CHAPITRE V
Entrée de Washington au pouvoir. — Difficultés à surmonter. — Nécessité de l'opposition. — Elle n'entrave pas l'exercice de l'administration. — Démocratie et démagogie,
Washington prit, le 30 avril 1789, possession du fauteuil présidentiel où l'avait appelé le vote unanime des électeurs.
Les longs et orageux débats de la Convention avaient affaibli la santé de Washington ; « mais, » écrivait-il, « accomplir « fidèlement tout mandat que j'accepte, telle a été toujours, « telle sera toujours la première règle de ma vie, les consé- <c quences soient ce qu'elles voudront. » Ses soucis étaient grands en montant au pouvoir. Il sentait, il savait tous les yeux fixés sur lui ; le poids de sa responsabilité f inquiétait. Il exprime très bien ces craintes dans ce passage d'une lettre : « Je marche, si je puis m'exprimer ainsi, sur un terce rain qui n'a point 'encore été foulé. Il n'est presque rien « dans ma conduite qui ne doive être invoqué un jour « comme un précédent. Cette idée m'inspire à la fois une « grande défiance de moi-môme et un anxieux désir que
« toutes les nouvelles mesures soient parfaites autant que « possible. ))
Il s'en fallait que tout fût parfait. Après des tempêtes aussi violentes que celles que les États-Unis avaient traversées, il était malaisé que le calme se rétablît en un seul jour. L'horizon se dégageait cependant; les crises de nature à mettre en péril sérieux l'état social de l'Amérique n'existaient plus , ou du moins perdaient de moment en moment de leur intensité. Les luttes qui troublaient la sérénité du pouvoir sans compromettre gravement son action étaient de celles qui sont inhérentes à tous les pays. Des partis s'étaient formés, mais c'est de nature. Il y a toujours eu, il y aura toujours des hommes qui voudront plus, d'autres qui voudront moins. Le progrès et la police des sociétés ne sont possibles qu'à cette condition. C'est folie de rêver la paisible jouissance de la souveraineté sous quelque forme que ce soit, dans une pleine sécurité exempte d'inquiétude. Les gouvernants n'ont pas le droit d'être égoïstes ; leur devoir est moins de se préoccuper du calme autour d'eux que de savoir les masses imbues d'une somme de moralité qui est la sauvegarde, dans tous les cas, des gouvernants et des gouvernés ensemble. Et si cette somme de moralité n'existe pas dans les masses, c'est la mission des souverains de l'y faire pénétrer. Les agitations de partis ne sont, dans ces conditions, nullement redoutables; elles constatent seulement la vie sociale chez les nations et leurs aspirations au progrès ; il s'en faut que ce soit là le désordre.
Rien ne mûrit un peuple pour la liberté et pour la pratique de ses institutions politiques, comme de posséder, moitié instinctivement, moitié par l'éducation, le sens et le sentiment rigoureux des grands devoirs de la vie publique. De là à cette pure abnégation qui est la difficile vertu des sociétés démocratiques, au patriotisme véritable, à la glorieuse
ambition de payer au pays la dette que tout citoyen lui doit» sans autre prétention que d'accomplir sa tâche, il n'y a pas loin.
Que ce soit h l'exercice de ces vertus que la démocratie doive l'ordre, la régularité, la paix dont elle fait jouir le peuple aux États-Unis, ou bien que ce soit la démocratie contenue dans les limites de la raison et du bon sens qui inspire des sentiments aussi élevés, il serait difficile de le dire exactement, ou plutôt il vaut mieux croire que les deux ordres d'idées et de faits sont solidaires.
Ce n'est pas une énigme qu'il s'agit d'expliquer; mais un fait qu'il suffit de constater :
Aux États-Unis, la démocratie s'épand largement, mais elle ne sort pas de ses limites naturelles, ou à peine par quelques tissures promptement fermées.
Dans d'autres pays, c'est la démagogie qui descend dans les comices, lutte contre le pouvoir, veut faire la loi et prétend à commander.
Or, de la démocratie h la démagogie, il y a un abîme incommensurable.
La démocratie est un progrès de l'humanité, une des formules de la civilisation. Il faut qu'elle arrive en son temps.
La démagogie est la négation du progrès, la négation de la civilisation, la négation de tout ordre dans les idées, comme dans les faits. Elle ne formule rien, ne constitue rien.
Tous les gouvernements sont accessibles à la démocratie, soit qu'ils lui donnent satisfaction par entraînement naturel, soit qu'ils plient peu à peu devant ses exigences patientes.
La démagogie détruit toutes les formes de gouvernement, les fait rétrograder et ouvre la voie au despotisme civil et au despotisme militaire.
Il suffit de tourner les yeux vers les deux Amériques, pour constater ce qu'a produit, d'un côté, la démocratie, ce
que de l'autre la démagogie a coûté de larmes, de deuil et de sang.
Double enseignement pour les nations qui, ambitieuses de démocratie, vont par moments au-delà des limites, et ouvrent follement les barrières à la démagogie, sous prétexte d'une conquête sur les temps, d'un progrès dans la marche de l'humanité.
Ce qui fit la force de Washington, c'est de n'avoir pas désespéré de la démocratie au milieu même des luttes les plus violentes : « Je ne saurais penser, » disait-il, « que la « providence ait tant fait pour rien... Il nous reste encore, « j'espère, assez de bon sens et de vertu pour que nous ren- « trions dans le bon chemin, avant d'être entièrement « perdus. »
Cette foi immense, et ce dévouement sans calcul qu'il partageait avec tant d'illustres complices de sa gloire, étaient basés sur cette opinion vraie : que Dieu avait inspiré avec intention au peuple américain l'élan des premiers jours, et que si le peuple était assez insensé pour le compromettre, il était de leur devoir à eux de ne pas laisser inaccompli un décret de la providence. L'avenir devait leur donner raison.
Aux jours de lutte et de guerre sociale, des cœurs et des voix dévoués peuvent tenter de rallier sous un même drapeau tous les enfants d'un pays, afin de préserver la société d'un désordre plus grand, et de l'arracher aux poignantes menaces de l'anarchie, en lui présentant le triomphe de la démocratie américaine après tant de revers et tant de combats.
Mais dans le calme de la paix, pendant les heures propices à l'œuvre de la reconstruction sociale, les peuples doivent consulter l'histoire avec plus de sangfroid, avec plus d'impartialité. Il ne doivent pas surtout la courber au niveau de leurs passions et de leurs besoins du moment.
Eh bien! tout en se bien pénétrant du profond enseignement révélé par cette page de l'histoire des États-Unis que je viens de citer, il faut que les peuples qui veulent se l'approprier s'interrogent et se demandent s'ils ont en eux tous les éléments susceptibles de les faire résister, comme les Américains du Nord, aux oscillations de la démocratie; s'ils ont bien la foi politique, la force d'âme, l'abnégation de cœur nécessaires pour poursuivre cette œuvre âpre et ouverte aux tempêtes de toutes les passions?
La situation présente des États-Unis, le caractère de leurs mœurs actuelles, privées et publiques, leur étrange énergie dans toutes les entreprises commerciales et industrielles, ne sont que la continuation d'un passé qui ne ressemble à celui d'aucun peuple.
Ce pays n'a pas eu d'enfance politique ; il est sorti mûr de son berceau, il était démocrate et républicain avec les premiers colons qui vinrent l'habiter, et ils pratiquaient cette forme de gouvernement le jour où ils ont proclamé leur indépendance.
Une partie du secret est là.
Jeffersou à la tête de l'oppositiou. — La république se cousolide. — 'Washington est réélu; il refuse une troisième candidature. — • Son bon sens. — Résultat de l'administration de Washington. — Il se retire du pouvoir.
Washington n'échappa pas plus que les autres aux attaques des partis, ou, pour mieux parler, du parti qui formé sous la direction de Jefferson voyait au delà non pas de la lettre, mais de l'esprit de la constitution. Quelques défiances subsistaient non pas contre l'homme que le peuple américain avait mis à sa tête par un entraînement d'unanime sympathie, mais contre l'interprétation des institutions. Quelques esprits timides avaient voulu voir dans l'application de la forme républicaine une tentative qui pourrait bien avoir un terme ; ces tendances étaient combattues par les idées radicales de républicanisme qui valurent à Jefferson et à son parti une popularité inquiétante pour celle de Washington. Mais c'étaient Ih, si je puis m'exprimer ainsi, des détails d'intérieur. L'extérieur, les manifestations populaires, et les actes du gouvernement contredisaient ces craintes chimériques et consolidaient de jour en jour la république, si non sous sa forme définitive, du moins sur des bases qui garantissaient sa stabilité.
Washington, sans atteindre à ce degré de perfection qu'il ambitionnait pour ses actes, au point de vue de l'autorité qu'ils exerceraient sur l'avenir, apporta dans la pratique du gouvernement et dans la mise en jeu des rouages nouveaux.
cette excessive prudence et cette énergie de patience qu'il montra dans le commandement de l'armée. Il fut comme président ce qu'il avait été comme général : un honnête homme, un grand citoyen pénétré de son devoir, et soutenu aussi par cette conviction qu'il était le seul homme capable, à ce moment, de gérer les affaires du pays, comme il avait été convaincu que nul n'eut été aussi bien que lui placé à la tête de l'armée. Le rôle de Washington était si bien tracé, sa mission si bien définie, que Jefferson, l'homme de la politique opposée à la sienne, fut un de ceux qui insistèrent le plus vivement auprès de lui pour qu'il renouvelât son mandat h. l'expiration de la première période de sa présidence. Washington se laissa imposer ce devoir nouveau; il ne l'ambitionna point; il n'aspirait qu'au repos. Mais il sentit que l'heure de la retraite avait sonné avec la dernière minute de sa huitième année de magistrature. Cette seconde période fut plus agitée. La république américaine n'en ressentit aucun ébranlement; mais les idées avaient déjà franchi les limites où l'influence de Washington les avaient contenues. Il y avait un pas h faire en avant. Homme de consolidation, il n'avait plus la main ni assez ferme ni assez habile pour diriger ce vaisseau sur une mer dont les tempêtes étaient nouvelles pour lui.
On lui proposa une troisième présidence; il se garda bien de l'accepter.
Les forces physiques commençaient d'ailleurs à lui faire défaut. Mais si cette existence laborieuse avait besoin du repos et « des ombres de la retraite, « il ne faut pas se dissimuler que le bon sens politique, qui était le fond du caractère de Washington, que le tact et la droiture d'esprit qui le distinguait à un si haut degré lui avaient fait pressentir qu'il n'était plus à la hauteur de sa mission, que son influence en un mot sur cette population allait se perdant, et que le jour
n'était pas loin où elle ferait naufrage peut-être sur les récifs de l'ingratitude. Il épargna ce remords au peuple américain.
Avant de descendre vénéré et glorieux du pouvoir, Washington a adressé au peuple des États-Unis ses adieux, et il a résumé dans quelques pages où sont concentrées toutes ses doctrines et toutes ses vues politiques, des conseils qui ne pouvaient venir que d'un homme de bien et d'un citoyen professant un véritable culte pour son pays.
On en parle un peu sur la foi de l'histoire, de cette adresse mémorable, qui mérite d'être lue attentivement et d'être étudiée. On y rencontre comme un grand souffle de patriotisme qui élève l'âme, et qui apprend ce que c'est réellement que l'amour d'un citoyen pour son pays.
Si, au fond, elle cache un peu, sous une abnégation habilement dissimulée, le sens véritable de cette retraite, on ne peut se défendre d'y reconnaître une grande et noble leçon donnée aux ambitieux de ce monde.
Cette adresse a été considérée comme un code politique pour les États-Unis. Mais on ne tarda pas à en fausser sinon la lettre, au moins l'esprit.
L'administration de Washington, pendant les huit années qu'il occupa le pouvoir, fut aussi sage, aussi modérée et aussi prévoyante que le commandaient les circonstances qui entourèrent une œuvre de l'importance de celle qu'il avait la mission de constituer. Elle fut, selon l'expression de Sullivan, « un exemple, » où rien ne manqua dans la manière dont il gouverna l'intérieur de l'Union et dont il régularisa les relations avec les puissances étrangères. Dans la répartition des emplois, il mit un soin particulier à appeler les chefs qui avaient participé le plus au mouvement révolutionnaire; et lorsque les dissensions de partis s'élevèrent, il ne fit un crime h personne de ses opinions. Jared Sparks
résume de la manière suivante l'administration de Washington : (( Malgré, » dit-il, « les embarras innombrables « qui accompagnèrent les premières opérations du nouveau « gouvernement, jamais la nation ne fut dans un état plus « prospère qu'à l'époque où Washington était à la tête de « l'administration. Le crédit fut rétabli et placé sur une base « solide ; la dette publique fut garantie et on pourvut à son « paiement final; le commerce s'accrût au delà de tout ce « qui s'était vu auparavant ; la somme du tonnage dans les « ports des États-Unis fut presque doublée; les importations « et les exportations augmentèrent dans une proportion « beaucoup plus considérable encore ; et le revenu fut beauce coup plus large qu'on ne l'avait espéré. La guerre avec les ce Indiens eut une issue favorable; et l'on fit une paix qui ce garantit du repos aux habitants des frontières et des ce avantages aux tribus sauvages. On conclut avec les puiscc sances étrangères des traités dans lesquels d'anciens ce différends furent réglés à l'amiable , des prétentions ce contradictoires conciliées, et des privilèges importants ce obtenus par les États-Unis. »
Les divisions que j'ai rappelées et qui auraient troublé peut-être l'exercice du pouvoir en d'autres mains qu'entre celles de Washington, ne lui firent pas perdre un seul instant la confiance dans le succès de l'œuvre entreprise, et pour lui le but était définitivement atteint, la république irrévocablement consolidée. Dans le dernier discours qu'il prononça devant 'e Congrès pour prendre congé des représentants du pays; il s'exprima ainsi : ce La position dans ce laquelle je me trouve maintenant pour la dernière fois ce au milieu des représentants du peuple des États-Unis, me ce rappelle naturellement l'époque à laquelle la forme actuelle ce du gouvernement a commencé; et je ne puis laisser ce échapper cette occasion de vous féliciter, ainsi que mon
« pays, du succès de l'expérience, ni m'empêcher de renou- « vêler mes ferventes supplications au maître suprême de « l'univers et à l'arbitre souverain des nations, pour que les « soins de sa providence continuent de descendre sur les « États-Unis, pour la vertu et le bonheur du peuple se « conservent, et pour que le gouvernement institué pour ce protéger ses libertés puisse être perpétuel. »
Jared Sparks rapporte l'anecdote suivante qui lui a été, dit-il, communiquée par feu l'évêque White. « La veille « du jour où le président Washington quitta ses fonctions, « il eut beaucoup de monde à dîner. Il y avait entr'autres ce personnes, les ministres étrangers et leurs femmes, M. et c( M""* Adams, M. Jefferson et d'autres personnages remarcc quables des deux sexes; la gaîlé fut grande pendant le ce repas; mais au dessert le président y mit fin bien certaic< nement sans intention. Après avoir rempli son verre, il ce adressa en souriant à la compagnie les paroles suivantes : ce Mesdames et messieurs, c'est la dernière fois que je ce boirai h votre santé comme homme public ; c'est bien since cèrement que je le fais, et que je vous souhaite tout le bonce heur possible. >> Ces mots firent cesser toutes les plaisance teries. Celui qui a rapporté ce fait tourna par hasard les ce yeux vers M™" Liston, femme du ministre anglais et vit ce couler des larmes sur ses joues. »
Le 4 mars 1796, John Adams, élu président , succéda h Washington. J'ai dit que celui-ci avait obstinément refusé une troisième candidature que ses amis le pressaient d'accepter. Washington eût le prévoyant bon sens de la refuser. Depuis lors, cet exemple a fait loi; plusieurs présidents ont eu l'honneur d'être appelé à remplir deux termes de cette suprême magistrature ; aucun d'eux n'a outrepassé cette limite imposée à l'exercice d'un pouvoir par un homme qui avait refusé d'être roi, et qui eut pu être président à vie s'il
n'avait pas fait passer les intérêts de son pays avant son ambition. Il n'y a pas longtemps que je lisais dans un journal français, au sujet de la réélection des présidents de l'Union, cette observation inexacte en tous points : « Ce désir de « conserver le pouvoir que manifestent successivement « les présidents des États-Unis, est fort naturel, îi notre « avis, » dit le journal que je cite : « C'est, ajoute-t-il , un « hommage involontaire à la forme monarchique, maintenue « par l'expérience dans les royaumes du vieux monde. » Sous l'empire de quelles préoccupations, le journaliste a écrit ces lignes, cela se devine; mai» cette observation est erronée et calomnieuse pour les États-Unis qu'il faut bien peu connaître pour attribuer une telle préoccupation aux citoyens qui aspirent à l'honneur d'administrer leur pays. Si tel était leur calcul, ils ne reculeraient pas devant une troisième candidature , et c'est un médiocre hommage rendu à l'hérédité monarchique que d'en fixer la durée à quatre années d'un pouvoir demandé au consentement du peuple. Le sens exact de cette prétention des présidents à voir renouveler leur mandat, est une ambition très légitime du pouvoir qui est naturelle à tout homme qui l'a exercé, déjà, de le vouloir exercer encore ; ensuite c'est une manière d'approbation demandée au pays sur les actes qui ont marqué la première période de cette courte magistrature, et que tout présidente la veille de descendre du fauteuil est jaloux d'obtenir. Pour tout dire, enfin, on ne saurait méconnaître à un fonctionnaire le droit de prétendre à jouir de son emploi pour la durée du temps que lui accorde l'usage appuyé de la loi.
Washington dans la vie privée. — Le duc d'Orléans à Mount-Vernon. — Mort de Washington. — La France et l'Angleterre prennent son deuil oiBciel. — Le testament politique de Washington.
Rentré dans la vie privée qui avait pour lui un charme inexprimable , après avoir été comblé de tous les honneurs que peut ambitionner un homme, Washington résuma sa vie entière dans un mot qu'il dit au duc d'Orléans, depuis le roi Louis-Philippe. Je laisse la parole à M. de Witt qui raconte ainsi cette anecdote : « Parmi les étrangers auxquels « la curiosité ou le respect faisaient entreprendre le pèle- « rinage de Mount-Vernon, se trouva un jeune prince de la « maison de Bourbon, le duc d'Orléans, alors proscrit, « depuis roi des Français. Washington le reçut avec tous « les égards qui étaient dus à son rang et à ses malheurs, et « avec la dignité tranquille d'un vieillard qui avait affranchi « et gouverné le Nouveau Monde. La visite du duc d'Orléans « ne dérangea en rien les habitudes du général, et le jeune a prince put assister à l'une de ces journées dont Was- « hington avait raconté l'histoire à Mac-Henry (1). Au lever
(1) Ea voici le récit dans sa lettre à Mac-Henry : « Vous avez beaucoup de choses à « raconter; mais moi qu'aurai-je à dire qui put instruire ou occuper un secrétaire de la « guerre à Philadelphie , sinon que je me lève avec le soleil ; que lorsqu'à cette heure t matinale, je ne trouve point mes journaliers en place, je leur envoie des messages pleins € de tristesse sur leurs indispositions : que lorsque j'ai mis en mouvement tous ces t rouages, je continue mon inspection générale ; et plus je regarde, plus je vois combien • sont profondes les blessures qu'ont faites à mes bâtiments une absence et une négligence ■ de huit ans. Vient le déjeuner vers les sept heures, à peu près au moment où vous prenez
« du soleil le duc d'Orléans le vit partir à cheval, habillé « et poudré avec soin : « Comment, général, pouvez-vous « vous lever de si grand matin? » lui dit-il à son retour, « Je « puis me lever de grand matin, parce que je dors bien; et « sachez bien ceci : je dors bien parce que je n'ai jamais « écrit une ligne sans me figurer que je la voyais imprimée. » Jamais conscience, en effet, n'avait été plus libre que la sienne.
Le 14 décembre 4799 Washington expira. Sa noble femme ne prononça qu'un mot magnifique en face de son lit de mort. « Est-il parti? » demanda-t-elle d'une voix ferme. — « C'est bien; tout est fini, je le suivrai bientôt; je n'ai plus « d'épreuves h traverser. »
Il est naturel que son pays ait payé un tribut d'hommages à sa mémoire; mais, ce qui félève et le grandit devant la postérité, ce fut le deuil officiel que prirent l'Angleterre et la France en apprenant sa mort : l'Angleterre qu'il avait combattue, la France contre qui il avait été sur le point de tirer l'épée.
Voici, pour clore ce chapitre, le texte de l'adresse d'adieu
« congé de M"° Mac-Henry ; le déjeuner fini, j'enfourche mon cheval, et je fais le tour de « mes fermes, ce qui m'occupe jusqu'à l'heure de la toilette pour le dîner. Il se passe Lien « rarement un jour sans que j'y voie paraître des visages étrangers. On vient, dit-on, par « respect pour ma personne ; vraiment la curiosité n'y serait-elle pas plus à sa place ? Que « cela ressemble peu à la société d'un petit nombre d'amis gaiement réunis autour d'une « bonne table ! Le temps consacré au dîner, puis une promenade, puis le thé m'amènent à « l'aube du jour que donnent les flambeaux. Quand je n'ai personne à entretenir, je prends i toujours à l'avance la résolution de m'enfermer dans mon cabinet, pour répondre aux • lettres que j'ai reçues, dès que la lueur vacillante des bougies aura remplacé l'éclat du « grand luminaire. Mais, quand viennent les bougies, je me sens fatigué, peu disposé à ce « travail,et je me disque ce sera assez tôt le lendemain. Le lendemain arrive et avec lui 1 les mêmes raisons d'ajournement, et ainsi de suite. Ceci vous explique comjnent il se fait t que votre lettre soit restée si longtemps sans réponse. Je vous ai donné l'histoire d'un t jour ; elle vous suffira pour toute une année , et je suis persuadé que vous ne m'en « demanderez pas une seconde édition. Peut-être serez-vous frappé de ne voir aucun « instant consacré à la lecture dans cette distribution de ma journée. La remarque « serait juste; je n'ai pas ouvert un livre depuis que je suis rentré chez moi, et je « n'aurai guère le temps de le faire tant que je n'aurai pas renvoyé mes ouvriers, ce « que je ne ferai probablement que lorsque les nuits seront devenues plus longues, et « alors je .serai, peut-être, à lire le livre du jugement dernier. )i
République américaine, t. i. 25
de Washington au moment de quitter le pouvoir ; c'est un monument d'honnêteté et de sagesse qui vaut tous les traités de politique qui ont traversé les siècles avec éclat :
« Amis et Concitoyens,
« Nous touchons au moment où vous êtes appelés h. élire un citoyen pour présider au gouvernement des États-Unis. Dans ce moment où vos esprits se préoccupent de désigner celui qui sera investi de cette charge importante , il me paraît convenable, afin de faciliter l'expression de la voix publique, de vous faire part de la résolution que j'ai prise de me retirer du nombre de ceux parmi lesquels vous aurez h choisir.
« Soyez assurés (je vous prie de me rendre cette justice) que je n'ai pas pris cette résolution sans égard et sans considération pour les rapports qui lient un citoyen vertueux à sa patrie ; et en me voyant retirer l'offre de services que vous auriez pu me croire disposé à faire encore, si j'avais gardé le silence, ne pensez pas que mon zèle pour vos intérêts futurs ait diminué, ni que je manque de reconnaissance pour vos bontés passées : dans ma ferme conviction, la démarche que je fais en ce moment est compatible avec ces deux sentiments.
« En acceptant et en conservant ensuite la dignité à laquelle vos suffrages m'ont deux fois appelé, j'ai sacrifié mon inclination au sentiment du devoir et à la déférence que j'ai pour vos désirs. Je m'étais toujours flatté qu'il m'aurait été accordé plus tôt, tout en respectant des motifs auxquels je devais avoir égard, de retourner dans cette retraite que je n'avais abandonnée qu'à regret. Môme avant ma dernière élection, j'étais tellement enclin à agir comme je le fais aujourd'hui, que j'avais préparé une adresse où je
VOUS faisais cette déclaration. Mais après de mûres réflexions sur la situation critique de nos affaires vis-à-vis les nations étrangères, et conformément aux avis unanimes que me donnèrent des personnes qui ont des titres à ma confiance, j'abandonnai cette idée.
« Je me réjouis aujourd'hui de ce que l'état de vos affaires intérieures et extérieures ne rend pas plus longtemps mes inclinations privées incompatibles avec le sentiment du devoir et celui des convenances. Je suis persuadé que, quelle que soit la partialité avec laquelle vous jugiez les services que j'ai rendus , vous ne désapprouverez pas ma présente détermination, dans les circonstances où se trouve le pays.
« Je vous exposai dans le temps les impressions sous lesquelles j'entreprenais la pénible tâche que vous m'imposiez. Je me bornerai à dire que j'ai apporté dans l'organisation et l'administration du gouvernement, avec un grand fonds de bonne volonté, toute l'activité et toute l'application dont j'étais capable.
« J'ai commencé ma tâche avec un profond sentiment de l'infériorité de mes moyens; l'expérience est venue ensuite fortifier à mes propres yeux, et plus encore aux yeux des autres, les motifs que j'avais de me défier de moi-même. Chaque soir, le poids plus lourd des années m'avertit que l'ombre de la retraite m'est aussi nécessaire qu'elle me serait agréable. Convaincu que si des circonstances ont donné une valeur particulière à mes services, elles n'étaient que temporaires, j'ai aujourd'hui la consolation de sentir, quand mon goût et la prudence m'invitent â quitter la scène politique, que le patriotisme ne me le défend pas.
« En tournant mes regards vers le moment où doit se terminer ma carrière publique, je dois donner cours â mes sentiments, et reconnaître la dette de gratitude que j'ai
contractée envers ma patrie bien-aimée, pour les honneurs dont elle m'a comblé, et plus encore pour la ferme confiance avec laquelle elle m'a accordé son appui. C'est cette confiance qui m'a fourni l'heureuse occasion de lui témoigner mon attachement inviolable par des services persévérants et dévoués , quoique leur utilité ait été inférieure h mon zèle. Si de mes services sont résultés quelques bienfaits pour le pays, qu'il soit dit à votre louange, et comme un exemple instructif de nos annales, que, dans des circonstances où les passions, agitées dans tous les sens, pouvaient facilement causer des égarements, au milieu d'apparences quelquefois douteuses et de vicissitudes souvent décourageantes, dans des situations, enfin, où un manque de succès de notre part pouvait encourager l'esprit de critique, la constance de votre concours a été l'appui principal de mes efforts et la garantie du succès de mes plans. Profondément pénétré de cette idée, je l'emporterai avec moi au tombeau ; j'y puiserai un motif pour former sans cesse des vœux pour que le ciel vous continue les précieux témoignages de sa bonté; pour que votre union et votre affection fraternelles puissent durer à jamais; pour que la constitution libre, cet ouvrage de vos mains, puisse être maintenue comme chose sacrée; pour que toutes les branches du gouvernement portent l'empreinte de la sagesse et de la vertu, et enfin pour que le bonheur du peuple des États-Unis puisse devenir complet sous les auspices de la liberté. C'est par la religieuse conservation et l'usage prudent de cette liberté que vous acquerrez la gloire de la faire honorer, choisir et adopter par les nations qui ne la possèdent point encore.
« Je devrais peut-être m'arrêter ici; mais la sollicitude que j'éprouve pour votre bonheur, et qui ne pourra s'éteindre qu'avec ma vie, jointe, comme de raison, à un sentiment naturel d'inquiétude, m'ordonne, en ce moment solennel,
d'appeler toute votre attention sur quelques idées qui sont chez moi le résultat de profondes réflexions. Vous faire connaître ces idées me paraît de la plus haute importance pour la durée de votre prospérité comme nation. Je vous les soumettrai avec la plus grande liberté, car vous y verrez les avis d'un ami qui vous quitte, et dont aucun motif personnel n'inspire les conseils. Ce qui m'encourage, du reste, en ceci, c'est le souvenir de l'accueil bienveillant que vous fîtes à mes idées dans une semblable occasion, qui est maintenant loin de nous.
« L'amour de la liberté s'identifie tellement avec chaque pulsation de vos cœurs, que toute recommandation de ma part est inutile pour vous fortifier dans cet attachement.
« Vous chérissez également cette unité de gouvernement qui constitue votre nationalité, et c'est avec raison, car cette unité est la pierre angulaire de l'édifice de votre indépendance, la garantie de la tranquillité au dedans, de la paix au dehors, la sauvegarde de votre prospérité et de cette liberté à laquelle vous attachez un si grand prix. Mais, comme il est aisé de le prévoir, bien des artifices seront employés pour affaiblir dans vos esprits la conviction de cette vérité. C'est là le point de mire contre lequel seront dressées les batteries de vos ennemis, tant au dedans qu'au dehors ; et, quoique agissant souvent d'une manière cachée et insidieuse, ils n'en déploieront pas moins de constance et d'activité dans leurs hostilités. Il est donc de la plus haute importance que vous cherchiez à comprendre bien exactement que votre bonheur particulier et général dépend de votre union nationale ; que votre attachement h cette union doit être cordial, continuel et inébranlable ; que vous devez vous accoutumer à en parler comme du palladium de votre sécurité et de votre prospérité politique; veillant à sa conservation avec une jalouse anxiété; dissipant tout ce qui
pourrait faire naître même le soupçon que, dans telle ou telle circonstance, vous puissiez l'abandonner, et vous élevant avec indignation contre toute apparence de tentative, soit pour séparer du tout une portion quelconque de notre pays, soit pour affaiblir les liens sacrés qui en unissent les diverses parties.
« Tous les motifs de sympathie et d'intérêt doivent vous porter à persévérer dans celte conduite.
« Citoyens, par la naissance ou par votre choix, d'une patrie commune, vous lui devez toutes vos affections. Ce nom d'Américain, qui est pour vous un nom national, doit toujours exalter le juste orgueil de votre patriotisme, beaucoup plus que toute autre dénomination dérivée des distinctions locales. Vous avez tous, à de légères différences près, la même religion, les mêmes mœurs, les mêmes habitudes, les mêmes principes politiques. Vous avez, dans une cause commune, combattu et triomphé ensemble. L'indépendance et la liberté dont vous jouissez sont l'œuvre de conseils et d'efforts communs, de souffrances, de dangers et dé succès que vous avez tous partagés.
« Mais à ces considérations déjà si puissantes, qui s'adressent à vos sentiments, il vient s'en ajouter d'autres plus puissantes encore, et qui s'adressent à vos intérêts. Chaque portion de notre pays y trouve des motifs très puissants de veiller soigneusement à la conservation de l'union nationale.
« Le Nord, grâce à un large système de rapport avec le Sud, système protégé par les lois d'un gouvernement commun, trouve dans les productions de cette dernière contrée de grandes ressources pour ses entreprises maritimes et commerciales, de précieux matériaux pour l'industrie de ses manufactures.
« Le Sud voit ses rapports avec le Nord tourner au profit de son agriculture et de l'extension de son commerce.
Attirant dans ses eaux quelques-uns des matelots du Nord, le Sud donne de la vigueur à sa navigation particulière; et tout en contribuant, de différentes manières h entretenir et h accroître le commerce général de l'Union, il prépare les voies à l'établissement d'une marine nationale que ses seules ressources ne suffiraient pas à créer.
« VEst, dans des rapports analogues avec VOuest, trouve déjh et verra s'augmenter tous les jours davantage, à l'aide des communications croissantes établies à l'intérieur par terre et par eau, un transit facile pour les produits du dehors et pour ceux de nos manufactures à l'intérieur. L'Ouest tire de VEst les ressources nécessaires à son développement, à sa prospérité; et, ce qui est peut-être d'une plus grande importance, c'est qu'il ne saurait trouver d'autre garantie pour la jouissance des débouchés indispensables h l'écoulement de ses propres produits que dans le développement de la force maritime que doit recevoir le rivage atlantique de l'Union, sous l'influence de la communauté indissoluble des intérêts nationaux.
« Toute autre cause à laquelle VOuest pourrait devoir cet avantage, qu'elle fût puisée dans sa propre force ou dans une alliance contre nature , et qu'on pourrait qualifier d'apostasie, avec une puissance étrangère, serait essentiellement précaire.
« Or, chaque partie de notre pays trouvant ainsi son avantage immédiat et particulier dans l'union, toutes les parties prises ensemble ne peuvent manquer de trouver, dans la combinaison de leurs moyens, une plus grande force, de plus grandes ressources et proportionnellement une garantie plus efficace contre les dangers extérieurs, et l'assurance de voir la paix moins fréquemment troublée par les nations étrangères. Ce qui est d'une valeur inappréciable encore, c'est que f union les préservera de ces antagonismes et de ces
guerres intestines, qui affligent si souvent des pays voisins, quand ils ne sont pas liés par un même gouvernement; guerres que leur propre rivalité suffirait pour allumer, mais que les alliances, les liaisons et les intrigues de l'étranger viendraient stimuler et envenimer. L'union fera encore éviter ces établissements militaires excessifs , qui , sous toutes les formes de gouvernement , sont d'un fâcheux augure pour la liberté, et qui doivent être regardés comme particulièrement opposés ii la liberté républicaine. G'est dans ce sens que votre union doit être considérée comme le principal appui de votre liberté, et que votre amour pour l'une doit vous rendre chère la conservation de l'autre.
« Ces considérations sont à elles seules un argument péremptoire pour tout esprit droit et réfléchi ; elles démontrent que le maintien de l'union doit être le premier objet de vos désirs patriotiques.
« Douteriez-vous qu'un gouvernement commun puisse s'appliquer à un aussi vaste territoire? Laissez l'expérience résoudre le problème. 11 serait criminel, dans une circonstance aussi grave, de se décider sur de simples hypothèses. Nous sommes autorisés à espérer que l'organisation convenable d'un gouvernement commun , ayant des agences auxiliaires pour les subdivisions respectives, sera l'heureux dénouement de cette expérience. Dans tous les cas, la chose vaut la peine qu'on en fasse loyalement l'essai. Quand il existe des motifs d'union si puissants et si évidents pour toutes les parties de la nation , et tant que l'expérience n'aura pas démontré l'impossibilité du succès, on sera fondé à mettre en doute le patriotisme de ceux qui, de quelque manière que ce soit, chercheront à propager le découragement.
« En cherchant les causes qui peuvent troubler notre union, un sujet se présente qui mérite de fixer l'attention,
c'est la crainte que quelques prétentions dangereuses ne s'élèvent par suite des distinctions géographiques qui nous servent h caractériser les diverses parties de notre territoire. Ces désignations peuvent contribuer h. faire naître l'opinion qu'il y a entre vous une différence réelle de vues et d'intérêts locaux. Un des expédients dont se servent les partis pour acquérir de l'influence dans des États particuliers , est de représenter sous un faux jour les opinions et les prétentions des autres États. Vous ne sauriez trop vous prémunir contre les jalousies et les animosités qui naissent de ces faux rapports; ils tendent à diviser entre eux ceux qui doivent être unis par une fraternelle affection. Les habitants de Y Ouest ont reçu dernièrement une utile leçon à ce sujet, lors de la négociation de notre traité avec l'Espagne. Entrepris et conclu par le pouvoir exécutif, ratifié h l'unanimité par le sénat, ce traité a été reçu avec des témoignages de satisfaction universelle dans tous les États-Unis. C'est là une preuve décisive de la fausseté de l'opinion répandue parmi les habitants de Y Ouest, et d'après laquelle le gouvernement général et les États qui sont sur l'Atlantique auraient eu une politique peu favorable aux intérêts du Mississipi; ils ont vu se conclure deux traités, l'un avec la Grande-Bretagne, l'autre avec l'Espagne, qui leur garantissent tout ce qu'ils peuvent désirer dans nos rapports avec l'étranger, pour assurer leur prospérité. Est-ce que la sagesse ne leur commande pas de se reposer maintenant, pour la conservation de ces avantages, sur l'Union qui les leur a procurés? S'il existait parmi nous de mauvais conseillers qui voulussent les engager à se séparer de leurs frères pour s'allier h des étrangers , ne doivent-ils pas se montrer sourds h leur voix et résister à leurs menées?
x< Il est indispensable l\ la vitalité et au maintien de votre Union qu'un gouvernement commun soit reconnu par tous
les États. On ne saurait y suppléer par des alliances, quelque intimes qu'elles fussent. Des alliances doivent nécessairement éprouver des refroidissements et des ruptures; il en a été ainsi dans tous les temps. Convaincus de cette vérité, vous avez fait, depuis votre premier essai, un grand progrès, en adoptant une constitution gouvernementale mieux calculée que la première pour rendre votre union intime et diriger d'une manière avantageuse vos affaires communes. Ce gouvernement né de votre choix libre et spontané, adopté après un mûr examen et de longues délibérations, juste dans ses principes et dans la distribution de ses bienfaits, unissant le calme à l'énergie, et renfermant en lui-même les moyens de se modifier suivant le besoin des circonstances; ce gouvernement, dis-je, a de justes droits à votre confiance et à votre appui. Respect à son autorité, soumission à ses décrets, acquiescement aux mesures qu'il propose, sont des devoirs commandés par les maximes fondamentales de la vraie liberté. La base de notre système politique repose sur le droit que possède le peuple de faire et de modifier la constitution de son gouvernement. Mais toute constitution, jusqu'à ce que le peuple l'ait changée, par un acte explicite et authentique de sa volonté, doit être obligatoirement reconnue par tous. L'idée même du pouvoir et du droit qu'a un peuple de se donner un gouvernement implique, pour chaque individu, le devoir d'obéir au gouvernement établi.
« Toute opposition h l'exécution des lois, toutes combinaisons et associations formées sous un prétexte quelconque, dans le but réel de diriger, contrôler, contrecarrer ou intimider les délibérations régulières et l'action des autorités constituées, doivent être regardées comme faites pour détruire le principe fondamental de la constitution, et conséquemment comme étant d'une tendance fatale. Ces
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associations servent à organiser les factions , ii leur donner une force artificielle extraordinaire, h substituer à la volonté de la nation celle d'un parti, qui souvent ne représente qu'une minorité adroite et entreprenante; et suivant les triomphes alternatifs de l'un ou de l'autre de ces partis, elles servent à faire de l'administration publique l'instrument de projets mal concertés et incohérents, tandis qu'il ne doit se manifester que par de bonnes et sages mesures, méditées en commun et réglées sur les intérêts de tous.
« Quoique des associations telles que je les décris plus haut puissent avoir parfois un but utile, il n'en est pas moins vrai qu'avec le temps, elles peuvent devenir de dangereux instruments entre les mains d'hommes ambitieux et sans principes; elles peuvent leur servir à renverser l'autorité du peuple et à s'emparer des rênes du gouvernement, pour arriver ensuite à briser ces mêmes instruments qui les auraient élevés h une injuste domination.
« Dans l'intérêt de la conservation du gouvernement, et pour jouir d'une manière permanente de votre heureuse condition, il est nécessaire, non seulement que vous déconcertiez toute opposition irrégulière contre l'autorité établie, mais encore que vous résistiez avec soin à l'esprit d'hostilité contre son principe, de quelque spécieux prétexte qu'il se couvre.
« Les attaques peuvent se présenter sous forme de modifications à faire dans la constitution, modifications qui ruineraient l'énergie du système et mineraient ainsi ce qu'on ne saurait renverser directement. Rappelez-vous, à propos de tous les changements qui peuvent vous être proposés, que le temps et l'usage sont aussi nécessaires pour fixer le vrai caractère des gouvernements que pour fixer celui des autres institutions humaines; que l'expérience est la voie la plus
sûre pour mettre à l'épreuve les véritables tendances de la constitution d'un pays. Rappelez-vous que des changements trop faciles, sur la foi de pures hypothèses et de simples opinions, vous exposent à des crises perpétuelles, par suite de la variété infinie des hypothèses et des opinions. Mais surtout ne perdez pas de vue que dans un pays aussi étendu que le nôtre, des intérêts communs ne peuvent être confiés utilement qu'à un gouvernement qui possède toute la vigueur compatible avec l'ordre et la liberté; la liberté elle-même trouvera son plus sûr garant dans un gouvernement dont les pouvoirs seront convenablement distribués et harmonisés. La liberté ne saurait être qu'un mot vide de sens, là où le gouvernement est trop faible pour réprimer les entreprises des factions, pour tenir chaque membre de la société dans les limites prescrites par la loi, pour garantir à chacun ses droits personnels et le maintenir dans la jouissance tranquille et sûre de ses propriétés.
« Je vous ai déjà signalé le danger des partis qui se formeraient dans l'État en se fondant particulièrement sur les distinctions géographiques; je vais me placer maintenant à un point de vue plus élevé, et vous mettre en garde de la manière la plus solennelle contre les funestes effets qu'entraîne l'esprit de parti en général.
« L'esprit de parti est malheureusement inséparable de notre nature; il s'unit aux passions les plus fortes du cœur humain; il existe sous différentes formes dans tous les gouvernements, plus ou moins contenu, contrôlé ou réprimé; mais ce sont surtout les gouvernements populaires qui le voient apparaître dans toute sa malignité, et qui trouvent en lui leur ennemi le plus acharné. La domination alternative des factions les unes sur les autres, l'esprit de vengeance inhérent aux dissensions de parti, ont été, dans différents âges et dans différents pays, la cause des plus noirs attentats,
et constituent un despotisme affreux. Mais l'esprit de parti, par lui-même, conduit inévitablement à un despotisme systématique et permanent. Les désordres et les malheurs qui en résultent portent graduellement les esprits h. chercher la sécurité et le repos dans le pouvoir absolu d'un seul ; et tôt ou tard, le chef de quelque faction, plus habile ou plus heureux que ses rivaux, met ces dispositions à profit pour s'élever sur les ruines de la liberté publique.
« Quoique nous n'en soyons pas encore à une pareille extrémité, qu'il ne faut cependant pas regarder comme tout k fait impossible, nous devons trouver dans l'idée des maux continuels qu'engendre l'esprit de parti un motif pour nous appliquer en peuple sage à décourager et réprimer cet esprit. Car il divise toujours les conseils publics et affaiblit l'administration; il agite la communauté par des jalousies sans fondements et de fausses alarmes; il allume l'animosité d'une province contre l'autre ; il fomente l'émeute et les soulèvements. Il ouvre la porte à l'influence de l'étranger et à la corruption, qui trouvent un accès facile jusque dans le gouvernement lui-même, guidées qu'elles sont par les passions de parti. C'est ainsi que la politique et la volonté d'une autre nation sont soumises à la politique et à la volonté d'une autre nation.
« On prétend que les partis, dans les pays libres, sont un contrôle utile pour l'administration du gouvernement, et qu'ils servent à vivifier l'esprit de liberté. Ceci peut être vrai dans certaines limites. Dans des gouvernements monarchiques, le patriotisme peut regarder l'esprit de parti avec indulgence, sinon avec faveur; mais dans les gouvernements populaires, dans les gouvernements électifs, c'est un esprit qu'on ne saurait encourager.
« îl est certain, par suite des tendances naturelles des gouvernements populaires, qu'il y aura toujours assez d'esprit
de parti pour tous les desseins légitimes. Mais comme il est plutôt à craindre qu'il n'y en ait excès, c'est i\ l'opinion publique h. le calmer et h l'adoucir. C'est un feu qui ne saurait s'éteindre. Il ne s'agit donc pas de travailler à l'entretenir, mais au contraire de veiller sans cesse, dans !a crainte que sa flamme ne consume au lieu d'échauffer.
« Il importe également que ceux qui, dans un pays libre, président h la direction des affaires, sachent respecter les prérogatives de leurs subordonnés, et s'abstiennent d'empiéter sur leurs attributions respectives. Tout esprit d'empiétement qui tendrait à concentrer les pouvoirs en un seul, aurait pour résultat définitif d'établir le despotisme, sous quelque gouvernement que ce soit.
« Pour se convaincre de la vérité de ce que j'avance, il suffit de se rappeler que l'amour du pouvoir et le penchant à en abuser dominent dans le cœur de l'homme. Des expériences, tant anciennes que modernes, ont démontré la nécessité d'établir un système de contrepoids dans l'exercice du pouvoir politique en le partageant entre différents dépositaires dont chacun défend la chose publique contre les usurpations des autres. Quelques-unes de ces expériences ont été faites dans notre propre pays, et sous nos yeux. Il ne faut pas seulement établir des pouvoirs, il faut les maintenir dans leur vigueur. Le peuple croit-il que ses intérêts souffrent de telle ou de telle mesure du pouvoir établi? qu'il demande réparation par les voies légales et régulières. Mais gardons-nous de toute usurpation; ce moyen qui peut produire quelquefois un soulagement momentané a toujours mené en définitif les gouvernements libres à leur perte. Les mauvais précédents font un mal qui, à la longue, dépasse de beaucoup le bien passager qu'on en avait recueilli.
« La religion et la morale sont les auxiliaires indispensables de tous les efforts pour arriver k la prospérité publique.
C'est en vain que l'homme ferait appel au patriotisme, s'il travaillait à renverser ces deux colonnes principales de la félicité humaine, ces bases les plus fermes des devoirs de l'homme et du citoyen. La politique doit, aussi bien que l'homme religieux, les respecter et les chérir. Il ne suffirait pas d'un volume pour tracer leurs rapports avec la félicité publique et privée. Je demanderai simplement : Où sont les garanties de la propriété, de la réputation, de la vie, si le sentiment de l'obligation religieuse est ôté aux serments, ces grands moyens d'investigation dans les tribunaux? Craignons d'admettre qu'il puisse y avoir de la moralité sans religion. Quelque influence qu'une éducation soignée puisse exercer sur des esprits d'une disposition particulière, la raison et l'expérience ne nous permettent pas d'espérer que la moralité de tout un peuple se maintienne jamais sans le principe religieux.
« Il est vrai, dans la rigueur des termes, que la vertu ou la moralité est le mobile nécessaire d'un gouvernement populaire. La règle s'étend avec plus ou moins de force à toutes les espèces de gouvernements libres. Quel est donc l'ami sincère de notre gouvernement qui pourrait voir avec indifférence les tentatives faites pour en ébranler les fondements? Encouragez donc comme un objet de première importance les institutions propres à répandre les connaissances. Il est essentiel que l'opinion publique soit d'autant plus éclairée que l'organisation du gouvernement donne plus de force à son action.
« Maintenez le crédit public comme une source très importante de force et de sécurité. Un moyen de le conserver, c'est d'en user aussi économiquement que possible, évitant les occasions de dépense en cultivant la paix, sans oublier cependant que les déboursés faits à propos pour se préparer au danger préviennent souvent les dé-
penses beaucoup plus grandes qu'il faudrait faire pour le repousser.
« II vous faut éviter d'accroître la dette, non seulement en fuyant les occasions de dépenses, mais encore en vous attachant soigneusement en temps de paix à liquider les dettes que des guerres inévitables ont pu occasionner ; mais n'imposez pas II la postérité un fardeau que vous devez vousmêmes supporter. La mise en pratique de ces maximes appartient, il est vrai, à vos représentants; il est cependant nécessaire que l'opinion publique y ait aussi sa part de coopération. Pour leur faciliter l'accomplissement de leurs devoirs, il est nécessaire que vous vous pénétriez bien que, pour payer des dettes, il faut avoir des revenus; que, pour avoir des revenus il faut lever des impôts, qui sont toujours plus ou moins désagréables et contrariants. L'embarras inévitable dans lequel se trouve le gouvernement pour choisir les objets qu'on peut imposer avec le plus de convenance (choix toujours très difficile) doit être un motif suffisant pour vous faire juger sa conduite avec indulgence, et pour vous décider à acquiescer aux mesures que les exigences publiques peuvent lui prescrire dans le but de subvenir aux besoins de l'État.
« Observez envers toutes les nations la bonne foi et la justice ; cultivez avec toutes la paix et la bonne harmonie. La religion et la moralité vous le commandent; est-il d'ailleurs possible qu'une bonne politique ne vous le prescrive pas?
« Il sera digne d'une nation libre, éclairée, et qu'on pourra bientôt appeler grande, de donner h. l'humanité le magnanime et trop rare exemple d'un peuple toujours guidé par un sentiment élevé de bienveillance et de justice. Oui peut douter que le temps et les événements ne réparent bientôt avec avantage les sacrifices temporaires que vous
aurez pu faire pour ne pas vous départir de ce principe ? La Providence pourrait-elle ne pas faire dépendre le bonheur des nations de la pratique de la vertu ? Reconnaissons du moins que tous les sentiments qui ennoblissent la nature humaine recommandent d'en faire l'expérience. Hélas ! nos vices la rendraient-ils impossible !
«Pour l'exécution de ce plan, rien n'est plus essentiel que l'exclusion de ces antipathies invétérées contre certains peuples, et de ces attachements passionnés pour certains autres; il faut substituer à ces sentiments ceux de la bienveillance pour tous les peuples indistinctement.
« La nation qui entretient avec complaisance à l'égard d'un pays une haine ou un amour habituel, en devient en quelque sorte esclave. Elle est l'esclave de son animosité ou de son affection, et l'une ou l'autre suffit pour lui faire perdre le sentiment de ses devoirs ou de ses intérêts. Quand il existe chez une nation une antipathie contre une autre, elles sont toutes deux prêtes à s'insulter ou à s'injurier, à se faire ombrage des plus légers incidents, et à se montrer fières et intraitables à chaque occasion frivole ou accidentelle de dispute qui s'élève entre elles. De là des collisions fréquentes, obstinées, envenimées, et des contestations sanglantes. La nation, poussée par la mauvaise volonté et par le ressentiment, entraîne quelquefois le gouvernement à la guerre, contrairement aux calculs d'une sage politique. Le gouvernement se laisse quelquefois aller à cette propension nationale et adopte, en obéissant à la passion, ce que la raison repousserait. D'autres fois , cet esprit funeste fait servir l'animosité de la nation à des projets d'hostilité inspirés par l'orgueil, l'ambition, et autres motifs funestes et pernicieux. Souvent la paix des nations, et quelquefois leur liberté, en sont les victimes.
« L'attachement passionné d'une nation pour une autre
engendre aussi une infinité de maux. La sympathie exclusive pour un pays facilite l'illusion d'un intérêt commun imaginaire (dans des cas où aucun intérêt n'existe en réalité) ; elle fait partager à l'une les inimitiés de l'autre , et l'entraîne ainsi dans des différends et des guerres sans aucun motif raisonnable. Cette sympathie porte à des concessions en faveur de cette nation privilégiée, tandis qu'on les refuse à d'autres , ce qui occasionne un double tort au peuple qui les fait, car il cède ce qu'il aurait peut-être dû conserver; il excite la mauvaise volonté, la jalousie, et encourage les représailles des parties auxquelles ces mêmes privilèges ont été refusés. Cette sympathie donne à des citoyens ambitieux, corrompus ou trompés (qui se dévouent à la nation favorite), la facilité de trahir ou de sacrifier les intérêts de leur pays, sans encourir aucun blâme, et de se donner quelquefois même un vernis de popularité en couvrant des apparences d'une déférence recommandable pour l'opinion publique ou d'un zèle louable pour le bien commun, les basses ou folles complaisances de leur ambition, de leur corruption ou de leur entêtement.
« De tels attachements sont particulièrement alarmants aux yeux du patriote vraiment éclairé et indépendant, en ce qu'ils ouvrent la porte à l'influence étrangère. Combien d'occasions n'offrent-ils pas de se mêler aux factions domestiques, d'employer des moyens de séduction, d'égarer l'opinion publique, d'influencer ou d'intimider les conseils du pays! un pareil attachement de la part d'une nation petite ou faible envers une grande, finit par la rendre satellite de celle-ci.
« La jalousie d'un peuple libre doit être constamment éveillée contre les ruses insidieuses de l'influence étrangère; (je conjure mes compatriotes de me croire sur ce point). L'histoire et l'expérience prouvent que l'influence étrangère
est un des ennemis les plus redoutables d'un gouvernement républicain. Mais cette jalousie, pour être utile, doit être impartiale, ou bien elle devient l'instrument de cette même influence qu'elle veut éviter. Une partialité extrême pour une nation étrangère et une animosité excessive contre une autre, font que ceux qui sont sous l'empire de ces sentiments ne voient le danger que d'un côté, et servent à masquer et même à seconder les moyens d'influence qu'on emploie du côté opposé.
« De vrais patriotes, en résistant aux intrigues de la nation favorite, peuvent paraître suspects et odieux, tandis que ses instruments et ses dupes usurpent les applaudissements et la confiance du peuple, dont ils trahissent les intérêts.
« Notre première règle de conduite vis-à-vis des nations étrangères doit être, tout en étendant nos relations commerciales, d'avoir avec elles le moins de relations politiques possible. Quant aux engagements déjà formés, qu'ils soient remplis avec une parfaite bonne foi. Mais arrêtons-nous là. L'Europe a un certain nombre d'intérêts de premier ordre, qui ne sont pas tels pour nous, ou qui n'ont qu'un rapport très éloigné avec nos affaires. De là il résulte que l'Europe doit se voir engagée dans des contestations fréquentes dont les causes nous sont essentiellement étrangères. Il s'ensuit aussi qu'il serait trop peu sage de notre part de nous mêler, par des engagements artificiels , aux vicissitudes ordinaires de sa politique, ou d'entrer dans les combinaisons et dans les collisions ordinaires de ses amitiés ou de ses inimitiés.
« Notre position éloignée nous prescrit et nous permet de tenir une autre ligne de conduite. Si nous continuons à former un seul peuple, sous un gouvernement fort, le moment n'est pas éloigné où nous pourrons défier l'étranger de nous causer aucun préjudice matériel. Alors nous aurons une atti-
tude qui fera respecter de tous la neutralité que nous aurons résolu de garder. Des nations belligérantes, dans l'impossibilité de faire sur nous aucune conquête, ne se hasarderont pas légèrement à nous provoquer, et nous pourrons choisir la paix ou la guerre, suivant que nos intérêts, guidés par la justice, nous l'inspireront.
« Pourquoi renoncerions-nous aux avantages d'une situation si particulière? Pourquoi quitter notre terrain pour aller sur celui de l'étranger? Pourquoi, en entremêlant notre destinée avec celle de tout autre peuple, engagerions-nous notre paix et notre repos dans des complications provoquées par l'ambition, les rivalités , les intérêts, l'humeur ou les caprices de l'Europe?
« Notre meilleure politique est de rester libres de toute alliance permanente avec les autres pays, autant qu'il nous est permis de le faire; vous comprenez bien que je suis incapable de vous conseiller l'infidélité aux engagements qui existent actuellement. Je tiens comme non moins applicable aux affaires publiques qu'aux affaires privées cette maxime, que l'honnêteté est la meilleure des politiques. C'est pourquoi, je le répète, que nos engagements soient remplis dans toute leur étendue. Mais, dans mon .opinion, il n'est pas nécessaire, il serait imprudent de les multiplier.
« Tout en ayant soin de nous tenir dans une attitude défensive convenable à l'aide d'établissements militaires, nous pouvons nous reposer avec sûreté sur des alliances temporaires pour toutes éventualités.
« L'harmonie, les bons rapports avec toutes les nations, sont recommandés par la politique, par l'humanité et l'intérêt. Notre politique commerciale elle-même nous prescrit cette impartialité. Ne recherchons jamais et n'approuvons jamais des faveurs et des préférences exclusives ; consultons le cours naturel des choses; multiplions et diversifions par
des moyens honorables les branches de notre commerce ; mais ne forçons rien. Afin de donner à notre commerce un cours stable, de fixer les droits de nos négociants et de mettre le gouvernement en état de les soutenir, établissons avec les puissances qui y sont disposées des règles conventionnelles, des rapports réciproques, aussi avantageux que le permettront les circonstances et l'opinion commune, mais, cependant temporaires et susceptibles d'être changés, abandonnés ou modifiés d'un moment à l'autre. Ne perdons jamais de vue que c'est une folie de la part d'une nation d'attendre d'une autre nation des faveurs désintéressées, et qu'elle doit payer par une portion de son indépendance tout ce qu'elle peut accepter à ce titre. Il se peut qu'une telle conduite mette une nation dans la nécessité de faire de grands sacrifices en échange de services de pure forme, et encore qu'on lui reproche son. ingratitude pour n'avoir pas donné davantage. Il ne saurait y avoir d'erreur plus grave que de compter sur des faveurs réelles de nation à nation. C'est une illusion que l'expérience doit dissiper et qu'un juste orgueil doit écarter.
« En vous offrant, mes chers concitoyens, ces conseils d'un vieil ami dévoué, je n'ose me flatter qu'ils produiront l'impression forte et durable que je souhaiterais, qu'ils réprimeront le cours ordinaire des passions, ni qu'ils empêcheront notre peuple de suivre la carrière jusqu'ici marquée à la destinée des autres nations. Mais, si je puis me flatter qu'ils feront quelque bien, même partiel et passager, qu'ils contribueront quelquefois à modérer les fureurs de l'esprit de parti, et à mettre mon pays en garde contre les menées de l'intrigue étrangère et les impostures du faux patriotisme, cette seule espérance me dédommagera amplement de ma sollicitude pour votre bonheur, unique source de mes paroles.
■ilO RÉPUBLIQUE AMÉRICAINE.
« Les actes publics et tout ce qui peut témoigner de ma conduite d'une manière authentique prouveront jusqu'à quel point les principes que je viens de rappeler m'ont guidé dans ma carrière officielle. Ma conscience me dit du moins que j'ai toujours cru les suivre, si je ne les ai pas suivis réellement.
« Pour ce qui regarde la guerre qui est encore allumée en Europe, je m'en suis tenu à la lettre de ma proclamation du 22 avril 1793. Sanctionnée par votre approbation et celle de vos représentants dans les deux chambres, cette proclamation a toujours été la règle de ma conduite, sans qu'aucune tentative ait pu m'en détourner.
« Après un mûr examen, après m'étre entouré des conseils que j'ai pu obtenir , je me suis convaincu que notre pays, eu égard aux circonstances de la guerre, avait le droit de garder la neutralité, et que c'était son devoir comme son intérêt de le faire. Une fois cette position prise, je me suis déterminé, autant qu'il dépendait de moi, à nous y maintenir avec modération, persévérance et fermeté.
« Il n'est pas nécessaire de détailler ici les considérations qui nous donnaient le droit de tenir cette conduite. Je me bornerai à faire observer que, de la manière dont je comprends la question, ce droit, loin d'être nié par les puissances belligérantes, a été virtuellement admis par toutes.
« Le devoir de garder la neutralité peut découler, sans qu'il soit besoin d'autre raison, de l'obligation imposée par la justice et l'humanité, à toutes les nations libres de leurs actes, de maintenir inviolables leurs relations de paix et d'amitié les unes envers les autres.
« Je livre à vos réflexions et à votre expérience le soin de découvrir les raisons d'intérêt qui peuvent nous engager à garder la neutralité. Je vous dirai seulement qu'un de nos plus puissants motifs a été de gagner du temps pour notre
pays , afin qu'il pût asseoir et mûrir ses institutions encore jeunes, et arriver au degré de force nécessaire pour commander à ses propres destinées.
« Bien qu'en repassant les actes de mon administration je n'aie connaissance d'aucune faute commise avec intention, j'ai un sentiment trop profond de mes imperfections pour ne pas penser que j'ai dû en commettre plusieurs. Quelles qu'elles soient, je supplie avec ferveur le Tout-Puissant d'écarter ou de dissiper les maux qu'elles pourraient causer. J'emporterai aussi avec moi l'espoir que mon pays ne cessera jamais de les considérer avec indulgence, et qu'après quarante-cinq années de ma vie dévouées à son service avec zèle et droiture, les torts d'un mérite insuffisant tomberont dans l'oubli, comme je tomberai bientôt moi-même dans la demeure du repos.
« Gonflant dans cette bonté de mon pays, et pénétré pour lui d'un ardent amour , bien naturel de la part d'un homme qui voit dans cette contrée sa terre natale et celle de ses ancêtres pendant plusieurs générations, je me complais d'avance dans cette retraite où je me promets de partager sans trouble, avec mes concitoyens, le doux bienfait de bonnes lois sous un gouvernement libre, objet toujours favori de mes désirs, et heureuse récompense, je l'espère, de nos soucis , de nos travaux et de nos dangers mutuels. »