QU'IL FAUT MÉNAGER LES PUISSANCES COMMERCIALES
Lorsqu'un journal s'est préoccupé de ne point déplaire au Gouvernement.il doit s'inquiéter par surcroît de plaire :
i'' aux pharmaciens et aux droguistes;
!2" aux maisons de banque et aux sociétés de crédit;
3" aux marchands de modes et de nouveautés;
/f aux industries alimentaires;
5" aux constructeurs d'automobiles.
Telles sont, en effet, à l'heure présente, les principales sources de i)ul)licité qui
alimentent la presse. L'ordre dans lequel nous les classons est à peu près celui de leur importance. Il va de soi cependant que leur rang varie selon les journaux : la publicité financière, qui tient une place assez médiocre dans certains grands quotidiens, occupe un rang considérable dans la plupart des petits. La mode, les produits alimentaires et l'automobile ne recherchent pas nécessairement les mêmes clientèles. Pourtant les produits pharmaceutiques tiennent partout la première place.
11 va de soi qu'en dehors de ces industries principales, il importe d'en ménager un certain nombre d'autres, mais celles-ci ne viennent que très loin derrière celleslà.
Les métallurgistes entretiennent surtout des journaux spéciaux et les grands magasins ont une tendance à faire de plus en plus eux-mêmes leur publicité, par la distribution des catalogues à domicile.
Cependant ni les uns ni les autres ne peuvent être négligés.
Les compagnies de chemins de fer n'accordent le plus souvent que des gratuités de parcours et les théâtres paient leur réclame avec des loges et des fauteuils d'orchestre. Mais ceci encore a son piix.
Un journal, (jui n'arrêterait pas pour cent mille francs une campagne contre une société de crédit, évite d'entreprendre la même campagne parce qu'il a avec cette société un traité de dix mille francs, et ceci est deux fois à son honne\ir.
On estime de bon goût, dans certains journaux, de ne point mettre trop en évidence la déconfiture d'un industriel, d'un banquier ou d'un charlatan, s'ils ont fait delà publicité dans vos colonnes.
On évite de faire trop de bruit autour de
l'accident survenu dans une compagnie de transports en commun et Ton redoute de susciter des paniques.
On parle avec modération des spectacles et Ton oublie de rendre compte du plus beau livre, si l'éditeur n'a point avec le journal un traité de publicité.
Ajoutez à tout cela que certains distributeurs de publicité ont même des exigences d'ordre politique. On a vu des clientèles se détourner de magasins qui faisaient leurréclame dans certains journaux de parti, et Ton a vu des commerçants refuser de renouveler leurs contrats avec des feuilles qui s'étaient aventurées à de certaines campagnes.
Il n'y a pour ainsi dire pas d'entrepreneur de publicité qui ne s'avise, à un moment donné, de vouloir jouer, au moins en passant, un rôle politique. On aurait tort de s'en étonner : dans tous les journaux il a ses grandes entrées et. quand il lui
plaît de parler haut, il n'est personne qui s'aviserait de le faire taire.
Non seulement la presse est respectueuse des maisons de commerce mais il n'existe même pas un corps de métier, pas un groupe social, dont elle puisse parler avec indépendance.
Depuis quelques années, les journaux ont fait un grand effort pour conquérir, non plus les lecteurs isolés, mais tout un groupement social ou professionnel à la fois. L'un a mené, à grand fracas, des campagnes en faveur des instituteurs, des voyageurs de commerce, des mutualistes... un autre consacre, une fois par semaine, une page à telle ou telle branche de l'activité humaine.
Mais aucune critique ne doit se mêler à cette propagande. Un directeur de journal, auquel on apportait la protestation d'un
groupe de médecins fort honorables contre les pratiques douteuses de certains confrères, refusait de la publier, en vertu de ce principe fort sage :
— Ceux que je défendrais l'auraient oublié dans huit jours; ceux que je combattrais se souviendraient toute leur vie.
A plus forte raison, un journaliste ne doit-il point songer à s'insurger contre les intérêts d'un groupement corporatif général. M. Louis Latzarus (i) rappelle, à ce propos, une anecdote saisissante :
« Un journal, et le plus hardi, essaya, voici peu de temps encore, de mener la lutte contre Talcoolisme. et d'obtenir l'interdiction de l'absinthe. Tous les médecins, tous les sociologues, l'élite du pays encourageaient son effort. On sait ce qui arriva, et que le journal dut céder, s'humilier, verser une indemnité à la Fédération des marchands de vins. Pourquoi ?
parce que cette fédération avait envoyé à
(1) Déjà cité.
±2i LV REPUBLIQUE DES CAMARADES
tous ses adhérents une circulaire où elle les invitait à boycotter le journal gênant, et qui est. écrivait-elle, une marchandise comme r absinthe. En six moi<s le journal perdit cent mille lecteurs^ On pense bien qu'il ne s'obstina pas davantage à dénoncer le péril alcoolique. »
Il y a encore des journaux susceptibles de mécontenter délibérément toute une fraction de Topinion publique; il n'en est pas un qui se permettrait de mal parler dune profession. En effet les passions politiques sont brèves, mais les intérêts matériels ont de longues rancunes.