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La République des camarades

Michelet était un poète et les temps sont changés : la République n'est plus qu'une grande camaraderie.

Entre les hommes chargés de contrôler à un titre quelconque les affaires publiques, une intimité s'établit. Ce n'est ni de la sympathie, ni de l'estime, ni de la confiance ; c'est proprement de la camaraderie, quelque chose, en somme, d'inter-

médiaire entre l'esprit de corps et la complicité.

C'est une vérité d'école qu'une démocratie repose sur le contrôle.

Pour que le contrôle existe, disait Montesquieu, il faut que les pouvoirs soient séparés. — Il y avait jadis trois pouvoirs : l'exécutif, le législatif et le judiciaire. Aujourd'hui, il y en a un quatrième, qui est la presse.

En principe, les pouvoirs continuent à être séparés. Mais ils voisinent.

Le moins qu'on puisse dire, c'est qu'ils ont pris l'habitude de se rencontrer : à la Chambre, dans le salon de la Paix, au Palais de justice, dans la salle des pas perdus, et encore dans les antichambres ministérielles, dans les salles de rédaction, dans le monde et jusqu'au café. Des rapports cordiaux sont nés.

Les pouvoirs ne sont pas confondus. Dieu merci, ils sont seulement très liés.

Pour qu'un contrôle s'exerce utilement, il faut qu'il dispose de sanctions.

Il y a dans la cité moderne quatre grandes sanctions : Tinterpellation, la révocation, le scandale et le bagne.

L'interpellation, pour les hommes d'Etat.

La révocation, pour les fonctionnaires.

Le scandale, pour les gens considérables.

Le bagne, pour tout le monde.

Quelquefois, les sanctions se cumulent, mais cela est exceptionnel. On n'interpelle point les vagabonds et les hommes d'Etat échappent généralement aux tribunaux. On s'imagine que c'est un privilège, mais ce n'est peut-être qu'une compensation.

Les sanctions sont de plus en plus rares.

Sans doute, on interpelle encore, mais derrière chaque interpellation, il y a une combinaison, qui se cache, ou une ambition, qui se voit très bien.

On ne révoque plus.

La presse hésite devant le scandale, ménage ses amis, ses partisans et ses clients.

La justice est pleine d'arrière-pensées.

La démocratie, qui reposait sur le contrôle, s'est endormie sur la complaisance.

Ce pays n'a plus d'institutions.

Il s'en passe d'ailleurs admirablement.

La France est une terre heureuse, où le sol est généreux, où l'artisan est ingénieux, où la fortune est morcelée. La politique y est le goût des individus; elle n'y est pas la condition de leur vie.

Et ce pays se laisse doucement administrer par des liommes, qui n'ont la préten-

tion de lui apporter ni doctrine arrogante, ni gouvernement impérieux, ni justice certaine, ni vérité brutale. Il ne souhaite pas emprunter sa prospérité à ses institutions : il est prospère.

Ainsi a pu naître un régime curieux :

celui du bon plaisir, tempéré par les relations.

C'est la formule d'un Etat, selon Capus, où tout s'arrange.

— Nous refusons de respecter votre droit, mais, par contre, nous reconnaîtrons volontiers des droits que vous n'avez pas.

Sans doute, cela ne ressemble pas à la justice, mais cela aboutit à une série d'injustices qui s'amalgament, s'opposent et se tempèrent, selon une formule au total assez heureuse.

On ne satisfait personne, mais on mé-

f) LA REPUBLIQUE DES CAM.VUAHES

nage tout le monde. En dernière analyse, peu de gens se trouvent complètement lésés et le régime de l'indulgence bénéficie, à son tour, de l'indulgence générale.

Malheureusement le respect manque, et aussi l'enthousiasme, ce La désaffection du Régime » est devenue le barbarisme ordinaire des républicains les plus fervents. En somme, cela se conçoit assez. Peu de gens seraient encore capables de se faire tuer pour la forme républicaine ainsi transformée.

Nous avons la faiblesse de le regretter.

C'est le tableau de ce régime pauvre, où il y a peu de grands scandales et beaucoup de petits, peu de malversations et beaucoup de complaisances, que nous avons essayé de tracer. Nous avons formé le projet, sans doute trop ambitieux, de

prendre le lecteur par la main et de le promener parmi les grandes institutions de rÉtat. Nous venons lui dire :

— Vous avez assisté aux grands débats parlementaires, mais voici comment on les prépare. Vous vous êtes prononcé sur des programmes politiques, regardez maintenant comment on les élabore. Vous avez lu des journaux, venez voir comment on les fait. Vous vous êtes émerveillé devant la solennité des audiences, accompagneznous dans la chambre du conseil. Vous avez vu passer des ministres dans la gloire des comices agricoles, contemplez-les maintenant dans le secret de leur cabinet.

Ce dessein pourrait sembler téméraire si nous ne vivions à une époque, qui est peut-être sans franchise, mais qui est en tout cas sans mystère.

Ce livre est celui d'un homme qui est journaliste, qui a fréquenté les parlemen-

taires, qui a traversé le Palais de justice et qui est entré dans les cabinets ministériels. C'est une destinée sans gloire. Ce fut celle de beaucoup de gens, ce pourrait être celle de tout le monde.

Partout, il a pénétré avec une austère déférence. Nous voudrions être cru, si nous affirmions qu'il a été le premier à regretter de ne pouvoir, nulle part, garder son sérieux.

On aura ramené ce livre à ses justes limites, si l'on consent à n'y rien chercher d'autre que le récit de cette mésaventure.

L'une de nos préoccupations constantes dans cette étude fut de ne point céder à l'attrait du scandale. Nous avons évité le cas monstrueux et nous n'avons cherché que le cas normal. Ce livre est impartial.

Lorsque nous avons tenté de retracer

la carrière d'un parlementaire, nous l'avons supposé actif, intelligent et probe.

Quand nous avons parlé des cas de conscience, qui peuvent être ceux d'un magistrat, nous n'avons entendu mettre en cause que des magistrats dont la conscience fût sans détour.

Nous avons imaginé que le ministre, dont nous racontions l'histoire, était de ceux que l'on rencontre à la hauteur de leur tâche.

Nous n'avons pas fait allusion à la presse d'affaires ou de chantage.

Mettez cependant à la place de ces braves gens, dont nous avons essayé d'exprimer l'angoisse devant le devoir complexe, mettez un politicien d'affaires, un magistrat ambitieux, un ministre naïf et un journaliste sans scrupule — ces races existent — et imaginez alors à quels trafics, à quelles compromissions, à quels chantages prêteront nos institutions.

Malheureusement, nous n avons pas eu

besoin de pousser au noir le tableau, ni d'évoquer le cas des grands forbans. Celui des honnêtes gens suffit.

Dans notre esprit, ce livre est sérieux. Nous nous excusons de n'avoir point su l'écrire dans le ton des doctrinaires.

Nous aurions pu peut-être insister sur la mélancolie du spectacle. Mais nous avons pensé qu'il importait de regarder le mal, bien plus encore que d'en gémir.

Aux époques heureuses, l'optimisme est un luxe. A la nôtre, c'est un devoir.

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