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I. — DOCTRINES SOCIALES MÉTAPHYSIQUES

Différentes par la forme, la plupart des doctrines qui ont servi jusqu'à ce jour de base aux théories sociales se ressemblent en réalité par le fond, ne sont qu'en très petit nombre et ne reposent que sur des idées métaphysiques.

Les socialistes chrétiens prennent pour point de départ, après Jésus, le principe de la fraternité humaine. Tous les hommes, étant fils de Dieu, sont frères et ont la jouissance en commun des biens de leur Père céleste. Aucun homme ne peut jouir d'aucun bien ni éprouver aucun bonheur qu'il ne soit tenu de partager avec tous ses frères; chacun doit travailler pour tous et profiter du travail de tous; le sol est commun à tous, les instruments de travail sont la propriété de tous, le fruit du travail

doit être divisé en parts égales entre tous les membres de la communauté. La propriété sous toutes ses formes ne saurait, à aucun titre, revêtir le caractère individuel, elle est toujours commune et collective; l'intérêt de l'argent est même condamné.

Il semblerait résulter de cette théorie que les sociétés communistes chrétiennes, telles que les congrégations, ne devraient reconnaître aucune autorité humaine. Mais ces sociétés ne peuvent pas plus que les autres se passer d'une organisation; l'anarchie (ou absence d'autorité) ne peut exister que théoriquement; les communautés théocratiques les plus fraternelles, les plus égalitaires, celles qui condamnent le plus formellement la propriété individuelle, admettent donc une autorité directrice, mais elles en placent la source en dehors des hommes, dans la Divinité. Tous les membres de la société sont égaux entre eux et les biens sociaux leur sont communs, mais tous obéissent à uu chef qui est le délégué de Dieu sur la terre, règle les rapports des membres de la société entre eux et dicte leurs devoirs souverainement, au nom de la justice et de la vérité divines.

Cette conception fut mise en pratique dans les premières sociétés chrétiennes; elle servit de base à l'organisation des compagnies coloniales fondées par les jésuites au xvi® et au xvii® siècle dans l'Amérique du Sud; elle se retrouve encore, plus ou moins modifiée, dans certains établissements colo-

niaux fondés par les missionnaires catholiques en Asie.

C'est le même principe théocratique qui inspira toute la législation sociale de la monarchie française. Le monarque tenant du Ciel non seulement la puissance matérielle, mais encore le sentiment de la vérité et de la justice, réglait par ses édits et ordonnances, d'une façon souveraine, et « par la grâce de Dieu », les conditions de l'exercice de la propriété et celles du travail : il limitait ou étendait l'usage des droits individuels, interdisait à l'ouvrier de se faire patron sans en avoir reçu l'autorisation, limitait le nombre des commerçants et celui des industriels de chaque métier, fixait les heures d'entrée et de sortie des ateliers, établissait des minima et maxima de salaires, interdisait les ententes d'ouvriers, etc.

En face de cette doctrine théocratique et de cette sociologie chrétienne, des esprits non moins absolus formulent une autre doctrine et une autre sociologie, qui ont la prétention d'écarter toute base religieuse et de ne s'appuyer que sur des conceptions humaines, mais qui aboutissent à peu près aux mêmes résultats. La terre est considérée comme le bien commun de tous les hommes; nul n'a le droit de s'en approprier la moindre parcelle; celui qui enclôt de barrières le champ cultivé par ses mains et dont il prétend s'arroger les produits, celui, en un mot, qui fonde la propriété indivi-

duelle, dérobe à ses congénères une portion de ce qui leur appartient, il viole le principe de « justice », qui est considéré comme devant servir de base à la réglementation de Texercice des droits individuels des hommes, et il s'attire celte apostrophe de Proudhon : « La propriété c'est le vol. »

De même qu'il est injuste de s'emparer d'une parcelle quelconque du sol, bien commun et indivis de l'humanité, de même il sera injuste de limiter, en quelque manière que ce soit, l'exercice des droits individuels des hommes et de les soumettre à une autorité quelconque : l'anarchie, ou absence de gouvernement, et le communisme seront les principes sur lesquels toute société humaine, soucieuse de se conformer à la « justice », devra être édifiée. Mais pas plus avec cette doctrine qu'avec celle issue de la fraternité chrétienne, il ne sera possible de constituer une société susceptible de fonctionner et encore moins de se perpétuer.

Le sentiment de la pure justice, d'une justice fondée exclusivement sur le respect de chacun des membres de la société pour les droits de tous les autres, ne pourrait naître que dans des esprits très cultivés, exhaussés par la science et l'éducation au-dessus de l'humanité, ayant perdu les vices, les défauts et l'égoïsme que les hommes tiennent de leur atavisme. Alors même que tous les membres d'une telle société seraient intellectuellement et moralement capables de concevoir cette justice, il ne

leur serait pas moins impossible de vivre en société sans organisation. Or, celle-ci entraîne nécessairement la reconnaissance de certains individus comme organisateurs d'abord et ensuite comme directeurs de la communauté sociale. Ou bien un contrat interviendra entre tous les membres de la société pour désigner ces hommes et fixer leurs pouvoirs, ce qui ne serait possible que dans une thélème infiniment réduite, ou bien certains membres de la société, plus intelligents, plus actifs, plus entreprenants que les autres, s'empareront des premiers rôles et détermineront eux-mêmes leurs pouvoirs; dans les deux cas, Tanarchie fera place à un gouvernement qui lui-même modifiera, conformément à ses intérêts, les notions du juste et de l'injuste, et le communisme fondé sur la conception humaine de la «justice absolue » s'écroulera non moins rapidement que le communisme fondé sur la fraternité théocratique, dans un autoritarisme d'autant plus brutal que les hommes ne possédant rien n'auront rien à protéger ni aucun moyen de résister.

En fait, l'application des doctrines anarchistes et communistes n'a jamais pu être réalisée par aucune société humaine de quelque importance, soit que ces doctrines s'appuyassent sur l'idée religieuse, soit qu'elles prissent pour base l'idée, en apparence plus humaine mais, en réalité, non moins mystique, de la justice absolue. Ces doctrines ont

pu s'étaler dans les livres; on les voit figurer, depuis l'antiquité la plus reculée, dans la littérature de presque tous les peuples, mais elles sont restées à Tétat de conceptions théoriques.

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