INTRODUCTION
Les poumons, organes pairs et symétriques, assurent au moyen d'un mécanisme complexe leur fonction essentielle : lhématose, La suppression fonctionnelle totale d'un poumon doit donc troubler profondément léquilibre physiologique de la fonction respiratoire. Cependant, le poumon restant, sur lequel sont, en quelque sorte, rejetées toutes les charges antérieurement partagées, peutil s'adapter à ces conditions nouvelles ? Peut-il compenser la déficience du poumon opposé ?
La respiration unilatérale avait depuis longtemps attiré l'attention de M. le professeur MExEr. Déjà, Claude BEnvarRb (1) en 1857, dans ses leçons, signale que la seclion intracranienne d'un pneumogastrique arrêle aussi- Lôt chez le chien et le Japin les mouvements de la respiration dans Je côté correspondant, ARLOING et TRIPIER (2), en 1871, reprenant les expériences de Claude BERNARD à Poccasion d'un travail sur le nerf pneumogastrique, montrent que Ja section cervicale d'un vague est suivie
(1) Claude Bernanp. — Leçons sur Ja physiologie et la pathologie du système nerveux. Nerf pneumogastrique. Leçons du 19 juin 1857. (2) S. ArzoxG et L. Tririer. — Contribution à la physiologie des nerfs vagues, Archives de physiologie, 1871-72, page 740 ; 1873,
page 174,
d'une diminution de l'amplitude des mouvements de la paroi thoracique correspondante. Mais aucun de-ces auteurs ne signale quel retentissement a, sur le côté opposé, l'abolition ou la diminution unilatérale des mouvements respiratoires.
D'autre part, l'observation des blessés et des malades prouve la possibilité de vivre un temps indéfini avec un seul poumon. La respiration, normalement bilatérale, devenue unilatérale, suffit donc aux besoins de l'organisme en oxygène. Comment cette respiration unilatérale s'établit-elle ; de quelle manière, par quelles modifications au mécanisme normal de l'acte respiratoire, un poumon parvient-il à remplir à lui seul le rôle physiologique normalement assuré par deux poumons ?
Au cours de recherches expérimentales sur la tortue, M. le professeur MEYER avait été frappé de la disposition anotomique des bronches chez cet animal : après un court trajet, la trachée se bifurque, en effet, très rapidement en deux bronches dont l'accès est très aisé dans toute la région cervicale, Une telle disposition anatomique rendait très faciles des interventions unilatérales variées sur un poumon par action sur la bronche correspondante ; et en nous indiquant ce sujet de recherches, notre Maître nous conseillait d'utiliser cette disposition spéciale pour étudier la respiration unilatérale sur les tortues de terre, en vérifiant avec cette technique différente les conditions de cette respiration indiquée par ARLomG et TRIPIER.
Ce travail était en cours lorsqu'un blessé du service de M. le professeur VAUTRIN est envoyé au laboratoire de physiologie pour être soumis à un examen spiromé-
tique. Ce blessé était entré à l'hôpital pour plaie péné-
trante de lhémithorax droit par balle de revolver. Au cours de Févolution de cette plaie on avait constaté les signes cliniques et radiologiques d'un hémothorax, Le blessé paraissait avoir son poumon droit « bloqué » et ne plus respirer qu'avec son poumon gauche. L'examen spirométrique fut pratiqué par le docteur Marureu, chef des travaux de physiologie : il conclut qu'il ÿ avait compensation au point de vue du renouvellement de l'air, mais que les volumes d'air complémentaire et d'air de réserve étaient très diminués et que la quantité d'air présente dans le poumon était réduite de moitié.
Cette observation et l'examen spirométrique auquel elle avait donné lieu posaient sous l'aspect clinique la question de la respiration unilatérale, au sujet de laquelle nous cherchions des précisions physiologiques ; d'autant plus que la pratique du pneumothorax artificiel, qui se développe actuellement dans les cliniques, donnait aux solutions physiologiques à rechercher un intérêt pratique évident.
À priori, la mise hors de cause d'un poumon chez lanimal nous à paru de nature à fournir des résultats fondamentaux. [l nous à paru également d'un certain intérêt, au point de vue de Ja biologie générale et des déductions possibles, par analogie où par contraste, de nous adresser à des animaux très différents les uns des autres tant par leur type respiratoire que par leur métabolisme général. La mise hors de cause d'un poumon peut être réalisée en théorie par les moyens les plus divers : résection d'un poumon ; comblement de sa cavité ; suppression du vide pleural amenant le collapsus du poumon, grâce à son Clasticité alors satisfaite ; occlusion, ligature ou
COMpPrESSION bronchique unilatérale, Il va sans dire que
ces techniques sont inégalement faciles à appliquer suivant l'espèce en expérience et que c'est chez la tortue qu'il est le plus facile de réaliser la suppression fonctionnelle d’un poumon par intervention sur la bronche correspondante facilement accessible.
C'est pourquoi nous avons commencé notre étude par la ligature ou la compression d’une bronche chez les chéloniens.
Pour pouvoir tirer profit de cette première série d'expériences sur cet animal, dont la mécanique respiratoire est si spéciale, nous avons étudié la physiologie normale de la respiration chez la tortue et porté tout spécialement notre attention sur la régulation respiratoire. Là encore, nous avons utilisé la disposition anatomique des bronches, si commode au point de vue expérimental, et réalisé sur la tortue l'expérience de IEriNG et BREUER avec une technique particulière et qui répond au but que nous nous sommes proposé : les effets des interventions unilatérales sur la régulation respiratoire.
Ces résultats acquis nous nous sommes adressé non plus à des animaux de sang froid et à respiration irrégulière, mais à des mammifères, cobaye, chien, lapin, auxquels nous avons fait subir, soit par obstacle à l’entrée de l'air, soit par collapsus pulmonaire, des suppressions fonctionnelles d’un poumon,
Enfin pour compléter nos recherches, sur des malades privés du fonctionnement d'un de leurs poumons, ou par traumatisme où dans un, but thérapeutique, nous avons observé le fonctionnement de la respiration unilatérale eléludié les modifications apportées à la ventilation pulmonaire par cette réduction du champ de l'hématose,
Notre travail est donc divisé en quatre parties : dans
SACROCE PRETE
la première nous exposons nos recherches sur les effets de la compression ou de la ligature d'une bronche chez la tortue, tant sur la circulation d'air que sur les échanges gazeux.
Dans la deuxième, après une courte étude morphologique et physiologique de la respiration chez les chéloniens, nous recherchons si la théorie de l'autorégulation respiratoire est applicable à ces animaux.
La troisième partie a pour objet Fexposé des résultats immédiats et éloignés de la suppression fonctionnelle d'un poumon chez le mammifère,
La quatrième partie est un aperçu général des constatations faites sur des malades ne respirant plus qu'avec un seul poumon.
A Ja fin de ce travail, nous résumons et confrontons les conclusions auxquelles nous sommies arrivé pour cha-
cun de ces groupes d'expériences et de constatations.
Il se dégage de ces conclusions que la suppression fonctionnelle totale d'un poumon, chez l'animal et chez l'homme, a pour effet une compensation plus ou moins rapide du poumon opposé. Le fait ne doit pas étonner si l'on songe aux conditions normales de la statique pulmonaire. Inclus dans Ja cavité pleurale, le poumon est dilaté et, en vertu de son élasticité, tend toujours à revenir à l'état du collapsus. L'hémalose est assurée de façon permanente : on sait que même à la fin d'une expiration ordinaire, il reste dans le poumon 1° une masse d'air fixe, jamais expulsée dans la statique normale, l'air
résidual ; »° une partie mobile, air de réserve dans la
terminologie classique, que seule une expiration active, forcée, permet d’expulser. La somme de ces deux quantitée constitue la capacité pulmonaire (GRenanr). C'est cette masse d'air qui assure la permanence de la fonction d'hématose, même en dehors de l'acte respiratoire normalement actif, l'inspiration courante. La quantité d'air frais correspondant à celle-ci, vient en effet périodiquement, suivant le rythme respiratoire, se diluer, pour ainsi dire, dans la masse qui constitue la capacité pulmonaire et dans les proportions indiquées par le coefficient de ventilation.
D'autre part, à la fin d’une inspiration normale, l’état du poumon peut encore être modifié, son volume agrandi, par une action musculaire plus énergique, et une masse d'air dite complémentaire peut être introduite dans la cavité pulmonaire. Cette quantité n'est pas négligeable (1200 à 1600 cm3 chez l'homme suivant la taille).
En un mot, un appareil pulmonaire qui fonctionne normalement (inspiration et expiration courante) ne donne pas tout ce qu'il est capable de donner, On entrevoit dès lors comment, en cas de suppression fonctionnelle d'un des deux poumons, une compensation, une suppléance, peuvent être assurées par utilisation d'une aptitude physiologique normale.
La compensation se fera par utilisation partielle de l'aptitude qu'a chaque poumon de recevoir un complément d'air compensateur du déficit en cas de oollapsus : ce complément compensera le déficit de Ja fraction d'air courant afférent au poumon supprimé.
Nos expériences démontreront la réalité de ce mécanisme.