DE LA CARRIÈRE
Si les hommes que le peuple souverain envoie au Palais-Bourbon représenter pour quatre ans ses opinions, ses intérêts et sa souveraineté, n'ont ni la même origine, ni les mêmes facultés, ni les mêmes conceptions: ils ont du moins le même état d'esprit.
Les uns et les autres sont venus là par les mêmes moyens, à travers les mêmes
obstacles et se heurtent, chaque jour, aux mêmes difficultés. Ils vivent côte à côte dans un même local, ils ont des occupations identiques, ils siègent sur des bancs qui se touchent, ils reçoivent leurs électeurs et leurs maîtresses dans les mêmes petits salons, que séparent mal des cloisons de planches, ils ont les mêmes bureaux, la même bibliothèque, le même papier à lettre et la même buvette.
Il n'y a entre eux de dissemblance que celle de leurs opinions — encore verrat-on que ce n'est guère la peine d'en parler.
Le plus grand libéralisme préside aux rapprochements entre les individus. On se lie, en raison de ses sympathies, de ses habitudes ou de ses voisinages, rarement en raison de ses principes. On se brouille pour une plaisanterie, pour une intrigue, pour rien du tout, mais jamais pour une discussion de séance.
On peut se traiter à la tribune de « renégat » ou de « péril national », sans que
les relations de couloirs en soient un instant compromises. Quand deux députés d'opinions irréconciliables se rencontrent pour la première fois, ils s'appellent : a mon cher collègue ». La seconde fois, ils se tutoient.
Quelquefois même, ils se tutoient tout de suite.
Lorsque, en 1910, deux cent quatre d'entre eux pénétrèrent d'un coup au Palais-Bourbon, la première décision qu'ils prirent fut de supprimer le « vous » de leurs rapports.
Ils témoignaient ainsi que, pour eux, ce qui compte, ce n'est pas l'opinion politique à laquelle on appartient, mais bien la promotion dont on est. De quelque horizon qu'ils fussent venus, c'est au même lieu qu'ils avaient abouti : cela seul importait.
Qu'on soit fantassin, artilleur ou cavalier, on est tout de même soldat. Qu'on
soit modéré, radical ou révolutionnaire, on est avant tout député. Sans doute, on peut garder des préférences pour son arme, ou pour son parti, mais on ne doit pas traiter en ennemi l'homme d'une arme voisine, ou même d'une opinion contraire.
Les Européens assiégés dans les légations de Pékin avaient oublié pour un moment leur nationalité, et ne songeaient plus qu'à défendre en commun leurs vies menacées. Les parlementaires opprimés par des clientèles identiques, des difficultés analogues et une égale impopularité, sentent le besoin de serrer les coudes et de faire face à l'ennemi commun — qui est l'électeur.
Le siège des légations dura quelques jours, le siège du Palais-Bourbon dure depuis quarante ans.
Un député, ce n'est pas beaucoup plus qu'un homme, mais c'est autre chose.
Il y a moins de différence entre deux députés dont Fun est révolutionnaire et Tautre ne Fest pas, qu'entre deux révolutionnaires, dont Fun est député et l'autre ne l'est pas.