IL INDIVIDUALISME ATAVIQUE
Il n'en pouvait être autrement, car l'homme est issu d'ancêtres qui tous s'inspirent de pensées égoïstes et pour lesquels le « mien » est tout, le « tien » ne signifiant que ce qu'ils sont incapables de prendre. L'homme n'a point eu à créer la notion de la propriété individuelle, il l'a trouvée dans son héritage, avec l'égoïsme et la nécessité inéluctable de lutter sans cesse soit contre le milieu cosmique, soit contre ses semblables, soit contre les autres êtres de la nature, pour conserver son individu et son espèce. De même que le chien rencontrant un os s'en empare et le défend, propriété devenue individuelle, contre tous ceux, chiens, renards, loups ou hommes qui voudraient s'en emparer, de même l'homme primitif défendra contre ses semblables le chevreuil qu'il a tué, le poisson qu'il a péché, le fruit qu'il a cueilli. Puis, ayant apprivoisé l'animal, planté l'arbre, semé les graines, il défendra, contre toute atteinte des animaux et des hommes, les êtres et les choses qu'il a fait siens : le sol qui a reçu ses semences et la fontaine qui lui sert à l'arroser,
la caverne où il s'abrite, le foyer qu'il allume par le frottement de cailloux ou de morceaux de bois secs, la femme qui excita sa chair et séduisit son cœur, les enfants qui naquirent de ses plaisirs sexuels, tout ce dont, en son égoïsme héréditaire, il pourra dire : « Ceci est à moi. » Nulle théorie ne prévaudra contre un sentiment qu'il tient de la nature même.
Le jour où, par le progrès de son esprit, l'amélioration de ses mœurs, l'évolution ascendante de tout son être, il remplacera son isolement et sa vie purement familiale, par cette existence sociale dont il n'a point le monopole, mais qu'il a poussée beaucoup plus loin que tous les autres êtres, la première chose qu'il demandera à la société, ce sera de l'aider à protéger sa femme, ses enfants, son foyer, sa maison, son champ, sa fontaine, tout ce qui constitue sa propriété. Et si les théoriciens lui prêchent le communisme et Tanarchisme, il restera sourd à leurs doctrines, car le communisme le priverait de son avoir personnel, et l'anarchisme ferait disparaître la force sociale où il trouve la protection de sa personne et de son bien.
A mesure que son cerveau se développera, que son intelligence s'ouvrira aux révélations des faits que la nature étale sous ses yeux, son sentiment de la propriété s'élargira, deviendra moins individuel et moins égoïste. Ce ne sera plus pour lui seul qu'il voudra posséder, mais aussi pour sa femme, pour
ses enfants, pour ses amis, pour ceux qui vivront après sa mort, pour lesquels il aura travaillé pendant sa vie en même temps que pour soi-même, et dont il veut assurer le bonheur dans l'avenir comme il le fait dans le présent. La propriété élait d*abord purement individuelle, elle deviendra, par révolution du cerveau humain, familiale; elle était à un seul homme, elle sera à une famille; elle était fugitive comme la vie de l'individu, elle sera permanente comme Texistence de la famille; elle était purement égoïste, elle deviendra altruiste dans la limite de tous ceux que Thomme chérit, avec lesquels il partage ses biens pendant sa vie et auxquels il les laisse le jour de sa mort.
Tandis que la propriété individuelle subira cette évolution ascendante, les exigences de Thomme à regard de la société dont il fait partie subiront les mêmes transformations : ce n'est pas pour lui seul et pour son bien personnel qu'il demandera une protection, mais pour le bien de sa famille, pour tout ce qu'il laissera après sa mort à sa femme, à ses enfants, à ses amis, aux gens moins heureux qu'il avait pris l'habitude de secourir et qu'il veut savoir être secourus après sa disparition, à la société elle-même, si ses sentiments allruistes se sont suffisamment développés pour qu'il étende à la société dont il fait partie l'affection qu'il réserva d'abord k sa femme et à ses enfants. Après avoir demandé la protection de la société pour, sa pro-
priété individuelle, puis pour sa propriété familiale, il la demandera pour ses volontés dernières et pour son héritage.
Cependant, quelque extension que prennent les sentiments altruistes, il ne viendra pas à l'esprit de cet homme de travailler au profit exclusif de la société. Au fond de son cœur subsiste Tégoïsme qu'il hérita de ses ancêtres, et dans cet égoïsme il puise non seulement l'idée de la propriété individuelle, mais encore celle que la société ne saurait y toucher sans violer sa propre individualité. L'idée du droit de posséder se joint à celle de la possession ; et cette idée ne fera que s'enraciner dans son cerveau à mesure qu'y surgiront celles des autres droits : droit de dire ce qu'il pense et de l'écrire, de se réunir à ses semblables où et quand il lui convient pour faire ce que bon lui semble, de s'associer à eux pour des œuvres communes quelconques, matérielles, intellectuelles ou morales, de pratiquer la religion qu'il tient de sa famille ou de son libre choix, d'enseigner à ses enfants, à ses proches, à ses voisins et à tous ceux qui voudront bien l'écouter, ce que lui-même apprit au cours des expériences de la vie, par la culture de son cerveau, par la lecture des écrits des autres hommes. C'est dans la propriété individuelle qu'il trouvera les moyens de faire valoir ces droits, de même qu'en elle il trouva le germe des idées sur lesquelles ils reposent. La propriété individuelle n'est-elle pas,
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en effet, le plus puissant instrument de défense des droits individuels? N'a-l-on pas vu toules les révolutions être préparées par les hommes qui possèdent et qui pensent, c'est-à-dire par ceux qui avaient quelque chose à défendre contre le despotisme et dont Tintelligence était suffisamment développée pour acquérir la connaissance des droits à revendiquer et celle des moyens à employer dans celte revendication?
Mais, d'autre part, ceux qui, par droit de premier occupant ou par héritage, ou par le produit accumulé de leur travail, sont parvenus à Tétat de propriétaires du sol, ou du capital ou d'un outillage industriel, agricole, commercial quelconque, ceux aussi qui possèdent l'instruction et la science, cet autre capital non inférieur aux autres, tous ces privilégiés n'ont-ils pas intérêt à empocher les autres hommes de devenir, à leur tour, possesseurs du sol, du capital, de l'outillage ou de l'instruction auxquels ils doivent leur puissance directrice? Puisque ce sont eux qui font les lois et les révolutions, ne feront-ils pas toujours les unes et les autres dans leur intérêt exclusif? L'égoïsme héréditaire de l'espèce humaine ne sera-t-il pas assez puissant pour contre-balancer dans leur cœur les sentiments altruistes que l'éducation y fait naître? Les détenteurs de la propriété et de l'instruction ne se ligueront-ils pas pour empêcher les autres hommes de parvenir h la propriété, à la
science et à la situation prépondérante que l'une et l'autre donnent à ceux qui les détiennent?
L'histoire entière de Thumanité répond à ces questions par Taffirmative; elle nous montre, à toutes les époques, les hommes parvenus à la possession des biens matériels et intellectuels organisant la société dans le but de défendre leurs privilèges. C'est ce fait brutal, c'est cette conduite traditionnelle des heati possidentes qu'Adolphe Thiers traduisait en règle politique, pour l'organisation du gouvernement parlementaire, lorsqu'il écrivait cette phrase citée au début d'un précédent chapitre : « Même dans la République,il y a de hautes classes qui doivent s'opposer au mouvement trop rapide des classes qui s'élèvent, en défendant les institutions anciennes contre les institutions nouvelles. » Nous avons vu que ces préceptes n'ont été que trop suivis et que, même aujourd'hui, dans notre pays et sous le régime républicain, les institutions politiques sont toutes, y compris le fonctionnement du suffrage universel, agencées de manière à protéger autant que l'état des mœurs le comporte, les privilèges des classes élevées.
§ 111. LES RÉVOLUTIONS ET l'iNDIVIDUAUSME
En même temps que Thistoire nous offre ce spectacle, elle nous permet d'assister aux efforts
incessants fails, depuis Torigine de toutes les sociétés humaines, par les individus que le hasard de la naissance déshérite et qui veulent se hausser jusqu'à ceux qu'elle favorise. Les révolutions politiques ne sont presque toujours, en réalité, que des révolutions sociales. Lorsque le peuple de Rome contraint le Sénat à lui accorder des tribuns, c'est parce que la conquête d'une fraction du pouvoir lui assurera les moyens de prendre part à la fabrication des lois qui règlent les conditions de la propriété et du travail. Lorsque les Gracques» poussent à la reconstruction de Carthage et à la création de la Provincia romana dans le sud de la Gaule, c'est afin de pouvoir donner aux pauvres, aux déshérités de la fortune, des terres qu'ils ne sauraient prendre en Italie et en Sicile, où les territoires les plus fertiles sont aux mains des patriciens et exploités à leur profit par des milliers d'esclaves. Plus tard, la popularité de Jules César naît des terres qu'il distribue à ses soldats et à ses partisans, et l'empire ne se fonde que sur les aspirations d'un peuple de clients et d'esclaves qui, depuis des siècles, rêvent de la possession du sol et des richesses que le travail en fait jaillir.
L'histoire de la Gaule et de la monarchie française est-elle autre chose que la lutte de ceux qui n'ont rien contre ceux qui possèdent? Ne voit-on pas les esclaves et les serfs, d'abord attachés au sol et vendus avec lui, profiter de tous les
malheurs survenus aux propriétaires et seigneurs féodaux, des guerres qui les détruisent et les ruinent, des croisades où la monarchie et TEglise les envoient mourir, pour s'emparer petit à petit des lopins de terre dont ils n'avaient jadis que la charge accablante et se transformer d'esclaves en serfs, de serfs en tenanciers et de tenanciers en propriétaires? La révolution de 1189 est-elle autre chose, en fait, que la reconnaissance légale, par la société française tout entière, des empiétements successifs faits par ceux qui n'avaient rien sur ceux qui possédaient? Que représentent la confiscation et la vente des biens des émigrés et du clergé, sinon le dernier acte par lequel l'ancien esclave, l'ancien serf, met la main sur les terres que ses ancêtres convoitèrent pendant dix-huit siècles sans pouvoir y atteindre?
Est-ce la monarchie que le peuple entend détruire en 1789? Est-ce le régime républicain que les Français veulent alors fonder? Nullement; avant tout et par-dessus tout, le peuple veut obtenir le droit de posséder le sol, Toutil industriel, agricole et commercial qui rendent l'homme plus fort dans la lutle pour l'existence. Le premier acte de TAssemblée nationale, en 1789, est la « Déclaration des droits de l'homme et du citoyen ». Plus tard, quand le peuple voudra aussi gouverner, quand il demandera la substitution de la République à la monarchie, ce sera surtout pour s'assurer les propriétés
qu'il vient de conquérir. On le verra, en effet, abandonner, à maintes reprises, dans le cours du siècle suivant, sa souveraineté gouvernementale et même ses libertés à des dictateurs, des empereurs et des rois, pourvu qu'il ne soit porté aucune atteinte à son droit de posséder, d'acquérir, de s'enrichir à son profit personnel et au profit de sa famille.
Ces préoccupations dominent à tel point les esprits, au moment où éclate la Révolution, qu'avant même de proclamer les Droits de l'homme et du citoyen et de procéder à la réorganisation politique du pays, l'Assemblée nationale constituante supprime toutes les entraves mises, par la doctrine sociale théocratique de la monarchie, à la propriété, au travail, au commerce et à l'industrie. Son premier acte officiel est celui du 4 août 1789 qui, abolissant le régime féodal, les justices seigneuriales, les dîmes, « les droits et devoirs tant féodaux que censuels, ceux qui tiennent à la mainmorte réelle ou personnelle et à la servitude personnelle et ceux qui les représentent », crée l'égalité de tous les citoyens dans la société et supprime toutes les entraves à la propriété individuelle. Puis, elle abolit les maîtrises, les jurandes, les corporations, c'est-à-dire tout l'organisme social du passé; elle autorise « toute personne à faire tel négoce ou exercer telle profession, art ou métier qu'elle trouvera bon » et crée la liberté du travail.
Toute cette première phase de la Révolution est marquée par le souci constant d'émanciper les individus, surtout au point de vue économique et social, et de les protéger, dans Texercice de leurs droits individuels, contre les atteintes des puissances sociales et des pouvoirs politiques dont les abus avaient été si grands sous Tancienne monarchie. A cet égard, la Révolution française diffère essentiellement de celle de l'Angleterre, qui fut à peu près exclusivement politique.
En ce qui concerne la propriété individuelle, les résultats produits par la Révolution française ont été aussi considérables que nos pères avaient pu Fcspérer. Il n'existe dans le monde aucun pays où le sol soit aussi divisé et où le nombre des propriétaires de la terre soit si considérable qu'en France. D'après les documents officiels, leur nombre n'est guère inférieur à six millions, sur lesquels il n'y en a que 239 000 possédant trente hectares ou davantage La propriété du sol est donc arrivée, par suite des conditions législatives faites à notre pays depuis un siècle, à un état de division très considérable; on peut même dire que cette division est trop grande, car il y a plus de deux millions de propriétaires ne possédant qu'un hectare ou moins d'un hectare, et plus de dix-huit cent mille qui n'en ont que d'un à cinq, ce qui oblige un certain nombre d'entre eux à se débarrasser de leurs biens et à contribuer ainsi àla reconstitution des grands domaines .
Notre code s'est trop préoccupé d assurer l'égalité des membres d'une même famille dans le partage des biens de leurs parents; il en résulte, à la mort de la plupart des propriétaires, une division des terres qu'ils avaient réunies pendant le cours de leur existence, et un morcellement qui, en fin de compte, fait la propriété trop petite pour subvenir à tous les besoins de celui qui la cultive. Comme moyen de faire disparaître ce résultat fâcheux de notre code, on a préconisé surtout le droit de tester, c'est-à-dire la faculté accordée au père de famille de répartir ses biens entre ses enfanls de la manière qui lui paraît la plus avantageuse, au double point de vue de l'intérêt de chacun et de la conservation de la propriété. Cette législation existe, à des degrés divers, dans un grand nombre de pays et y contribue puissamment à sauvegarder la propriété familiale contre des divisions très nuisibles à la petite et à la moyenne propriété. En même temps, elle fortifie l'esprit d'initiative individuelle et favorise la natalité.
Tout le monde sait qu'en France la population est presque stationnaire et que depuis le commencement du siècle le chiffre proportionnel des naissances va sans cesse en diminuant, tandis que dans toutes les autres nations de l'Europe la population s'accroît et la proportion de la natalité augmente . Comme notre race n'est pas moins prolilique que les autres, ainsi qu'en témoigne le nombre consi-
dérable des enfants dans la plupart des familles pauvres, c'est à la richesse du pays et à la législation de rhéritage que Ton attribue unanimement la faible natalité de la France. Les pères de famille ayant quelque fortune limitent le nombre de leurs enfants, de manière à laisser le plus possible à chacun, en ne se privant eux-mêmes ni du confortable ni des agréments de la vie. Le souci du bien-être est également la cause principale de la diminution du nombre des mariages : les hommes restent célibataires afin d'échapper aux charges de la famille; ou bien, s'ils se marient, c'est le plus tard possible. Or, on sait que les mariages sont d'autant plus féconds que les époux sont plus jeunes, non seulement parce que les facultés reproductrices sont plus grandes dans la jeunesse, mais encore et surtout parce que les époux jeunes sont moins prudents et moins réservés que ceux de Tâge mûr.
Le droit de tester figure en tête des moyens recommandés par les démographes pour combattre la diminution de la natalité. Les statistiques démontrent, en effet, que le nombre des enfants est, dans notre pays, beaucoup plus considérable dans les familles pauvres que dans les familles jouissant d'une certaine fortune. Parmi ces dernières, les fils uniques se montrent particulièrement dans les campagnes et dans les régions où la propriété rurale est très divisée : le petit proprié-
taire prend garde de n'avoir qu'un fils, afin que sa terre et sa maison ne soient pas partagées après sa mort. Si la loi Tautorisait à léguer sa propriété à Tun de ses enfants, il regarderait d'autant moins à en avoir plusieurs, que les enfants sont, à la campagne, des bras produisant à très bon marché.
Avant la Révolution, les coutumes du Midi, celles de Paris et d'Orléans qui régissaient la plupart des provinces du Nord, etc., autorisaient le père à disposer librement de la moitié de ses biens en faveur d'un de ses enfants. La même coutume existe encore dans une partie des États germaniques. Partout cette législation a pour conséquence la conservation des propriétés rurales et la fécondité des mariages. En Angleterre, où l'absence de testament entraîne l'attribution à l'aîné de tous les immeubles du père défunt, les familles sont nombreuses, la population augmente avec rapidité, les propriétés sont moins divisées, on peut même dire qu'elles ne le sont pas assez, et les cadets sont généralement remarquables par l'activité déployée dans la poursuite d'une fortune qu'ils savent ne devoir attendre que de leur travail personnel. C'est, en grande partie, dans la législation anglaise sur l'héritage, qu'il faut chercher la source de l'admirable expansion des citoyens de la Grande-Bretagne dans toutes les parties du monde. La même aptitude à la colonisation s'est manifestée dans notre pays, au cours des
derniers siècles, parmi la noblesse et comme conséquence du droit d'aînesse.
Lorsque, par son décret du 7 mars 1793, la Convention prescrivit le partage forcé et égal de tous les biens des parents entre tous leurs enfants, elle avait uniquement pour but d'empêcher la reconstitution des fiefs territoriaux; c'est contre les seigneurs et les grandes propriétés qu'elle légiférait, c'est la moyenne et la petite propriété qui furent atteintes; le résultat de son décret a été une subdivision de la propriété rurale telle, qu'en ce moment beaucoup de petits propriétaires sont incapables de vivre de leurs terres et se voient contraints de les vendre à des voisins qui, peu à peu, reconstituent les grandes propriétés terriennes.
Toutes les lois qui auraient pour objet d'arrêter ce mouvement et de maintenir la propriété rurale entre les mains des petits et moyens agriculteurs, rendraient à notre pays un service considérable. De ce nombre sont celles qui accorderaient aux pères de famille le droit de diviser leurs biens de manière à laisser à chacun de leurs enfants le lot qui convient le mieux à leurs aptitudes; celles qui faciliteraient les partages pendant la vie des parents; celles qui mettraient la maison familiale et une partie des biens à l'abri des saisies et des ventes de justice (Homestead des Etats-Unis), etc. De ces lois, un double effet ne manquerait pas de sortir : un obstacle mis à la disparition des petits proprié-
taires et à la reconstitution des grandes propriétés, et un encouragement à la fécondité des mariages.
La natalité et le peuplement de la France doivent d'ailleurs être encouragés par d'autres mesures, telles que le dégrèvement des impôts pour les familles nombreuses, les secours aux familles pauvres ayant plusieurs enfants, l'entretien et l'instruction des enfants pauvres, etc., el, dans un autre ordre d'idées, des facilités plus grandes accordées à la naturalisation des étrangers.
Ces questions sont sans contredit d'un haut intérêt, mais il me serait impossible de les traiter ici sans entrer dans des détails qui m'entraîneraient hors des limites dans lesquelles ce livre doit s'enfermer.
Malgré toute leur bonne volonté, malgré les sentiments libéraux et généreux qui les animaient, nos pères de la grande Révolution n'ont pas été plus heureux dans le domaine de la propriété industrielle et commerciale que dans celui de la propriété rurale. Imbus des sentiments très individualistes qui avaient inspiré les écoles philosophiques et économiques du xviii® siècle, ils se préoccupèrent par-dessus tout d'affirmer les droits et les libertés individuels et de créer l'égalité politique et sociale des citoyens; ils n'eurent pas suffisamment le souci de ce que deviendraient ces hommes, proclamés égaux par la loi, mais condamnés par les hasards de la naissance, non moins
que par les différences intellectuelies et physiques, à une inégalité inévitable. Ils mettaient en présence des individus trop manifestement inégaux pour que Técrasement des plus faibles par les plus forts pût être évité.
Cette conséquence nécessaire des institutions sociales de la Révolution fut encore hâtée par la transformation radicale qui ne tarda pas à se produire dans les conditions du travail. A la fin du siècle dernier, l'industrie était encore très divisée, les usines n'avaient que des machines mues par les bras de l'homme ou les forces de la nature (eau et vent); les ouvriers, dans chacune, étaient peu nombreux, connaissaient à peu près exactement les bénéfices réalisés par les patrons et pouvaient, en conséquence, débattre le prix de leur travail en connaissance de cause. Rien n-était d'ailleurs plus facile que de changer d'atelier; la plupart des ouvriers avaient même pris l'habitude du « tour de France » fait avant que de se fixer dans une ville. Après le décret du 2 mars 1789, les facilités de l'embauchage et du changement de lieux furent encore favorisées par la multiplication des ateliers, qui succéda à la proclamation de la liberté de l'industrie et du commerce. Aussi les conflits du travail sont-ils peu graves pendant la période révolutionnaire, et les grèves, quoique nombreuses, se terminent-elles sans trop d'accidents. Elles avaient d'ailleurs été interdites par le décret du 14 juin i79i ,
pris surtout en vue d'empêcher la reconstitution des corporations.
Plus tard, à mesure que les usines s'agrandissent par la substitution des machines aux bras, lorsque les petits patrons et la petite industrie font place à la grande industrie et aux gros patrons, lorsque les capitaux s'associent et donnent naissance à un patronat anonyme et à un salariat où Touvricr n'est plus qu'un numéro, lorsque les chemins de fer, les usines métallurgiques, les ateliers de constructions navales en fer et acier, les houillères, dont le charbon alimente des milliers de machines à vapeur, etc., attirent et concentrent sur des points limités du pays des milliers d'ouvriers, les conditions du travail et celles de la lutte du patronat et du salariat prennent un caractère tout nouveau.
Les conflits deviennent plus graves, d'abord parce que l'ouvrier et le patron ne se connaissent pas, ne discutent pas individuellement les conditions du travail et du salaire, comme ils le faisaient dans le petit atelier, ensuite parce que l'ouvrier ignore complètement les affaires du patron, ne peut apprécier ni ce qu'il gagne, ni ce qu'il perd et, par suite, vit dans une défiance continuelle ; enfin, parce que la concurrence entre les usines et entre les nations aggrave la situation du patronat, rend ses gains plus faibles, surtout plus aléatoires, et l'oblige à montrer davantage de rigueur dans la fixation des salaires.
Je ne parle pas des passions politiques, dont l'inévitable intervention ne peut qu'aiguiser les conflits professionnels. Aussi, à mesure qu'avec le déroulement des années de notre siècle toutes ces conditions prennent plus d'importance, on voit les conflits du travail devenir plus nombreux et plus aigus, tandis que les coalitions et les grèves prennent le caractère de véritables événements sociaux.
D'un autre côté, sous l'influence de la multiplicité des moyens de communication, qui permettent aux citoyens de se déplacer avec une extrême facilité, la concurrence vitale prend, dans les villes et dans tous les centres industriels, une intensité que nos pères ne connaissaient pas : la moindre place, le plus minime emploi sont sollicités par des milliers d'individus; ceux que les forces physiques, les facultés intellectuelles et la valeur morale ne trahissent jamais peuvent seuls trouver place dans une société où la lutte des intérêts et des passions écrase sans pitié tous les faibles.
§ IV. — NÉCESSITÉ d'une LÉGISLATION SOCIALE
Il était impossible que les philosophes, les économistes et les politiques restassent indiff^érents au triste spectacle que révolution de la société mettait sous leurs yeux. Il était manifeste que les progrès de l'industrie, du commerce, de la vie
sociale tout entière n'étaient accompagnés que de trop loin par le progrès du bonheur individuel, auquel tous les hommes tendent en vertu de leur nature; il était évident aussi que révolution morale de Tesprit humain n'avait pas marché aussi vite que révolution matérielle de Thumanité, et que les sentiments altruistes engendrés au cœur de l'homme par la vie familiale et sociale, puis par l'instruction et l'éducation, n'étaient pas encore assez forts pour conlre-balancer l'égoïsme individuel hérité des ancêtres. Les pouvoirs gouvernementaux furent sollicités d'intervenir, par tous ceux, philosophes ou politiciens, que les préjugés d'écoles, les formules des doctrinaires et l'obsession des principes individualistes de 1789 et de 1791 n'aveuglaient pas au point de les empêcher de voir les faits sociaux engendrés par la transformation économique dont le monde a été l'objet depuis un siècle.
Alors se pose, dans toutes les nations civilisées, dans toutes les assemblées populaires et parlementaires et dans les conseils de tous les gouvernements, cette question : dans quelle mesure et au nom de quels principes les pouvoirs publics peuvent-ils et doivent-ils intervenir dans la vie des différents membres du corps social, dans les rapports que ces membres ont entre eux, et dans les conditions du travail qui les fait vivre?
Les pouvoirs publics doivent-ils, restant fidèles aux principes individualistes de l'économie poli-
tique et de la Révolution, laisser les citoyens jouir ou souffrir à leur guise, débattre leurs intérêts comme il leur convient, se ruiner ou s'enrichir réciproquement? Les pouvoirs publics n'ont-ils pas d'autre rôle social que maintenir la balance des droits individuels et la rigueur des lois, égales entre tous les membres de la société? Ou bien, au contraire, doivent-ils venir en aide aux faibles, aux misérables, à tous ceux que les forces physiques ou morales trahissent dans la bataille pour la vie? Doivent-ils assurer l'existence des enfants, des vieillards, des femmes qui ne peuvent pas subvenir eux-mêmes à leurs besoins? Doivent -ils assister les ouvriers que les accidents du travail, le chômage involontaire ou la maladie privent de leur salaire habituel? Doivent-ils soigner les malades, loger et nourrir les infirmes, donner du pain à ceux que l'âge condamne au repos et à la misère, élever et instruire les enfants que la famille est incapable de nourrir ou d'éduquer? Doivent-ils, enfin, intervenir entre les faibles et les forts, entre les riches et les pauvres, entre les patrons et les ouvriers, entre les consommateurs et les producteurs, pour égaliser les forces en présence, protéger ceux qui sont incapables de se défendre eux-mêmes, préserver la société tout entière des misères que produisent les luttes économiques et sociales, et prévenir les révolutions qui, à toutes .les époques, sortirent des haines
engendrées dans le cœur de ceux qui souffrent, par le spectacle des joies dé ceux que la fortune favorise?
En fait, il n'y a pas un seul homme politique qui ne soit conduit à attribuer à l'État un rôle, plus ou moins considérable, dans les rapports sociaux des membres d'une même nation. A toutes les époques et dans tous les temps, la société s*est arrogé le droit d'intervenir dans les rapports des patrons avec les ouvriers, des employeurs avec les employés, de même qu'elle intervient dans les relations des producteurs avec les consommateurs, et dans l'exercice des droits individuels les plus imprescriptibles, tels que ceux de parler, d'écrire, de se réunir, de s'associer, etc., et même dans la jouissance de la propriété, afin d'empêcher les inconvénients, qui pourraient découler, pour l'ensemble de la société, des abus que les individus commettraient dans l'exercice de ces droits.
A toutes les époques aussi, la société a considéré comme un devoir de secourir les malades, les infirmes, les enfants, les femmes et les vieillards, les pauvres, les ouvriers sans travail, c'est-à-dire tous les membres du corps social qui, étant privés accidentellement ou d'une manière permanente, des moyens de travailler, sont incapables de vivre par eux-mêmes.
A défaut de la raison, les sentiments d'humanité suffisent pour induire tous les peuples et tous les
gouvernements à considérer comme un inéluctable devoir Tassistance de ceux qui souffrent ou qui ne peuvent subvenir eux-mêmes à leurs besoins et la protection de tous ceux qui travaillent pour vivre. Les seules questions qui se posent sont relatives au principe sur lequel les pouvoirs publics peuvent s'appuyer pour intervenir dans les relations des membres du corps social, et aux limites dans lesquelles cette intervention doit être contenue.
Les collectivistes d'État, s'appuyant sur la « juslice sociale » et sur l'a égalité absolue », suppriment la propriété individuelle, socialisent le sol et les instruments de production, et attribuent à la société le soin de répartir entre tous ses membres le travail à faire et les produits de ce travail. Cette doctrine est tellement éloignée des idées et des mœurs de nos sociétés, qu'il faut laisser aux théoriciens le soin de la discuter, et à l'avenir celui de la juger.
D'autres, qui se déclarent, à la fois, en faveur du maintien de la propriété individuelle et du droit d'intervention de la société dans les rapports des citoyens et dans les conditions du travail, légitiment cette intervention au nom de la « solidarité humaine » interprétée d'une façon particulière. Ils admettent que chaque membre de la société est solidaire de tous les autres et a contracté, par le seul fait de sa naissance, une « dette » à l'égard de
la société tout entière, dette dont celle-ci apprécie rimportance et impose le paiement.
Une pareille doctrine est grosse de dangers qu'il est à peine besoin de mettre en lumière. Elle revêt la société de pouvoirs d'autant plus redoutables qu'ils sont nécessairement exercés, non par tous les membres de la société eux-mêmes, mais par des représentants plus ou moins autorisés. Dans Tétat actuel de nos mœurs et avec notre organisation politique, ce sont les membres du Parlement qui seuls jouiraient du pouvoir de fixer la prétendue dette sociale de chaque citoyen et son mode de paiement. N'apporteraient-ils pas dans cet acte les passions et les intérêts qui inspirent tout le reste de leur conduite? Le chiffre de la « dette sociale » de tels et tels citoyens, ou groupes de citoyens, ne serait-il pas gonflé ou réduit, suivant que telles ou telles théories sociales et économiques et tels ou tels intérêts particuliers domineraient parmi les membres de l'assemblée? En un jour de dictature ou de révolution, ne pourrait-on pas s'appuyer sur la théorie de la « dette sociale » pour apporter les plus grandes perturbations dans la vie de la nation?
Envisagée du point de vue scientifique, cette théorie est fausse; considérée du point de vue politique, elle apparaît tellement grosse de dangers que, fùt-elle vraie, il faudrait la condamner de la manière la plus absolue, au même titre et par
les mêmes raisons que les théories sur lesquelles sont fondés le socialisme chrétien, Tanarchisme métaphysique et le collectivisme d'Etat.
§ V. l'association et l'aide POUR LA LUTTE PAKMI