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Le Cabinet Méline

LA RLPUliLIQKE NOUVELLE 147

M. Goblet rappelait tout à l'heure le scrutin du 23 avril, et il tirait de ce vote la conclusion que le Cabinet nouveau est inconstitutionnel. Mais sur quoi portait ce scrutin?

Sur la suprématie du Suffrage universel et sur l'urgence de réformes démocratiques. (Très bien ! très bien .')

La suprématie du Suffrage universel ? Est-il un seul républicain qui ne la proclame? (Exclamalions ironiques à rextrême gauche. — Applaudissements au centre.)

A l'extrême gauche. — Pourquoi ne l'avezvous pas votée?

M. PAUL DESCHANEL. — Je VOUS le dirai. Le Suffrage universel est le fondement même de la République et de la souveraineté nationale.

M. ALPHONSE HUMBERT. — Voilà IcS mots !

M. PAUL DESCHANEL. — Je VOUS en prie, j'apporte ici une parole sincère, vous le savez bien I . . .

M. ALPHONSE HUMBERT. — Je ne dis pas le contraire !

M. PAUL DES CHANEL. — J'ai le respect de vos convictions, respectez les miennes! (Applaudissements au centre.)

Je dis que le Suffrage universel est le fonde-

lîS LA RÉPUBLIQUE NOUVELLE

ment même de la souveraineté nationale; seulement, il s'agit de savoir comment, par quels moyens — et c'est là ce ({ui a divisé, à toutes les époques, les plus grands génies politiques — il s'agit de savoir par quels organes la souveraineté nationale peut et doit s'exercer; c'est là toute la question; et nous pensons, nous, par exemple, que l'omnipotence d'une Assemblée est la négation de la souveraineté du peuple. (Vifs applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche. — Bruit à Ceœtrêmc gauche.)

Des réformes? Psous en voulons tous; mais ce ne sont pas les mêmes : alors à quoi sert de voter sur des mots vagues et ambigus? (Applaudissements au centre. — Bruits à Vextrême gauche.)

Sous les mots voyons les choses; allons droit aux idées, aux principes.

Il y a deux politiques en présence : d'une part, celle qui est définie dans la Déclaration ministérielle, programme de réformes précises, pratiques (Applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche), aisément réalisable par l'accord de toutes les bonnes volontés et de tous les patriolismes ; et, d'autre part, la politique dont la France a fait l'épreuve depuis six mois.

M. TOUSSAINT. — Elle uc s'cn plaint pas I

M. PAUL DESCHANF.L. — MessieuFS, au lendemain de la constitution du précédent Cabinet, j'ai eu riionneur de dire à son chef, — on m'en a assez critiqué, mais je ne m'en repens pas, car je pense que la politique la plus loyale est aussi, la plus habile, et, quoi qu'elle puisse coûter, je suis résolu à ne m'en écarter jamais, — j'avais l'honneur de dire à son chef : « Vous déclarez que vous voulez agir ; vous déclarez que, pour la première fois dans ce pays, vous voulez contribuer à la formation de deux grands partis parlementaires. Eh bien, pour ma part, je ne vous ïerai pas de guerre d'escarmouches, de guerre d'embuscades; quand Theure sera venue...

PLUSIEURS VOIX A l'kXTRÈME GAUCHE. —

Vous avez raison de dire « pour ma part ».

M. PAUL DESCHANEL. — Je n'ai pas la prétention de parler au nom des autres !

M. LÉON BOURGEOIS. — Vous avcz tcuu votre parole, mais vous n'avez pas obtenu autour de vous que chacun fît de même. (Très bien! très bien! à V extrême gauche.)

M. RAYMON'D PO IN GARÉ, s^ adressant à M. Bourgeois. — Voulez-vous citer quelqu'un qui se soit battu ailleurs qu'à la tribune? (Très bien! très bien ! au centre, — Bruit à Vextrême gauche.)

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M. LE PRÉSIDENT. — MessieuFs, vGuillez cesser ces interpellations de banc à banc, je vous prie. L'orateur seul a la parole.

H. PAUL DESCHANEL. — J'ai eu l'honneur de dire au chef du précédent ministère : « Je ne vous ferai pas de guerre d'embuscades. Quand l'heure sera venue, nous nous compterons loyalement...»

M. JAURÈS. — C'est fait 1

M. PAUL DESCHANEL. — Mais, mousicur Jaurès, laissez-moi achever ma pensée : je ne vous interromps jamais.

M. JAURÈS. — Cela est vrai, et je m'excuse de vous avoir interrompu.

M. PAUL DESCHANEL. — « Quand l'heure sera venue, nous nous compterons loyalement sur le principe des questions maîtresses qui nous divisent. » Et j'ajoutais : « Je crois bien, à vrai dire, que, sur tous les points essentiels, vous serez amené par la force des choses à nous donner raison, à suivre notre politique et à abandonner successivement tous les articles du programme radical. » (Bruit à Vexlrême gauche.)

En effet, revision de la Constitution... (Interruptions et bruit à C extrême gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Mais cufin, messieurs, si, suivant le caractère des orateurs et la thèse qu'ils

LA RÉPUBLIQUE NOUVELLE loi

soutiennent, je suis obligé successivement aux mêmes ellbrts, nous n'irons, ni vous ni moi, au bout de ce débat. Je vous en prie, veuillez écouter les orateurs les uns après les autres. C'est là que résident la dignité et l'utilité du régime que nous défendons tous. (Très bien! très bien!)

M. PAUL DESCHANEL. — Rcvisiou de la Constitution, — et ce n'est pas sans surprise que j'ai entendu tout à l'heure M. Goblet venir la demander au ministère actuel, alors que le gouvernement qu'il soutenait ne l'a môme pas proposée. (Très bien! très bien! au centre.)

M. RENÉ GOBLET. — Il n'y avait pas eu de conflit.

M. LÉON BOURGEOIS. — Est-cc quc jc l'avais mise dans mon programme?

M. PAUL DESCHANEL. — Je retiens votre interruption , monsieur Bourgeois, et j'y répondrai dans un instant.

Revision de la Constitution ; suppression du budget des cultes ; suppression de l'ambassade au Vatican ; suppression des évèchés non concordataires (Applaudissements au centre. — Bruit à Vextrême gauche) ; suhvenlions aux écoles catholiques d'Orient ; suppression des fonds secrets ; abrogagation de la loi contre les menées anarchistes;

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manifestation du Père-Lachaise ; journée de huit heures : sur tous ces points, les ministres radicaux ont fait exactement ce que nous aurions fait nous-mêmes si nous avions été à leur place... (Applaudissements et rires au centre et à droite.)

M. LAVY. — Pourquoi avez- vous voté contre?

M. PAUL DESCHANEL. — ... ct CG qui, d'ailleurs, nous eût valu les critiques, les attaques et les injures de leurs amis. (Nouveaux rires et vifs applaudissements sur les mêmes bancs.)

Et, quand on leur signalait ces contradictions, quand on leur disait : « Vous qui déclariez ne vouloir vivre que pour agir, il semble, au contraire, que vous n'agissiez que pour vivre » (Rires au centre), que répondaient- ils?

Ils répondaient, comme l'honorable M. Léon Bourgeois tout à l'heure : « Mais tout cela n'est pas dans notre programme; c'est sur notre programme qu'il faut nous juger. »

Soit! Qu'y avait-il dans ce programme? Surtout deux choses : la lumière sur les faits de corruption politique et l'impôt général sur le revenu. (Applaudissements ironiques au centre. — Bruit à r extrême gaucJie.)

La lumière sur les faits de corruption politique!

Oui, pendant cinq mois on a osé nous dire :

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« Qui n'est pas pour le Cabinet radical est contre la lumière; qui vole contre le ministère radical veut entraver l'œuvre de la justice et couvrir les coupables. » ( Applaudissements au centre et à droite.)

M. SAUTUMiER. — Qui douc a arrêté Arton ? (Exclamations au centre.)

M. CHENAVAz. — El l'inslruclion de M. Remplcr?

M. PAUL DESCHANF.L. — Pendant cinq mois on a exercé sur celle Chambre une sorte d'abominable chantage moral... (Vives protestations à V extrême gauche. — Applaudissements répétés au centre et sur divers bancs à gauche et à droite.)

A l'extrême GAUCHE. — A l'ordre ! à l'ordre

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Dcsclianel... (Réclamations au centre.) Comment, messieurs, vous applaudissez de pareilles paroles? (Oui! oui ! nu centre.) Si votre intention est non seulement de les tolérer, mais de les mettre à l'ordre du jour de celte Assemblée, je demande comment le Président pourra exercer son droit et son devoir. (Très bien! très bien!)

Quant à moi, je prie M. Deschanel de retirer une parole qui ne peut être permise dans le régime parlementaire. (Applaudissements à Vextréme gauche et à gauche.)

J'ai prié l'orateur de retirer cette expression,

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qui, je le répèle, ne peut être produite à la tribune. Je l'en prie de nouveau.

AI. PAUL DESCHANEL. — J'ai uue trop profonde déférence et pour l'autorité présidentielle et pour le caractère de celui qui en est revêtu, pour ne pas tenir le plus ^rand compte de ses observations. (Très bien! très bien!)

Je modifierai donc, pour répondre à son invitation, l'expression de ma pensée, en disant qu'on a spéculé sur les sentiments les plus vils qui puissent jj:ernier au cœur de l'homme. (Nouvelles interruptions à Vextrème gauche.)

Permettez, messieurs... (Parlez! parlez! au centre.)

M. LE PRÉSIDENT. — J'iusistc, mousieur Deschanel, pour que l'expression soit retirée.

M PAUL DESCiiANEL. — Je dirai donc que, en dehors de cette enceinte, on a essayé d'exercer sur celte Cliambre une sorte de chantage movii\.( Bruit à gauche.)

On voit bien, mes chers collègues, que vous n'avez pas souffert comme nous (Nouvelles exclamations sur les mêmes bancs), alors qu'on nous accusait de vouloir entraver l'œuvre de la justice, uniquement parce que nous restions (idèles à nos opinions!

LA RÉPUnLIQUE NOUVELLE 155

M. PIERRE RICHARD. — H J a Certaines solidarités fâcheuses. (Bruit au centre.)

M. PAUL DESCHANEL. — Et de tOUt CcUl

qu'est-il sorti? Rien, rien, rien! Sur ce point comme sur tous les autres, la banqueroute!

Le second article de ce programme était celui dont l'honorable M. Goblet nous parlait tout à l'heure, l'impôt général sur le revenu; c'était la grande pensée du règne !

On nous a apporté un projet; nos orateurs ont discuté longuement avec les vôtres. Mais, quand il s'est agi de voter, on a eu recours à la tactique, toujours la même, qui a été employée pendant six mois et qu'on essaye de renouveler encore aujourd'hui. Cette tactique, il faut la définir...

A l'extrême gauche. — Précisez!

M. PAUL DESGHANEL. — C'cst cc quc je fais.

Discutions-nous, par exemple, la revision de la Constitution : comme le Cabinet radical était forcé de nous donner raison, à nous, sur le fond des choses, et de donner tort à ses amis, il s'arrangeait de manière, au moment du vote, à leur donner une satisfaction d'amour-propre et l'apparence de la victoire. (Très bien! très bien! au centre et à droite.)

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Débattions-nous une question d'ordre judiciaire? Vite, on faisait dévier le débat sur la politique générale. Pourquoi? Parce qu'il est toujours facile, à la fin d'une interpellation, de combiner un ordre du jour plus ou moins habilement conçu... (Applaudissements au centre.)

A l'extrême gauche. — C'est vous qui faites dévier le débat !

M. .losEPH jouRDAN (Var). — On semble croire que le ministère Bourgeois est toujours debout.

M. PAUL DESciiANEL. — ... ct dc faire voter la Chambre, non sur l'objet même du débat, mais sur des termes plus ou moins vagues, plus ou moins équivoques, où chacun met ce qu'il veut : réformes démocratiques, progrès républicain, marche en avant, que sais-jc? toute cette logomachie vide et vaine et creuse autour de laquelle il est aisé de réunir les opinions les plus diverses et de grouper une majorité. (Applaudissements au centre. — Interruptions à Vextrême gauche.)

Si bien que ce grand peuple, épris dc logique et de clarté, est devenu la proie des mots, le jouet d'artifices de procédure et de subtilités réglementaires! (Interruptions à Vexlréme gauche. — Vifs applaudissements au centre.)

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On a fait exactement la môme chose pour cette question, maîtresse pourtant, de l'impôt sur le revenu. On a mis un certain nombre de députés dans cette situation de voter un principe dont ils savaient, dans leur for intérieur, ne pas pouvoir accepter les conséquences... (Rédamaliom à Vextrême gauche.)

M. PAUL DOUMER. — Qui doUC ?

Plusieurs membres à Vextrême fjauche. — Nommezles !

M. PAUL DESCiiANEL. — On a fait voter une formule qui abritait des systèmes absolument contradictoires. (Applaudissements au centre.) Et quand, à l'appel loyal de M. Méline, il a fallu se prononcer sur ce qui était la condition essentielle de la réforme, condition tellement indispensable que c'était là, comme le disait avec sa précision lumineuse mon ami Poincaré, toute la question, ce texte qui contenait tout, on l'a dérobé au vote de la Chambre! (Vifs applaudissements au centre et sur divers bancs à gauche et à droite. — Interruptions et bruit à Vextrême gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Jc ferai remarquer à l'cJrateur que c'est la Chambre qui, souverainement, a donné la priorité aux formules sur lesquelles elle a voté. (Applaudissements.)

M. PAUL DESCHANEL. — Oiii ! pour échapper aux prises de l'adversaire, vous jetiez du lest ; mais ce lest, ce bagage encombrant, c'étaient toutes vos idées, toutes vos doctrines, tout ce qui était votre raison d'être.

Et propler vilam Vivendi perdere causas...

{Vifs ajjplaiidissenients au centre. — Bruit prolongé à Vextrême gauche.)

M. LE PRÉSIDENT. — Mcssicurs, vcuillez garder le silence et ne pas interrompre l'orateur par des tumultes dont je ne puis pas saisir les auteurs.

Il ne vous appartient pas de rendre le débat impossible !

Je prie la Chambre, toute la Chambre, de vouloir bien me soutenir quand je m'ellorce de faire respecter l'autorité de ses décisions. (Applaudissements.)

Il m'est arrivé autrefois de faire respecter, avec la même difficulté, des décisions qui émanaient d'une autre fraction de l'Assemblée. Je demande ù toutes les fractions de la Chambre de permettre au l'résident de faire son devoir dans un cas comme dans l'autre. (Nouveaux applaudissements.)

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M. PAUL DKSCiiANFL. — Et aloFs, comme, sur le fond des choses, sur les idées, le gouvernement radical était absolument impuissant à satisfaire son parti, par une conséquence naturelle, logique, il dut lui donner des satisfactions d'un autre ordre, des satisfactions d'ordre temporel, administratif et électoral. (Rires et applaudissements au centré. — Réclamations à V extrême [jauche et sur plusieurs bancs à gauche.)

Et, au lieu de la grande bataille d'idées...

M. JOSEPH JOURDAN (Var). — Quels sont ceux qui ont volé pour ce motif ?

M. PAUL DESCHANEL. — ... de doctrincs, de principes, que nous attendions et qu'on nous avait annoncée...

(M. Faberot prononce quelques paroles qui ne parviennent pas jusqu'au bureau.)

M. LE PRÉSIDENT. — Mousicur Fabcrot, puisque vous persistez à interrompre, je vous rappelle à l'ordre.

M. PAUL DESCHANEL. — C'cst saus douts parcc que M. Faberot siège à la place où siégeait jadis Berryer, qu'il interrompt toujours ! (On rit.)

Je dis qu'au lieu de la grande lutte d'idées, de doctrines, de principes, qu'on nous avait promise et que nous attendions, nous avons eu en réalité

des questions de clientèle. (Exclamations à VeX' iréme gauche. — Très bien ! très bien ! au centre.)

M. JAURÈS. — Très bien 1 c'est complet.

M. PAUL DEScnANEL. — Voici quelqu'un que vous écouterez peut-être en silence, messieurs, c'est l'ancien chef du parti radical, M. Clemenceau, qui, au mois de février dernier, disait dans la Justice : « Les radicaux ont été assez modestes jusqu'ici pour n'avoir guère connu d'autre emploi que celui d'auxiliaires du parti collectiviste. » (Rires au centre. — Interruptions à r extrême gauche.)

Messieurs, la démonstration est faite. Le parti ra<lical a eu le pouvoir pendant six mois ; il n'a pu appliquer, ni môme commencer à appliquer, un seul article du programme radical. (liircs ironiques à gauche et à Vcxtrême gauche.)

A l'extrême gauche. — A qui la faute?

M. PAUL DESCiiANEL. — L'expérience qui vient d'être faite pour la première fois est assez considérable, assez décisive dans l'histoire des idées politiques contemporaines, pour qu'il soit nécessaire d'en tirer la conclusion, la moralité qu'elle comporte.

On nous parle sans cesse du vieil esprit républicain, du vieux parti républicain , du

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vieux programme républicain, et, par parenllièse , il est assez piquant de constater que certaines personnes, qui ont sans cesse ces mots à la bouche, ont traîné dans l'Empire ou dans le boulangisme ! (Applaudissements répétés au centre.)

Le vieux jtarli républicain? le vieux programme républicain?

M. RENÉ GOBLET. — Cclui de 18691

M. PAUL DESCHANEL. — Oui, cclui de 1809; que disail-il?

M. ALPHONSE HUMBERT. — Et OU dira quQ c'est nous qui faisons dévier la question !

M. PAUL DESCUANEL. — En premier lieu, la suppression des armées permanentes, — au lendemain de Sadowa, à la veille de Sedan ! (Exclamations à l'extrême gauche.)

M. MiLLERAND. — L'argument n'est pas digne de vous.

M. PAUL DESGHANEL. — Puis, l'élcction des fonctionnaires et des juges... (Bruit sur les mêmes bancs.)

M. JOSEPH jouRDAx (Var). — Vous inlerpellez Jules Favre ?

M. MARCEL HABERT. — 11 y a cu la gucrrc de 4870 depuis cette époque 1

M. LE PRÉSIDENT. — MessieuFs, encore une fois, voulez-vous que je lève la séance? Veuillez écouter l'orateur et le laisser maître de sa discussion. Vous lui répondrez.

M. PAUL DESCHANEL. — L'élcction dcS jUgCS,

qui donne, aux États-Unis, de si beaux résultats : une magistrature vénale et la politique dans le prétoire! Et je demande s'il est un seul homme, à cette heure, dans le Parlement, qui soit prêt à reprendre la proposition que MM. Bethmont et Magnin firent, en 1871, à l'Assemblée nationale : des préfets élus?

Ensuite, le mandat impératif, dont ce pauvre Anatole de la Forge disait que, plutôt que de s'y soumettre, il préférerait balayer la rue !

Idées aussi vieilles, aussi surannées, aussi démodées, aussi étrangères aux besoins et aux aspirations de notre temps, que les cris entliousiastes en l'honneur de la Pologne, les panégyriques des progrès de la Prusse ou les discours enflammés en faveur de l'unité italienne!

Enfin la suppression du budget des cultes et de l'ambassade au Vatican. (Bruit et interruptions à l'extrême gauche.)

M. sAUTUMiER. — Attendez le silence. Nous voudrions vous entendre.

M. LE PRÉSIDENT. — Doniiez donc ce conseil autour de vous.

M. PAUL DESCHANEL. — La suppression du budget des cultes? Oui, sans doute, cette idée est conforme au mouvement général delà civilisation: car, tandis que, dans les pays d'Orient, le spirituel et le temporel sont confondus, au contraire, à mesure que l'on avance vers l'Occident, vers les races jeunes, vers l'avenir, ils se séparent de plus en plus. Mais il s'agit de savoir si, dans le moment présent de notre histoire, dans l'Europe telle qu'elle est constituée socialement et politiquement, une telle mesure est conforme aux intérêts de la politique française. Ce qui est certain, c'est que les plus grands des républicains qui avaient signé le programme de 18G9, à commencer par Gambetta et Jules Ferry, n'ont pas cru pouvoir en prendre l'initiative, une fois arrivés aux aflaires. Et alors on les a accusés d'apostasie ! Croyezvous donc que, s'ils renonçaient ainsi au \)V0gramme qu'ils avaient accepté sous l'Empire, c'était pour le plaisir de renier leur passé, de fouler aux pieds leur ancien idéal? Non : c'est parce que la réalité s'est dressée devant eux ; ils se sont heurtés à la résistance des faits. Ce ne sont pas les hommes qui ont failli aux idées ; ce

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sont ces idées qui ont failli à la réalité et à l'histoire! (Applaudissements au centre.)

Ici même, depuis sept ans, depuis neuf ans, la suppression du budget des cultes a perdu 55 voix, et la suppression de l'ambassade au Vatican, 7o voix.

Chaque avènement partiel des radicaux aux affaires a amené la décadence partielle des idées radicales dans le Parlement et dans le pays. (Nouveaux applaudissements au centre.)

Ce vieux programme d'opposition, do guerre, fait il y a trente ans pour détruire le régime impérial, mais non pour faire vivre la République en 1896, est tombé en poussière au contact des réalités du pouvoir. (Interruptions à gauche. — Trcs bien ! trcs bien ! au centre.)

M. BOVIER-LAPIEURE. — Il s'cst évaUOUi Ù

votre contact.

M. PAUL DESCHANEL. — Le programme radical est un anachronisme.

Les socialistes le savent bien ! M. Jaurès, en 1888, avant l'évolution, avant que son talent oratoire eût trouvé ces éternels thèmes d'éloquence qui ont alimenté à travers les âges l'éloquence des pères de l'Église et de tous les pré-r dicateurs (liires), la revendication des humbles,

des souffrants, des opprimés, M. Jaurès, dans un article de la Dépêche de Toulouse, dont il n'a certainement pas perdu le souvenir, jugeait ia politique radicale; il parlait de ces demi-lumières, de cette demi-culture, de cette demi-instruction en matière hi?lori(|ue, économique, morale, de ces solutions sommaires, tranchantes et hautaines sur les problèmes les plus complexes de nos grandes sociétés modernes : « Dans le monde des idées, disait-il, ils ne sont guidés que par des mots ! »

Et alors le socialisme, — qui n'est autre chose que le jacobinisme transporté de l'ordre politique dans Tordre économique et social, — le socialisme, qui offre à l'imagination des foules non plus seulement un programme théorique, abstrait, mais je ne sais quel paradis artificiel, profite de toutes les déceptions du radicalisme et escompte son héritage. (Applaudissements au centre.)

Yoilà la seule politique vraiment vivante qui se dresse aujourd'hui en face de la nôtre ; et c'est entre ces deux politiques qu'il faut et qu'il faudra de plus en plus choisir désormais.

Il y en avait jadis une troisième, celle dont M. Léon Bourgeois vint tracer ici les grandes hgnes au mois de novembre 1894, dans un discours

mémorable, évidemment très médité, plein d'art, où il s'était mis tout entier, où il avait déployé toutes les ressources, toute la souplesse de son esprit... (Interruptions à V extrême gauche.)

Eh oui ! messieurs. N'est-il donc plus i)ermis de rendre justice aux hommes dont on combat les idées?

M. LE PRÉSIDENT. — L'oratcup a raison, et vraiment, messieurs, s'il y a un moment où il est incompréhensible que vous l'interrompiez, c'est celui-ci. (Trh bien ! tirs bien!)

M. PAUL DESCHANEL. — M. Léou Bourgcois nous exposait alors son idéal politique. Pour éviter qu'une fraction du parti républicain fût précipitée vers le collectivisme et que l'autre inclinât vers la réaction, il voulait trouver des points de contact, d'entente, entre les radicaux et nous : dessein très louable, certes, et très généreux!

M. LÉON BOURGEOIS. — Ce sout VOS amis qui m'en ont empêché.

M. PAUL DESCHANEL. — NoUS alloUS VOif

cela.

Qu'est-il arrivé? On vous a offert une première fois le pouvoir : vous n'avez pas réussi à réaliser votre conception. On vous l'a offert une seconde fois , et vous n'y avez pas réussi davantage.

(Exclamations à Vexlrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

M. LÉON BOURGEOIS. — Je vais être obligé de demander à l'honorable M. Méline la permission de reprendre })Our quelques minutes la présidence du Conseil, afm de pouvoir vous répondre. (Applaudissements et rires à Vextrême gauche et sur divers bancs à gauche.)

M. PAUL DESCHANEL. — Je rcconuais là votre esprit, mais quand on est aussi habile que vous à la tribune, on n'a pas besoin de passer par le banc des ministres.

Je dis qu'une première fois on vous a offert le pouvoir et que vous n'avez pas pu réaliser votre conception ; qu'on vous l'a offert une seconde fois et que vous ne l'avez pas pu davantage ; pas plus que l'honorable M. Sarrien ces jours-ci ; pas plus que qui que ce soit ne le pourra jamais plus.

M. BOVIER-LAPIERRE. — A CaUSC de VOUS I

M. PAUL DE S CHANEL. — M. Bovicr-Lapierre me dit : « A cause de vous I »

M. LE PRÉSIDENT. — Mcssicurs, je VOUS en prie, n'interrompez pas l'orateur.

M. GOUJAT. — M. Bovier-Lapierre a raison: oui, c'est à cause de vous.

M. LE PRÉSIDENT. — MonsieiiF Goiijat, je vous rappelle à l'ordre.

M. PAUL DESCHANEL. — Lgs padicaux disent à nos amis: « A cause de vous » ; et ceux-ci, de leur côté, leur adressent le même reproche.

Eh bien non! c'est l'esprit de parti qui, de part et d'autre, s'exprime de la sorte. Non, ce n'est pas la faute des hommes; c'est à leur honneur, au contraire !

C'est parce que les uns et les autres ont des princijjes, des idées — et qu'ils y tiennent — et que ces idées sont inconciliables, c'est pour cela que, dès qu'on précisait, on ne pouvait plus s'entendre sur un programme commun. (Applaudissements au centre et sui^ divers bancs à gauche.)

N'abaissons donc pas nos luttes politiques en disant que c'est uniquement l'ambition, l'intérêt personnel, l'égoïsme, qui nous guident les uns et les autres, et qui ont fait échouer à diverses reprises ces tentatives de résurrection de la concentration.

Non : lorsque, dans les pourparlers en vue de cette sorte de combinaisons ministérielles, radicaux et non radicaux ont vouki se mettre d'accord, par exemple sur cette question capitale de l'impôt sur le revenu, ils n'ont pu y réussir, et lesnégo-

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dations ont échoué, parce qu'il y a là des idées incompatibles, et que les uns et les autres partent de principes opposés. ( Inlerruplions à l'extrême gauche.)

J'ai des amis personnels très chers parmi ceux qui rêvent encore de ressusciter la concentration ; ils ont, je le sais, le légitime souci d'intérêts électoraux respectables ; ils ont conservé le souvenir des grands résultats obtenus par cette union de tous les républicains, alors qu'elle était nécessaire pour conquérir le pouvoir contre les anciens partis; je respecte leurs scrupules, je rends hommage à leurs intentions ; mais je dis que désormais leurs tentatives seront vaines. Et je demande la permission de rappeler le mot pittoresque du grand Frédéric à propos de sa campagne de Silésie, alors qu'il voulait faire de son petit Électorat de Brandebourg un royaume, une puissance; il disait, dans son français exotique : « Il fallait décider cet être. »

Eh bien, il faudra, coûte que coûte, décider ces esprits : il n'y a plus de place, dans la politique française, pour les amphibies ! (Applaudissements sur divers bancs.)

Un dernier mot :

M. Goblet a dit : « La Chambre, après avoir

voté l'ordre du jour du 27 avril, ne peut pas se déjuger. »

Qu'il me permette de lui faire observer que la situation d'aujourd'hui est toute différente de celle de l'autre jour. (Rires à l'extrême gauche.)

Vous avez tort de rire, et voici pourquoi : l'autre jour, il n'y avait pas de ministère sur ces bancs. Encore une fois, croyez-vous donc que tous, dans le parti républicain, nous n'acceptons pas la suprématie du SulTrage universel?

M. MONTAUT. — Il fallait voter dans ce sens, alors !

M. PAUL DESCHANEL. — Nous n'avons pas voulu prendre part au vote parce qu'il n'y avait pas de ministère et que, comme l'a expliqué en notre nom notre ami M. Maurice Lebon, cette procédure ne nous paraissait pas conforme aux bonnes règles parlementaires. Aujourd'hui, au contraire, nous sommes en présence, non plus d'une formule vague, mais d'un gouvernement responsable et d'un programme défini.

Par conséquent, si un certain nombre de nos amis ont voté cette formule l'autre jour, rien ne les empêche d'approuver aujourd'hui la déclaration du Gouvernement et les idées de réformes qu'elle contient; il n'y a là imlle contradiction.

Enfin, M. Goblet a répété une fois de plus qu'il faut nécessairement choisir entre la politique qu'il défend et une politique réactionnaire. C'est avec cet énorme sophisme qu'on prétend mener le pays. (Très bien! très bien! au centre.)

Eh bien, non ! il suffit d'énoncer cette assertion pour en montrer la fausseté. Je suis sûr que votre sagesse et votre courage en feront justice.

Vous ne vous laisserez pas envahir par ce mal que je signalais dès le début de la législature et que je dénonce aujourd'hui avec plus d'énergie que jamais, ce mal honteux des démocraties, qui les pourrit, qui les gangrène et qui les tue : la peur de ne pas paraître assez avancé 1 (Applaudissements répétés au centime et sur divers bancs à gauche et à droite. — V orateur, en retournant à son banc, est félicité par un rjrand nombre de ses collègues.)

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