‹ La République nouvelleChapitre 1 sur 49 · RUE AU15ER · texte numérisé non relu

RUE AU15ER

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Nous datons, moralement, de 1870. C'est là notre raison de vivre, de croire et d'agir. C'est pour cela que nous sommes entrés dans la vie publique. Le spectacle des querelles électorales et parlementaires serait souvent déprimant, si l'on n'était pas soutenu par un haut idéal patriotique.

Après nos désastres, la première tâche à remplir était de faire un gouvernement. Les tentatives de restauration monarchique ayant échoué et trois prétendants se disputant un trône disparu, la République était la seule forme de gouvernement possible.

Cependant la lutte contre les anciens partis dura encore vingt ans. Tant que la moitié de la France restait attachée à la monarchie, ou du moins votait pour des monarchistes, (de 1885 à 1889 encore, deux cents députés monarchistes

représentaient 3 500 000 électeurs), il ne pouvait pas y avoir un gouvernement au sens véritable du terme. La France était partagée entre deux coalitions : d'un côté, légitimistes, orléanistes et impérialistes ; de l'autre, républicains conservateurs, progressistes et radicaux, d'accord sur le principe républicain, mais profondément divisés sur la manière d'organiser la République ; (les uns partisans d'une Assemblée unique, les autres de deux Chambres; les uns partisans de l'application, les autres de la suppression du Concordat, etc., etc.). Il n'y avait donc, il ne pouvait y avoir à proprement parler, qu'un parti vainqueur, luttant pour le triomphe déûnitif du principe républicain, et avant tout préoccupé de mettre l'adversaire dans l'impossibilité de se relever. Le 24 mai, le 16 mai, le boulangisme, furent les principaux épisodes de cette lutte du principe républicain contre le principe monarchique ou contre le césarisme.

Avec la disparition des anciens partis, le problème change. Suivant quels principes, suivant quel esprit la République sera-t-elle organisée et gouvernée?

Il ne suffit pas de dire : « Ni révolution, ni réaction. » Entre ces deux négations, il y a place

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pour bien des systèmes. Nous ne voulons ni d'une République collectiviste ni d'une République ultramontainc, c'est entendu ; mais cela ne résout rien, ni pour définir la constitution du gouvernement, ni pour marquer les rapports des pouvoirs entre eux.

Si les solutions de l'ancien libéralisme, qui correspondait aux conditions du régime censitaire, sont insuffisantes pour la démocratie et le suffrage universel, d'autre part, la décadence des idées radicales n'est pas moins frappante. Il n'est pas une de leurs maximes que les radicaux, depuis un quart de siècle, n'aient éliminée du domaine de la pratique. Ils ne subsistent comme parti qu'en désertant d'étape en étape leur pnssé et leur doctrine. C'est à ce point que, à la veille du scrutin du 8 mai, un grand nombre d'entre eux ont abandonné leur programme et leurs couleurs pour prendre les nôtres : ainsi, par exemple, en ce qui concerne cette grave question de l'impôt sur le revenu, par laquelle, depuis cinq ans, ils avaient profondément divisé le parti républicain et agité le pajs, ils ont répudié au dernier moment le système de la déclaration du revenu global, qu'ils avaient toujours soutenu contre nous, pour adopter le système des signes

extrrieui's, c'est-à-dire la doctrine de la Révolution française, que nous n'avions cessé de défendre contre eux ; et par là, ils ont rendu un involontaire hommage à nos principes.

Or, on peut leur prédire la même aventure pour la revision de la Constitution. Ou bien ils seront obligés de renoncer à cette conception anti-scientifique qui consiste à annihiler le contrôle du Sénat et par conséquent à paralyser encore un peu plus l'exécutif, ou bien ils seront amenés par la logique des choses à comprendre la réforme du Sénat dans une oi)ération bien autrement vaste : une refonte générale de nos institutions.

Si, décidément, il n'y a pas dans le monde politique assez de lumières, assez de courage et, selon le mot de Montesquieu, assez de « vertu », pour tirer de la Constitution actuelle toutes les forces qu'elle recèle, un jour viendra où nous serons obligés de la récrire pour remettre en action des rouages faussés ou rouilles, — à peu près de même qu'il nous faut reviser le règlement de la Chambre, non parce qu'il est mauvais en lui-même, mais parce qu'il a été faussé par l'usage.

Pour (îviter l'absorption du Parlement par

l'exécutif, on est tombé dans l'excès inverse : l'absorption du gouvernement par une assemblée. Est-ce un gouvernement, qu'un Directoire sans cesse révocable et souvent hétérogène? Sans l'institution présidentielle, placée à l'abri des crises parlementaires et des luttes des partis, la France serait encore isolée en Europe ; sans la Présidence et le Sénat, la République serait tombée depuis longtemps dans le Bas-Empire. Or, ce sont précisément ces organes nécessaires de la souveraineté nationale, que certaine École républicaine s'acharne à diminuer ou à détruire. Et le malheur est que ces républicains trouvent pour complices jusque dans nos rangs tous les esprits vagues, tous les caractères indécis, toutes les ambitions vulgaires.

Certes, c'est une tâche ingrate, de défendre les maximes éternelles de la raison et dr !.i. science politique, proclamées par les plus grands esprits de tous les temps, contre les idées simplistes et les instincts élémentaires des générations survenantes, qui, toujours, apportent la même ignorance du passé, les mêmes illusions, les mêmes erreurs, contre les sophistes qui les exploitent, et aussi contre le goût inné de l'esprit français pour la logique pure.

N'importe! à travers les vieilles formules, à

y\ PREFACE

travers les vieux cadres qui tombent en poussière, nous continuerons de marcher dans notre voie droite, nous poursuivrons notre œuvre de réparation, les yeux fixés sur l'image de la patrie mutilée. Tout le monde sent que \e statu quo est impossible. Soit par l'ensemble de réformes profondes indiquées dans ce livre, soit un jour, si l'on nous accule à cette extrémité, par une réforme des institutions elles-mêmes, la génération qui est née à la vie de l'esprit dans la guerre étrangère et dans la guerre civile réalisera le serment qu'elle s'est fait alors, de donner à la France, au dedans plus de justice, au dehors un retour de puissance et de gloire par la revanche du Droit.

15 mai 1898.

LA

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