LES PROGRAMMES. — LE PROGRAMME RADICAL
Dans son récent et très remarquable article de la Ilevue de Paris, mon éminent ami M. Poincarré a dit : « Les radicaux paraissent n'avoir aucune doctrine. »
En effet, messieurs, ni l'invincible fidélité à l'œuvre et à l'esprit de la Révolution ; ni l'énergique défense de l'indépendance de la société civile et de la suprématie de l'État à l'égard de l'Eglise ; ni la mise en œuvre, de plus en plus active et savante, du principe de la solidarité par le développement de l'association, de la coopération, de la mutualité, et par la collaboration judicieuse du législateur avec les citoyens et les groupes en vue du bien-être, de la dignité, de la moralité de la personne humaine : aucune de ces idées n'est le monopole de telle ou telle École républicaine ; elles sont le patrimoine commun de tous les répubUcains. Et je ne sache pas que
le ministère radical ait proposé la suppression, ni même la réduction d'un seul crédit ecclésiastique. Et je ne sache pas non plus que quand, en 4892, le pape Léon XIII a lancé son Encyclique et ses Lettres pour recommander aux catholiques français d'obéir aux lois du pays, l'honorable M. Léon Bourgeois ait interpellé M. Louis Ricard, alors ministre des Cultes, pour opposer à l'acte de la papauté les protestations véhémentes qu'il a fait entendre — un peu lard, — depuis l'avènement du ministère actuel. Il y a à cela, du reste, une excellente raison : c'est qu'à cette époque, M. Bourgeois lui aussi, était ministre I
Par quoi donc les radicaux se distinguaientils des autres républicains ? Par deux choses : l'impôt global sur le revenu déclaré et la revision de la Constitution.
Je dis: « se distinguaient » ; car cela même n'est plus vrai, depuis la réponse que l'honorable M. Léon Bourgeois a bien voulu me faire récemment à Belfort. Dans ce discours, M. Bourgeois a dit formellement que, pour établir la taxe qui doit, dans notre pensée à tous, remplacer les 450 millions de la contribution personnelle-mobilière et de la contribution des portes et fenêtres, il ne tenait pas autrement au système allemand.
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c'est-à-dire à la déclaration des revenus totalisés, qu'il accepterait volontiers le système des présomptions légales, des signes extérieurs, c'est-àdire le système de la Révolution, celui que nous avons toujours défendu ; et que, dès lors, il ne voyait plus ce qui pouvait bien nous diviser.
Messieurs, j'ai beau compter déjà douze ans de vie parlementaire, ce langage m'a, je l'avoue, stupéfait ! Comment 1 nous avons encore devant les yeux, nous avons encore dans les oreilles, non seulement le projet Doumer et l'exposé des motifs du projet, dans lequel ce ministre nous proposait pour modèle la loi prussienne de 1891, non seulement ses déclarations réitérées à la commission du budget, qui lui demandait s'il ne pourrait pas apporter un autre projet, et à laquelle il faisait cette réponse, inscrite aux procès-verbaux de la commission : « Non ; le gouvernement ne consent j)as à apporter un autre projet : car son projet est le seul qui permette la progression, les dégrèvements à la base et la suppression des contributions personnelle- mobilière et des portes et fenêtres; la déclaration et la taxation sont les conséquences fatales d'un impôt sur le revenu »; — je laisse tout cela de côté, puisqu'aussi bien, paraît-il, il y a eu maldonne, et que personne, absolument
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personne, ne veut plus entendre parler de ce malencontreux projet, qui avait été pourtant la grande pensée du règne ! — mais nous ne pouvons oublier que, môme avant cette époque c'était précisément là-dessus, sur cette question de la déclaration du revenu global, que s'étaient rompus à plusieurs reprises les pourparlers engagés par M. Léon Bourgeois avec nos amis pour la formation de Cabinets de concentration (M. Cochery le lui a rappelé à la tribune, et il n'y a point contredit); nous avons toujours présente à l'esprit cette mémorable séance du 2o mars 1896, où le Cabinet radical, se sentant battu, et lâchant ce projet Doumer, auquel il avait tenu si fort jusque-là, pour se réfugier dans l'équivoque d'un soi-disant principe, MM. Méline, Krantz et Chaudey proposèrent d'ajouter à la formule vague : « impôt général sur le revenu » , ces mots : « ne comportant ni déclaration globale, ni taxation sans base légale », et M. Bourgeois se leva pour s'opposer à cette adjonction; nous nous souvenons que, nos honorables collègues MM. . Guillemet et Bozérian ayant proposé un ordre du jour favorable à l'établissement d'un impôt sur les revenus sans déclaration ni taxation, tous les radicaux et tous les socialistes
votèrent contre , tandis que nous tous , nous votions pour; nous nous rappelons enfin que, même depuis la chute du Cabinet radical, M. Doumer revint encore à la charge, et dit en propres termes : « L'impôt sur le revenu d'après les signes extérieurs est un système que nous avons toujours combattu... » Voilà cinq ans qu'on nous tient ce langage; voilà cinq ans qu'on nous résiste; voilà cinq ans qu'on nous traite de réactionnaires; voilà cinq ans qu'avec cette malheureuse question on agite le pays et l'on divise le parti républicain ; et aujourd'hui, au dernier moment, à la veille du scrutin, quand l'électeur est proche, on se retourne, et l'on nous dit : « Vous ne voulez pas de l'impôt global ? Vous ne voulez pas de la déclaration ? Vous voulez atteindre les diverses natures de revenus séparément, d'après les signes extérieurs? Eh bien, mais! qu'à cela ne tienne! C'est un détail! Qu'est-ce donc qui nous divise? Nous voilà d'accord ! » Et, pour comble d'ironie on ajoute, par-dessus le marché, que c'est nous qui mettons bas les armes, et qui capitulons !
Et tout cela s'appelle « la politique d'idées, de principes », par opposilon à « la politique des intérêts », qui est la nôtre! Ah! laissez-moi rire !
Vous rappelez-vous, messieurs, le dernier acte
de Don Juan ? Au moment où Don Juan va s'abîmer, pris dans la main glacée du spectre, on aperçoit au fond de la scène une théorie d'Ombres en peine : ce sont toutes les maîtresses qu'il a délaissées, toutes les compagnes qu'il a trahies. Eh bien, de même dans cette catastrophe intellectuelle d'un parti, on ajjcrçoit toutes les idées qu'il a successivement abandonnées et qui firent jadis son succès et sa vogue, toutes ses aventures de jeunesse, toutes ses anciennes amours : la suppression de la Présidence de la République et du Sénat ; l'élection des fonctionnaires et des juges ; la suppression du budget des cultes ; la suppression de l'ambassade au Vatican; la suppression des évêchés non concordataires ; la suppression des crédits aux écoles d'Orient; la suppression des armées permanentes ; la suppression des fonds secrets ; l'autonomie communale ; le mandat impératif ; l'abdication de la France en Egypte ; la protestation outrageante contre la Tunisie et rindo-Chine... que sais-je? Mais tout cela n'était pas encore assez; voici une victime de plus : la déclaration du revenu global ! Paix à sa mémoire!... Oh! nous savions bien, — nous n'en avons jamais douté, — qu'à celle-là aussi vous finiriez par être infidèles ; mais vraiment, la
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rapidité de vos caprices passe notre espérance! Donc, il ne reste plus aux radicaux, pour se distinguer, que ridée qui consiste à transformer le Sénat d'assemblée de contrôle en assemblée purement consultative, à réduire ses attributions à un simple droit de remontrance, et par conséquent à rendre la Chambre des députés quasi omnipotente , apparemment parce que, comme chacun sait, elle est infaillible! C'est ce qu'on appelle « rétablir l'harmonie entre les pouvoirs publics. » Moyen commode, en effet, de rétablir l'harmonie entre deux pouvoirs, que d'en supprimer un ! C'est comme si, pour empêcher le frottement entre la roue et le frein, on ôtait le frein : on éviterait le conflit, mais on ferait la culbute ! Non ; ce n'est pas à l'heure où la France paye quatre milliards d'impôts, et où la Chambre qui vient de finir a voté, à elle seule, 110 millions de dépenses nouvelles, dont 80 millions pendant les quinze derniers jours, ce n'est pas dans un pareil moment que nous pouvons songer à abattre la seule digue capable d'arrêter un peu ce flot montant des dépenses. Et il n'est pas besoin, pour régler les différends budgétaires entre les deux Chambres, de recourir à la revision : il suffit d'instituer des conférences mixtes, comme aux
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États-Unis. Quiconque veut une politique d'économies, — condition première des réformes fiscales et des réformes sociales, — doit repousser la revision proposée par les radicaux. D'ailleurs, eux-mêmes l'ont fait écarter quand ils étaient au pouvoir, quand ils avaient en main l'instrument nécessaire pour l'accomplir : car ils ont eu cette étrange fortune, d'abandonner comme députés l'impôt qu'ils proposaient comme ministres et d'écarter comme ministres la revision qu'ils demandent comme députés ! Ils en veulent au Sénat parce que le Sénat leur a tenu tête ; mais, en abandonnant aujourd'hui la déclaration du revenu global, est-ce qu'ils ne démontrent pas eux-mêmes à quel point cette Assemblée a eu raison de leur résister? Pour nous, nous nous en tenons aujourd'hui aux paroles que M. Bourgeois a prononcées jadis : « Les lois ne sont rien sans les mœurs, et toutes les revisions des Constitutions politiques seront vaines, tant que la revision intellectuelle et morale de chacun de nous ne sera pas accomplie. »