‹ La République nouvelleChapitre 46 sur 49 · LA CRISE DU RADICALISME · texte numérisé non relu

LA CRISE DU RADICALISME

En effet, messieurs, depuis une dizaine d'années, nous avons vu se produire dans notre politique intérieure deux phénomènes frappants, qui tiennent l'un à l'autre, qui résultent l'un de l'autre: le déclin des anciens partis et le déclin des idées radicales.

La décadence des anciens partis a eu pour

conséquence directe laflaiblissement du radicalisme, voici pourquoi :

Lorsque, il y a dix ans, de 1885 à 1889 encore, par exemple, deux cents députés monarchistes représentaient 3 500 000 électeurs, c'est-à-dire près de la moitié du pays, comme ces deux cents monarchistes étaient naturellement exclus de la direction des affaires, le parti radical jouait un rôle très supérieur à son importance numérique ; il jouissait d'un privilège qu'aucun parti, chez aucun peuple, en aucun temps, n'avait jamais connu : minorité opposante, il participait au gouvernement, et cumulait les faciles avantages de l'indépendance et de la critique avec les bénéGces du pouvoir. Chaque fois qu'il venait de renverser un ministère avec l'appui de la Droite, ceux-là mêmes qu'il n'avait cessé de combattre faisaient appel à son concours pour en former un nouveau, et trois ou quatre de ses membres entraient dans le gouvernement, non pour y appliquer leur programme, qu'ils abandonnaient une fois parvenus au pouvoir , mais pour y faire les affaires de l'opposition.

Cette situation anormale, paradoxale, qui tenait à la présence d'une formidable opposition dynastique, devait naturellement se modifier à mesure

26i LA RÉPUBLIQUE NOUVELLE

que le suffrage universel éliminait du Parlement les hommes des anciens partis, et à mesure que les générations nouvelles, libres de tout lien avec le passé, surgissaient à la vie électorale et parlementaire. Le terrain que les anciens partis perdaient d'un côté et que nous gagnions sur eux, le radicalisme le perdait de l'autre : de sorte qu'on peut dire que, depuis dix ans, sa force a été en raison inverse des progrès de la République,

Qu'il souffre impatiemment cette diminution d'influence; que, pris entre le mouvement continu qui entraîne les masses électorales vers la République, et d'autre part la poussée du socialisme, qui lui enlève une grande partie de sa clientèle, il trouve fort mauvaise cette révolution pacifique; qu'il essaye de se faire passer pour le parti des réformes et du progrès et de nous faire passer, nous, pour un parti de résistance et de réaction (tout en invoquant, d'ailleurs, par une contradiction criante, « l'union des républicains », afin de faire revivre le système qui lui a tant profité); qu'enfin, s'efforçant d'identifier son sort avec celui de la République, il la proclame en danger, tout cela n'a rien qui nous puisse surprendre, tout cela aussi était prévu;

LA RÉPUBLIQUE NOUVELLE 26o

mais l'exagération de la polémique saute aux yeux.

Ainsi, on voudrait assimiler la période électorale actuelle à celle du 16 Mai : or, entre les deux époques il y a cette simple différence, qu'en 1877 un ministère pris dans la minorité monarchique gouvernait contre la Chambre et devait la dissoudre, tandis qu'aujourd'hui un ministère dure depuis deux ans, appuyé sur des majorités toujours croissantes.

On nous parle de 1850 : or, en 1850, le suffrage universel né de la veille, effrayé par l'explosion du socialisme, se détachait brusquement de la République improvisée pour aller à l'Empire; tandis qu'au contraire, depuis un quart de siècle il ne cesse de se détacher de la monarchie pour venir à la République.

On nous dit que « le vieil esprit républicain » se perd. « Le vieil esprit républicain? i> Lequel? Celui de Vergniaud, ou celui de Robespierre ? Celui de Lamartine ou celui de Louis Blanc? Celui de Gambetta ou celui de M. Clemenceau? Celui du Gambetta de 1869, ou celui du Gambetta de 1877, ou celui du Gambetta de 1882? Il ne faudrait pas confondre l'esprit républicain avec l'esprit radical, ce qui n'est pas du tout la même chose; et l'intensité du sentiment démocratique,

l'attachement aux lois et aux idées républicaines ne se mesurent pas à l'admiration qu'on professe pour un catéchisme, très vieux en effet, que personne n'a jamais pu appliquer.

Enûn, on confond sous le nom de ralliés' des éléments politiques très différents : il faut distinguer avec soin, sous peine de tomber en de grossières méprises, certains hommes politiques, soit inféodés à la cause de l'Église, soit qui, après avoir toute leur vie combattu la République, on acceptent aujourd'liui la forme par résignation ou par intérêt, il faut distinguer, dis-je, ces hommes publics, ces élus, ces ralliés du Parlement, d'avec les masses énormes d'électeurs qui ne cessent do venir à la République, et que tous nos guides les plus illustres, les Thiers, les GambctUi, les Carnot, — pour ne parler que des morts — se sont toujours efforcés patriotiquement de rallier à notre cause. Et ce n'est pas tout encore : avec ces ralliés du Parlement et avec ces ralliés du pays, — déjà si différents les uns des autres, — il no faut pas confondre ces millions d'hommes nouveaux, qui naissent chaque jour à la vie publique, et qui, eux, ne sont point du tout des ralliés, puisqu'ils n'ont jamais connu ni servi d'autre régime ni d'autres lois.

Le grand fait, qu'on ne veut pas voir ou qu'on dénature, le fait capital, qui change peu à peu l'échiquier des partis et l'axe de la politique fran^^ise, est celui-ci : de plus en plus, dans un ^^rand nombre de régions de la France, les fds des hommes qui, il y a vingt ans, votaient pour des candidats monarchistes votent pour des candidats républicains, et le mouvement ira toujours s'accélérant.

Si, dans un grand nombre de circonscriptions, les candidats républicains se trouvent encore face à face avec des candidats réactionnaires, dans beaucoup d'autres, qui jadis étaient divisés en deux camps bien distincts, l'armée républicaine et l'armée monarchique, nous voyons aujourd'hui en présence un candidat radical ou socialiste et un candidat républicain authentique, et, naturellement, celui-là accuse celui-ci de « pactiser avec la réaction ».

On ne pouvait pas espérer pourtant que la formation politique de 1876, de 1877, durerait éternellement, que la République resterait stationnaire, que les fils demeureraient, comme les pères, cantonnés dans une résistance systématique aux lois de la République et dans une sorte d'émigration à l'intérieur ; et, si on ne pouvait pas l'espé-

rer, on devait prévoir le changement profond, inévitable, qui s'accomplit chaque jour, par la logique des choses, dans la politique française.

Telle est, messieurs, sur beaucoup de points, la situation nouvelle des partis. Vo^^ons maintenant leurs programmes.

Page 1