‹ La République coopérativeChapitre 116 sur 249 · DE VUE SOCIAL · texte numérisé non relu

DE VUE SOCIAL

destructif de la société présente : socialistes démocrates ou socialistes partisans de la dictature du prolétariat ont des divergences de vues, mais ont également un point de vue Commun, et il est essentiel. …

Tous proclament que l'émancipation du prolétariat est subordonnée à la conquête de l'Etat et que tout le socialisme est dans la prise du pouvoir politique; en réalité, dans un discours retentissant, Lagardelle, un des théoriciens du syndicalisme, avait dès 1907, au Congrès socialiste de Nancy, marqué tous les caractères de cette conception différente du syndicalisme et également du coopératisme avec le socialisme politique dont il fait la sévère critique suivante: |

« Ilne s'agitque de deux façons de concevoir cette « mainmise sur l'Etat. La première, qui est celle des « socialistes réformistes.. consiste à dire : « Le jour où « nous serons la moitié plus un au Parlement, où Ja « majorité du pays sera représentée par une majorité « de députés socialistes... ce jour-là, nous opérerons « par voie législative la transformation sociale.» Puis,il « y a l’autre théorie, la méthode globale et révolution- « naire quidit: «Conquérons d'emblée par coup de force « l'Etat et une fois maîtres du pouvoir nousimposerons « la dictature impersonnelle du prolétariat, nous socia- « liserons les moyens de production et d'échange, nous « décréterons la révolution sociale. »

« Ces deux conceptions se ressemblent et sont éga- « lement utopiques parce qu'elles donnent à la force « coercitive de l'Etat une valeur créatrice qu'elle n’a « pas. Que vous opériez selon le mode réformiste ou « selon le mode révolutionnaire, que vous soyiez la « moitié plus un à la Chambre ou que vous ayez pris le « Gouvernement d'assaut... vous ne donnerez pas aux « ouvriers qui votent pour les candidats socialistes... « la capacité de diriger la production et l'échange. « Vous serez les maîtres de l'heure, vous détiendrez « toute la puissance qui, hier, appartenait à la bour- « geoisie, vous entasserez décrets sur décrets et lois « sur lois, mais vous ne ferez pas de miracles et vous ne rendrez pas du coup les ouvriers aptes à remplacer les capitalistes. En quoi, dites-moi, la possession

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« de nouvelles règles de vie et fait qu’à la place d’une « nouvelle société de maitres et d'esclaves pourra exis- « ter une société d'hommes libres. »

Malgré tout, la structure interne d’une entreprise capitaliste esl toute différente de celle d'une entreprise Coopérative; 1l est bien vrai de dire que l'effort de travail y est également collectif, que ce sont les mêmes instruments de travail et que les plus perfectionnés pourraient continuer à y fonctionner, mais la vie économique n'est pas faite que pour cela, ce qui importe par-dessus tout, c’est la gestion administrative des organisations économiques.

Or, la direction par exemple d'une coopérative est toute différente de la direction d’un grand magasin, ül est impossible de comparer les rouages internes d’une usine, propriété d’une société anonyme capitaliste et ceux d'une usine de même fabrication gérée par un magasin de gros coopéralif. L’ensemble de l’organisation, non pas technique mais administrative, repose dans un cas sur l'autorité autocratique et dans l’autre, sur le contrôle démocratique. Du reste, pratiquement, tel homme, excellent administrateur ou directeur d’une société capitaliste ne présenteraaucunequalité, aucunes aptitudes à mener à bien une société coopérative et réciproquement.

Il est donc faux de prétendre qu'il suffira du jour au lendemain, par un coup de baguelte magique, de décréter la propriété sociale à la place de la propriété privée pour que la révolution soit faite : er réalité, c’est par l'expérience que les bonnes habitudes de gestion s acquièrent, que des traditions se prennent el que la capacité des hommes et l'éventualité d’une transformation sociale s'opère et se forme.

Et encore, faudrait-il admettre que la transformation Juridique de la propriété privée, la propriété sociale. s'applique à des branches de production déjà trustées et monopolisées par ailleurs, Maïs alors, ce n’est pas du Jour au lendemain que la révolution peut se faire, il

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y a nécessairement des transformations économiques à accomplir pour coordonner les usines entre elles dans leur effort de production unitaire.

Or, nous n'avons pas une société économique trustée partout, mais bel el bien reposant sur le principe de la recherche du profit et sans souci des besoins à satisfaire. |

Va-t-on Continuer à produire dans les mêmes établissements, dans autant d'établissements et là où ils sont; 1l y a donc une réorganisation de toute la vie économique et de la production à accomplir. Or, le pouvoir politique est par lui-même absolument incapable d’opérer cette transformation, ce ne sont ni des lois ni des décrets, même du Gouvernement, qui peuvent seuls y réussir, il ne s'agit pas même là de plus ou moins

de capacité des hommes, mais plus exactement de la

capacité des choses, de la puissance des institutions et de leur aptitude à remplir telle ou telle fonction économique. |

Certes, ce pouvoir politique peut abolir, peut renverser, il peut détruire; mais qu'il fasse ou défasse des lois et des décrets, il ne crée pas et ne construit rien par lui-même: de là, toute la distance qui sépare coopératisme économique et socialisme politique.

Le coopératisme économique a le mérite de labsorption à mesure d'expériences failes et le fait qu'il ne peut grandir que dans la concurrence avec les organes de la Société actuelle est Ia meilleure preuve de son aptitude croissante et d'une sorte de sélection non plus des plus forts, mais au profit des meilleurs et cela lui assure un Jour la prédominance.

S1 la solution coopérative paraît plus complexe, moins simple que la solution du socialisme politique, c’est que la vie économique est elle-même un enchevêtrement de complications et que des affirmations de principes utiles comme directives ne suffisent point, pour l'action pratique, dans l’infinité des détails au milieu de l’enche-

vétrement et de la variété des problèmes et des ques-

tions. | Enfin, n'oublions pas qu'il faut d’abord assurer la suite de la production, non pas même dans les condi-

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tions égales mais dans des conditions supérieures de productivité ou, sans cela, la réalisation d’un idéal de transformation sociale risquerait de débuter par une destruction provisoire de la Société économique. La Société nouvelle, malgré son caractère de justice, pourrait entraîner avec elle son cortège de misères et de douleurs morales et sociales, sans compter le retour possible au vieux système économique capitaliste.

Du reste, ilsemble bien que l’époque où nous vivons nous fournit de nombreux et probants exemples de l'insuffisance de l’action coercitive, de l’action du pouvoir pour la réalisation de lidéal socialiste. Ces deux exemples peuvent être pris aux deux pôles opposés, tout au moins apparemment, de l’action du socialisme pohtique; c’est l'exemple à la fois de l'Allemagne gouvernée par une majorité socialiste dans une république démocratique et c'est l'exemple de la Russie gouvernée au nom d’une dictature prolétarienne.

Nous voyons des bolchevistes décréter la révolution sociale chaque jour avec une rigueur extrême. S'ils entendent se servir de l'Etat avec tous ses attributs, de l'Etat oppresseur d'une classe par l'autre mais au profit de la classe prolétaire, il ne semble point qu'ils soient ‘arrivés à constituer une société économique vivanie, intensifiant la production, multiphant la productivité,

ermetlant ce régime de communisme dans la fécon-

dité abondante auquel ils aspirent.

La désagrégation économique que le tsarisme et la guerre avaient entraînée pour la Russie ne semble vraiment avoir été diminuée que par les progrès Incessants du mouvement coopéralif qui, aux yeux de tous, est aujourd'hui la seule grande force de reconstitution économique de ce pays.

Le mouvement coopératif semble avoir voulu vivre à part du gouvernement bolchevique sans combattre n1 défendre sa conception politique. Il s’est fait d’abord respecter comme une forme sociale d'émancipation, mais un jour est venu où la puissance politique ID pUISsante n'a pas cru mieux faire que de s emparer de lui pour réaliser par la coopération ce qu'il ne pouvait faire par lui-même.

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