‹ La République ArgentineChapitre 1 sur 3 · Gîft of f · texte numérisé non relu

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Clarence Léonard Hay

BOUNr MAY 2 ^^^^

LAUSANNE. — IMPRIMERIE 6BNT0N, VOROZ ET DDTOIT.

IntPoAuctioii. — Coup d'œil général.

A l'aorore do seizième siècle et pendant qne FEurope préludait, par la renaissance des lettres et des arts, aax grandes luttes religieuses qui devaient transformer la société et la reconstituer sur de nouvelles bases, de hardis navigateurs, s'élançant sur de vastes mers encore inexplorées, découvraient un monde nouveau, et le donnaient à l'ancien, au moment ou celui-ci, luttant avec les ténèbres du moyen âge, saluait la lumière nouvelle qui se levait à son horizon.

Le plus persévérant, le plus noble , le plus infortuné de ces génies entraînés à la recherche de mondes inconnus, fut Christophe Colomb, martyr de ses idées, de son dévouement, de son rare désintéressement. — Après lui vinrent Fernand Certes, Pizarro, Gaboto, Almagro, Diaz de Solis et d'autres encore.

L'Espagne , à peine sortie de sa lutte avec les Maures , et le génie encore tout empreint d'un fanatisme chevaleresque et d'une sainte intolérance

— exaltation peu propre à développer les idées pratiques -^ se vit en peu de temps maîtresse absolue de vastes territoires situés au delà de l'océan, et ses monarques purent se dire avec orgueil que le soleil ne se couchait pas sur leurs Etats.

Le Portugal , jaloux de soutenir son rang dans ces joutes d'explorateurs, qui partaient avec quelques mauvais navires et revenaient avec de nouveaux royaumes, s'engagea dans la lutte, et pour prévenir les conflits entre ces forbans héroïques qui se disputaient l'univers au nom de leurs monarques respectifs, le Pontife qui alors ceignait la tiare, traçant avec le doigt qui portait l'anneau de St- Pierre une ligne sur le globe, crut délimiter ainsi les royaumes nouveaux dans lesquels l'empire des âmes et les deniers des fidèles devaient lui appartenir.

En fondant des colonies et des vice-royautés en Amérique, l'Espagne n'eut en vue qu'elle-même. Elle transplanta sur le sol encore vierge de son nouvel empire ses vertus et ses défauts, l'antique honneur castillan, la dignité personnelle, la résignation complète, les vertus fières de sa race; mais aussi son immobilité, sa mauvaise adminis- \ tralion , germes mortels d'un état de choses dont 1 les forces sont d'emprunt et la vie factice. Son despotisme immuable serra les liens jusqu'à les briser, et de toutes les vastes royautés dont l'Es-

pagne disposait au delà des mers, il ne lui reste plus aujourd'hui que quelques fies disséminées.

Les possessions espagnoles se ressentaient vivement de ce régime : pressurées par la mère-patrie comme un fruit dont on ne veut laisser que l'écorce, toute sève vitale tendait à disparaître, lorsque, en 1812, toutes ces colonies, mues par un même sentiment, et les regards portés vers l'Amérique du Nord, poussèrent un cri unanime de délivrance et de liberté. Etrangères à la grande transformation européenne de la Renaissance et de la Réforme, et n'ayant pas eu, comme les pays catholiques d'Europe, l'épuration qui résulte des luttes extrêmes, il est pourtant à remarquer qu'elles se tournèrent vers le génie austère et protestant de la démocratie anglo-saxonne de Washington, pour lui demander la vie politique et sociale. La constitution des républiques hispano-américaines, calquée sur celle des Elats-Unis de l'Amérique du Nord, et proclamant les deux grands principes de l'abolition de l'esclavage et de la liberté des cultes, a donné à la mère-patrie une leçon de libéralisme et de sagesse que celle-ci n'a pas encore comprise.

Ainsi, tanclis que l'Espagne, malgré le fier serment qu'elle prêtait à ses rois, continuait de sanctionner leur despotisme et s'isolait du temps présent pour vivre dans ces idéalités chevaleresques, que le génie de Cervantes a résumées dans

UD type impérissable, ses enfants, transplantés sur un sol nouveau, loin des souvenirs, fatals pour FEspagne, de ses luttes avec les Maures, et des exploits de Tlnquisition contre les juifs et les chrétiens suspects ou accusés d'hérésie, ne sentaient que. le choc anguleux d'une mauvaise administration, sans être consolés par la poésie gracieuse et par les épopées héroïques des grands souvenirs.

Une séparation violente devait être le résultat d'un tel état de choses, et ses conséquences, des luttes âpres et prolongées. Aujourd'hui, ces luttes tendent à leur fin. Les Républiques de l'Equateur marchent sensiblement dans la voie du progrès; le Chili se distingue depuis bien des années par un gouvernement ami de l'ordre, des sciences, des lumières, et les provinces confédérées du Rio de la Plata, dont nous allons nous occuper principalement, gouvernées aujourd'hui par le général Mitre, subissent l'élément fécond de l'esprit éclairé et pacificateur.

Ainsi donc, nous, enfants d'une vieille république, nous pouvons tendre une main sympathique à ces jeunes démocraties, qui ont accepté la lutte avec un généreux courage, et qui en sortent victorieuses, grâce à cette protection divine qui accompagne toujours la réalisation du principe fondamental des droits et de la liberté de l'homme.

Lorsqu'il y a trois cents ans environ, le naviga-

leur Diaz de Solis se trouva à l'embouchure d'uD des plus grands fleuves du monde, ses regards furent frappés de Taspect étincelant d'une sorte de schiste micacé, qui couvrait par places les berges élevées de l'immense cours d'eau et brillait au soleil comme une muraille de métal poli.

— Rio de la plala! (fleuve d'argent) s'écrièrent les marins de Diaz. Et le nom est resté.

Cependant il en avait un autre, qu'il a conservé également. Les Indiens, frappés de la majesté du cours d'eau qui baignait leurs déserts, l'avaient appdé Parana (semblable à la mer).

Le partage de ces deux dénominations commence là où, n'offrant plus que vingt-cinq lieues de large, le Rio de la Plata se divise en plusieurs bras, formant ainsi une sorte de delta, et qu'enfin, réunissant en un seul courant ses eaux dispersées, il remonte majestueux et immense vers sa source, sous le nom grandiose et gracieux tout à la fois que les fils du désert lui ont donné.

Sous l'influence de la domination espagnole, des cités s'élevèrent peu à peu sur les bords du fleuve. La plus grande de ces villes, aujourd'hui Buénos-Ayres, servait de résidence aux vice-rois. Les jésuites, remontant le Parana, fondèrent sur ses rives de puissantes stations missionnaires , et avec le génie mercantile qui les a toujours caractérisés, les R. P. parvinrent bientôt à exploiter sur

une grande échelle , au profit de leur société , les richesses du pays et le travail des indigènes. Dans la province de Santa-Fé, l'élève du bétail attira surtout leur attention, et lorsque, sous Charles III, ils furent expulsés du pays, leurs estances dans cette partie seulement comptaient plus de 80,000 têtes.

Mais c'est dans la province de Gorrientes, entre les fleuves du Parana et de l'Uruguay , qui en cet endroit séparent cette province du Paraguay d'une part et du Brésil de l'autre, qu'ils fondèrent leurs établissements les plus considérables. Ils avaient réuni autour d'eux toute une population d'Indiens Guaranis, soumis à leur domination absolue, et accoutumés par eux à une série de cérémonies religieuses moitié chrétiennes, moitié païennes, mais tellement extérieures et si peu basées sur une instruction solide ou sur une conversion véritable, qu'aucun vestige n'en est resté dans les cœurs ni dans les esprits, après la dispersion de ces phalanstères anticipés.

Le travail des Indiens était réglementé et surveillé jusque dans les moindres détails. Une des principales industries était l'exploitation et la pré*paration de la yerba mcaé, sorte de thé formé des feuilles et de l'écorce d'un grand arbuste très abondant dans ces parages et surtout au Paraguay, d'où Ton tire aujourd'hui la yerba la plus estimée.

La partie de la province de Corrientes occupée jadis par les jésuites a conservé le nom des missions, et la yerba misionera qui en provient forme encore aujourd'hui dans tout le pays un des principaux articles de commerce. On sait que le thé de la yerba, nommé généralement maté, du nom de la petite calebasse dans laquelle on le fait et le prend, en l'aspirant au moyen d'un tube d'argent ou d'autre métal , est le breuvage favori des populations de l'Amérique du Sud.

Le Paraguay, qui est limitrophe d'une partie de la Confédération Argentine au nord, est peut-être le plus beau et le plus riche pays du monde. Le climat, quoique tropical, n'y est pas insalubre; le sol, sablonneux, constamment humecté par des pluies fréquentes, mais passagères, est couvert d'une abondante végétation naturelle, et produit, avec facilité, presque toutes les plantes que l'on veut y cultiver. On y trouve à l'état sylvestre : le coton dans ses plus belles et ses plus rares espèces, ainsi que l'indigo, la garance et d'autres plantes tinctoriales ; on y cultive le maïs , le café , le manioc, la canne à sucre, dont les habitants distillent une eau-de-vie bien supérieure à celles du Brésil ou deia Havanne; mais les principaux produits ont été jusqu'ici la yerba et le tabac. A l'avenir, il est probable qu'il faudra y ajouter le coton.

Les oranges du Paraguay sont les meilleures de

l'Amérique da Sad, et outre le cédrat, les limons, les raisins, les figues, etc., il y a dans le pays une quantité eitraordinaire de fruits divers , presque tous inconnus aux Européens, ainsi qu'une abondance inouïe de fleurs. On dit que le marché de TAssomption, capitale du Paraguay^ présente un coup d'œii ravissant par la grande variété de ces fleurs et de ces fruits, qui changent selon les saisons , et qui sont offerts en vente depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, par des femmes indiennes, assises par terre derrière leurs étalages. On y fait aussi beaucoup de confitures, qui sont renommées jusqu'à Buénos-Ayres.

Les riches forêts du Paraguay renferment les bois les plus précieux : l'acajou, le palissandre, le cèdre, les palmiers, le bois de fer, le bois de rose et une foule d'autres bois non moins estimés y abondent. Les arbres y atteignent une hauteur remarquable. On dit que, dans certains districts, les richesses minérales ne le cèdent pas aux autres, et des voyageurs prétendent avoir trouvé de l'or presqu'à niveau du sol, mêlé avec de curieux minéraux ; mais ces richesses sont encore tout-à-fait inexplorées.

Un grand fleuve navigable, artère centrale de la vie commerciale du pays, et qui sert même au Brésil pour sa communication à vapeur avec ses provinces les plus reculées, telles que Matto-Grosso

et Parana, baigne de ses eaux ces rives fertiles, entrecoupées elles-mêmes de nombreux affluents. La population du Paraguay, qui se compose presque entièrement d'Indiens Guaranis, est beaucoup plus abondante que celle des autres pays de l'Amérique du Sud. La race est parfaitement blanche; on y trouve plus souvent que dans les pays avoisinants, des cheveux blonds et des yeux bleus, un teint coloré, en un mot, l'apparence d'une race Indo-germanique. Ce fait est un des nombreux problèmes ethnographiques que l'Amérique du Sud et ses races si diverses offrent aux personnes adonnées à ce genre d'études. Les habitants .du Paraguay sont intelligents, sans esprit d'invention, mais imitant avec une facilité étonnante les modèles qu'on leur propose ; leur caractère est doux et soumis à l'excès. C'est peut-être un reste de l'influence des jésuites ; à coup sûr, c'est une condition sans laquelle le despotisme absolu des dictateurs de ce pays n'aurait jamais pu s'établir et se maintenir au point où on l'a vu.

L'état social du Paraguay et le fait de son isolement prolongé de toute communication avec l'étranger, constituent en effet un phénomène politique des plus remarquables. C'est le socialisme réalisé, et aboutissant dans la pratique à l'anéantissement complet de la propriété et de l'individu au profit de celui qui gouverne. Sous F^ancia, pre-

mier dictateur de cette étrange république» et même encore sous son successeur Lopez, père du président actuel, le gouvernement était seul propriétaire, seul négociant, seul maître, et même seul père de famille, car le mariage était interdit, afin que tous lest enfants appartinssent à TEtat. Aujourd'hui, il n'y a plus de vraiment monopolisé que l'exploitation et la vente de la yerba; mais c'est encore le gouvernement qui est le principal et le plus riche négociant; c'est lui qui possède une belle flotille de bateaux à vapeur, construits en partie en Angleterre, en partie dans le pays même, faisant un service régulier entre l'Assomption et les ports de la Plata, au moyen desquels il fait venir directement toutes les marchandises qu'il lui plaît, se payant ainsi à lui-même les droits élevés imposés aux particulierç.

Encore aujourd'hui, les propriétaires de ces riches forêts dont nous venons de parler, s'abstiennent de les exploiter, dans la crainte que le gouvernement ne s'en approprie les bénéfices.

Aujourd'hui, le mariage est permis et reconnu au Paraguay comme ailleurs ; cependant, avant de le contracter, les habitants ont conservé la coutume de demander la permission au président. Souvent on lui demande de désigner le nom à donner aux enfants nouveau-nés.

C'est le gouvernement qui ordonne le travail

des cultivateurs. Il fait commander à chacun de planter tant de tabac, tant de coton» etc. Il a partout ses agents et ses surveillants. Il fait requérir sans ménagement, pour les travaux publics, tous les individus dont il a besoin , bien entendu sans les payer.

Il requiert de la même manière les soldats de son armée et les hommes nécessaires au service des bateaux à vapeur. Il n'est pas rare de trouver à bord de ces derniers, sous la chemise de laine bleue du matelot, et les pieds nus, des fils des premières familles de l'Assomption.

L'armée est nombreuse, très bien équipée et exercée ; les officiers sont presque tous Européens, surtout Anglais. Passé les heures de l'exercice militaire, on emploie les soldats aux travaux d'utilité publique.

Pour tous les progrès matériels, le Paraguay est très avancé. Le gouvernement maintient à sa solde des ingénieurs et des mécaniciens anglais très bien payés, qui dirigent les ouvriers indigènes. Nous avons déjà vu qu'ils ont construit des bateaux à vapeur dans leurs ateliers ; ils ont aussi construit un chemin de fer et des télégraphes électriques ; on y fond des canons, et, en général, on y exécute tous les travaux qui se présentent.

La police esr très rigoureuse à l'Assomption. Au débarquement, l'employé avertit tout nouveau

venu par la lecture da règlement, afin qu'il se garde d'y faire infraction. Une des défenses les plus sévères est celle de parler politique. Une autre disposition, qui, nous le croyons, existe encore, interdit aux étrangers d'emporter à leur sortie du pays plus d'argent qu'ils n'en possédaient à leur entrée. Il faut donc que ceux qui y ont fait des affaires convertissent leurs bénéfices ou le prix de ce qu'ils ont vendu , en produits exportables du pays, en payant les droits de sortie.

Le commerce des étrangers avec les habitants du Paraguay est très difficile, parce que ceux-ci tiennent très mal leur parole : ainsi , vous croyez avoir vendu les marchandises que vous venez d'importer, et le jour suivant votre acheteur vous prévient sans façon qu'il n'en veut plus. Ou bien, vous achetez du tabac ou autre chose , et vous pensez avoir fait un marché avantageux, puis au moment de la livraison, le vendeur vous refuse la marchandise. Si vous recourez aux tribunaux, l'indigène est sûr d'avoir raison contre l'étranger.

Nous avons connu un médecin du canton de Fribourg, qui a passé plus d'une année à l'Assomption et qui s'y était formé une nombreuse clientèle; mais, à l'exception des gens discrets qui s'empressèrent de rétribuer ses services de plein gré , il lui fut impossible de se faire payer de ses

malades, même après des cures qui les avaient délivrés de graves et pénibles souffrances.

Autrefois , quand le président voulait sortir de son palais, à un signal donné, il fallait évacuer toutes les rues de la capitale et fermer toutes les fenêtres. Si par malheur quelque attardé n'avait plus le temps de se réfugier dans une maison , il devait tourner le dos au passage et se coller le yisage contre un mur. Aujourd'hui, il est permis de voir le président quand il se promène et de le saluer, mais il va sans dire qu'on le fait avec le plus profond respect.

Le Paraguay ne reconnaît que la religion catholique apostolique et romaine ; cela ne l'empêche pas de traiter fort cavalièrement les dignitaires de l'Eglise. Tout dernièrement encore, un évêque était en prison pour cause ou plutôt sous prétexte de conspiration politique.

Le Paraguay n'a pas aboli l'esclavage , mais les quelques esclaves qui s'y trouvent encore ne sont, à vrai dire, que les pensionnaires oisifs de leurs maîtres, qui sont asservis eux-mêmes au gouvernemenl d'une manière bien plus sensible.

Il va sans dire que la politique du Paraguay est hostile non-seulement à l'élément étranger, mais même au contact de ses ressortissants avec le monde extérieur, parce que l'invasion des lumières et des opinions libérales généralement répandues mettrait

fin au régime actuel, qui lui-même, et à son corps défendant, a déjà été obligé de mitiger beaucoup la rigueur de ses prédécesseurs. Ce qui empêche surtout les étrangers de s'établir en grand nombre dans le pays, c'est qu'ils ne peuvent y acquérir aucune propriété foncière. Sans cet obstacle, le Paraguay serait le premier pays du monde pour la colonisation.

Malgré tout cela, par une singulière anomalie, le président actuel, à l'occasion d'un voyage qu'il fit en Europe il y a environ dix ans (époque à laquelle il n'avait pas encore succédé à son père), eut l'idée de faire une tentative de colonisation européenne. L'on donna d'avance à la colonie le nom pompeux de la nouvelle Bordeaux ^ et on lui assigna un emplacement fort convenable à peu près en face de l'Assomption, sur la rive opposée du fleuve. Le gouvernement avançait aux colons tout ce dont ils avaient besoin et même de l'argent comptant, dont ils auraient bien pu se passer; mais les colons , qui presque tous avaient été ramassés dans les rues de l'ancienne ville de Bordeaux, dont ils étaient l'écume , -firent bonne chère tant que durèrent les subsides et se dispersèrent après. Le gouvernement, dégoûté à tout jamais de la colonisation, qu'il n'avait probablement jamais désirée bien franchement, expulsa les quelques familles laborieuses qui étaient restées et qui n'auraient

pas demandé mieux que de continuer les travaux commencés.

Voilà ce que produisent les tentatives, même les plus utiles, quand elles sont entreprises avec légèreté et sans égard aux conditions essentielles de leur réussite. '

Mais il est temps de rentrer dans la République Argentine, dont on aime à opposer la vraie liberté, l'amour sincère du. progrès, la largeur équitable et hospitalière, aux institutions arbitraires et despotiques du Paraguay.

En continuant vers l'ouest et en se rapprochant des Cordillères, les vastes solitudes qui forment le grand Cliaco argentin, sont habitées, d'abord dans la partie inférieure du Rio Vermejo, par des tribus d'Indiens Tobas, les plus indisciplinés, et les plus cruels de ces enfants du désert dans le nord. Tan* dis que les Indiens Guaranis, qui habitent le Paraguay et une partie de la province de Corrientes, population douce et pacifique, se plient à l'agriculture, les Tobas, échappés jusqu'ici à toute tentative de civilisation, semblent perpétuer l'élément barbare. Chez les Guaranis, l'idée de Dieu, personnifiée par le soleil (tradition qui rappelle une origine asiatique), s'est trouvée associée à une sorte d'hommage rendu au hibou comme symbole de la nuit et de l'esprit vigilant tout à la fois. Chez les TobaSy aucune légende n'indique qu'ils eus-

sent reconnu Texistence d'un Dieu quelconque, et comme chez tout peuple qui ne reconnaît que la force brutale de la matière, celle-ci règne par ses côtés les plus repoussants. Les Tobas sont presque toujours en guerre avec les Mocovis, tribu de la partie méridionale du Ghaco et du sol même de Santa-Fé, que les exigences politiques et le déploiement des établissements européens refoulent de plus en plus vers le nord, et par conséquent du côté de leurs ennemis.

En remontant le cours du Rio Vermejo, on trouve encore deux tribus principales d'Indiens, les Ocoles et les Matagiiayos , appelés Matacos dans les provinces de Salta et de Jujuy, où ils sont employés en grand nombre comme ouvriers dans les plantations de sucre et comme peons (domestiques) dans les estances. Ce trait indique déjà que les McAaguayos sont loin d'être aussi sauvages que les Tobas; les Ocoles sont dans le même cas, et vont aussi pendant une partie de l'année chercher du travail dans les provinces avoisinantes.

Nous devons ces détails à M. Peter-Cornélius Bliss, qui a fait un voyage d'exploration sur le Rio Vermejo en 1863, et qui croit pouvoir évahier le nombre des Matagtiayos à 10,000, des Ocoles à 3000 et des Tobas à 7000 âmes environ. M. BUss, dont nous avons eu le plaisir de faire la connaissance personnelle à Buénos-Ayres, est un jeune homme

très savant, fils d'an missionnaire parmi tes Indiens de l'Amérique da Nord, et qui se propose, comme but principal de ses travaux, Tétude de toutes les populations indiennes du monde.

Les Indiens riverains du Vertnejo vivent surtout de la pèche, qu'ils pratiquent tantôt avec des filets, tantôt avec la lance. Dans ce dernier cas , ils barrent le passage du poisson avec des pieux , en ne lui laissant qu'une étroite issue, et ils le guettent en cet endroit pour le transpercer. Ils n'ont pas de canots, probablement faute d'outils pour en construire; quand ils ont besoin de traverser la rivière, ils se mettent à la nage, en s'appuyant quelquefois sur des perches.

Outre la lance, ils ont pour armes la massue et les flèches. Les Mocovis, par contre, qui vivent surtout de la chasse, se servent, à côté de la lance, du bolas et du lazo ; mais ils n'emploient l'arc et les flèches que par exception, lorsqu'ils combattent les Tobas, et éprouvent par conséquent le besoin de se servir des mêmes armes qu'eux.

Malgré la distance et malgré les différences très marquées de tribus et de langage, les mœurs et la vie de i^es différentes peuplades indiennes ont entre elles une grande ressemblance.

Ils vivent par campements nommés tolderias, de îoldoy qui signifie un toit ou un abri. Ce sont de misérables huttes en paille et en peaux d'animaux,

qui peuvent se transporter avec facilité d'un endroit à un autre. Les tribus sont gouvernées par des caciques élus en vertu de leur supériorité physique ou intellectuelle , et dont l'autorité dépend entièrement du maintien de cette supériorité. En cas de guerre, les caciques d'une même peuplade obéissent tous à celui d'entre eux qui paraît le plus capable de commander en chef; mais son autorité générale cesse avec la circonstance qui l'a fait naître. Les femmes sont pour ainsi dire les esclaves des hommes; elles sont traitées avec dureté, et ce sont elles qui sont obligées défaire tous les travaux pénibles. Les hommes ne s'occupent que de la guerre, de la chasse ou du pillage. Quand ils ont du butin, ils mangent avec excès jusqu'à ce qu'il n'y ait plus rien, ensuite ils se reposent jusqu'à ce que la faim les pousse à se mettre en quête d'une nouvelle proie. La polygamie est rare, mais le mariage n'est pas revêtu d'un caractère bien sacré, et il arrive qu'un homme renvoie une femme pour en prendre une autre. Les notions religieuses se réduisent à une certaine crainte des mauvais esprits et à une idée vague d'une vie future, qui leur inspire du respect pour les tombeaux et les porte à ensevelir avec les morts les objets qui leur étaient les plus indispensables pendant leur vie, comme s'ils pouvaient encore en avoir besoin dans l'avenir.

Le vaste territoire du grand Chaco est traversé par trois grandes rivières , le Pilcomayo au nord, le Vermejo au milieu, et le Salado ou Juramento au sud. Les deux premières sont tributaires du Rio Paraguay, dont le confluent avec le Parana se trouve un peu au nord de la ville de Corrientes ; le Salado se déverse dans le Parana, tout près de la ville de Santa-Fé. Ces rivières coulent toutes trois du nord-ouest au sud-est; mais le peu d'inclinaison du territoire qu'elles traversent les rend excessivement tortueuses.

Le Rio Vermejo est navigable jusqu'à la frontière de la province de Salta, où l'on a fondé depuis peu, sur ses bords, la colonie deRivadavia, composée d'émigrés boliviens de la classe inférieure. Pour remonter la rivière jusqu'à la ville d'Oraw , qui a quelque importance pour le commerce, il faut at-' tendre la saison des hautes eaux. On s'occupe d'organiser une navigation à vapeur sur le Rio Vermejo, et moyennant l'assistance du gouvernement argentin, qui s'y intéresse, il est probable que l'on y parviendra. Le voyage de 4863, auquel nous avons fait allusion, a été entrepris, sous les auspices de ce gouvernement , par le capitaine Lavarello , sur un petit bateau à vapeur que nous avons vu construire nous-mème à Santa-Fé,

Tous les Indiens que les navigateurs rencontrè-t rent sur lour chemin en remontant le Rio Vermejo

leur firent bon accaeil et se rendirent utiles, soit pour couper du bois de chauffage pour la machine, soit pour procurer des aliments. En retour de ces services, on leur faisait des cadeaux d'objets de Terre ou de quincaillerie de peu de valeur. Le capitaine Page, qui avait exploré de Rio Vermejo plusieurs années auparavant, avec un petit vapeur de l'Amérique du Nord , avait fait la même expérience.

On s'occupe encore davantage de la navigation du Rio Salado. C'est D. Estevan Rams qui est le grand apôtre de cette idée, à laquelle il a voué son existence depuis dix ans. La navigation de cette rivière , dont les eaux sont très inégales, et dont certaines parties disparaissent presque entièrement dans les temps de sécheresse prolongée, semble présenter de grandes difficultés. Malgré cela, des ingénieurs qui l'ont étudiée ont fait des rapports favorables, et on y travaille aujourd'hui avec activité dans la province de Santiago del Estero. Les travaux sont dirigés par des ingénieurs anglais, et / comme le principal banquier de l'Amérique du y Sud, le baron de Maua, a pris un intérêt considérable dans l'entreprise, il faut admettre qu'il n'y a pas engagé ses capitaux sans un espoir sérieux de réussite. La navigation à vapeur du Rio Salado une fois réalisée, serait pour la ville de Santa-Fé un puissant élément de progrès et de développe-

ment, parce qa'elle élèverait cette ville au rang d'an marché considérable ponr le commerce de Fintérienr.

Outre les rivières priocipales que nous venons d'indiquer, le Chaco n'est baigné que par quelques cours d'eau insignifiants et par des lagunes plus ou moins grandes , qui se forment par les pluies dans les endroits légèrement inférieurs au niveau général, et où le sol est conformé de manière à retenir i'eau. Le climat, bien que chaud, est cependant tempéré par les vents et l'humidité de l'air ; le sol est très fertile et la végétation exubérante soit comme pâturage, soit comme forêts. On y voit de magnifiques palmiers, des caroubiers d'un tronc épais et d'une grande hauteur, ainsi que beaucoup d'autres bois utiles sur lesquels nous aurons à revenir en traitant particulièrement ce sujet. Le P. Constaocio Ferrero, ancien préfet des missions franciscaines , qui a voyagé dans le Chaco et séjourné dans quelques*unes de ses parties, décrit ainsi cette nature dans son journal, dont il a bien voulu nous permettre de faire des extraits à une époque où nous vivions tous deux sons le même toit :

c Les lieux habités par les Indiens sont très

> beaux et très fertiles. Ce sont d'immenses prai- » ries d'un vert très vif, abritées par des arbres

> et baignées de nombreux ruisseaux salés. Quoi-

qae l'on n'y trouTe pas la diversion de collines et d'éminences, la monotonie de la plaine est rompue par des lacs profonds entourés d'arbustes fleuris, qui surprennent agréablement les regards du voyageur. Le palmier» accompagné d'autres arbres d'une grandeur et d'une beauté orientales, élève sa tête majestueuse au-dessus des plaines; tout auprès, des cactus gigantesques déploient leurs grandes feuilles cartilagineuses et offrent hospitalièrement au voyageur un fruit savoureux. Les bois qui succèdent aux plaines et alternent avec elles , contiennent tous les arbres les plus nobles et les plus utiles dont l'Amérique du Sud peut s'enorgueillir; par dessus et alentour de ces arbres, mille plantes forment des berceaux de fleurs et de parfums, où la pasionaria entrelace ses tiges de bambou en bambou ; beaucoup d'autres plantes parasites , éclatantes de couleurs, ornent les branches les plus élevées de leurs fleurs et de leur feuillage, et la gracieuse orchidée, attachée aux branches inférieures, est balancée parla brise qu'elle imprègne du parfum de ses fleurs aériennes.

> Dans ces forêts majestueuses et ces vertes prairies , on voit passer d'un pas tantôt grave et tantôt agile, des créatures belles ou nuisibles et souvent l'un et l'autre à la fois. Le lion^J'once ou tigre de l'Amérique du Sud, se cachent dans

les fourrés de roseaux solitaires et les marais humides, où vivent aussi toutes sortes de reptiles. L'âguarà, l'anta ou gran bestia sortent quelquefois des forêts et pâturent dans la prairie, tandis que l'autruche aux longues jambes, le daim agile parcourent rapidement l'immensité, poursuivis par les chiens des Indiens. L'ours fourmilier étend sur le sol son corps difforme et tirant sa langue effilée et longue, attend la fourmi sans défiance dont il doit faire sa nourriture. > Tel est le nombre d'animaux dans les forêts et les campagnes de ces régions, qu'il faudrait plusieurs pages pour nommer seulement les insectes, les oiseaux et les reptiles qui, vers le soir, remplissent l'air de leurs bourdonnements et de leurs voix criardes, à tel point qu'il semble presque que chaque feuille, chaque brin d'herbe, chaque ondulation soit une chose vivante qui élève la voix pour ajouter une note à ce concert discordant. > Le gouvernement de Santa-Fé a établi sur la limite du territoire habité de la province une ligne de cantonnements militaires, communiquant les uns avec les autres et commandés par un chef général. C'est le rempart que l'on oppose aux incursions des Indiens, et que l'on tend à reculer toujours plus vers le nord , à mesure que les circonstances le permettent ou que les besoins l'exi-

gent. Quelquefois on organise des expéditions qui vont attaquer les Indiens dans leurs campenaents mêmes , et refoulent vers le nord ceux que l'on ne ramène pas comme prisonniers. Ces derniers sont ordinairement deâ femmes et des enfants, que les familles de Santa-Fé se partagent, en payant une rétribution aux soldats , et qu'elles prennent chez elles comme domestiques. Les Indiens Mocovis sont peu nombreux ; les missionnaires franciscains qui ont été parmi eux estiment que leur population ne dépasse pas 3000 âmes.

Si, du côté du nord, les limites de la République Argentine se perdent ainsi dans des solitudes qui attendent encore la conquête pacifique des colons destinés à les utiliser, il en est de même au sud, où les parties extrêmes de la province de Buenos* Âyres se confondent en quelque sorte avec la Patagonie. La dernière ville créole située près de l'embouchure du Rio Negro porte même le nom de Patagones,

Ces pampas , qui s'étendent jusqu'au 40*" degré de latitude sud, sont loin d'offrir la végétation exubérante du grand Cluico. Cependant Je climat n'y est pas encore très rigoureux ; seulement les hivers y sont pénibles par l'effet des vents excessivement vifs et pénétrants dont on est transi , et qui, dans ces régions sablonneuses, soulèvent une poussière terrible, souvent nuisible à la vue. C'est

ce même vent qm, sons le nom de pampero, vient rafraîchir et assainir l'atmosphère de tout le versant oriental des Andes jusqu'au sud du Brésil» et dont la violence est quelquefois redoutable aux navires dans les ports mêmes de Buénos-Ayres et de Montevideo.

Le sol des pampas est encore fertile ; ce sont des pâturages naturels utilisés pour l'élève du bétail et surtout des moutons, aussi loin que Ton peut le faire avec sécurité. On y cultive le blé avec succès. Les arbres plantés dans le voisinage des habitations subsistent , mais il est difficile de leur faire atteindre une grande hauteur. Il n'y a point de forêts naturelles, et on n'y trouve que des arbustes et des buissons le long des rivières ou des ruisseaux. Le bois de chauffage manque; on y supplée par la fiente des animaux et par la tourbe que l'on trouve en certains endroits.

Les Indiens qui habitent encore le sud et l'ouest de la province de Buénos-Ayres, sont beaucoup plus redoutables que ceux du Chaco , parce qu'ils ont ajouté à leur agilité et à leur valeur naturelle la tactique militaire, lés ruses et une partie des armes des nations civilisées avec lesquelles ils sont en luttes constantes depuis trois siècles. La plupart de leurs chefs sont ce qu'on appelle dans le pays des cristianos, c'est-à-dire des chrétiens, pour les distinguer des Indiens proprement dits. Ce sont

des transfuges de la société civilisée, brouillés avec elle pour des motifs ordinairement peu honora* blés. Il résulte de tout cela que ces Indiens sont moins sauvages que les autres, dans leurs vêtements, leurs habitudes, leur industrie et leur commerce ; mais beaucoup plus corrompus et plus vicieux, par le contact des Européens et leur mélange avec des individus dépravés et dangereux. *

La province de Buénos-Ayres maintient constamment sous les armes une force assez considérable pour garder, contre ces Indiens, les limites de son territoire habité. Il y a souvent des combats, dans lesquels les troupes régulières n'ont pas tou* jours le dessus. Cependant, à la longue, les Indiens sont toujours refoulés de plus en plus en arrière.

Une circonstance très intéressante pour nous, c'est qu'il existe dans ces lointaines régions un commencement de missions évangéliques.

On se souvient de la tentative faite à la Terrede-Feu en 1850, sous la direction du capitaine Allen Gardiner, et qui se termina l'année suivante par la mort misérable des chrétiens dévoués, qui, au nombre de sept , composaient cette expédition téméraire.

Malgré ce résultat désastreux , une seconde expédition fut tentée environ quatre ans après. Cette fois-ci les missionnaires anglais ne construisirent à terre qu'un lieu de culte, et demeurèrent à bord

dtL vaisseau qui les avait amenés. Plusieurs mois se passèrent ainsi. Les Indiens paraissaient inof* fensifs, et même bien disposés envers ces visiteurs étrangers. Un dimanche, tout l'équipage du navire» sauf deux ou trois personnes /se rendit à terre pour le culte. Les heures se passaient, ils ne revenaient pasi Leurs compagnons, inquiets, montèrent sur le mât de hune, d'où ils pouvaient voir la plage. Un spectacle affreux frappa leurs regards : la modeste chapelle élevée par les missionnaires était en feu ; autour de ses décombres fumants, des hordes d'Indiens, armés de lances, repoussaient dans le brasier des malheureux qui tentaient de s'échapper... D'autres indigènes, s'emparant des canots qui avaient amené les missionnaires, se dirigeaient vei^s le navire. Ceux qui y étaient restés, se jetant dans une petite embarcation, gagnèrent à force de rames une île peu éloignée, où se trouve une colonie , en grande partie hollandaise, assez forte pour ôter aux Indiens toute velléité d'attaque. On apprit plus tard la confirmation de la mort tragique des missionnaires, que les Indiens avaient traîtreusement massacrés et brûlés, ainsi que le pillage du navire dont ils s'étaient emparés.

Malgré les douloureux échecs de ces deux expé^ ditions, l'héroïsme chrétien de la Société d'évangélisation ne recula pas, et prépara intrépidement une troisième tentative d'établissement en Patago-

nie , en fondant sa station principale dans l'île de Keppel , nne des Faikiand. Elle possède anjour* d'hni nne seconde station z.Sanla-Qna^ au sud de la Patagonie ; une troisième à PcUagones, nommée aussi El Carmen^ à l'embouchure du Rio Negro, au sud de la province de Buénos-Ayres» et enfin une quatrième à Lota, au sud du Chili, sur la côte du Pacifique. C'est là que travaille » avec un collabo* rateur, le fils de ce même capitaine Allen Gardiner, première victime et premier martyr du dévouement à la cause de la Bible, de l'humanité et de la civilisation dans ces ingrats parages.

Dans un voyage d'exploration fait dans l'intérieur, par le collaborateur de M. Gardiner, M. Combe, il a remarqué que la rivière qu'il remontait se railiait , pour ainsi dire , par un système de lacs , au Rio Negroj qui coule vers l'Atlantique; ce qui lui a fait concevoir l'espérance que l'on parviendrait un jour, par des travaux de canalisation, à établir une communication facile entre les stations missionnaires de l'une et de l'autre côte.

La Société a son siège à Bristol; elle portait autrefois le nom de Mission patagonienne , mais elle a pris, il y a deux ans, la résolution généreuse de s'occuper de toute l'Amérique du Sud , autant que le lui permettront les moyens et les ouvriers dont elle pourra disposer; elle a pris aussi la décision de chercher à procurer des pasteurs

aox protestants dissémÎDés parmi les populations catholiques, surtout aux Anglais. Depuis lors elle a changé son nom en celui de Société des missions de l'Amérique du Sud.

Le surintendant des missions de la Société, M. Stirling , est à KeppeMsland , et possède une goélette de cent tonneaux, portant le nom de Allen Gardiner, sur laquelle il visite constamment les stations de l'Atlantique, ainsi que les points de la côte où il peut se ménager des entrevues avec les Indiens.

A Buénos-Ayres même , TactiVité missionnaire est représentée surtout par l'Eglise méthodiste épiscopale des Etats-Unis. Cette Eglise est très vivante et son activité commence à se déployer au dehors. Elle -possède une école enfantine dirigée par la femme du pasteur, et où les enfants des membres du troupeau reçoivent une instruction solide et variée. Le pasteur lui-même , M. Goodfellow, avec qui nous avons l'avantage d'être lié d'amitié , fait de nombreuses excursions dans les environs de la ville, pour aller tenir des réunions de culte aux protestants anglais, américains, allemands ou autres, qui sont répandus en assez grand nombre dans les estances, soit comme éleveurs de bétail, soit comme simples travailleurs. On choisit pour cela un établissement quelque peu central^ qui soit la propriété d'un protestant, et à certains

jours déterminés, toutes les personnes qui, à plusieurs lieues à la ronde, éprouvent le désir d'entendre la Parole de Dieu, viennent s'y rendre.

Un collègue de M. Goodfellovir, M. Carter, est parti dernièrement pour Rosario, dans le but d'y établir un culte régulier pour les protestants assez nombreux qui se trouvent parmi les négociants anglais et allemands établis dans cette ville.

Buénos-Âyres est aussi la résidence de l'agent de la Société biblique britannique et étrangère /^ pour l'Amérique du Sud, M.Corfîeld, homme infatigable et dévoué ; mais bien qu'il y ait sa famille, il s'y trouve assez rarement lui-même, ayant àiaire des voyages immenses et des plus pénibles dans tous les pays de ce vaste continent. Ses efforts ne sont pas stériles : il a fait surtout des ventes de Bibles très considérables dans la Nouvelle-Grenade, où il était autrefois établi, à Lima, à Yalparaiso et ailleurs. Avant de venir ici, nous avons pu encore lui serrer la main à Montevideo, et il nous a dit que la vente de Bibles et de Testaments n'avait jamais été aussi active que dans ce moment. Il se préparait à entreprendre un nouveau voyage au delà des Andes et jusque dans l'Amérique centrale.

La Société biblique de l'Amérique du Nord vient y aussi d'envoyer un agent dans la République Argentine. Il a passé quelque temps à Rosario, à Pa-

rana, à Santa-Fé; nous ignorons encore où il fixera le lieu de $a résidence.

Ainsi donc sur cette terre, où tous les germes de la civilisation et de la yie sociale percent le sol encore vierge, nous retrouvons aussi, grâce à Dieu, l'élément protestant évangélique, représenté par

des hommes de foi , courageux jusqu'au martyre,

et faits pour commander le respect et inspirer la sympathie. C'est là encore un gage d'avenir donné à la République Argentine , qui a compris que la liberté religieuse est la mère et la base de toutes les libertés.

ForHi»ti#n f|é#l<»glqiie. — RAdiesBes

lUitiUPelleA.

Le vaste territoire de la République Argentine s'étend depuis le 22* jusqu'au delà du 40* degré de latitude sud, et, en prenant les points extrêmes, du 56* au 72* degré de longitude ouest de Paris. Il comprend une superficie de 75,000 lieues carrées de 20 au degré, soit quatre fois la grandeur de la France, tandis que sa population totale n'atteint pas un million et demi. Ses limites naturelles sont : à l'ouest, la grande chaîne des Cordillères ; au sud, le Rio Negro, qui le sépare de la Patagonie; à l'est, l'Océan Atlantique, jusqu'à l'embouchure du Rio de la Plata, et plus haut, le fleuve de l'Uruguay, dont la rive gauche baigne la Bande orientale et le Brésil, et la rive droite, les provinces argentines d'Entre-Rios et de Corrientes. Du côté du nord , cette dernière province est séparée du Paraguay parle Rio Parana, tandis que le territoire du Chaco s'étend encore le long du Rio Paraguay, en face de la République de ce nom , jusqu'à la Bolivie , limite à laquelle aboutissent également , plus à l'ouest, les provinces de Salta et de Jujuy.

A l'exception des provinces de l'ouest et du

nord-ouest, qui touchent aux Andes et qui sont par conséquent en partie montagneuses, Taspect général du pays est une immense plaine doucement inclinée vers Test et le sud-est. Les grandes artères fluviales de cette partie du continent sudaméricain sont les Rios Parana et Uruguety, qui coulent du nord au sud; mais la vaste plaine argentine est traversée par des cours d'eau venant des Cordillères et dont la direction, presque parallèle, est du nord -ouest au sud -est. Les principales de ces rivières, en allant du nord au sud, sont: le Pilcomayo, le Vermejo, le Salado, dont nous avons déjà eu l'occasion de parler; le Rio Duke, qui se perd dans une grande lagune au milieu des terres; le Carcarana, qui se jette dans le Parana, non loin de la ville de Rosario; puis, dans le sud de Buénos-Ayres, un autre Rio Salado, le Rio Colorado et le Rio Negro, portant tous les trois leurs eaux à l'Océan, de même que d'autres courants de moindre importance.

On trouve en outre, dans cette plaine, un assez grand nombre de lagunes plus ou moins considérâbles, formées en partie par des rivières, dont le cours s'arrête ou se perd dans ces endroits, en partie par la réunion des eaux pluviales dans une espèce de bassin naturel.

L'ensemble du territoire argentin se divise naturellement en trois parties principales : la Mésopo-

tamie argentine, composée des provinces d'Entre- Rios et de Corrientes» dont les fleuves de l'Uruguay et du Parana font presque une grande île au milieu du continent ; la plaine, composée principalement des provinces de Buénos-Ayres, San-Luis, Santa- Fé, Cordobâ, Santiago del Estero et du grand Ghaco; enfin la partie montagneuse ou andine, composée du territoire des Indiens Pehuenches, à l'extrême ouest de la province de Buénos-Ayres, et d'une partie des provinces de Mendoza, San- Juan, La Rioja, Catamarca, Tucuman, Salta et Jujuy, dont d'autres parties se rattachent aussi à la plaine.

Notre intention n'est pas d'entrer dans des détails géographiques complets et minutieux, qui nous mèneraient beaucoup trop loin. Les personnes qui désireraient ces détails les trouveront amplement dans la Description géographique et statistique de la Confédération Argentine, publiée a Paris chez Firmin Didot, par M. le docteur Martin de Moussy, savant français, qui a habité le pays pendant 18 ans, qui en a visité lui-même toutes les provinces, et qui a réuni tous les documents existants, pour composer son beau travail, aussi étendu que consciencieux. Nous lui empruntons nous-même une foule de renseignements sur les objets que nous n'avons pas eu l'occasion d'étudier personnellement.

Voici, d'après les évaluatioDS de M. de Moussy, la population de chacune des quatorze provinces qui forment la Confédération Argentine*:

Province de Buénos-Ayres ,. 350,000

Entre-Rios 407,000

Corrientes 90,000

Santa-Fé 45.000

Cordoba 150,000

Santiago 90,000

Tucuman 100,000

Salta 80,000

Jujuy 40,000

Catamarca 80,000

La Rioja 40,000

San-Juan 70,000

Mendoza 50,000

San-Luis 45,000

ensemble. 1,337,000 Si nous y ajoutons les Indiens, nous trouvons pour le Chaco :

10,000 Tobas, 7,000 Matagoayos, 3,000 Ocoles, 3,000 Mocovis,

ensemble, 23,000 pour les pampas du sud de Buénos- Ayres 30.000

Ce qui ferait une population totale de 1,390,000

âmes seulement, pour un pays qui pourrait en contenir aisément cent^fois autant.

Deux opinions principales ont été émises par deux voyageurs éminents, MM. d'Orbigny et Darwin, sur la formation des terrains des pampas,, et en général des régions argentines Ils en ont visité des parties importantes, et ont émis leur manière de voir sur la nature des terrains et des roches dans la Patagonie, la vallée du Parana, la Mésopotamie argentine, la Bande orientale de TUruguay, enfin dans une grande partie des Andes et des autres systèmes des montagnes sud-américaines au midi de l'équateur. Mais la configuration si remarquable des pampas, la présence des fossiles nombreux qu'on y trouve, surtout de ceux qui appartiennent à des races éteintes de grands mammifères, ont plus spécialement appelé l'attention du monde savant et provoqué l'explication des phénomènes géologiques qui ont amené sa formation.

M. d'Orbigny considère la formation pampéenne comme le résultat d'une série de cataclysmes dus à divers soulèvements du sol. L'immense couche de terre argileuse, tantôt jaunâtre, tantôt rougeâtre, nommée par lui argile ou limon pampéen, qui couvre la plus grande partie du bassin de la Plata, serait le dépôt amené par les eaux, dans les diverses secousses du sol.

Pour arriver à ces conclusions, ce géologue jette

on coup d'œil sur la structure de l'Amérique du Sud à partir de Téquateur, et y reconnaît les mêmes terrains et les mêmes périodes géologiques déjà étudiées en Europe ; seulement , au point de vue de leur étendue, ces terrains sont répartis différemment. Le sol est moins tourmenté, inoins remanié; les mêmes formations couvrent de plus vastes surfaces. Les terrains tertiaires occupent à Tintérieur du continent sud-américain des espaces immenses. C'est surtout après l'étude attentive qu'il en a faite, que le savant voyageur a émis son hypothèse sur la géogénie de cette partie du monde.

La vaste extension de ce système est un fait géologique des plus remarquables, surtout quand on la compare à la petitesse des divers bassins de même nature disséminés sur le sol de l'Europe. En e£fet, le bassin tertiaire des pampas et de toute la plaine située à l'orient des Andes, se termine et s'enfonce dans TOcéàn Atlantique, depuis l'embouchure de la Plata jusqu'au détroit de Magellan; il occupe ainsi toute la Patagonie, toute la République Argentine (moins la région des Andes), le Ghaco, une partie de la Bande orientale, de la province brésilienne de Rio Grande du Sud et du Paraguay, les provinces boliviennes de Ghiquitos et deMoxos, une partie de celle de Matto-Grosso,

et peut-être s'étend-il vers le nord jusqu'à l'Amazone.

Après un examen minutieux des roches, terres» sables / fossiles , qu'il a pu rassembler, analysant les observations faites par d'autres géologues que lui, tels que Darwin, Leguillon, Hombron, Lund, Clausen, etc., dans leurs excursions au Brésil, M. d'Orbigny croit devoir partager cette grande formation tertiaire sud-américaine en trois terrains, qu'il caractérise du nom de terrains guaror niefiy patagonien et pcmipéen.

Le terrain guaranien est la partie inférieure de cette formation; il n'offre aucun fossile et se corn* pose généralement de trois couches concordantes entre elles. L'inférieure est formée d'un grès rougeâtre très ferrugineux ; la couche moyenne est calcaire-argileuse, et la couche supérieure est formée d'argile gypseuse grise, ne contenant plus de fer. Ce sont ces argiles, qui, dans la province de Corrientes, forment le sous-sol, et qui, en empêchant les eaux pluviales de pénétrer profondément, multiplient les lagunes, les esteras, les banados si communs dans cette partie de la Mésopotamie argentine. Le terrain guaranien occupe une partie de la Bande orientale, toutes les Missions, les deux rives de l'Uruguay et l'angle de terrain compris dans la courbe du Parana, une partie de Corrientes

et de FEntre-Rios, et les provinces boliviennes de Ghiquitos et de Moxos.

Le terrain tertiaire patagonien embrasse une étendue plus considérable que le guaranien. Ce terrain se compose de plusieurs couches. L'inférieure renferme des grès marins et des mollusques d'espèces éteintes. La couche moyenne , encore formée de grès mêlé de sable et d'argile, présente des ossements de mammifères et du bois fossile. La couche supérieure est formée de grès, de calcaire et d'agglomérats marins renfermant des coquillages fossiles, parmi lesquels domine Vostrea patagonica, huître gigantesque. Le terrain patagonien est visible sur les côtes de la Patagonie et de la province de Buénos-Ayres , dans les berges du Rio Negro et dans celles du Parana. Dans la province d'Entre-Rios son étendue est inconnue, parce que dans una foule d'endroits il est recouvert par le terrain pampéen ; mais il se retrouve sur les côtes du Chili , de l'autre côté de la Cordillère, autant qu'on peut en juger par sa composition et ses fossiles. Ce terrain aurait été formé alors que toute l'extrémité orientale du continent sud-américain était sous les eaux, et que la partie crétacée de la Cordillère chilienne, beaucoup moins large et beaucoup moins élevée, constituait une île.

Le terrain tertiaire pampéen est le plus superfi-

ciel, et par conséquent le plus étendu , le plus accessible aux recherches, de ces trois terrains. Il forme le fond du bassin des pampas, occupant ainsi une étendue de près de 24,000 lieues carrées, et s'élevant jusqu'à une centaine de mètres audessus du niveau de l'Océan actuel. Des puits creusés à 30 mètres , à Buénos-Ayres même , ont rencontré au-dessous de lui le sable patagonien. Le terrain pampéen est très apparent dans la berge qui forme la rive droite du Parana et celle de la Plata, depuis Santa-Fé jusqu'au cap St-Antoine. C'est une terre tantôt sablo-argileuse, tantôt seulement argileuse ; ici de couleur rouge, là jaunâtre, grise en quelques endroits. Aux bords de la Plata, elle présente des espèces de rognons argilo-calcaires assez durs , appelés dans le pays toscas. Ces masses renferment des ossements de mammifères appartenant tous à des races éteintes.

Le terrain pampéen se retrouve dans la Bande orientale, au Brésil, au Paraguay, dans la province de Chiquitos et au delà, même sur quelques points du plateau des Cordillères; mais dans tous ces endroits il est disséminé, et non pas réuni en un bassin comme dans les pampas argentines.

Le terrain pampéen nivelle tous les reliefs du sol, et se trouve, selon les localités, en contact avec les terrains gneissiques, siluriens, dévoniens, triasiques, carbonifères, crétacés, aussi bien qu'avec

les terrains guaranien et patagonien. Au Brésil, il remplit des cavernes à ossements. Les berges des fleuves le présentent en quelques endroits affectant une sorte de stratification horizontale, quoique, en général, il ne soit point stratifié. — Enfin, à l'époque quaternaire appartiennent les coquilles que l'on trouve groupées sur quelques points des pampas voisins du Parana et de la Plata; près de Montevideo, sur la côte de Buenos- Ayres et en Patagonie.

Pendant cette période, qui touche à la nôtre, puisque c'est alors que l'hon^me a paru, s'accomplissent les phénomènes du diluvium, le dépôt des blocs erratiques , la formation des dunes , etc. : l'Amérique du Sud prend la forme qu'elle a aujourd'hui.

Après cette classification des terrains de l'Amérique du Sud, M. d'Orbigny arrive à leur succession, aux soulèvements qui ont donné à cette grande partie du monde sa configuration actuelle.

La terre d'Amérique est une des plus anciennes du monde. Le vaste développement des terrains gneissiques ou primordiaux l'atteste. La partie la plus anciennement émergée de l'Océan primitif, lequel, à cause de sa chaleur, ne pouvait renfermer aucun être organisé, serait la chaîne de montagnes qui s'étend le long de la côte de l'Océan Atlantique, depuis le 16* degré de latitude sud jusqu'au

27": c'est le système brésilien. Ce système aurait précédé le premier soulèvement en Europe. Pendant cette époque , le continent sud-américain fut limité à une île oblongue occupant l'est du continent actuel.

Pendant la deuxième époque, des soulèvements successifs de montagnes auraient agrandi, vers l'ouest et le sud, l'étendue de l'île première. Ces systèmes correspondraient au soulèvement du système des ballons des Vosges, d'après M. Elie de Beaumont.

Après cette époque, il se fit dans les terrains siluriens et dévoniens un soulèvement peu considérable en hauteur, mais occupant une immense étendue, et qui fit de l'Amérique du Sud un continent triangulaire de 35 degrés du nord au sud. A la fin de cette époque, le refroidissement de l'écorce terrestre amène de nouvelles ruptures, et par conséquent, des soulèvements et des affaissements nouveaux. C'est à ces mouvements qu'appartient l'apparition des chaînes orientales des Andes , au milieu desquelles de larges fentes ont donné passage aux pics granitiques de Sorata et d'Illimani, les plus hauts sommets de toute l'Amérique du Sud.

Après ce soulèvement, l'Amérique du Sud présente presque sa largeur actuelle, mais les deux grandes îles qui la forment sont séparées par un

yaste détroit, dont les eaux couvrent ce qui est devenu la région pampéenne, ou plutôt la grande plaine du continent sud-américain.

Cette révolution est suivie de soulèvements partiels, qui terminent cette période par l'apparition de la Cordillère des Andes, depuis le Chimborazo jusqu'au détroit de Magellan. Ces dislocations du sol favorisent l'épanchement des rochers porphyriques, qui composent l'arête centrale de la Cordillère. La chaîne des Andes est formée dans toute sa longueur et sépare les deux Océans , mais elle doit encore éprouver des modifications considérables. La plaine sud-américaine est sous les eaux. Dans cette mer, des courants puissants amènent, des versants des Andes et du continent du nord, des débris de mammifères, du bois, lesquels se trouvent ainsi mêlés aux mollusques qui vivent dans ces eaux.

Pendant un laps de temps considérable, le sable, l'argile, le grès marin s'y déposent et empâtent ces fossiles. Vers la fin de cette période , un dernier soulèvement a lieu dans la grande Cordillère des Andes. C'est l'irruption des trachytes à travers les roches porphyriques disloquées; c'est le soulèvement des principaux pics de la chaîne chilienne à la hauteur qu'ils ont aujourd'hui , et enfin la formation du relief actuel de toute la chaîne, moins ses volcans. Cette révolution, en amenant un ba-

lancement dans les eanx de la mer patagonienne, balaya tous les animaux de la faune mégathérienne qui devaient vivre sur les versants des Andes et de toutes les montagnes émergées aux époques précédentes. Le limon pampéen se forme et enveloppe tumultueusement tous ces débris animaux, qui se déposent pêle-mêle à la surface du terrain patagonien, dans les anfractuosités, dans les cavernes du système brésilien, dans les masses argileuses et argilo-sablonneuses, qui constituent toute la région des pampas et de la grande glaine qui occupe le centre du continent. A la suite de ce cataclysme, les grands bassins des fleuves se dessinent, et TAmérique du Sud prend sa forme actuelle.

Telle est l'hypothèse de M. d'Orbigny, qui répond très bien à l'impression produite par la nature elle-même. Les. personnes qui désireront connaître l'opinion de M. Darwin, la trouveront, avec celle de quelques autres naturalistes, dans le savant ouvrage de M. Martin de Mpussy. Quant à nous , après ces hardies excursions dans les mystères du passé et dans les profondeurs de la terre, nous allons retourner aux réalités du présent et à la surface, qui nous est beaucoup mieux connue.

La fertilité et les produits naturels d'un pays aussi vaste que la République Argentine, doivent nécessairement subir des modifications suivant la

situation et les circonstances locales. Néanmoins, ainsi qu'on peut le pressentir d'après la formation géologique, le sol de l'immense plaine dont nous venons de parler est presque partout semblable. C'est une couche d'humus dont l'épaisseur varie entre 15 et 60 centimètres, au-dessous de laquelle on trouve une terre argileuse mêlée de sable, qui devient plus compacte et plus dure à mesure que Ton creuse plus profond. On n'y trouve aucune pierre ni caillou quelconque, et, comme nous l'avons vu, on n'a rencontré jusqu'ici des fossiles que dans le sud de la province de Buénos-Ayres et dans l'Ent^e-Rios. On se procure une très bonne eau potable en creusant des puits dont la profondeur varie de là à 20 mètres; il y a cependant quelques régions exceptionnelles où l'on ne trouve pas d'eau.

Dans les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes, la composition du sol est tout à fait analogue ; seulement on y trouve du grès et du calcaire, tantôt coquillier, tantôt granuleux, et le terrain est plus ondulé.

Quant aux. provinces andines, il va sans dire qu'elles sont beaucoup plus rocailleuses ; cependant presque partout le roc est recouvert d'une épaisse couche de terre végétale, et Ton peut dire avec vérité qu'il n'y a pas une seule province où

Tagriculture ne soit susceptible d'un* grand déve- * loppement.

Le climat est partout d'une grande beauté et d'une grande salubrité. Quoique les étés soient chauds, la chaleur n'est point insupportable et n'empêche jamais les Européens de trayailler, même en plein air; seulement il convient de choisir de préférence les heures du matin et du soir, et de se reposer au milieu du jour, du moins au gros de l'été. L'hiver ne dure que trois ou quatre moi§ et n'interrompt pas les travaux agricoles, parce que la terre ne gèle jamais. 11 y a souvent des gelées blanches le matin, et il fait froid au coucher du soleil et la nuit; mais au milieu du jour le soleil conserve toujours assez de vigueur pour réchauffer doucement l'atmosphère, de sorte que les belles journées d'hiver sont presque les plus agréables pour faire des promenades, parce qu'on n'est incommodé ni par la chaleur ni par les moustiques.

Le printemps est excessivement court, car aussitôt l'hiver passé , la température s'élève rapidement; en revanche, l'automne est la plus belle saison , parce que la diminution de la chaleur se prolonge assez longtemps avant que le froid ne devienne sensible.

La plus grande chaleur de l'été, à Santa-Fé, ne dépasse pas 29 degrés Réaumur; quant au froid, nous avons vu une seule fois 4 degrés au-dessous

ëe zéro au moment du lever du soleil, mais c'était UDe chose extraordinaire et presque inouïe; d'or* dinaire, dans les matinées d'hiver, le thermomètre descend très peu au-dessous de glace. Le soleil ne se lève jamais plus tard que sept heures, et une heure après, la gelée blanche, qui, du reste, n'a lieu qu'après dès nuits claires et sans vent, est transformée en rosée.

M. Martin de Moussya observé qu'à Montevideo la moyenne de l'année donne 244 jours clairs, 85 jours couverts et 36 jours pluvieux. La proportion des jours clairs augmente naturellem^t à mesure qu'on s'éloigne de la mer, et à Santa-Fé il y en a davantage.

Dans les provinces qui se rapprochent des Andes et de la Bolivie , il ne pleut jamais. Malgré cela, l'agriculture y est presque plus développée que dans le littoral, parce que, au moyen des cours d'eau et des inclinaisons de terrain, on y a organisé un système d'irrigation qui rend les récoltes plus certaines.

Quoique les pluies soient rares dans le littoral, elles sont ordinairement très abondantes, et elles suffisent aux besoins de l'agriculture, la conformation du sol étant telle que l'humidité s'y conserve pendant très longtemps. Au surplus , il faut avoir égard à cette circonstance dans la manière

de labourer et de semer.

A Santa-Fé, on est tellement accoutumé au beau temps que la pluie est considérée comme un obs<^ tacle de force majeure. Tout mouvement est arrêté soit dans les affaires, soit dans les relations sociales, et même les fêtes religieuses sont remises à Toctave.

La végétation naturelle est très abondante dans tout le territoire de la République Argentine, mais elle n'a le caractère tropical que dans les régions les plus septentrionales. A l'exception de ces régions, c'est-à-dire dans presque tout le pays, ies productions sont à peu près partout les mêmes, avec la seule différence que les plantes et les arbres sont plus ou moins développés selon les modifications du climat ou du terrain.

Le saule abonde sur les rives et dans les îles des grands fleuves, mais principalement dans celles du Parana. On le retrouve en profusion au bord de tous les cours d'eau. De nombreux arbustes, dits alisos, croissent également dans les îles du Parana^ et fournissent, comme le saule, des perches assez droites, que l'on emploie beaucoup comme chevrons des toits de chaume, usités pour les habitations rustiques. On y trouve encore plusieurs espèces d'acacias.

Dans le delta du Parana se trouvent en grande quantité le pêcher et l'oranger sauvages. Les fruits de ces pêchers sont bons, tandis que ceux des

orangers sont acides , mais on peut les améliorer par la greffe. Parmi les arbres forestiers qui croissent dans ces îles, aucun n'est avantageux comme bois de construction , parce qu'ils ont les troncs trop courts et trop rameux.

Quelques-uns, tels que le curupi ou curupay, donnent une excellente écorce pour la tannerie. Du reste, la plupart des bois de ce pays contiennent beaucoup de tannin et peuvent être utilisés pour cette industrie. Une immense quantité de plantes grimpantes : bignones , passiflores , asclépiadées, etc., unissent ensemble tous ces arbres et forment d'impénétrables fourrés. Les bas-fonds marécageux nourrissent une foule de plantes aquatiques, telles que des cyperus, des arum y des sagiuaires, des typha, mais surtout la belle pontedeiia aux fleurs d'un lilas rosé, qui se détache par les crues du fleuve et qui, sous le nom de camalota, flotte alors sur le Parana et forme de petites îles d'un beau vert relevé par la belle couleur violette de l'épi. Il est arrivé que, sur une de ces îles flottantes, uù tigre est descendu le fleuve jusqu'à Buénos-Âyres. Cette plante, dont la racine est très chevelue , a la propriété remarquable de rendre limpides et de préserver de la corruption les eaux stagnantes. Pour cette raison, on la met dans les caveaux où Ton conserve de l'eau pour les usages domestiques.

Les rives sont garnies de buissons, de mimoses» de paraysos (Melia azedarach), dont la fleur ressemble à celle du lilas, et de ceybos (Ery thrina crista-galli), arbre assez élevé, portant une fleur d'un rouge vif, disposée en grandes grappes et d'un effet merveilleux. Tous ces arbres sont chargés d'orchidées parasites, connues dans le pays sous le nom de flores del aire (fleurs de l'air), délices des dames, qui les suspendent aux fenêtres , aux balcons et aux vérandas de leurs maisons.

Les palmiers sont très rares dans les îles du Parana, tandis qu'on en trouve beaucoup dans celles de l'Uruguay, même aussi bas que le 32" degré. La végétation et le sol de ces îles sont un peu différents; elles ont pour assises des roches recouvertes d'un sable caillouteux qui se mêle à la terre végétale.

Quand on s'éloigne des fleuves, les forêts proprement dites sont rares ; il n'y en a guère qu'au nord-ouest de la^province d'Entre-Rios, dans certaines parties de celle de Gorrientes et dans le Ghaco. En général, les arbres croissent le long des cours d'eau, tandis que la plaine, nommée vulgairement le ccmpo , forme un pâturage à perte de vue. A peu d'exceptions près, le seul arbre que l'on rencontre ça et là dans ces vastes plaines est Vombu, qui devient très grand et procure un ombrage délicieux. Cependant cet arbre si agréable

à la vue n'a guère d'utilité réelle, car son bois tendre et spongieux ne sert pas même au chauffage; on peut toutefois en utiliser les cendres dans la fabrication du savon. Les feuilles s'emploient aussi comme vulnéraire , surtout pour les blessures du bétail.

Un des arbres les plus utiles est le caroubier, nomiqé dans le pays algarobo, dont le bois jauneclair ou brun foncé, presque violet, selon l'espèce, est employé avec succès dans la menuiserie. On en fait des meubles presque aussi beaux que nos meubles de noyer. Le fruit de cet arbre, qui ressemble à une fève et dont le goût rappelle un peu celui du cacao , est un aliment recherché pour le bétail, surtout pour les chevaux. On en f;piit aussi une boisson fermentée, nommée cUcha, que les indigènes trouvent rafraîchissante; dans certaines provinces, on en pétrit même une espèce de pain, noir comme delà tourbe et dur comme de la pierre, qui est fort peu agréable au goût, mais que les gens du pays apprécient comme provision de voyage à travers les déserts, parce qu'il ne se gâte pas.

Il y a de plus le quebracho blanc et rouge, bois très dur et très bon pour le charronnage, ainsi que pour la construction; le naniubay et Vurunday^ deux espèces de bois de fer, qui ressemblent au quebracho, mais sont encore plus durs , et qui ne

pourrissent jamais, ce qui fait qu'on lés choisit de préférence pour piquets, et pour tous les usages où il est nécessaire de mettre le bois en partie dans la terre.

Viennent ensuite le tala, le chanarj bois blancs et durs, dont on se sert beaucoup pour les manches de hache et d'outils; le lauTiei\ très estimé dans la construction des goélettes destinées à la navigation du fleuve; le lapachoy le peteribi, le timbo et beaucoup d'autres encore.

Tous ces bois, ainsi que celui du parayso, dont nous avons déjà parlé, sont plus durs que nos bois européens, et procurent une grande chaleur pour la cuisine et le chauffage. Un feu une fois allumé ne s^éteint plus, tant qu'il y a du bois , parce que, même sans flamme, celui-ci se consume lentement comme de Tamadou. En allant à la forêt ou aux champs , on a l'habitude d'emporter avec soi un tison allumé, et de cette manière on conserve du feu sous la main pour toute la journée.

Dans les régions plus chaudes, on trouve le cèdre y le palissandre, une variété de Varaucaria du Chili ; Vaguaraybay, dont la résine fournit un baume autrefois employé dans la médecine; plusieurs espèces de palmiers, le noyet* sauvage, le gayac, le quina-quina, dont on extrait le baume du Pérou , et qui , ainsi que le tipa, fournit de belles planches aux constructeurs de navires; le polo de

lanza, employé, comme son nom Tindiqae, à faire des lances, des flèches de voitare et d'autres objets qui demandent un bois dur et flexible à la fois.

Les îles du Parana, dans la latitude du Ghaco, produisent en grande quantité des bambous énormes, que Ton emploie beaucoup pour la charpente des toits de chaume; les plus gros, nommés tacuaris, comme chevrons et comme faîte, les plus minces, nommés picanillasy comme lattes transversales. €es derniers servent aussi pour piquer les bœufs, pour pousser les petits bateaux, et pour tous les usages où il faut des perches légères.

Il y a dans l'intérieur un arbre remarquable, nommé yuchan ou pala borracho, dont le fruit contient une espèce de coton. Les essais que Ton a faits jusqu'ici pour le filer n'ont pas réussi, mais on croit aujourd'hui pouvoir utiliser cette matière pour la fabrication du papier.

Une autre plante particulière, c'est le higueron, appelé aussi el verdugo de las plantasy c'est-à-dire le bourreau des plantes. C'est une plante parasite qui commence par serpenter autour des grands arbres, surtout autour de certaines espèces de palmiers, et qui finit par prendre une telle extension, qu'elle recouvre entièrement te tronc de ces arbres comme d'une seconde écorce, et que peu à peu elle les fait périr. La fleur de cette plante est de toute beauté, de sorte qu'elle embellit beaucoup les

lieux où elle se trouve et qu'on Taime malgré le dommage qu'elle cause.

Il va sans dire qu'il nous est impossible de citer tous les arbres qui se trouvent dans le pays, et que nous devons nous borner à une indication trèssommaire.

La fleur que l'on cultive dans nos serres sous le nom de Victoria regina, et qui a beaucoup excité l'attention, se trouve à l'état naturel, du moinsdans une de ses variétés, surtout dans la province de Corrientes, mais aussi dans les bras de rivière qui forment les îles de Santa-Fé. On l'appelle dans le pays maïs del agua (maïs de l'eau), parce qu'elle produit un fruit féculent^que l'on peut manger après l'avoir fait griller.

Parmi les plantes sylvestres, celles qui frappent le plus les regards, dans les environs des villes et dans le campo, sont les cactus de diverses espèces et d'une taille énorme, une sorte d'aloès, de très grands artichauts sauvages, et le rictn, qui se multiplie à foison et dont on ne tire jusqu'à présent aucun parti.

Les fourrages naturels de ces plaines contiennent plusieurs espèces de graminées, de trèfles, de lupins et d'autres plantes analogues. Ce fourrage est d'autant meilleur pour le bétail qu'il est convenablement saturé de la substance saline qui se trouve mêlée au soL

On trouve aussi à Tétat sylvestre beaucoup de plantes tiuctoriales et médicinales , qui jusqu'ici n'ont pas été étudiées , et dont il est fait très peu d'usage. Nous citerons seulement, parmi les premières, la garance, l'indigo, que l'on trouve dans certains parages , et le nopal à cochenille, qui est surtout abondant dans la province de Gatamarca. Parmi les plantes médicinales, nous pouvons citer, comme ayant frappé nos regards, sans recherche spéciale, la camomille, le sureau, l'anis, le fenouil, la moutarde sauvage, la menthe, la sauge, la mauve, la rhubarbe, la douce-amère, la verveine, la saponaire. Malgré cela les pharmaciens font venir d'Europe les plantes qui croissent à leur porte, et il arrive souvent de ne pas trouver chez eux ce que vous pouvez cueillir vous-même en faisant une promenade.

A côté de ces richesses végétales, la partie montagneuse du pays offre des richesses minérales très grandes. Dans les provinces de Mendoza, San- Luis, Cordoba, San-Juan, La Rioja, Gatamarca, Salta et Jujuy, il existe des mines plus ou moins riches d'or, d'argent, de cuivre, de plomb et de fer. Dans certains endroits on trouve des marbres très beaux, A San-Luis, tous les ruisseaux qui découlent du plateau de los Cerros blancos sont plus ou moins aurifères. Dans La Rioja, on trouve en outre du nickel, de l'étain et du cristal de roche en âbon-

dance. Cette partie de la Confédération, lapins riche en métaux précieux, a été jusqu'ici la plus négligée. Aujourd'hui, le gouvernement y fait creuser des puits artésiens , et si , comme on n'en doute pas, cette entreprise réussit, la population de la province ne tardera pas à augmenter, et l'on pourra alors s'occuper sérieusement de l'exploitation des mines, négligée maintenant faute de bras et de capitaux.

En général , toutes les mines du pays n'ont été exploitées jusqu'ici que très imparfaitement par des particuliers incapables de persévérer, lorsque leur travail n'était pas immédiatement rétribué par les produits. Outre le manque de bras et de capitaux, la distance du littoral, la difficulté et la cherté des transports, à dos de mulet ou par charrettes à bœufs , entravent beaucoup le développement de cette industrie. Cependant une grande maison de Montevideo a entrepris l'exploitation de mines de cuivre très riches dans la province de Catamarca, et dans celle de San-Juan, une compagnie anglaise exploite depuis très peu de temps des mines d'argent. Le directeur de cette compagnie, M. Rickart, a trouvé dernièrement dans ces mines des gisements d'or d'une grande richesse, qui semblent promettre beaucoup pour l'avenir.

Le règne animal est très abondamment repré-

sente » ce qui fait que nous devons nous borner à des indications sommaires.

Nous ne parlerons pas des singes, que Ton ne trouve qu'au nord du 29* degré de latitude sud, par conséquent seulement dans les parties septentrionales des provinces de Gorrientes, du Chaco, de Salta et de Jujuy, et encore n'y sont-ils pas nombreux.

Il existe un grand nombre de chauves-souris; elles sont inoffensives , à l'exception du vampire, que Ton trouve à Corrientes, à Tucuman, à Oran, et qui épuise les animaux par le sang qu'il leur tire.

Parmi les carnivores, nous avons le coati, qui existe principalement dans les forêts du nord de la Confédération et au Paraguay. Cet animal se nourrit aussi de végétaux et s'apprivoise facilement. Il a un museau allongé avec lequel il furette partout; par le reste du corps il ressemble à un cors en miniature. Il se sert de ses pattes de devant comme le singe et possède des instincts d'imitation comme lui. Nous en avions un à la colonie de San-Carlos , qui nous amusait souvent par ses mouvements bizarres. Quand il trouvait, par exemple, un morceau de savon, il le mouillait avec sa salive et savait très bien en tirer une abondante écume, dont il se lavait le corps de la manière la plus bouffonne.

Od trouve daDS le campo le zorillo (mouffette), espèce de petit renard, qui lance, en guise de défense, une liqueur fétide dont l'odeur est très persistante.

La loutre, appelée dans le pays nutria, est très abondante partout où il y a de l'eau. La fourrure de cet animal est un grand objet de commerce, surtout pour les Indiens.

Il y a plusieurs espèces de renards, entre autres Yaguarà, animal particulier à la Plata, et qui tient le milieu entre le loup et le renard. Sa peau, d'un fauve rougeâtre, est recherchée, surtout comme couverture de selle.

Un autre animal particulier au pays est le huron, espèce de putois, dont on se sert dans les Andes pour faire la chasse au chinchilla.

Le principal représentant de l'espèce féline est \ej(iguar ou tigre d'Amérique (felis onza), grand carnassier, qui n'atteint pas tout à fait la taille du tigre royal des Indes, mais qui en approche. Cet aminal est très commun sur les bords du Parana et de rUrugnay, ainsi que dans le Chaco. Sa belle fourrure tachetée est beaucoup plus éclatante chez le mâle que chez la femelle. Le tigre se tapit dans les hautes herbes des marécages ou dans les épais fourrés qui bordent les rivières. Il ne sort guère que la nuit, et, soit à la nage, soit par terre, il fait sa proie des poissons, des amphibies et des autres

animaux qu'il rencontre. Il se nourrit Beaucoup de carpinchos (espèce de porc amphibie), de cerfs, de yeaux , de poulains , et il s'attaque même aux chevaux; il cherche à les saisir par surprise, et il leur tord le cou d'un seul coup de patte. Il attaque moins volontiers les bœufs, qui lui tiennent tête et le tuent même quelquefois avec leurs cornes.

On dit que le tigre n'est dangereux pour l'homme que lorsqu'il a déjà goûté de la chair humaine. Le fait est que dans le pays on n'entend presque jamais parler de gens qui aient été attaqués et dé* vorés par des tigres. Cependant il est dangereux de faire la chasse à cet animal, parce que, lorsqu'il n'est que blessé, il se défend et peut aisément tuer le chasseur. Les Indiens, qui sont aussi agiles que le tigre lui-même, connaissent si bien ses mœurs, qu'au moment où il prend son élan, ils lui présentent leur lance, de telle façon qu'en retombant le tigre s'éventre lui-même; au même instant, un camarade du premier chasseur achève l'animal à coups de hache ou de couteau. On chasse aussi le tigre avec des pièges, avec des flèches, avec des chiens dressés exprès et enfin à coups de fusil. Il y a même des hommes assez intrépides pour chasser le tigre avec un simple couteau : ils reçoivent le bond de l'animal avec un bras enveloppé d'un poncho (manteau) ou d'une peau de mouton , et l'éventrent au même instant de l'autre main. Il est très difficile

de le prendre au lazo, parce que les chevaux s'effarouchent à la seule odeur du tigre.

Il y a quelques espèces de tigres plus petits ; il y en a môme dont la taille ne dépasse guère celle d'un chat ordinaire, mais elles sont rares et ne se trouvent que dans certaines localités.

Tous les essais que Ton a faits jusqu'ici pour apprivoiser le jaguar sont restés sans succès. Tandis que le puma, nommé aussi couguar ou lion sans crinière, pris très jeune, s'élève facilement avec les chiens des estances et devient aussi vigilant qu'eux» le tigre des pampas reste indomptable. Une femme de Santa-Fé en reçut un tout petit d'un chasseur indien ; l'animal était encore si faible qu'il ne pouvait se nourrir lui-même, et qu'on devait lui mettre dans la gueule du pain trempé dans du lait, et le sustenter ainsi. Ce régime, indéfiniment prolongé, devait, selon l'opinion de la brave créole, rendre son élève parfaitement inoffensif et détruire en lui tous les instincts féroces. Gela alla bien pendant quelques mois. Le jeune tigre, déjà de la grosseur d'un chien ordinaire , suivait partout sa maîtresse, au grand effroi des gens, qui ne se fiaient pas à un pareil commensal. Un beau jour, la femme créole s'en fut au Rio pour laver son linge. Le tigre, assis pacifiquement sur ses pattes, semblait la débonnaireté même. Sa maîtresse, agenouillée sur la plage sablonneuse et la tête inclinée.

s'occupait sans méfiance de son blanchissage. Tout à coup le tigre s'élance sur elle, la saisit par la tète et l'étrangle du coup. Aux cris que poussèrent d'autres lavandières qui se trouvaient tout près, quelques bateliers et matelots du fleuve poursuivirent le jaguar et le tuèrent.

Lorsque les neiges sont abondantes dans les Cordillères, il arrive que la crue des eaux du Parana devient si grande, qu'elle submerge les îles, retraite favorite d'une grande quantité d'animaux et, entre autres, des jaguars. Ceux-ci, chassés par les flots envahissants et obligés de chercher la terre ferme, finissent par passer à la nage les derniers bras du Parana et par se trouver quelquefois à l'entrée des villes situées tout près du bord , comme Santa-Fé, par exemple.

Un des couvents de cette vieille cité, celui de St- François, a son jardin contigu au Rio. La sacristie du couvent a une porte qui ouvre sur ce jardin, ce qui fut l'occasion d'une scène assez bizarre. C'était un dimanche; il y avait grand'messe. L'église, dont les portes étaient ouvertes à cause de la grande chaleur, était pleine de monde. Les femmes surtout, agenouillées sur leurs tapis, selon la mode espagnole, ne laissaient qu'un étroit passage allant, de la porte à l'autel, dont les marches étaient occupées par plusieurs prêtres officiants. L'un d'eux dit au sacristain de lui chercher un ornement qu'il

loi fallait pour le culte* Le sacristain disparaît par la porte qui donne du chœur dans la sacristie... et ne revient pas ! La cérémonie interrompue devant s'achever, un des prêtres va ouvrir la porte de la sacristie» pour voir pourquoi le sacristain tardait autant. Au moment où il ouvre la porte, un énorme tigre s'élance à sa rencontre, le renverse, franchit d'un bond l'espace qui le séparait du chœur, le traverse en bousculant tout sur son passage, et se précipite au travers de la fpule des femmes agenouillées. Effrayé par les cris de terreur qui s'élevaient de toute part comme une immense clameur, le jaguar n'attaqua personne, et étourdi, ahuri, il se laissa prendre et tuer à quelques pas du couvent. On releva quelques moments plus tard le sacristain évanoui. Celui-ci raconta que pendant

qu'il ouvrait une armoire, le tigre, entrant par la porte du jardin, l'avait tellement effayé, qu'il était tombé comme mort. L'animal, cherchant une autre issue, était resté près de la porte, que le prêtre avait ouverte quelques minutes après, et qui avait livré passage à ce paroissien d'une nouvelle espèce.

En 1858, pendant une crue exceptionnellement forte du Rio Parana, nous avons été en quelque sorte témoin de faits analogues. Très près de notre demeure, on entendit dans la nuit des rugissements effrayants. Les habitants d'une maison voisine

sortirent armés de lances , munis de lanternes , et Tirent un jaguar, qui, la tête prise entre les pieux qui formaient un enclos, poussait des hurlements de désespoir. L'animal, tué surplace, fut dépecé le lendemain. Sa chair rose ressemblait à celle du porc, et les jambons de tigre étaient fort appétissants. La graisse s'emploie comme remède, et passe, comme celle du serpent, pour un excellent spécifique contre les douleurs de rhumatisme. Ainsi la fable antique, qui attribuait une vertu particulière à la moelle des tigres et des ours, se retrouve dans les traditions des pampas , où nous nous rencontrons avec l'homme primjtif dans toutes ses croyances.

ni

Règne animal* — Aspect du pays.

TÊimewÊwm et eoutmnes*

Nous avons déjà commencé à nous occuper da règne animal et des carnirores. Nous allons main» tenant passer en revue les rongeurs.

Les rats et les souris se trouvent en grande abondance.

Un autre animal très abondant aussi est la vis^ cache, qui vit dans des terriers et ne sort que le soir au coucher du soleil, et la nuit au clair de la lune. Ces animaux se multiplient beaucoup; leurs terriers, où ils vivent en commun , se relient par des galeries souterraines, ce qui fait que dans les endroits où ils sont nombreux, le sol est entièrement miné par eux. A l'extérieur, on reconnaît leurs demeures par une herbe plus haute et d'une espèce particulière, qui les recouvre. Ce qu*il y a de curieux, c'est que la viscache a toujours pour compagne une petite chouette diurne, qui habite le même terrier, et se tient de jour en sentinelle devant son entrée. La peau de la viscache, qui n'est pas employée aujourd'hui, pourrait servir aux mêmes usages que celle du lapin, qu'elle surpasse en grandeur. Cet animal est gris , ressemblant un

peu à un lièvre, et il a sur les yeux une raie noire, qui lui donne Tair de porter des lunettes.

Le lièvre des pampcis ne se trouve que dans le sud. Dans les provinces de Guyo (on appelle ainsi les provinces de San- Juan, Mendoza et La Rioja), de Cordoba et de San-Luis on trouve, sous le nom de lièvre, un agouU beaucoup plus grand que le lièvre ordinaire. Dans la Sierra de Cordoba et dans les Andes, il y a des lapins semblables à ceux d'Europe.

Le chinchilla, petit animal qui ressemble à la fois au lapin et à Técureuil, et dont la fourrure gris d'acier est fort recherchée, ne se trouve que dans les provinces voisines des Andes.

Le petit cochond'Inde sauvage existe surtout dans les haies et sur la lisière des champs cultivés.

Le plus grand des rongeurs est le carpincho ou cabiais-capibara. C'est un amphibie qui se trouve partout sur les bords des fleuves , des rivières et des lagunes. Il a les pieds de derrière palmés et nage parfaitement; quand un danger le menace, il plonge pendant très longtemps sous l'eau, et reparaît à la surface à une grande distance de l'endroit où on l'a vu disparaître. Il ressemble à un porc de petite taille ; sa chair est une espèce de lard transparent, très fade et aquatique, mais que beaucoup de personnes mangent assez volontiers. Sa peau fournit un cuir très dur et très fort. Cet animal

constitue la principale nourriture des jaguars et des grands caïmans. Il se laisse facilement apprivoiser, mais on ne s'en soucie guère.

Le plus grand pachiderme est l'animal connu dans le pays sous le nom de la gran bestia ou anta, et qui n'est autre que le tapir. C'est un quadrupède doux, timide, qui vit dans les forêts humides et chaudes, se nourrissant de fruits et d'herbes tendres. Le mâle a une petite crinière sur le cou, et son museau se prolonge en forme de trompe courte et mobile. On chasse facilement cet animal au lazo, parce qu'il n'est pas rapide à la course; par contre, il est très bon nageur et difficile a poursuivre quand il s'enfonce dans les endroits marécageux. Son cuir est très épais ; on s'en sert pour faire des objets de sellerie très solides et durables, mais peu élégants.

Il y a aussi le pécari, connu dans le pays sous le nom de çhancho del monte (cochon des bois) et àQjacali. C'est une espèce de sanglier sans queue, dont la chair est bonne à manger, et que l'on peut même apprivoiser.

En passant aux ruminants , nous trouvons d'abord le genre camelus, qui se divise ici en quatre espèces distinctes : le lama, la vigogne, Valpaca et le guanaco.

Le lama se trouve dans les régions qui avoisinent les Andes et la Bolivie, et ne se reproduit bien

que là. On l'emploie pour le transport dans les passages très élevés, où Tair est trop raréfié pour les mulets.

Ualpaca, dont la laine est fort appréciée et de plus en plus employée dans Findustrie , est originaire du Pérou et de la Bolivie, mais on l'a acclimaté avec beaucoup de succès dans la province de Catamarca, et tout porte à croire qu'on pourra l'acclimater encore dans d'autres parties de la Confédération.

La vigogne, nommée dans le pays vicuna, est répandue dans toutes les Andes. Dans la province de Tucuman on fait avec sa laine des ponchos de toute beauté, mais d'un prix très élevé.

Le guanaco, dont la forme se rapproche le plus de celle du chameau , se trouve dans le sud , en Patagonie, dans le sud et l'ouest de Buenos- Ayres, dans le sud de Santa-Fé, de Cordoba et de San- Luis. C'est un animal charmant, au pelage brunclair, blanc sous le ventre, à l'œil doux et mélancolique, très léger à la course et facile à apprivoiser.

Dans les pâturages de la plaine, on voit en grand nombre une espèce de chevreuil gracieux et agile, dont la femelle est connue sous le nom de gama et le mâle sous celui de venado. Ces jolis animaux, d'un jaune clair, aux pieds de biche et au regard de gazelle, se rencontrent souvent par troupeaux de quinze ou vingt. Ils sont d'un naturel très

curieux et s*arr6tent pour vous regarder; mais dès que vous approchez un peu , ils s'effarouchent et fuient avec une rapidité extraordinaire.C'estcequi les rend difficiles à chasser ; on ne peut les atteindre qu'avec des carabines d'une longue portée, et il faut se coucher dans l'herbe pour tirer, afin qu'ils ne vous aperçoivent pas. Les Indiens et les gens du pays les chassent à cheval, en les fatiguant à force de les poursuivre au grandissime galop. Les petits s'apprivoisent facilement, quand ils ne meurent pas au bout de quelques jours, ce qui arrive le plus souvent-

Il existe quelques autres espèces de cerfs plus grands, mais aussi phis rares. Dans les époques d'inondation , on en voit quelquefois arriver jusque dans les villes. On en a tué un dans les rues de Santa-Fé en 1858.

On trouve encore quelquefois dans le Chaco quelques rares exemplaires du paresseux ou ayeaye. Les indigènes l'appellent par dérision perico ligero (saute paillasse).

On y trouve en plus grand nombre le fourmilier ou tamanoir. Cet animal, long de l'°,âO jusqu'à l'origine de la queue, a un museau très allongé, d'où il darde une langue effilée, jusqu'à 50 centimètres de distance, pour prendre les fourmis. Il enfonce aussi sa langue dans les fourmilières. Son pelage est brun foncé avec une large raie plus

claire de chaque côté du corps; sa qaeue forme un long panache hérissé de crins longs et fort raides.

Le genre tatou a de nombreux représentants. Les plus connus sont : la mulita, dont la carapace est lisse, et qui ressemble presque à un éléphant en miniature ; et le peludo, ainsi nommé parce que sa carapace est garnie de poils. On rôtit les tatous dans leur carapa ce même , et l'on considère leur chair blanche et tendre comme une grande friand^e.

Les oiseaux sont tellement nombreux et variés qu'il serait impossible de les nommer tous. Quoique moins éclatants que ceux des tropiques, Us ont en général le plumage fort beau ; par contre les oiseaux chanteurs sont très rares.

Le condor se trouve dans les Andes et surtout d^ns les sierras de San-Luis et de Cordoba; mais le vautour le plus généralement répandu dans tout le pays est le carrancho (Vultur caracara). C'est un oiseau d'une couleur fauve et d'une assez grande envergure, qui abonde partout où il y a des bêtes mortes ou de jeunes animaux à dévorer; il est dangereux pour les troupeaux de moutons et de chèvres, dont il guette les petits.

Il y a plusieurs espèces d'aigles dans les montagnes de Cordoba et de San-Luis, et il existe en général une foule de milans , faucons , ëperviers.

désignés dans le pays sous les noms d^alcones (faucons) ou cuervos (corbeaux) .

Les oiseaux de proie nocturnes sont moins nombreux; il y a cependant quelques espèces de chouettes.

Le nombre des passereaux est énorme. Il y a des moineaux qui ressemblent à ceux d'Europe ; une espèce de serin qui chante bien, et qui peut être accouplé avec le serin deCanarie; la monjita (petite nonne), charmant oiseau au ventre blanc, au dos gris et a la tête noire, avec de longues pennes à la. queue. Cet oiseau, quoique très petit, est le grand ennemi du carrancho, à la poursuite duquel il est acharné jusqu'à ce qu'il l'ait mis en fuite, ou abattu, en le harcelant de ses piqûres à la tête ou au cou- Un autre oiseau charmant est le cardinal, au plumage gris d'acier et à la tête rouge. Il a un chant agréable et on l'élève beaucoup en cag^e. Il y en a une variété au plumage jaunâtre, mêlé de vert. Quelques espèces de merles et de grives se trouvent dans la province de Tucuman. Dans le littoral abondent la caJandrie, les cassicus et les icterm, dont quelques-uns sont remarquables par l'élégance de leurs couleurs et le rouge cramoisi de leur ventre.

Une sorte d^étourneau, au bec jaune et au plumage noir, se répand par troupes surtout dans les endroits où l'on tue des animaux. Il se nourrit des

graîoes qu'il trouve dans les entrailles de ces derniers- Diverses espèces de gobe-mouches, aux couleurs brillantes , volent sur la lisière des bois et sur le bord des rivières,

Vhirandelle vient, comme en Europe, annoncer le printemps et faire son nid dans les habitations des hommes. Quand on traverse à cheval les solitudes du campo, l'on est presque toujours accomgné d'hirondelles; peut-être vous suivent-elles à cause des moustiques, qui vous accompagnent aussi.

Un autre oiseau, qui se tient volontiers dans le voisinage des habitations, est le fournier, en espagnol hornero, ainsi nommé parce qu'il bâtit son nid avec de la terre délayée avec sa salive et qu'il lui donne la forme d'un petit four. On voit beaucoup de ces nids appuyés contre les arbres, les pieux et même sur les terrasses des maisons.

La famille des passereaux renferme aussi le genre si intéressant des colibris et oiseaux-mouches, dont plusieurs espèces existent dans toute la Plata. Le plus commun est le vert-émeraude , nommé picaflor (pique-fleur), charmant petit oiseau qui voltige comme un papillon autour des fleurs des jardins, agitant ses ailes avec tant de rapidité qu'on ne voit que son petit corps. Il fait souvent son nid dans le voisinage des habitations et le suspend aux

branches d'orangers ou d^autres arbreâ. Ce nid mignon contient ordinairement quatre œufs de la grosseur d'un grain de maïs, qui sont couvés alternativement par le père et la mère, et qui éclosent au bout de douze jours. Il est très difficile» pour ainsi dire impossible, de conserver ces oiseaux en cage-

L'oiseau-mouche améthyste se rencontre sur les rives du Parana et de l'Uruguay.

Parmi les passereaux, il en est qui font des nids suspendus sur les eaux, en forme de longue bourse, dans laquelle l'oiseau s'introduit par en haut. Les uns sont en herbes sèches très industrieusement tressées, les autres en crins.

Plusieurs espèces de guêpiers sont communes, surtout au bord des rivières; mais le martin-pêcheur est encore plus répandu. Il est un peu plus grand que celui d'Europe et d'un plumage moins éclatant. Perché sur les arbres du rivage, il épie les petits poissons qui s'approchent de la surface de l'eau, et se précipite sur eux avec la rapidité d'une flèche.

Les perruches sont excessivement nombreuses, et s'abattent souvent par nuées sur les champs de maïs. C'est une petite espèce verte, nommée dans le pays cotorra, et qui s'apprivoise très facilement Elle habite les bois, et bâtit, sur les grands arbres»

des nids à t>lusieurs compartiments» qui servent de résidence à une douzaine de couples à la fois.

Quant aux perroquets ou aras proprement dits, on ne les trouve sauvages que dans les provinces du nord : Corrientes , Tucuman , Santiago , Salta, Jujuy, et surtout au Paraguay. Sur les rives du Parana et dans Tintérieur, il y a cependant un perroquet vert, que l'on nomme baranqueroy parce qu'il creuse son nid dans les berges à pic des rivières nommées barancas. A l'époque de la couvée» on fait la chasse aux petits» qui passent pour une grande délicatesse.

Les gallinacés ont de nombreux représentants. On trouve dans les bois une espèce de dindon sauvage» ainsi que la gelinotte noire d^ Amérique, qui fournit un excellent gibier. Les prairies abondent en perdrix, qui sont proprement des tinamous. Il y en a de deux espèces» une grande» presque de la taille d'une poule» qui est très recherchée; une autre » petite comme une caille » qui e^ extrêmement nombreuse. Les habitants de la campagne la chassent de diverses manières » entre autres avec un petit nœud coulant en crin» attaché au bout d'un long bambou que l'on fait manœuvrer à cheval.

Sous le nom d'tim on désigne une autre espèce de perdrix» remarquable par son chant qui ressemble au cri d'un enfant. On entend souvent le

soir et la nuit ce cri, qui a toujours quelque chose d'alarmant au premier abord.

Les pigeons sont aussi très nombreux. Il y a plusieurs espèces de ramiers et de tourterelles, entre autres hpidomita de la virgen (colombe de la vierge), presque entièrement blanche et presque aussi petite qu'un moineau.

L'espèce des struthions n'est représentée que par le nandouy autruche américaine, plus petite que celle d'Afrique. Cet oiseau abonde dans les plaines désertes, qu'il parcourt par. troupeaux, comme les gamas. Les Indiens lui font la chasse pour ses plu* mes, qui sont un objet d'ornement et de commerce.

Ils le poursuivent à cheval et l'atteignent avec les

bolas. On trouve les œufs d'autruche, dans le campo, par nichées de 30 à 40 à la fois. C'est probablement la chaleur du soleil qui fait éclore ces œufs, quoique Tdn prétende qu'ils sont couvés par le mâle, et que cfelui-ci met à part un œuf, qu'il laisse pourrir et qu'il casse ensuite, pour attirer lesmou' ches destinées à servir de pâture aux petits.

Les échdssiers sont très nombreux partout où il y a de l'eau. Les espèces sont innombrables. Plusieurs se distinguent par leur taille, tels que le jàbiru ; d'autres par l'éclat de leurs couleurs et la richesse de leur plumage, comme le flamant, Vaigrette, les spatules roses et d'autres. Dans les champs abonde une espèce de vanneau nommé tiro-

tero à cause de son cri qui figure exactement ces syllabes. Le mâle et la femelle se voient toujours ensemble, ou à peu de distance l'un de l'autre. Si l'un des deux est atteint par le chasseur, l'autre, au lieu de fuir, vole auprès de la victime, comme pour lui porter secours.

Les hérons et les cigognes ne manquent pas. On compte deux espèces de bécassines très recherchées par les chasseurs. Il y a aussi une espèce de kamichi que l'on apprivoise volontiers, parce qu'il fait la guerre aux insectes et aux reptiles.

Les palmipèdes ne sont pas moins nombreux.

Le grand manchot et le pingouin se trouvent, en abondance, en Patagonie, et dans le sud de la province de Buénos-Ayres. Aux îles Falkland, les œufs de pingouins sont si nombreux que l'on s'en sert, au lieu de farine, pour faire du pain. A l'entrée de la Plata foisonnent le guîllemot, que les matelots appellent cordonnier, les pétrels, le grand albatros. Plus à l'intérieur, on voit encore de nombreuses bandes de mouettes et ^^hirondelles de mer, ainsi qu'un plongeon grisâtre au cou très allongé , qui recherche le voisinage des côtes.

Les canards sont extrêmement nombreux et variés; ils sont en général remarquables par les couleurs éclatantes de leurs plumes, et très bons à manger. On voit aussi en grand nombre , sur les lagunes , un cygne à tête noire , plus petit que le

cygne d'Europe , mais dont le dnvet est extrêmement fin.

Des oiseaux passons aux reptiles.

Il y a des tortues de mer, de rivière , de marais et déterre. Les premières se trouvent à l'entrée de la Plata et les autres plus à l'intérieur. A Santa-Fé, on connaît surtout une petite tortue de terre, mais qui vit aussi dans l'eau, et que l'on met au fond des puits, parce qu'elle maintient l'eau limpide, en mangeant les insectes et les animalcules qui s'y développent. Ses petits œufs ronds , recouverts d'une pellicule élastique et assez résistante , se trouvent surtout dans les îles et sur le bord des rivières. Les nids sont dans la terre, et contiennent ordinairement de 20 à 30 œufs. Les experts connaissent l'endroit où il y a un nid à la manière dont le sol est piétiné au-dessus, mais celui qui n'a pas l'œil exercé n'y voit absolument rien de particulier.

L'ordre des sauriensy abondamment représenté quant à la famille des lézards, ne compte, pour celle de crocodiliens y d'autre représentant que le caïman, connu dans le pays sous le nom de yamré. On ne le trouve pas au milieu des grands fleuves comme le Parana et l'Uruguay, mais bien dans leurs affluents, et surtout dans les petites rivières et les ruisseaux; la province de Corrientes en renferme un grand nombre dans ses lagunes et ses esteras. Sa taille est de deux à trois mètres au plus;

il est très lourd dans ses mouvements à terre, mais très leste dans l'eau, où il nage parfaitement. Il se nourrit de poissons, d'animaux morts, et de carpinchos, qu'il attire sous l'eau. Ce crocodile est rarement dangereux pour l'homme, car il ne s'éloigne guère de l'eau, dans laquelle il se précipite au moindre bmit. La femelle pond des œufs de la grosseur d'un œuf d'oie, et dont la coquille blanche, de forme allongée , est molle et rugueuse au toucher. Elle dépose ces œufs dans le sable au bord de l'eau, et les recouvre de quelques herbes. Les oiseaux de l'ordre des échassiers en font une grande destruction , et les oiseaux de proie guettent les petits, au moment de l'éclosion, pour fondre sur eux pendant qu'ils cherchent à gagner l'eau, obéissant au premier besoin instinctif qu'ils éprouvent en voyant le jour.

Dans la province de Gorrientes, on chasse le caïman au lazo, et l'on profite surtout des moments de sécheresse où, pendant la nuit, ces animaux traversent le sol en assez grand nombre, pour aller d'une lagune à une autre. On leur tend aussi des pièges composés de deux rangées de pieux formant une allée étroite, au milieu de laquelle on place un appât, gardé de chaque côté par un nœud coulant. Engagé dans ce couloir, par l'un ou l'autre bout, le caïman rencontre l'un des nœuds, et y demeure attaché.

Nous avons déjà dit que les lézards sont nombreux. Il y en a de toutes les tailles et de toutes les couleurs, ainsi que des iguanes. On mange la chair de ces derniers, qui est blanche et sans goût désagréable ; on emploie leur graisse pour guérir les blessures des chevaux.

Les serpents sont assez nombreux. Parmi les vipères la plus connue est celle que l'on nomme vivora de la cruz (vipère de la croix), à cause d'une tache noire, en forme de croix, qu'elle a sur la tête. Elle est très venimeuse.

Le serpent à sonnettes ne se trouve que dans le nord, au Chaco et dans les provinces andines. Les Indiens lui font la chasse, pour s'emparer de ses sonnettes, dont ils font des colliers pour leurs femmes, et des ornements pour leurs chevaux.

M. le D' Martin de Moussy fait, à propos des serpents, la remarque suivante :

< Quoique le nombre des serpents à venin soit

> vraisemblablement assez grand dans le bassin

> de la Plata, durant dix-huit années de pratique » médicale en ce pays, il ne nous est pas arrivé » une seule fois d'avoir à traiter un blessé de leur

> fait, et les cas authentiques dont nous avons » entendu parler par les médecins qui les. avaient

• soignés , ne se montent qu'à deux. On voit que

• le péril n'est pas grand de ce côté, bien qu'il y » ait quelques précautions à prendre, quand on

» marche dans un terrain humide ou couvert de » hautes herbes. Les serpents cherchent toujours

• à fuir : il s'agit donc seulement de battre le ter-

• rain devant soi avec une baguette lorsqu'on che- > mine à pied dans les endroits où l'on soupçonne « leur présence. »

Les couleuvres sont aussi nombreuses que les vipères. La plus remarquable est le serpent corail, qui passe à tort pour être venimeux. C'est une couleuvre de soixante à quatre-vingt-dix centimètres, dont la peau, composée d'anneaux alternativement blancs, rouges et bruns, et d'écaillés très petites figurant des losanges réguliers, est réellement superbe.

Les boas se trouvent au nord du 29* degré, et ne sont pas rares dans la province de Corrientes, dont ils habitent les endroits humides. Il y en a aussi dans le nord du Chaco , et l'on dit que les Indiens sont très friands de la chair de cet animal. Malgré son aspect effrayant, il est tout à fait inoffensify et il pourrait même rendre des services en détruisant les rats, les crapauds, les grenouilles et d'autres animaux de ce genre, qui sont très abondants.

Les échassiers et les oiseaux de proie détruisent une grande quantité de reptiles; le boa est, par sa taille, le seul serpent qui leur échappe.

Le Parana, l'Uruguay et tous leurs affluents sont

très poissonneux. Nous n'entrons pas dans le détail des espèces , dont les noms sont étrangers et qui ne répondent pas exactement aux poissons connus ici. En général, le poisson de ce pays-la. est beaucoup meilleur que celui d'ici ; il n'a aucun goût aquatique et sa chair est presque toujours très grasse. La plupart des espèces ont aussi peu d'arêtes. Le Rio Saiado en particulier foisonne de poissons excellents.

De même que dans tous les pays chauds, le nombre des insectes est prodigieux. Il y en a de toutes les formes et de toutes les couleurs; chaque jour l'on en voit que l'on n'avait pas encore aperçus. On est souvent frappé de la beauté des scarabées, et, dans les belles nuits d'été, on remarque une foule d'insectes ailés projetant une lumière beaucoup plus forte que celle de nos vers-luisants. Il y en a un surtout duquel jaillit, par deux gros points, une lumière assez vive pour permettre de lire en promenant l'animal sur la page d'un livre. Les dames s'en servent quelquefois pour leur toilette, en l'enfermant dans un nœud de gaze attaché au corsage ou à la coiffure.

Il y a des abeilles sauvages qui fournissent un miel excellent. Ce miel se trouve dans les forêts ou dans les îles, attaché aux branches ou aux roseaux, en grandes ruches grises et difformes, qui, ainsi que les rayons, sont composées, au lieu de

cire, d'une matière ressemblant à du papier gris et analogue à celle dont les guêpes font leurs nids.

Depuis quelque temps on a introduit avec succès des abeilles domestiques , qui produisent des rayons Ae cire comme chez nous.

Les araignées fileuses sont propres à la province de Santa-Fé. Rien de plus curieux que leur travail . Ces insectes , de la grosseur d'une araignée ordinaire, sont noirs avec la tète rouge. Elles ne font pas de toile de forme circulaire, comme leurs compagnes ordinaires, mais elles tendent, d'un arbre ou d'un buisson à l'autre, des fils d'un gris pâle, ressemblant à de la soie écrue, et si forts que, dévidés sur un morceau de papier, nous nous en sommes servi pour coudre des étoffes assez épaisses. Eiles donnent souvent plusieurs mètres de longueur à ces fils, et, tendus depuis les arbres qui bordent les deux côtés du chemin, l'on dirait d'un gigantesque écheveau que quelque main invisible a suspendu dans les airs. Lorsqu'on passe à cheval ou en voiture, il n'est point rare d'emporter, en la traversant, la trame de ces fileuses et elles-mêmes avec, car elles se promènent sur leurs fils comme des acrobates sur leurs cordes. Elles ont cela de particulier que, passé le printemps, elles ne filent plus , ayant , comme les vers à soie , un seul moment d'activité filandière. Leur saison de travail écoulée, elles habitent de préférence la belle liane

grimpante qui porte la fleur de la passion. C'est dans notre jardin que nous ayons pu faire ces observations sur l'araignée fileuse.

Nous ne pouvoqs pas quitter le chapitre des insectes sans parier des sauterelles, ce fléau biblique infligé quelquefois à la République Argentine. Figurez-Yous sur le ciel d'un azur inaltérable, et à l'extrême horizon, un nuage noir, ressemblant à une barre parfaitement régulière. Cette barre approche, grandit, s'étend, obscurcit le soleil, et recouvre le firmament au-dessus de vos têtes d'un dôme opaque, dont les particules semblent tourbillonner en faisant résonner les airs d'un bruit sec et strident pareil au pétillement de la flamme. Tout à coup le nuage s'abat, le soleil reparaît, et vos chevaux piétinent dans les sauterelles, qui recouvrent la terre d'une couche épaisse, comme la neige lorsqu'elle tombe abondamment dans nos hivers d'Europe. Les chevaux en ont jusqu'audessus des sabots. Rien de comparable à la vitesse avec laquelle feuilles, plantes, herbes, tout est dévoré. Ces sauterelles, appelées dans le pays langostas, armées d'un appareil qui ressemble à une scie , engloutissent et anéantissent tout ce qui est mangeable avec une rapidité désespérante. Le sol mis à nu , elles s'abattent sur les toits de paille, qu'elles rongent prestement , puis dans l'intérieur des maisons , où vêtements , chapeaux de paille,

livres, papiers, leur servent de pâture. Ces grandes sauterelles volautes arrivent ordinairement vers le soir et restent jusqu'au matin ; après la rosée, elles se lèvent et s'envolent, pour recommencer leurs déprédations dans d'autres lieux. Quelquefois elles demeurent plus longtemps, et elles déposent dans la terre des œufs qui éclosent quelque temps après. De petites sauterelles en sortent en quantité innombrable. Celles-ci cheminent régulièrement en colonnes^ et ont Tair de marcher sous la conduite d'un chef, comme Salomon, intelligent naturaliste» l'avait remarqué dans les sauterelles d'Orient. Après avoir changé plusieurs fois de couleurs, en déposant leur ancienne enveloppe à mesure que la nouvelle est formée, elles finissent, au bout de quelques semaines, par prendre des ailes et par s'envoler. Leur séjour prolongé dans le lieu de leur naissance leur donne le temps de causer un grand dommage; néanmoins, on peut leur faire et on leur fait une chasse active. Comme elles marchent toujours par colonnes serrées et sans changer de direction, on creuse des fossés sur les chemins qu'elles doivent parcourir, et quand elles y sont tombées , on les détruit avec de la paille enflammée que l'on avait préparée d'avance.

Nous avons vu les sauterelles à Santa-Fé un peu en 1856, beaucoup en 1857 et en 1858, très peu en 1859, et depuis lors elles n'ont pas reparu. Les

grandes sauterelles volantes arrivent au mois d'octobre. Nous avons remarqué que, pendant les quatre années que nous venons de citer, elles sont venues chaque fois un peu plus tard que l'année précédente.

Ces insectes sont sans doute fort redoutables pour les agriculteurs. Néanmoins, nous avons pu faire l'observation que, pour ceux qui savaient déployer de l'énergie et de l'activité, les années de sauterelles étaient plus lucratives que les années ordinaires, parce qu'en replantant tout de suite quelque chose, ils obtenaient encore des produits qui alors se vendaient d'autant plus chers qu'ils étaient plus rares.

On sait que tous les animaux domestiques, tels que bœufs, vaches, chevaux, ânes, mulets, moutons, chèvres, porcs, chats, chiens, dindons, paons, poules, pintades, sarcelles, canards, ont été introduits et se sont multipliés en grande abondance. Il n'y a guère que l'oie qui soit peu commune, et quand on la rencontre, elle est ordinaireçient maigre et médiocrement bonne à manger. En revanche, les sarcelles se trouvent en grande quantité dans toutes les basses-cours, et leur chair ressemble beaucoup à celle de l'oie, dont elles atteignent presque la taille. Les dindons abondent et fournissent un mets excellent. On voit aussi beaucoup

de poules de là Cochinchine. Ed général, on maoge beaucoup plas de Yolaille que chez nous.

L'aspect général des pampas est empreint d'une grandeur toute particulière. Ce sont des plaines immenses, à peine entrecoupées par quelques ondulations du sol , des lagunes dont les eaux tranquilles reflètent l'azur du ciel, des cours d'eau accompagnés d'une bande étroite de forêt, des arbres gigantesques, appelés ombuSj disséminés çà et là , des groupes de cactus et de mimoses , des buissons énormes d'artichauts sauvages, dont les larges feuilles sont d'un vert grisâtre et argenté; de vastes étendues couvertes de fleurs, qui, selon la saison , donnent au campo les teintes les plus variées et les plus belles. Ce soi^ des verveines rouges ou violettes, les fleurs lilas du lin sauvage, de belles anémones oranges, des lys blancs, de petits narcisses roses. Des buissons épineux disparaissent sous des lianes gracieuses, chargées de baies de couleurs éclatantes, ou de fleurs non moins brillantes. Çà et là, au milieu de ces oasis parfumées, on voit briller au soleil des colibris dont le col et les ailes semblent de rubis et d'émeraude, de petites perruches d'un vert éblouissant, des colombes blanches au collier noir, des cardinaux gris à huppes d'un rouge de feu , de charmants oiseaux violets aux ailes orangées, et mille autres petits h6tes emplumés qui animent ces

vastes solitudes. Dans les herbes courent les géli* nottes et les perdrix, tandis que des troupeaux de ' daims et de biches passent rapidement ou s'arrêtent quelquefois, plus surpris qu'effrayés à la vue de l'homme.

Rien ne saurait rendre la majesté sereine du lever du soleil , ou les splendeurs de son coucher dans ces déserts immenses , qui rappellent l'im* pression de la pleine mer sur la terre , et qui apparaissent baignés tour à tour par des flots d'une lumière transparente, des reflets d'un azur inaltérable, ou les teintes embrasées d'un horizon de pourpre et d'or. La sobriété des lignes, la solitude, le silence, la beauté du ciel, la transparence de l'air, les vastesîjiorizons, la grandeur sereine d'une nature vierge encore, impriment à tous les sites un \pachet de poésie mélancolique, d'harmonie, de simplicité primitive qui a bien son charme.

Le Parana, cours d'eau immense, qui ressemble tantôt à une mer dont on ne voit pas les bords, tantôt à une vaste lagune parsemée d'îles verdoyantes, répond peu à l'idée que nous nous faisons d'un fleuve en Europe. Cette masse liquide incommensurable, d'un courant presque imperceptible, que le vent des pampas soulève en vagues énormes, qui a ses tempêtes comme l'Océan, et dont les plages se perdent dans les lignes de l'horizon, a des proportions tellement gigantesques

qu'elles nous échappent complètement et que nos appréciations sont pour elles ce qu'est notre manière de mesurer le temps relativement à l'infini. Dans les îles, la beauté de la végétation atteint sa véritable splendeur. Le sol toujours humide, joint à la douceur du climat, fait régner un printemps éternel dans ces régions privilégiées. Là s'élèvent tantôt en groupes, tantôt en fourrés impénétrables, les saules, l'oranger sauvage, le magnolia, l'azalia, le manguier, le palmier. Des bambous énormes, des cactus cierges , des figuiers mauresques , forment souvent sur la plage de ces îles des espèces de jungles où les jaguars aiment à se cacher. Dans les anses ombragées par les saules et les manguiers, l'eau transparente du Rio disparaît sous de vraies prairies flottantes de nymphéas d'un lilas pourpre, de nénuphars blancs comme de l'albâtre, et de maïs des Ues, plante magnifique à laquelle ses larges feuilles donnent l'apparence d'un bananier sortant de l'eau. De charmantes petites rivières, aux bords émaillés des plantes les plus belles, disparaissent sous des berceaux de lianes fleuries et d'arbres penchés sur leurs ondes tranquilles, pleines de fraîcheur, d'ombre semée de lueurs inattendues, rehaussée par une richesse et une splendeur incomparables de fleurs pourpres, blanches, violettes, orangées, qui brillent tantôt en nappes sur l'eau , tantôt en touffes sur les arbres.

et, mieux encore, en guirlandes souples et tombantes, ou en rameaux suspendus et flottants; en orchidées que la brise agite doucement, et qui répandent dans les airs leurs doux et enivrants parfums. Des ibis, des poules d'eau, des sarcelles, de beaux flamants aux ailes roses, habitent ces solitudes enchantées, et leurs cris sauvages sont les seuls bruits qui frappent l'oreille au milieu des plaintes du vent et du murmure harmonieux des flots.

. Lorsque, suivant le cours du Parana, on descend jusqu'à Buénos-Ayres, on est surpris, en sortant de ce vaste désert d'eau, entrecoupé d'îles désertes aussi , de se trouver à l'entrée d'un port où se dressent comme une forêt les mâts des navires de toutes les nations; où des embarcations, allant et venant en tous sens , des charrettes , entrant dans l'eau là où elle est trop basse, sont occupées à charger et à décharger les marchandises et les produits de toute sorte que l'Europe et l'Amérique échangent en ces lieux.

Un môle animé par les mariniers génois, par les promeneurs, par les marchands d'oranges; une douane magnifique , de somptueuses maisons bâties sur les quais , frappent les regards. Sur des ondulations de terrain, de superbes villas de style italien élèvent les colonnes blanches de leurs péristyles au milieu des arbustes et des fleurs. Les

édifices à vastes proportions, les théâtres, les palais, le luxe des maisons, des voitures, des toilettes, la beauté peu commune des dames porténasy font de Buénos-Ayres une ville remarquable.

Un ciel d'une sérénité parfaite et cette lumière incomparable des beaux climats, donnent à ces terrasses, à ces coupoles, à ces faîtes couronnés de galeries à jour, un air d'élégance et de grandeur orientales. Les rues bien éclairées, l'activité tout / européenne qui règne dans les magasins, les hôtels, les établissements industriels, témoignent d'une civilisation déjà fort avancée et d'un développement actif et rapide dans le sens du progrès intelligent et pratique.

Si l'on veut retrouver l'ancien aspect créole espagnol, les maisons de style mauresque, les / usages immuables, l'immobilité séculaire, il faut remonter le fleuve et visiter les petites villes des provinces de l'intérieur. Santa-Fé, entre autres, a conservé si fidèlement les mœurs et coutumes de la mëre-patrie, qu un Andaloux, nouvellement arrivé d'Europe, nous disait y avoir retrouvé, jusque dans les minuties, une reproduction exacte des / petites localités avoisinant Séville'ou Grenade. La construction orientale des maisons, les terrasses, les jardins , les cours , la citerne surmontée d'un puits élégant, les vastes amphores en terre rouge, les habitudes de la vie, la sieste, l'heure du bain.

celle de la toilette, les parfums brûlés dans des cassolettes d'argent, les éventails, la manière dont les femmes dn peuple se drapent daps leur chàle, la prononciation sonore, parfois un peu traînante, puis vive et scandée comme un arpège de guitarre, certaines formes de langage ; chez les femmes surtout , l'éclat des yeux , la beauté de la chevelure, la grâce souple et fière de la démarche et des attitudes, tout est encore empreint du génie moitié arabe, moitié chrétien dont le type le plus achevé se retrouve dans le midi de l'Espagne.

Le caractère aussi a conservé les traditions de la patrie première. Si de nos jours l'Espagne ne s'est prêtée qu'à regret et tardivement à l'installation des chemins de fer; si, malgré son régime constitutionnel, elle ne reconnaît ni la liberté de la presse ni la liberté religieuse, ses enfants hispanoaméricains, qui ont proclamé et mis en pratique la vraie indépendance , ont reporté leur tendance à l'immobilité aux habitudes de la vie, à certaines routines de l'esprit dont il est difficile de les faire sortir. L'habitant de la campagne surtout, gaucho, souvent hidalgo généreux et hospitalier, à l'air distingué^ aux manières courtoises, est inaccessible à tout ce qui ressemble au progrès. .11 verra ses voisins basques, suisses ou français travailler avec méthode, ordre, symétrie, sans en être nullement détourné de sa manière de cultiver à lui.

labourant à peine avec une poutre munie d'un crochet, hersant avec un fagot d'épines , et regardant avec dédain tout engin plus perfectionné. Le même laisser-aller l'accompagnera dans la surveillance de ses immenses troupeaux, qui souvent périclitent faute d'arrangements élémentaires dans la manière de soigner et de traiter le bétail. Si les y habitations sont mauvaises , s'il y pleut à verse, / tant pis : on choisit le coin où les gouttières vous ruissellent le moins sur la tête , et , le cigare à la bouche, on attend patiemment que l'orage soit passé. La pluie est le signal de la cessation nonseulement de tout travail , mais de toute activité quelconque. Les jours d'averse on ne mange pas, aucun être humain ne se décidant à braver, pour aller aux provisions, les cataractes diluviennes qui tombent de la voûte des cieux. Pour le gaucho, comme pour tout créole hispano-américain, manger ou ne pas manger est exactement la même chose. S'imaginer que la nourriture est nécessaire à l'existence, c'est un préjugé européen qu'il faut laisser aux gringos (surnom donné aux étrangers). Pour le gaucho, l'étranger est d'abord un homme qui mange, et même qui veut manger tous les jours, prétention exorbitante et qu'il ne s'explique un peu à lui-même que par le travail pénible, continu, assidu auquel se livre le gringo, et dont lui est incapable, ne supportant bien que les fatigues des

longues courses à cheval dans les pampas et les privations qui souvent en résultent, la faim, la soif, le manque d'abri , l'ardeur du soleil , la fraîcheur des nuits. Son hospitalité rappelle celle des temps bibliques. Lorsqu'un hôte arrive, on s'empresse d'aller choisir dans le troupeau un jeune animal bien gras, que l'on tue, dépèce et rôtit avec la dextérité que les gens du pays apportent à de pareilles opérations. Si parmi les voyageurs il y a une dame, on cherche à lui procurer du lait, chose qui n'est pas toujours facile, les vaches de ce pays-là s'insurgeant, à l'état sauvage, contre toute tentative de leur faire donner leur lait à un autre qu'à leur veau. Mais on a d'ordinaire une vache, au milieu de quelques milliers de ses semblables , qui est d'un bon caractère, et laquelle, moyennant des lanières de cuir dont on lui attache les jambes et la présence de son veau , qu'on laisse boire à son aise, permet qu'on lui dérobe un verre ou deux de son délicieux lait, parfumé d'une manière toute particulière par les plantes aromatiques des pampas.

Le gaucho est en général peu causeur et se tient sur la réserve quant aux idées nouvelles. Si on lui parle de quelque innovation, il secoue la tète et dit quien sabe (qui le sait?). Lui en tous cas ne le sait pas, et ne parait avoir nulle envie de l'apprendre. Sa femme, plus curieuse, questionne

et s'émerveille quand on lui parle d'arrangements utiles ou confortables , mais elle ne bougera pas davantage. Le beau climat, les cultures faciles, une vie simplifiée jusqu'aux limites du possible, une immobilité complète dans les habitudes de la pensée, une constance immuable aux mêmes principes, aux mêmes usages, aux mêmes croyances, tout cela réuni constitue une force d'inertie dont les différents éléments ne tomberont que peu à peu au contact de la civilisation et sous les efforts du gouvernement actuel, qui veut sincèrement le bien et le progrès du pays.

L'esprit général parmi la population de ces contrées est pacifique, bienveillant, patient et très certainement susceptible de belles et grandes choses dans l'avenir. Le côté désintéressé et généreux de son caractère s'est fait voir dans l'accomplissement de l'émancipation des esclaves, qui a été pour la plupart des familles le signal d'une ruine complète, et, vu le manque de population et de bras, une secousse suprême , dont les convulsions se feront encore sentir pendant longtemps. Néanmoins, nous n'avons jamais entendu là-dessus ni une plainte ni une réflexion amère. L'épreuve a été acceptée, et elle est subie noblement, simplement, dignement. Ce sont là de ces grands traits dont l'esquisse fait pressentir ce que peut devenir une

nation développée par l'éducation et les institutions civilisatrices.

Dans les villes, les anciennes tendances sont déjà très modifiées ; mais jusqu'à ce que l'instruction ait posé une base plus solide, l'aspiration vers le progrès se porte principalement sur les dehors, / sur la forme plutôt que sur le fond d'un état social plus avancé. La littérature des pays étrangers est surtout connue par les romans, et Don Alejandro Dumas est le grand coryphée des productions littéraires pour la France. Les théâtres, les concerts, les bals, les fêtes, le luxe des toilettes, des voitures, des maisons, qui sont magnifiques, contrastent avec les pampas désertes qui commencent à la porte de toutes ces splendeurs. La connaissance des langues étrangères, celle du français presque obligatoire chez les gens de quelque éducation, l'anglais, que l'on apprend aussi beaucoup, développera nécessairement l'esprit des populations, grâce à ce déploiement des forces de la pensée que donne l'étude de plusieurs idiomes.

L'Argentin est en général bien doué ; sa mémoire heureuse retient avec facilité ; il a du talent pour la musique et la poésie, ces deux fleurs de l'intelligence d'un peuple. Comme nous le verrons plus tard, il a ses poètes, que visitent à leurs heures de gracieuses inspirations. Ainsi l'aspect moral répond à l'aspect physique. De vastes champs encore

en friche ; des solitudes fleuries , qui font pressentir ce que peut être le sol quand on le cultive, et, partout où il Test déjà, une belle et vigoureuse végétation qui encourage pour le présent et qui donne' foi en l'avenir.

Le mélange des différentes races qui occupent le territoire de la République Argentine produit des types très variés et souvent remarquables de beauté. Le créole descendant des Espagnols, et de provenance andalouse principalement, a gardé les signes distinctifs de son origine : tin teint mat à reflets dorés, des cheveux d'un noir de jais, des yeux tout aussi foncés, et brillant, surtout chez les femmes, d'un éclat extraordinaire; un profil noble, des dents magnifiques, une taille élevée, souple et gracieuse, une expression intelligente et aimable.

Les Indiens, d'un teint cuivré, sans barbe ni moustaches , les cheveux noirs et raides comme des crins, sont remarquables par la beauté classique de leurs attitudes , la petitesse des pieds et des mains, et leur grande pureté de formes, qui rappelle celle de la statuaire grecque. L'expression mélancolique de leur regard , la dureté sauvage de leurs traits, les déparent à l'ordinaire, quoiqu'il ne soit pas rare de retrouver parmi eux, par suite d'unions formées avec des captifs créoles, de très beaux types et des figures d'une régularité antique»

Les nombreux métis résultaDt des alliances en*tre nègres, mulâtres, Indiens et créoles, donnent lieu à des dénominations particulières.

Les sambos sont les fils de nègres et d'Indiens ; les pardos, ceux des mulâtres et des blancs; \e& quaérillos ou quarterons ont un quart de sang blanc et trois quarts de sang noir ou indien ; les mulatillos ou petits mulâtres sont fils de blancs et de quarterons, et ainsi de suite.

C'est parmi les sambos que l'on trouve les plus beaux hommes, tandis que les femmes pardes sont les plus belles. Elles ont en général des traits réguliers, des chevelures ondulées et magnifiques,, de fort beaux yeux et des tailles d'une souplesse charmante.

Ce qu'il y a de très singulier, c'est que dans une famille de métis, le type prédominant des aïeux^ soit nègres, soit indiens, reparaît au bout de deux ou trois générations, dans toute sa vigueur première, comme si la nature n'avait pas tenu compte du mélange successif du sang depuis trente ou quarante ans. Ces bizarres caprices dans le mélange des races font que les mêmes familles possèdent des membres de toutes les nuances, depuis le cuivré foncé ou l'ébène des nègréS et des sambos, jusqu'au blanc mat des pardes ou des quarterons.

Les pardes sont en général actifs, intelligents et

de bon caractère; les mulâtres se distinguent par un esprit moqueur, ergoteur, ami des quolibets et des bons mots. Mais tous ces types, à quelque race qu'ils appartiennent, sont incomparables pour l'élégance des attitudes, la souplesse des mouvements, la grâce et la fierté du port de la tête et une certaine dignité qui ne les abandonne jamais.

Dans un pays comme la République Argentine, où pendant si longtemps chaque gouverneur de province se croyait en droit de lever une armée, l'apparence militaire, la bonne tenue , l'uniforme, étaient devenus une impossibilité. La guérilla apportait avec soi la bigarrure des habits et des armes. Hors un point dans lequel les guérilleros s'égalaient tous, l'élégance dans la tenue et l'habileté à manier le cheval, la dissemblance était notoire.

En 1858, le général Urquiza passa en revue la cavalerie de la Confédération. C'étaient quatorze mille hommes, et, en faisant abstraction de toute idée européenne quant à l'uniforme, le coup d'œil était magnifique. Les riches gauchos de toutes les provinces avaient rivalisé d'élégance. Dans les premiers rangs on ne voyait que ponchos de couleurs éclatantes, pantalons blancs brodés, éperons à larges mollettes d'argent ciselé; les brides, les licols, les poitrails des chevaux étincelaient sous les rosettes de métal précieux. Un Cordobes avait

tout SOD attirail en or; il y avait mis, dit-on, dix mille piastres (près de cinquante mille francs). Les chevaux, ceux de l'Entre-Rios surtout, se distinguaient parla finesse des attaches et la légèreté gracieuse des mouvements. Les manœuvres exécutées par ces troupes furent admirables de prestesse, d'ensemble et d'adresse dans l'art de gou-^ verner le cheval. Supposez un cirque immense et

autant d'écuyers habiles comme Franconi, car tels sont les créoles des pampas.

L'infanterie n'existait pour ainsi dire pas. Les grandes distances, les mauvaises routes, l'abondance des chevaux propre au pays, tout avait fait préférer la cavalerie. Quelques commandants européens des forts des frontières du Ghaco avaient pourtant fait l'expérience que l'infanterie, attendant avec la baïonnette le choc de la cavalerie indienne, avait eu beaucoup de succès.

Les Indiens auxiliaires avaient un aspect terrible. Le gouverneur de Santa-Fé les passa un jour en revue. Ils rappelaient les hordes des coqfins de l'Asie qui s'étaient ruées sur l'Europe dans les premiers siècles de notre ère. On ne voyait que bonnets formés de la tète du tigre ou du loup, cheveux longs et flottants, hautes lances, manteaux de peaux d'animaux sauvages, bolas et lazos. Les chevaux, maigres, petits, la crinière inculte, étaient rapides et dociles. Les physionomies sombre& des

lodieDS, leurs yeux d'un noir de jais, leurs figures sans barbe, mais accompagnées et comme noyées dans les touffes de leur chevelure roi de comme des crins, Textrôme souplesse de leurs attitudes, l'aspect effrayant de la barbarie que ces fils du désert représentaient si énergiquement , tout cela formait un spectacle dont l'impression est ineffa* cable.

Etant à Buénos-Ayres en 1857, nous avons assisté au départ d'un général qui se rendait dans le sud, pour commander une expédition contre les Indiens Puelches et autres. La voiture du général était une de ces hautes machines nommées caleras dans le pays. C'est une espèce d'omnibus tenant de l'ancien carrosse, et juché sur quatre immenses roues qui ont cela de bon que le véhicule, ainsi élevé, peut passer sans inconvénient les gués des rivières et les nombreux marécages du campo. A cette voiture étaient attelés six ou huit chevaux, les uns avec des cordes, les autres avec des lanières de cuir cru; les chevaux, sans colliers, tirant de côté par un anneau attaché à la sangle , étaient J montés par des gauchos fièrement coiffés de ce bonnet très haut et très pointu, tantôt rouge, tantôt bleu, selon la couleur du parti politique, qui distingue les vigilantes ou soldats de la police , euxmêmes coupables au premier chef de quelque pécadille qui les condamne au service militaire.

Autour de la voiture s'agirait une nombreuse escorte de soldats à cheval , les uns en blouse de laine rouge avec les pantalons pareils, d'autres de couleurs bigarrées ; ici un bonnet de police, là un képi , plus loin un chapeau de Panama. Pour défense, toutes les armes possibles, lazos, bolas, grands couteaux, lances, sabres turcs, carabines de chasse, mousquetons, tremblons, pistolets de fonte, revolvers, etc. Au milieu de cet assemblage, qui ressemblait à une bande de condottieri plus qu'à toute autre chose, et qui aurait pu servir de modèle à Salvator Rosa ou à Horace Vernet, on voyait briller l'état-major du général, composé déjeunes officiers d'une tournure parfaite et revêtus d'uniformes européens des plus élégants. C'était de nouveau le contraste si frappant et si piquant de l'état primitif encore laissé à lui-même, à côté des commencements d'une civilisation plus avancée. ' Quatre à cinq ans après, les choses avaient bien changé. Le général Mitre, aujourd'hui président de la République, a créé une armée organisée, disciplinée, vêtue selon les us et coutumes de l'état mi- \/ litaire européen , et commandée par des officiers instruits, soit étrangers, soit créoles. Une discipline sévère règne dans tous ces corps d'armée, que nous avons eus à Santa-Fé et dans le voisinage pendant plusieurs mois en 1861.

C'était après la bataille de Pavon> où les troupes

-d'Urquiza, livrées à elles-mêmes après le départ de iear chef, durent opérer une retraite désastreuse. Divisée en petites escouades, cette armée, (}ui <;omptait encore dix mille hommes environ, eut h stibir les chances les plus diverses. Quelques partis tombèrent sur des estancias dont ils mangèrent le bétail; d'autres groupes, s'égarant dans les llanos déserts de l'ouest, souffrirent des privations et des maux infinis.

Dans tous ces conflits, les colonies furent respectées. Les colons, organisés en gardes nationales, .X faisaient des patrouilles de nuit, croisaient en tous sens de jour, et lorsqu'une de ces troupes fugitives arrivait aux conÎBns des cultures, on la priait, sans provocation , mais avec l'argument très éloquent d'une trentaine de carabines suisses rangées en bataille, de se diriger d'un autre côté.

Si c'étaient des malheureux accablés de fatigue et de faim, on leur faisait accueil, et on leur donnait de la viande, du pain, de l'eau-de-vie, dont ils se montraient extrêmement reconnaissants; puis on les escortait jusqu'au dehors de la colonie.

Relativement à l'état désespéré de ces troupes, les désordres qu'elles commirent demeurèrent en ^eçà de ce qu'on aurait pu craindre. A Sanla-Fé même, la ville, dégarnie de sa garde nationale, qu'on avait envoyée au Rosario, ne contenait plus que des femmes , des vieillards et des enfants. Le

pillage aurait été facile, même par des gens mourants de faim, comme l'étaient ces soldats dUrquiza. C'étaient pour la plupart des milices de l'Entre- / Rios, gens aisés chez eux , et que les vicissitudes de la guerre réduisaient aux dernières extrémités.

Ils venaient isolément à notre porte, ne mendiant pas, mais demandant qu'on leur échangeai contre du pain, l'un un magnifique chapeau d& y Panama, Tautre un beau poncho ou quelque autre pièce d'habillement. L'échange refusé et le pain donné, ils remerciaient avec une élégance de langage qui dénotait des gens bien élevés.

Au port, la scène changeait. Ils offraient leurs chevaux , de bons et beaux animaux , maigres et fatigués comme leurs maîtres, mais de bonne race,, pour une ou deux piastres (quatre à huit francs), / afin de pouvoir payer leur passage sur les vapeurs qui croisent entre Santa-Fé et la ville de Parana,. et qui les ramèneraient chez eux.

Les troupes du général Mitre, qui occupèrent Santa-Fé peu de jours après, ne commirent aucun / désordre, payant tout ce qu'elles consommaient^ et rétablissant, avec la sécurité, l'activité commerciale .

Aujourd'hui déjà, une guerre dans le genre de celle que nous venons de décrire, n'est plus possible. La civilisation a fait là aussi de grands progrès. Les guérillas et les guérilleros des pampas

ne pouvaient lutter avec avantage que lorsque les chances étaieût égales des jdeux côtés par une parfaîte identité d'armes et d'habitudes guerroyantes. Ces luttes, qui étaient au fond une suite d'escarmouches, offraient entre autres infortunes, celle de dessiner trop nettement les individualités et d'engendrer par là-même des haines interminables , qui ressemblaient à ces vengeances héréditaires dont les clans d'Ecosse et les grandes familles italiennes du moyen âge nous ont donné le spectacle.

Le plus haut degré de la civilisation dans n'importe quel pays, est, selon nous, la suppression complète de toute guerre, au profit de la phalange pacifique des ouvriers du progrès, représenté par la culture de la terre et l'extension donnée à tous les arts utiles. Ainsi, dans nos vieilles sociétés européennes, c'est dans la guerre que nous retrouvons l'élément barbare personnifié, à nos yeux, par tout agent meurtrier et destructeur.

Espérons que la République Argentine, qui travaille à se reconstituer sur de nouvelles bases, en n'empruntant au présent que ce qu'il a de bon, saura se préserver entièrement d'une rechute dans les divisions et les luttes armées, qui sont l'ennemi le plus redoutable de son développement

Industrie des Indtens et des Cr é o l e s * — Cultes 9 éeeles^ missiems*

PeDdant que , dans les centres d'activité et de commerce, la civilisation appelle à son secours, par Télément étranger, les machines, la vapeur, l'électricité, tous les grands promoteurs de l'industrie moderne , celle qui appartient au pays, comme la fleur à la plante, ou le fruit à l'arbre , ne manque pas d'intérêt et d'originalité. Elle est surtout remarquable par la sin^plicité des moyens mis en vigueur pour obtenir des résultats étonnants, quand on pense à l'absence presque totale de tout autre aide que les doigts.

Il est à remarquer que chez la plupart des peuples primitifs, les industries de première nécessité pour la famille, le filage, le tissage, la teinture des étoffes , la poterie , la fabrication de l'huile , de la chandelle, du savon, sont exercées par des femmes. Â Santa-Fé même, les grandes amphores de terre rouge dans lesquelles on met rafraîchir l'eau sont dues au savoir-faire des Indiennes. Une d'elles arrive dans la cour de la maison où l'on a besoin de ses talents, portant sur la tète, dans un cuir de

cheval plié et séché en forme de caisson , un peu de cette argile rouge, que Ton trouve sous la première/coucbe de terre noire qui est à la surface du sol. Cette terre, pétrie sous ses pieds, dans ses mains, devient souple et nîaniable. L'Indienne demande une assiette de faïence ou d'étain, pour être sûre de couper une surface ronde régulière. Cela fait , elle pétrit de longs rouleaux de terre qu'elle superpose à mesure autour de sa circonférence , en ayant soin de les agrandir ou de les rétrécir selon la capacité et la forme qu'elle veut donner aux flancs arrondis du vase. Â l'aide de son couteau pour le dehors, de sa main pour le dedans, elle aplanit les zones saillantes de ses rouleaux, de manière à former une surface lisse et polie. Le vase achevé, elle construit en briques séchées au soleil un petit four qui recouvre l'amphore, elle entasse à l'intérieur de cette enveloppe d'argile du bois et du charbon, et cuit sa poterie sur place. Les meilleurs et les plus durables de ces ustensiles de ménage sont dus à ces procédés primitifs, que l'on dit être exactement les mêmes que ceux qu'emploient les peuples du Caucase.

La laine , lavée , filée au fuseau , mise en écheveaux, est teinte à l'aide de plantes colorantes que la pampa fournit en abondance. Une racine sarmenteuse, recueillie au bord des rivières, produit un rouge magnifique; l'écorce de grenades, le

noir; Pindigo, le bleu; ane graine fréquente dans le campo, le jaune L'alun, que Ton trouve dans le pays, sert à fixer ces couleurs, et tout préparé, les femmes se mettent à l'œuvre pour tisser des couvertures» des ponchos^ des ceintures d'une solidité incomparable de tissu et de couleurs, qui résiste au vent, à la pluie et au soleil ardent du désert.

L'appareil dont ces femmes se servent pour tisser est bien simple. Ce sont des morceaux de bambou plantés en terre et arrangés de manière à pouvoir supporter la trame. Lorsque la navette a passé au travers des fils croisés, on pousse le jet à la place qu'il doit occuper, au moyen d'un petit peigne taillé aussi dans un morceau de bambou» puis on fait osciller la trame au moyen d'une bascule , et l'opération recommence. Un poncho ou une couverture exige plusieurs mois de travail, mais, en revanche, ils durent pour toute la vie.

Les femmes indiennes brodent aussi, avec de la laine de couleur, des sacs de peau qui servent d'oreiller, et, procédant avec le Coton comme avec la laine, elles tissent des ponchos d'été., des serviettes, des draps, qui, pour la durée et la solidité, ne le cèdent à aucune autre étoffe. Elles préparent aussi des tapis de selle, faits avec des peaux d'autruches, dont les plumes, laissées dans toute leur longueur, ' garnissent ces tapis de panaches bizarres.

Chez les Indiennes et chez les créoles, la cendre

de la saponaire, abondante dans les pampas, mêlée à de l'huile extraite de la graisse de jument, sert à fabriquer un savon brun nauséabond, mais très propre à blanchir le linge et à enlever les taches.

Une des principales industries des Indiens consiste dans la préparation des peaux d'animaux tués à la chasse. Mais cette préparation est faite souvent sans intelligence. Je me souviens que des Indiens, chasseurs de tigre, riaient aux éclats et trouvaient fort étrange qu'on leur recommandât de ne pas couper le museau et les pattes de l'animal, comme ils en avaient l'habitude. Cependant les peaux de jaguar, de loutre, de gazelle (gama) et les plumes d'autruche, constituent pour ces peuplades une sorte de commerce d'échange dans lequel la bebida blanca (eau-de-vie) ne figure malheureusement que trop souvent.

 Santa-Fé même , les femmes créoles font en broderie et en points à l'aiguille des ouvrages qui sont des merveilles d'adresse et de patience. Un des grands luxes du pays consiste à orner toute la lingerie de dentelles et d'entre-deux des plus jolis et des plus durables. Mulâtresses, négresses, créoles, métis, cousent dans une rare perfection et déploient une grande habileté dans tous les ouvrages de main.

Ce sont les femmes aussi qui exercent la boulangerie, et qui pétrissent des pains dits créoles.

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mélange de farine et de graisse de bœuf, et des tortas ou petites tourtes recouvertes d'une couche / de caramel. Ces pains, qui ne sont bons que chauds, empilés dans des caissons de cuir et portés sur la tête de quelque jeune fille au teint de bronze et au port de reine, sont offerts chaque matin aux portes des habitations.

A Santa-Fé, autrefois, on ne connaissait pas d'autre pain <jue celui-là, mais aujourd'hui il y a des boulangers européens qui font très bien leurs affaires.

Ce sont les femmes encore qui préparent ces magnifiques fruits confits qui s'expédient à Buénos- ^ Ayres et jusqu'au Brésil. Les oranges, les citrons, les limons, les abricots, les pèches, transformés en marmelade sèche, ou laissés entiers, sont enfermés dans de petites boîtes garnies de papier blanc, et livrés ainsi à la vente. Il en est de même d'une sorte de sucre fait avec du lait et d'une préparation de courges confites , qu'on emploie beaucoup dans la confection des alfajores, petits gâteaux d'un usage national et de provenance arabe.

L'amidon, la farine de manioc, les chandelles de suif, les cierges de cire, sont aussi fabriqués par les femmes. Les cierges sont faits sans moule; la brave femme qui s'occupe de cette industrie laisse couler la cire liquide (abondamment mêlée avec du suif, parce que la cire est chère) le long

de la mèche qu'elle tienl suspendue au-dessus d'un chaudron. Une autre branche très importante de l'industrie des femmes est la fabrication des cigares.

L'orfèvrerie est une des industries les plus représentées chez les créoles. Lourde, massive, ornée de dessins la plupart du temps relevés en bosse, elle est travaillée au marteau, comme l'on procédait en Europe il y a deux ou trois siècles. Dans les familles riches du pays, les plats, les assiettes, les gobelets, les aiguières, et jusqu'aux marmites et ustensiles de cuisine, étaient autrefois en argent.

Il y a encore des familles, devenues pauvres, qui vivent de la vente successive de ces restes d'une splendeur passée. Aujourd'hui le luxe, devenu plus rare, se reporte sur les petites calebasses où. l'on prend le maté, sur l'équipement du cheval, dont la bride, le licol, la bande du poitrail, étincellent de rosettes d'argent ciselé. Les étriers, très massifs, représentent invariablement une couronne ouverte et à fleurons tournée à l'envers. On expliplique cet ornement, emprunté aux Maures , par l'habitude qu'avaient ceux-ci de suspendre, par mépris, à leurs étriers, les couronnes que les chevaliers chrétiens qui tombaient en leur pouvoir portaient aux cimiers de leurs casques. Les éperons , qui sont énormes et traînent par terre quand on marche, avec le bruit d'un sabre de ca-

yalerie , sont également en argent ciselé et pèsent au moins nne livre chaque. Il en est de même du manche de la forte lanière de cuir qui tient lieu de cravache , et que Ton appelle dans le pays reben^ que.

Les ornements du cheval nous amènent à parler de Fart de tresser le cuir, qui est un produit très fréquent de l'adresse des gauchos. L'habile irensadoTy qui n'a pour tout outil que son couteau, coupe des lanières de cuir déliées et minces comme du cordonnet, et, procédant comme les gens qui, chez nous, font des tissus avec les cheveux, il forme avec ces petits cordons des tresses compliquées d'une grande solidité et fort élégantes. Ce sont des brides, des licols, des manches de cravache, que le platero (orfèvre) -complétera en les ornant de rosettes brillantes et d'anneaux d'argent.

Les ouvrages de filigrane d'or, pour pendants d'oreilles surtout, sont très bien travaillés, et mêlés à des topazes ou à des améthystes du Pérou , ils font un charmant effet.

Ce qu'il y a de particulier, c'est le grand rôle que joue le cuir dans toutes les industries. L'enfant créole, indien, métis, dort dans un petit hamac fait d'un cuir lié aux quatre coins comme un caisson, et que des lanières de cuir suspendent aux poutres du toit.

Le maçon, pour transporter son mortier, sa

chaux, soD ciment, se sert d'une sorte de plateau de cuir. Un panier, fait également de éuir, et porté sur la tête d'une belle fille p^rde ou mulâtresse, reçoit les oranges, les limons, les tourtes et pains créoles. Les garçons boulangers distribuent le pain à leurs clients dans deux énormes tambours en cuir, suspendus des deux côtés d'une mule ou d'un cheval, qu'ils montent, malgré cela, assis entre les deux paniers et les deux jambes pendantes du même côté, presque sur le cou de la bête.

Un cuir de bœuf ou de cheval, étendu sur quatre piquets, sert fort souvent de couchette; un autre cuir sert de porte ou de volet. Dans de petites maisons couvertes en paille, il n'est point rare de trouver toute la construction faite sans un clou. Les murs de briques sèches ou de pisé sont garnis à la hauteur du toit de fortes chevilles en bois, auxquelles la charpente est fixée par des sortes de câbles faits en cuir tressé et tordu. Les javelles de paille ou plutôt de roseau qui reposent sur un treillage de bambou et composent la toiture, sont également retenues par des lanières de cuir. De petits enclos, ceil|ts-de pieux un peu distancés, sont entremêlés de bandelettes de cuir, afin d'empêcher les animaux de passer; le cuir et le bambou entrelacés forment les parois des charrettes ; enfin les armes par excellence du gaucho et de l'Indien , le lazo et les bolas, sont encore taillés

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dans la peau de quelque rapide coursier ou de quelque bœuf indolent et paisible

Dans la province de Cordoba, le cuir préparé et travaillé, se vend beaucoup sous la forme de jolis tapis de selle (sobresillas) et de larges cein- ^ tures de gaucho. Les dessins de ces spécimens d'industrie argentine ne manquent ni d'originalité ni d'élégance. On fabrique aussi dans cette province des tissus à longs poils appelés pellones (de pelo, cheveux), et qui font partie des nombreuses pièces, tantôt d'étoffe, tantôt de cuir, dont se compose le recado ou équipement du cheval. La province de Cordoba est également renommée pour ses cuirs de semelle, et pour ses belles couvertures et tapis en laine, à fleurs et à dessins en relief, d'une grande solidité et de couleurs indélébiles.

Dans les environs de Goya, dans la province de Corrientes, ainsi que dans la province de Tucuman, V on fait de très bon fromage. Le dernier surtout, nommé tafiy d'après la principale des estances où on le fabrique, peut rivaliser de IBnesse avec notre gruyère , quoiqu'il ne lui ressemble pas pour le goût. • #

 Santa-Fé même se construisent les meilleures barques et goélettes de la Confédération, et ses y constructeurs de navires passent pour les plus habiles du littoral. Un des grands commerces du pays consiste dans la vente des courbes de bois prépa-

lis

rées pour les mêmes constructioDS, et que l'on va chercher dans les forêts les plus voisines, ainsi que des madriers.

On y fait aussi beaucoup de charbon , qui constitue un autre article d'exportation considérable.

En général, toutes les industries s'accomplissent avec une simplicité de procédés et un dénuement d'outils tout à fait remarquables. La femme créole fait, à Taide d'une épingle et d'une aiguille seulement, les charmantes dentelles qui ornent ses oreillers, ses jupons, ses serviettes. Entrez dans l'atelier d'un orfèvre, dans l'échoppe d'un ferblantier ou d'un cordonnier, vous serez surpris du peu d'outils que vous verrez. Le trensador, pour faire ses jolis ouvrages en cuir, n'a, comme nous l'avons dit, que son couteau, ce même couteau qui coupe sa viande, et lui sert au besoin pour l'attaque et la défense. L'habile confiseuse, qui glace des fruits magnifiques , n'a pour tout engin qu'un ou deux chaudrons de cuivre et une grande coquille de nacre en guise de cuiller à pot; le tout sous un toit de bambou supporté par quatre piquets. Nous avons parlé plus haut de la poterie et des tissus.

Cette industrie primitive, qui est lente, naïve et rappelle l'enfance des peuples, n'est pas sans charmes ni sans poésie, surtout opposée à notre mode d'agir européen , où un homme intelligent qui invente une machine, pense pour les autres, et sub-

stitue aux efforts individaels de l'esprit humain le mouvement d'une roue d'engrenage ou d'un ressort bien combiné.

Les étrangers établis dans le pays s'occupent encore très peu d'industrie , par la raison que le prix de la main-d'œuvre est fort élevé, et que, par

^ conséquent, le commerce et l'importation des articles manufacturés dans les pays à population nombreuse leur offrent dç bien plus grands avantages. Il y a cependant à Buénos-Âyres même quelques fonderies et fabriques de machines, des moulins à

^ vapeur, deux ou trois brasseries à vapeur et une foule de petites industries pour la fabrication du savon, de l'amidon, des allumettes chimiques, etc. Des établissements semblables se retrouvent en moins grand nombre dans les autres villes.

On peut aussi classer parmi les établissements industriels les saladeros, qui sont nombreux dans tout le littoral, et où l'on tue, sur une vaste échelle, des jeunes bœufs pour en exporter les peaux, la viande salée ou séchée, le suif et les cornes. Il y en a d'autres où l'on tue des juments pour en extraire surtout la graisse liquide , qui se vend sous le nom d'huile de potro, et qui sert beaucoup à l'éclairage, quoiqu'elle soit très mauvaise et répande une odeur détestable. Il y a quelques tanneries , surtout dans les provinces de Cordoba et de Tucuman ; mais, en général, on préfère impor-

ter le cuir tanné d'Europe, parce que la tannerie exige des capitaux qui reposent pendant plusieurs mois, et que le taux élevé de Tintérét, qui varie entre 10 et 24 pour cent Tan, selon les localités et les circonstances, ne supporte pas ce chômage.

Dans les provinces de l'intérieur, l'industrie est / peu développée. Dans les contrées où Ton cultive le blé, les moulins à vapeur tendent à remplacer les moulins à manège, extrêmement primitifs, que l'on employait naguère. Dans les provinces de Santiago et de TuGuman , on trouve quelques usines pour la fabrication du sucre de canne. A Mendoza et à San-Juan, il y a de nombreuses distilleries, parce que, faute de savoir bien faire le vin, la plus grande partie du raisin est employée à faire de Peau-de-.vie, que l'on exporte au Chili.

Le commerce des villes de Buénos-Ayres et de Rosario, soit avec les provinces de l'intérieur, soit avec les pays d'outre-mer, est très considérable. Les produits à exporter consistent surtout en laine, peaux, crins, suif, viandes salées ou séchées pour y la nourriture des esclaves au Brésil, plumes d'autruche, etc. Nous croyons qu'avec le temps et à mesure que la population agricole étrangère augmentera, la République Argentine est appelée à fournir aussi au Brésil la farine que ce vaste empire tire toute aujourd'hui de l'Amérique du Nord, et dont il se fait encore maintenant des importations

â Baénos-Ayres, malgré la production indigène.

Les articles d'importation sont : les boissons et comestibles de tout genre, les étoffes, les habillements, les meubles, la quincaillerie, les articles de modes et nouveautés, la librairie, les instruments de musique; en un mot, tous les produits de l'industrie, des arts et des sciences modernes.

Le transport des produits de l'intérieur, vendus pour l'exportation sur les marchés de Rosario et de Buenos- Ayres, se fait à dos de mulets ou bien sur des charrettes. Les mulets, coquettement équipés avec des panaches et des mouchets de laine bigarrés, marchent par troupes, sous la conduite d'un ou deux muletiers, nommés arrierosy et dont le costume pittoresque, la jaquette de velours à boutons de métal poli, le chapeau de feutre orné de plumes d'oiseau , les grandes guêtres de cuir, rappellent la vieille Espagne. Les mules sont toujours précédées d'une jument, nommée la madrina, qui porte une clochette au cou, et qui sert à toute la troupe de point de ralliement; même au pâturage, les mules ne s'éloignent jamais de cette jument. Les arrieros sont en général estimés pour leur probité, leur sobriété, et pour le dévouement dont ils font souvent preuve envers les voyageurs dans les passages longs et dangereux des Cordillères.

Les charrettes sont d'énormes et lourds véhicu-

les à deux roues, dont les moyeux en bois sont de Tépaisseur d'un tronc d'arbre , et dont la hauteur dépasse celle d'un homme. Ces roues, dans la construction desquelles il n'entre pas un morceau de fer, ne sont jamais graissées, de sorte qu'elles produisent en tournant une musique étrange, semblable à un gémissement mélancolique et soutenu, qui frappe l'oreille à une grande distance. Le corps de la charrette est un lourd et grossier assemblage de poutres, de planches et de pieux, recouvert ordinairement d'une peau de bœuf tendue sur des arcs de cercle en bois flexible, quelquefois d'un toit en planches. Ces charrettes sont attelées de quatre, six ou huit bœufs, tirant au moyen de jougs énormes. C'est sur le joug même des bœufs du limon qu'est assis le conducteur (picador), armé d'un long bambou à pointe de fer, dont il aiguillonne au besoin son attelage, continuellement excité de la voix.

Devant la première charrette marche un cavalier, toujours au pas de son cheval, afin d'indiquer la route aux bœufs. Les autres charrettes suivent à la file.

Dans le voisinage des villes de Buenos- Ayres et de Rosario, il y a de grandes places où stationnent toutes ces charrettes de l'intérieur, et c'est un >/ spectacle très curieux que celui de ces vastes campements. L'on y voit des charrettes par centaines.

Celles de chaque province forment un groupe séparé et ont ordinairement quelque chose de caractéristique soit dans leur construction, soit dans leurs ornements. Quelques-unes ont des prétentions à l'élégance; elles ont l'air de petites maisons en planches, recouvertes d'une couche de peinture verte ou bleue, avec des images représentant ici la Vierge et quelques saints, là des caricatures bizarres et grotesques. Tout cela est badigeonné de couleurs éclatantes par des peintres improvisés.

A l'entour de ces groupes de charrettes, on voit dans leur costume national les gauchos qui les ont V amenées, et qui sont toujours accompagnés de femmes et d'enfants. Assis par terre , a l'ombre même de leur véhicule et souvent entre les roues, ils font en plein air leur cuisine frugale, consistant en un morceau de viande embroché sur une barre de fer que l'on plante en terre, et que l'on incline un peu par-dessus le feu, et en une marmite où bout un peu de maïs ou de riz. A quelque distance on voit les, bœufs de trait formés en troupeau, et gardés par un gaucho a cheval.

Les transports par eau se font en grande partie '

sur des goélettes à voiles, appartenant presque

y toutes à des navigateurs génois ; mais il y a un

service très régulier de bateaux à vapeur sur le

Parana et sur l'Uruguay, et même une communi-

cation à vapeur entre Buénos-Ayres et Patagones. Avec Montevideo la correspondance à vapeur est presque journalière. Outre cela, les bateaux du Paraguay descendent et remontent le fleuve deux fois par mois , en combinaison avec les arrivées et départs des vapeurs transatlantiques de France / et d'Angleterre. Enfin le Brésil entretient un service régulier de bateaux à vapeur qui remontent le Parana jusqu'à l'intérieur de la province de Matto-Grosso.

La ville de Buénos-Ayres possède déjà plusieurs chemins de fer, commencés dans' les directions de l'ouest, du sud et du nord. Ce dernier est destiné à rejoindre plus tard le grand chemin de fer central argentin qui reliera les villes de Rosario et de Cordoba , et dont les travaux se poursuivent avec une grande activité. Ce chemin de fer, que l'on pourra dans la suite continuer jusqu'à l'océan Pacifique, en traversant les Andes, est d'une portée immense pour l'avenir du pays. Il a été concédé à une compagnie anglaise , en même temps qu'une étendue considérable de terrain située le long de son parcours, et destinée à être colonisée.

Il est question d'établir aussi des chemins de fer entre les provinces d'Entre-Rios et de Corrientes, depuis le point où le fleuve de l'Uruguay cesse d'être navigable, à cause des cascades de Salto, ainsi qu'entre la ville de Buénos-Ayres et un en-

droit nommé la Ensenada, situé à une distance de 14 lieues, et qui forme un très bon port de mer naturel, tandis que la rade deBuénos-Ayres n'offre .aucune sécurité aux navires, et occasionne, pour charger et décharger les marchandises , des frais énormes de baleinières et de charrettes, très lourds à supporter pour le commerce.

Il n'y a pas de pays plus favorable pour rétablissement des chemins de fer que la République Argentine, parce que le sol, partout égal, ne nécessite pour ainsi dire pas de travaux d'art. On a adopté, pour la construction du chemin de fer de Rosario à Cordoba, un système très ingénieux où tout est en fer, et qui permet de placer immédiatement sur la voie les pièces telles qu'elles arrivent d'Angleterre,

La conformation avantageuse du sol a donné l'idée d'introduire des locomotives qui marchent sur toutes les voies, sans rails. Une compagnie qui a obtenu une concession à cet effet, vient de recevoir d'Angleterre ses premières voitures.

En attendant ces améliorations, les communications parterre se font par des messageries. Ce sont de grandes voitures à hautes roues, attelées de quatre , six ou huit chevaux , qui tirent par des cordes attachées à la sangle, et dont celui de gau- che est toujours monté par un gaucho. Ces attelages vont sans cesse au galop, qu'il y ait un chemin

ou qu'il n'y eu ait pas, traversant à gué les ruisseaux, et sur des bacs ou en bateau les rivières plus considérables. Aux relais, on trouve quelques ranehos isolés 9 et si l'on est obligé d'y passer la nuit, l'on est réduit à coucher par terre, à moins que l'on ne trouve un pliant sans literie, ce qui est déjà considéré comme un confort et un premier pas vers le luxe. Malgré l'état primitif de ces messageries et les difficultés de tout genre des longs voyages qu'elles accomplissent, il est à remarquer que leur -service est fort régulier; il est rare qu'elles arrivent considérablement en retard.

La République Argentine, toute jeune qu'elle est et a peine sortie des luttes les plus âpres et les plus prolongées, offre le spectacle bienfaisant d'une grande liberté dans les cultes et l'enseignement. Buénos-Ayres possède plusieurs collèges anglais, dont le principal est dirigé par un ancien missionnaire protestant. Ces collèges sont fréquentés par un grand nombre de jeunes gens créoles, auxquels les leçons de religion sont données par des prêtres catholiques; mais chaque jour, à l'ouverture des classes, selon l'usage nord-américain, la Bible est lue sans commentaire , comme préliminaire nécessaire et obligé des leçons. Jamais personne n'a eu l'idée de s'opposer à cet usage , qui implante peu à peu dans la jeune génération argentine un fond de connaissances et de lumières évangéli-

ques. Baénos-Ayres contient plusieurs églises protestantes : une anglaise épiscopale très belle , une allemande, gracieuse chapelle gothique, une prèsy bytérienne, une wesleyenne des Etats-Unis (méthodiste-épiscopale), dont nous avons déjà parlé. Un culte protestant en langue française se tient régulièrement dans l'édifice de cette dernière, dont les proportions sont devenues insuffisantes, et qui va être remplacé par un nouveau temple plus vaste. A chacune de ces églises est attachée une école dirigée ou surveillée par le pasteur, et destinée plus particulièrement aux enfants des membres du troupeau.

Tous ces cultes protestants, joints aux professeurs de môme communion pour les collèges, constituent un personnel assez nombreux, qui vit sans noise ni querelle à côté du clergé créole espagnol, qu'il rencontre sur le terrain de l'éducation et des mariages mixtes. Il est vrai que de part et d'autre, on fait preuve de prudence et de tact, et qu'on s'abstient d'un prosélytisme ardent et cassant, qui serait bien hors de saison là plus que partout ailleurs.

Le culte catholique romain est divisé en cinq diocèses, celui de Buénos-Ayres, formé de la province de ce nom ; celui de Parana, comprenant les provinces de Santa-Fé, Entre-Rios et Corrientes ; celui de Cordoba, embrassant les provinces de

Cordoba et de la Rioja; celui de âalta, qui s'étend sur les provinces de Santiago-del-Estero , de Tucuman, de Catamarca, Salta et Jujuy ; enfin le diocèse de San-Juan ou de Cuyo , qui comprend les provinces de San-Juan, Mendoza et San-Luis.

Le culte catholique argentin est un assemblage de pompes mondaines, de cérémonies élégantes et puériles, dont nous nous faisons difficilement une idée. Le prêtre, homme du monde, oisif, élégant, s'occupe de musique, d'amusements profanes, de courses de chevaux, de combats de coqs, plus que / du salut des âmes. Pendant huit ans de séjour dans le pays, et dans de fréquentes relations avec le clergé catholique, nous n'avons jamais été en butte à la plus légère tentative de conversion. Appelé à fonder deux églises protestantes, l'une dans la colonie d'Espéranza, l'autre dans celle de San^Carlos, ayant à Santa-Fé un culte public dans notre maison, nous n'avons jamais rencontré aucune difficulté ni mauvais vouloir. Les agents des Sociétés bibliques de Londres et de New-York sont / venus pour vendre des Bibles. Ceux qui. les achètent le plus sont les francs-maçons , chez lesquels la lecture de la Bible est obligatoire, et qui font une opposition assez vive aux jésuites, de tout temps ennemis du Livre saint.

Chez les femmes créoles mômes, nous avons remarqué une foi simple , forte , naïve , une rési-

gnatioD touchante. Les hommes sont en général / incrédules ; au fond , peu amis des prêtres, qu'ils considèrent comme des gens rapaces et onéreux, dont ils redoutent le pouvoir, mais dont ils ne subissent pas l'influence d'une manière aussi complète qu'on pourrait le croire. Le gouverneur actuel de Santa-Fé, tout en permettant la réinstallation des jésuites dans leur ancien couvent, a fort bien su expulser de la colonie d'Espéranza un prêtre piémontais d'un caractère violent et qui excitait les catholiques contre les protestants. Il en a été de même , à une autre époque , de la destitution d'un juge à San-Carlos , qui professait un ultramontanisme tel que , comme nous le disait le ministre, son oncle le chanoine était beaucoup plus libéral. Ici c'était l'Argentin qui donnait une leçon à l'Européen, comme dans une autre circonstance encore, où un évangéliste allemand d'une conduite affligeante ne put être renvoyé de la colonie, perce que le ministre du gouvernement craignait que, dans le public, on ne le taxât d'intolérance, le délinquant appartenant au clergé protestant. Tout

récemment, un journal très accrédité dans le pays, le Cosmopolita y faisant une analyse des avantages de l'immigration, reproduisait un article d'un journal nord-américain où l'avantage de l'immigration protestante sur la catholique était démontré avec

une parfaite liberté de vues et d'opinion, appuyée sur les faits et le bon sens pratique. •

Dans les villes de l'intérieur, l'instruction n'est pas développée, mais l'éducation domestique, / quant au caractère et aux procédés, est en général fort bonne ; on y retrouve les traditions honorables et chevaleresques des anciennes familles espagnoles, qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours. Cependant, depuis quelques années, les écoles de l'intérieur ont fait des progrès.

A Santa-Fé, l'instruction était à peu près nulle il y a six ou huit ans, et les familles aisées étaient / obligées d'envoyer leurs enfants à Buénos-Ayres. Aujourd'hui le superbe collège des jésuites attire un grand nombre de jeunes gens de toutes les provinces, et l'instruction se propage dans un sens, il est vrai, qui laisse à désirer; mais, après tout, l'essentiel , c'est que les gens apprennent à lire, à écrire et à penser. Voltaire était élève des révérends pères, et la plupart des encyclopédistes du / 18* siècle avaient passé, en fait d'instruction, par le régime clérical. Nous avons nous-même à Buénos-Ayres et à Santa-Fé , d'excellents amis , d'un libéralisme fort éclairé, qui ont été élevés par les jésuites. M. Edmond About dit très bien dans son livre du Progrès : t Qu'on nous exerce à lire dans » le Contrat social ou dans l'histoire du Père Lo-

» riquet, l'important, c'est que nous sachions lire. » Nous choisirons nos lectures plus tard. »

« Certes, > continue un peu plus loin le spirituel écrivain, t il vaudrait mieux que les premières » leçons données à l'enfance fussent pures et for- » tes , comme le vin où l'on trempa les lèvres de » Henri IV. Mais, j'en demande pardon aux abso- » lus, la piquette est meilleure que la 3oif. »

Ce jugement, empreint de bon sens pratique, est éminemment applicable à l'enseignement des jésuites dans un pays encore peu riche en ressources, et où évidemment t la piquette vaut mieux que la soif. »

Espérons et désirons toutefois que cet enseignement, qui efface l'individualiié et débilite la pensée chez les esprits qui ne sont pas de trempe à lui résister, et, par conséquent, chez la grande 'majorité des élèves, n'envahira pas sa^ns partage la jeunesse argentine , mais que les flots d'une lumière plus pure et plus saine viendront, au contraire, l'éclairer de plus en plus. Dans un pays où les cultes et l'enseignement sont libres , il ne faut ni s'étonner ni trouver mauvais que les jésuites re- , vendiquent leur part de la liberté qui appartient à tous ; la seule chose qu'il soit permis de regretter, c'est que le gouvernement de Santa-Fé, au lieu de se borner à les laisser jouir des droits que la Constitution accorde à chacun , ait fait en leur faveur

des sacrifices très grands en comparaison de ses ressources limitées.

La théologie et les autres Facultés ont deux uni- Tersités dans la République Argentine, Tune à Cordoba, l'autre à Buénos-Ayres. Les études ne s'y font pas d'une manière aussi profonde que chez nous. Il y a une dizaines d'années qu'elles étaient encore très superficielles, même à Buénos-Ayres. Un de nos amis , pasteur allemand , fut convié un jour aux examens. Monseigneur l'évêque, vieillard aimable et débonnaire, y assistait également. Un quidam, se disant professeur de grec, admis depuis peu, était censé initier à la langue des dieux les fils de simples mortels qui fréquentaient sa classe, et l'on était fier de cette acquisition. Interrogeant un de ses élèves, il le pria de conjuguer le verbe tutttco. Celui-ci commença par le présent de l'indicatif, puis quand on lui demanda d'autres temps, il répéta toujours TUTTTco, en changeant un peu l'inflexion de sa voix. Monseigneur ne savait pas le grec, mais il trouvait étrange que ce fameux verbe ne variât point, et se tournant avec hésitation vers le pasteur allemand , il lui demanda si en grec le présent de l'indicatif comptait pour tous les temps et pour tous les modes, ce qui ne laissait pas de lui paraître singulier. Le professeur de grec, qui probablement n'en savait pas beaucoup plus que son élève, inquiet de la tournure que prenait l'en-

Iretien entre l'évêque et le pasteur, mit fin à Texamen avec une grande précipitation.

Les prêtres, sauf d'honorables exceptions, sont très peu instruits. Nous demandions un jour, à Santa-Fé, à un jeune ecclésiastique qui demeurait au couvent de la Merced, quelques renseignements sur la bibliothèque, c Je n'y suis jamais entré, » nous répondit-il naïvement, et évidemment les bouquins poudreux, les toiles d'araignées, le moisi, les traces des ravages des souris et des rats, prouvaient assez qu'il disait vrai. Nous avons eu l'occasion d'apprendre de source certaine que la plupart des prêtres, surtout dans les petites villes, ne savent pas assez de latin pour lire la Yulgate. Ils comprennent tout juste le bréviaire et le missel, à force d'habitude.

L'instruction religieuse du peuple est presque nulle. Un jour, en notre présence, deux femmes créoles parlaient de la fête de Noël, qui donne l'occasion de faire des crèches avec de bouffonnes représentations des anges, des bergers et des mages. Une de ces femmes confondait constamment Noël avec Pâques, et l'autre, en la reprenant, amalgamait la Pâque et la Pentecôte d'une façon tout aussi étrange. Le jour de leur première communion , les jeunes gens font de grandes cavalcades très animées, mais qui ne rappellent nullement la consécration d'une cérémonie religieuse. Le

soir même de Noël et toute la nuit, il y a dans les rues cavalcades, mascarades, concerts de guitares et de cencerros (grelots agités en cadence). Le jour de Pâques, ainsi que Pentecôte, est fêté par un y grand tintamarre de cloches, de canons, de boîtes, de fusils, de fanfares militaires. La procession du St-Sacrement est l'occasion de toilettes ébouriffantes, qu'on emploie de même pour les bals et les soirées : on parle de sa robe ou de son châle du Sacrement pour désigner ce que l'on a de plus élégant. Nous croyons et nous espérons que la présence des jésuites fera du moins sentir le peu de convenance de toutes ces manifestations, et si les RR. PP. parviennent à donner au culte du sérieux et de la dignité, ce sera déjà quelque chose.

Buénos-Ayres possède, de par l'Etat, un collège et une école professionnelle dont les cours respectifs sont organisés comme suit: lecture, écriture, orthographe, histoire, géographie, calcul, algèbre, géométrie, gymnastique, musique, dessin linéaire; langues: latin, français, anglais, allemand, italien. L'école professionnelle continue et développe les cours du collège, et y ajoute les branches suivantes: mécanique, topographie, cosmographie, architecture, dessin topographique et architectural, tactique, stratégie, arme de l'artillerie, physique, chimie, histoire naturelle, géologie, géognosie et paléontologie.

L'iDstructioD primaire dans les écoles de l'Etat est gratuite partout. Dans la seule province de y Buénos-Ayres, quinze écoles de campagne ont été installées pendant l'année 1863, et Ton avait décrété les fonds nécessaires pour la construction de quatre autres.

Dans un pays nouveau, où tous les éléments de la vie sociale se débrouillent et tendent k sortir du chaos, nous ne pouvons pas nous attendre à ce que le mot de missions réponde exactement au genre d'activité chrétienne que nous avons l'habitude d'appeler de ce nom. Quelque soit le résultat de leurs travaux, rendons un hommage mérité à ces courageux missionnaires franciscains qui, au péril de leur vie, et au milieu de privations inouïes, ont tenté d'apporter aux tribus indiennes du grand Chaco des éléments de civilisation et de religion. Au bord du Parana, près de la ville de Rosario, le pilote qui cherche sa route sur l'immense fleuve, large en cet endroit comme une petite mer, voit au milieu de groupes d'arbres entremêlés de palmiers, une grande église blanche avec sa tour assez élevée, et adossée aux bâtiments spacieux d'un couvent. C'est San-Lorenzo , siège de la direction des frères missionnaires de l'ordre de St- François. Ces frères sont presque tous italiens, piémontais, toscans, sardes ou romains. Quelle que soit en Europe l'austérité de leur vie, ils ont

pourtant dans leur patrie les ressources générales d'un Etat civilisé, sans parler de ceux qui, accoutumés aux belles retraites de Rome ou de Florence, se sont pénétrés , malgré eux et à leur insu, du charme, de l'harmonie d'un beau ciel, d'une nature pittoresque, et des chefs-d'œuvre que peintres, architectes, sculpteurs et poètes ont jetés en profusion sur la terre d'Italie. Au milieu du désert, ces souvenirs de leur pays leur reviennent, et ils en parlent avec l'accent profond que l'exil donne aux regrets.

Ces franciscains n'ont pour la plupart de monastique que le froc. Obligés de suivre les Indiens dans leurs courses éternelles, ils ont appris à manier aussi bien qu'eux le cheval, le lazo, au besoin même la lance et les bolas. Fréquemment réduits à vivre du produit de leur chasse, ils portent toujours des fusils avec eux. Leur costume est celui du gaucho , le chapeau de feutre ou de paille de Panama, le poncho, les larges pantalons et les éperons retentissants. Leur robe grise enroulée dans la ceinture, ne révélerait en aucune façon leur condition , si ce n'était la pointe d'un petit capuchon qui sort sur la nuque par l'ouverture du poncho. L'un de ces religieux, très jeune encore, remarquable par sa belle figure, son air martial et l'adresse avec laquelle il maniait son cheval, s'arrêta un jour devant notre porte. Il montait un

animal fougueux, dont il gouvernait merveilleusement les allures capricieuses. Frappé de sa grande mine^ quelqu'un de notre maison lui demanda si c'était au colonel de dragons ou au Padre Fortunato que nous avions l'honneur déparier. Le jeune franciscain sourit gaiement : c Mais je crois, dit-il, que c'est au colonel de dragons. »

Les Indiens que les missionnaires visitent ont encore quelques données confuses de l'espèce de christianisme que les jésuites leur ont apporté il y a trois cents ans. Mais ces notions affaiblies, obscurcies, mêlées à d'étranges superstitions, se résument dans l'importance qu'ils attachent à la cérémonie du baptême, à la possession de quelques cierges bénits qu'ils allument sur la tombe de ceux qui leur sont chers, et que dans d'autres occasions ils font brûler, dans l'idée que cela leur portera bonheur au jeu ; ou encore à de petites croix de cuivre qu'ils suspendent à leur col avant de partir pour une expédition de pillage ou de guerre. Comme tout homme qui vit dans une grande pénurie d'agents extérieurs, l'Indien est V fataliste; il partage cette tendance, qui est une des formes de la résignation, avec le Tartare des steppes et l'Arabe du désert, nomades comme lui. Tout en attachant du prix aux augures de son Brujo (devin), qui est en même temps médecin, il fait la réserve du destin inexorable et auquel nul ne peut

échapper, t En vain, dit-il, on prend toutes les précautions: si un tel doit mourir, il mourra; si son heure n'est pas encore venue, il sortira de tous les dangers. Cela devait être ainsi, » répond-il, s'il arrive quelque malheur, résultat de sa propre négligence ou de sa méchanceté. '

L'Indien est paresseux, ivrogne, dur et mauvais envers les faibles, comme, par exemple, envers sa femme et ses enfants; capricieux, peu véridique, / et professant à l'endroit de la propriété les théories les plus communistes.

Tels sont les élèves que le Père Constancio Ferrero de Cavour, préfet des missions franciscaines de 1856 à 1862, tenta de réformer. Il y avait trente ans qu'aucun homme revêtu d'un caractère religieux n'avait pénétré dans le sein même de leurs campements; et pour comprendre la difficulté d'une œuvre missionnaire parmi ces peuplades , il faut se représenter les obstacles de la vie nomade, échappant à toute influence suivie, et la grande complication résultant pour les missionnaires du fait de l'appui nécessaire du gouvernement, contre lequel les Indiens sont toujours en méfiance; de sorte que l'assistance officielle, indispensable d'une part, est nuisible de l'autre.

Les Indiens ont été, depuis une vingtaine d'an- j nées surtout, le jouet et la dupe des partis politiques qui se disputaient la prépondérance. Du

temps de la domination espagnole , leur situation était nettement dessinée. Refoulés dans le grand Chaco par le cordon de troupes que l'Espagne avait à sa solde, leurs limites ne pouvaient être dépassées sans un danger imminent auquel ils ne s'exposaient pas. iftais l'armée espagnole une fois disparue des frontières, les Indiens s'enhardirent. Ils tentèrent quelques expéditions de pillage sur des estancias riches en bétail. Leurs incursions effrayèrent à tel point les habitants de la ville de San-Xavier, que ceux-ci l'abandonnèrent et se réfugièrent à Santa-Fé.

En 1830, ils arrivèrent aux portes de Santa-Fé même, au nombre de trois ou quatre cents hommes à cheval ; mais repoussés et poursuivis par le grand général Lopez, ils durent reprendre la route de leurs déserts. Néanmoins, depuis ce temps, les Indiens furent considérés comme une puissance, de laquelle on pouvait se servir au besoin comme d'un utile auxiliaire. Le général Lopez, qui eut cette idée, fit un traité avec les restes peu nombreux de la tribu des Abipones, leur donna à huit ou dix lieues de Santa-Fé du terrain, les fixa sur ce point par l'établissement d'un poste militaire commandé par des hommes alliés aux fils du désert, et créa ainsi la cavalerie auxiliaire des Indie;is, comme ressource dans la guerre que les fédéraux et les unitaires se faisaient dans ce mo-

ment. La tribu des Abipones, ainsi réduite, et dont un faible débris passa dans la province de Corrientes , est restée jusqu'à ce jour dans les conditions prescrites par le général Lopez. El Sauce (le Saule), dénomination du point assigné, est devenu un village, avec une église en briques au milieu de cabanes en paille. Les Âbipones cultivent quelque peu la terre, élèvent des bœufs et des moutons, tissent des étoffes, plantent des bois de pêchers, dont ils récoltent les fruits pour les sécher et les vendre. Il y a donc là un petit noyau d'établissement stable, qui n'est pas le seul, car depuis lors on en a établi deux ou trois autres, composés d'Indiens Mocovis.

Pourtant il ne faudrait pas croire que ces Indiens réduits, comme on les appelle, aient rompu toute relation avec leurs frères du désert. Ceux-ci sont toujours trop bien informés de tout ce qui se passe dans la province, pour qu'ils n'aient point leurs espions et leurs affiliés parmi les habitants des réductions. On citait, il y a peu d'années, une vieille femme du Sauce qui, sous prétexte d'un petit commerce d'échange entre les pelleteries des Indiens et des produits européens, était la messagère mystérieuse et secrète des fils du désert. Cette femme, âgée, silencieuse, au regard observateur et rusé, avait l'air d'une sybille antique.

Le poste du Sauce fut une des premières stations

missionnaires des franciscains. Cette cure d'un pauvre village plus qu'à demi-barbare et déjà dans les Uanos du Ghaco, ne tentait aucun des prêtres créoles, plus soucieux de leurs aises et d'un poste lucratif que de toute autre chose. Les> missionnaires essayèrent depuis là de pénétrer plus avant, et le Père Constancio, comprenant que, dans cette lutte corps à corps avec la barbarie, il fallait fonder d'abord l'élément pratique, eut l'idée de concentrer sur un même point quelques tribus, afin de créer une colonie dans laquelle on pût obtenir des institutions agricoles, qui aidassent aux subsistant ces, et quelques bâtiments servant pour le culte et l'école. Une estance du gouvernement, dont les pans de mur étaient encore debout, et qui, admirablement située, offrait de bonnes terres arables, du bois, de l'eau, fut choisie par le missionnaire pour l'exécution de son projet. A force de patience et de négociations, il parvint à décider trois caciques, qui consentirent à réunir à l'estance leprs tolderias. Le gouvernement national accorda des subsides en argent pour acheter les charrettes, les matériaux et le bétail nécessaire pour commencer l'établissement, et il promit un certain nombre de juments par mois pour la nourriture des Indiens. C'est la chair de cheval qui est leur aliment par excellence.

Toutefois, les Indiens, qui se méfiaient toujours

du gouvernement , et qui s'en méfièrent d'autant plus que les secours promis n'arrivaient pas avec régularité, changèrent d'avis au bout de peu de mois; abusant de leur force, ils mirent le nouvel établissement au pillage et retournèrent à leur vie nomade. Le P. Constancio, dont le collègue était absent, se trouvait seul avec un jeune domestique français (les autres ouvriers qu'il employait pour les cultures étaient tous indiens), et se vit obligé de fuir à pied jusqu'au cantonnement militaire le moins éloigné, qui était à une distance de plusieurs lieues.

Retournant un peu plus tard sur le théâtre de ses amères déceptions, il retrouva un reste de son troupeau de moutons (que les Indiens n'avaient pu ni manger en entier ni emmener dans leur dispersion rapide), quelques charrettes, et chose remarquable, les ornements d'église, que les fils du désert avaient respectés.

La malheureuse issue de cette tentative, qui avait coûté au P. Constancio près de trois ans de voyages et de négociations préliminaires , fut un coup terrible porté à ses espérances et à son courage. Malgré cela, il poursuivit ses travaux sur un autre point.

L'ancienne ville de San-Xavier avait encore son église à peu près intacte, sauf le toit et les statues de saints, auxquelles les Indiens avaient

donné un faux air de momies d'Egypte en les emmaillotant dans des cuirs de chevaux. Les murs de plusieurs maisons étaient encore debout, ce qui facilitait beaucoup les premières installations; les cours de cette ville abandonnée, et dont le silence avait quelque chose de fantastique, étaient encore plantées de pêchers et de beaux orangers. Un port sur un affluent duParana, des puits d'eau potable, du bois, des terrains excellents pour la culture, ofifraient des chances favorables.

Le gouvernement de la province transporta dans cet endroit les restes d'une tribu d'Indiens Charruas, qui avaient quitté le territoire de Montevideo lors des guerres de cette république avec le Brésil, et qui avaient été établis à Cayastâ, entre Santa- Fé et San-Xavier. L'installation se fit et tout allait assez bien, lorsque, par un inexplicable caprice du gouvernement, San-Xavier dut être abandonné de nouveau et les Indiens replacés dans leur première résidence de Cayastâ.

Malgré cela, aujourd'hui une nouvelle réduction d'Indiens Mocovis existe à San-Xavier, sans préjudice de celle de Cayastâ.

Les exemples que nous venons de citer donneront une idée des difficultés avec lesquelles les missionnaires ont à lutter. Fuites continuelles a travers ces déserts, privations inouïes, résistance à vaincre chez les Indiens, négociations épineuses

avec les autorités, dont les vues et le but sont souvent très différents, intrigues fréquentes des fonctionnaires subalternes, jalousies des divers pouvoirs religieux, qui se disputent la juridiction ecclésiastique sur les nouvelles paroisses, manque de sympathie et d'appui de la part du clergé créole, qui ne saurait voir de bon œil cette critique indirecte, mais éloquente de sa paresse et de son incurie: telles sont les aspérités de la route, qui , comme on le voit , est loin d'être semée de fleurs.

Voici les stations missionnaires des franciscains parmi les Indiens : la plus ancienne est celle du Sauce, dont nous avons parlé tout à l'heure; la plus importante est celle de CalchineSy nommée aussi Santa-Rosay grande colonie composée d'Indiens et de créoles, et située à quelques lieues au nord de Santa- Fé. C'est là que réside le préfet actuel des missions, successeur du P. Constancio ; il vient d'y bâtir une très belle église, avec des fonds collectés dans tout le pays. Les autres stations sont San-Pedro, Cayastâ et San-Xavier, toutes composées d'Indiens, avec peu ou point de mélange de créoles. A l'exception du Sauce, qui est à l'ouest, toutes ces stations sont au nord de Santa-Fé, très près de la rive du Parana. La plus éloignée de la ville est celle de San-Xavier, qui est à environ trente lieues. Le couvent de San-Lo-

renzo fournit aussi des prêtres aux colonies européennes d'Espéranza et de San Carlos, ainsi qu'aux autres petites églises de campagne qui peuvent en avoir besoin.

Nous venons de voir ce qu'est en réalité l'œuvre des missions franciscaines ; voyons maintenant comment les RR. PP. eux-mêmes l'envisagent et la comprennent. Leur correspondance , que nous avons entre les mains, nous fournira quelques éclaircissements.

Les lettres du P. Constancio nous offrent sur les Indiens des documents précieux. Intelligent et observateur, ce Père, qui serait peut-être plus philosophe qu'orthodoxe s'il était moins foncièrement attaché à la puissance et aux formes de son Eglise, parle de ses tribus néophytes comme Tacite des Germains, ou Jules-César des Gaulois. Ses tendances sont avant tout civilisatrices. On voit qu'il est pénétré de bon sens pratique ; il a compris que l'agriculture , l'élève du bétail , les industries de première nécessité, doivent marcher de front avec l'instruction religieuse. Il est d'humeur caustique, sans illusion aucune, et dans le registre où est consignée la correspondance des religieux qu'il a'sous ses ordres , il ajoute des éclaircissements et des notes de sa façon. Un des Frères parle d'un commandant et d'un major dont il espère quelque secours. Le P. Constancio inscrit en marge : Los dos

chupan divinamente (tous deux boivent et se grisent diviDement). Oo voit que le P. Constaocio n'a pas d'espoir de conversion quant aux adultes ; la génération future, les enfants, lui paraissent offrir quelque chance : t V aristocratie du désert, dit-il, » se compose des gens qui savent le mieux voler, » rançonner, piller. Le plus habile assassin est > nommé cacique. » On le sent, la tribu est à ses yeux l'état de barbarie des premiers siècles de notre histoire, avec le droit du plus fort, qui, sous l'influence du christianisme, a fait plus tard, en Europe, d'un chef de hordes indisciplinées, un prince féodal.

Le P. Constancio est frappé de la poésie harmonieuse du désert, et il en parle avec un sentiment très vif des beautés de la nature. Malgré toutes les souffrances et les déceptions qui Font assailli, il s'est posé en apôtre courageux des Indiens. Il plaide leur cause avec une sincérité pleine d'énergie. Si les Indiens sont méfiants, cruels, indisciplinés, sans foi ni loi, n'est-ce point la faute des créoles? Qu'a-t-on fait pour eux? Ne les a-t-on pas sacrifiés depuis de longues années à l'ambition des partis? Promesses oubliées, serments violés, il met tout sous les yeux des autorités auxqKelles il s'adresse. Il parle peu de lui-même et ne touche que brièvement à toutes les privations qu'il a dû subir.

Le Frère Aurelio Bordi est plus explicite. Après avoir vivement réclamé contre l'injustice capricieuse du gouverneur de Santa-Fé, qui force la mission à quitter San-Xavier et à transplanter les pauvres Indiens dans un site défavorable , il rappelle tous ses travaux et ses souffrances, et il ajoute naïvement :

c Si, dans ma patrie, j'avais fait ce que j'ai fait » pour San-Xavier, on aurait conservé mon œuvre » comme un monument, on m'aurait décerné des » croix, des honneurs de mon vivant, et on aurait » préparé une niche pour m'adorer comme un » saint après ma mort;... mais ici, continue le » brave Aurelio, on est chassé de son travail com- » me un chien d'une cuisine.... (como perro de cocina.) »

Les lettres du Frère José Sattoni ne contiennent guère que des chiffres. Enfants baptisés: tant; couples mariés : tant, etc. On voit qu'il constate avec une naïveté parfaite le bilan plus ou moins favorable de sa charge d'âmes. Il se plaint de la tête dure de ses élèves, qui savent si mal le Pater, . Y Ave Maria, le Credo. Il attache un prix énorme à une bonne récitation de ces prières latines, et en fait volontiers le critère d'une bonne conversion. Puis viennent des détails qui jettent une vive lumière sur la misère des pauvres religieux, il serait bien content d'avoir une maisonnette qui eût une

porte et ud volet. Quatre murs de boue sèche et un toit de paille composent toute sa demeure. C'est là son seul abri contre le soleil ardent , les pluies^ torrentielles, les insectes dangereux, les moustiques assourdissants.

Dans une autre lettre , le missionnaire s'arrête avec une extrême complaisance sur l'arrivée pour sa modeste chapelle d'une statue de la Vierge, bien vêtue , avec une couronne et des ornements d'argent, et qui est accueillie et installée à grand renfort de fusées, de pétards, de boîtes.

Le sourire que font naître de pareils enfantillages est, réprimé devant la sincérité, la bonne volonté, le dévouement réel de ces religieux, qui ne peuvent au fond pas donner plus qu'ils n'ont reçu eux-mêmes. Ce qu'on regrette, c'est de penser qu'une vie pleine d'âpres privations, de vrais dangers, de constants sacrifices, se gaspille à enseigner aux gens de vaines redites ou de futiles cérémonies, et que, tant que des formes extérieures de la régénération morale seront mises à la place de cette régénération elle-même, le but ne pourra jamais être atteint. C'est un arbre que l'on plante sans racines, et que le premier vent dessèche et renverse.

Le christianisme a cela de beau et de grand que, quelque défigurée ou mal interprétée que soit son œuvre, elle marche néanmoins. C'est le creuset où s'épure notre société moderne. S'il y a beaucoup

de scories et peu d'or, ce n'est pas la faute de l'agent rénovateur, mais celle de la matière première , et l'épuration n'a lieu , d'après la méthode divine, qu'avec une lenteur que nous ne comprendrons que lorsque l'infini sera devenu notre partage.

Espérons donc qu'un jour viendra où cette œuvre des missions du Ghaco, pour laquelle se dépensent inutilement tant de constance et d'intrépidité, sera mieux comprise et portera enfin des fruits durables.

Ilétolls lilsforlques* Institutions actuelles»

Presse. liittérature.

L'histoire des colonies espagnoles du Rio de la Plata ne commence à offrir quelque intérêt qu'à dater des premières tentatives d'émancipation. Négligées par la mère-patrie, ces provinces luttaient contre une administration absurde et détestable. Nous n'en citerons qu'un exemple, qui donnera la mesure de tout le reste. Ce ne fut qu'en 1776 que, l'Espagne érigea en vice-royauté la Plata, avec Buénos-Ayres pour chef-lieu. Jusque-là, ainsi pendant près de 200 ans, les trois gouvernements de Buénos-Ayres, du Paraguay et de Tucuman dépendaient de la vice-royauté de Lima, dont le siège était à près de mille lieues de Buénos-Ayres et où l'on ne pouvait parvenir qu'après un voyage hérissé de difficultés et de dangers inouïs. Malgré cela, en 1785 seulement, Buénos-Ayres eut une audience , pour obvier aux inconvénients qui résultaient de l'éloignement de celle de Charcas (ChuquisacaJ.

Les provinces de la Plata, une fois érigées en vice-royauté, durent se défendre constamment

contre les empiétements du Portugal , qui tendait à agrandir sans cesse ses limites, aux dépens des possessions espagnoles. On ne vit, pendant de longues années, que des guerres d'escarmouches d'une frontière à l'autre, des fortins pris et repris, des suspensions d'armes et de nouvelles hostilités. Ce fut dans ces circonstances que les provinces du Rio de la Plata virent se lever l'aurore de ce XIX°** siècle, qui devait leur apporter l'indépendance et la liberté.

Mais , avant l'émancipation de 1804 à 1807 , Montevideo et Buenos- Ayres eurent à soutenir la guerre contre les Anglais, dont l'escadre était venue bloquer les ports. Le courage de Jacques de Linier, gentilhomme français depuis longtemps au service de l'Espagne, et qui sut utiliser la valeur des créoles espagnols, força les Anglais à évacuer. Linier fut nommé vice-roi, et eut encore plus tard à lutter contre les prétentions personnelles des princes de la maison de Bragance, qui avaient fui au Brésil pendant les guerres de l'empire.

Un fait à remarquer, c'est que ce fut de l'Espagne même que les hispano-américains reçurent la première impulsion à l'indépendance. Fidèles par routine à leurs rois , ils refusèrent de reconnaître l'autorité de Joseph Bonaparte, auquel Napoléon venait d'imposer le périlleux honneur de porter la couronne des héritiers de Charles-Quint. La

junte de Séville, célèbre par sa résistance patriotique, écrivit alors alux hispano-américains, et prévoyant que l'Espagne , absorbée par ses luttes terribles avec le géant dont la gloire asservissait l'Europe, ne pourrait plus aider en rien à ses fils d'outre-mer, elle les engagea à s'organiser euxmêmes, par une proclamation qui contient ces paroles remarquables :

t Américains, en ce moment vous vous voyez » élevés à la haute dignité d'hommes libres. Dès ce » jour, vous n'êtes plus les mêmes, courbés sous » le joug, regardés avec indifférence, tourmentés » par la cupidité, maintenus par l'ignorance ; votre » sort ne dépend plus ni des ministres , ni des » vice-rois, ni des gouverneurs. Il est dans vos » mains. »

Cette fameuse proclamation, aveu terrible de la manière dont l'Espagne avait gouverné ses colonies, fut, pour celles-ci, le cri formulé de la liberté après laquelle elles soupiraient. Ainsi donc, le despotisme de l'Espagne d'une part, celui de Napoléon I" de l'autre, avaient travaillé , sans s'en douter, à l'affranchissement des contrées argentines : puissant encouragement pour ceux qui luttent encore en faveur de ces droits imprescriptibles , que Dieu sait sauvegarder au milieu des éléments les plus contraires à l'indépendance humaine.

Après cette espèce de passeport donné à la li-

berté, l'Espagne , préoccupée de sa propre situation, laissa ses fils d'Amérique débattre eux-mêmes leurs droits. Deux partis se formèrent au sein de la junte hispano-américaine. Le parti des Espagnols d'Europe , qui représentaient tout le corps administratif, et celui des créoles, qui réclamaient la part d'action et d'initiative que la proclamation de Séville leur accordait. A Buénos-Ayres le combat fut court; les chefs espagnols, abandonnés par leurs troupes, furent faits prisonniers. Dans les provinces, les luttes durèrent plus ou moins longtemps.

Des juntes provinciales indépendantes de celle de Buénos-Ayres se créèrent à Montevideo, au Paraguay, dans le Haut-Pérou : partout la proclamation de l'indépendance fut accueillie avec enthousiasme. Ces événements, inaugurés par le fameux pronunciamento du 25 mai , se passèrent de 1810 à 1812.

Dans Buénos-Ayres même, la gravité des circonstances , la lutte prolongée , les attaques des Indiens, qui profitaient des désordres des guerres civiles pour recommencer leurs incursions, tout cela donna l'idée de créer une sorte de comité du salut public, formé de la junte de la capitale, à laquelle on avait adjoint un certain nombre de députés des juntes provinciales. Le pouvoir encore mal affermi et les troubles sans cesse renaissants,

rendirent nécessaire rétablissement d'un pouvoir exécutif composé de trois membres, qui devaient être élus tous les six mois. Peu de temps après , le gouvernement publia la charte provisoire, Estatuto provisional, la première qui ait été promulguée dans la Plata, et prit le nom de gouvernement supérieur des Provinces-Unies du Rio de la Plata.

 la suite d'une émeute dans la ville même de Buénos-Ayres, le gouvernement exécutif congédia les députés des provinces, et ceux-ci allèrent porter au loin leur mécontentement.

De cette époque date la rivalité qui a duré si longtemps entre les Provincianos (provinciaux) et les Porténos (habitants de Buénos-Ayres). Ce fait, qui explique toutes les destinées du pays jusque dans ces dernières années, est digne de remarque.

Les provinces-unies du Rio de la Plata soutinrent, à dater de ce moment, une lutte terrible et compliquée par les événements du dehors.

L'Espagne, une fois délivrée des Français, trouva que ses fils américains l'avaient prise trop au mot, et, s'appuyant sur le Portugal , qui lui prêta des troupes brésiliennes, la guerre entre les partisans espagnols et les patriotes reprit de plus belle.

Néanmoins , au milieu de tous ces couQits, les Argentins ne perdirent pas de vue l'élément constitutif de cette liberté pour laquelle ils versaient

le meilleur de leur sang , et le 31 janvier 1813 s'ouvrit la première assemblée générale constituante. Alors encore, elle ne se détacha pas radicalement de l'Espagne; elle reconnut de nom l'autorité royale, niais elle persista dans sa déclaration de vouloir se gouverner elle-même, et déclara que tout employé , tout militaire , tout ecclésiastique , devait être citoyen argentin. Elle proclama l'abolition des armes royales et l'adoption de l'écusson argentin actuel; l'abolition de la noblesse et des majorats;la déclaration delà liberté des esclaves à naître, et l'abolition de la mita ou presse des Indiens pour les travaux des mines dans le Pérou.

La session de la constituante dura une année entière. En se séparant, cette assemblée concentra le pouvoir exécutif dans une seule main, sous le nom de Directoire suprême. Cette mesure, qui rappelait , moins le nom, l'absolutisme des viceroyautés , fut accueillie par les provinces avec méfiance et défaveur.

Le chef militaire , qui , le premier, acquit de la célébrité, tant par sa vaillance que par sa fidélité au principe de la fédération, fut Artigas, qui, avec le général Estanislao Lopez, a été un des fondateurs de l'union de ces provinces argentines, dont chaque Etat tendait à faire de soi un centre de pouvoir séparé , sans attacher assez d'importance

an fait de l'union, qui seule était assez puissante pour résister à l'Espagne.

Celle-ci voyait ses armées battues dans presque toutes les provinces. Les Argentins, portant fidèlement secours à leurs concitoyens du Chili et du Pérou, avaient contribué à leur assurer la victoire et, en prenant part aux succès de Bolivar, ils mirent fin aux luttes entre les Espagnols et les créoles américains .

La guerre civile qui régna en Espagne de 1820 à 1823 empêcha ce pays de faire les efforts nécessaires pour reconquérir ses colonies américaines, et voyant qu'il lui fallait renoncer à tout espoir de regagner l'influence perdue, elle légua en quelque sorte au Brésil la mission de perpétuer la guerre, par les prétentions de la maison de Bragance à la possession de l'Etat oriental de l'Uruguay, dont Montevideo est la capitale.

La guerre que le Brésil fit à la Confédération Argentine fut longue et acharnée. Mais le patriotisme des Argentins ne se lassa pas dans cette lutte, qui se compliquait pour eux des hostilités des Indiens, lesquels sachant leurs forces occupées et absorbées par la guerre de l'indépendance , redoublaient d'audace dans leurs incursions.

De 1824 à 1832, les Indiens pampas du sud, PuelcheSy Huilliches, Tehitelches, Ranquels et Pehuenches, firent de nombreuses incursions sur les

terres de BuéDOS-Âyres, de Gordoba, San-Luis et Mendoza. Ils enlevèrent des troupeaux immenses et emmenèrent de nombreux captifs. L'expédition des généraux Pacheco et Benavides, en 1832, refoula les Indiens jusqu'au Rio Colorado, délivra un grand nombre de captifs , et rétablit la sécurité dans toute la province de Buénos-Âyres.

Au milieu de toutes ces luttes , l'indépendance des provinces argentines, que l'Espagne leur contestait de nom, était devenue un fait accompli , et dès 1823, elle fut reconnue par les Etats-Unis de l'Amérique du nord. Deux ans plus tard, en 1825, l'Ângleférre , sous l'impulsion de lord C'anning, imita l'exemple des Etats-Unis, et cette reconnaissance fut suivie de traités de commerce et de navigation.

Les provinces de la Plata, constituées définitivement en république, et réunies en congrès national, élurent pour président Don Bernardino Rivadavia, citoyen ferme, éclairé, dévoué, et dont le nom vénéré rappelle encore aujourd'hui l'assemblage des plus pures vertus républicaines. Rivadavia , au milieu de difficultés inouïes , négocia un emprunt avec l'Angleterre pour continuer la guerre contre le Brésil, fut l'âme du congrès national et le lien entre les Provinces-unies et les nations étrangères. Il favorisa et appela l'immigra* tion, et contre la flotte brésilienne , qui bloquait le

port de Buenos- Ayres, Rivadavia arma une petite escadre, sous les ordres de l'amiral anglais Brown, qui battit en détail l'escadre brésilienne , mais ne put réussir à lui faire lever le blocus. Celui-ci dura deux ans et fit un mal immense au commerce argentin.

Cependant la constitution qui venait de s'élaborer à Buénos-Âyres ne fut pas acceptée par toutes les provinces, dont les gouverneurs appartenaient pour la plupart au parti fédéral et reprochaient à Buénos-Ayres d'être trop unitaire. Les plus célèbres des chefs fédéraux furent, à Santa-Fé Don Ëstanislao Lopez, Bustos à Cordoba ,Quiroga dans tout l'ouest de la république.

En 1827 , Rivadavia , las des difficultés inouïes avec lesquelles il avait à lutter, donna sa démission et fut remplacé par Dorrego. L'année suivante, 1828, le Brésil, fatigué de la lutte opiniâtre qu'il soutenait depuis près de dix ans avec la République Argentine , reconnut enfin l'indépendance de la Bande orientale de l'Uruguay, qui fut érigée en Etat souverain.

Cette même année , 1828 , parut sur la scène le personnage le plus tristement célèbre de l'Amérique du sud, Juan-Manuel Rosas. Nommé général par Dorrego, il ne tarda pas à faire une vive opposition au parti unitaire. Celui-ci se fortifiait du retour de l'armée argentine, qui, après avoir assuré

rîndépendance du Chili, du Pérou, de la- Bolivie, ne voyait pas d'un bon œil le triomphe du parti fédéral et prétendait lui faire la loi en établissant à Buénos-Ayres le centre d'un gouvernement en quelque sorte absolu.

En 1829 éclata la première grande guerre civile. Rosas réunit toutes les forces de la campagne, Lopez celles de Santa-Fé. Les unitaires avaient pour chefs les généraux Lavalle et Paz. — Quiroga, un des fermes appui de la fédération, soutenait son parti dans l'ouest. Cette guerre, qui coûta à la république des flots de sang, et fut poursuivie avec une égale obstination de part et d'autre, mit Rosas au pouvoir.

Son administration fut d'abord très modérée, et il réussit, par des expéditions bien combinées, à se débarrasser des Indiens des pampas. Mais Rosas voulait régner seul. Les chefs fédéraux , ses alliés, hommes d'une forte trempe et d'une énergie qui rie reculaittlevant aucune difficulté, inspiraient à ses instincts tyranniques une vague inquiétude. Il émeuta et passionna Buénos-Ayres par des intrigués continuelles, puis, au- milieu d'un gouvernement toujours plus tumultueux , il demanda et obtint des pouvoirs extraordinaires.

C'était le moment de se débarrasser de ses anciens collègues, les généraux de la fédération. Quiroga, en route pour les provinces du nord, est

assassiné en chemin; Lopez, invité par Rosas à venir à Buénos-Ayres, flatté, accueilli, fêté comme un roi, languit et maurt quelques mois après, par les effets d'un mal mystérieux; Cullen, son beaufrère, est fusillé, ainsi que les généraux Reynafé et Heredia.

S'étant ainsi débarrassé de tous ceux qui auraient pu, par leur courage ou leurs talents , lui porter ombrage , Rosas , seul chef désormais du parti fédéral, le fit triompher partout.

Après la révolution de juillet, le gouvernement français s'était hâté de reconnaître l'indépendance des colonies espagnoles; mais les agents diplomatiques envoyés par la France, se trouvèrent dès l'abord en hostilité avec Rosas , qui refusait de reconnaître l'un d'eux, M Laforet, sous prétexte qu'il avait ojffensé le Chili. L'emprisonnement illégal de quelques français et des représentations non écoutées par Rosas, produisirent en 1838 une rupture avec la France et le blocus des côtes de la République Argentine par son escadre.

Pendant ce même temps, les provinces, travaillées par des chefs unitaires, se révoltaient les unes après les autres.

La tyrannie sanguinaire de Rosas , qui paralysait Buenos- Ayres même, n'empêchait pas les provinciaux de protester contre l'asservissement que le dictateur voulait leur imposer. Beaucoup des

priDcipaoi adhérents du parti unitaire, exilés tolontairement, s'étaient réfugiés à Montevideo , et de là appelèrent tous les Angentins à la guerre contre Rosas. Les généraux Paz, Ferré, Lavalle, se mettent à leur tête. Au sud, au nord, à l'ouest, les provinces se déclarent contre la dictature sanglante de Rosas, qui avait établi à Buenos- Ayres un tribunal pareil à celui de 1793 en France et qu'on appelaitilf a^Aorca (encoreplusde potences). Rosas, furieux contre Montevideo, qui était le foyer de l'insurrection, pressa les préparatifs du siège de cette ville. Les résidents anglais et français offrirent en vain leur médiation entre les deux Etats; Rosas n'en tint compte, et une guerre, qui dura huit ans, commença entre Montevideo et Rosas, car on ne peut dire la République, dont toutes les sympathies étaient pour ceux auxquels Montevideo avait donné asile , au milieu des massacres , de l'exil , des proscriptions, des sanglantes exécutions que le dictateur prodiguait, afin d'affermir de plus en plus son pouvoir par la terreur.

Ce fut pendant cette guerre de Montevideo que la légion italienne, commandée par Garibaldi, se couvrit de gloire et fit des prodiges de yaleur , entre autres lorsque, dans une sortie » surpris à San-Antonio par lâOO hommes de cavalerie et 300 fantassins, ce chef intrépide résista toute une

journée âvec 180 hommes de là légion italienne et opéra sa retraite en bon ordre sur le Salto.

Du côté de Montevideo combattaient le colonel Thibaut , chef de la légion française ; le colonel Brie , commandant le régiment basque ; l'illustre patriote italien déjà nommé,les généraux Paz et Pacheco y Obes. C'étaient les principes de Tordre, de la liberté , de l'humanité , représentés par ces .hommes braves et désintéressés.

Du côté de Rosas commandait Oribe, tigre à face humaine, dont les massacres, les cruautés, la froide barbarie , sont restés attachés à son nom comme des taches de sang et de boue.

En 1845, les plénipotentiaires anglais et français déclarèrent à Rosas qu'il eût à cesser les hostilités contre Montevideo; mais celui-ci n'en te-* nant aucun compte, les deux escadres commencèrent le blocus de Buénos-Ayres, et forcèrent, après un combat acharné contre l'escadre de Rosas , le passage du Rio-Parana, dont Rosas avait toujours obstinément refusé la libre entrée aux navires étrangers.

La guerre entre Montevideo et Buénos-Ayres continua jusqu'en 1851, où, après de longues négociations de l'amiral Leprédour, la France se décida à envoyer un corps expéditionnaire d'infanterie de marine pour présider à la pacification de Montevideo.

Le règne de Rosas touchait à sa fin. Sa dictature sanglante , son obstination dans les négociations qui, en amenant le blocus de Buénos-Ayres, entravait le commerce et perpétuait la guerre avec Montevideo, avaient fini par lasser tout le monde, et ses généraux eux-mêmes en étaient dégoûtés. Don Juste José de Urquiza, envoyé deux fois par Rosas pour pacifier les provinces révoltées, avait fini par partager leurs opinions. Le 1'' mai 1851, il fit un éloquent appel aux provinces et à leurs gouverneurs. Il s'assura de l'alliance du Brésil, du Paraguay, de Corrientes et de Montevideo, puis, passant de TEntre-Rios , dont il était le gouverneur, dans l'Etat oriental de l'Uruguay, il marcha contre Oribe. Celui-ci, abandonné de ses troupes, fut forcé de capituler, et, après avoir délivré Montevideo, Urquiza retourne dans l'Entre-Rios, passe le Parana, et marche sur Buénos-Ayres, en suivant la rive du fleuve.

Rosas, concentrant toutes ses forces autour de la capitale, réunit à peu près 25,000 hommes. L'armée d'Urquiza en comptait autant, et ces masses formèrent les deux plus grandes armées qui se soient encore vues dans l'Amérique du sud. La bataille de Monte Caceros mit fin à la dictature de Rosas, qui se réfugia à bord du vapeur anglais le Centaure.

En présence. de l'ordre que le général libéra-

teor rétablit partout, le corps expéditionnaire des Français quitta la Plata ; les troupes orientales et brésiliennes, alliées d'Urquiza, se retirèrent aussi.

Le général Urquiza fut nommé directeur du gouvernement provisoire et chargé de diriger les relations extérieures de la République. On choisit la ville de Santa-Fé pour être le siège d'un congrès constituant à raison de deux députés par province.

Buénos-Ayres persévérant dans son principe d'exclusivisme, au détriment des provinces, avait dans son sein un fort parti, qui soutenait sa prépondérance par la presse et les assemblées tumul- J tueuses. En persistant à s'isoler et à former à elle seule un Etat indépendant, elle perpétuait ces tendances unitaires que Rosas avait cru étouffer dans le sang. La campagne de Buénos-Ayres se souleva contre la ville, demandant* son incorporation immédiate à la Confédération Argentine.

En face de ces troubles, le congrès constituant, siégeant à Santa-Fé, autorisa le général Urquiza, qui s'était retiré dans son gouvernement de TEntre-Rios, a s'interposer pour faire cesser la guerre civile. Buénos-Ayres ferma ses portes, et Urquiza, se joignant aux milices de la campagne, commença le siège de la ville.

Pendant ce temps, le général conclut avec la France et l'Angleterre un traité qui assura la libre

DavigatioD des fleuves de la Cojifédération Argentine. Ce traité important fut signé le 13 juillet

Le manque d'union des troupes assiégeantes et les intrigues que la ville entretenait chez les gens de la campagne, forcèrent le général Urquiza à lever le siège, et, fatigué de cette guerre, il offrit sa démission au congrès constituant, démission qui ne fut pas acceptée.

Le congrès ayant voté la constitution actuelle, promulguée le 1" mai 1853, se sépara lorsqu'elle eut été acceptée par les provinces ; le 9 juillet de la même année , le général Urquiza fut nommé président de la République , et en face des agitations de Buénos-Ayres, de sa tendance dominante à former un Etat à part, il établit le siège de son v gouvernement dans la ville de Parana. Les représentants des puissances étrangères , qui s'y transportèrent avec lui, sanctionnèrent l'attitude du nouveau président.

Urquiza, sentant le besoin de la paix, reconnut momentanément Buénos-Ayres comme formant dans la Confédération un Etat dissident, possédant sa représentation nationale de deux chambres» députés et sénateurs, et un gouverneur élu pour trois ans. Ce traité, accordé sagement par Urquiza, pour faciliter rétablissement des habitudes pacifiques, tranquillisa les esprits tant indigènes qu'é-

trangers. Dans cette convention, les deux Etats, Buenos Ayres et les Provinces-unies, s'engageaient de la manière la plus formelle à ne permettre aucun démembrement du territoire général de la Confédération, et à se mettre immédiatement d'accord , dans le cas d'un péril qui compromettrait l'intégrité nationale.

Durant les années qui suivirent ce traité, le pays fit des progrès remarquables en tout genre. Pendant que Buénos-Âyres bâtissait de somptueux édifices, sa douane, ses théâtres, ses palais, éclairait ses rues au gaz , commençait ses chemins de fer, le gouvernement argentin, sous la présidence du général Urquiza, jouissait aussi des fruits de la paix, de l'ordre, de la sécurité, si longtemps inconnus dans les régions de la Plata. Le commerce, l'industrie , se développèrent. Le gouvernement fit faire, par l'ingénieur anglais Campbell, les études préparatoires du chemin de fer de Rosario à Cordoba, et ordonna une reconnaissance géographique de tout le territoire de la Confédération par le savant docteur Martin de Moussy. La navigation des fleuves de l'intérieur, le Rio Sdado, le Vermejo, est explorée. Des colonies agricoles se forment dans les provinces de Santa-Fé et d'Entre- Rios.

Mais les négociations recommencées à plusieurs reprises pour amener l'union entre Buenos-

Ayres et la Confédération demeurèrent infructueuses. La douane du Rosario , un des meilleurs ports du Rio Parana, absorbait une grande partie du commerce du territoire, grâce à la mesure prise par Urquiza, qui frappait d'un droit différentiel de 18 7o toute marchandise qui n'arrivait pas directement d'outre-mer à ce grand marché de la Confédération. Ce coup porté au commerce de BuénoS-Ayres y aigrit les esprits contre Urquiza, sans néanmoins les amener à vouloir s'unir. Les rapports entre les deux Etats devinrent irritants et tendus. Enfin en mai 1859, des manifestations, populaires par la forme, mais provoquées au fond , eurent lieu dans les provinces qui réclamaient, de gré ou de force, le ralliement de Huénos-Ayres à la Confédération. Les gardes nationales se mobilisèrent et tout se prépara pour la guerre. Les ministres de France et d'Angleterre, celui des Etats-Unis, offrirent, mais en vain , leur médiation. Buénos-Ayres refusa tout arrangement, et le général Urxjuiza , après avoir tenté toutes les voies de conciliation, marcha sur Buénos- Ayres.

La bataille de Cepeda, où les armées du général Urquiza furent victorieuses, intimida les dissidents, et la paix fut signée par le traité de San José de Flores. Buénos-Ayres rentrait dans le sein de la Confédération Argentine à la condition d'accepter

la constitution de 1853. C'était le 11 novembre

Le 1" mars 1860, le général Urquiza ayant accompli ses six années de présidence, fut remplacé par le docteur Santiago Derqui, et le 1" mai suivant, le général Bartolomé Mitre fut nommé gouverneur de Buénos-Ayres.

A peu près à la même époque, la vieille ville de Santa-Fé voyait pour la seconde fois , en peu de temps, un congrès se réunir dans ses murs , pour examiner les réformes que Buénos-Ayres demandait dans la constitution de 1853. Ces réformes , qui ne portaient aucune atteinte à l'esprit libéral j de la constitution, et qui avaient surtout pour but d'empêcher le retour des droits différentiels et de régler le mode d'intervention du gouvernement national dans les affaires des provinces, furent acceptées dans le congrès presque sans opposition aucune , et subsistent encore aujourd'hui. Malgré cela, elles ne furent pas vues de bon œil dans les / provinces de l'intérieur, où dominait le parti fédéral. D'autre part, les anciens exilés unitaires et leurs amis, prenant le titre de parti libéral , jugé- y rent le moment venu de renverser le gouvernement du Parana, Urquiza n'étant plus au pouvoir.

Au sein du congrès législatif l'orage se-faisait sentir également. La nomination des députés de Buénos-Ayres , faite conformément à la loi pro-

TiDciale et Don selon la loi fédérale, coùime le demandait la constitution , fut repoussée par la majorité comme illégale, après une longue et Tiolente discussion. Les débats s'envenimèrent, et Buénos-Ayres faisant de l'admission de ses députés un cas de guerre, supprima dès le 1*' mai 1861 les 100,000 piastres fortes qu'elle payait par mois au trésor pour conserver la disposition de sa douane.

Après avoir, en vain, tenté toutes les voies conciliatrices, le général Urquiza, commandant en chef des forces de la Confédération, et le général Mitre, à la tête des troupes de Buénos-Ayres , se mirent en campagne. Mais cette fois les rôles étaient changés. Urquiza, qui avait des griefs contre la politique suivie par son successeur Derqui , / n'entreprit pas volontiers cette campagne et, tout / en s'y prêtant pour la forme , il entra sous main ^ en négociations avec Mitre.

Après un brillant succès obtenu par le corps de cavalerie de Juan Saa, qui agissait sous les ordres d'Urquiza, celui-ci opéra sa retraite sur le Rosario et passa le Parana presque seul pour regagner sa résidence habituelle de San-José. Dès le commencement de l'action, l'infanterie de Buénos-Ayres, formée à l'européenne par les soins du général Mitre, s'était rendue maîtresse du champ de bataille.

La retraite inopinée du général Urquiza amena la dissolution du reste de l'armée argentine, qui, abandonnée par la plupart de ses officiers , sans vivres, sans bagages, sans munitions, eut à sup* porter , dans sa longue retraite , des souffrances inouïes.

A la suite de cette bataille, dite de PahoUj et qui eut lieu le 17 septembre 1861 , le président Derqui, réfugié à Santa-Fé, essaya en vain de réunir autour de lui les débris de Tarmée. Abandonné de tous, il demanda l'hospitalité d'un vapeur de guerre anglais et partit sans bruit pour Montevideo.

Le général Mitre, à la tète de ses troupes, parfaitement organisées sous le régime d'une sévère discipline, s'avança jusqu'à Santa-Fé, où il résida quelques semaines. Sa présence empêcha toute réaction et facilita le rétablissement de la tranquillité.

Quelques agitations dans les provinces se calmèrent bientôt , grâce à la confiance unanime des . gouvernements provinciaux dans le caractère et la loyauté du général Mitre , nommé président de la Confédération, et dont Buénos-Ayres fut déclaré la capitale provisoire pour trois années.

Depuis son élection , les provinces argentines marchent vers le progrès avec une rapidité extraordinaire. Malgré la faction tenace et ardente

qui s'oppose dans toutes les élections à la fédération de Buénos-Ayres comme capitale définitive de la République , la majorité, qui sent le besoin d'un centre d'action disposant de ressources suffisantes pour faire avancer le pays, a donné dans les dernières élections gain de cause au parti qui sent que de la réunion dépend la vie de la nation.

Dans un discours remarquable adressé au congrès national , le 12 mai 1864 , le général Mitre, président de la République, exposa la position de la Confédération. Nous ne pouvons mieux faire que d!en extraire quelques passages:

c Us ont raison, ceux qui, paisibles aujourd'hui,

> comptent sur l'avenir ; car il est impossible de

• ne pas remercier la divine Providence des bien- » faits dont elle nous a comblés, en permettant

> que nos sacrifices, après tant de longues années

• de guerre, de tyrannie, de misère et d'infori tune, fussent récompensés par de tels succès.

> En effet, malgré les sérieuses difficultés de i cette époque de travail et de reconstruction,

> malgré les souffrances qu'éprouvent encore

> quelques membres du corps social , malgré les » abus politiques ou administratifs qui peuvent i encore se commettre partiellement, et même les

> périls cachés que renferme la situation; on peut i dire , en toute conscience et vérité , que jamais » la République Argentine n'a été plus heureuse^

plus libre, plus riche, qu'elle n'a jamais compté plus de forces morales et matérielles au service de la civilisation et du progrès , et qu'en aucun temps les destinées de la nationalité argentine n'ont été plus irrévocablement fixées et assurées qu'aujourd'hui.

» De nous seuls dépend maintenant de consolider sur de larges bases une nation grande et prospère , d'assurer les bienfaits de la liberté pour le présent et l'avenir. Pour cela il faut que la vertu civique et la prudence président toujours dans les conseils des gouvernements, et que la modération et la persévérance dans l'exercice des droits légitimes ne manquent jamais au peuple.

» La République Argentine s'est enfin' relevée de la poussière sanglante de la guerre civile plus jeune et plus vigoureuse que jamais, avec* tous les éléments de vie et de pouvoir qui lui sont nécessaires pour rendre son nom glorieux, faire le bonheur de tous ses fils et de tous ceux qui viendront habiter ce sol avec nous, sous l'abri de ses lois hospitalières.

• Nous avons un territoire vaste et fertile qui peut renfermer et nourrir à l'aise une population presque égale à celle de l'Europe. Baigné par la mer, traversé par des rivières qui pénètrent jusqu'au cœur du pays, le Créateur y a préparé

une plaine, qui n'attend que la main du laboureur pour être féconde et les rails du chemin de fer pour activer les communications entre ses habitants.

i Nous ayons une population que la statistique démontre se doubler tous les vingt-cinq ans.

L'immigration que nous recevons est plus nombreuse que celle que reçoivent aujourd'hui toutes les républiques sud-américaines réunies, supérieure môme à celle que comptaient les Etats- Unis cinquante ans après leur fondation.

> Notre trésor commun est à peine organisé pour la première fois, et déjà nous pouvons présenter un revenu national plus élevé d'un quart que celui de la plus prospère des républiques sud-américaines après de longues années de paix. L'expérience et l'étude de l'échelle croissante de notre production et de notre consommation, nous démontrent que ce revenu doit doubler de dix en dix ans.

> Ainsi , en dix années de paix , nous pourrons avoir une rente annuelle de seize millions de piastres fortes et une augmentation d'un demimillion d'habitants. — Et ce progrès qui se développe spontanément, et en vertu des lois naturelles, n'est point le résultat de ces combinaisons artificielles qui appauvrissent les sources de la vie, mais bien la conséquence logique de

la force, de la vitalité sans cesse croissante qui animent les membres vigoareui qui forment le corps argentin.

» C'est ainsi que nous voyons une seule de nos provinces , peuplée seulement de 350,000 habitants» consommer et produire quatre millions de plus que la plus florissante des républiques américaines, qui est cinq fois plus peuplée. — Ce prodigieux phénomène économique se répète plus ou moins dans presque toutes les provinces , grâce aux améliorations qui s'opèrent dans leur régime politique et social , aux richesses naturelles qui s'exploitent aujourd'hui pour la première fois, aux industries nouvelles qui s'établissent en même temps que le système de viabilité tend chaque jour à s'élever au niveau des besoins du commerce.

» C'est pour cela que les provinces intérieures cherchent avec persévérance une route fluviale vers l'Atlantique ; c'est pour cela que Ja nation ouvre un chemin au milieu des déserts du Chaco, et réunit par des routes nouvelles et des ponts toutes les provinces de la République. C'est pour cela que la navigation du Vermejo est aujourd'hui un fait accompli, comme j'espère que le sera bientôt celle du Salado ; c'est pour cela que la province de Buénos-Ayres aura 200 milles de chemin de fer avant deux ans, et que la Repu-

> blique entière en comptera plus de 500 dans » six années.... i

c Enfin, pour que, rien ne manque à cette révo- » lution pacifique , je puis vous annoncer avec un » enthousiasme que vous partagerez sans doute, » que le constructeur du premier chemin de fer » du monde , à cause des obstacles qu'il a fallu » surmonter, l'homme à la voix duquel se lèvent » des milliers d'ouvriers armés du pic et de la » pelle pacifiques, M. Meiggs, enfin, l'ingénieur du » chemin de fer de Valparaiso à Santiago, m'envoie » dire, de cet autre côté des Andes, que la muï» raille de la grande Cordillère n'existe plus en- » tre des frères, et qu'il se fait fort, en huit années, » de conduire le railway de Santiago à Buénos- » Ayres, en y faisant travailler jusqu'aux barbares

> de la Pampa. »

Passant alors à l'expoâition de la situation de la politique intérieure, le général Mitre poursuit en ces termes :

€ Je sais , Messieurs , que je m'adresse ici aux » mâles représentants d'un peuple nourri à l'école » du malheur , qui n'a jamais reculé devant la » peine ni le sacrifice; par conséquent, je ne veux » point flatter la vanité nationale, ni l'éblouir en » vous cachant les dangers d'une situation qui » peut nous conduire également ou à la grandeur » ou à la honte.

» Je vous signalerai donc comme un des dangers les plus immédiats , ce sentiment d'intolérance politique qui empoisonne de ses rancunes Fatmosphère de la patrie, et refuse l'air et le feu aux frères qui ne pensent pas comme nous. Ce sentiment, qui peut irriter les cœurs et les pousser à une lutte mortelle, est une source de dissolution dans toute situation normale. Au lieu de donner des éléments d'activité et de vie au corps politique, il lui inocule des germes de décomposition et de mort. Tout homme a droit à la justice, à la liberté, à la sympathie, et ce principe conservateur et restaurateur des sociétés humaines, ce principe qui, jusqu'à présent, nous a sauvés de la dissolution, est le seul qui puisse rendre normale notre situation constitutionnelle

et politique »

€ Notre situation ne peut être consolidée que par l'association de toutes les forcés et de toutes les volontés pour un but commun , accepté de tous , et qu'il ne faut obtenir que par l'exacte observance de la loi démocratique qui nous régit.

» La meilleure politique sera donc celle qui > nous divise le moins. »

Le général Mitre est, comme on le voit, l'homme du progrès, qui aspire à la conquête pacifique de son pays par l'élément irrésistible de la civilisa-

tioD, représentée par des institutions saines, pratiques , une judicieuse exploitation des richesses mêmes du sol, un appui et un élan donnés par le gouvernement au commerce , à l'industrie / aux institutions utiles, en un mot, à tous les représentants de la prospérité et de la paix. G^est à cette impulsion, née d'une pensée généreuse et réalisme par un citoyen aussi ferme que sincère et éclairé, que la Confédération Argentine doit les avantages incontestables dont elle jouit maintenant. Puisset-elle se souvenir des sévères leçons du passé, et travailler sagement à l'avenir de ses fils.

La constitution de 1853 est, comme on le sait, calquée en grande partie sur celle des Etats-Unis de l'Amérique du nord. Elle constitue les bases du droit public argentin, c'est-à-dire: la liberté des cultes, de l'enseignement et de la presse; — la liberté du travail et de l'industrie; — l'inviolabilité des personnes et de la propriété; — l'égalité devant la loi de tous les Argentins, sans acception de couleur ni d'origine , et leur admissibilité aux emplois publics ; — l'admission facile des étrangers dans la grande famille argentine et l'égalité de leurs droits; — la liberté commerciale; — la protection de l'immigration.

Le but dé la constitution a été exprimé avec beaucoup de précision et en peu de mots par un homme d'Etat et un patriote éminent,M. le docteur

Juan Maria Gutierrez. Il consiste à constituer l'union nationale, — assurer la justice, — consolider la paix intérieure, — pourvoir à la défense commune, —travailler au bien-être général, — assurer les .bienfaits de la liberté, non-seulement aux Argentins et à leur postérité, mais à tous les hommes du monde qui voudront habiter le territoire argentin.

En effet, la constitution est très libérale pour les étrangers, qui jouissent de toutes les libertés et de tous les droits des nationaux, sans être obligés de se faire naturaliser et sans que Ton puisse leur imposer des contributions extraordinaires. Quant à ceux qui désirent la naturalisation , ils l'obtiennent sans peine après un séjour de deux années seulement, et ce terme peut même être abrégé lorsqu'on a des motifs pour le faire.

Le principal champion de la liberté et du progrès, un des esprits les plus élevés et les plus illustres du pays, M. le docteur Guillermo Rawson, J ministre de l'intérieur , a pu dire en toute vérité , en parlant de l'immigration, dans son mémoire présenté aux Chambres en 1864 :

c La constitution qui nous régit» nos lois, nos

> usages, le caractère de notre peuple, assurent à » l'étranger, dans notre pays, une position sociale y^ qu'il ne trouve sur aucun autre point du globe.

> Appelé à prendre une part égale avec les citoyens

indigènes à tous les avantages que procure une société civilisée, accueilli dans toute la République comme un frère et traité même avec une faveur spéciale , Tétranger ne peut être réputé tel, qu'en vertu des prérogatives dont il se voit entouré par la loi elle-même, et il se trouve par conséquent dans une position exceptionnellement favorable pour consacrer toute son énergie et toute son intelligence à l'avancement de ses propres affaires et à se créer pour lui et pour sa famille un bien-être durable. »

Le gouvernement fédéral de la République Argentine se compose de trois pouvoirs : législatif, exécutif et judiciaire.

Le pouvoir législatif est exercé par le congrès, formé de deux Chambres, celle des députés et le sénat. Les députés sont élus par le peuple, à raison de un député par vingt mille habitants. Les sénateurs, à raison de deux par province, sont choisis par les Chambres législatives provinciales. La durée du mandat est de quatre ans pour les premiers, de neuf ans pour les seconds.

Le pouvoir exécutif se résume dans la personne du Président ou du Vice-Président, nommés l'un et l'autre pour six ans, et qui ne peuvent être réélus qu'après l'intervalle d'une nouvelle présidence. Leur élection est faite par des électeurs spéciaux, nommés par le peuple dans chaque province. Le

Président est assisté de cinq ministres-secrétaires d'Etat, responsables comme lui, et qui ont chacun leur Département, comme en Europe.

Le pouvoir judiciaire fédéral est représenté par une cour suprême de justice, composée de neuf juges et de deux procureurs fiscaux, et destinée à juger les différends entre les provinces, ou les conflits entre les autorités locales d'une même province. Cette cour suprême a au-dessous d'elle cinq tribunaux de section, répartis sur les diverses provinces et composés chacun de trois juges et d'un procureur fiscal.

Les autorités provinciales sont personnifiées par un gouverneur qui représente le pouvoir exécutif, et par une assemblée de représentants qui forme le pouvoir législatif. Ces représentants sont élus par le peuple, et choisissent à leur tour le gouverneur, dont le mandat dure trois ans. Celui-ci nomme lui-même son ministre-secrétaire d'Etat, ainsi que tous les autres fonctionnaires de l'administration.

Les provinces se gouvernent d'une manière indépendante dans toutes les questions qui ne touchent pas à l'intérêt national. Leurs constitutions particulières sont soumises à l'approbation du congrès fédéral et ne peuvent rien contenir qui soit en désaccord avec la constitution nationale.

Les villes ont leurs municipalités, nommées par

tous les habitants et doDt les étrangers peuvent être membres aussi bien que les nationaux.

Les colonies agricoles ont aussi leurs municipalités, nommées par les colonsetprésidées d'office par le juge de paix.

La hiérarchie judiciaire commence au degré inférieur par des juges de paix, qui, dans les campagnes, représentent l'autorité dans toutes ses branches ; ensuite viennent un juge de première instance, un juge d'appel et enfin une chambre de justice, qui tient lieu de cour de cassation. Les affaires commerciales sont portées devant un tribunal aà hoc. Quelquefois il y a deux juges de première instance, dont l'un est chargé des causes civiles et l'autre des affaires criminelles. La rubrique du correctionnel est inconnue; tous les délits dépassant le ressort de la police sont portés devant le juge du crime, Juez del crimen, comme on l'appelle.

Il n'existe pas encore de code de lois argentin » excepté pour les affaires commerciales. Dans les procès, qui se plaident et se jugent toujours par écrit, du moment où la première tentative de conciliation verbale entre les parties a échoué, on invoque les anciennes lois espagnoles , le droit romain et presque tous les codes, pourvu qu'ils ne soient pas en contradiction avec la constitution ou avec les lois votées isolément par les assemblées législatives.

Aujourd'hui une commission de légistes s'occupe de la rédaction d'un code de lois argentin complet, qui sera prochainement présenté au congrès. Nous pouvons nous attendre à y trouver les dispositions les plus libérales touchant l'état civil de tous les citoyens et habitants non catholiques , car ce sont les pasteurs protestants de Buénos- Ayres eux-mêmes qui ont été invités à proposer sous ce rapport les articles qu'ils désiraient.

Il est vrai qu'en pareille matière aucune institution n'égale le mariage civil; mais aujourd'hui une pareille proposition risquerait encore / de soulever une forte opposition dans le congrès, dans lequel siègent en assez grand nombre des représentants de provinces reculées, où les idées n'ont pas marché avec la même rapidité qu'à Buénos-Ayres. On y arrivera peu à peu sans aucun doute; en attendant, ce n'est pas à nous, qui ne l'avons pas encore partout en Suisse, à nous formaliser de ce retard.

Dans une démocratie animée et turbulente comme la Confédération Argentine, on s'attend, et avec raison, à voir le journalisme largement représenté. Chaque petite localité a son journal , champ de bataille où les jeunes publicistes font leurs premières armes , et dont le feuilleton est la page blanche que les auteurs en prose et en vers couvrent de leurs productions. La presse quoti-*

dienne de Buénos-Âyres, sans compter les petites feuilles de moindre importance, publie quatre grands journaux espagnols, Xb. Nacion Argentina , la Tribuna, el Pueblo et el Siglo; un journal anglais, le Standard, et un journal français, le Progrès; on travaille à la fondation d'un journal allemand. Chaque mois voit paraître, en outre, des revues littéraires et scientifiques en langue espagnole et anglaise. Le Rosario possède deux grands journaux espagnols et une publication bi-mensuelle en anglais dirigée par le consul d'Angleterre , et consacrée aux intérêts du commerce , de l'industrie et de l'immigration.

Ces journaux reproduisent en général avec goût et bon sens ce que la presse européenne publie de meilleur. A Buénos-Ayres, Paris en Amérique, en langue espagnole, paraissait simultanément en deux traductions différentes et trouvait des lecteurs passionnés. Une de ces traductions est due à Don Lucio V. Mansilla, qui cultive paisiblement les lettres sur cette terre que son oncle, le dictateur Rosas, a arrosée de sang. Des fragments du beau livre de M. Laboulaye , sur la liberté religieuse , avaient paru dans le temps dans le National Ar- ^ gentin, ainsi que les spirituels articles de M. Ed. About. Le Cosmopolita, journal du Rosario, rédigé par M. Perkins,publiciste d'un grand talent et d'origine nord-américaine, se distingue par ses ten-

dances libérales et par son esprit de philosophie pratique. Les principaux problèmes de la vie sociale , les questions d'économie politique y sont discutées avec esprit et discernement.

A Buénos-Ayres même, l'étude des sciences morales et politiques a un ardent promoteur dans le ministre de l'intérieur de la République, M. le docteur Guillermo Rawson , qui a tenu sur la ^ Ldberté des conférences remarquables par l'argumentation ferme et serrée, la hauteur des vues et l'application pratique des maximes libérales au bien et à l'avancement du pays. Toutes les études / qui rentrent dans cette tendance sont accueillies et encouragées.

Avec cette facilité de style et cette élégance de langage propres aux Argentins , ces travaux mis à la portée de tous, se font lire avec plaisir et sans fatigue.

Le président de la République lui-même, le docteur Bartolomé Mitre , est un littérateur distingué et un historien consciencieux des destinées de sa patrie. Don Juan Maria Gutierrez écrit avec talent et esprit des biographies nationales et des articles littéraires. Un autre historien argentin est le docteur Alberdi , célèbre par ses travaux sur l'économie politique.

Buénos-Ayres possède un cercle littéraire dont les membres représentent la phalange de combat-

tants intellectuels dont s'honore le pays. Ce sont, entre autres, Don Yalentin Alsina, Don Juan- Maria Gutierrez, Don Miguel Sagui , Don Manuel Ferez del Cerro, Don Lucio V. Mansilla, déjà cité, ]/ Don Hector Varela ; une dame, Dona Juana Manso de Noronha, etc, etc. Ce cercle fait paraître une revue mensuelle et compte six sections d'histoire, de mathématiques , de beaux-arts, etc. — Outre des réumons extraordinaires, il y a une session régulière tous les mois.

A une époque un peu moins moderne que la nôtre, Sarmiento, en prose, et Marmol, en poésie, se sont distingués par des productions qui constitueront le fond de la littérature classique indigène.

La poésie lyrique est la muse de cette terre, où la beauté du ciel, la mélancolie grandiose du désert, la sonorité facile et scandée de l'idiome national, font naître, même parmi les gens dépourvus de culture, le goût des improvisations rhythmées, accompagnées des accords de la guitare. Ces poésies, qui naissent de l'occasion et meurent avec elle, sont difficiles à recueillir ; elles ressemblent aux fleurs des lianes que le vent du désert emporte au loin, et qui renaissent le lendemain, pour disparaître encore. Néanmoins, quelques-unes de ces improvisations se sent fixées dans la mémoire, accompagnées de mélodies simples, invariable-

meDt en tODS mineurs , comme presque toute la musique primitive. C'est le chant du prisonnier :

Triste chante le prisonnier, Enfermé dans sa prison»

Et à ses plaintes répond Le son dur de sa Qjiaîne.

Les heures se passent, les jours Vont emportant Tespérance.

Le courage succombe, Le cœur devient vacillant.

L'espérance se désespère Devant un exil si long.

Seul le vent stérile écoute Mon chant et mon affliction.

La grande nature, la beauté du ciel, les harmonies sauvages du désert » l'immensité du Rio Parana, se retrouvent dans les productions de quelques poètes. Ecoutons la description qu'a faite des Pampas Don Ëstevan Ëchevarria dans son poème de la Captive :

c C'était le soir, à l'heure où le soleil dore la » crête des Andes. A leurs pieds le désert s'étend

> immense, sans limites et mystérieux. L'aspect

> de cette solitude est silencieux et triste, comme

> la mer lorsqu'aux approches de la nuit elle

> abaisse la hauteur de ses vagues.

• Parcourant en vain l'immensité, pareille à l'oi-

seau perdu sur l'Océan, la vue fatiguée ne rencontre aucun point sur lequel elle puisse arrêter son vol rapide. Partout se déploient des plaines, domaine de Toiseau et de l'animal farouche ; partout le ciel et des solitudes connues de Dieu seul et que lui seul peut sonder.

» Parfois la tribu errante , montée sur le coursier sauvage, dont les crins superbes flottent au vent, y passe comme un tourbillon. Elle plante ses tentes sur l'herbe épaisse, et, tranquille, repose et dort, pour suivre bientôt après son chemin rapide.

» Déjà le soleil inclinait à l'occident son front chargé de lumière et lançait à la voûte céleste l'éclat affaibli de sa blonde chevelure. Le ciel serein et limpide étendait sur la plaine verdoyante son voile d'azur , 'plein d'une ombre mystérieuse.

» La brise, secouant ses ailes chargées de parfums, soupirait à travers les herbes, qui semblaient onduler comme une mer, et la terre contemplant le départ de l'astre-roi, se taisait triste et grave comme dans un adieu.

» Parfois seulement se faisaient entendre les hennissements de l'étalon farouche , les mugissements furieux du taureau ou les rugissements du tigre, tantôt contemplant les nuages comme dans une extase joyeuse , le yaja , des éclats de

> sâ voix prophétique, troublait le silence du dé-

* sert.

> Le soleil se coucha. Le vaste horizon sembla » s'enflammer, et la plaine s'obscurcit peu à peu;

> le ciel lui-même devint plus sombre, et les étoi-

> les , à la lueur tremblante , commencèrent à se ^ montrer; puis la nuit étendant ses ombres, ré- » pandit dans le désert son silence terrible et sa » sombre majesté. »

Dans le morceau suivant, les sentiments de tristesse du poète se confondant avec les impressions que lui cause l'immense fleuve du Parana, en ont pris la^sereine mélancolie :

Au Parana,

( Assis sur ces bords qu'en passant, les ondes » apaisées caressent doucement, je contemple, » muet et absorbé, l'étendue du vaste Parana,

» Le soleil à peine éclairait le monde, c'était aux

> heures que l'aube naît. Le Rio limpide semblait

* murmurer des chants d'amour, et moi, en extase, » je commençai à m'inspirer.

» Le sol était baigné de lueurs fugitives; la brise » fraîche agitait l'air ; les fleurs répandaient leur

> parfum matinal et se redressaient avec une no- » ble élégance.

> Les ondes pures, au cours tranquille, la fraîche » verdure des arbres touffus ; le ciel bleu qui se

reflétait dans le Rio : tout était beau» majestueux et grand.

» Je seDtis' en ce moment s'agiter confusément mille pensées, qui s'élevaient dans mon esprit. Je pris la lyre, et en touchant ses cordes les échos sonores retentirent à l'instant.

» Ondes gracieuses du Rio argenté , qui murmurez en paix des chants d'amour, n'écouterez- Vous pas mes folles rêveries? Vos rumeurs harmonieuses ne me plaindront-elles pas ?

> Donnez-moi, donnez-moi votre chant éternel, qui adoucisse le mien avec sa voix sonore, et qui au lieu d'un accent triste, s'élèvera vers le ciel avec mes plaintes.

» Et loin, bien loin, dans la mer profonde, emportez ma peine et la cachez là. Qu'elle reste ignorée de la face du monde, et qu'ainsi ensevelie elle meure en secret. »

On le voit, c'est le lyrisme par lequel ont débuté les poètes de notre époque moderne. L'auteur des Harmonies poétiques s'adressait aussi, au commencement de sa carrière, à ce lac témoin de ses peines et de ses joies , et désirait ensevelir leur souvenir dans ses ondes paisibles. Aussi Lamartine

a-t-il été compris et traduit avec beaucoup de talent, par un littérateur argentin, Don Juan Fran- J cisco Séguf, qui vient de mourir jeune encore, mais qui a eu le temps de doter son pays de reproductions bien senties des plus beaux morceaux des Méditations et des Harmonies.

Le caractère général de la poésie argentine est simple, mais empreint de grâce et semé, cà et là, de pensées charmantes. Un des jeunes poètes actuels, écrivant sous le pseudonyme de Carlos, et dont nous venons de citer les vers adressés au au Rio Parana, dans une autre poésie , décrit une jeune fille dont la beauté splendide brille surtout par une expression de candeur et d'innocence. S'adressant ensuite à celle qui Tinspire, le poète lui parle du monde, de ses déceptions inévitables, de ce calice de fiel qui accompagne toutes nos joies, et il dit :

• Blanche colombe, ne reste pas ici, où il n'y a » qu'infortune. Si tu ne te hâtes de quitter ce » monde, ta candeur perdra son essence première, i Déploie tes ailes, monte au ciel »

Mais pendant que le poète chante, il s'aperçoit ' que les vêtements de soie et de fleurs qui ornaient le front de la jeune fille se transforment; elle prend des ailes, elle les déploie, disparaît bientôt, comme une hirondelle, dans les profondeurs

azurées du firmament, et atteint la région des âmes.

Le poète la suit du regard, se recueille dans un souvenir de beauté et de bonheur, et son chant se termine par des accents tristes , qui gémissent un adieu.

Cette manière de présenter la mort est, il nous semble, très belle , empreinte d'une poésie douce, mélancolique et pleine de charmes.

Le goût et le talent pour la poésie est donc général chez le peuple argentin, soit qu'il s'épanche en strophes harmonieuses qui décèlent des études littéraires, soit qu'il se fraie un passage à travers la libre improvisation du gaucho, qui , véritable trovador, s'accompagne de sa guitare.

Le talent inné pour la musique n'est pas moins remarquable. La mémoire musicale, la voix juste et sonore, sont des dons universellement répandus.

Dans les grandes villes du littoral, c'est le piano qui domine. Il est joué avec grâce et facilité par des gens qui ne savent pas une note, mais qui improvisent de petits morceaux ou reproduisent des airs connus. D'autres personnes ont reçu une éducation musicale et se distinguent par un véritable talent.

Dans les provinces de l'intérieur, des guitares, des harpes fabriquées dans le pays résonnent sous les doigts agiles des créoles et des métis. L'Indien

guarani , surtout passionné pour la musique, se confectionne lui-même flûte et violon, sur lesquels il exécute les fantaisies de son imagination. , Un peuple naturellement doué des inspirations de la musique et de la poésie, ces deux muses gracieuses, paisibles et éminemment civilisatrices, ne peut manquer de subir le charme de ces éléments aimables et adoucissants.

lies colonies agricoles.

Nous avoDS vu que l'assemblée constituante de 1813 proclama l'abolition de l'esclavage, en déclarant libres tous les enfants d'esclaves qui naîtraient dans la suite. Cette mesure eut pour conséquence naturelle de priver peu à peu les propriétaires d'un travail qui ne leur coûtait que l'entretien très frugal d'une nombreuse domesticité , administrée du reste de là manière la plus douce et la plus patriarcale. Les habitations situées au dehors des villes étaient toujours entourées d'un vaste terrain, sur lequel on entretenait avec soin de belles plantations d'orangers, de pêchers et d'autres arbres fruitiers, des cultures de maïs, de patates, de certains légumes pour les usages de la maison, et surtout de tabac et de coton , qui , outre l'emploi domestique, donnaient lieu à un petit commerce lucratif pour le propriétaire. A la suppression du travail non payé, toutes ces cultures cessèrent peu à peu, et les guerres civiles achevèrent de les détruire en diminuant la population mâle et en entraînant souvent dans leurs péripéties la dévastation des propriétés.

Il n'est donc pas étonnant que le manque de bras se soit fait vivement sentir; on comprit que Punique remède était d'appeler l'immigration étrangère et de la favoriser par tous les moyens. La constitution de 1853 est fortement empreinte de cet esprit, et à l'époque de sa promulgation, deux gouvernements provinciaux, ceux de Corrientes et de Santa-Fé, signèrent des contrats de colonisation avec des particuliers, en promettant de- s'imposer, pour le but qu'ils se proposaient, des sacrifices considérables en proportion de leurs ressources.

Le gouvernement de Corrientes traita avec M. le D' Brougnes , médecin français de la région des Pyrénées, qui se trouvait alors dans le pays. Homme consciencieux et droit, il remplit ses engagements avec loyauté, et envoya, en 1855, un assez grand nombre de familles, basques pour la plupart. Les colons furent bien accueillis; mais, malgré les dehors les plus bienveillants et une grande ostentation en faveur des étrangers , le gouvernement de Corrientes n'était pas sincère dans son désir de favoriser la colonie, et il travailla même sous main à en amener la dissolution. Il commença par assigner aux colons des terrains qui appartenaient, non pas à l'Etat, mais à des particuliers, et qui furent réclamés plus tard par ces derniers. Il chercha à induire les colons à accepter du travail en

ville, ce qui tendait à les disséminer; enfin le fait est qu'il n'existe plus aujourd'hui de cette colonie que quelques familles , qui , du reste , se trouvent dans une position prospère. Le D' Brougnes, qui, par ces manœuvres hostiles, s'était vu frustr.é des avantages qu'il devait retirer du maintien et du développement de la colonie, et qui avait sacrifié toute sa fortune dans l'envoi des colons, vient d'obtenir du gouvernement national une indemnité convenable.

Le gouvernement de Santa-Fé fit un contrat de même nature avec une des notabilités du pays, M. Aron Castellanos, qui se transporta en Europe pour l'exécuter. A la suite de démarches longues et multipliées, moyennant des avances considérables qu'il consentit à faire pour payer en grande partie le voyage des colons, il parvint à réunir le nombre de 200 familles que lui prescrivait son contrat, pour former la première colonie. La majeure partie de ces familles étaient suisses. C'étaient pour la plupart des pauvres dont, profitant d'une occasion exceptionnelle, les communes s'empressaient de se défaire à un prix inférieur à celui qu'elles devaient payer pour les envoyer dans l'Amérique du Nord. Il y avait aussi un assez grand nombre de Savoisiens et quelques familles de la Hesse et du nord de la France.

Au mois de décembre 1855, le premier navire

de coloDS quittait le port de Dunkerque; les autres expéditions se succédèrent rapidement dans les premiers mois de 1856^ et les deux cents familles arrivèrent à Santa-Fé presque toutes à la fois.

La population de cette ville paisible et endormie était peu accoutumée à voir un étranger arriver dans ses murs ; le contrat voté par ses représentants et signé par son gouverneur, n'était à ses yeux qu'une utopie , un hommage rendu pour la forme à quelques écrivains et orateurs qui cherchaient à populariser l'idée de la colonisation, mais au fond une chose qui ne se réaliserait jamais. Grande fut donc la surprise lorsque l'on vit entrer dans le port des goélettes hérissées de tètes, et que peu d'instants après la plage se remplit d'hommes, de femmes et d'enfants, en blouses, en milaine, en bonnets valaisans, dont les manières, brusques et les allures un peu lourdes contrastaient avec les mœurs souples et courtoises du pays. L'arrivée des premiers colons est restée gravée dans le souvenir, comme un événement mémorable.

Un seul homme comprit, au premier coup d'oeil, l'immense portée que devait avoir pour l'avenir de son pays la circonstance qui, chez les autres, n'excitait que la surprise et la curiosité. C'était le gouverneur don José-MariaCullen, patriote éclairé et généreux.

Prenant à lui seul la tàehe de réparer rincurie qui avait fait négliger jusqu'à ce moment tous le& préparatifs que, d'après le contrat même, on. aurait dû faire à l'avance pour l'installation des colons, il mit tout en œuvre pour bien recevoir ceux-ci; il improvisa des localités pour les abriter, il mit à leur disposition toutes les res'sources doat il pouvait disposer, et si les revenus de l'Etat faisaient défaut, il y suppléait par sa fortune personnelle.

Aussitôt que le terrain où l'on voulait établir la colonie fut choisi et délimité, on y transporta les colons. C'était une vaste prairie située au delà du Rio Salado, et entourée au nord et à l'est d'une belle lisière de forêt. Cet emplacement de la colonie A^Espéranza est à une distance d'environ sept lieues au nord-ouest de Santa-Fé.

D'après le contrat, les colons devaient y trouver des cabanes toutes faites; mais, vu les circonstances, le gouvernement ne put faire autre chose que de leur donner les matériaux et une indemnité pour la construction.

Le gouverneur Cullen visitait la colonie tous les dimanches, plus souvent quand ses occupations le lui permettaient, surveillait tout jusque dans ses moindres détails , s'enquérait personnellement de la position et des besoins de chaque famille, cherchait autant que possible à les satisfaire; en un

mot, la Golooie était devenue son premier soin et son plus haut intérêt.

Malheureusement les nombreuses relations d'amitiéjque Gullen avaitàBuénps-Ayres le rendirent suspect à Urquiza, qui redoutait, bieo à tort, que dans les différends croissants entre la Confédération et Buénos-Ayres, le gouverneur de Santa-Fé ne prit parti pour la province dissidente. Cullen fut donc renversé par don Juan Pablo Lopez, frère du célèbre général Estanislao Lopez , et chef du parti des gauchos. La révolution eut lieu cette mème année 1856, qui avait vu l'arrivée des colons, et peu de semaines après leur installation.

Le nouveau gouverneur ne se montra point défavorable à la colonie; mais il était loin de partager pour elle l'enthousiasme et la sollicitude de son prédécesseur. Les distributions de bétail et de semences qui restaient encore à faire laissèrent beaucoup à désirer dans les détails de l'exécution ; beaucoup de familles ne reçurent jamais les vaches qui leur étaient promises, et, pour éviter les embarras et le péril de dissolution qui auraient pu survenir si les colons s'étaient vus privés de leur première récolte de blé, nous fûmes obligés de leur distribuer nous-mêmes la semence que le gouvernement ne leur donnait pas.

Le but de M. Gastellanos, en fondant la colonie, avait été sans doute de faire une œuvre utile à son

pays. Cependant il avait cherché avant tout à faire une spéculation, et il n'avait pas entrevu toutes les difficultés d'une pareille entreprise ; en particulier, il n'avait tenu aucun compte des besoins moraux et intellectuels d'une société à créer. Habitué à voir s'établir des estances, qui se développaient d'elles-mêmes par la simple introduction, sur un point quelconque de la pampa, d'un ou de plusieurs milliers d'animaux, il croyait naïvement qu'il en était de même des hommes, et que, pour fonder une colonie , il n'y avait pas autre chose à faire que d'aller chercher des familles en Europe et de les transporter au milieu du campo de Santa- Fé. Il pensait que tout irait de soi-même, que les récoltes seraient abondantes, et que le tiers qu'il devait en recevoir, d'après son contrat, lui fournirait un revenu magnifique. L'administration qu'il établit dans la colonie n'avait d'autre but que de veiller aux intérêts personnels de l'entrepreneur; il n'est dona pas étonnant qu'elle ne s'attirât ni le respect ni la sympathie des colons.

Les illusions de M. Castellanos ne tardèrent pas à se dissiper devant la réalité. Voyant que sa fortune, employée à faire des avances aux colons, était gravement compromise, il se hâta d'entrer en négociations avec le gouvernement national, qui siégeait alors au Parana, et rencontrant auprès de celui-ci les meilleures dispositions en faveur de

tout ce qui tendait à augmenter l'immigration , il parvint à se faire rembourser ses dépenses, en mettant le gouvernement en s*on lieu et place visà-vis des colons.

La conséquence immédiate iie cet arrangement fut la suppression de l'administration de M. Gastellanps et la remise aux colons de l'obligation de donner un tiers de leurs récoltes. Leurs dettes pour les avances de voyage furent maintenues, mais .non exigées, et quelques années plus tard le gouvernement déclara y renoncer formellement.

Les autorités de Santa-Fé confièrent la direction de la colonie, abandonnée par M. Gastellanos, à un Français, M. Adolphe Gabarret, de Bayonne, homme d'une haute intelligence, d'une grande expérience des hommes et des affaires, qui fut nommé juge de paix et administrateur, et qui, par sa prudence, son impartialité, son dévouement a l'idée de la colonisation , a contribué pour beaucoup au maintien et à la conservation de cet établissement, dont la ruine aurait coupé court à toute nouvelle tentative du même genre.

En effet, et il faut bien le dire, au commencement, les colons d'Ëspéranza ont eu à lutter avec de grandes difficultés. Pendant quatre années de suite, ils virent leurs champs envahis par les sauterelles; ce qui restait de leurs récoltes ne suffisait pas toujours à leur entretien, et la misère était

grande dans la plupart des familles. Ceux qui parent quitter la colonie, pour chercher du travail ailleurs, le firent; d'autres, en grand nombre, se mirent à faire du charbon dans les forêts voisines, à l'imitation des gens du pays. Cette industrie réagit défavorablement sur l'agriculture et contribua à augmenter la démoralisation des colons. Les charbonniers vendent très bien leur marchandise, dont la matière première ne leur coûte rien ; ils reçoivent ainsi une assez forte somme d'argent à la fois , et la plupart du temps ils dépensent cet argent dans lesxabarets, avant de retrouver le chemin de leur famille.

Cependant, malgré les crises et les découragements des premières années, la colonie d'Espéranza est aujourd'hui en pleine prospérité: D'après une statistique officielle , publiée sous la date du 30 novembre 1864, elle compte 1560 habitants. Le nombre des familles est d'environ 360, dont un bon tiers sont protestantes. Le bétail de la colonie s'élevait à 8324 bêtes à cornes, 1570 chevaux et 686 moutons ; ce qui fait par famille une moyenne de 23 bêtes à cornes et de 4 à 5 chevaux.

Dans le centre de la colonie , on voit s'élever, sur une belle place carrée plantée de jeunes arbres, un grand bâtiment en briques, dont la hauteur dépasse de beaucoup celle des autres maisons :

c'est l'église catholique, qui a été inaugurée il y a

environ deux ans, et dont la nef seule est achevée. Les colons se réservent d'y ajouter plus tard un clocher, ainsi que les deux bas-côtés de la nef, qui donneront à l'édifice la forme d'une croix.

Les protestants ne sont pas encore aussi avancés. Cependant, au mois d'août de l'année passée, nous avons eu la joie d'assister à une cérémonie solennelle, présidée par M. le pasteur Goodfellov^, de Buénos-Ayres, et qui avait pour but de poser la première pierre d'un bâtiment qui contiendra une habitation convenable pour le pasteur et une vaste salle d'école, où l'on célébrera le culte jusqu'à ce que les colons soient en mesure de construire un temple proprement dit. D'après le plan que nous avons vu, ce bâtiment sera spacieux, commode et de fort bon goût.

La colonie d'Espéranza offre déjà un coup d'œil plus animé que la ville même de Santa-Fé; on y voit circuler avec activité les cavaliers de tout sexe et de tout âge, ainsi que les chars de paysan, à la m^de suisse , attelés de chevaux tirant au collier. Malheureusement les cabarets prennent une grande place dans cette activité; cependant, outre ces défaits regrettables, on compte cinq ou six magasins d'une certaine importance, un moulina vapeur, un moulin à vent, plusieurs moulins à manège, ainsi que des représentants de tous les métiers. A

l'époque de notre départ, od projetait l'établissement d'un second. moulin à vapeur.

La colonie d'Espéranza est, à nos yeux, la preuve la plus évidente des avantages que le pays offre pour la colonisation. Composée, dans sa grande majorité, des éléments les plus dégradés et les moins laborieux ; livrée à l'appui d'un gouvernement dont les ressources n'égalaient pas la bonne volonté, et qui ne put exécuter qu'en partie les promesses du contrat; constamment en butte aux dégâts des sauterelles jusqu'en 1859; ayant à faire avec tout cela un apprentissage d'agriculture dans un pays tout nouveau , il semble que toutes les circonstances se soient conjurées pour rendre son existence impossible , et pourtant aujourd'hui, à hait années à peine de sa fondation, elle est décidément une des colonies les plus florissantes de l'Amérique du Sud.

Don José-Maria Cullen , sans le zèle et la prévoyance duquel il est probable que la colonie d'Espéranza ne se serait jamais formée, eut la joie de contempler de ses propres yeux le fruit de son dévouement. Ayant quitté Santa-Fé en 1856, à la suite de la révolution dont nous avons parlé , il éprouva de la répugnance à y revenir tant que le parti qui l'avait renversé se trouvait au pouvoir» V Mais en 1862, le gouvernement ayant passé aux mains d'un de ses frères, don Patricio Cullen, don

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