‹ La responsabilité des criminelsChapitre 20 sur 82 · Jban Gruppi. La. Cour d'assises, 1898, p · texte numérisé non relu

Jban Gruppi. La. Cour d'assises, 1898, p

conserver aux experts toute l'autorité à laquelle ils ont droit est do soigneusement veiller à la séparation des pouvoirs et des points de vue entre les juges et les médecins.

3° Tout aussi nettement il découle de tout ce qui précède que cette manière (médicale) de concevoir la responsabilité des criminels met la question en dehors de toutes les doctrines métaphysiques ou religieuses et que l'expertise mentale peut être faite identiquement de la même manière par le médecin matérialiste comme par le médecin spiritualiste,]>ar le libre penseur comme par le catholique le plus orthodoxe.

Pour préciser la chose il ne faut pas reculer devant les vieux mots qui font peur.

Les spiritualistes et les matérialistes diffèrent en ce que les premiers admettent et les seconds nient l'existence dans l'homme d'un principe immatériel, distinct de nos organes, libre et immortel, qu'on appelle d/ne *. Mais, si les deux écoles sont ainsi opposées Tune à l'autre sur l'existence

1. Il me parait désirable que le sens des mots ne chaUfi» 6 pas avec les doctrines de chacun : pour moi, le mot âme &* toujours pris dans le sens que lui donnent les spiritualist© - Chacun est libre d'en discuter ou d'en nier l'existence, mais ïie doit pas être libre d'en dénaturer et d'en transformer le s«° s traditionnel et usuel, sous prétexte d'en moderniser la notio **

ou la non-existence de cette âme, elles sont d'accord (ou peuvent et devraient être d'accord) sur cet autre point que, dans la vie, telle qu'elle est, cette âme, si elle existe, ne peut sentir, penser et agir que grâce à ses organes. En d'autres termes, pour le spiritualiste il y a deux choses à considérer dans un acte : l'âme et le système nerveux ; pour le matérialiste il n'y a que le système nerveux. Donc, pour les deux,il y a le système nerveux, qui est tout pour les uns, qui n'est qu'une partie pour les autres, mais dont le rôle est important et indispensable pour tous.

Or, le médecin expert n'a à s'occuper que de ce système nerveux, de cet appareil qui est un outil ^dispensable pour le spiritualiste comme pour * e matérialiste. Il n'a pas à s'occuper de cet autre é'ément sur lequel il y a discussion entre les philosophes, l'élément âme spirituelle. Ceci ne le ve- Sftrde pas.

t>onc, le médecin peut et doit analyser et appré- €le * la responsabilité d'un sujet, absolument de la

^érne manière, qu'il soit spiritualiste ou matérialiste,

lionc, en adoptant le sens médical pour la responsabilité des criminels, le médecin, qui fait ^e expertise mentale, se conforme au vœu et au P r ogramme de Gilbert Ballet : il ne fait aucune

« incursion sur le terrain métaphysique» et ne se « solidarise » avec aucune « doctrine métaphysique ».

J'ai dû bien mal développer dans mes précédentes publications cette idée de l'indépendance de la notion médicale de responsabilité par rapport aux diverses doctrines métaphysiques et religieuses. Car elle n'a pas été acceptée par tous et m'a valu des critiques (qui se répondent mutuellement) des tenants du catholicisme comme des tenants du positivisme déterministe.

« C'est un expédient, dit le Père Roure dans les Études religieuses (avril 1907), proposé par un médecin spiritualiste à ses collègues matérialistes et déterministes. » Je crois que c'est plutôt une vérité scientifique qui ne contredit aucune conviction philosophique ou religieuse.

Et Surbled dans la Pensée contemporaine (1907) (p. 487) : « M. le professeur Grasset se plaît à répéter qu'il est étranger comme savant à la psychologie, au spiritualisme et il ne cesse de soutenir avec les matérialistes la détestable thèse du sensualisme, du matérialisme : il fait, lui aussi, de la philosophie, mais sans le savoir, et il la fait mauvaise et fausse. » Chacun fait la philosophie qu'il peut. La seule chose que je maintienne,

c'est que, quelle que soit leur philosophie, tous les savants peuvent et doivent parler la même langue scientifique, étudier et discuter les mêmes questions dans le domaine scientifique *...

Voilà pour les Guelfes; voici maintenant les Gibelins.

« Je crois bien, m'écrit Maurice de Fleury (3 septembre 1907), que votre doctrine médicolégale découle, à votre insu peut-être, de votre croyance au libre arbitre. Philosophe spiritualiste et noblement chrétien, vous croyez au libre arbitre, médecin psychiatre, vous croyez aux maladies, aux paralysies (totales oii partielles) du libre arbitre. Et c'est cela qui creuse un fossé profond entre vous et les philosophes déterministes. Tout ce débat, qui prétend s'affranchir de querelles métaphysiques, demeure au fond métaphysique. » Je m'obstine à ne pas le croire. Ce qui domine certainement le débat, c'est la terreur et la phobie de la métaphysique chez tout le

1. C'est ainsi que Descartes qui admettait l'âme spirituelle n'en a pas moins fait des découvertes de vrai précurseur sur la physiologie du système nerveux : acte réflexe, application aux animaux des lois de la mécanique, interprétation mécanique de certains phénomènes psychiques, assimilation des êtres vivants à des machines....

monde. Peut-être est-ce cela qui rend la question si difficile *.

Ce genre de critique me poursuit depuis bien longtemps. A propos de mon inoffensif schéma des centrés psychiques on a répété que je voulais renouveler la tentative de Descartes pour placer l'âme dans la glande pinéale, ressusciter la distinction surannée entre <j>oxtq et mens; récemment encore Piéron écrivait {Revue scientifique) de mon centre 0: « nouvelle glande pinéale, servant de point d'application à la force spirituelle, à l'âme. »

C'est là une interprétation absolument erronée de toutes mes publications. J'ai certainement mes idées métaphysiques et religieuses (c'est le droit de chacun) et je ne les ai jamais dissimulées quand j'ai cru que c'étaient le lieu et l'heure de les affirmer ; mais j'estime qu'en neurobiologie ces idées n'ont rien à faire \ Or, la question de la responsabilité, au sens médical que j'ai défini

1. Voir plus loin (chap. VI, 30) ma réponse à l'ensemble des critiques de Maurice de Fleury.

2. c Je suis d'avis, a dit Francotte de Liège au Congrès de Genève, que la question de responsabilité pénale est delà compétence de l'expert aliéniste. Tout d'abord, je dois à la probité de déclarer que je suis un tenant du libre arbitre. Mais je loue hautement M. Ballet d'avoir écarté toute discussion à ce sujet et je me fais un devoir de l'imiter. »

plus haut, est une question de neurobiologie ; elle n'a donc rien à voir avec les métaphysiques et les religions.

Je peux répéter à propos de cette responsabilité des criminels ce que j'ai dit il y a bien longtemps à propos du schéma des psychismes et ce qui est resté ma doctrine constante: « les diverses écoles doivent renoncer à trouver dans notre exposé un argument pour ou contre une solution métaphysique quelconque. »

12. — Conclusions. Les trois espèces de responsabilité. Rôle et mission du médecin.

1° 11 est impossible de laisser au mot responsabilité uniquement son vieux sens philosophique qui rend cette notion absolument solidaire de la notion de libre arbitre. Les déterministes (magistrats, médecins) se servent tous les jours de ce mot qui a donc d'autres sens.

2° Le mot responsabilité ayant, en fait, plusieurs sens, il est nécessaire de ne plus remployer qu'avec une épithète. Dans les rapports médicolégaux notamment il est désirable qu'on précise toujours, en tête, par une épithète (physiologique ou médicale), le sens dans lequel magistrats et experts prennent le mot responsabilité.

3» Il y a au moins l trois grandes espèces, distinctes et irréductibles, de responsabilité : la responsabilité morale, la responsabilité sociale et la responsabilité physiologique ou médicale.

4° La responsabilité morale, liée à la notion du libre arbitre, appartient aux philosophes et la responsabilité sociale ou culpabilité appartient aux magistrats.

5° La responsabilité physiologique ou médicale est fonction des neurones psychiques. Est responsable le sujet dont les neurones psychiques sont normaux.

6° Le médecin est seul capable d'apprécier l'intégrité ou la non-intégrité des centres nerveux et Tinfluence de cet état du système nerveux sur l'acte matériel du psychisme volitif ; il est donc seul capable d'apprécier la responsabilité (au sens médical) des criminels.

7° Le médecin a ainsi un rôle absolument net et séparé de celui du philosophe et de celui du magistrat. Il peut remplir ce rôle, s'il a les connaissances médicales suffisantes, quelles quesoient ses opinions métaphysiques ou religieuses, notamment sur le libre arbitre, l'existence de l'âme...

1. Il y a notamment encore la responsabilité civile, la responsabilité patronale, professionnelle...

Page 1