CHAPITRE XX
La jante d'état. — Les décrets de la cour de Sicile. — Les derniers momens des patriotes. — Conclusion.
Nous arrivons à l'extrême dénouement de ce funeste drame, le cœur navré de douleur, en songeant combien peu nous a profité l'expérience de nos pères , à nous qui , en 1820 , avons été assez oublieux du passé , assez aveugles pour croire encore aux sermens de ces mêmes Bourbons qui s'étaient déjà parjurés en 1799, parjurés en 1812 et en 1815, parjurés en Sicile comme à Naples, avant comme après leur restauration sur le trône.
Fatale confiance qui nous a exposés, après la plus belle et la plus généreuse des révolutions, aux mêmes souffrances qu'avaient endurées
les auteurs de la révolution de 1 799 , et nous a valu comme à eux, pour prix de notre modération , l'exil , les galères , la déportation , la mort.
Enfans des martyrs de 1799, nous avons été un moment vainqueurs de leurs bourreaux et nous leur avons pardonné , et le premier usage qu'ils ont fait de leur puissance, quand elle leur a été rendue , a été de nous punir de notre mansuétude.
Eh bien ! nous nous faisons un devoir de le déclarer ici , et aucun de ceux de nos compatriotes qui gémissent comme nous dans l'exil , pour la cause sacrée de la liberté , n'élèvera la voix pour nous contredire, si un jour, comme nous en avons la ferme confiance, l'Italie régénérée nous revoit dans son sein, libres et triompbans, nos efforts unanimes tendront à préserver notre belle patrie de toutes réactions sanglantes. Sans doute , moins confians, nous nous tiendrons en garde contre les pièges où ont succombé nos pères , mais nous nous ferons une religion d'imiter la modération qui fait leur plus beau titre aux hommages de la postérité.
La république Italienne, quand son jour sera venu, n'oubliera pas quelle juste répara-
tion est due aux mânes des Cirillo , des Pagano (*) t des Morelli (**), des De Luca (***) , des De Marco (****) • mais fidèle à la pensée de toute leur vie, elle croira les venger dignement quand elle pourra si gner, avec tous les peuples, le pacte saint qui doit n'en faire qu'une seule et même famille.
Aux fureurs et aux assassinats des lazzari succédèrent bientôt les fureurs de la cour de Sicile, et les assassinats juridiques de ses soidisant magistrats. Les prisons avaient été remplies de citoyens de tout âge , de toutes classes. Les uns entassés dans les affreux cachots de Sainte-Marie-Apparente ou de la Vicaria , attendaient la mort comme dernier soulagement à leurs souffrances ; les autres furent ensevelis dans le souterrain du Château-IXeuf , qu'on appelle du Cocodrile, et que nous-mêmes avons ha-
(*) Cirillo et Pagano furent pendus le même joui-, en
(**) Morelli était un des chefs de la révolution de 1820, il fut guillotiné après l'entrée des Autrichiens à Naples.
(***) Le chanoine De Luca , député au parlement en 1820, fut fusillé à la suite de l'insurrection de 1828, comme complice de Galotti.
(****) Sicilien , fusillé à Palerme , après l'insurrection de 1831.
bité plus tard^ privés de toute lumière, n'ayant d'autre bruit a écouter que celui des vagues qui se brisent au pied du château . Parnai ces derniers, se distinguaient Cirillo, président du corps législatif, et tous ses collègues, victimes des ignobles avanies, exposés aux sales injures des geôliers , luttant avec c îlme et dignité contre la plus injuste des persécutions.
Cependant la junte d'état, avant de commencer ses séances , et de mettre a nu la hideuse fiction à l'aide de laquelle elle voulait tromper les yeux du vulgaire (*) , passa un contrat avec l'exécuteur des hautes œuvres, pour réduire à des appointemens fixes le prix qu'il recevait pour chaque exécution : tant on prévoyait que serait grand le nombre des victimes (**) !
Après ce contrat entre le juge et le bour-
(*) On avait répandu à dessein dans le public que chaque accusé ne serait jugé que d'après une procédure en forme , tandis que la vérité est qu'on ne voulait entamer de procédure pour aucun, et que la junte les condamna, en effet, sur la seule indentité reconnue des personnes.
(**) Le gouvernement avait payé jusque là au bourreau six ducats pour chaque exécution : la junte remplaça cette prime éventuelle par un traitement fixe de 150 fr. par mois.
irçau , contrat inouï dans les fastes judiciaires , la junte commença à fonctionner • mais elle eut soin de s'envelopper du plus grand mystère ; les accusés ne purent ni, se faire défendre , ni invoquer des témoins à décharge. Les avocats qui osèrent seulement s informer du sort des prévenus, ou laisser voir pour l'un df eux le plus léger intérêt , furent jetés eux-mêmes dans les cachots.
C'est au milieu du mystère terrible dont s'enveloppait ce tribunal de sang qu'une foule de républicains furent jugés ou plutôt condamnes , puis on les exécuta aux cris de vive le roi! vive la sainte foi ! poussés par une populace futribonde et dépravée.
i jfj^ faudrait avoir assisté à ces scènes affreuses pour comprendre jusqu'à quel excès de bassesse d'une part,, d héroïsme de l'autre, lhuinanité peut ou descendre ou s'élever. Certes , si ,quelque chose dut alors plus étonner que l'infamie des juges, ce fut la noble obstination des victimes.
Les sœurs ,, les épouses, les mères des prisonniers ne cessèrent; tant, que durèrent les. jugemeus j, d assiéger les portes des juges pour çpnn£ître le sort de Ceux qui les intéressaient, pour . apprendre seulement aup i es de quelles
prisons elles pouvaient aller pleurer sur leur captivité. Malheur à celles qui, après avoir subi des heures entières les grossières railleries des soldats de Ruftb , dignes gardes du corps des magistrats de Caroline , étaient admises en leur présence. Les unes , pour prix de la tête du frère , du père , du mari dont elles sollicitaient la grâce , étaient souvent réduites à livrer leur honneur ; puis, dupes dans ce honteux trafic, elles voyaient le lendemain celui dont elles croyaient avoir sauvé la vie par le sacrifice de leur honneur , suspendu au gibet fatal. Les autres , après avoir plusieurs jours servi de jouet aux brutales passions de ces hommes corrompus et sanguinaires , apprenaient trop tard que ceux pour le salut de qui elles avaient , dans un dévoûment sublime , foulé aux pieds toute honte , avaient péri depuis long-temps.
On peut comprendre par là quelle insigne mauvaise foi dut présider à tous les jugemens! Des pièges de toute nature furent tendus aux accusés pour les amener à confesser leurs crimes vrais ou faux, ou à dénoncer leurs complices.
A Nicolas Fiani , jadis garde du corps et amant de la reine , Speziale promit de sa bouche , au nom de Caroline elle-même , la vif sauve et de nouveaux honneurs , s'il consentait
à s'avouer coupable. Fiani se laissa séduire , écrivit sa confession, et le lendemain il fut conduit au supplice ; tandis que ses aveux , livrés à la publicité, semblaient justifier la sévérité de la junte.
François Conforti , membre du corps législatif et professeur du droit public et des gens , avait écrit pour la cour sicilienne un traité contre la suprématie affectée par le saint-siège sur le royaume deNaples, et contre l'étrange tribut de labaquenée. Cet ouvrage n'existait plus. Speziale engagea Conforti à l'écrire de nouveau, et lui promit en échange la vie et la liberté. Conforti en crut ses promesses , et , recueillant tous ses souvenirs , il recomposa dans la prison même son fameux traité , qui fut a peine dans les mains de Speziale, que son auteur fut livré à celles du bourreau.
Le citoyen Battistessa, condamné à mort par la junte , subit vingt-quatre heures de gibet sans mourir. L'exécuteur demanda si on ne lui ferait pas grâce selon l'usage. Non! égorgez-le! répondit froidement Speziale (4) .
Un notaire qui avait gardé la plus parfaite
(*) D'après un usage fort ancien , tout condamné qui survivait à vingt-quatre heures de suspension au gibet était gracié.
prisons elles pouvaient aller pleurer sur leur captivité. Malheur à celles qui, après avoir subi des heures entières les grossières railleries des soldats de Rufto , dignes gardes du corps des magistrats de Caroline , étaient admises en leur présence. Les unes , pour prix de la tête du frère , du père , du mari dont elles sollicitaient la grâce , étaient souvent réduites a livrer leur honneur; puis, dupes dans ce honteux trafic, elles voyaient le lendemain celui dont elles croyaient avoir sauvé la vie par le sacrifice de leur honneur , suspendu au gibet fatal. Les autres , après avoir plusieurs jours servi de jouet aux brutales passions de ces hommes corrompus et sanguinaires , apprenaient trop tard que ceux pour le salut de qui elles avaient , dans un dévoûment sublime , foulé aux pieds toute honte , avaient péri depuis long-temps.
On peut comprendre par là quelle insigne mauvaise foi dut présider à tous lesjugemensl Des pièges de toute nature furent tendus aux accusés pour les amener à confesser leurs crimes vrais ou faux, ou à dénoncer leurs complices.
A Nicolas Fiani , jadis garde du corps et amant de la reine , Speziale promit de sa bouche , au nom de Caroline elle-même , la vie sauve et de nouveaux honneurs , s'il consentait
à s'avouer coupable. Fiani se laissa séduire , écrivit sa confession, et le lendemain il fut conduit au supplice ; tandis que ses aveux , livrés a la publicité, semblaient justifier la sévérité de la junte.
François Conforti , membre du corps législatif et professeur du droit public et des gens , avait écrit pour la cour sicilienne un traité contre la suprématie affectée par le saint-siège sur le royaume deNaples, et contre l'étrange tribut de lahaquenée. Cet ouvrage n'existait plus. Speziale engagea Conforti à l'écrire de nouveau, et lui promit en échange la vie et la liberté. Conforti en crut ses promesses , et , recueillant tous ses souvenirs , il recomposa dans la prison même son fameux traité , qui fut a peine dans les mains de Speziale , que son auteur fut livré à celles du bourreau.
Le citoyen Battistessa, condamné à mort par la junte , subit vingt-quatre heures de gibet sans mourir. L'exécuteur demanda si on ne lui ferait pas grâce selon l'usage. Non! égorgez-le! répondit froidement Speziale (*).
Un notaire qui avait gardé la plus parfaite
(*) D'après un usage fort ancien , tout condamné qui survivait à vingt-quatre heures de suspension au gibet était gracié.
neutralité pendant la lutte révolutionnaire , fut envoyé au supplice par ce niômeSpeziale , qui rép&p à plusieurs reprises : Cest un homme euh ait;- il est bon au M meure !
9D SÏ fit» i x
Nous pourrions pousser loin cette én.uméra-
tion d'infamies dégoûtantes.: nous pourrions v
joindre toutes celles commises au nom et par
l'ordre même de Caroline, <jui faisait mettre £
mort les- malheureux, crue la junte avait absous,
qui envoyait de Palerinjc la liste des citoyens
qui devaient être condamnés ; nous ne citerons
plus'oumi lait. Flayio Pirelli , membre du
cor.ps:.|éf>;islatif, reconnu innocent :par la juif tfy
sur ja présentation d'un ordre ^l'i\brjal, qui le
menaçait de mort s'il n'acceptait pas les fonctions
ïégiGlatives, Flavio Pimjli fut condamné par le
roi h un exil perpétuel. J^c droit de grâce , le
plus beau privilège du troue, était ainsi changé
en droit de sui>plice.
Tous, les patriotes cpii .furent. condamnés exT l #p— J*jfi / iktii . '• •
pilèrent avec calme et dimiité ; tous preférè-
rent la mort à la honte des révélations. JNicolas
Palomba , près de mourir,, répondit à celui trai li^io lirait de le sauver s'il révélait ses complices : Vil esclave, je ri ai jamais appris à raiïWef'cr l'a vie BarffiHJamie. Hcctdr'Cârafa, duc aAnariaj comparaissant devant là junte, s e-
criait: Je mcjmse tout ce que vous respectez; j'ai porté les armes contre tout cela, et, si je le pouvais, je les reprendrais dès ce soir. Ccmdanlné
à mort, il demandait et obtenait qu'on lui tterîflft
de tourner les yeux du côté du bourreau.
Yelasco, Comme Speziale le menaçait delVnvoyer à la mort, répondit : Toi ni envoyer à In mort! je t'en défie! et, mesurant la hauteur d'une croisée auprès de laquelle il se trouvait , il se précipita dans la rue, laissant ses juges étonnés et furieux de voir leur victime échapper , par une niort volontaire , au supplice qu'ils lui destinaient.
Vincent Rossi, riiontant à la potence, s'écriait: Je meiws pour la patrie; je serai vengé. Vive la liberté !
Eleonora Fonseca Pimentel, dont le nom Lonorcra éternellement l'Italie, fut condamnée à mort pour la part qu'elle avait prise à la rédaction du Moniteur de la république. Sur le point de gravir la fatale échelle , elle demanda et but avec calme une tasse de café, puis elle abandonna son beau cou h la main de l'exécuteur , en s'écriant : ForSan meminisse juvahit.
La mort de Cirillo eut quelque cfiéètë 9é la sublimité antique. Ses réponse* a tous l'es interrogatoires avaient été pleines' de di^mté^Étt
(3«) d'énergie ; mais elles ne pouvaient le sauver : sa mort était prononcée d'avance. Ses amis et ses parens le sollicitèrent alors d'adresser au roi une demande en grâce que Nelson et Emma Lyona promettaient d'appuyer , maisCirillo s'y refusa, déclarant qu'il ne voulait pas ternir par une lâcheté sa réputation jusqu'alors sans tache ; qu'il ne voulait pas surtout survivre à la ruine de sa patrie, à la mort de tousses collègues; puis , congédiant ses parens et ses amis , il se réunit à Ciaja, Pagano et Pignatelli, et tous trois passèrent la nuit à s'entretenir de l'immortalité de l'ame , de la vie future , et le jour venu , ils marchèrent ensemble au supplice , le front aussi serein que s'ils s'étaient rendus à leurs occupations ordinaires.
Cirillo avait été l'homme le plus populaire de la révolution. Aussi le peuple , malgré son ignorance et son ingratitude , n'assista-t-il que silencieux et morne a l'exécution de celui qui avait été son bienfaiteur. Les lazzari eux-mêmes partagèrent la douleur publique, et cette fois ils ne firent point entendre le cri féroce de vive le roi! que leur avait arraché jusque-là chaque nouveau supplice.
Nous nous condamnerions à écrire un long martyrologe si nous voulions enregistrer ici les
( 5*3 ) noms de toutes les victimes qui succombèrent dans ce dénouement sanglant. Qu'il nous suffise de dire que, pendant plusieurs mois, les exécutions ne discontinuèrent pas à INaples et dans les provinces; que pendant plusieurs mois la populace , devenue avide de ces spectacles hideux, put s'en repaître presque chaque jour.
Qui peut dire quelle influence démoralisatrice une telle période peut avoir exercée sur le peuple napolitain ? Qu'on songe que pendant toute sa durée les universités furent fermées, l'ignorance mise en honneur , le commerce et l'industrie anéantis, le pillage regardé par les paysans et les ouvriers, qui y avaient pris goût, comme un moyen licite et commode de se sous1traire à la nécessité de travailler; qu'on songe enfin que , pendant cette période , INaples fut traitée comme une ville prise d'assaut, et les provinces comme un pays conquis !
Ainsi périt la république parthénopéenne , cette étincelle d'affranchissement et de liberté qui ne brilla qu'un jour dans ma belle et malheureuse patrie.
Son établissement, sa courte existence n'avaient été souillés par aucun crime, par aucun désordre. Le souvenir de sa chute vivra éternellement dans la mémoire des Napolitains , par
l'anarchie , les forfaits , les malheurs de tous genres qui l'ont accompagnée et suivie.
Non , les Napolitains n'oublieront jamais que ce fut au nom de la royauté restaurée que leurs riches campagnes furent mises à feu et à sang; que leur ville fut bouleversée , pillée , dévastée ; que quatre mille victimes enfin périrent de la main du bourreau , coupables seulement d'avoir aimé ou servi la république.
Si nous sommes aujourd'hui exilés sur la terre étrangère, c'est que nous noù$ en sommes trop bien souvenus en 1820 et en 1850,, c'est que nous nous en souvenons encore.
Heureuse ma patrie si un jour , débarrassée de tout joug étranger ou intérieur^ elle peut se reposer , à l'ombre de l'unité et de la liberté italienne , de toutes les douleurs que la monarchie lui a values !
C'est le vœu sincère de l'un de ses plus obscurs, mais de ses plus dévoués enfans,