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APOLOGIE POUR ROULETABILLE

Il n'existe que deux procédés pour l'aire monter le tirage d'un journal :

1® Les concours et les primes;

2"* Les feuilletons.

En dehors de cela, un journal peut faire tous les efforts du monde, enrôler les plus grands écrivains, publier les plus impressionnantes nouvelles, s'aventurer aux publicités les plus tapageuses : rien ne vaudra pour lui un concours ou un feuillelon bien lancés.

La mort de Rochefort n'a pas fait baisser de dix mille exemplaires le journal où il écrivait, chaque jour. Un roman de Zé-

vaco OU de Bruant fait monter automatiquement de soixante-dix ou quatre-vingt mille le journal qui le publie.

En dehors des concours et des feuilletons, le public veut des nouvelles et surtout des faits divers (i).

11 s'intéresse aux informations et se moque des leçons qui s'en dégagent ; il exige des dépêches et ne s'attarde pas à lire le commentaire que les journalistes en font.

Et que pèse, en effet, une opinion, en face d'une information ? N'est-il pas naïf d'épiloguer sur les vertus guerrières d'une nation, alors que le télégraphe nous apporte, en quelques heures, du bout du

(1) Si un bon nombre de journaux politiques se sont mis, à six pages, ce n'était pas pour donner à leurs lecteurs plus d'articles politiques, c'était seulement pour leur fournir des informations, qui feraient passer la politique.

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monde, le récit de sa victoire ou de sa défaite.

11 est vrai que l'information peut devenir tendancieuse et naturellement elle ne s'en prive pas. Mais elle garde tout de même des allures d'information. On est libre de la démentir, non de la discuter. On peut opposer une nouvelle à une nouvelle; il serait ridicule de lui opposer un raisonnement.

L'information n'a que faire, le plus souvent, du talent. Pour mener une enquête criminelle, les qualités du policier valent mieux que celles du plus pur écrivain. Et même pour recueillir une grande information internationale, il faut plus de diplomatie que de style.

Au journaliste se substitue le reporter. Rouletabille remplace Armand Carrel.

Nous concevons que, de prime abord.

on soit choqué de le trouver à cette place, mais point n'est besoin de le fréquenter longtemps pour s'apercevoir qu'en somme il est sympathique. Rouletabille est très généralement honnête et il adore son métier: il est hardi et presque cynique dans Faction, mais il est naïf dans le fond de son cœur: il est fidèle à la maison qu'il sert: il dénigre volontiers son métier, mais n'en conçoit pas d'autre : il croit à sa mission et s'imagine remplir un grand devoir social, chaque fois qu'il fait une enquête sur un chien écrasé ; il a un honneur professionnel : âpre à l'information, il ne trahit pas une confidence.

Quelquefois. Rouletabille est un homme important et décoré. Au lieu de faire des enquêtes, dans les bouges, il en fait dans les chancelleries. Il interroge les chefs d'État, au lieu de questionner le concierge de la maison du crime.

Et il arrive qu'il obtienne des informations qui influeront sur la vie des peuples.

Correspondant de guerre, il dictera aux techniciens la leçon des batailles. Envoyé sj3écial, il lancera des dépèches, qui contrebalanceront des rapports d'ambassadeurs. Il saura regarder. . dégagera la philosophie des événements, au lieu de leur imposer la sienne et fera parfois du reportage le pressentiment de Thistoire.

Un trait essentiel caractérise Rouletabille : il croit à la solidarité, qui l'unit à ses confrères.

Dans les romans à péripétie, le reporter acharné à conquérir une information de haute lutte, s'efforce par tous les moyens de distancer ou d évincer les confrères lancés sur la même piste. Dans la réalité, il en va un peu différemment. Le journaliste, chargé d'une enquête, redoute pardessus tout le (( ra taire » et le démenti. On

ne lui saura peut-être que peu de gré du détail inédit, qu'il serait seul à rapporter, mais on lui reprochera, à coup sûr, d'avoir négligé celui qu'un autre journal publie. Et surtout, on lui en voudra d'avoir provoqué une rectification. Dès lors, mieux vaut révéler son secret, d'abord pour connaître celui d autrui, ensuite pour n'être pas seul à porter le sien. Une entente se fait.

Les reporters, qui. dans les couloirs de la Chambre, sont en quête d'informations politiques, se communiquent régulièrement les uns aux autres le résultat de leurs démarches.

En matières de faits divers, l'échange se fait officiellement. Quel journal pourrait envoyer des reporters dans tous les commissariats de police de Paris. Les représentants des divers journaux se divisent la tâche et centralisent leurs informations dispersées. De véritables bourses de nouvelles se tiennent dans quelques petits cafés.

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11 existe, au Palais de Justice, un local spécialement aménagé pour la presse. Là, les informateurs judiciaires, groupés en syndicat, ne se contentent plus d'échanger des renseignements, ils se transmettent les uns aux autres des recommandations et décident de faire un sort à cette audience, ou de taire la condamnation de cet inculpé.

Différent en cela du journaliste à principes, le reporter moderne accepte volontiers les consignes du patron, mais il en ajoute de son propre chef.

11 respectera les hommes au pouvoir et s'inclinera devant les nécessités de la publicité. Il ménagera les amis de la maison — parce que ce sont des amis — et aussi les adversaires — par crainte des représailles. Puis, quand il aura tenu compte des amitiés et des inimitiés du patron, il se souviendra des siennes propres et.

en premier lieu, il pensera à ses confrères.

Après la grande camaraderie, qui relie la presse à toutes les puissances publiques, c'est la petite camaraderie des professionnels entre eux.

Pour les grands maîtres de la presse, il s'agit de ne pas compromettre leur puissance et de garder leur part dans la direction des affaires publiques. Pour les petits reporters, il s'agit d'assurer la commodité de leur existence, ou même tout simplement de sauvegarder leur pain quotidien.

En haut de Téchelle. cela s'appelle : sentiment des responsabilités. Au bas de l'échelle, cela s'intitule : solidarité professionnelle.

Mais il ne manquera pas de mauvais esprits pour soutenir que les conséquences de ces deux beaux sentiments sont identiques : l'esprit de corps l'emporte sur l'esprit public.

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