à son retour, lui offrit le grade de sergent ; Morgan rqjiercia et refusa cet avancement, disant qu'il se croyait un bon soldat, mais qu'il n'était pas sûr d'être un bon sergent. La seule faveur qu'il demanda fut qu'on lui rendit son fusil qu'on lui avait pris en son absence, et auquel il tenait beaucoup. »

patible avec les lois de la guerre. Cependant, le genre de supplice auquel il serait condamné était une si grande préoccupation chez lui, qu'il supplia ceux qui l'entouraient, en cas de refus h sa requête , de ne pas le lui faire savoir.

Au moment de se rendre au lieu du supplice, il causa familièrement avec tous ceux qui s'étaient trouvés en relations avec lui pendant sa captivité. Le sourire de ses lèvres annonçait le calme de son esprit. Arrivé sur le terrain fatal, il demanda alors si sa requête avait été, par hasard, accueillie. Quand on lui eut répondu que cela avait été jugé impossible : « Je le pensais bien, dit-il ; je suis résigné à la mort, mais je ne puis me faire à celle qui m'est infligée. » Puis, après un moment de réflexion, il reprit : « Ce n'est qu'un instant à passer. » Il monta ensuite sur la charrette avec un sang-froid qui excita l'admiration et émut le cœur de tous les assistants. La minute fatale ayant sonné, l'exécuteur lui demanda s'il n'avait rien à dire : « Rien, répondit-il, sinon que vous me rendiez devant le monde la justice que je meurs en brave. » Cela dit, il se passa lui-même la corde au cou, et son cadavre se balança dans l'espace.

Je ne puis terminer le récit de ce drame émouvant sans citer quelques passages de la lettre qu'écrivit à ce sujet le colonel Hamilton au colonel Lawrence : « Personne, dit-il, n'a subi la mort avec plus de justice, et en même temps ne l'a moins méritée Il y avait quelque chose de singulièrement intéressant dans le caractère et dans les malheurs

d'André Un homme de mérite n'est jamais vu sous un

jour si favorable que dans le milieu de l'adversité. Les nuages qui l'entourent alors sont des ombres qui mettent en saillie ses grandes qualités. Je ne parle pas, ajoute Hamilton, de la situation d'André en philosophe, mais en homme du monde. Les maximes et les pratiques de la guerre sont la satire de l'humanité. Elles renferment autant de

motifs apparents de séduction que de violence; et le général qui peut faire le plus de traîtres dans l'armée de son adversaire est le plus applaudi. »

Hamilton, qui avait assisté André jusqu'à ses derniers moments, ne ménage pas les expressions de son admiration pour le courage et les brillantes qualités de ce jeune et romanesque héros. Le général Lafayette, dans une lettre du 8 octobre 1780 dit, en parlant d'André : « C'était un « homme intéressant ; il s'est conduit d'une manière si « franche, si noble, si délicate, que je n'ai pu m'empêcher « de le regretter infiniment. » Sa tombe existe encore aujourd'hui dans la vieille ville de Tappan. Le gouvernement anglais fit réclamer les restes du major André, qui lui ont été rendus.

Arrivé à bord du Vultur, Arnold mit le comble au ridicule et à l'impudence en écrivant à Washington pour donner sa démission. Le général Lafayette raconte dans ses Mémoires, qu'en recevant cette lettre, Washington « chargea un de « ses aides de camp d'aller dire à M'"<= Arnold, qui était « dans les convulsions de la douleur, qu'il avait fait ce qui « dépendait de lui pour arrêter son mari; mais que, n'y « ayant pas réussi, il trouvait du plaisir à l'informer que « son mari était en sûreté. »

Marshall rapporte que M™'' Arnold fut traitée avec une extrême générosité. Malgré l'indignation qu'excita la conduite de son mari, on lui permit de se rendre à Philadelphie, et d'y prendre ses effets ; elle se rendit ensuite à New- York, accompagnée par un parlementaire, sans avoir été exposée à aucune insulte. Ce trait honore , à coup sûr, le caractère américain.

Arnold exagéra dans sa conduite ultérieure toutes les cruautés de la guerre. Le sort d'André avait indisposé Clinton contre le traître dont l'action n'avait abouti qu'à la mort

ignominieuse de ce malheureux jeune homme. Le résultat désiré et attendu de la trahison n'avait pas été atteint. Arnold avait compris qu'il n'était plus qu'un hôte importun h. Clinton et qu'il avait besoin de regagner par quelque grand service ce qu'il avait perdu dans l'esprit du général anglais. Il entreprit tout d'abord une expédition contre la Virginie et ravagea cette florissante province. Il devait nécessairement apporter dans l'accomplissement du crime où il s'était plongé, l'énergie et la rare audace qui le caractérisaient. Mais Arnold ne devait pas s'en tenir là. Il méditait une entreprise plus importante , à l'accomplissement de laquelle les circonstances l'aidèrent un moment.

Nous avons dit précédemment dans quelle situation déplorable se trouvait l'armée américaine. Cette situation, *loin de s'améliorer , malgré quelques succès remportés sur les Anglais, avait au contraire empiré. L'indiscipline surtout était le mal qui la rongeait, et le moindre événement pouvait servir de prétexte à la révolte. Arnold savait les mauvaises dispositions du corps d'armée de Philadelphie, qui n'avait pas reçu de solde depuis plusieurs mois. Il proposa à Clinton de se rendre en Pennsylvanie et de tirer parti de cet état de choses. Il réussit au gré de ses espérances : le 1^'' janvier 1781, le corps de Philadelphie se déclara en révolte ouverte, et se disposa à marcher contre le Congrès. Lafayette fut obligé de fuir du camp après avoir vainement tenté de calmer cette effervescence. Tout ce qu'il put faire fut de sauver la vie au général Wagne, que les révoltés gardèrent provisoirement en otage. Lafayette se rendit immédiatement auprès du Congrès et obtint que l'on payât aux troupes l'arriéré de leur solde, et qu'on leur fournît les approvisionnements et les vivres dont elles manquaient. Le succès des démarches de Lafayette changea tout ii coup les dispositions de l'armée qui rentra dans l'ordre sous la

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condition d'une amnistie complète. Arnold parvint à s'échapper de ce camp où il avait fomenté la discorde, mais deux agents qui l'y avait accompagné, furent arrêtés et pendus après jugement sommaire.

Arnold passa dans le New-Jersey, où il continua sa propagande de révolte. Le corps d'armée campé dans cette province était dans la même situation que celui de la Pennsylvanie. Arnold réussit à organiser un soulèvement qui avait pour but apparent d'obtenir des avantages égaux à ceux qui avaient été faits b. l'armée de Philadelphie. Le raisonnement d'Arnold ne manquait pas d'une certaine pratique, à supposer que le dénoûment fût le même dans le New-Jersey que dans la Pennsylvanie. Si le Congrès, pour apaiser *les troupes, était obligé de payer des arrérages considérables, le Trésor, déjà obéré, ne tarderait pas à s'épuiser. Et, en tout cas, il restait la chance qu'un de ces mouvements bien conduit pût réussir. Cette fois, Washington ne voulut point composer avec la révolte. Il marcha résolument contre l'armée de New-Jersey, qui se rendit à merci.

Arnold parvint encore ii échapper au châtiment qu'il méritait, se réfugia dans la Caroline du Sud, et passa ensuite avec lord Cornwallis dans la Virginie. Il dut quitter cette province, et s'abattit sur le Connecticut, son propre État natal, où il fit le siège du fort Griswold, près de New-London ; avec quel courage et quelle vigueur , on peut se l'imaginer au souvenir de ses anciens exploits. Après une énergique défense, le fort se rendit. Arnold, en y pénétrant, demanda au commandant de lui remettre son épée. « A vous, répondit l'officier qui avait reconnu Arnold, jamais! w Et il voulut la briser. Arnold, alors, tira son épée et la plongea dans le corps de cet officier. Il pilla ensuite New-London,. et ne laissa derrière lui que cendres, mort et crimes.

Ce fut là le dernier acte d'Arnold. Après la capitulation

d'York-Town, le sol américain avait conquis définitivement son indépendance et sa liberté. Arnold s'embarqua avec les débris de l'armée anglaise. Pendant l'opération de l'embarquement, deux cents couteaux vengeurs cherchèrent le traître pour le tuer; mais Arnold s'était rendu à bord du bâtiment pendant la nuit.

Du prix stipulé pour sa trahison, Arnold n'avait touché qu'une faible partie; cette somme avait été promptement dévorée. Arrivé en Angleterre, il n'y trouva que du mépris pour son caractère et du dégoût pour sa personne. Le gouvernement refusa de l'employer dans l'armée active. Il tenta alors des opérations commerciales dans le New-Brunswick et à la Guadeloupe, où il fit plusieurs voyages. Ses entreprises ne réussirent point, et il mourut à Londres dans la pauvreté, en 1801.

Il y a de ces malheurs qui touchent, même quand ils atteignent des coupables; et les dénoûments lugubres de certaines existences appellent quelquefois la pitié sur ceux qui en subissent les épreuves comme une expiation. Tel n'est point le cas pour le général Bénédict Arnold. Sa fin misérable n'éveille aucune pitié; il est mort dans les tortures de la pauvreté; ce n'a été que justice, et la gloire de sa jeunesse a eu pour linceul l'ignominie du plus abominable des crimes. Il a trahi et vendu son pays, dont les entrailles saignaient de l'enfantement de son indépendance. Son nom est devenu le synonyme de lâcheté. Vendre son Dieu ou vendre son pays, c'est tout un. Arnold fut le frère cadet d'Iscariote.

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