Cestmoi qui souligne
les magistrats ne doivent s'occuper de responsabilité; ceux-ci ne doivent même pas parler de culpabilité /ils n'ont à déterminer que la nocivité de l'accusé. « Quel péril cet homme, coupable dans le langage de certains, fou dans la façon de parler de certains autres, fait-il courir à ses semblables par sa manière d'être? > C'est absolument tout ce que ce juge ou juré doit se demander...
« — Donc, il faut se défendre contre les fous et les criminels de la même manière? — Absolument de la même manière; puisque vous ne savez jamais si vous êtes en présence d'un fou ou d'un criminel et puisque du reste fou et criminel sont mots ayant pour moi exactement le même sens. »
Je crois difficile d'exposer plus brillamment et plus franchement, je dirais presque plus courageusement, une doctrine qui est diamétralement opposée à la mienne et qui dépasse même celle de Gilbert Ballet : non seulement les médecins, mais les magistrats doivent se désintéresser de la question de responsabilité ; la société n'a qu'à se défendre vis-à-vis de tous les criminels et par les mêmes moyens, qu'ils soient malades ou non. Voilà bien les criminels abandonnés de tout le monde ; leur maladie disparaît dans les préoccupations de la société, dès qu'ils ont commis un
crime, du moment qu'ils constituent un danger pour elle. La société n'a qu'une devise : Vivre et se défendre.
Je crois possible de combattre cette grave doctrine, mais je crois qu'il faut, pour cela, se placer sur le terrain médical, discuter au point de vue médical, avec des arguments médicaux, à condition par conséquent qu'on n'appliquera pas les idées du Congrès de Genève; qu'on ne déclarera pas ces questions de responsabilité hors de la compétence des médecins ; qu'on permettra aux médecins d'intervenir dans ces débats 1 .
En ne s'arrêtant pas aux cas-frontières qui, en médecine dans tous les chapitres, sont toujours flous, difficiles et peu probants, en prenant des cas bien nettement tranchés (et il y en a beaucoup) on peut reprendre et maintenir les distinctions entre trois catégories de sujets (sains, fous, demifous) que la plupart des médecins admettent aujourd'hui.
L'épileptique (je repète cet exemple, bien probant) qui met le feu à une maison ou assassine son voisin en pleine crise est difiérent de ce même épileptique qui commet le même crime en
1. Il serait bien à souhaiter qu'avec son grand talent Gilbert Ballet intervînt dans cette discussion, oubliant ainsi que dans son rapport il s'est condamné à ne pas le faire.
dehors de sa crise ; l'un et l'autre sont encore différents de Phomme sain commettant le même crime. On aura beau accumuler les termes de transition pour les mettre en série continue, ils n'en constitueront pas moins trois types différents * : la société doit se garder autant de- chacun d'eux, mais pas par les mêmes moyens. Au premier il faut l'asile seul, c'est-à-dire un médecin pour le soigner ; au troisième il faut la prison seule, c'est-à-dire un geôlier pour le garder; au second il faut l'hôpital et la prison, une peine et un traitement, un médecin et un geôlier \
1. C'est la seule idée que j'aie voulu défendre en combattant la théorie du bloc unique. Je ne nie pas la série des termes de transition ; mais je dis que cette continuité de sériation ne fait pas l'identité des termes et qu'on a le droit de décrire et d'étudier séparément des types bien définis dans ces termes de la série qui va de l'homme absolument bien portant au fou complet.
2. J'ai dû bien mal exposer ma manière de voir dans mes précédentes publications, puisque Dubief (Demifous et demiresponsables. Le Siècle, 26 février 1907) m'a fait le reproche suivant : d'après le professeur de Montpellier, les demifous € se distinguent des personnes raisonnables en ce qu'ils sont des malades justiciables seulement du médecin et de l'infirmier. Voilà certes une distinction inattendue ! Est-ce que les fous pour tout de bon seraient justiciables de quelqu'un d'autre que du médecin et de l'infirmier ? Tant il est vrai que l'artifice du groupement cher à M. Grasset est indéfendable ! » — Je ne sais vraiment pas si et où j'ai pu écrire que « les fous pour
N'y a-t-il donc pas à craindre que tout le monde soit déclaré fou ou au moins demifou et que les médecins fassent décréter l'internement de tous leurs semblables ? Cette question ne peut être posée qu'ironiquement. Il y a certainement des gens qui sont bien portants dans leurs centres nerveux et que les médecins jugeront tels.
De plus, notez que je ne parle de traitement obligatoire que pour les fous ou les demifous criminels, après l'acte nocif. Il ya une légion de demifous (ou même de fous) inoffensifs, ou même utiles à la société, dans le traitement desquels la loi n'a pas à intervenir. Mais, pour les criminels, j'ai l'absolue conviction qu'on éviterait beaucoup de grands et odieux crimes en traitant obligatoirement les demifous dès leurs premiers délits.
Sous ce titre «une région terrorisée», Le Matin du 21 septembre 1907 raconte l'histoire d'un individu qui « échappé d'un asile d'aliénés de l'Aisne, depuis six mois, vole, pille, cambriole les fermes, incendie les meules, dévalise les voya-
tout de bon sont justiciables de quelqu'un d'autre que du médecin et de l'infirmier ». En tous cas, j'ai toujours pensé et voulu dire le contraire, tandis que des demifous j'ai dit qu'ils étaient justiciables à la fois (quand ils étaient criminels) du médecin et de l'infirmier d'une part, du gendarme et du geôlier de l'autre.
geurs, viole les fillettes et terrorise impunément tout un pays ». Or, cet individu a, dès l'âge de quatorze ans, commis ses premiers méfaits # et démontré qu'il était physiquement malade. Il a été condamné une série de fois pour vol, viol, insoumission militaire. Ce n'est qu'après dix ans de crimes et de condamnations qu'il est enfin examiné au point de vue médical sur la demande de son avocat, reconnu aliéné et enfermé dans un asile. La société ne se serait-elle pas mieux défendue contre ce criminel, n'aurait-elle pas prévenu les pires crimes en faisant examiner plus tôt ce malade par les médecins, et en le condamnant à un traitement obligatoire dans un établissement spécial dès ses premiers vols ?
Les exemples de ce genre sont très nombreux.
J'ai déjà cité plus haut (p. 125) le malheureux jeune homme qui a assassiné deux de ses meilleurs amis et a été condamné à mort. Depuis très longtemps il donnait des signes évidents de demifolie. Si, dès ses premiers méfaits, on l'avait condamné à être traité dans un établissement spécial, un grand crime, le désespoir de deux familles et la mort de deux hommes auraient été évités.
Récemment, à Montpellier, dans les bureaux de la Dépêche, un alcoolique a failli tuer, de plusieurs
coups de couteau, une jeune fille qui ne lui avait fait que du bien et contre laquelle il n'avait aucun motif d'animosité. Peu de temps avant, il avait eu affaire à la justice et un médecin avait déclaré qu'il n'était pas fou et ne pouvait pas être interné. C'était très vrai: mais il était demifou et, si la loi l'avait permis, on l'aurait traité obligatoirement dans un établissement spécial et le douloureux événement aurait été évité *.
Rappelant un important passage de Pascal * et
1. Voir La Dépêche, 18 oct. 1907 et Y Intransigeant, 16 nov. 1907,
2. € Dans la quatrième lettre le jésuite dit à Pascal : nous soutenons comme principe indubitable qu'une action ne peut être imputée à péché, si Dieu ne nous donne, avant que de la commettre, la connaissance du mal qui y est et une inspiration qui nous excite à l'éviter. Autrement dit :, là où. il n'y a pas de conscience, il ne peut pas y avoir de crime. Ce discours étonne Pascal. .Le jésuite insiste : pour pécher, il faut savoir que la chose qu'on fait ne vaut rien, ou au moins en douter, craindre et bien juger que Dieu défend cette action. Là où il n'y a pas conscience, il n'y a pas crime. — -Mais alors, s'écrie Pascal, plus un crime est monstrueux, plus il y a à dire qu'il est nul 1 plus on est criminel, plus on est innocent ! Les pécheurs sans mélange, pleins et achevés, l'enfer ne les tient pas. Ils ont tromperie diable à force de s'y abandonner. Pascal est plein d'esprit, mais c'est cependant le jésuite qui a raison », conclut Faguet. — Or, le jésuite défend la doctrine de ce livre: pour que le criminel soit responsable, il faut qu'il juge bien... que ses neurones psychiques soient normaux.
une curieuse boutade d'Henry Fouquier % Emile Faguet m'objecte encore : mais alors il faudra me punir plus sévèrement, moi, honnête homme, pour une vétille, qu'un apachepour un crime.
C'est bien possible, répondrai-je à mon éminent contradicteur. Il est bien possible que vous ayez, il est même certain que vous avez, une sortie psychique et morale bien supérieure et par conséquent une responsabilité médicale bien supérieure à la santé psychique et morale et à la responsabilité médicale de certains apaches.Si donc vous commettez, vous et cet apache, un acte nuisible à la société, on devra certes tenir compte de votre nocivité respective ; mais, si l'un est malade et si l'autre ne l'est pas, on devra aussi tenir compte de cela dans le choix du moyen qui sera ordonné pour garantir la société de l'un et de l'autre.
A la fin de son article Emile Faguet déclare aimablement : « ce qu'il y a de piquant, c'est que, quoique n'étant pas du même avis, nous arri-
1. Henry Fouquier ne cessai! de répéter : € n'oubliez pas que l'homme de haute éducation, vous et moi, est beaucoup plus coupable pour une petite faute qu'un apache pour un grand crime. » — C'est vrai à condition de dire € certains apaches »; car il y en a de très bonne santé psychique, entièrement responsables.
vobs, M. Grasset et moi, aux mêmes conclusions ou bien à peu près, à ce qu'il me semble... Il faut à la fois les punir et les traiter. »
C'est en effet ma formule, mais pour les demifous seulement; je ne l'applique ni aux fous qui n'ont besoin que de traitement, ni aux bien portants qui n'ont droit qu'à une punition. Une nuance nous sépare encore, à mon grand regret, Emile Faguet et moi, (nuance qui a bien son importance), c'est que réminent académicien, applique cette formule à tous les criminels qui, tous, d'après lui, sont des demifous *.
En tous cas, voilà la doctrine hardiment et nettement affirmée : d'après Emile Faguet, les questions de responsabilité non seulement ne regardent pas les médecins (comme viennent de le proclamer Gilbert Ballet et le Congrès de Genève), mais encore ne regardent pas les magistrats, qui n'ont qu'une mission : défendre la société sans se préoccuper de la responsabilité ou de l'irresponsabilité, de l'état de santé ou de maladie psychiques de ceux qui lui ont nui.
Partant d'un principe différent, Pierre Baudin
1. Voir plus haut (p. 196) ce que j'ai dit de l'école italienne dont la doctrine se rapproche beaucoup de celle d'Emile Faguet.
est arrivé à des conclusions analogues, mais plus avancées et plus graves encore.