CONCLUSIONS
La liberté humaine dont chacun est si fier, dit le grand penseur Spinoza, consiste simplement en ce que les hommes ont conscience de leur volonté et non des causes qui la détermi nent. Notre orgueil s'accommode mal d'autant de modestie, d'une dépendance aussi étroite à des causes qui nous échappent ; pourtant rien n'est moins certain que notre libre arbitre ; rien n'est plus probable que cette détermination de tous nos actes par la série infinie des raisons qui les ont provoqués.
De même des Etats. Sans porter atteinte à la vigueur de la race, au génie des gouvernants, à l'influence du climat, il est permis de penser que chacun d'eux a sa destinée qui est nécessairement tracée comme la résultante d'une infinité de causes enchevêtrées dans le temps et dans l'espace et qui se groupent, comme pour l'individu, en deux séries: celles qui tiennent à l'hérédité et celles qui tiennent au milieu. Car c'est une loi vérifiée pour le monde inorganique comme pour le monde organique entre lesquels il n'y a pas d'abîme, que celle du concours des deux forces, l'une interne, inhérente à la matière, et l'autre externe ou provenant du monde extérieur.
Ces deux forces purement mécaniques s'observent dans la formation d'un cristal 1 , dans celle d'une plante, d'un animal ;
1 Voir Morphologie générale de Hœckel, passim.
Histoire de la Création des êtres organisés de Hœckel, trad. Lefourneau, 3« éd., Paris, i«>o3.
;<*0 LA KÉI'IBLIOIE KT LE CANAL DE l'A NAM A
il est rationnel qu'elles s'appliquent dans la formation d'un Etal, collectivité qui a sa vie propre distincte de celle de chaque individu, comme tout organisme vivant a une vie distincte de celle des cellules qui le composent.
Ces principes étant admis et en considérant que dans l'histoire les causes générales arrivent toujours à i emporter, on comprend clairement les événements qui se sont déroulés en i<)o3 dans l'isthme américain.
La République de Pajnama devait être créée ; elle s'imposait du moment que JaGolombie avec son gouvernement à l'esprit étroit n'avait pas compris que l'ajournement indéfini du canal heurtait les puissants intérêts des Etats-Unis et dans une certaine mesure les intérêts du monde avec lesquels les Etals- Unis ont toujours su concilier les leurs.
Qu'elle fut ou non spontanée : rien ne permet de déclarer qu'elle a été préparée par les Américains ; rien n'autorise à penser que les Américains y fussent indifférents.
Ce qui est incontestable, c'est que ce fut bien une révolution et non pas seulement une insurrection.
La province de Panama, comme toutes les provinces de l'Amérique latine, a été, à mainles reprises, en état d'insurrection : ce n'était pas comparable à la révolution dn 4 novembre 1903.
L'insurrection est un mouvement local, violent, passionné, qui a pour objet de venir à bout d'une injustice, mais l'insurrection est désordonnée et par cela même sans lendemain; c'est l'explosion de colère d'un enfant.
La révolution est un mouvement plus général qui n'a pas pour objet de maîtriser simplement une injustice; elle implique un esprit de prévoyance, de combinaison qui tend non seulement à châtier l'oppresseur, mais à soulager l'opprimé ; c'est l'action délibérée d'un homme mûr.
Or, la province de Panama était dans cette grave alternative de voir le projet du canal lui échapper si elle ne se mettait pas en mesure de l'assurer. La Colombie croyant obtenir davantage
venait de rejeter le traité Hay-Herran, ce qui allait contraindre les Etats-Unis à se retourner du côté du Nicaragua.
Pour la province de Panama, c'était une question de vie ou de mort et, tandis qu'à Bogota les politiciens colombiens disputaient sur les principes du droit constitutionnel et du droit international public, les politiciens de Panama et de Colon, que le transit du chemin de fer de Panama avait habitués depuis cinquante ans à la fréquentation des étrangers et qui comprenaient «nftux les nécessités internationales dont ils pouvaient tirer quelque avantage, organisaient et proclamaient une sécession de l'isthme devenue inévitable.
Remarquons, du reste, que, si la hâte apportée à la reconnaissance de la nouvelle République de Panama a placé en quelques jours la Colombie en face du fait accompli, cette légère méconnaissance des principes habituels en pareil cas se trouve expliquée et compensée par les avantages qui en ont résulté. La révolution s'est, en effet, à cause de cette reconnaisance hâtive, accomplie sans violence, dans le sens du sentiment public des habitants de la province de Panama ; or, le progrès du droit international public tend à éviter les conflits armés et à faire prédominer les solutions conformes aux aspirations de la majorité des habitants.
Cela devait être ainsi, parce que la géographie de l'isthme nous a appris que seule la voie de Panama était réalisable et que l'étude économique de la condition des Etats-Unis a démontré que la création d'un canal interocéanique était une nécessité absolue pour eux.
Quelles seront les conséquences de l'ouverture du canal? Au point de vue américain, incalculables. Il fortifiera la puissance maritime des Etals -Unis en rapprochant ses deux côtes du Pacifique et de l'Atlantique ; il assurera la mise en valeur commerciale de tous les Etats américains orientés vers le Pacifique par les industriels, les commerçants et les armateurs américains, tandis qu'actuellement ces Etats relèvent à tous égards de l'industrie, du commerce et de la marine marchande
européens. Par cette mainmise sur l'Amérique du Sud, il accroîtra la productivité de ces Etats où l'indolence espagnole laisse en jachère des richesses naturelles infinies, et par les capitaux qu'il permettra aux Américains d'importer, par les chemins de fer, les ports qu'ils créeront, ceux-ci hâteront la prospérité de territoires sensiblement aussi vastes que ceux mêmes des Etats-Unis.
Les Etats-Unis, grâce au canal, pourront de leurs villes ouvrières de l'Est exporter au Japon, en Chine, en Australasie, leurs produits manufacturés à aussi bon compte que ceux qui viennent d'Europe par Suez, et ils auront sur ceux-ci la supériorité du prix de revient qui sera certainement abaissé aux Etats-Unis, par rapport au prix de revient en Europe, les matières premières étant abondantes et les frais généraux singulièrement allégés.
Donc, au point de vue des Etats-Unis, ce canal s'imposait comme une œuvre nationale. Le mouvement des Etats-Unis, au xix c siècle, a consisté à occuper les vastes territoires allant de l'Atlantique aux montagnes Rocheuses, à empiéter sur le Mexique et à exploiter la Californie et les côtes Nord du Pacifique ; le développement agricole a précédé l'organisation industrielle et commerciale de ce véritable continent ; il entre dans la période de son extension maritime, et pendant que ses chantiers de construction préparent une flotte de commerce qui écartera la concurrence actuellement victorieuse des flottes marchandes anglaise et allemande, ses hommes d'Etat et ses ingénieurs préparent, à Panama, la voie qui assurera la dépendance économique de toute la région Sud-américaine.
C'est là le programme colonial des Etats-Unis, l'absorption, sans conquête militaire, de tous les marchés Sud-américains présentement acquis aux industries et au commerce de l'Europe.
Dans cette marche des Etats-Unis, il y a une unité de vues si parfaite qu'elle en impose comme une force de la nature. Ce n'est pas à dire que les hommes qui l'ont préparée et assurée
ne soient pas dignes de toute notre admiration. Les hommes politiques américains ont très clairement vu l'intérêt de leur pays en votant les Bills Mac Kinley et Dingley, qui fermaient leurs ports aux produits manufacturés européens, agissant ainsi, à leur point de vue, aussi sagement que les hommes politiques anglais lorsque ceux-ci préconisaient en Europe la doctrine libre-échangiste, évidemment favorable aux manufacturiers et aux transporteurs anglais. Seulement, comme ils agissaient simplement sur leur propre marché, dont ils entendaient accroître l'intensité de production, il leur était inutile d'édifier une doctrine, tandis que les Anglais, entendant faire prédominer leurs vues en Europe et y amener l'opinion, avaient construit une école dont l'enseignement de Manchester s'est répandu à tel point qu'il est présentement encore celui du Collège de France en économie politique.
L'ascendant personnel d'hommes comme le Président Roosevelt, dont la méthode, l'énergie, la clairvoyance ont été perpétuellement récompensées par le succès, a incontestablement hâté les progrès accomplis par les Etats-Unis en Amérique et dans le monde entier ; la détermination du sénateur Hanna de se déclarer favorable à la voie de Panama, la ténacité de l'ingénieur Bunau-Varilla à faire adopter cette voie et par conséquent à sauver «200 millions à l'épargne française, ce sont là des facteurs d'ordre individuel qui ont incontestablement servi singulièrement les intérêts généraux américains dans l'isthme ; ils ajoutaient l'effort de personnalités puissantes à un mouvement inconscient qui était la résultante même de tous ces intérêts.
Les Etats-Unis, même si leur force militaire présente n'était pas en mesure de l'affirmer à l'encontre des plus grandes nations européennes, nous paraissent la plus redoutable puissance du monde, par sa vitalité et l'intensité de son labeur quotidien, par l'immensité des richesses naturelles qu'elle s'est réservées, édifiant à cet effet la doctrine de Monroë, qui étend son patronage au continent américain tout entier.
La cause essentielle de cette puissance, M. Auguste Lalance, député d'Alsace, l'indiquait fort judicieusement 1 lorsqu'il écrivait en i<)<>3 :
« Initiés plus tard que nous à la civilisation, les Américains ne traînent pas derrière eux le bagage encombrant de la routine. Nés avec 1'apparilion des grandes découvertes de la science, ils n'ont vécu que d'elle et n'ont souci que de leur développement. Et servis par la splendeur d'un continent qui réunit toutes les puissances de la nature, où les espaces sont immenses, les terres vierges et fertiles, le sol fécond en richesses minières, ils auront raison facilement de l'Europe divisée économiquement, parce qu'elle est désunie politiquement et qu'elle tarit elle-même la source de ses richesses au gouffre de ses haines et de ses rivalités.
« L'Europe économique meurt de ce mal, et avec l'Europe économique s'en va l'Europe qui a enfanté les arts, les belleslettres et mis au monde toutes ces richesses de l'esprit, que le continent américain lui enviera bien des siècles encore. »
Il ne semble pas cependant que les Américains des Etats- Unis doivent s'assurer, aussi facilement qu'ils le pensent, la domination économique de l'Amérique Centrale et du Sud ; sans doute, M. Root, secrétaire d'Etat aux Affaires Etrangères, se rendra, au mois de juillet 1906, à Rio-de-Janeiro, à bord d'un navire de guerre américain ; il exercera une influence considérable sur la Conférence Pan- Américaine qui doit s'y tenir et dont les Sociétés permanentes siègent à Washington *.
1 Voir Economiste Français, n° du 5 décembre ioo3.
* D'après les renseignements publiés par le Sun de New-York, le 6 janvier
Le Comité chargé de préparer le programme de la Conférence se compose des représentants de l'Argentine, du Brésil, de Cosla-Rica, de Cuba, du Chili et du Mexique. Un deuxième Comité est chargé de préparer les projets de réformes; il se compose des représentants de la Bolivie, de la Colombie, de l'Equateur, du Nicaragua et du Pérou. Enfin, un troisième Comité a la mission de rechercher les moyens de perfectionner l'organisation du « Bureau des Républiques Américaines », qui est lui-môme constitué par ces troisComité».
Mais il existe contre l'absorption rapide de l'Amérique du Centre et du Sud par les Américains du Nord une raison que la volonté ne saurait faire fléchir : la raison ethnographique qui résulte de l'examen des chiffres que nous donnions au début de cet ouvrage sur la composition de la population.
Dans l'Amérique du Nord, sur 60 millions de blancs et métis, très peu sont des métis, et, en dehors du Mexique, on peut dire que ceux-ci ne comptent pas.
Dans l'Amérique Centrale et du Sud, sur 3i millions de blancs et métis, il n'y a qu'un million de blancs seulement. Les métis sont de beaucoup prédominants.
La population du Centre et du Sud Amérique, singulièrement plus adaptée aux conditions climalériques des régions, en bonne partie équatoriales, qu'elle habite, avec une civilisation plus rapprochée de celle des blancs, tout en étant incontestablement inférieure, quant à la morale, à celle des tribus peaux-rouges, si remarquables par leur vie de clan et leur stoïcisme, opposera donc incontestablement une résistance ethnographique beaucoup plus grande à la pénétration des Américains du Nord, et, tant que ceux-ci ne se seront pas adaptés aux nouvelles condilions climatériques de ces régions, ils devront se contenter de mettre en valeur ces pays comme les Européens vont le faire de l'Afrique, exploitant ses richesses plutôt qu'y créant des centres nouveaux de peuplement.
La population métis, très imporlante dans les Républiques néo-latines de l'Amérique Centrale et du Sud, sera réfractaire à cette absorption par la race blanche de l'Amérique du Nord ; mais elle ne pourra s'opposer à une pénétration qui résultera
Ce dernier Comité se compose des représentants du Guatemala, de Panama, de Saint-Domingue, de l'Uruguay et du Venezuela.
Lors de la dernière réunion du Bureau des Républiques Américaines, une vive discussion eut lieu à la suite d une déclaration du Venezuela demandant que la prochaine conférence se réunisse à Caracas. La plupart des membres s'étaient déjà décidés en faveur de Rio-dc-Janeiro, et ce ne fut pas sans peine que l'on put réussir à passer outre aux désirs du Venezuela.
de la multiplicité des intérêts économiques communs et aussi du charme des femmes créoles ou métis dont les Américains du Nord, comme les Espagnols et les Basques, éprouveront l'attrait.
En admettant même qu'il n'y ait pas là des causes suffisamment promptes dans leurs effets pour modifier la consistance de la population de l'Amérique du Sud, le choc qui se produira nécessairement entre les éléments ethnographiques si différents du Nord et du Sud de l'Amérique entraînera nécessairement des conséquences politiques et sociales prochaines.
A notre sens, ce ne seront pas celles que les politiciens des Républiques néo-latines redoutent lorsqu'ils tentent de se rapprocher pour résister à l'influence de la race septentrionale et ils doivent peut-être les souhaiter plutôt que les redouter.
La race néolatine de l'Amérique Centrale et du Sud, alanguie par une vie facile sous un climat généralement tropical sera réveillée par le heurt que va lui donner la race américaine du Nord.
Observez l'histoire de l'Italie au xix e siècle ; divisée en un grand nombre d'Etats minuscules jaloux les uns des autres et qui ne vivaient qu'en cherchant sans cesse un point d'appui en Allemagne ou en France, elle s'est régénérée par la pénétration de ces éléments étrangers français et germaniques. Son unité une fois créée, grâce à son sentiment national sans doute remarquablement incarné par Cavour, et surtout par le fait de la France, unité qu'elle n'eût jamais été en mesure de réaliser par elle seule sans l'intervention déterminante d'une puissance étrangère, elle a oublié ses querelles séculaires et ses antagonismes de ville à ville ; ses idées se sont élargies avec son champ d'action ; elle a repris ses antiques traditions de grandeur romaine ; son objet nettement défini s'est affirmé en toute occasion depuis la guerre de Crimée jusqu'aux événements de Chine en 1900 : elle a tenu à intervenir à côté des plus grands Etats européens et au même rang qu'eux : peut-être même lui
est-il parfois arrivé d'oublier, dans ce légitime souci de son avenir, les obligations de reconnaissance que lui aurait imposées le souvenir de sa récente histoire.
Les petits Etats néo-latins de l'Amérique du Sud passeront vraisemblablement par les mêmes phases: les idées actuelles de leurs milieux politiques sont plutôt étroites ; les intrigues des partis y tiennent la plus grande place. Cette pénétration des éléments de l'Amérique du Nord va nécessairement éveiller leur énergie. De leur indolence espagnole ils passeront par la convoitise des richesses et par l'amour-propre de race à une vitalité qui, une fois développée, cherchera â son tour à entraver la pénétration américaine du Nord dont elle sera cependant issue.
Quelles seront les conséquences que l'Europe doit ressentir de l'exécution du Canal américain ? Ce ne seront pas celles qui de 1881 à 1889 lui ont été partout représentées parla Compagnie Universelle du Canal.
C'est une décadence certaine du mouvement maritime entre l'Europe et l'Amérique Orientale, un ralentissement des exportations manufacturées européennes allant à plusieurs millions de tonnes actuellement.
Et si on éprouve quelque étonnement, c'est qu'il ait été possible pendant près de dix ans de représenter l'œuvre de Panama comme ayant un intérêt national français, uniquement parce qu'il avait plu à des financiers de mettre en action la grande notoriété acquise à M. de Lesseps par l'ouverture du Canal de Suez et alors que rien, ni dans la nature du travail, ni dans son prix de revient, ni surtout dans ses conséquences économiques pour l'Europe et la France en particulier, ne permettait d'établir la moindre comparaison entre les deux entreprises de Suez et de Panama.
L'Europe n'avait pas à réaliser une pareille œuvre, et il ne lui appartient pas d'en empêcher le succès. Le fait par les Etat-Unis de prendre en mains, au compte même des dépenses publiques, cette vaste opération, est du reste la preuve surabon-
dante de cette vérité désormais reconnue, qu'aucune entreprise iutéressant une collectivité et devant servir aux générations à venir ne saurait être conçue, ordonnée et menée à bien en dehors de l'intervention de l'Etat.
En Europe, nous avons un respect pour l'antiquité, un attachement démesuré pour les anciennes croyances, pour les anciennes coutumes; ces préjugés qui furent en partie écartés au xvi c siècle ont reconquis lentement une si notable influence que l'étude de l'histoire, la considération du passé l'emportent fréquemment dans notre jugement sur l'observation de faits présents et sur la hardiesse de conceptions adaptées aux nécessités futures. Les principes de Montesquieu en droit public nous semblent un évangile ; les Américains n'ont aucune séparation des pouvoirs; ils n'ont pas même d'état civil uniforme et la perpétuelle dualité des principes contraires de l'autorité et de la liberté individuelle s'y résout aussi normalement qu'en Europe.
Nous avons un tel goût pour l'orthodoxie que les opinions de Buffon et de Guvier en histoire naturelle l'ont pendant plus d'un demi-siècle emporté sur celles de Lamarck et de Darwin, comme celles de Cousin sur celles d'Auguste Comte: il a fallu que l'étranger admire nos vrais savants et nos philosophes pour que nous leur rendions un tardif hommage. Le traditionnalisme est en France, comme en Espagne, de bon ton, la pierre angulaire de la société. L'antiquité est synonyme de sagesse, et les regards tournés vers le passé nous ne nous apercevons pas que l'humanité poursuit sa marche entraînée par d'autres guides.
Et ce que nous observons en France peut être noté dans les familles mêmes où vivent côte à côte, sans plus se comprendre que s'ils appartenaient à des civilisations différentes, des esprits de tous les temps, quant au point de leur évolution : les uns à la période mythique, d'autres à la période militaire, d'autres à la période industrielle et positive. Les forces du passé ont une telle puissance du reste qu'elles ont ressaisi sur
la fin de leur vie des hommes comme Comte et Saint-Simon, remarquables dans leur maturité et tombés ensuite dans un auto-fétichisme qui a fourni longtemps des armes aux adversaires de leurs saines doctrines.
Comment serions-nous en mesure, traînant de pareilles chaînes, de marcher à la même allure que des hommes tels que les Américains?
Mais si malheureusement, en France, nous n'en avons pas la force, d'autres nations européennes paraissent dans une plus large mesure y réussir.
La Grande-Bretagne, dans cette perpétuelle recherche de débouchés nouveaux, s'est taillé une large part, et si elle a subi un sérieux échec en abandonnant en 1901 la garantie de neutralité du Canal isthmique américain que lui assurait le traité Clayton-Bulwer de i85o, elle s'est depuis 1882 jusqu'en 190.I assuré la mainmise complète sur les deux tiers du continent africain, du Cap au Caire, sans que désormais aucune protestation puisse être formulée ni par les Boers au Sud, ni par la France en Egypte. Ce vaste patrimoine venant s'ajouter à l'exploitation commerciale des pays les plus peuplés du monde, l'Asie méridionale, lui garantit des débouchés sans limite, la création de nouveaux centres en Afrique et sur les côtes asiatiques devant être la conséquence même de la mise en valeur de ces contrées et ces centres devenant eux-mêmes des débouchés en même temps que des points de production.
L'Allemagne ne pouvait s'assurer au dehors un domaine colonial de semblable importance; depuis trente cinq ans elle a donné toute l'intensité de son activité au développement industriel de son propre territoire et à cet égard elle a remarquablement réussi. Elle s'est assuré, à moindre compte que par des conquêtes, une large clientèle ; par ses traités de commerce, l'Europe centrale, l' Autriche-Hongrie, PItalie, la Russie, la Turquie, l'Asie Mineure relèvent économiquement de l'Allemagne, et si, au lieu d'avoir voulu par son nouveau régime
douanier 1 , ménager les intérêts des agrariens, protéger les produits agricoles que le pays ne saurait fournir en quantité suffisante aux populations ouvrières, sans qu'une importation notable les complète, l'Allemagne, en extension industrielle, avait, par un régime plus libre-échangiste, pu s'assurer de plus larges marchés, elle ne serait pas à la veille d'un malaise économique que la hausse du prix de revient des produits nécessaires à la vie et la surproduction industrielle doivent fatalement provoquer.
« Les Etats-Unis, sont dans un sens économique notre ennemi », dit très justement le docteur Rekow. Au dehors et dans toute l'Europe continentale, l'effort de l'Allemagne paraît devoir finalement se traduire par des facilités nouvelles, l'abaissement d'une barrière douanière, et à cet égard la Russie et la Turquie offrent à l'Allemagne les espaces et les richesses naturelles inexploitées que peuvent exiger ses manufacturiers et ses commerçants.
La France, malgré les défauts que nous indiquions plus haut, et les fautes qui en ont été les conséquences, a pu depuis trente ans se constituer un domaine qui, loin d'avoir la puissance naturelle du domaine anglais, pourra être mis en valeur au cours du xx e siècle. La convention franco-anglaise du i5 avril 1904 a eu pour objet d'unifier ce domaine en reportant à l'Ouest du continent africain la sphère d'influence dont, pendant le xix e siècle, une partie avait été si glorieusement portée par nos armes, nos savants et nos ingénieurs, en Egypte.
Ces différentes orientations de l'activité des Etats européens ne semble cependant pas être à l'abri de toute surprise et un malaise général résulte de la politique extérieure de l'empereur d'Allemagne et de la Conférence d'Algésiras qu'il a provoquée.
Que saurait-il en résulter? Ce n'est pas l'objet que nous avons proposé à notre étude et nous ne sommes pas augure.
Cependant avec Saint-Simon qui se rendit en Amérique
i Ce régime est entré en application le i* p mars igo5.
combattre pour l'indépendance et qui en revint avec des idées singulièrement hardies pour son temps sur le rôle de l'indus- - trie moderne, et la force nouvelle qui devait résulter de l'association, on peut penser qu'il serait infiniment désirable de voir aboutir cette idée de la réorganisation de la société européenne par une fédération des peuples de l'Europe, réorganisation qui, en tarissant la source des dépenses improductives de la guerre et des dettes publiques qui en résultent, permettrait de tourner vers le développement industriel une activité colossale, présentement stérile.
« Au point de vue économique même, disait M. A. Lalance en i()o3, je suis de ceux qui ne cessent de déplorer que le conflit né du traité de Francfort ait élevé entre la France et l'Allemagne une barrière qui empêche l'union de loutes les forces productives de ces deux grands pays, si bien faits pour s'entendre parce qu'ils ont tant d'intérêts communs. Leur antagonisme a couvert l'Europe de garnisons et de forteresses dispendieuses qui épuisent les budgets de toutes les nations.
« Si cette cause de conflits, auprès de laquelle les autres questions qui divisent l'Europe ne sont que de petites difficultés disparaissait pacifiquement, si la réconciliation intervenait franche et sincère entre la France et l'Allemagne, si les diplomates savaient trouver la combinaison qui doit l'assurer, et si ceux qui détiennent la force des armes consentaient à se rendre compte que le danger le plus menaçant pour les peuples qu'ils sont chargés de protéger n'est pas la guerre européenne, mais la ruine économique, l'Europe ne courrait plus le même péril et pourrait faire face à sa rivale redoutable, l'Amérique.
« Mais, pour entamer utilement cette lutte, il faudrait l'union parfaite de tout le capital et de tout le travail européens. »
C'est qu'en effet les Américains du Nord incarnent désormais mieux que nous cette civilisation occidentale éclose en France à la fin du xvin 0 siècle avec l'esprit de doute et de curiosité, avec l'investigation des phénomènes de la nature et la découverte des lois scientifiques qui les régissent.
Les Japonais, qui allient si singulièrement le culte des ancêtres et la foi dans leur mission civilisatrice, qui viennent de remporter les plus remarquables victoires sur terre et sur mer, sur le Yalou, à Port- Arthur, à Moukden et dans le détroit de Tsou-Shima, puis qui vont annoncer à l'esprit des ancêtres de l'empereur, au temple d'Isé, la conclusion de la victoire, ont révélé à l'Europe où peuvent atteindre Tordre, la discipline et la méthode dans l'emploi des inventions européennes les plus perfectionnées. Les Etats-Unis, comme l'Europe, devront désormais compter avec cette nouvelle grande puissance.
Quant à l'Europe, il semblerait que quelque chose la pénètre des civilisations bouddhique ou islamique avec lesquelles par l'Orient et par le Sud elle est en contact. La civilisation bouddhique repliée sur elle-même, écrasée par l'exubérance de la nature tropicale dont les apparences magnifiques la plongent dans une admiration immobile, voit l'idéal de l'humanité dans sa parfaite indifférence à toutes les contingences. L'impermanence des âmes, du monde, des dieux, des éléments, est le principe de toute pensée; l'avenir de tout être est son inexistence, son anéantissement qui laissera dans l'infini la trace d'une flamme qui s'est éteinte. La civilisation islamique, depuis dix siècles que l'Europe lutte contre elle, nous a également pénétrés et peut-être plus profondément, avec cette conception guerrière et religieuse de la dignité humaine, du sentiment moral de la tâche de l'humanité qui serait de se préparer sur terre un bonheur éternel, avec la croyance empruntée à la civilisation judaïque à un Dieu éternel, puissant et redouté : qu'importe l'activité laborieuse de nos villes à des esprits dont l'idéal est de s'en remettre, indifférents, à la sagesse infinie du Très-Haut?
Chênes puissants dont l'ombre dessèche leurs propres rejetons et qui voient près de la ruine de leurs plus solides branchages croître ceux-là seuls de leurs glands que l'orage a entraînés loin d'eux, les Etats d'Europe ont bien réellement vieilli: ils reparlent toujours des événements de leur jeunesse
ou de leur virilité ; l'Angleterre célèbre Waterloo et Trafalgar, l'Allemagne Sedan, comme si chacun d'eux ne comptait pas des victoires, et comme si les dernières étaient seules les plus éclatantes.
Ils feraient mieux de méditer cette admirable parole bouddhique : Si la haine répond à la haine, comment la haine finira-t-elle ?
La liberté de pensée politique et religieuse est singulièrement plus large en Amérique ; il semble que la vision de Thomas Paine d'un monde réellement nouveau sans un esclave, libre, républicain, se soit réalisée
L'étude des conditions dans lesquelles est née la petite République de Panama, celle des causes de la création du canal isthmique de Panama par les Américains du Nord, par ses répercussions inévitables sur la situation économique du monde entier, nous a amené à cette observation que désormais c'est en Amérique que l'humanité va poursuivre plus délibérément qu'ailleurs l'objet qu'a défini Auguste Comte : la domination de la nature, l'asservissement de ses forces infinies à peine entrevues de nos jours.
Comme dans la ruche l'abeille avance, serrée de près par d'autres abeilles, poussant devant avec l'impérieux désir d'arriver à déposer dans sa cellule le suc qu'elle tient dans ses mandibules et le pollen dont ses pattes sont garnies, de manière à remplir la cellule ou à en élever les cloisons, puis reprend fiévreusement le chemin étroit de cire par où elle doit rejoindre la lumière et les fleurs dont la beauté même ne l'attire que parce qu'elles lui permettent de satisfaire par son perpétuel labeur l'instinct mystérieux de sa destinée, l'espèce humaine obéit elle aussi à sa destinée, obscure pour l'universalité des hommes.
Où donc est-elle inscrite cette loi singulière qui fait que
1 V. Thomas Paine et la Révolution dans les deux mondes par M. Daniel Conway, traduit par V. Kabbe, Plon-Nourrit, 1900.
l'homme ne travaille que pour lui, sa famille prolongement de lui-même, et que pourtant l'humanité bénificie de ses efforts?
Les bouleversements économiques qui sont à prévoir du fait de l'ouverture du Canal de Panama n'ont pas lieu d'effrayer l'Europe parce qu'ils sont encore différés de six à dix années. Or, rien n'est rapide comme le rétablissement de l'équilibre des forces contraires de production et de consommation.
Dans la vie sans cesse accrue, sans cesse mieux unifiée du monde entier, les transformations économiques se pressent, de plus en plus rapides ; l'humanité merveilleusement ingénieuse s'évertue avec une si prodigieuse ardeur à en tirer parti que bientôt il semble, tellement l'harmonie s'est rapidement rétablie, que l'humanité a toujours bénéficié des progrès acquis la veille : ils sont à elle, forment son bien, son domaine, et l'égoïsme féroce de chacun, dont la loi seule tempère les excès, ne fait qu'accroître l'exploitation universelle des richesses communes.
C'est pourquoi tout en comprenant les raisons qui ont déterminé les Etats-Unis, lorsqu'ils ont décidé de créer ce canal sur territoire américain et sous la puissance exclusive américaine, l'Europe qui n'avait aucune raison d'entreprendre un semblable travail aura tout le temps nécessaire pour appliquer à d'autres continents inexploités l'activité industrielle, commerciale et maritime qui, au lendemain de l'ouverture de ce canal américain, n'aura plus son emploi dans des régions relevant d'elle présentement et qui seront désormai* placées en dépendance des Etats-Unis de l'Amérique du Nord.
Remarquons du reste que chaque année voit naître et mourir sur notre globe près de 3o millions d'humains qui, tous, escomptent autant qu'il dépend d'eux les profits à tirer d'une transformation économique quelle qu'elle soit ; c'est dire que, lorsque le Canal de Panama sera ouvert, l'équilibre entre les Etats américains et européens sera déjà par ailleurs rétabli.
En cela l'humanité, inconsciement, obéit aux causes mécaniques, aux lois universelles dont au début de cet ouvrage on
rappelait le caractère en observant ces courants aériens et marins sans cesse à la recherche d'un équilibre qui leur échappe .perpétuellement ; les migrations pacifiques, comme autrefois les invasions barbares, les courants commerciaux qui sillonnent le monde sans répit à la recherche de richesses nouvelles font de même ; il y a dans ce résultat harmonique de tant d'efforts divergents ou contraires un rythme singulièrement saisissant.
N'en est-il pas de même de l'alternance indéfinie des formes de la matière et de la force, l'une et l'autre éternelles, qu'il est donné à l'homme d'observer et de décrire, tandis que dans l'espace et dans le temps l'origine et la fin de l'univers sans hopies et sans mesures échappent à son entendement.
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