LES DERNIÈRES ANNÉES DE LA DOMINATION AUTRICHIENNE EN BELGIQUE
Les États provinciaux envoient des députés à La Haye pour porter au comte de Mercy leur soumission tardive. — Le comte de Mercy arrive à Bruxelles ; il semble d'abord vouloir favoriser le parti démocratique. — Il écrit à Vonck; réponse de celui-ci; il refuse de rentrer en Belgique. — Van der Mersch revient à Bruxelles ; honneurs qui lui sont rendus. — Système de bascule imposé au comte de Mercy par le cabinet de Vienne. — Réinstallation du conseil de Brabant; émeutes à Bruxelles; réaction contre les slatistes. — Iofluence de l'opinion démocratique ; Société des amis du bien public. — Retour des gouverneurs généraux ; rancune de Marie- Christine contre les anciens partisans de Van der Noot. — M. de Mercy est remplacé comme ministre plénipotentiaire par le comte de Metternich. — Inauguration de Léopold. — Mécontentement des deux partis; irritation générale contre le gouvernement impérial. — Les statistes aussi bien que les démocrates désirent l'intervention de la France pour renverser la domination autrichienne. — Déclaration de guerre de Louis XVI contre l'Autriche. — Plan de Dumouriez. — Bataille de Jenimapes ; conquête de la Belgique par les Français ; leur domination oppressive et spoliatrice. — Les Autrichiens, rentrés dans les Pays-Bas après la bataille de Neerwinden, sont de nouviau vaincus à Fleurus et perdent définitivement la Belgique.
La conclusion du traité de La Haye, triste dénoûment d'une révolution dirigée sans intelligence, fut suivie d'actions de grâces en Belgique. Le 12 décembre, jour anniversaire de l'évacuation de Bruxelles par les Impériaux, le maréchal Bender se rendit avec son état-major à l'église de Sainte- Gudule, où se trouvaient réunis les magistrats et les principaux fonctionnaires. L'archevêque de Malines, qui s'était tenu d'abord caché, avait dû consentir à célébrer lui-même
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le TeDeum. La même solennité eut lieu dans les principales villes du pays.
Déjà les États provinciaux s'étaient empressés d'envoyer à La Haye des députés (i) pour porter au comte de Mercy, nommé ministre plénipotentiaire de l'Empereur dans les Pays-Bas, les assurances d'une soumission tardive. Le ministre les reçut avec bienveillance; mais il insista « sur » l'avantage qu'aurait eu le pays s'il s'était mis dans le cas » de tenir les concessions directement du souverain, plutôt » que par l'organe d'étrangers qui en tiraient toujours le » courtage; » il leur recommanda en conséquence de cesser toute relation avec les puissances étrangères. Ces députés, oubliant qu'ils ne représentaient qu'une nation vaincue, se hasardèrent à réclamer du ministre de nouvelles garanties ; et ces exigences ne tendaient à rien moins qu'à faire sanctionner par l'Empereur les principaux actes de la révolution. Les députés du Hainaut, plus hardis que leurs collègues, auraient même voulu que l'Empereur accordât au pays les avantages qu'il avait voulu lui assurer par sa déclaration du 2 mars; insigne impertinence, disait le prince de Kaunitz, car naguère ils n'avaient pas même daigné répondre à cette dépêche. Quant aux députés du Brabant, ils s'efforcèrent, suivant leur habitude, de démontrer le danger de toute innovation. M. de Mercy, qui sympathisait avec les démocrates et qui était impatiemment attendu par eux (2), ne voulut
(I) Le Brabant était représenté par MM. le baron d'Hooghvorst, le comte de Baillet et de Waele;la Flandre, par MM. de Grave, VanderveUe, l'abbé de Saint-Pierre, Van Hoobroeck-Mooregem, Deurwarder; le Hainaut, par MM. de Mérode, Gendebien, de Marbaix : Tournai, par M. Bonaventure ; Namur, par MM. de Gaifïier, vicomte d'EIzée, de Cosson et de C-auvcr.
(-2) Un des correspondants de Vonck lui écrivait de Bruxelles, sous la date du 4 janvier : « Nous attendons à chique instant l'arrivée de M. de Mercy ; on nous assure de
conclusion n\
prendre aucun engagement de nature à le lier pour l'avenir; il n'était nullement disposé à conserver indistinctement tous les abus qui contribuaient à donner tant d'influence aux corps privilégiés.
Ce fut le 4 janvier 1791 que M. de Mercy, chargé par intérim du gouvernement général des Pays-Bas, fit son entrée à Bruxelles, où il fut reçu avec de grands honneurs par les autorités civiles et militaires. Le môme jour il remit solennellement à différents généraux et officiers la croix de l'ordre militaire de Marie-Thérèse, que l'Empereur leur décernait en récompense des services qu'ils avaient rendus pendant la révolution (i).
M. de Mercy parut d'abord vouloir réaliser les espérances du parti démocratique, qui lui prêtait d'ailleurs un appui énergique contre les anciens statistes; il n'épargna même ni avances ni caresses pour gagner ceux que l'on désignait comme les chefs des démocrates. Vonck et Van der Mersch s'étant empressés d'envoyer une lettre de soumission au représentant de l'Empereur, la réponse du comte de Mercy ne se fit pas attendre; elle dénotait le prix qu'il attachait à faire la conquête de l'ancien président de la Société patriotique. « Puisque l'Empereur, lui écrivait-il le 6 janvier 1791, » a fait éclater sa clémence à l'égard de tous ceux qui, dans » le terme fixé par sa déclaration du 14 octobre dernier,
plus en pins de ses bonnes dispositions en faveur des démocrates, dont le nombre augmente de jour en jour tant par les brochures que par les instructions verbales. Tout le monde se fait gloire d'être vonckiste, les troupes mêmes les regardent comme les seuls honnêtes gens du pays et croient absolument que leurs vœux et leurs principes seront adoptés. » Correspondance de Vonck.
(4) Le feld-maréchal de Bender avait été nommé grand- croix et le lieutenant général de Beaulieu, commandeur; parmi les chevaliers, on distinguait : le lieutenant général comte de Latour ; le baron d'Aspre, major de Loudon-Vert ; le général-major marquis de Corti, etc.
» rentreraient tranquillement sous son autorité légitime, et » que vous vous trouvez dans ce cas, rien ne doit vous » empêcher de rentrer dans votre patrie ; vous êtes à même t » d'y rendre des services et de faire oublier ce que votre » conduite passée peut présenter de répréhensible. Vous » avez des talents et des vertus qui vous ont concilié l'estime » et la confiance d'une classe nombreuse de citoyens; » servez-vous-en, monsieur, pour les attacher au bien de » l'État et à l'autorité légitime d'un prince qui ne veut » régner que sur les cœurs et par l'empire de la loi. Si » vous avez des observations à faire sur des objets qui inté- » ressent la félicité générale, je les accueillerai toujours avec » plaisir : ne perdez pas de vue que le bien public ne peut » s'opérer que dans un parfait concert, et que l'Empereur » se mettant à la tête de tous les bons citoyens, de quelque » parti que ce puisse être, ce n'est que dans ce parfait » concert et en écartant tout ressentiment, toute passion » privée, que l'on pourra travailler avec succès, d'après les » volontés de Sa Majesté, à rétablir l'ordre, le calme et la » confiance dont on a si besoin pour fermer la plaie profonde » que les troubles ont laissé ouverte dans toutes les bran- » ches de l'administration publique. » Soit que Vonck eût deviné dès lors que le gouvernement ne tarderait pas à changer d'allure, soit que son état maladif le rendît réellement impropre à la mission dont le comte de Mercy voulait le charger, il se borna à remercier vivement le ministre, mais en déclinant l'offre qu'il lui faisait de rentrer dans le pays. « La réponse dont il a plu à Votre Excellence de » m'honorer a surpassé mon espoir et mon attente, » répondit-il de Lille le 10 janvier. Qu'il me soit permis,
» monseigneur, de vous présenter le faible tribut de mon » respect et de ma reconnaissance. En rendant hommage » aux vertus et aux qualités éminentes de l'Empereur, en » admirant les vues de sagesse et d'humanité que ce grand » prince nous développe par l'organe de son ministre, je vois » dans mon souverain le modèle des rois, et l'espoir de » ses sujets. L'ordre, le calme et la confiance ne peuvent )) manquer de renaître sous le règne d'un monarque qui se » met lui-même à la tête de tous les bons citoyens : la féli- » cité publique devenant son ouvrage, son autorité est » assurée, son empire est dans nos cœurs. Je me croirais » le plus heureux des mortels, monseigneur, si je pouvais » efficacement coopérer à ce grand œuvre, qui doit redresser » les abus monstrueuxde notre Constitution, et nous donner » des représentants intègres, idoines et légaux; mais ma » santé est chancelante et entièrement délabrée par mes » travaux si multipliés, et encore plus par les peines cuisantes » que j'ai souffertes; ma capacité est en dessous de l'opinion » que Votre Excellence a bien voulu en prendre, et je me » vois malheureusement borné à offrir, dans les derniers » temps de ma vie, des vœux sincères mais ardents pour la » félicité de ma patrie. » Tous les amis de Vonck ne cessaient néanmoins de le conjurer par des lettres pressantes et nombreuses de rentrer en Belgique; parmi ces correspondants on remarquait surtout le vicomte de Nieulant, secrétaire particulier d'Albert et de Marie-Christine, qui agissait dans l'intérêt de l'autorité impériale; le duc d'Ursel, encore à Paris, et d'Àubremez, qui parlaient au nom du parti démocratique : mais Vonck resta inébranlable. Quant à Van der Mersch, il profita, dans les premiers jours du mois de
février, de l'autorisation qui lui avait été accordée, et il n'eut pas lieu de se repentir de cette détermination ; sa rentrée dans Bruxelles rappela l'ovation qui lui avait été décernée au mois de janvier de l'année précédente; le gouvernement lui-même s'associa à cette manifestation populaire ; non seulement l'ancien générai des patriotes fut parfaitement accueilli par M. de Mercy, mais le maréchal Bender envoya même une garde d'honneur à la maison où il était descendu. Van der Mersch se retira dans sa maison de campagne de Dadizeele, près de Menin, et s'occupa avec ardeur de la justification qu'il voulait présenter au public pour confondre ses détracteurs (1).
Si le comte de Mercy avait pu obéir sans réserve à ses sympathies, il est probable qu'il se fût efforcé d'assurer définitivement le triomphe du parti progressif; mais il était obligé de suivre les instructions du cabinet de Vienne. Or ces instructions lui imposaient une conduite ambiguë, déloyale, propre seulement à irriter successivement les deux opinions qui continuaient à se partager la Belgique. « 11 » faut, lui avait écrit le prince de Kaunitz, tenir les États » en échec par les démocrates ; et pour peu qu'on voie jour » à s'arranger avec les États, il sera bon d'arrêter l'influence » que les démocrates peuvent avoir gagnée dans les affaires » publiques. » On verra quels furent les résultats de ce système de bascule.
Un des premiers soins du ministre plénipotentiaire fut de
(1) Van der Mersch avait chargé de la rédaction de ses Mémoires son ancien adjudant Dinne, mais il devait travailler sous la direction de Vonck. Il écrivait à ce dernier le 13 juillet : « J'ose espérer que vous daignerez faire un dernier effort pour que mon mémoire soit un morceau achevé, afin d'autant mieux terrasser ces infâmes États, qui jusqu'à l'époque d'aujourd'hui sont encore le fléau de toute la nation. »
rétablir l'administration telle qu'elle existait avant les troubles. Cette première opération était par elle-même extrêmement délicate. Mais M. de Mercy augmenta encore les difficultés de sa position en suivant trop bien les ordres de Vienne. Tout d'abord il inquiéta les démocrates en enjoignant à la collace de Gand de ne plus sortir désormais de ses attributions (i), et, d'autre part, il irrita les statistes en éloignant de la plupart des Conseils de justice les membres qui y étaient entrés pendant la révolution. Des troubles graves éclatèrent à cette occasion à Bruxelles, troubles causés par l'obstination des anciens partisans de Van der Noot et par la haine que les démocrates nourrissaient contre eux. Pour contenter tout le monde, M. de Mercy aurait voulu reconstituer le Conseil de Brabant en y faisant entrer indistinctement : 1° les membres qui s'étaient tenus à l'écart pendant la révolution; 2° ceux qui avaient siégé pendant les troubles; et 3° les sept membres qui, au mois de juin 1789, avaient accepté des places au grand Conseil de Malines. Les États s'opposaient opiniâtrement à la réintégration de ces derniers, tandis que l'opinion démocratique, d'autre part, voulait exclure les membres qui avaient siégé pendant la révolution. L'oligarchie et la démocratie se trouvaient donc de nouveau en présence, mais les circonstances n'étaient plus les mêmes : par un singulier revirement, le peuple, si dévoué naguère aux statistes, soutenait maintenant leurs adversaires. Une protestation outrageante des États contre
(1) Depuis la conclusion de la convention de Reichenbach l'influence de la collace à Gand s'était beaucoup affaiblie. Les États, pour se venger, avaient multiplié les lettres de cachet et les poursuites criminelles, et encouragé les libellistes qui dénigraient les représentants de la commune. Du reste, ils avaient regardé comme non avenu le règlement publié le 22 juillet 4790.
l'admission des sept membres qui avaient siégé au grand Conseil de Malines lassa la patience des démocrates les plus exaltés et même des agents de l'autorité impériale. Le 24 février une foule immense s'attroupe devant l'hôtel de ville où les États étaient réunis; bientôt, aux cris de vive Léopold! vive Mercy! le peuple envahit la salle des séances, malgré la résistance des gardes, et en chasse tous les membres de l'Assemblée. En voulant regagner leurs carrosses, plusieurs personnages furent même indignement maltraités, notamment l'évêque d'Anvers, les abbés de Villers, de Parc et de Sainte-Gertrude. Pendant la nuit on cassa les vitres de plus de cent cinquante maisons appartenant à des statistes; et le lendemain les mutins envahirent le couvent des capucins, où leur colère ne connut plus de bornes lorsqu'ils eurent trouvé dans chaque cellule un portrait de Van der Noot. Les religieux furent souffletés et bâtonnés.
Le 25 M. de Mercy reconstitue le Conseil de Brabant, parce que les événements qui viennent d'arriver, disait-il dans le préambule de l'ordonnance» ne permettent plus de différer davantage la convocation d'un tribunal supérieur de justice. Le ministre éliminait provisoirement les cinq membres qui s'étaient le plus compromis pendant les troubles, ainsi que les sept conseillers qui avaient siégé au grand Conseil, et M. de Crumpipen reprenait les fonctions de chancelier.
Les vonckistes modérés répudièrent hautement la responsabilité des scènes affligeantes dont Bruxelles avait été le théâtre (i); et le gouvernement, qu'on avait accusé de conni-
(1) Weemaels écrivait à Vonck, le 26 février : « Des personnes, qui ont été témoins de ces scènes révoltantes, disent que les auteurs sont tous royalistes qui, indubi able-
vence avec les dévastateurs, crut aussi devoir se justifier. Le ministre se concerta avec le maréchal Bender pour prévenir de semblables scènes, et il fit publier, le 2 mars, un édit impérial contre les auteurs des attroupements, les perturbateurs du repos public, les imprimeurs ou colporteurs de brochures séditieuses; il exhortait en même temps les citoyens à s'abstenir de tout signe distinctif de parti, de toute qualification de royaliste, patriote, aristocrate, démocrate, vonckiste. etc. Déjà M. de Mercy s'était excusé auprès des États de Brabant et leur avait promis qu'ils seraient mieux protégés à l'avenir. Comme gage de réconciliation, il usa en même temps de ses pouvoirs pour révoquer toutes les innovations religieuses de Joseph II ; il ne cachait pas cependant qu'il considérait ce mouvement rétrograde comme digne du xiv8 siècle !
Le comte de Mercy n'avait pas mieux satisfait les progressistes; fidèle aux instructions du prince de Kaunitz, il avait continué à les bercer de vagues promesses, ne cherchant qu'à se servir de leur influence pour contre-balancer celle des statistes. Dès le 9 février les principaux démocrates avaient publié, au nom des habitants du Brabant, une requête signée par plusieurs milliers de personnes, et approuvée préalablement par le ministre; elle démontrait la nécessité de doter le pays d'un système représentatif plus libéral. La réforme devait s'effectuer de la manière suivante : le peuple, réuni en assemblées primaires, devait d'abord se choisir d'autres États; ceux-ci, renouvelés de la sorte dans les diverses provinces, se seraient ensuite constitués en
ment après qu'ils auront écrasé les aristocrates, en feront autant aux démocrates qui désapprouvent hautement cette infâme et détestable conduite. »
États généraux pour discuter avec le souverain les conditions d'un nouveau pacte constitutionnel. Le comte de Mercy autorisa également la création de la société des amis du bien public qui, sous la présidence du vicomte E. de Walckiers , devait servir de centre aux progressistes. Un mémoire ayant pour titre : Observations sur la constitution primitive et originaire des trois États de Brabant fut le manifeste de la société ; ce mémoire reproduisait dans un sens plus démocratique les idées de Vonck : on réclamait encore le maintien des trois ordres dans les États ainsi que l'admission du clergé séculier, mais on voulait une représentation beaucoup plus nombreuse pour le tiers. Cependant le gouvernement, tout en favorisant ouvertement les progressistes, n'avait encore réalisé aucun de leurs vœux ; sommé de remplir ses promesses, le ministre allégua la nécessité de ménager les États, afin d'obtenir leur consentement à l'inauguration de Léopold ; mais il ajouta qu'une fois cet acte accompli le gouvernement serait libre de donner cours à ses sympathies.
Tel était l'état des choses lorsque les gouverneurs généraux se mirent en route, au mois de juin, pour revenir dans les Pays-Bas. Entourés des fonctionnaires qui s'étaient montrés partisans zélés du système de Joseph H, les Crumpipen et les Feltz, ils revenaient mal disposés pour le parti des États; Marie-Christine surtout, opiniâtre dans ses rancunes, ne dissimulait aucunement son antipathie pour les anciens partisans de Van der Noot (i). La position d'Albert et de l'archiduchesse était plus
(1) Voici à cet égard une anecdote caractéristique : « Les relais de Leurs Altesses Royales les attendaient à un cabaret qui avoisine la barrière la plus proche de Louvain,
belle qu'avant les troubles ; car Léopold leur avait rendu l'autorité dont ils jouissaient avant le ministère du comte de Trauttmansdorf. Au mois de juillet, le comte de Metternich- Winnebourg, chargé de remplacer M. de Mercy dans les fonctions de ministre plénipotentiaire, vint rejoindre les gouverneurs généraux. Le comte de Metternich était un homme sage, modéré, prudent, ennemi de toutes les exagérations, plutôt aristocrate que progressiste, nullement disposé toutefois à favoriser un parti au détriment de l'autre; il aurait voulu les maintenir dans une espèce d'équilibre; mais ses vues impartiales furent presque toujours paralysées par Marie-Christine, qui détestait les statistes.
L'inauguration de Léopold comme souverain des provinces belges fut célébrée paisiblement : à Bruxelles, le 30 juin; à Gand, le 6 juillet; à Mons, le 12; à Malines, le 28; à Ypres, le 8 août; à Tournai, le 10; à Namur, le 22 ; à Ruremonde, le 22 septembre, et à Luxembourg, le 28. Le gouvernement saisit cette occasion pour publier l'amnistie promise par le traité de La Haye.
Mais dès le mois de décembre les États de Brabant manifestaient de nouveau leur mécontentement en refusant les subsides qui étaient demandés. L'opposition était moins vive dans les autres provinces, quoiqu'elles ne fussent pas plus attachées au gouvernement impérial. La rupture avec
et les magistrats de cette ville, voulant profiter de la circonstance, se rendaient en corps auprès des Sérénissimes gouverneurs généraux, pour avoir l'honneur de les féliciter sur leur heureux retour. L'archiduchesse Marie-Christine répondit à l'orateur « qu'elle ne leur savait aucun gré de leurs félicitations, puisqu'ils ne s'étaient rendus » qu'à la force, et que sans la force ils auraient continué la révolte, etc. » Il ne faut pas omettre qu'un geste menaçant accompagnait cette salutaire remontrance. Les magistrats se retirèrent en gardant un morne silence, qui attestait la vive affliction dont leur âme était affectée. » Lettres historiques, critiques et politiques d'un observateur impartial.
le parti démocratique était également complète. Ne recevant, après l'inauguration, que de nouvelles défaites au lieu des concessions promises, les chefs des progressistes renoncèrent à l'alliance précédemment conclue avec le gouvernement ; et la société des amis du bien public cessa ses publications et ses séances. Pour masquer cette rupture les gouverneurs généraux essayèrent de nouvelles démarches auprès de Vonck afin de le faire rentrer dans le pays ; mais il demeura inébranlable, parce que, disait-il, sous prétexte d'amélioration, on ne pense qu'à introduire le gouvernement absolu, et qu'il fallait avant tout donner des gages à l'opinion démocratique en réorganisant les États.
Telle était, enfin, la maladresse du cabinet de Vienne que, vers la fin de 1791, on apercevait de nouveau dans les Pays-Bas des symptômes d'un mécontentement général, les signes d'une prochaine insurrection. Mais le gouvernement ne paraissait pas la redouter (1) ; quoiqu'il eût mécontenté les statistes et les démocrates, il n'ignorait pas que l'union, momentanément conclue en 1789, n'était plus possible; entre les deux partis le ressentiment avait creusé un abîme. D'un autre côté, les puissances, qui avaient protégé naguère les conservateurs belges, les repoussaient maintenant ; la situation de la France les effrayait, et elles ne voulaient pas accroître leurs embarras. Aussi était-ce vers la France que les statistes, aussi bien que les démocrates belges, tournaient leurs regards ; ils espé-
(4) On plaisantait même à la cour de l'archiduchesse Marie-Christine sur la nouvelle émigration des patriotes brabançons. — « Tant mieux, disaient les prétendus royalistes, ce sont des ennemis de moins dans le pays ; une fois débarrassé de ces fanatiques, le peuple va demander la célèbre Constitution française. » Lettres d'un observateur impartial. Marie-Christine était, en effet, très bien disposée pour les démocrates.
raient profiter de la rupture avec l'Autriche, qui paraissait imminente depuis que l'Empereur avait pris avec ses alliés la défense de Louis XVI et de Marie-Antoinette contre la nation.
Les Belges appelaient les Français et ne redoutaient pas leur intervention, car ils supposaient bénévolement que la nation respecterait la Constitution de 1791, qui lui défendait de faire des conquêtes, de tourner ses armes contre la liberté des autres peuples! Les deux partis avaient alors des comités sur le territoire français : les statistes, chassés de la Hollande, à Douai; les démocrates, à Lille. Toutefois, Léopold, dont la prudence était la qualité dominante, eût cherché sans doute à retarder la lutte, mais la mort l'enleva brusquement (1er mars 1792). Quelques jours après la faction ardente de l'Assemblée législative imposait au faible Louis XVI le ministère girondin dont l'entreprenant et ambitieux Dumouriez était le chef. Le 20 avril 1792 la guerre était votée contre François II, roi de Hongrie et de Bohême, successeur de Léopold. Quelque temps auparavant le gouvernement français, dominé par ses sympathies démocratiques, avait obligé les conservateurs belges réfugiés à Douai à se disperser ; il s'empressa d'accorder son appui officiel aux vonckistes, parce qu'ils pouvaient opérer une diversion avantageuse en révolutionnant les Pays-Bas. Quelques-uns des plus exaltés (Vonck n'était pas du nombre) se réunirent, firent des enrôlements, publièrent un manifeste, dans lequel ils proclamaient la déchéance de François II et de l'évêque Hoensbroeck, et déclaraient que les anciens Pays- Bas autrichiens et le pays de Liège ne formeraient plus à l'avenir qu'un seul État, une démocratie pacifique, sous la
dénomination de république belge. Mais ce rêve d'indépendance ne tarda pas à s'évanouir.
Les Belges furent les premières victimes de la France révolutionnaire. Le plan de campagne proposé par Dumouriez et adopté par le Conseil des ministres avait pour base cette vue dominante : « La France, étant bien sûrement isolée et » abandonnée à ses propres forces, ne doit s'acharner poli- » tiquement qu'à un seul ennemi, qu'à l'Autriche, pour lui » ravir les Pays-Bas, remplis de mécontents et à la portée » de la France, conquête qui, ajoutant à ses forces morales » et matérielles, formera ainsi le premier nœud de l'alliance » des peuples contre les rois (1). » Les premières attaques dirigées par les généraux Dillon et Biron furent malheureuses : mais bientôt Dumouriez prend lui-même le commandement de Y armée de Belgique, bat les Autrichiens à Jemmapes (G novembre 1792), et en moins d'un mois achève la conquête des Pays-Bas et de la principauté de Liège. Depuis le mois de septembre la Convention nationale avait succédé à l'Assemblée législative, la royauté avait été abolie en France et la république proclamée.
Les Belges avaient d'abord accueilli les Français comme des libérateurs ; confiants dans les promesses de Dumouriez, ils se hâtèrent de nommer des représentants provisoires, dont le premier acte fut de rompre tout lien avec la maison d'Autriche. Des députés furent chargés de demander à la Convention nationale que la république française déclarât ne vouloir traiter avec les puissances de l'Europe, quà condition quelles reconnaîtraient V indépendance des Belges
(4) Mémoires tirés des papiers d'un homme d'État, t. Ie»", p. 279.
et des Liégeois. La Convention ne se contenta pas d'éluder cette demande : elle enjoignit, le 15 décembre, à ses généraux de gouverner militairement les pays conquis, de dissoudre toutes les anciennes autorités, et de mettre sous le séquestre les biens des nobles, des églises et des communautés. On anéantissait ainsi, en un jour, le culte, la liberté, les coutumes nationales d'un peuple! Des agents de la Convention, des émissaires du club des Jacobins, démagogues cupides et fanatiques, se partagèrent notre malheureuse patrie, et en même temps qu'ils forçaient, à coups de sabre et de fusil, les habitants de demander leur agrégation à la république française, ils ruinaient le pays par les plus odieuses spoliations. L'enthousiasme fit place à une haine violente, et si la nation n'avait été exténuée par la lutte qu'elle avait soutenue contre l'Autriche et par ses discordes intestines, peut-être se fût-elle soulevée tout entière contre la plus insupportable des tyrannies.
Les Autrichiens, vainqueurs à Neerwinden(18«iars 1793), ressaisirent les Pays-Bas et y installèrent l'archiduc Charles comme capitaine général. Mais cette seconde restauration fut encore plus courte que la précédente. Dès le 27 juin 1794, vaincue de nouveau à Fleurus, l'Autriche perd définitivement la Belgique, qui demeure alors associée pendant dix-neuf ans aux destinées de la France républicaine, consulaire et impériale.