LA VOIE OUVERTE
Mille autres interventions surgissent pour fausser la sentence du juge : une lecture, une statistique, une pièce à thèse, une anecdote ont suiïi parfois à bouleverser toute une tradition judiciaire.
Un journal publie une protestation contre les indulgences du tribunal de la Seine, qui fait bénéficier de la loi Bérenger tous les kleptomanes. Le soir même une kleptomane est condamnée sans sursis. Elle se suicide à l'audience, moins peut-être à cause de la condamnation même qu'à cause de son affreuse déception.
Ce sont des éléments impondérables qui déterminent le plus souvent la conscience humaine.
— Quand il n'y a rien, dit Montaiene, dans un plateau de la balance, il suffit pour faire pencher l'autre plateau du songe d'une vieille.
Il y suffit encore d'une simple intervention. Dans l'incertitude où le juge se trouve, pourquoi repousserait-il un seul élément de conviction?
D'ailleurs, parmi tous ces gens, qui se mêlent d'intervenir dans les affaires de la justice, il n'en est peut-être pas un seul qui ne soit intimement convaincu de bien la servir.
L'avocat, qui défend une cause, finit toujours, au moins à un moment donné, par être sincère.
L'homme politique, qui poursuit un dessein — et pourquoi ce dessein, après tout, ne serait-il pas magnifique — n'admet rien de ce qui peut en gêner la réalisation.
Lami même, qui recommande un ami.
ne croit jamais demander une injustice, ni même un passe-droit. Il est convaincu de la supériorité de la cause qu'il défend et n'aspire qu'à éclairer le juge : ce qu'il sollicite de lui c'est simplement une attention plus avertie, et. si j'ose dire, sa meilleure justice.
Pourquoi donc le magistrat refuserait-il d'entendre tous ces collaborateurs de bonne volonté et de bonne foi, qui s'offrent ?
Certes, si la loi était formelle, il les repousserait, mais la loi justement n'a fait qu'organiser le doute.
Pourquoi ne point imaginer que. dans son désarroi, le magistrat accueille avec reconnaissance Tavis du chef hiérarchique qui le décharge d'une responsabilité, et même qu'il écoute avec bienveillance quiconque prétend à l'éclairer ? Faute d'un
principe certain sur lequel appuyer sa justice, n"a-t-il pas le droit de rechercher, au hasard des rencontres, T Equité — c'est-àdire ce qu'il y a de plus incertain au monde ?
La justice qui résulte d'un pareil état de choses n'est peut-être pas aussi mauvaise qu'on le dit. Le magistrat demeure, somme toute, l'arbitre honnête des conflits particuliers. Mais il lui manque l'autorité nécessaire à la répression. Redoutable pour les petits, il est forcément indulgent envers les puissants. Il ne lèse peut-être pas les intérêts des personnes, mais il défend mal ceux de la société.
Au total, il fait assez bien son métier et ne remplit point sa fonction.