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CHAPITRE XV

Retour de Faypoult. — Imprudences des patriotes dans les provinces. — Émissaires de Caroline. — De Gesare et Boccheciampi. —La Calabre et lesCalabrois; le cardinal Ruffo; ses hordes commencent à s'organiser.

Championnet immolé à l'intrigue et à la soif des richesses , Faypoult revint à Naples : avec lui rentrèrent aussi ces vampires de second ordre qui se répandirent dans tout le royaume pour faire apprécier aux paysans , par des vexations inouies , les douceurs et les bienfaits du soi-disant gouvernement de l'égalité, de la liberté et de la fraternité.

En même temps les patriotes des provinces, s'abandonnant au délire que leur inspirait leur nouvelle position sociale, voulurent changer tout d'un coup les mœurs, les usages et les préjugés du peuple, courbé depuis des siècles sous le joug des rois et de l'église romaine. Ici on proclamait la communauté des femmes ; là on ouvrait les couvens, et des filles destinées au culte des autels, après avoir prononcé le serment du mariage auprès de l'arbre de la liberté,, devenaient épouses et mères. Partout les statues des saints patrons q ue le peuple vénérait étaient le sujet des railleries , ou affublées d'immenses étoffes tricolores ; partout on proclamait le désordre des mœurs, le règne de l'impiété ; le moine changeait son froc pour le costume militaire ; des prêtres abjuraient leur ministère: plus de sacremens, plus de respect eux maximes de la morale éternelle; l'anarchie était dans la société qu'on voulait refaire par la licence, sans transition et sans aucun des ; élémens qui pouvaient préparer la transforma-* tion sociale devenue si nécessaire.

Parmi les folies que nous décrivons, on croira qu'au moins on s'occupait de l'améliotipn matérielle des masses souffrantes : non, au lieu de les soulager, de leur faire appré-

cier par des bienfaits réels la révolution qui" s'était accomplie , on ne leur prodiguait que des mots. Dans une province on annonçait que Brutus allait renaître ; dans une autre, que Claude avait tremblé et que Messaline avait fui dans la Sicile. Partout on criait vous êtes libres! Mais quelle était jusqu'alors cette liberté? Un gouvernement militaire et étranger, une li-^ cence effrénée, hideuse, terrible, les spoliations des commissaires de Faypoult, les dérègle-» mens des patriotes. )

Tel fut le commencement de la république parthénopéenne , commencement sur lequel nous devons gémir, car il détermina les premières impressions du peuple et décida du sort de la patrie. Les efforts que firent ensuite des hommes généreux pour ramener la révolution dans une meilleure voie furent inutiles ; ils y sacrifièrent en vain leur fortune, leurs talens, leur vie.

Tous ces désordres que nous n'avons qu'ébauchés rapidement profitaient aux émissaires que Caroline avait envoyés de la Sicile , qui , échauffant les haines , augmentant le dégoût du peuple pour les innovations dont il était témoin, osaient lui promettre les biens des patriotes ou des classes aisées , comme prix

de la contre-révolution , et comme le seul moyen qu'il eût de s'affranchir de la misère !

Ainsi se préparaient tous les élémens de la réaction ; ainsi se groupa autour des chefs les plus méprisables une masse de mécontens sortis des classes inférieures, et qui , en apparence inspirés par le fanatisme^ n'étaient guidés en réalité que par le désir du pillage ; ainsi se développa dans le court espace d'un mois la haine des populations des provinces contre la république. Dès-lors les paysans trompés dans leur attente d'améliorations et de bien-être, et choqués dans leurs usages, tournèrent de nouveau les yeux vers la royauté qui leur promettait les dépouilles des riches.

Les habitans de la Pouille , poussés par les intrigues des partisans de Caroline, furent les premiers h prendre les armes. L'arbre de la liberté fut abattu ; au pied de son tronc renversé des prêtres, des patriotes reçurent la mort, et sur ses débris tachés de sang la croix des chrétiens fut plantée. Une fureur aveugle anima les habitans des provinces ; dans une foule de localités la royauté fut de nouveau proclamée, et partout elle eut pour auxiliaire le pillage et l'incendie , et partout le portrait d'un Bourbon fut relevé par des mains criminelles.

Au milieu de cette affreuse anarchie qui gagna rapidement la plupart des villes et des campagnes de la Pouille, se distinguèrent deux aventuriers corses, Boccheciampi et de Cesare: l'un sannonçant comme le prince héréditaire de INaples, l'autre comme celui de la Saxe. Tous les deux réussirent à fanatiser les paysans des provinces de Barri et de Lecce qui prirent les armes : ils se croyaient guidés par le duc de Calabre, l'héritier du trône, tandis que ce prince végétait à côté de son père dans les délices de la Sicile, et se souciait peu de reconquérir le royaume par la force de son bras ou l'exemple de son courage.

L'arrivée de ces deux soi-disant princes augmenta les désordres ; des ovations royales les accueillirent dans les villes d'Andria et de Trani ; des meurtres , des viols } des crimes de toute espèce furent commis sous les yeux et aux noms de ces deux imposteurs qui, plus tard , recurent pour récompense de la main des Bourbons de iNaples , des titres , des richesses , des faveurs (*).

(*) De Cesare fut nommé baron , et le roi lui fit présent de plusieurs propriétés dont le revenu se montait à 120,000 francs. Boccheciampi reçut le grade de colonel , avec des propriétés de la même valeur.

Aux. insurrections de la Pouille répondirent celles des Abruzzes, où Pronio, jadis abbé , alors chef de brigands , courait les routes et les villes , signalant partout son passage par la cfévastation , le pillage et les assassinats des Français. En même temps, dans la Calabre , se préparaient de plus graves événemens, pour la connaissance desquels nous sommes obligés de tracer, avec quelques détails, les mœurs et les opinions de ce peuple si peu connu et cependant si calomnié en Europe.

La Calabre, assise sur deux mers, séparée de la Sicile par un détroit, favorisée au midi par un climat doux, salutaire, dominée au nord par les vents glacés des Apennins, entrecoupée par d'immenses forêts ou de profondes rivières, la Calabre, disons-nous, est le pays des merveilles et des misères de la nature et des hommes.

Et en. effet, sur ce sol si étrange , la nature semble avoir réuni tout ce qu'elle a de prodiges et de fléaux , l'humanité tout ce qu'elle a de vices et de vertus.

Ici le détroit de Messine , Carybde et Scylla , monumens éternels élevés par la main puissante qui brisa un jour violemment ces

deux fractions d'un seul tout et ouvrit à la mer le passage qui les sépare (*) .

Là ce miroir enchanté , ces palais , ces jardins., cette fée Morgana, objet d'admiration pour le philosophe , de superstition pour le vulgaire (**).

Partout ce fluide électrique qui sillonne la Calabre en tout sens , qui l'agite , la secoue d'une extrémité à l'autre , qui renverse des maisons ^ des églises, fait disparaître les villages et les villes, détourne le cours des rivières, engloutit les montagnes, soulève les plaines, et change ou rajeunit si souvent la configuration de son terrain volcanique (***).

(*) Les couches qui se superposent dans les montagnes de la côte de Messine sont rangées selon le même ordre dans les montagnes de la côte de la Calabre ; chaque angle saillant des rochers sur une côte correspond exactement à un angle rentrant sur la côte opposée : circonstances qui font conclure qu'un tremblement de terre sépara jadis la Sicile de la Calabre. V. Buffon , Histoire na- , turelle, théorie de la terre. — Dolomieu, Recherches sur

les tremblemens de terre de la Calabre.

(**} V. Le même Dolomieu sur les prodiges de la fée Morgana , prodiges opérés sur les rivages de la Calabre par la réfraction de la lumière.

(***)Ceci fait allusion aux fameux tremblemens de terre

Autour de ces imposantes révolutions de la nature viennent se grouper, comme des épisodes, les révolutions opérées par les hommes : et le tableau des successions des races, des vicissitudes des empires , sert de pendant aux tableaux des grands phénomènes naturels.

Voici endormies depuis des siècles , sous la poussière ou dans la fange des marais , Locri , Crotone , Sybari et toutes ces florissantes villes de la grande Grèce , où Pithagore établit ses collèges et prêcha légalité aux hommes.

Voici sur les ports de Reggio et de Squillace les souvenirs de la république latine, et auprès les vestiges des boulevards creusés par l'orgueilleuse aristocratie romaine, pour opposer une digue aux légions de ce Spartacus, qui avait osé appeler l'esclave à la liberté. Partout des restes de grandeur et de gloire, partout les débris des monumens élevés par des mains libres et valeureuses, partout un reproche éternel aux descendans avilis d'une grande nation.

A ces vestiges de la puissance et de la civi-

tle 1783 , dans lesquels tous les accidens que nous décrivons arrivèrent , et qui engloutirent 100 villes et villages. ~— V. Delomicu , ouvrage cité.

lisation romaine, se mêlent les souvenirs des dominateurs barbares de l'Italie , les traditions miraculeuses de la foi catholique, et les villages bâtis par les Grecs modernes sur les débris des temples de leurs aïeux.

C'est la Calabre que les soldats d'Alaric choisirent pour ensevelir leur roi : c'est dans le lit même du Busento , détourné un moment de son cours par leurs bras robustes , qu'ils creusèrent son tombeau, qui reçut à la fois les dépouilles de Rome et le cadavre de son conquérant.

C'est en Calabre que la féodalité fondée par les barbares acquit plus qu'ailleurs une toutepuissance terrible , et déploya davantage sa force et sa brutalité jusqu'aux temps que nous décrivons (*).

C'est en Calabre qu'on montre aux voyageurs les lieux rendus célèbres par le cénobite de Paola ; ici on voit le châtaignier qu'il coupa en

(*) Dans aucune partie du royaume de Naples les barons ne furent aussi puissans que dans la Cvdabre : leurs châteaux étaient presque inexpugnables. Ils commettaient les crimes les plus affreux sans être atteints dans leurs repaires : si un jour les vieilles chroniques de la Calabre sont retrouvées et publiées , elles ne pourront manquer de piquer la curiosité de l'Europe.

deux pour empêcher un fratricide (*) ; là les tours de son couvent qu'il peupla de pigeons sacrés, et plus loin le rivage auprès duquel, selon la tradition populaire , placé debout sur son manteau, il se confia aux vagues, passa le détroit et aborda sur la côte opposée de la Sicile.

Ce sont les rivages enchantés de la Calabre qui accueillirent la vierge albanaise, quand, cherchant un refuge contre le sabre du Musulman ou la honte du sérail , elle vint rebâtir sa maison au milieu des forêts de citronniers, sur ce sol jadis habité par ses pères (**).

Or sur cette terre merveilleuse et parmi tant de souvenirs plus merveilleux encore, habitaient en 1799 les Calabrois au teint brun, aux cheveux noirs, à l'œil vif et perçant, à la taille agile et moyenne et aux inflexions de voix nasale. Ils vivaient dispersés dans ce pays,

(*) Auprès de Paola existe ce châtaignier coupé en deux que deux frères se disputaient , et qui, selon la tradition, donna: lieu à l'un des plus grands miracles du cénobite.

(**) Au temps de la conquête de la Grèce , faite par Mahomet II , une foule d'Albanais se réfugia dans ia Calabre , y fonda des villages et des villes, où se conservent encore aujourd'hui la langue , les mœurs et les habillemens de l'Albanie.

sans pont sur les rivières, sans routes, sans tribunaux, sans commerce : abandonnés à euxmêmes, ils devaient lutter contre les vexations des feudataires et du gouvernement : ils portaient une veste collante et serrée autour du corps, une culotte courte et de longues guêtres; leur tête était couverte ou par un bonnet de laine, ou par un ebapeau très-pointu ; dans plusieurs endroits, à cette époque, ils avaient eboisi pour demeure les décombres des maisons que le tremblement de terre de 1785 avait renversées.

Le père, sur son lit de mort, léguait a son fils ses projets de vengeance contre les ennemis de la famille ; le fils acceptait l'héritage de haine, et ainsi la discorde se transmettait de génération en génération; souvent des familles entières et nombreuses engageaient un combat qui ne se terminait que par la destruction de l'une d'elles , ou de toutes les deux ; ni l'âge ni le sexe n'étaient respectés , et quelquefois l'enfant payait même dans les entrailles de la mère les fautes de son père. Dès sa première jeunesse , le Calabrois apprenait à manier les armes , à grimper sur les rochers , à traverser les rivières ou à se cacher dans les forêts 5 sobre, jaloux , passionné ? il ne tenait compte d'aucun

obstacle pour réussir dans ses desseins , comme dans ses projets de vengeance et de meurtre.

Tel était en 1799 le fond du caractère de ce peuple, mais ce caractère variait selon les différentes impressions reçues par la position sociale ou par l'éducation , et se prêtait, selon la direction qu'on lui donnait, aux excès de la vertu comme aux excès du crime.

Les habitans des villes libres étaient instruits, civilisés, patriotes, comptant au milieu d'eux un clergé éclairé et indépendant ; les paysans ou les vassaux des barons vivaient dans la plus profonde ignorance; pour eux la religion c'était le fanatisme , Dieu le prêtre du village , et ce prêtre babile à manier les armes l'était encore plus à tromper, par de grossiers miracles, la multitude dont il savait exiger la plus aveugle obéissance.

De même qu'au milieu des haies de la Vendée et de la Bretagne, le paysan crédule, portant sur sa poitrine des amulettes bénies , s'agenouille dévotement devant le chêne miraculeux ou la source de la fontaine divine, et va ensuite froidement assassiner son concitoyen : ainsi le paysan de la Calabre adorait alors les images de St.-Toto , les murailles du couvent de St.-Bonaventure, se couvrait de re-

( 225 ) liques , faisait maigre et allait attaquer le voyageur ou le3 patriotes tantôt spontanément, tantôt par Tordre de son prêtre.

Pauvre et presqu'attaché au sol dont un autre recueillait les fruits, le paysan calabrois abhorrait le travail; jaloux de sa femme jusqu'à la cruauté , il l'entraînait au milieu des forêts, et l'obligeait à partager une vie de périls et de privations : réputant enfin comme un titre d'honneur la mort apportée par une balle ennemie , il préférait celte mort aux maladies et à la vieillesse.

Cependant auprès de la cour de Sicile vivait un homme célèbre dans l'histoire, c'était Fabrizio Rufib, né a Bagnara, dans la Calabre que nous venons de décrire. Doué d'esprit, poussé par de puissans protecteurs, Rufïb avait obtenu à Rome, non-seulement la pourpre, mais la place de trésorier apostolique. Adonné entièrement aux plaisirs, dans cette ville qui devrait être la plus sainte et qui est la plus corrompue du monde , le jeune RuîTo passait ses journées auprès de sa maîtresse, la belle marquise A..., sa complice dans ses dilapidation? du trésor de l'église , et dans la vente aux enchères de toutes les places de son administration. Ces scandales , ces débauches , ces rapines, delà

vinrent si publiques , que le pape Pie VI fut obligé de retirer k Ruffo sa faveur et sa place, tandis que la marquise lui retirait en même temps son amour.

Pauvre , trahi, désespéré, Ruffo alors se retira k Napics , où , exerçant avec son frère le métier d'espion , il obtint de la reine places, distinctions, fortune : en vain le bon Pie le rappelait à Rome pour le ramener k la religion et à ses devoirs ; il résista, et continua de vivre au milieu des débauches royales de Caserta , dont il était le sur-intendant.

Quand la révolution éclata k Naples, il suivit la cour en Sicile , moins par dévoûment que par peur de ceux qu'il avait dénoncés. Ambitieux, souple, rampant, il n'épiait qu'une occasion pour obtenir des richesses et un rang éminent; et cette occasion ne pouvait manquer de se présenter dans des temps de troubles et de discordes civiles : elle se présenta bientôt en e»Tet, et nous allons voir dans le chapitre suivant, réunis pour le même but, souillés des mêmes horreurs , Ruffo et les paysans calabrois , la pourpre romaine et l'ignorance du moyen âge.

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