LA QUESTION SOCIALE
Mais, s'il est un ordre de questions qui nous tiennent particulièrement au cœur, ce sont les questions ouvrières.
Gomment, en effet, ne pas sentir ce qu'il y a aujourd'hui encore, d'affreusement misérable dans un grand nombre d'existences, ce qui reste d'injustice dans nos vieilles sociétés à la veille du xx*' siècle? Plus on avance, plus on monte dans la vie, plus la Fortune vous sourit et vous comble de ses dons, — surtout aux jours béni, comme ceux que nous venons de traverser, où la force reconquise inonde le cœur d'espérance et de joie (Applaudissements), — et plus on se tourne avec un redoublement de passion vers ceux qui
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peinent, qui souffrent, et qui, du berceau à la tombe, pris clans la roue de fer du destin, jamais, jamais ne connaîtront la douceur de vivre. Et il semble que toute heure perdue pour l'étude et l'allégement de leurs maux devienne à tout cœur bien placé comme un reproche et un trouble de conscience. (Acclamations.)
Certes, nous ne sommes pas avec ceux qui, sous prétexte de justice sociale, écrasent la personnalité humaine sous le joug de l'État. Mais nous croyons que l'État a d'autres devoirs que celui d'assurer l'ordre matériel ; que son intervention peut être légitime quand l'individu est trop isolé ou sacrifié, quand l'association est encore trop faible ou quand il s'agit de préserver la société d'un mal. Nous croyons qu'il ne doit pas seulement aux peuples la justice au sens judaïque du terme, et qu'il a pour mission, non seulement de faire observer les lois, mais de rendre les lois plus justes, i)lus libérales, plus humaines, d'y mettre plus de fraternité, et pour tout dire d'un mot, plus de bonté. (Nouveaux et tifs applaudissements. )
Si nous n'admettons pas les exagérations du socialisme, nous n'admettons pas non plus celles de l'économie politique classique. Sans doute,
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nous gardons une reconnaissance éternelle aux grands esprits qui, comme Turgot, ont conquis à la France la liberté du travail; mais, si l'on comprend leur défiance systématique de l'action de l'Etat alors qu'ils avaient à lutter contre les abus de la royauté, alors que l'État était une autorité absolue sur les personnes et sur les biens, cette défiance a-t-elle les mêmes raisons d'être, aujourd'hui que l'État est l'agent de la société pour une mission d'ordre et de bien public ?
Et puis, nous ne pouvons perdre de vue que ce sont les théories erronées de l'École anglaise qui ont servi de base aux socialistes. Toute l'œuvre de Marx est un dérivé des erreurs de Ricardo, de Malthus et de Stuart Mill ; tout le système de socialisme agraire de Henry George est issu de la fausse théorie de la rente du sol de Ricardo. Le socialisme repose sur les parties caduques de l'économie politique. Et c'est pour cela, parce qu'ils sont partis des mêmes notions erronées, — sur la valeur, le capital, la rente, le salaire, la population, — que l'économie politique classique d'une part, et le socialisme de l'autre, sont également impuissants à résoudre la question sociale.
Aussi avons-nous planté notre drapeau entre
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les deux, au risque d'être assaillis des deux parts, ce qui est notre lot habituel. (Rires.) Pour nous, la question sociale ne peut être résolue que par la colliiboration des forces privées (individu, association, coopération), avec les forces publiques (commune, département. État).
Assurément, l'inégalité est la loi de la nature et de la vie universelle; et l'égalité de fait rêvée par les collectivistes n'est pas seulement une chimère, elle serait l'injustice même, puisqu'elle mettrait sur le même pied le travail et la paresse, l'économie et l'imprévoyance, la vertu et le vice. Mais la justice sociale consiste à corriger ce qu'il peut y avoir d'immoral dans la mêlée humaine, par la solidarité. Et c'est là la grandeur de l'homme. (Applaudissements pi'olongés.)
Telles sont les maximes directrices qui nous guident dans l'examen des questions de travail, de prévoyance, de mutualité et d'assistance.
l'armée et la marine.
Voilà, messieurs, le vaste champ d'études, de travaux, qui s'ouvre devant nous. Encore n'ai-jc point parlé des questions militaires, — celle de l'armée coloniale et celle des sous-officiers, par
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exemple, — ni des réformes à opérer dans l'administration de la marine, que nous étudions depuis plusieurs années à la commission extra-parlementaire, dont l'enquête forme, au dire des hommes les plus compétents, qui tous ont déposé devant nous, un document unique.
Ainsi, réformes fiscales, budgétaires, parlementaires, administratives, judiciaires, économiques, militaires, navales : dans toutes les directions, le champ des réformes est en quelque sorte illimité.
Il faudrait n'avoir jamais rien étudié, pour s'imaginer que le s(atu quo est, je ne dis pas désirable, mais possible : aussi le reproche qu'on nous adresse est-il puéril. Et, j'ose dire qu'il faut avoir un véritable mépris de l'opinion pour répéter sans cesse que nous ne voulons rien faire.