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QU'IL FAUT RESPECTER LES PUISSANCES POLITIQUES

On appelle les journaux gouvernementaux quand ils sont serviles.

On les appelle indépendants, quand ils ne sont que gouvernementaux.

On appelle journaux d'opposition ceux qui sont en coquetterie avec le pouvoir.

Il existe encore quelques rares organes qui ne sont reliés au Gouvernement par rien, ni par personne. Mais il est entendu qu'on ne doit pas les prendre au sérieux.

Grâce à cette disposition tutélaire. on peut ranger les journaux en deux catégories essentielles :

i" Ceux qui ne parlent pas;

2** Ceux dont les propos sont sans importance.

Corollaire : Dès que les opinions d'un journal commencent àcompter, ce journal cesse d'avoir des opinions.

La presse a besoin du Gouvernement.

Mais le Gouvernement a besoin de la presse. Il serait, dans ces conditions, absurde que l'on ne tinît pas par s'entendre. Aussi s'entend-on assez facilement.

Pour s'entendre avec la presse, le Gouvernement dispose de plus d'un moyen.

— Et d'abord, dira-t-on. il y a les fonds secrets 1

Il est certain que quelques journaux officieux reçoivent de petits subsides et que quelques journalistes complaisants touchent de menues rentes. Mais c'est peu de chose au total. Tous les fonds secrets ne suffiraient pas à faire vivre six

mois un journal de second ordre (ij.

— Il V a aussi les concessions ?

11 est en effet frappant que tant d'entrepreneurs de travaux publics aient tant d'intérêts dans tant de journaux. Il y aurait une curieuse étude à faire sur la presse dans ses rapports avec la propriété bâtie.

— Il existe aussi des moyens de coercition ?

Ceux-là sont réels. La presse est libre; c'est-à-dire qu'un journaliste peut tout écrire, à charge, bien entendu, d'en répondre devant les tribunaux. Il ne doit en particulier ni injurier, ni diffamer. Urbain Gohier résume excellemment cette lémslation : « Un voleur, fùt-il pris en flagrant délit, la loi interdit au journaliste : i " d'appliquer à cet homme le nom de voleur; 2° d'écrire que cet homme a volé (2). »

(1; Les fonds secrets s'élèvent à un million de francs par an. Encore plus de la moitié de cette somme a-t-elle une affectation connue, contrôlée et quasi publique.

(2) La presse est tellement libre que la neuvième

La librairie également est libre. Cependant les kiosques de journaux sont la propriété des villes; les kiosques des gares sont la propriété des grandes compagnies et de rÉtat : les camelots sont étroitement régentés par la police. 11 devient, dans ces conditions, assez facile de supprimer la vente d'un journal qui gêne.

Le Gouvernement peut donc faire poursuivre les journaux par le parquet, il peut plus facilement encore arrêter leur vente. Mais ce sont des moyens dangereux, dont il n'use qu'avec beaucoup de prudence.

Aussi bien le Gouvernement dispose-t-il d'armes autrement redoutables. Les journaux ont besoin d'informations : le Gou-

chambre, à Paris seulement, consacre une audience par semaine à juger les délits de presse. Sans préjudice, bien entendu, des procès civils et des procès d'assises.

vernement qui, le plus souvent, détient les nouvelles, pourra les donner ou les refuser au gré de sa fantaisie, sans que nul n'ait le droit d'incriminer ses caprices.

Les grands journaux sollicitent des tils télégraphiques spéciaux ou l'exclusivité temporaire d'une ligne de téléphone ; les feuilles les plus humbles fabriquent, au quai d'Orsay, une dernière heure, avec des télégrammes qu'ils n'ont jamais reçus ; tous ont besoin des nouvelles officielles et chacun recherche la primeur des informations sensationnelles.

Dès lors que le Gouvernement est si utile à la presse, on conçoit qu'il lui soit relativement facile de se la rendre favorable.

Un jour. Waldeck-Rousseau, las des attaques, dont les journaux, chaque matin, l'abreuvaient, intima à l'attaché chargé du service de la presse Tordre de faire cesser ces violences. L'attaché supplia les

journalistes et n'obtint rien. Waldeck. mis au courant de ces démarches, lui interdit de les continuer et lui réitéra l'ordre de s'arranger. L'attaché comprit, cette fois. Le lendemain, les coupures de presse étaient de moitié moins nombreuses, mais toutes étaient favorables. On n'avait communiqué que des nouvelles heureuses.

Si un Charles X ou un Louis-Napoléon renouvelait aujourd'hui son coup d'Etat, il n'aurait plus besoin, comme jadis, de faire briser les presses, il lui suffirait de retirer aux journaux leurs moyens d'information. Le lendemain, ils seraient tous ralliés à sa cause.

Un fait caractéi'ise cette dépendance réciproque des pouvoirs publics et des journaux.

Les reporters des journaux de toutes

nuances, qui accompagnent le président de la République dans ses voyages ofticiels, reçoivent des places dans son train spécial et sont hébergés par lui.

Par un juste retour de courtoisie, ils revêtent comme lui et, s'il le faut, dès huit heures du matin, Thabit noir, qui est l'uniforme des bourgeois. On les appelle encore journalistes, mais qui n'aperçoit que ce sont déjà presque des fonctionnaires : les fonctionnaires de la publicité.

Ainsi lorsque Louis XIV se rendait à quelque guerre, il se faisait suivre d'écrivains, chargés de noter, au jour le jour, le détail de sa gloire. On les nommait historiographes. C'est en vain quon chercherait dans leurs écrits le récit d'une défaite.

Autre trait : le président du Syndicat de la presse parisienne n'a de sa vie signé un article. Mais c'est un ancien ministre.

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