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La république neutre d'Alsace

Nécessité de mettre tin à cette terrible guerre. Les deux programmes absolus. Une transaction s' offre naturellement : ne donner rAlsace ni à l'Allemagne ni à la France, la donner à elle-même. C'est devant Topiiiiou publique que la négociation doit être trans- Iportée. Examen des propositions qui n'atteignent pas le but. Exposé du projet de transaction : l'état nouveau laisserait la Lorraine à la France, à l'exception du district qui parle aUemand; toutes les forteresses d'Alsace et de Lorraine seraient rasées. L'Allemagne obtiendrait ainsi la sécurité de sa frontière, et le traité imposerait un sacrifice à la France,

sans attenter à son honneur et sans opérer , un trop grand déplacement de forces. La conquête créerait une situation provisoire; l'indépendance créera une situation définitive. U y a en Alsace une vraie nationalité: république de Strasbourg et de Mulhouse. Quoique petit, le nouvel Etat ne manquera pas de force, et d'ailleurs l'Europe, si elle veut la paix, veinera sur la zone neutralisée.

L^mtérêt de la France,

Le premier intérêt de la France c'est celui de son honneur. Comment l'honneur français serait compromis par Tabandon de TAlsace et de la Lorraine. Essai d^étude sur le droit de conquête, et aussi sur le vote des populations. En quoi consisterait précisément le sacrifice de la France. C'est quelque chose d^enfimter un pays libre. Aucun traité plus favorable ne saurait être conclu par la France. Les illusious de la guerre à outrance : r Allemagne ne s'est pas engagée à nous suivre partout où nous voudrions aller; il est probable que, si elle prend Paris, elle retour-

nera chez elle en gardant des gages, et qu'elle ira nous attendre dans le quadrilatère de Metz. Strasbourg, Belfort et les Vosges, renvoyant chez elle ses landwehrs. On ne refait pas 1792. D'ailleurs la guerre à outrance, qui ne présente aucune chance sérieuse, aurait le double mconvénient de nous endurcir et de nous asservir. Sans la paix, point de liberté. Sans la paix, point de relèvement. Ce (juc peut être le relèvement par la liberté.

Aucune perte de territoire, aucune défaite ne tue un grand peuple ; on ne meurt que de la maladie intérieuie.

UintérU de V Alsace.

Pourquoi nous supposons qu'elle aura* la

forme réi)ublicaine. L'Alsace neutre sera le plus heuieux pays du monde. Grandeur des petits pays, particulièrement des pays neutres. Situation financière, militaire, diplomatique, commerciale, religieuse. L'Alsace neutre pourrait devenir un pays modèle. Mais triste sort de TAIsace conquise.

L'mtérU de VMemagne.

L'Allemagne est unanime, dit-on, en faveur de la conquête. Raisons d'espérer que

son opinion sur ce point et celle de ses hommes d'£tat pourra se modifier. Aucune offre sérieuse ne lui a été encore faite; celle-ci brise la force agressive de la France sur la frontière allemande et introduit un changement considérable. Mais TAlsace restera française de cœur! Réponse à cette objection. La conquête c'est le provisoire, Pindépendance c'est le détinitif. Un peuple libre et heureux fait lui-même la police des intrigues. D^ailleurs la garantie européenne prend une grande valeur dès ([ue la zone neutralisée devient une institution d'intérêt général. La conquête de r Alsace ne peut être utile à TAllemagne que si elle songe à attaquer. En donnant les mains à la transaction, elle démontrerait qu'elle poursuit un seul but, assurer sa sécurité. L'opinion se tourne contre elle, et elle doit y prendre garde. Mais la France cherchera une revanche, et il faut que l'Al-

va

lemagne prenne position pour cette guerre mévitaUe ! Eéponse. Après une paix éçrar santé, la soif de vengeance dominera; après une paix honorable, d'autres sentiments prévaudront. Action produite par Thorreur de la goerre actuelle, par la suppression des années permanentes et par Tinstitution des landwehrs. La paix modérée sera seule une paix signée. Seule elle permettra à TAllemagne de réaliser son unité. Par la conquête, elle sacrifierait la grande politique à la petite, et tournerait le dos au magnifique rôle qui peut être le sien. La grande politique c*est la politique pacifique et généreuse.

L intérêt de l'Europe,

11 faut fermer la porte des guerres. Il semble qu'on est tenu à laisser cette porte ouverte, à interrompre la zone neutralisée, pour que la France et l'Allemagne puissent s'attaquer. Cette quatrième neutralité fortifiera les trois autres; on ne respectera véritable* ment les pays neutres que lorsqu^fls feront partie d'un ensemble, d'un même boulevard, le boulevard de la paix européenne. Cette

yin

grande institut ion peut sou h» fournir une base à l'arbitrage et à la police de la paix. 11 faut plus que la paix, il faut rapaisement.

Avec une nation d'irréconciliables, la paix ne serait qu'une veillée des armes. Et puis, un Jtrop grand déplacement des forces romprait tout équilibre. Les prépotences appellent les réactions. Trouble profond qu'introduirait en Europe Tatiaiblisseuient excessif de la France. D'autre part, il importe à VEurope que TAllemagne absorbe la Prusse, au lieu d'être dominée par elle. Avec la conquête, l'Allemagne s'efface derrière la Prusse. Avec la conquête, la guerre indéfinie.

Avec la conquête, le principe des nationalités, pangermanisme, pansla^isme. Avec la conquête, une France révolutionnaire, Tincendie menaçant tous les Etats. La zone neutralisée, prévient tous ces malheurs, et donne à l' Allemagne son grand rôle de puissance conservatrice et libérale.

Cùndmion,

Appel à l'esprit de paix. Ce que produisent les sentiments haineux. Nçs maximes

unilatérales. Soyons justes envers nos ennemis, et tout en réprouvant ce qu'ils font de mal, sachons nous mettre à leur place. Appel à Tesprit de liberté. Il est temps de renoncer à la théorie du silence. 11 e^t temps de consulter la France sur ses plus grands intérêts. Les deux patriotismes; ils sont en présence aujourd'hui, coiniue au moment de la déclaration de guerre. Appel à la médiation européenne. L'heure est suprême, les destinées de TEurope vont se fixer pour longtemps.

Peut-être est-ce un crime de prononcer aujourd'hui des i)aroles d'équité et de paix (1). Ce crime, je Tai commis deux fois. Le lecteur peut en croire celui qui a reçu les coups, on malmenait fort il y a quatre mois quiconque se permettait d'aimer assez la i^'rance pour lui dire la vérité. Lorsque le 18 juillet, plusieurs semaines avant le premier coup de canon, j'exprimais un sentiment qui était celui de bien des gens, et que tout le monde maintenant prétend avoir éprouvé, je ne rencontrais que désapprobation.

Voilà mon premier crime, il convenait de le rappeler au moment de commettre le second. Je n*ai pas attendu nos désastres pour

(1) Je publie sous forme de brochure les articles auxquels le Journal de Cfenève vient de donner nne si sympathique et sî libérale hospitalité.

protester contre la guerre. Avant de m'affli-

«xer coiiiine malheureuse, elle m'avait blesj^é comme injuste. D'autres lui ont reproché d avoir été mal préparée ; je lui ai reproché d^immoler le repos de TEurope, Tayenir de ^

la France, la civilisation et la lilicrtc. avec une précipitation, avec une étourderie, avec un oubli du bon droit et du bon sens qui révoltaient ma raison autant que ma conscience. Quant anx conséquences effroyables de la déclaration de guerre, je ue me faisais aucune illusion. Voici conunent je les signalais :

« A (juel écolier fera-t-on croire qu'il s'agit d'une courte campagne V "Ce ne sont pas deux armées, ce sont deux nationalités, presque deux races qu'on se prépare à mettre aux prises ( l j. >

Ma conviction aujourd'hui est aussi claiie, aussi ferme qu'elle était alors. Nous pouvions, nous devions écarter la guerre ; nous ixuivons. nous devons y mettre un terme.

Une transaction honorable s'oHre à nous. La France proposant elle-même la république neutre d'Alsace, déterminerait un tel courant d'ophiion dans toute TEurope, à commencer

(1) La Déclaration de Guerre^ puge 11.

|iar rAUemagne, que nul n'essaierait fér sister. La médiation trouverait dès cet instant la base qui lui a manqué jusqu'ici, elle parlerait haut et se ferait écouter.

Dans ma jalousie pour mon pays, je souhaite ardemment, je l'avoue, qu'il prenne cette noble initiative ; qu'ayant eu le tort de troubler la paix, il ait le mérite de la rétablir, et de la rétablir ainsi.

Il n'y a plus une heure à perdi'e ; le triste incident du Luxembourg nous le dit assez.

G^est la politique de la guerre étemelle qui tente en ce moment les conseils du roi Guillaume, et qui ose même se produire effrontément en pleine Angleterre. A la politique de la guerre étemelle opposons la politique de la paix détiiiitive, de la paix loyale, assurant à l'Allemagne les garanties qu'elle réclame, iippOBant à la France un très-grand sacrifice, mais ne lui imposant rien qui soit contraire à son honneur.

U faut mettre en présence les deux politiques ; les hommes sensés choisiront.

L'une ferme la porte des guerres; l'autre prend soin de T élargir. L'une supprime la contiguïté entre la France et l'Allemagne; l'autre accroît cette contiguïté et s'arrange

pour qu'on mt moim géué dans les prochaines campagnes qu'on ne Ta été dans cellen^i.

L'une afiermit les neutralités en les complétant; l'autre affaiblit toutes les neutralités en montrant avec quel sàm façon ou les traite. L'une donne à la zone neutralisée le caractère d^une institution européenne, précieuse pour tous, garantie par tous, gardée par tous ; Tautre s'attache à battre en brèche cette institution, qui menacerait de rendre les guerres plus rares et de donner enfin du repos à notre vieux monde épuisé. L'une crée un nouvel £tat indépendant; l'autre supprime, au mépris d'un traité solennel, une des indépendances cxistaiiti's. L'une fait appel à la liberté, Tautre proclame le règne de la force. L'une apporte la vraie paix aux petits Etats comme aux grands; l'autre avertit les grands qu'ils ne cesseront jamais de combattre, et dit aux petits que la menace d'une suppression sommaire plane dorénavant sur leur avenir.

J'ai essayé de présenter ici la prendère de ces politiques. Ne désespérons pas, alors même que la seconde viendrait à prévaloir. Les triomphes de la violence sont courts; l'heure du bon droit tiiiit par sonner. En fût-il au-

tranent, nous ne regretterions certes pas ' d'avoir dit ce qui est vrai, et proposé ce qui . est juste.

On le voit, je ne publie pas un livre, j'accomplis un acte. Puissé-je être entendu l Ma

voix est faible ; il ne sera pas difficile de Tétouffer une seconde fois sous les clameurs.

VaUeyreSj 14 décembre 1870»

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