‹ La République des camaradesChapitre 39 sur 45 · LA PRESSE ET L'OPINION · texte numérisé non relu

LA PRESSE ET L'OPINION

Ce sont, dit-on. les journaux qui font l'opinion publique. La réciproque n'est pas moins vraie.

Le lecteur est tout prêt à accepter l'opinion de son journal. Mais le journal choisit l'opinion qui lui semble la mieux faite pour plaire à son lecteur. De cette réciprocité résulte une admirable harmonie, qui a pour première conséquence de dispenser tout le monde de réfléchir.

La presse fait l'opinion publi(jue, comme les grands couturiers font la mode, en s'inspirant des tendances et des goûts du jour, en essayant de les discipliner, mais

en n'insistant jamais au cas d'un échec.

Il suffit d'un ballet persan ou d'un ballet russe pour changer la mode. L'affaire Dreyfus ou l'incident de Tanger transforment la politique. Toutes proportions gardées, le processus est le même.

11 y a eu quelquefois des journaux qui ont pris parti contre leur clientèle, c'est-àdire qui ont battu en brèche les idées généralement admises dans les milieux oi^i on les lit. Un grand journal, au temps de l'affaire Dreyfus, a couru cette aventure. Elle ne lui a pas réussi. Il n'a que peu servi la cause qu'il défendait et il a compromis gravement la cause de ses actionnaires.

Les directeurs de journaux en ont été frappés. A quoi bon sacrifier ses intérêts matériels à des intérêts politiques, que l'on ne fera tout de même pas triompher ? C'est sacrifier à une idée toutes les autres idées que l'on aime: c'est briser ses armes à l'heure de la bataille : c'est être dupe. Il ne faut pas être dupe.

11 faut surtout offrir à sa clientèle la marchandise qu'elle préfère. Il serait absurde d'établir un débit de tabac parmi des populations qui ne fument pas. et il ne le serait pas moins de fournir un journal d'opposition violente à des bourgeois paisibles et respectueux des institutions.

La difficulté, dans ce cas, est de connaître l'opinion. Comment pénétrer les causes qui détermineront le succès d'un journal ou son échec ? Un auteur dramatique peut suivre sur le visage des spectateurs, au cours de la pièce, les jeux de l'émotion et du rire. Le directeur d'un journal n'a pas d'indications. Dans son cabinet où tant de gens se succèdent. le public seul n'a pas accès.

Molière consultait Martine. Mais Martine n'a pas d'opinion sur les journaux, ne sachant pas lire : et si elle apprenait.

elle commencerait à avoir des préjugés littéraires.

Faute de posséder d'autres moyens d'investigation, les journalistes se trouvent réduits à demander à leurs correspondants les seules indications (jui les guideront. On s'étonne parfois de voir tant de gens prendre la peine d'envoyer aux journaux des lettres de félicitations ou d'injures. En réalité, personne n'influe plus qu'eux sur la ligne du journal.

Il existe un parlementaire qu'un grand journal régional a entrepris, maintes fois, de combattre et à qui il suffit, pour arrêter toutes les campagnes, d'avoir, sur des points divers, six agents zélés chargés d'envoyer leur protestation à chaque nouvelle attaque.

Trente lettres écrites à propos ont fait rétablir par un journal, qui tire à un million d'exemplaires, une rubrique qu'il allait supprimer et l'ont empêché de

congédier le rédacteur qui en avait la charge.

Heureusement les questions sur lesquelles le public se prononce sont rares. Les lecteurs peuvent avoir des opinions très arrêtées, mais ils en ont très peu. Du moment qu'on ne heurte jamais celles-là. on peut aisément les guider dans toutes les autres.

Simplement il y faut du tact et. tout d'abord, il importe d'éviter toute revendication brutale que l'on n'est pas assuré de faire triom})her dès le premier jour. Une campagne qui se prolonge suscite la lassitude ; une campagne qui s'interrompt provoque le soupçon. Il est donc préférable de n'en point entreprendre du tout.

Aussi bien, il existe des procédés plus subtils qui permettent de déterminer le consentement général. Pour diriger Topi-

nion, on ne fournit plus au lecteur des idées toutes faites, on lui suggère des préoccupations, on donne des aliments à sa pensée. Pour le gouverner, on le renseigne.

Les enquêtes des journalistes précèdent les réformes des politiciens. Si les journaux n'avaient point obstinément publié la liste des armements allemands, jamais l'opinion publique ne se serait résignée à la loi de trois ans. Toutes les grandes découvertes modernes ont dû à la presse une partie de leur fortune, depuis la thérapeutique jusqu'à l'aviation.

La presse n'est plus indépendante, c'est entendu. Comment le serait-elle, puisque nous vivons à une époque oi^i l'indépendance ne fait plus ses frais? Mais elle n'est pas encore servile. Elle dépend de bien des hommes et de bien des institu-

lions, mais, à son tour, elle a mis sa marque sur les institutions et sur les hommes.

Ceci est la ranç^^on de cela. Le journalisme a besoin de tout le monde, mais personne ne peut se passer de lui. L'armée. la littérature, la science, le clergé et. comme disait Tautre. Dieu même ont besoin de publicité.

11 y a sans doute des journaux officieux qui servent, mais, le plus souvent, les journaux négocient. Ils prêtent leur appui et ne le vendent pas. A tout le moins, ils imposent leurs conditions. Si. dans ce marchandage, leur intérêt particulier esl toujours en cause, il arrive que l'intérêt général ne soit pas sacrifié non plus.

Il est d'ailleurs certain que l'on finit, le plus souvent, par s'arranger. Le public qui n'a pas vu le fin du fin de la combinaison ; sourit, lorsqu'on tente de distinguer devant lui la presse officieuse, qui soutient toujours le pouvoir, de la presse in-

dépendante, qui le soutient également presque toujours.

La différence existe cependant. Les moyens d'action dont le pouvoir dispose, dans l'un et l'autre cas, n'ont rien de commun : on appelle asservies les puissances auxquelles on donne des ordres: on appelle indépendantes celles avec lesquelles on fait des traités.

La presse est bien réellement devenue le a quatrième pouvoir », puisqu'elle négocie avec les trois autres.

Si nous avions d'autres institutions et si. par aventure, nous nous avisions de fonder, quelque jour, la démocratie tant attendue, il serait à souhaiter peut-être que la presse reprenne son rôle traditionnel, qui est de contrôler les affaires publiques.

Mais puisque, dans l'Etat paradoxal oi^i nous vivons, elle ne peut plus, à elle

seule, restituer une vie politique, qui manque, sachons lui gré de l'effort qu'elle fait pour sauvegarder au moins une société qui se tienne.

Aucun journal n'est tout à fait libre, c'est certain. Mais c'est tout de même des petites audaces multipliées de chacun d'entre eux qu'est fait tout ce qui subsiste de la liberté commune.

Page 1