‹ La République ArgentineChapitre 2 sur 3 · SOI · texte numérisé non relu

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José-Maria céda au désir de revoir le sol Datai. Sa première visite fut pour la colonie d'Ëspéranza. Les coloDS, qui avaient appris sa venue, lui érigèrent des arcs de triomphe, et décorèrent de fleurs et de verdure le chemin par lequel il devait passer. Nous avons assisté à cet accueil enthousiaste, et nous avons vu le digne homme qui en était l'objet ému jusqu'aux larmes par ces démonstrations vives et touchantes.

A côté d'Ëspéranza, M. Cullen voyait deux belles colonies, San-Garlos et San-Geronimo, qui en étaient la conséquence, et il pouvait en compter d'autres dans le pays.

A l'époque où l'on recrutait en Suisse les colons de M. Castellanos, quelques familles du canton de Fribourg se présentèrent ; mais le nombre prescrit de 200 familles se trouvant au complet, elles durent être refusées. Sans se laisser pour cela détourner de leur projet, ces familles partirent pour Buénos- Ayres, ne doutant pas d'y trouver un bon accueil. Elles ne s'étaient pas trompées : plusieurs personnes influentes s'intéressèrent à elles, et les établirent très convenablement au nord de la province de Buénos-Ayres, sur le bord d'un petit affluent du Parana, nommé le Rio Aredfes, et près de la petjte ville de Baradero, voisine du port fluvial de San-Pedro.

Cette colonie de Baradero, ainsi fondée par une circonstance fortuite, s'est développée et continue

à progresser. Elle compte aujourd'hui 85 familles environ , dont la moitié sont suisses et les autres basques ou italiennes. Le gouvernement de la province a doté cette colonie d'une jolie école » et le pasteur protestant allemand de Buénos-Ayres la visite de temps en temps pour tenir un culte à ses coreligionnaires assez nombreux » pour baptiser leurs enfants et bénir les mariages.

La principale culture des habitants de cette colonie est la pomme de terre, pour laquelle le terrain de cette localité paraît être exceptionnellement favorable. Ce produit se vend à un prix souvent fort élevé, pour la consommation des villes de Rosario et de Buénos-Ayres, de manière que les colons y trouvent très bien leur compte. Les familles fribourgeoises qui ont fondé la colonie possèdent actuellement de belles habitations en briques et des économies placées à la banque, qui leur portent intérêt au taux élevé du pays.

Outre le contrat du D' Brougnes , le gouvernement de Corrientes en avait signé un autre, dont le porteur ajourna l'exécution, et dont pour cette raison le gouvernement lui fit signifier la résiliation , vu que les termes étaient expirés. Voyant cependant que l'on était parvenu à trouver des colons pour M. Castellanos, le porteur de ce contrat voulut chercher à en tirer parti, malgré sa nullité, et persuada quelques maisons d'émigration

d'engager des familles en son nom, en lui payant une prime. On réunit ainsi un assez grand nombre d'émigrants , que le gouvernement de Gorrientes refusa d'admettre aux conditions d'un contrat qu'il avait révoqué, et qui se seraient trouvés dans le dénuement le plus complet, si les démarches que nous eûmes le temps de faire, presque au moment de leur arrivée, auprès du général Urquiza, président de la Confédération, n'avaient pas réussi à le faire consentir généreusement à accueillir ces familles sur ses propres terres, et à leur faire, sur sa cassette particulière, des avances équivalentes à celles qui leur avaient été promise$, sans leur imposer d'autre charge que le remboursement et le paiement des intérêts.

Telle fut l'origine de la colonie de San-José, située dans la province d'Entre-Rios, sur la rive droite de l'Uruguay, à peu de distance du palais du général, d'une part, et de la ville de Concepcion, capitale de la province , de l'autre. Cette colonie se trouve à peu près en face de Paysandu, et il commence à se former sur la rive du fleuve une petite ville qui lui servira de port.

Au 31 décembre 1863, la colonie de San-José comptait 2211 habitants, formant 380 familles, dont 190 sont suisses, 125 savoisiennes , 54 pié^ montaises et 11 allemandes. Le bétail de la colonie s'élevait à 6854 bêtes à cornes et 1140 chevaux.

soit en moyenne environ 18 bètes à cornes et 4 cheyaux par famille.

Il y avait 22 négoces, un moulin à vapeur et deux à manège; 170 ruches d'abeilles.

Cette colonie est dans ce moment la plus peuplée.

Quelques familles , arrivées par un navire subséquent, au lieu de se prévaloir des dispositions bienveillantes du général Urquiza, persistèrent à remonter le fleuve jusqu'à Corrientes; mais n'y trouvant pas l'assistance sur laquelle elles comptaient, elles se virent obligées de rebrousser chemin jusqu'à Parana. Le gouvernement national les établit alors dans un endroit nommé las Couchas, qui, à sept lieues environ au nord de la ville, forme un port naturel sur le fleuve, et un site de collines et de forêts très pittoresque. Il y avait déjà en cet endroit quatre ou cinq familles, débris d'un essai de colonisation belge qui avait échoué. La colonie de las Couchas, nommée officiellement Villa Urquiza, compte aujourd'hui une centaine de familles, dont un tiers environ sont protestantes.

Un Américain du Nord vient d'établir dans le voisinage de cette colonie une grande "plantation de coton, dont il espère de bons résultats.

Ce furent encore les démarches que l'on fit en 1855, pour procurer des colons à M. Castellanos, qui attirèrent sur le pays l'attention des Vaudois

do Piémont. Un certain nombre de familles des Vallées, parties en 1856, débarquèrent à Montevideo et y trouvèrent un accueil empressé. Une société de patriotes leur fit donner du terrain dans le voisinage d'une petite ville nommée le Rosario oriental, et située sur une rivière de même nom, à peu près à la hauteur de Buénos-Ayres. Cette colonie excita ensuite l'intérêt des chrétiens d'Angleterre, qui lui envoyèrent des secours; l'Eglise vaudoise lui fournit un pasteur et un maître d'école. Cet établissement s'est développé et compte aujourd'hui un assez grand nombre de familles, dont le chiffre exact ne nous est pas connu.

La colonie de Neu-Helvetia^, importante aussi, a été fondée par une maison suisse, sur les confins mêmes de cette colonie vaudoise.

Quoique situées en dehors du territoire de la

* D'après le rapport que le consul suisse de Montevideo a fait dernièrement au Conseil fédéral et qui a été publié, cette colonie compte environ 600 habitants, qui possèdent 1290 bêtes à cornes et 250 chevaux, et qui avaient semé 1459 arpents de blé en 1864.

La colonie de San-Carlos , dont le nombre d'habitants est à peu près le même, possédait au 31 juillet dernier presque trois fois autant de bétail et avait ensemencé plus de 3000 journaux suisses de blé.

Le défaut de la colopie de Neu^Helvetia est que les concessions sont beaucoup trop petites : elles ne sont que de quarante journaux suisses. Cet inconvénient provient sans doute, en grande partie, de ce que, dans la Bande orientale, les terrains ont déjà acquis un prix comparativement élevé.

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République Argentine, ces deux colonies appartiennent néanmoins au mouvement dont nous poursuivons les phases.

 Santa-Fé, on ne s'arrêta pas. En 1858, nous jetions, pour le compte d'une compagnie d'actionnaires de Bâle, les fondements de la colonie de SaU'CarloSy sur un terrain concédé par le gouvernement, au sud-ouest de la capitale. Pour la première fois, les préparatifs se faisaient avant l'arrivée des colons, et lorsque les familles commencèrent à s'établir, l'administration se préoccupa de diriger soigneusement leurs travaux , et non-seulement d'exécuter scrupuleusepient le contrat dans les distributions de matériaux, de bétail, de vivres et de semences, mais encore et surtout de pourvoir dès l'abord aux nécessités morales des cultes et des écoles. Ces soins n'ont pas été perdus, et toutes les personnes cfiii visitent les colonies sont frappées, à San-Carlos, de la supériorité du travail agricole, ainsi que de l'ordre et du calme qui contrastent avec l'esprit un peu tumultueux des établissements voisins.

Les familles de San-Carlos commencèrent à arriver au mois de mai 1859. Les expéditions n'eurent pas lieu presque simultanément, comme pour Espéranza, mais, au contraire, elles se succédèrent assez lentement et par petits groupes très peu nombreux.

Au 31 juillet 1864, la population s'élevait à 637 personnes, formant 119 ménages, dont la moitié sont protestants. Le bétail s'élevait à 3265 bêtes à cornes, 696 chevaux et 1800 moutons ; ce qui fait par famille une moyenne de 29 bêtes à cornes et 6 chevaux.

Pendant les douze mois finissant au 31 juillet dernier, il y avait eu 11 mariages, 28 naissances, et seulement 2 décès d'adultes et 5 d'enfants. Dans les années précédentes , la proportion a été à peu près la même. Cette colonie contient les éléments du commerce, des métiers et des industries agricoles au même degré que les autres.

Une troisième colonie, celle de San-Geronimo, se trouve tout près du village indien du Sauce (dont nous avons parlé à une autre occasion), et à peu près à moitié chemin entre Espéranza et San- Carlos. Voici comment elle s'est formée :

Au nombre de quelques familles suisses arrivées spontanément à Santa-Fé en 1857, se trouvait un paysan du Haut- Valais, qui, voyant les avantages que le pays pouvait offrir à un grand nombre de ses compatriotes, eut l'idée de retourner chez lui pour leur en parler, et de ramener ceux qui voudraient l'accompagner. Il revint l'année suivante avec quatre familles seulement , qui eurent le courage de s'établir toutes seules sur le terrain que le gouvernement leur donna à l'endroit indiqué. Bodenmann

(c'est le nom de cet homme) repartit aussitôt, et après un interralle de deux ans» il revint encore avec vingt familles, puis de nouveau Tannée suivante avec une quarantaine.

La colonie de San-Geronimo , augmentée de quelques colons d'Espéranza, qui s'y sont établis après avoir bien vendu leurs premières propriétés, compte aujourd'hui environ 85 familles, et présente cela de particulier, que tous les colons, presque sans exception, sont du Haut- Valais, et conservent à un haut degré leurs mœurs et leurs habitudes. Malheureusement Tesprit d'initiative et le besoin du progrès ne sont, pas les qualités qui les distinguent, et ils se trouvent si heureux de posséder de grands terrains et de nombreux troupeaux de bétail, qu'ils ne songent ni à embellir leurs propriétés ni à améliorer leurs habitations.

Dans ce moment, un habitant de cette colonie est au canton du Valais , et se prépare à repartir pour Santa-Fé avec un nombreux cortège.

Les principales productions de ces colonies, en général, sont : le froment, l'orge, le maïs, les haricots, les pois, la patate ou pomme de terre douce, la pomme de terre ordinaire, les carottes, les navets, les raves, les betteraves, l'arachide, le sorgho, la luzerne, les melons, les courges et toute espèce de légumes.

Plus tard on cultivera certainement avec succès

le tabac, que le territoire de Santa-Fé produit en qualité supérieure^ et peut-être aussi le coton, dans une certaine mesure. Mais ce qui est probablement appelé à acquérir dans la suite une assez grande importance , c'est la culture de la vigne. Dans le pays , les cours des maisons sont presque toutes garnies de treilles magnifiques, qui produisent un raisin excellent; dans les colonies, on voit déjà

de très beaux ceps adossés aux murs des jardins, et quelques essais de faire du yin ont donné des résultats encourageants. La seule difficulté est de mettre la vigne à l'abri du vent; nous ne doutons point que Pon n'y parvienne , et comme les caves sont très faciles à creuser et à maintenir dans le sol compacte et argileux, on pourra sans peine se procurer les installations nécessaires à une bonne fabrication du vin.

Tous les arbres fruitiers se transplantent facilement des villes dans les colonies ; le pêcher surtout est d'une croissance très rapide, et planté en pleine terre , atteint à peu près la taille de nos pruniers, de sorte qu'il procure de l'ombre et embellit le paysage. Nous avons ensemencé de noyaux de pêches des champs de plusieurs journaux, et formé ainsi des pépinières d'où l'on prend chaque année, pour les transplanter, les sujets les plus convenables. Dans la colonie de San-Carlos seule-

ment, il y en a près de 80,000 qui ont été transplantés de cette manière.

L'abricotier, le coignassier, le figuier, le grenadier se transplantent aussi avec beaucoup de facilité. L'expérience a démontré que l'on peut greffer avec succès tous les fruits à pépins sur le coignassier et tous les fruits à noyau sur le pêcher, à l'exception des cerises, qui demandent à être greffées sur le merisier, arbre que l'on trouve du reste aussi dans le pays.

Les orangers, qui dans les villes atteignent des proportions superbes, et rappellent, par leur taille et l'abondance de leur feuillage, nos chênes et nos noyers, ne réussiront dans les colonies que lorsque l'on pourra leur donner plus d'abri; ce qui arrivera quand les jeunes arbres que l'on vient de planter aujourd'hui auront atteint leur développement.

Pour embellir la colonie, nous avons été prendre dans les forêts des arbres déjà grands, et nous les avons plantés dans le voisinage des habitations. Cela nous a très bien réussi pour plusieurs espèces, surtout pour Vombu, le ceybo et le paray$o. Ce dernier arbre se reproduit aussi très vite par la semence, de sorte qu'il est facile aux colons d'en entourer leurs propriétés , ce qui , outre un embellissement, leur fournira, dans l'avenir, un bois à brûler de première qualité.

D'autres arbres forestiers, dont le bois dur et de belle apparence s'emploie dans les constructions, la menuiserie et le charronna^e, tels que le caroubier et le quebracho, se reproduisent aussi par la semence et atteignent leur développement dans un nombre d'années beaucoup moins grand que l'on ne serait porté à le croire.

La plupart des arbres -d'Europe peuvent être introduits sans difficulté, pourvu que l'on y consacre quelques soins.

A côté de l'agriculture, les colons trouvent une grande ressource dans l'élève du bétail, dont l'accroissement régulier et certain contribue surtout a consolider leur position. Les animaux se reproduisent plus rapidement que chez nous. L'on élève tous les veaux; on garde les génisses pour l'augmentation du troupeau, et l'on ne vend les jeunes bœufs, pour la boucherie, qu'à l'âge de deux ans au moins. Des colons qui ont reçu à leur arrivée quatre vaches avec leurs veaux, possèdent, après cinq ans, 30 à 40 têtes de bêtes à cornes, sans en avoir acheté. Ceux qui ont eu les moyens de se procurer dès le commencement un plus grand nombre de vaches, ont aujourd'hui un troupeau de 60 à 100 têtes.

Le beurre se vend ordinairement à un très bon prix, et procure aux colons une ressource qui n'est pas à dédaigner. Il en est de même des œufs , et

nous connaissons des familles qui pourvoient aux besoins de leur ménage au moyen du produit de ces deux articles, car tous les colons ont des poules» des canards et des dindons en très grand nombre.

L'élève du mouton est susceptible aussi de leur offrir des avantages par la laine, par la reproduction, qui double le troupeau en trois ans, et enfin pour les cultures, parce que, en pâturant, les moutons préservent des mauvaises herbes les champs que l'on laisse en jachère.

Chaque famille élève ou engraisse quelques porcs pour les besoins de son ménage.

Les prix des animaux sont à peu près comme suit , sauf les variations inévitables : une vache à lait avec son vesfu , 50 fr. ; un jeune bœuf pour la boucherie, 30 à 40 fr.; une paire de bœufs de labour, 160 à 200 fr.; un cheval ordinaire , de 25 à 30 fr.; un bon cheval de trait ou de selle, 50 à 60 fr.; une jument , 16 à 20 fr. ; quand on les achète par troupeaux, 10 fr.; un mouton créole, 3 fr.; métis ou raffiné, de 8 à 12 fr.; un bélier fin, élevé dans le pays, de 60 à 80 fr.; un porc non engraissé, de 16 à 20 fr.

Le bétail est tenu au pâturage hiver et été. La nuit on le renferme dans une enceinte de piquets nommée corral; mais il serait très avantageux d'avoir des écuries couvertes pour les vaches à

lait, ainsi que pour les chevaux de selle et de trait, et de les fourrager pendant la nuit. Quelques colons ont commencé à prendre cette peine, et s'en trouvent amplement récompensés par l'augmentation du lait et le meilleur état de service des chevaux.

Ces derniers sont moins grands que ceux d'ici ; ils ne deviennent jamais aussi bons comme chevaux de trait, mais ils sont excellents pour la selle : ils supportent surtout de très longues courses sans qu'il soit nécessaire de les faire boire ou manger en route.

Le travail du paysan est beaucoup moins pénible dans les colonies que chez nous. Toutes les cultures se font sans engrais ; pour être avantageuses, il faut aussi qu'elles se fassent en grand, par conséquent toujours avec la charrue. La houe et la bêche ne s'emploient que par exception, pour les jardins. Nous avons déjà vu que le bétail exige peu de soins, bien qu'il y eût profit à lui en donner davantage. Le seul moment où le travail soit ardu et où tout dépende de ne pas perdre un instant est celui de la récolte du blé.

Toutefois, si le paysan n'a pas besoin de se fatiguer à l'excès, il est indispensable qu'il travaille avec assiduité et avec intelligence. Il n'y a pas de saison morte pour l'agriculteur; dans chaque piois de l'année il y a un travail utile à faire aux champs.

Comme les pluies sont rares, il importe d'être toujours prêt d'avance, afin de pouvoir ensemencer à la première occasion favorable. Au lieu de cela, les colons sont presque toujours en retard, et ce trait seul suffit à caractériser l'espèce de gens dont se compose jusqu'à présent la majorité de la population de ces établissements.

Dans les colonies de Santa-Fé, la concession de terrain faite à chaque famille est de 20 cuadres carrées, ce qui équivaut à près de 93 journaux suisses. Cela paraît beaucoup, selon les idées européennes, et cependant c'est bien loin d'être trop pour une famille qui veut déployer dans l'agriculture toute son énergie. Une pareille famille ensemencera chaque année de 40 à 50 journaux de blé, et comme, après la seconde année, il ne convient pas de cultiver ce produit deux fois de suite dans le même terrain, nous voyons déjà que l'espace se réduit. Aussi les dispositions prises à San-Carlos permettent-elles à chaque famille d'acheter, à côté de sa concession, un terrain de même forme et de même grandeur, qui double et complète sa première propriété. Les colons ne retrouvent cet avantage dans aucune des autres colonies établies jusqu'ici , et où par conséquent les meilleures familles ne tarderont pas à se trouver un peu à l'étroit.

A Espéranza, par exemple, le morcellement

des propriétés a déjà commencé, ainsi qu'on le voit par le nombre de 360 familles établies sur 210 concessions.

On fait pâturer le bétail en dehors des colonies, où l'espace ne manque pas, quoique le terrain ait des propriétaires.

Une partie des colons occupent encore leurs habitations primitives, bâties en mottes de gazon ou en briques crues simplement séchées au soleil, et recouvertes d'une espèce de roseau que l'on trouve dans les îles ou dans certaines lagunes, et que dans le pays on appelle abusivement de la paille. Cependant la plupart des familles ont éprouvé peu à peu le besoin d'être mieux logées, et ont construit, en briques cuites, des maisons plus ou moins spacieuses et plus ou moins élégantes, selon leur goût et leurs moyens. On fait ses briques soi-même, avec l'humus du sol mêlé et pétri avec un peu de fumier de cheval ou de paille de blé coupée, puis on les cuit dans des fours improvisés et formés des briques à cuire elles-mêmes, entassées et disposées convenablement. Ces briques sont d'une très bonne qualité.

L'espace ne manque pas, mais le bois de construction, au moins pour des poutres un peu longues, est rare et coûteux; par conséquent, l'on bâtit toutes les maisons d'un simple rez-de-chaussée, et l'on augmente à volonté les corps de logis,

qui sont ordinairement disposés en carré autour d'une cour. Dans les colonies, les toits sont presque toujours à deux pans et recouverts en briques, mais on les entoure d'un parapet faisant corniche, qui leur donne l'aspect des maisons à terrasse des villes.

Les familles un peu nombreuses et industrieuses bâtissent avec très peu de frais. Elles font leurs briques elles-mêmes, vont couper à la forêt le bois dont elles ont besoin, le tf*availlent ensuite, et se passent souvent de l'assistance du maçon et du charpentier.

Une famille de colons, une fois établie, dépense très peu pour sa nourriture, et vit mieux que le plus grand nombre des paysans en Europe. Les colons ont du beau pain de froment, du maïs, les légumes qu'ils veulent se donner la peine de planter, du lait, du beurre, du fromage, des œufs, de la volaille, du porc, et de la viande de bœuf à très bon marché : au prix d'environ 12 de nos centimes la livre. Outre cette viande, ils n'ont guère que le sucre et le café à acheter.

La vente des produits est toujours facile. Quand il ne s'agit que de petites quantités d'une denrée, les colons vont la vendre avec leurs chars à Santa- Fé ou à Goronda, petite ville située sur un bras du Parana, à cinq lieues de San-Garlos; mais dès que l'on peut réunir des chargements entiers, l'on

traite avec un négociant de Santa-Fé , qui envoie des goélettes à un port fluvial moins éloigné » où les colons conduisent leur blé ou leur maïs, sans dépense et en peu de temps, car en partant le matin, ils sont de retour dans Taprès-midi. Nous avons toujours obtenu pour les produits vendus à cet endroit, nommé Vestancia de Maciely les méfmes prix que l'on payait à Santa-Fé. La plus grande partie des céréales s'expédie à Buénos-Ayres.

Pour donner une idée de la position des colons, nous pouvons dire qu'il y a des familles arrivées il y a cinq ans, avec rien du tout ou même avec des dettes de passage, qui possèdent aujourd'hui en terrain, bâtiments et bétail, une valeur de dix à quinze mille francs, après avoir remboursé en capital et intérêt les avances qu'on leur avait faites. Il est vrai que ce ne sont que les familles qui ont travaillé, qui ont vécu avec ordre et économie, et qui surtout se sont appliquées à payer leurs dettes par à-compte à mesure que cela leur était possible, afin de ne pas laisser -accumuler les intérêts au taux élevé du pays. Ceux qui ont été plus indolents et moins soucieux de s'affranchir, se trouvent encore endettés plus ou moins profondément, cependant aucun ne serait dans l'impossibilité de se libérer peu à peu, moyennant un travail énergique, s'il y mettait une sérieuse volonté de remplir ses engagements.

Nous pouvons ajouter, sans faire tort à personne, que même les bons colons auraient pu faire beaucoup plus qu'ils n'ont fait, s'ils avaient travaillé comme travaillent les bons paysans en Europe.

Chaque famille demeure sur son terrain, ce qui est l'arrangement le plus commode pour les travaux; mais il en résulte un éloignemenl des habitations qui rend un peu difficiles les rapports de la vie sociale. Cependant cet inconvénient est grandement atténué par l'habitude constante d'aller à cheval, même pour les femmes et les enfants, de sorte que s'il y avait un plus grand nombre de personnes un peu cultivées qui éprouvassent le besoin de se réunir, elles trouveraient sans peine le moyen de surmonter cette difficulté; du moins n'avons nous pas remarqué qu'elle^fût un obstacle pour ceux qui ont le goût et l'habitude de fréquenter les cabarets.

L'administration de la colonie de San-Carlos a toujours été préoccupée de favoriser, autant qu'elle le pouvait, le développement de la vie sociale et intellectuelle. Dans ce but, elle a créé une bibliothèque populaire en français et en allemand ; elle faisajt circuler parmi les colons des journaux suisses, tels que la Gazette de Lausanne et les Basler Nachrichten; elle a fondé une société de chant et une société de tir à la carabine.

Cette dernière surtout a contribué à ranimer les

souvenirs patriotiques par des fêtes populaires. Des réunions publiques de tir ont été organisées en 1863 et 1864, et seront certainement continuées. Les colons d'Espéranza et de San-Geronimo, les étrangers qui habitent Santa- Fé et même le Rosario, y ont pris part avec beaucoup d'entrain. La souscription pour les prix atteignait la dernière fois le chiffre de près de mille francs. On avait fait des arcs de triomphe en verdure, on avait orné de bandelettes et de guirlandes la maison du tir et tous les établissements environnants; de tous côtés on voyait flotter les couleurs suisses , tantôt en grandes bannières, tantôt en petits pavillons. Parmi, les guirlandes de fleurs on avait placé des inscriptions qui devaient rappeler la Suisse, ou excitera la gaîté. Un bal champêtre terminait la journée, et la joie qui régnait partout ne fut troubléô par aucun désordre. Tout le monde éprouvait un sentiment qui lui rappelait les fêtes analogues de la mère-patrie.

Un autre usage religieusement conservé, c'est de préparer une fête aux enfants la veille de Noël. On leur arrange dans la salle de l'école un arbre chargé de lumières et de bonbons, et le pasteur profite de la réunion pour leur adresser quelques paroles rappelant les souvenirs et la solennité du jour, et destinées à produire une impression salutaire sur les parents comme sur les enfants.

Les intérêts du culte protestant dans les colonies de San-Carlos, d'Espéranza et de las Couchas sont placés aujourd'hui sous la protection de l'Eglise wesleyenne des Etats-Unis établie à Buénos-Âyres. Cette Eglise a envoyé à Espéranza un jeune pasteur suisse parlant le français et Tallemand, et elle a maintenu à San-Carlos les deux pasteurs qui s'y trouvaient déjà , et dont l'un est suisse français et l'autre wurtembergeois. Quelqu'un de ces ouvriers doit visiter périodiquement la colonie de las Couchas, ainsi que les protestants disséminés aux environs de Santa-Fé.

Ce sont eux aussi qui doivent tenir les écoles. ' A San-Carlos, l'enseignement est donné trois jours de la semaine en français et les trois autres jours en allemand. Dans l'après-midi du dimanche, il y a une instruction religieuse pour les enfants dans chacune des deux langues. Les colons ont le tort de ne pas profiter des écoles autant qu'ils le pourraient et le devraient; l'utilité du travail de leurs enfants, d'une part, et une coupable indifférence pour l'éducation morale et intellectuelle , de l'autre, les poussent souvent à sacrifier l'avenir de la jeunesse à leurs intérêts ou à leur convenance du moment.

Les églises catholiques d'Espéranza et de San- Garlos sont desservies par des missionnaires franciscains du couvent de San-Lorenzo ; les colons de

San-Geronimo , qui sont tous catholiques , vont à l'église au Sauce^ station des mêmes missionnaires.

Ces religieux s'occupent aussi plus ou moins de l'instruction des enfants, mais en langue espagnole et avec assez peu de régularité. Du reste, il y a quelques écoles particulières dans les trois colonies.

Dans les rapports fréquents qui existent entre les colons et les gens du pays, la jeunesse surtout, apprend l'espagnol avec une très grande facilité; mais nous croyons qu'il est important que l'éducation scolaire soit continuée dans les langues maternelles, afin que l'esprit de ces langues et les traditions de la mère-patrie se perpétuent dans les familles , et exercent plus tard , sur le développement général , la part d'influence qui leur appartient.

Les progrès que toutes ces colonies ont faits pendant le peu d'années de leur existence, permettent de fonder un grand espoir sur leur avenir, et dussent-elles même ne se recruter que lentement par l'arrivée successive de parents et d'amis des colons actuels, leur développement graduel ne nous paraît pas douteux. Un des colons de San- Carlos a déjà fait venir, il y a deux ans, et établi entièrement à ses frais, la famille de son gendre, qui ne tardera pas d'être en mesure de le rembourser. Cet homme était fermier en Europe , et

malgré tout son travail, il parvenait à peine à suffire aux besoins de sa famille, après avoir payé son fermage. D'ici à un ou deux ans, il possédera une belle propriété indépendante et un nombreux troupeau de bétail. Il est vrai que c'est une famille aussi laborieuse que frugale et rangée.

A mesure que la position des colons s'améliorera, il est probable que beaucoup d'autres suivront l'exemple de celui que nous venons de citer.

Dans les villes de Buénos-Ayres et de Montevideo , il y a une nombreuse immigration basque. Ces gens sont fort estimés comme travailleurs, mais ils ont une tendance très marquée à retourner chez eux, après avoir passé un certain nombre d'années en Amérique et fait quelques économies. Ce n'est donc pas une immigration qui profite bien réellement au développement du pays. Il faut pour cela des familles de colons qui prennent racine et se perpétuent. On aime beaucoup, sous ce rapport, les Suisses et les Allemands.

Le gouvernement national et ceux de la plupart des provinces attachent une extrême importance à la colonisation et sont disposés à l'encourager par tous les moyens possibles. Le gouvernement de Santa-Fé vient encore tout récemment de concéder des terres, au nord de Cayastà, sur les bords du Parana , à une maison allemande , qui s'engage à y établir une colonie.

Dans les villes de Buénos-Ayres et de Rosario, il y a des commissions d'immigration, nommées par le gouvernement national et composées des personnes les plus honorables de la localité. La commission de Buénos-Ayres se préoccupe surtout de l'accueil à faire aux émigrants; elle leur offre gratuitement les moyens de débarquer avec leurs bagages, ainsi que huit jours d'hospitalité dans un asile qu'elle a fondé, et qui est tenu avec ordre et propreté *. Pendant ce temps, la commission s'occupe de leur procurer du travail ouf un emploi, et elle y parvient presque toujours avant l'expiration du délai fixé, parce que la demande de domestiques et d'ouvriers de toute espèce va sans cesse en augmentant.

La commission d'immigration du Rosario, dont l'institution est toute récente et la résidence plus centrale, s'est proposé une tâche un peu différente, mais d'une très haute portée. Elle s'est mise en rapport avec les gouvernements provinciaux, ainsi qu'avec tous les grands propriétaires de terrains, afin de les engager à lui confier toutes les propositions que les uns et les autres seraient disposés à faire dans le but de coloniser leurs territoires. D'autre part, elle entretient des correspondances avec l'Europe , afin d'y faire connaître ces propo-

* Rue de Gorrientes, n® 8.

sitioDS, et de lui transmettre aussi les demandes qui pourraient se présenter. Outre cela, elle se propose de prendre des mesures pour accueillir les émigrants au Rosario, pour leur faciliter leurs voyages dans Tintérieur des provinces, et pour surveiller toutes les conventions qui seront faites entre eux et des citoyens ou des autorités indigènes, afin de sauvegarder les intérêts des colons.

Il est facile de voir que l'immigration et la colonisation sont pour la République Argentine la condition sine qua non de progrès, de développement et d'avenir, et il est en même temps réjouissant de remarquer combien cette vérité, qui, il y a dix ans, n'était entrevue que psur quelques intelligences supérieures, est aujourd'hui comprise par tout le monde, au point de n'être plus ouvertement contredite, même par ceux qui conservent encore quelque sympathie pour le parti rétrograde et quelques préjugés contre les étrangers.

Par contre, de ce côté-ci de l'océan, on ne comprend pas encore la vérité correspondante, qui cependant n'est pas moins certaine , c'est que la colonisation, bien comprise et convenablement dirigée , pourrait rendre de grands services à nos populations surchargées, où la grande majorité ne possède pas un pouce de terre, et dont l'état social est sourdement miné par le paupérisme et le prolétariat.

Que de sacrifices ne fait-on pas chaque année, en parlant de la Confédération Helvétique seulement, pour l'assistance officielle des pauvres? Et combien ne faudrait-il pas ajouter encore à ces sommes, si l'on pouvait calculer les aumônes de la charité privée? Ce sont chaque année plusieurs millions dépensés sans espoir de retour, et qui, par conséquent, représentent l'intérêt d'un capital immense, difficile à supputer.

Et à quoi aboutissent ces sacrifices énormes et toujours croissants? A maintenir tout juste les indigents, sans amélioration réelle de leur sort, ofà détruire chez eux et chez leurs enfants tout sentiment de dignité et d'énergie, incompatible avec l'existence ainsi entretenue. La démoralisation qui en résulte ne fait naturellemefnt qu'augmenter le mal; il ne faut donc pas sjéfonner si chaque nouvelle statistique en constate les progrès effrayants.

Quel résultat n'obtiendrait-on pas, au contraire, si l'on voulait consentir à employer la dixième partie seulement de ce que l'on sacrifie ainsi d'une manière inévitable d'une part et infructueuse de l'autre, non pas en dons ou en dépenses perdues, mais dans un placement qui reposerait sur la colonisation entreprise avec toutes les familles capables de travailler, et qui, après le sacrifice des intérêts pendant les premières années, pourrait rapporter avec le temps le remboursement du ca-

pital, plas un bénéfice sar des terrains réservés près des colonies, dont la valeur toujours crois* santé finirait par compenser un jour les frais d'administration et peut-être les intérêts perdus.

Et quelle différence dans l'amélioration obtenue t Donnez à une famille pauvre le moyen de devenir propriétaire d'un beau terrain, d'acquérir en quelques années un nombreux bétail, de rembourser insensiblement les avances qu'on lui a faites : placez-la dans un climat salubre , dans le plein exercice de ses forces physiques, ayant à sa portée une nourriture saine et abondante. Ne croyez-vous pas qu'au lieu de pauvres assistés par la charité publique et végétant tristement dans une atmosphère dégradée et corrompue, vous aurez des gens actifs, robustes et productifs, qui reprendront peu à peu le selïtvment de leur dignité et le noble orgueil de la propriété ?

Donnez encore à ces familles une direction ferme et intelligente pour les travaux agricoles^ des secours religieux, une école pour leurs enfants, quelques germes de culture intellectuelle parla lecture, le chant, les éléments des sciences naturelles, et vous aurez replacé sur une base normale et dans des conditions favorables au développement, une foule de gens qui, dans notre civilisation, manquent d'espace, de travail, de vo-

eatioD , et par conséquent des conditions les plus élémentaires de la vie sociale.

Le communisme veut créer des proprétaires en dépouillant ceux qui possèdent : ici Ton a un moyen facile de transformer des pauvres en propriétaires, sans dépouiller personne; au contraire, en posant ainsi les fondements de centres de population nouveaux , on prépare à notre industrie des débouchés futurs ; si bien qu'en définitive la mère-patrie recueillera un double avantage, savoii une charge de moins et une ressource de plus.

L'émigration des familles qui sont capables de s'établir à leurs propres frais peut , dans bien des cas, être fort avantageuse pour les individus euxmêmes, mais nous comprenons quepa patrie puisse regretter en eux des membres sains et vigoureux de sa propre société. Par contre, l'émigration de gens qui vivent aux dépens de la charité publique ou privée, ne saurait être une perte pour personne. Bien organisée et dirigée convenablement, elle transforme des éléments délétères en éléments productifs , et par cette raison même , le pays qui la reçoit n'a point à la redouter, ainsi que l'expérience le prouve dans les colonies que nous venons de citer, dont la population se compose, en grande partie, de la classe de gens que nous avons en vue, et qui sont, malgré cela, pour le pays où elles ont

été établies, une ressource et un progrès considérables et appréciés de tout le monde.

Nous avons déjà dit que l'on peut obtenir ce résultat, à nos yeux désirable et satisfaisant, à des conditions bien moins onéreuses que ne l'est l'assistance pure et simple telle qu'elle se pratique aujourd'hui. Ce n'est pas ici le lieu d'entrer à cet égard dans des détails et des calculs; mais si quelque personne prenait un intérêt sérieux à cette question, nous serions heureux de mettre à sa disposition les résultats de notre expérience personnelle en cette matière. Nous désapprouvons hautement la colonisation comme spéculation intéressée; mais nous la préconisons au même degré au point de vue de la philanthropiç, soit chrétienne, soit purement humanitaire, et nous avons la conviction que cette vérité, si peu entrevue et si contestée aujourd'hui, se fera jour avec le temps, malgré tous les obstacles qu'on lui oppose.

Depuis que le monde existe , nous voyons les nations vieillies jusqu'à la corruption dans la civilisation, dans les arts et les sciences, dans les événements agités de la vie politique, chercher à déverser le trop plein de leur population, l'élément inerte, improductif, qui souffre et fait souffrir, dans la colonisation appliquée à l'agriculture et au commerce. La Grèce, Rome, Carthage n'ont-elles

pas fondé la prospérité actuelle de presque tous les pays occidentaux de l'Europe?

L'homme se retrouve le même à travers la succession des âges , nourrissant toujours et partout le désir passionné de la propriété , et exigeant la rémunération de ses labeurs par les produits de ce sol qu'il revendique comme lui appartenant. La fable antique de ce géant, fils de la Terre, qui reprenait des forces miraculeuses chaque fois qu'il la touchait , et que son adversaire ne put vaincre qu'en l'étouffant à quelques pieds au-dessus de cette argile à laquelle il devait sa vigueur, est une belle et réalisable allégorie de ce que la terre, rendue à l'homme, peut lui donner de ressources matérielles et de forces morales. Transporté sur le terrain de la grande propriété accessible à tous, l'individu retrouve tous les éléments de la vie primordiale. La nombreuse famille , ici source de gêne et de misère, devient là-bas l'élément le plus sûr de la prospérité. La répartition et la rétribution du travail, problème navrant et question brûlante de notre époque moderpe, se résout et se dénoue dans les colonies de la manière la plus naturelle et la plus pacifique. La terre pour matière première, des bras pour capitaux, pour salaire les produits du sol, et comme équilibre et élément pondérant, le libre échange de ces produits contre ceux de l'industrie et des arts utiles.

Ainsi donc, nous croyons avoir entrepris une tâche utile, qui pourra faire du bien à plusieurs, en présentant la République Argentine comme une autre patrie à tous ceux que notre vieille Europe est impuissante à nourrir, et à ceux aussi qui, par leur position , leur intelligence , leurs idées généreuses et philanthropiques, peuvent donner une impulsion et une assistance à cette portion de la société qu'il s'agit de tirer de l'ornière poudreuse du paupérisme, pour la faire marcher dans la voie du vrai progrès.

Remaeigmemeiits pratiques*

Dans un pays nouveau et peu habité il serait fort à désirer que le colon fût avant tout un homme foncièrement moral et honnête. En Europe, où l'individu disparaît, pour ainsi dire, dans ht foule, ses défauts et sa conduite ne sont connus que de ses plus intimes relations, tandis que d'un autre côté , toutes les manifestations extérieures du vice sont réprimées non-seulement par la rigueur des lois et par la vigilance de la police, mais souvent mieux encore par le respect de Topinion publique et par le soin que conserve de sa réputation toute personne qui n'est pas complètement déchue et dégradée. En Amérique, il n'en est plus de même : placé dans le campo désert de Santa-Fé ou d'une autre province argentine, au milieu d'un nombre de familles très petit en comparaison de la population de n'importe quel district de campagne en Europe , en face d'une nature vierge sur laquelle le colon est appelé à conquérir de ses propres mains une existence nouvelle pour lui-même et pour les siens ^ tous les traits de son caractère, les bons et les mauvais, ne tardent pas à se mon-

trer à na et même à se développer d'une manière très marquée dans le sens où ils sont enclins. L'opinion publique, le souci du qu^en dira-t-on, n'existe pas, et il va sans dire que dans des étendues immenses à peine habitées, la surveillance de la police ne peut s'exercer que dans upe très faible mesure. Il est donc évident que, dans un pareil état de choses, chaque nouvelle famille qui arrive exerce, à un degré bien autrement sensible qu'en Europe, une influence salutaire ou nuisible sur l'ensemble de la colonie.

Mais c'est surtout pour le colon lui-même que la force morale, les principes chrétiens , la foi religieuse, ont une grande valeur ; car il ne faut pas. se faire d'illusions : fonder une existence nouvelle dans un pays désert , quels que soient d'ailleurs les avantages naturels qu'il présente , c'est toujours au commencement une tâche difficile,hérissée de privations, de fatigues, de souffrances même, et nous avons vu habituellement un profond découragement s'emparer, au bout de quelques semaines de leur arrivée , même de ceux qui ensuite ont le mieux réussi et qui aujourd'hui se félicitent le plus d'avoir persévéré. Heureux celui qui, dans ces moments pénibles, est capable de puiser dans^ sa confiance en Dieu un courage éprouvé et une espérance immuable. Heureux aussi, dans ces nouvelles sociétés qui se forment et où les ressources

iotellectuelles sont encore faibles et imparfaitement organisées , les enfants dont le père et la mère sauront prendre le soin de leur inculquer sous le toit paternel, la piété et l'éducation domestique qui seront la seule base solide de leur développement moral.

Malheureusement, parmi les colons qui se sont établis sous nos yeux, nous n'avons rencontré que bien rarement ce caractère respectable et sérieux qui devrait se trouver à la base d'une entreprise aussi grave que l'est, pour une famille, ïa résolution d'abandonner son pays et ses proches pour aller au loin créer à ses enfants un champ de travail plus étendu et un avenir plus encourageant. Ceci explique aussi pourquoi, dans leur grande majorité, les colons sont restés tellement en arrière des résultats matériels qu'ils auraient pu atteindre.

Il est très essentiel que le colon soit agriculteur. Les artisans et les ouvriers peuvent trouver avec facilité du travail bien payé dans les villes comme Buénos-Ayres, Rosario et autres: mais dans les colonies il convient que, même ceux qui exercent des professions, comme celles de maréchal , charron, maçon, charpentier, menuisier, etc., soient en mesure de faire de l'agriculture en même temps. Quoique pour beaucoup de détails les cultures doivent se faire d'une manière différente de celle

d'Europe , il est é? îdent que celui qui est accoutumé aux travaux de la campagne et qui connaît» par la théorie et surtout par la pratique , les méthodes employées ici, apprendra très vite les modifications à y apporter là-bas, et sera infiniment mieux placé pour faire de rapides progrès dans sa nouvelle position, que les ouvriers de fabriques et les horlogers, dont à San -Carlos nous avons si souvent été obligés de faire l'éducation agricole.

Dans le cas où le colon n'aurait pas été paysan en Europe, il faudrait au moins qu'il fût assez robuste pour supporter sans peine le travail des champs et qu'il fût disposé à s'y adonner volontiers: car tous ceux qui éprouvent de la répugnance à manier la charrue et à conduire les bœufs feront bien de rester éloignés des colonies.

Enfin , il faut que le colon soit père de famiUe. Un homme seul ne peut pas suffire au travail de l'exploitation d'une concession; d'ailleurs il ne s'attache pas à la terre : il lui est trop facile de se déplacer et de se tirer d'affaire partout, pour qu'il ne la quitte pas au premier mouvement de dépit et de découragement. La même raison, augmentée de la difficulté de demeurer toujours d'accord et de ne pas se quereller dans une situation où il y a un travail pénible à se partager et des privations à supporter en commun, fait que toutes les asso-

dations qui se forment quelquefois entre des individus isolés pour composer un groupe au lieu d'une famille, ne durent jamais plus de quelques semaines, ou tout au plus quelques mois. Il ne faut donc pas se figurer que l'on puisse remplacer la famille telle que Dieu l'a faite, par une association qui n'est basée que sur l'intérêt ou la convenance du moment.

Le travail des domestiques est très coûteux : le salaire varie entre trente et cinquante francs par mois, outre la nourriture, et, malgré cela , on ne peut pas exiger d'un domestique autant de travail qu'en Europe. C'est la première année , pendant laquelle on a le pluis d'ouvrage à cause des installations, que l'on a le moins de récoltes, et que, par conséquent, une pareille dépense est d'autant plus difficile à supporter; ensuite les récoltes sont très inégales , parce que leur plus ou moins d'abondance dépend des circonstances plus ou moins favorables du temps, et si, après une récolte qui ne dépasse guère les besoins de l'entretien, l'on se trouve obligé de payer des domestiques, cela peut facilement vous mettre dans un grand embarras.

Par contre, lorsqu'une famille fait le travail par elle-même, elle n'a point de salaires à payer, et si une récolte ne donne que peu ou point de surplus de produits à vendre , elle peut attendre patiem-

ment la moisson suivante , qui très probablement l'en dédommagera.

Il faut se garder de faire des contrats avec des domestiques en Europe et de payer leur voyage à condition d'en déduire le prix sur les gages futurs. Outre que ces contrats sont illusoires, puisqu'il est impossible de maintenir les conditions stipulées selon les habitudes européennes, en présence des usages entièrement différents que l'on trouve dans le pays , le domestique qui voit son gage diminué par les à-compte que le maître retient pour recouvrer ses avances, résiste rarement aux tentations qui lui sont offertes de toutes parts de quitter son service pour prendre du travail ailleurs. Dans ce cas, les avances du maître sont presque toujours perdues.

A moins de rencontrer des entreprises ou des sociétés qui fassent des avances aux colons , une famille qui veut s'établir dans une colonie doit posséder les moyens de suffire elle-même à son équipement, à ses frais de voyage et à ceux de son installation, y compris l'entretien pendant la première année. Pour cela nous estimons qu'une famille devrait s'arranger de manière à pouvoir disposer à son arrivée d'au moins 2500 a 3000 francs en argent comptant.

Il est vrai que, dans les colonies établies , surtout dans celle de San-Garlos, où il y a encore un

grand nombre de concessions vaéantes, les colons les plus avancés sont dans les meilleures dispositions pour venir en aide aux nouveaux arrivés , , surtout quand ceux-ci leur inspirent de la confiance et de la sympathie par leur caractère et leur conduite , mais cette assistance consiste plutôt en quelques journées de travail offertes gratuitement ou en d'autres services de ce genre qu'en des avances d'argent. Sous ce rapport, il pourrait se faire tout au plus qu'on leur vendît à crédit des semences, ainsi que des bœufs ou des vaches, ou qu'on leur prêtât une ou deux de ces dernières pour leur procurer du lait. Au surplus, quant aux vaches, les estancieros des environs en prêtent toujours très volontiers aux colons, parce que ceuxci les accoutument à se laisser traire; mais si le colon y trouve l'avantage d'avoir du lait pour son ménage, il se voit privé, par contre, du bénéfice de l'augmejQtation qu'il aurait si les animaux lui appartenaient. Ce n'est donc une ressource que pour ceux qui n'ont pas le moyen de faire mieux.

Les personnes auxquelles il ne reste plus rien après avoir payé les frais de voyage feront donc bien de chercher de préférence de l'occupation dans les villes ou dans les environs de celles-ci. Domestiques, servantes, valets de ferme, ouvriers de tous les métiers, sont toujours fort en demande

dans les grands centres de population» et les salaires qui se paient sont élevés^ Les propriétaires des quint(M on maisons de campagne, qui se trouvent aux abords des villes, sont très souvent disposés à les donner à exploiter à des familles européennes, à lamoUié ; c'est-à-dire que le propriétaire fournit au fermier, qui habite gratuitement la quinta, ce qui lui est nécessaire pour le travail, en bestiaux , semences , outils mêmes au besoin , et qu'à la récolte le produit se partage par moitié entre le propriétaire et le fermier, sauf à déduire

* Voici les salaires que Toa paie à Baénos-Ayres d'après une circulaire publiée par la commission d'immigration de la dite ville en décembre 1864 :

Piastres,

Valeur approxi-

papier.

mative en francs.

Jardiniers, par mois avec nourrit.

Agriculteurs, »

Valets de ferme ou d'es tance

Domestiq. en ville, »

Servantes. »

250,300,4qQ 43, 51, 68

Cuisiniers, »

Cuisinières^ »

Couturières, »

Repasseuses, »

Maçons, par jour sans nourriture

Charpentiers et menuisiers.

Maréchaux et forgerons.

Cordonniers, »

Tailleurs, »

Ouvriers de chemin de fer.

Journaliers,

la nourriture de ce dernier si elle lui a été ayancée.

On trouve aussi facilement à se placer comme gardeur de moutons, soit avec un salaire fixe d'environ une once d'or (82 francs) par mois , soit avec une part dans les produits du troupeau.

Nous ne pouvons recommander les divers arrangements que nous venons d'indiquer que comme un pis-aller. Us ont l'inconvénient de disséminer les familles européennes parmi la population créole-espagnole > et même de disperser les membres d'une même famille quand ils sont obligés de se placer en service ou comme artisans; tandis que les familles qui peuvent s'établir dans une colonie trouvent un milieu qui, par le langage, les mœurs et les habitudes, leur rappelle leur patrie , et elles contribuent elles-mêmes à fortifier ces nouveaux centres de population compactes et homogènes , qui sont appelés à exercer une influence toujours plus bienfaisante sur le développement du pays.

Dans ce moment il se forme près de la ville de Patagones ou el Carmen, sur les bords du Rio Negro, au sud de la province deBuénos-Ayres,une colonie européenne, entreprise par une maison indigène, MM. Aguirre et Murga, qui fait de grandes facilités aux colons et leur avance même une partie de leurs frais de voyage.

Il y a peu de mois que MM. Wilckens et Verenet, deux Allemands, tous deux propriétaires d'estances dans la Bande orientale, ont obtenu du gouvernement de Santa-Fé une vaste concession de terrains dans une situation magnifique, près de l'ancienne ville de San-Xavier , sur les bords du Rio Parana, à la condition d'y fonder une colonie. Ces messieurs ne tarderont pas, sans doute, à s'occuper de la réalisation de leur projet et il est probable qu'ils feront aussi à leurs colons des facilités et des conditions avantageuses.

Avant de passer à des détails qui nous mettront souvent dans le cas de présenter des chiffres, il est nécessaire de donner quelques explications des monnaies, poids et mesures du pays.

En fait de monnaies , toutes les valeurs se rapportent à Vonce d'or ou au patacon, qui en est la seizième partie, et qui se subdivise en centavos ou centimes.

Le patacon est une monnaie imaginaire, qui n'existe que pour la comptabilité.

Toutes les monnaies étrangères en or ont cours légal et sont tarifées en patacons ou piastres fortes de la manière suivante :

Pièce de vingt francs P. F. 3 90

Souverains anglais » 4 90

Doublons d'Espagne » 5 —

Condors du Chili .....'. » 9 30

Pièces de vingt milreis, du Brésil » 11 — Aigles des Etats-Unis . . • • » 10 — On voit que le cours légal des pièces de vingt francs met la valeur de l'once d'or à 82 francs. Par conséquent, à moins de pouvoir se procurer des onces au-dessous de ce prix , on fait mieux d'emporter avec soi tout simplement des ^napoléons.

La monnaie courante de Buénos-Âyres est la piastre papier, dont le cours, relativement aux piastres fortes, varie chaque jour. Dang ce moment, le change est d'environ 29 piastres papier pour une piastre forte, mais nous présumons qu'il s'améliorera peu à peu vu la loi récente, qui autorise la Banque à échanger successivement ce papier-monnaie contre des billets de banque payables à vue et en or, sur le pied de 25 pour 1 ou de 400 piastres papier pour une once d'or.

A Santa-Fé et dans la plupart des provinces, la monnaie qui circule est h piastre bolivienne, divisée en huit réaux. C'est encore une monnaie abusive dont la valeur, relativement à l'once d'or varie journellement entre 20 et 22 piastres environ pour une once , et qui tend heureusement à disparaître, ayant été mise hors de cours dans la Bolivie même, qui a introduit un nouveau système monétaire exactement semblable à celui du Chili. Quand nous parlerons de piastres a propos des

colonies de Santa-Fé, nous entendrons toujours la piastre bolivienne , que l'on peut évaluer approximativement à quatre francs.

En fait de poids l'on traite par arrohes de 25 livres espagnoles. La livre espagnole est un peu inférieure au demi-kilogramme.

La mesure de capacité pour les solides est la

fanègue de douze cdmouds. Nous ne pouvons pas

/ donner la comparaison exacte de cette mesure

avec les nôtres. VcUmoud est à peu près égal à

l'ancienne mesure suisse.

Le blé se vend ordinairement au poids, à raison de 15 arrobes ou 375 livres pour une fanègue. La fanègue mesurée peut peser de 350 à 400 livres , selon la qualité du blé.

Pour le maïs, qui se vend en épis, pour les patates, etc., etc, on remplit Valmoud non-seulement jusqu'au bord , mais en y entassant tout ce qui peut tenir sans tomber, et l'on compte douze almouds pour une fanègue.

 Buénos-Ayres, la fanègue équivaut aux deux tiers de celle de Santa-Fé ; par contre , pour le maïs en épis l'on fait double mesure , c'est-à-dire que l'on compte deux fanègues pour une.

La mesure de longueur est la vare.qui équivaut V à 86 centimètres.

Les terrains se mesurent par lieues de 6000

Bol. p. 280 Semences et entretien de quatre personnes pendant une année ... » 320

Ensemble, Bol. P. 600 ou environ 2400 francs.

Nous n'avons pas compris dans ces dépenses Tacbat du terrain , parce que l'on peut presque toujours l'acheter à crédit, et que d'ailleurs c'est un point qui varie selon les circonstances. A Espéranza on ne peut plus acheter que des concessions ou des fractions de concession déjà occupées , en payant par conséquent un bénéfice au propriétaire; à San-Géronimo, le gouvernement

vares, par madras de 150 vares, et par cuerdas de 100 vares.

Dans la province de Buénos-Âyres , la cuadra n'est que de 100 vares.

Nous estimons comme suit les frais indispensables de l'établissement d'une famille de quatre personnes dans une colonie de Santa-Fé :

Matériaux et construction d'une chaumière (rancho) et d'un parc pour le bétail

(corràl) Bol. P. 150 1

Âchatde4bœufs de labour P. 80 » 2 vaches laitières

avec leurs veaux » 32 » 2 chevaux ...» 18 » 130

donne les eoncessions gratis après quelques années d'occupation ; mais nous croyons que celles qui se trouvent encore vacantes seront prises et au delà par les familles valaisannes qui vont partir ce printemps. Dans la colonie de Baradero on donne gratis aux colons la quantité de terrain qu'ils peuvent enclore, et comme ils s'adonnent surtout à la culture de la pomme de terre, ils se contentent en général de fort petites propriétés. A San-Carlos , les concessions de 20 cuadres carrées (450 vares de large sur 1000 vares de long , ou 500 sur 900) se vendent à crédit au prix de P. 250 ou fr. 1000, en payant l'intérêt au taux du dix pour cent l'an. Cela ferait donc pour la première année une dépense de 100 francs à ajouter à la somme cidessus.

Nous avons, du reste, évalué ces dépenses au plus bas, en supposant que la famille de colons se contenterait pour le commencement du plus strict nécessaire, et contribuerait de son propre travail aux installations, qui seraient de la dernière simplicité.

Quant à ceux qui peuvent faire mieux, nous leur conseillons de construire dès l'abord leur habitation sur un pied plus satisfaisant, c'est-àdire en briques cuites, avec une charpente travaillée, des fenêtres vitrées, etc., etc. Mais il faut

avant tout que chacun se règle d'après ses moyens.

Il va sans dire que plus un colon possédera d'argent disponible en arrivant, mieux il pourra s'installer et s'organiser d'une manière commode et avantageuse. Mais nous conseillerions à ceux qui se trouveraient dans cette position une grande prjidence dans l'emploi de leur argent, et nous leur recommanderions de suivre les conseils bienveillants despersonnes respectables qui ont déjà acquis l'expérience du pays ; car en procédant selon les idées et les habitudes européennes, on est sûr de dépenser son argent en pure pertQ. Aussi voit-on très souvent les colons arrivés avec rien ou peu de chose (bien entendu avec un contrat qui leur assurait les moyens de s'établir) être plus avancés au bout de quelques années que ceux qui avaient apporté de l'argent. Pourtant il est incontestable que l'argent a une valeur immense dans le pays , puisquerle taux de l'intérêt s'élève quelquefois jusqu'à 3 pour cent par mois et qu'on le voit habituellement à 1 Vj.

Il résulte de là que l'argent comptant est le meilleur article à prendre avec soi, et qu'à moins d'avoir déjà été dans le pays et de savoir très bien ce que l'on fait, il faut se garder d'emporter des marchandises dans l'idée qu'on les vendra facilement avec un grand profit. La plupart des produits

de notre industrie, surtout les étoffes, se vendent meilleur marché à Buénos-Ayres qu'en Europe , à cause des nombreux envois en consignation que Ton finit par liquider aux enchères à tout prix.

Nous conseillons aux familles qui voudraient aller dans une colonie, de ne vendre de leurs effets que les objets qu'elles ne peuvent absolument pas emporter; tout le reste leur sera extrêmement utile ou agréable dans leur nouvel établissement. Comme objets indispensables nous indiquerons ce qui suit : de la bonne literie , sans oublier les duvets ou édredons, de bonnes couvertures , le linge de Ut, de table et de corps; de bons habillements, y compris des vêtements d'hiver, que l'on est souvent fort aise de porter; une provision de chaussure forte, mais sans dons , attendu qu'il n'y a pas de pierres et que les souliers commencent rarement à s'user par la semelle. Il est bon d'emporter surtout des souliers de femme , que l'on ne peut guère acheter dans le pays que de très mauvaise qualité et assez cher. La batterie de cuisine an grand complet , et si possible un fourneau de cuisine en fonte ou en fer, meuble extrêmement utile, peu coûteux en Europe et fort cher en Amérique.

Passant aux instruments aratoires et aux ustensiles, nous recommandons les charrues des systè-

mes Dombasle et nord-américain; plusieurs colons ont apporté avec eux des charrues de l'institution agricole de Hohenheim, en Wurtemberg, qui sont excellentes pour le terrain des colonies. Il faut aussi prendre avec soi une centaine de pieds de bonnes chaînes de différentes grosseurs; vingt ou vingt-cinq livres de cordes (on a de la peine à trouver de bonnes cordes dans le pays et il faut les payer très cher); une bêche plate pour faire des mottes de gazon » des bêches, des pelles, des houes larges et légères, des pioches, des faucilles, des faulx avec les manches et l'attirail pour les aiguiser, des fourches et des râteaux ; un ventilateur pour nettoyer le blé, des vans ; de bons sacs pour le grain; des outils tels que marteaux, tenailles, scies diverses, rabots, couperets, ciseaux, etc., 6tc. Les haches nord-américaines que l'on peut acheter à Buénos-Ayres et à Santa-Fé valent beaucoup mieux pour le bois dur que celles qui sont faites en Europe.

Ceux qui apportent un char avec eux ont l'avantage de pouvoir s'en servir dès lé moment de leur arrivée et cet avantage n'est pas à dédaigner. Cependant l'on peut faire faire parles charrons et les maréchaux d'Espéranza et de San-Garlos des chars qui ne coûtent guère plus que ceux d'Europe (en y ajoutant le port) et qui dureqt beaucoup plus longtemps ; car les bois d'Europe s'u*

sent très vite sous rinfluence da soleil et de la température de Santa-Fé. Les personnes qui en ont les moyens et qui Youdront prendre avec elle& de ces chars à deux ou trois bancs sur ressorts ^ qui tiennent le milieu entre le char et la voiture ^ les trouveront très commodes pour les courses^ dans la colonie et les voyages d'un endroit à l'autre, surtout si elles veulent éviter d'aller toujours à cheval.

En fait de herse, ceux qui peuvent en acheter une toute en fer, qui se démonte entièrement , de manière à prendre peu de place dans les bagages^ feront bien. Par contre, pour les herses ordinaires, on fait mieux de se les procurer ou de les faire soi-même à la colonie.

Celui qui a une carabine fera bien de l'emporter, ainsi qu'un fusil de chasse.

Quand on prend avec soi des graines ou des semences, il est urgent de les mettre dans une boîte de fer-blanc ou de zinc hermétiquement fermée et soudée, parce qu'à défaut de cette précaution elles perdront en mer leur faculté de germer. Si l'on veut emporter de jeunes arbres, il faut aussi les emballer avec beaucoup de soin, en consultant pour cela un horticulteur expérimenté.

Tandis que dans presque tous les pays à coloniser, celui qui veut créer un établissement nouveau doit commencer par de pénibles travaux de

défrichement poar débarrasser le sol des entraves que les siècles passés y ont accumulées, cette difficulté n'existe pas pour le colon des pampas de l'Amérique du sud. Il trouve une prairie naturelle, sans pierres ni buissons j même sans mauvaises racines , où il peut mettre la charrue dès le premier jour.

La première chose à faire pour le colon , après avoir choisi sa concession et désigné l'emplacement de sa maison à construire , c'est de creuser un puits à l'endroit qui lui paraîtra le plus convenable. On trouve une excellente eau fraîche et limpide, qui dissout le savon et qui est bonne pour cuire les légumes, à une profondeur qui varie selon le plus ou moins d'élévation du terrain, mais qui est en moyenne d'environ quarante pieds. Deux hommes peuvent creuser un puits en quatre jours.

Après cela on fait le coiral ou parc pour les bestiaux. C'est une enceinte rectangulaire, formée de gros pieux posés en terre l'un à côté de l'autre, dans un petit fossé que l'on comble ensuite , et qui , vu leur forme ordinairement un peu courbe et trapue , s'enchevêtrent et forment une barrière infranchissable pour les animaux que l'on y enferme pendant la nuit. Pour ce corral le colon peut obtenir d'un estanciero voisin la permission d'aller couper les piquets dans sa forêt, moyennant une

légère indemnité; il peat aussi traiter avec des colons ou avec des gauchos» qui s'engageront à les lui fournir sur place à un prix convenu : cela lui sera plus commode , mais lui coûtera plus cher.

Il importe de faire son corrcU au plus vite, afin d*ètre en mesure de garder chez soi les animaux dont on a besoin dès l'abord. Ce n'est qu'après cela que l'on peut s'occuper convenablement d'^ériger sa propre habitation. On en construira les murs en briques séchées au soleil ou , mieux encore» en briques cuites» selon sa convenance» et l'on pourra ou faire les briques soi-même ou les faire faire par d'autres au prix d'environ six piastres (24 francs) le mille pour les briques sèches, nommées adobesy et neuf à dix piastres (36 à 40 francs) le mille pour les briques cuites. La mesure ordinaire des briques à San-Garlos est de 40 centimètres de long sur 20 centimètres de large et 5 d'épaisseur.

Pour faire la toiture la plus simple» on achète à Santa-Fé des perches de bois de saule pour chevrons, au prix de 1 Vt à 2 réaux (75 c. à 1 franc) pièce et des bambous pour lattes au prix de 5 à 6 piastres (20 à 24 fr.) le cent. On prend pour le faite une perche de saule, plus longue et plus forte, que l'on paie en proportion. On va couper soimême, dans une lagune voisine , des roseaux en

quantité suffisante, et on attache cette soi-disant paille aux bambous, soit avec une espèce de ficelle goudronnée, soit avec des lanières de cuir de jument.

On peut faire faire les portes et les fenêtres par des menuisiers, ou bien les faire soi-même en achetant du bois et des planches de caroubier à Espéranza , ou des planches de sapin à Santa-Fé. Ces dernières, qui viennent en grande quantité de l'Amérique du nord, se vendent au prix d'environ % à V* de réal (30 à 38 c.) le pied carré ; les planches de caroubier à un réal (50 c), ainsi que le pied courant des poutrelles sciées servant pour les cadres des portes et des fenêtres.

Quand on n'est pas forcé de viser avant tout à ^ l'économie ,J'on peut faire faire des toitures en charpente par des gens du métier, qui ne manquent ni à Espéranza ni à San-Garlos, aussi peu que les maçons.

Tout en s'occupant de ces installations, qui peuvent durer environ deux mois, il convient de commencer au plus vite à labourer la terre et d'activer ce travail autant que possible.

Sous ce rapport et sous celui du temps plus ou moins long pendant lequel une famille est obligée de pourvoir a son entretien avant de pouvoir espérer une récolte, l'époque à laquelle on arrive n'est point indifférente.

Le moment le plus fâYorable comprend les mois d'octobre et de novembre. La récolte da blé , qui a lieu à la fin de novembre et au cummencement de décembre, fournit aux nouveaux arrivés l'occasion de gagner de bonnes journées en aidant les colons établis dans les travaux ardus de la moisson. Puis surtout, ceux qui arrivent à cette époque peuvent donner un premier labour à leur terre avant ou pendant le mois de janvier, condition nécessaire pour pouvoir y semer du froment encore la même année et par conséquent se procurer pour le mois de décembre suivant une récolte de ce produit, qui est à beaucoup près le plus lucratif. Faute de pouvoir labourer a temps utile, ce résultat est différé de douze mois; pour ceux qui n'arriveraient qu'en décembre, ce serait une question de diligence et d'activité.

Passé ce terme , on ne peut plus faire autre chose que de préparer son terrain pour planter

du maïs, des patates, du mani (arachide), des haricots, etc., cultures qui ne commencent qu'an mois d'août et de septembre. Il est seulement à remarquer que ceux qui arrivent à temps pour donner deux labours, avec un intervalle convenable, au lieu d'un seul, peuvent s'attendre à une récolte plus certaine et plus abondante.

Tous les labourages doivent se faire avec des bœufs. Pour rompre le gazon ou labourer pour Ja

première fois , il faut atteler quatre bœufs à la charrue; plus tard , quand on laboure des terres déjà cultivées, une seule paire de bœufs suffit. Les bœufs tirent toujours par un joug attaché sur la tète. Quelques colons d'Espéranza ont pris l'habitude de labourer avec des chevaux, mais les résultats sont moins bons, parce que le travail est trop superficiel.

La culture la plus importante, et pour ainsi dire la seule qui rapporte au colon de l'argent comptant dans une proportion notable, est celle du blé ou froment. (Blé barbu de printemps.)

Quand on veut semer cette céréale dans un terrain vierge il faut, comme nous venons de le dire, que le premier labour soit fait avant, ou tout au plus tard pendant le mois de janvier ; si on veut le faire plus tôt, cela n'en vaudra que mieux. La terre ainsi retournée doit avoir le temps de subir les influences de l'air et du soleil jusqu'à la fin de mai, époque à partir de laquelle on fait, environ quinze jours avant de semer, un second labour très profond.

Quand on se propose de semer du blé dans un terrain qui a été en jachère , il faut labourer trois fois : la première au mois de septembre ou d'octobre, la seconde en février ou mars , et la troisième, enfin, environ quinze jours avant de semer.

Lorsqu'on a commencé par planter du maïs ou

du mani (arachide) dans un terrain nouvellement défriché , il suffit , après la récolte de ce produit , de labourer une fois avant d'y semer du blé.

Le moment des semailles se règle un peu d'après le temps qu'il fait ; car il convient d'ensemencer immédiatement avant ou tout de suite après une pluie. Nous ne conseillons pas de semer avant le 15 juin, ni après le 31 juillet; les cultures faites avant ou après ce terme peuvent réussir exceptionnellement, mais elles sont toujours très incertaines.

Quand le terrain est bien préparé, il faut mettre par journal suisse de 40,000 pieds carrés : 40 liv. de semence quand c'est du terrain vierge; 30 à 35 livres quand c'est une jachère ou après le maïs et le mani. Si le terrain n'est pas bien préparé ou que la saison soit un peu avancée, on peut augmenter la quantité de semence et aller jusqu'à 40 livres dans les champs cultivés; mais il est important de ne pas semer plus épais, parce que le blé doit avoir de l'espace pour s'étendre et qu'il devient très touffu. Si le temps est favorable, le trop de semence nuit à ce développement et par conséquent à l'abondance de la récolte; s'il ne l'est pas, une plus grande quantité de semence ne contribue, en rien à améliorer le résultat; il n'y a donc jamais avantage à semer épais.

Si au moment d'ensemencer il s'est passé trois

semaines ou un mois depuis cpie le champ a été labouré, il faut herser avant de semer et ne passer que le rouleau par dessus la semence. Par contre, lorsqu'il ne s'est passé que quinze jours depuis Iç dernier labour, on passe la herse après avoir semé et non pas avant. Dans les terres qui ne sont pas nouvellement mises en culture, il est très avantageux de recouvrir la semence avec l'instrument qu'on appelle cultivateur ou extirpateur, préférablement à la herse, et c'est ainsi qu'on obtient les meilleures récoltes.

Cet instrument (Knox's patent cultivator) est fort utile aussi pour donner des labours légers, qui détruisent les mauvaises herbes sans trop bouleverser le sol.

Dans tous les cas, il faut passer le rouleau soit immédiatement après avoir semé le blé, soit plus tard, lorsqu'il a déjà poussé et qu'il est assez fort pour supporter cette opération.

Trois ou quatre hommes peuvent ensemencer en moyenne de six à huit journaux de blé par jour. Il va sans dire qu'il faut veiller à ce que la semence soit d'une belle qualité, bien nettoyée et pure de tout mélange d'autres graines , telles que l'avoine sauvage, le colza, etc. Le chaulage présente les mêmes avantages qu'en Europe. Il convient de renouveler la semence tous les trois ou quatre ans, en faisant venir du blé qui ait cru dans

un terrain différents ou au moins dans une autre localité.

Moyennant les soins et les précautions nécessjiires dans le travail de la terre et le choix de la semence, on aura des champs propres et libres de mauvaises herbes. S'il n'en était pas ainsi , il faudrait arracher ces dernières avant que les épis du blé commencent à se former. Si l'on craint qu'un champ de blé ne devienne trop touffu, il est bon d'y faire passer un troupeau de moutons tandis que le blé est encore en herbe.

Le semeur doit lutter avec les pigeons qui envahissent les champs par volées pour manger la graine. L'unique moyen de s'en préserver dans une certaine mesure , c'est d'enfouir la semence presque au moment où on la répand, en faisant marcher la herse ou le cultivateur à la suite de celui qui sème.

Le blé est exposé à souffrir d'une espèce de ver blanc assez semblable à celui qui produit chez nous les hannetons, qui se forme par places dans la terre et qui dévore le blé par la racine. Nous avons cru remarquer que l'on peut s'en préserver en ayant soin de labourer son champ avant l'époque où le grand scarabée noir, qui sort de la chrysalide de ce ver, pond ses œufs, attendu qu'il les dépose plus habituellement dans la prairie que dans les terres récemment labourées.

Quelquefois il arrive qu'à l'époque où le blé fleurit, un tout petit insecte > invisible à l'œil nu et dont on ne reconnaît la présence que par ses ravages, se met dans l'épi et le détruit peu à peu.

Enfin la rouille, la carie ou le charbon, la nielle, peuvent survenir de même qu'en Europe, surtout si le temps est lourd, humide, brumeux et chaud. Le chaulage de la semence et la précaution d'en changer souvent sont les meilleurs préservatifs contre la carie. Au surplus , les blés semés dans les plaines où se trouvent les colonies sont moins accessibles aux maladies que nous venons dénommer que ceux qui se trouvent au bord des rivières et dans des situations moins exposées aux vents.

Le blé mûrit à la fin de novembre ou au commencement de décembre. La grande chaleur le fait arriver à maturité en très peu de jours, ce qui oblige de hâter beaucoup la moisson, parce que dès que le blé est trop mûr, le moindre vent fait tomber à terre une grande partie du grain, et que par conséquent s'il survient un pampero, par exemple, on est exposé à perdre presque toute sa récolte. Il faut donc faire tous ses préparatifs d'avance et avoir l'œil surtout aux points suivants :

1** Mettre en bon état de service les faulx , les faucilles, les fourches, les râteaux, le char, les harnais;

2^ S'assurer d^avance et à temps utile des ouyriers colons ou gauchos , si I'od ne possède pas un nombre suffisant de bras dans sa propre famille;

3"* Aller chercher de la paille dans une lagune des environs pour attacher les gerbes , si l'on a l'intention d'en faire ;

4* Avoir fait sa provision de bois à brûler et tous les préparatifs concernant le ménage, afin de n'être pas distrait des travaux de la moisson par d'autres soins ;

&» Préparer une aire pour battre le blé. Cette aire consiste en une enceinte circulaire de piquets placés à distance et reliés par des barres transversales, avec deux entrées ou sorties , en face l'une de l'autre. On aplanit le sol de cette enceinte en enlevant l'herbe avec une houe tranchante , de manière à laisser une surface dure et lisse.

Quand le blé commence à mûrir ou un peu avant, nous recommandons aussi de détruire l'herbe du campo à l'entour des champs en faisant plusieurs sillons avec une charrue. En été il arrive fréquemment que, soit avec intention , soit par mégarde, on mette le feu à l'herbe un peu sèche de la prairie. (Les estancieros y voient un moyea de renouveler l'herbe des pâturages trop vastes pour pouvoir être fauchés ou broutés en entier par le bétail qui les parcourt; mais en réalité ce moyen

est mauvais, parce qa'il détruit les germes des herbes les plus fines et que les plus grossières seules soDtassez robustes pour renaître après TiDCendie.) Le vent porte souvent à plusieurs lieues le feu qui ne s'arrête que devant les endroits où la pâture lui manque. Voilà pourquoi il est prudent de mettre un espace suffisant entre ses champs de blé et l'herbe du campo.

En se bornant à couper le blé avec la faulx ou la faucille, il est impossible de faire le travail assez vite pour peu que Ton cultive ce produit en grand comme il est absolument nécessaire de le faire pour y trouver un véritable profit. Nous ne saurions donc trop recommander les machines à faucher ou moissonneuses. Nous nous sommes toujours servis à San-Carlos d'une machine nordaméricaine ) appelée Manny's patent mower and reaper, et nous en avons été très satisfaits.

Quand le blé est mûr , il importe avant tout de le couper au plus vite, parce que, une fois étendu sur le champ, le vent n'en fait plus tomber le grain, et que c'est aussi dans cette position qu'il souffre le moins d'une averse passagère, attendu qu'il repose légèrement sur les éteules et qu'il sèche au premier rayon de soleil.

Si l'on veut conserver le blé en meules , il faut faire des gerbes liées, ce qui augmente d'autant le travail. Pour employer ce procédé avec utilité.

il est nécessaire de savoir très bien faire les meules. Nous avons vu perdre beaucoup de blé dans des meules mal construites.

En général, nous conseillons de battre le blé le plus vite possible. A cet effet on le conduit sans l'attacher dans l'aire , où on l'entasse à hauteur d'homme ou même plus haut. Les colons le conduisent sur leurs chars et les gauchos sur un cuir de bœuf traîné à la sangle par un cheval. A nos yeux, ce dernier système quoique en apparence plus imparfait et plus primitif est préférable, parce que l'on charge et décharge beaucoup plus vite et que l'on répand bien moins de grains par terre , soit sur le champ, soit en route. Il est vrai que les charges sont beaucoup plus petites, mais rien n'empêche de 'multiplier à volonté le nombre de cuirs que l'on met en usage.

Quand l'aire est pleine on y fait entrer une tropilla (troupe) de 60 à 100 juments, qui est louée par un estanciero du voisinage avec les hommes nécessaires pour la conduire, et qui en tournoyant toujours au grand galop piétine le blé jusqu'à ce que le tas, qui d'abord cachait presque les chevaux, ait entièrement disparu sous leurs pieds et que la paille soit brisée en menus débris. Pour une opération de ce genre, qui produit environ 10 à 12 fanègues de blé battu, l'on paie d'ordinaire 5 piastres (20 francs) pour les juments.

Après la sortie des chevaux on met tout sur un grand tas au milieu de l'aire, puis on évente la balle en la jetant au vent avec des fourches et des pelles jusqu'à ce qu'on l'ait séparée du grain dont on fait un monceau. On passe encore ce dernier par un ventilateur avant de le mettre en sac.

Ceux qui ont beaucoup de blé à moissonner font bien de préparer deux aires au lieu d'une , afin que l'on puisse alternativement travailler avec les juments dans l'une tandis que l'on évente dans l'autre.

Cette manière débattre le blé s'est trouvée jusqu'à présent être la plus rapide et la moins coûteuse. Les machines à battre que l'on a essayées jusqu'ici n'ont pas donné de résultats satisfaisants. La paille n'ayant aucune valeur dans ce pays-là , on n'a pas d'intérêt à la conserver, et cette circonstance change beaucoup les calculs en comparaison de ce qui est avantageux en Europe.

La meilleure manière de conserver le blé est de le mettre dans des sacs et d'entasser ceux-ci de manière à laisser circuler l'air tout à l'entour, dans un bâtiment qui ne soit pas exposé à l'humidité. Si le magasinage se prolonge, il faut vider le sac et remuer le blé de temps en temps, même en le faisant repasser par le ventilateur.

Il est avantageux pour le colon de s'arranger de manière à pouvoir bien conserver son blé; car ha-

bituellement le prix de cette céréale est bas aa moment de la récolte et augmente de 50 à 100 pour cent dans l'espace de sept à huit mois.

Un journal de blé peut produire quand la récolte est faible une fanëgue et demie, quand elle est moyenne deux fanègues et demie , quand elle est abondante jusqu'à quatre fanègues et au delà. Le résultat peut donc varier entre 560 et 1500 livres ou bien entre 16 et 50 pour un.

Le prix du blé varie entre 7 et 12 piastres (28 et 48 francs) par fanègue de 375 livres. Nous l'avons vu monter exceptionnellement jusqu'à 15 piastres ou 60 francs.

Le rendement du blé en farine est d'ordinaire dans la proportion de 15 pour 10 Vi; c'est-à-dire qu'une fanègue de blé donne 10 Vi arrobes de farine. Cette dernière se vend ordinairement de 1 Vi à 2 piastres (6 à 8 francs) l'arrobe , ou 6 à 8 piastres (24 à 32 francs) le quintal.

Si l'on voulait évaluer en argent, au taux du pays, le travail nécessaire pour cultiver un journal de blé, il faudrait établir le calcul suivant. Mais nous répétons que, pour bien aller, il faut que chaque famille fasse le travail par elle-même, sauf à prendre les journaliers indispensables pour la moisson.

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