‹ La responsabilité médicaleChapitre 74 sur 105 · AVORTEMENT · texte numérisé non relu

AVORTEMENT

aux affirmations de la jeune fille, attribuant cet arrêt momentané de la fonction menstruelle à des fatigues physiques, d'autre part, en présence de l'impossibilité absolue, au point de vue médico-légal, d'affirmer une grossesse avant le quatrième mois au moins, je m'abstins de me prononcer.

En avril 1891, je revis cette jeune fille. Déjà la rumeur publique s'était chargée de faire connaître à son père ce dont il ne paraissait pas se douter et ce qu'il ne voulait pas admettre. C'est alors que je lui proposai de l'éclairer définitivement par un examen complet, qu'il refusa.

Le 25 mai 1891, un beau matin, je vis entrer dans mon cabinet le père avec sa fille, pâle, défaite, le ventre absolument plat, et me montrant une chemise teinte de sang rosé.

Le père ajouta que sa fille avait eu des règles très fortes dans la nuit du 23 mai, et me demanda un certificat constatant qu'il n'y avait pas eu grossesse.

Inutile de vous dire, Monsieur le Professeur, que je refusai très catégoriquement, disant que pour cela il me fallait examiner très complètement la jeune fille, qui n'y voulut point consentir.

Le 31 mai 1891, une dénonciation anonyme au parquet de Q..., et une lettre confidentielle émanant du procureur de la République au maire de la localité où réside le magistrat (juge de paix), mettait le père en demeure de fournir la preuve d'un non-accouchement avec suppression d'enfant.

Cette fois encore, je me refusai à pratiquer seul cet examen, et avec l'aide du confrère qui habite la même localité que la jeune fille, nous pratiquâmes, au domicile des parents, un examen dont voici textuellement le résultat : 2 juin 1891, deux heures après midi.

Faciès, pâle, restes de masque.

Seins légèrement tuméfiés, auréole brunâtre; pression légère faisant sourdre un liquide laiteux, plus opalin à droite.

Abdomen, aplati, ligne ombilico-pubienne très prononcée; on sent le fond de l'utérus dans le petit bassin.

Parties génitales externes : Grandes lèvres rouges et tuméfiées ;

fourchette déchirée et non cicatrisée; pas de membrane hymen.

Parties génitales internes : Vagin ouvert, col mou, gonflé, dévié à

droite; iladraet la moitié de la première phalange de l'index droit.

Écoulement visqueux, purulent et jaunâtre, ayant l'aspect

d'écoulement lochial.

Maintenant que dois-je faire? Si le parquet me demande mon avis, si l'affaire s'instruit, dois-je déposer"? Suis-je tenu au secret professionnel?

Il est indispensable d'ajouter que les parents de la jeune fille, et la jeune fille elle-même, ont nié cnergiquement, après l'examen, qu'il y ait eu accouchement.

En outre, j'entretiens avec cette famille depuis nombre d'années des relations cordiales. Je suis le médecin de la famille.

Ma situation est donc très délicate. Parler, c'est peut-être m'exposer à violer le secret professionnel. Me taire, semblerait au public une complaisance coupable et de nature à entraver l'action de la justice.

A vous de m'éclairer de votre haute compétence et à me dicter la conduite à tenir pour sortir très honorablement de cette situation. Je vous ai exposé les faits avec la plus entière franchise, je vous l'affirme sur Ihonneur.

J'ose espérer. Monsieur le Professeur, que vous voudrez bien m'éclairer, et je vous prie d'agréer, avec mes plus vifs remerciements, l'expression de mon respectueux dévouement.

Monsieur le Professeur,

J'ai l'honneur de vous remercier de voire excellente consultation et de votre aimable envoi. Vous m'avez tiré, et je me fais un devoir et un plaisir de le reconnaître, d'une situation difficile, car le parquet, qui vient d'instruire l'affaire en question, n'a pas paru goùler, à pviori, celte fin de non-recevoir de ma part, ainsi ai-je dû me retrancher derrière votre haute autorité, et montrer votre lettre, devant laquelle le parquet s'est incliné.

Mille fois merci, monsieur le Professeur, et veuillez agréer l'assurance de mon respectueux dévouement.

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