LA LUTTE ÉCONOMIQUE
Au delà des frontières, nos rivaux organisent la guerre industrielle et commerciale régulièrement, méthodiquement, avec opiniâtreté, comme ils ont organisé l'autre. Puis, par delà l'Europe, des mondes qui dormaient s'éveillent , excités par elle à la vie économique, et lui ravissent les marchés qu'elle a créés à grands frais; ses
clients d'hier deviennent ses rivaux. De sorte qu'une double concurrence menace notre production et nos salaires : celle de l'Europe contre l.i France, et celle du monde contre l'Europe.
Quel est donc le devoir urgent qui nous presse? C'est d'adopter un vaste programme d'action économique, de nous y tenir, et d'y concentrer toutes nos forces. C'est d'arrêter à tout prix, par un énergique effort , l'effrayant déclin de notre commerce à l'extérieur et de notre marine marchande, qui, sur tous les points du globe, arrache à nos consuls des cris d'alarme et des avertissements unanimes. (Applaudissements.) C'est de rénover un système d'éducation vieilli, et, au lieu de développer chez la jeunesse le goût des emplois monotones et sédentaires, d'exciter en elle l'initiative et l'énergie individuelles; c'est, au lieu de faire de nos maisons d'enseignement des usines à mandarins, de former des industriels, des commerçants, des colons; puis, c'est de les instruire à s'associer, à se liguer, comme le font leurs concurrents d'outre-Rhin, et à lutter, non plus entre eux, mais contre l'étranger. (Applaudissements.) C'est de mettre en valeur notre immense empire colonial , où des centaines de millions d'hectares de terres sont encore en
2o6 LA REPUBLIQUE NOUVELLE
friche, et de faire cesser au plus tôt ce paradoxe incroyable, d'une grande puissance coloniale, qui n'a pas d'armée coloniale ! (Applaudissements.) C'est de mieux utiliser notre admirable système d'artères fluviales, de rivières, de développer nos canaux, afin d'établir un vaste réseau d'échange et de richesse entre le cœur de la France et son littoral et, par là, avec l'univers, et de conserver ainsi à notre pays le grand rôle que lui assigne sa position géographique, celui d'intermédiaire entre les peuples. (Applaudissements.)
Et comment ne pas voir que, si Anvers devient une succursale de Hambourg, que si Gênes menace la prépondérance de Marseille, ce n'est pas seulement parce que nos rivaux ont eu ce qui nous a manqué, une politique économique, mais c'est aussi parce que, malheureusement, dans l'exécution de notre grand plan de travaux publics, au lieu de concentrer nos ressources sur quelques points bien choisis, nous les avons éparpillées sur tous les points du littoral et du territoire, et parce que, là encore, l'intérêt national a été trop souvent sacrifié aux intérêts particuliers et électoraux. (Bravos et applaudissements prolongés.)
Et aussi, est-ce que nous ne contribuons pas à
nous affaiblir de nos propres mains, à nous mettre nous-mêmes hors de combat, par une législation maritime surannée qui accable la marine marchande, par des tarifs de transports trop élevés, par les impôts trop lourds qui écrasent l'agriculture, par les formalités compliquées et coûteuses qui entravent la transmission de la terre, par ce réseau d'octrois, de barrières intérieures qui enchérissent partout la vie , pendant que nos voisins les suppriment ? (Applaudissements.)