CHAPITRE XIV
Actes du gouvernement provisoire napolitain. — La republique proclame'e clans tout le royaume. — Les nobles, les moines et le clergé napolitain. — Méfiance des Français envers les pa^ triotes; désarmement général. — Le commissaire Faypoult , ses vexations ; colère de Championnet. — Extorsions des chefs des détachemens envoyés dans les provinces. — Les deux décrets du directoire français. — Le général Macdonald succède au général Championnet dans le commandement de l'armée.
Les premiers actes qui émanèrent du gouvernement provisoire napolitain eurent pour objet de constater l'existence de la nouvelle république et la destruction de la plus basse des tyrannies.
Le roi Ferdinand fut déclaré non-seulement
déchu du trône a jamais, mais dénoncé h la vengeance du peuple comme ennemi public ; en même temps le palais royal fut nommé palais législatif, et les membres du nouveau gouvernement y établirent leur résidence. Une reconnaissance éternelle fut aussi votée par acclamation à la république française, qui avait brisé le joug des Bourbons, tandis que, pour imiter la France républicaine dans toutes ses institutions, on s'occupa de changer la division territoriale, et jusqu'au nom de la contrée.
On fouilla dans les récits fabuleux; on en déterra le nom de Parthénope, princesse, sirène ou courtisane , qui jadis avait habile les rivages napolitains, et on appela république parthénopéenne le ci-devant royaume de tapies, qui d'ailleurs fut aussi divisé en départemens, cantons et municipes (*).
(*) Voici les départemens et leurs chefs-lieux : 1.° Du Vésuve, capitale Naples ; 2.° du Volturne , chef-lieu Capoue;du Garigliano, chef lieu San-Gerniano; de la Pescara , chef-lieu Aquila ; du Sangro, chef-lieu Lanciano ; de l'Ofanto, chef-lieu Foggia; de l'Idro, cheflieu Lecce; du Sele, chef-lieu Salerno ; du Bradant), chei- *ieu Matera ; du Crati , chef-lieu Cosenza ; du Sagra , chef-lieu Catanzaro.
La ville de Naples fut divisée en six cantons ayant cha-
La proclamation de la république eut des échos dans tout le royaume; partout les arbres de la liberté furent plantés avec pompe; partout les patriotes organisèrent le gouvernement national: la prise de Naplcs avait été le signal de la régénération de toutes les provinces.
Ce changement soudain dans l'esprit du peuple avait pris sa source dans l'exemple donné par les nobles , les moines et le clergé. Ces trois classes d'individus qui, dans tout autre pays, s'opposèrent à l'émancipation sociale , fuient en Italie, dans cette Italie qu'on s'obstine à considérer, sans la connaître , comme un foyer de fanatisme, d'ignorance, furent, disons-nous, celles qui jetèrent les bases de la liberté; les nobles, bravant les vengeances de la cour, la spoliation^ le gibet, secondèrent, les armes à la main, les efforts de l'étranger pour établir un gouvernement qui devait les faire déchoir de leurs privilèges et les dépouiller d'une partie de leur fortune; les moines se dévouèrent a une cause qui devait les arracher à leur vie oisive et voluptueuse, et le clergé
cun une municipalité particulière : elle avait en outre un bureau d'à dministration centrale d'où ressortissaientles divers cantons.
s'empressa de soutenir l'égalité de l'Evangile, comme gage de l'égalité sociale contre les impostures de l'aristocratie romaine et les principes du gouvernement sicilien. Tous enfin à l'intérêt particulier préférèrent l'intérêt national, et nous qui avons confiance dans la prochaine harmonie de la foi catholique avec la foi républicaine, nous nous empressons d'enregistrer ici un témoignage honorable pour le clergé napolitain qui , à chaque révolution , a fourni des apôtres et des victimes.
« Par une singularité fort remarquable dans » l'histoire de ce temps , disent les auteurs des » Victoires et Conquêtes, on vit des ministres » de l'église romaine donner des mandemens » et débiter des sermons dans lesquels ils prê- ;> chaient la liberté , l'égalité , démontraient » l'accord de la morale du Christ avec la mo- » raie républicaine , et le rapport entre les » dogmes de la liberté et ceux de l'Evangile. » C'est de cette manière que Duhesme parvint » à détruire momentanément les préjugés » contre les Français, regardés comme des )) conquérans impies, destructeurs de toute har- » monie sociale, de tout culte religieux. Cette » influence exercée par le général sur la classe » des ecclésiastiques fut telle qu'il obtint un
( 2(>3 ) » mandement par lequel les évêques annon- » caient qu'ils refuseraient l'absolution à tous » ceux qui n'obéiraient pas aux ordres donnés » par le chef français (*) . »
Cet élan général vers la démocratie, au lieu de trouver un encouragement de la part des Français, excita leur méfiance; les ordres de Championnet , pour un désarmement général , furent répétés et exécutés avec vigueur, sans distinction de classes ou d'opinion ; des officiers français fouillèrent les maisons, enlevèrent les armes, même celles qui avaient servi à les défendre , et donnèrent ainsi à connaître quelle liberté on pouvait attendre dune invasion étrangère.
En même temps le général en chef s'opposait à toute organisation d'une armée nationale, jetait dans la misère une foule de militaires,, et préparait ainsi sans le vouloir les élémens qni devaient plus tard aller grossir les hordes insurgées de Ruffo.
La même méfiance fit qu'on permit, comme une faveur extraordinaire, l'organisation d'un bataillon de garde nationale napolitaine , et ,
(*)Yictoires et conquêtes, en 1799, expédition du général Duhesme dans la Fouille. Page 126 , vol. 10.
chose étrange, malgré les outrageuses préventions dont les patriotes étaient l'objet, tous ils briguaient l'honneur de faire partie de ce bataillon, tous ils croyaient obtenir la plus grande marque de distinction , s'il leur était permis de monter le garde au palais du général en chef.
Aux ordres sévères de Championnet succédèrent les spoliations des commissaires du directoire ; et tandis qu'à Paris on déclarait que l'armée de JNaples avait bien mérité de la patrie , qu'un Lesage-Senault disait à la tribune de l'assemblée française : « Je vois une répu- » blique nouvelle s'élever sur les débris d'un )i trône , les droits de l'homme proclamés sous » le plus beau climat qu'éclaire le soleil , le » fanatisme éteint dans un de ses ropaires le » plus profond, les arts renaissans avec la li- » berté sur le tombeau de Virgile , et son lau- » rier se mariant avec ceux que nos soldats » viennent de cueillir. » Et tandis , ajoutonsnous, qu'on discutait dans le conseil des cinq cents si on devait célébrer, par une fête nationale, l'établissement dune nouvelle république (*), Faypoult arrivait à Naples avec une
(*) Moniteur du 24 pluviôse.
( 2<>5 ) de ces cohortes d'employés civils qui suivaient partout les armées françaises pour ternir par leurs rapines le lustre de la victoire.
L'arrivée h INaples de Faynoult et de ses satellites annonça le règne des extorsions et des confiscations les plus révoltantes. Il déclara, au nom du directoire, propriétés françaises, 1 .° toutes les demeures royales avec tous les terrains qui y étaient agrégés; 2.° les biens farnésiens appartenant par institution féodale k la maison des Bourbons de INaples; 5.° les biens des ordres chevaleresques de Jérusalem, de Ma*te et des Jésuites , bien que ceux-ci eussent été consacrés par Ferdinand lui-même à l'instruction publique; 4.° les biens des banques qui garantissaient les dépôts d'argent appartenant aux particuliers; 5.° les caisses publiques et tous les arriérés des contributions royales.
De telles mesures ne pouvaient manquer de refroidir la sympathie qui avait accueilli l'armée française : mais quand après ces spoliations, Faypoult prétendit que l'armée devait être alimentée et habillée par le peuple, le menaçant
en cas de refus de réquisitions forcées (*) ,
(*) Moniteur du 23 floréal an 7.
un cri unanime s'éleva alors contre ce nouveau Verres, et malheureusement à ce cri répondirent les plaintes des provinces, dans lesquelles plusieurs chefs de détachemens français s'étaient permis de commettre des excès affreux.
Les municipalités se virent obligées de fournir en argent le double des vivres nécessaires à la troupe ; de capricieuses contributions de guerre furent exigées ; des commissaires français dépouillèrent les habitans de la campagne au nom de l'égalité, et quand quelque citoyen venait s'en plaindre^ on lui répondait avec effronterie : « Crois-tu acheter trop chèrement w ta liberté? Nous avons versé notre sang pour m te la donner; elle ne te coûte que de l'argent, » et tu t'en plains. »
Une telle conduite , en désaffectionnant le peuple de la liberté , préparait les germes des réactions , donnait prise aux insinuations perfides des agens de Caroline , et faisait retentir de justes plaintes la demeure deChampionnet.
L'intègre général en chef, l'homme dont la France et l'Italie s'honorent de garder le souvenir , irrité par une conduite si opposée à ses sentimens , si contraire à ses promesses, ce gé-
lierai indigné de tant de concussions, fit accompagner à la frontière par des dragons le commissaire Faypoult et ses agens , annula ses ordonnances, traduisit devant les conseils de guerre tous chefs militaires qui s'étaient rendus coupables de quelque extorsion, délivra le peuple napolitain de ce grand fléau, et sollicita du directoire des mesures rigoureuses pour empêcher le renouvellement de pareils abus.
Mais les membres du directoire de cette époque avaient un intérêt tout opposé à celui de Championnet: ils ne s'inquiétaient guères de la renommée des troupes républicaines ; ils n'aspiraient qu'à s'emparer des richesses des peuples, salués d'abord comme frères et spoliés ensuite, au nom de la liberté, comme ils l'étaient jadis au nom du despotisme.
Or les directeurs avaient reconnu que l'ame noble de Championnet se refuserait à partager leurs basses passions ; que sa présence à Naples contrarierait leurs desseins ; et tout en faisant droit à ses réclamations , tout en reconnaissant l'énormité des crimes des spoliateurs,, ils le rappelèrent de son commandement. Le 7 ventôse an vu les deux décrets suivans furent publiés :
« 1 .° Le directoire exécutif informé que de-
( 208 j » puis la rentrée de l'armée française à Rome , » et l'occupai ion qui s'en est suivie des » Etats-Napolitains , il a été commis dans ces » contrées des vols , des exactions et des dila- » pidalions dont la voix publique accuse des » individus qui ont fait ou font encore partie » de l'armée de Naples, ou qui y sont ou ont » été attachés ou employés à sa suite ;
» Considérant qu'il importe de prévenir par » un exemple éclatant le retour d'excès aussi » répréhensibles, et qui privent l'armée des » ressources légitimes qu'elle a droit d'attenn dre du fruit de ses victoires;
» Arrête ce qui suit :
» Art. l.er Le général en chef des armées » d Italie et de INaples fera sans délai traduire » devant un conseil de guerre tous les préve- » nus de vols, exactions et dilapidations cii) dessus mentionnés., quels que soient leurs » grades, emplois ou professions. »
Dans le second décret, « Le directoire, considérant que Championnet avait abusé de la force mise à sa disposition , en empêchant les commissaires civils auprès de l'armée de INaples d'exercer leurs fonctions, arrêta ;
u Que le citoyen Championnet, général de » division , ex-commandant de l'armée da
» Naples, serait mis en état d'arrestation et » traduit devant un conseil de guerre pour » y être jugé pour le délit ci-dessus men- » tionné. »
Tel fut le résultat pour Championnet d'une démarche digne d'un général républicain. Elle lui valut la haine du directoire, dont la cupide avarice avait été trompée par une loyauté et un désintéressement qu'il ne lui avait pas demandés.
A la réception du décret qui le mettait en état d'arrestation , Championnet résigna le pouvoir suprême dans les mains du général Macdonald,et le 16 mars 1799 il sortit d'un pays où son nom sera toujours vénéré, où sa disgrâce fut regardée comme le triomphe de la vertu sur le vice , comme l'acte infâme d'un gouvernement éhonté et méprisable, qui, par ses bassesses 3 tua la république , et plus tard ouvrit le chemin du trône au vainqueur des pyramides.