Assurance sur la vie. Suicide. Présomption d'aliénation
Je soussigné Paul Brouardel, ai été prié par M. le Dr Lereboullet de donner mon avis sur les questions suivantes soulevées à l'occasion de la mort du sieur W... :
1° Les lésions constatée sont-elles la signification que leur attribue le rapport d'autopsie ?
2° En admettant qu'il y a eu pachyméningile, cette maladie a-l-elle pu, cbez un homme qui jamais n'a présenté aucun symptôme de folie, provoquer une impulsion inconsciente au suicide ?
3° Le fait de s'être suicidé en même temps que sa femme qui elle n'est point suspecte de folie, ne milite-t-il pas au contraire en faveur d'un suicide mûrement raisonné, motivé par des pertes d'argent et parfaitement conscient?
4° Par conséquent est-il possible, quelque compte que l'on tienne du rapport d'autopsie, de conclure à l'irresponsabilité de W...?
En même temps M. le Dr Lereboullet me faisait remettre copie du rapport d'autopsie de M. W... pratiquée par M. le Dr B..., le 21 mars 1882.
Bien que je ne puisse accepter les conclusions signées par MM. lesDrsB..., A... et de M..., et que je fasse sur elles avec le Dr H... les réserves les plus formelles, je dois rendre justice au rapport d'autopsie qui est très explicite, et c'est sur les constatations même qu'il renferme que je pourrai m'appuyer pour contester les conclusions.
I. — Quelques-unes des lésions constatées n'ont pas la signification qui leur est attribuée. Quelques-unes d'entre elles sont le fait de la submersion et d'un commencement de putréfaction et non la conséquence d'une affection cérébrale ancienne.
La mort par submersion de M. W... est du 19 mars 1882. L'autopsie est du 21 mars. Je ne sais combien de temps a duré la submersion, ni combien de temps s'est écoulé entre le moment où le corps a été retiré de l'eau et le moment de l'autopsie, mais évidemment les altérations cadavériques étaient déjà commencées : « 3. Les téguments présentent une couleur homogène, rouge carmin par places, des marbrures bleuâtres très marquées, en particulier au cou. — 4. Les parties déclives présentent une couleur noirâtre, etc. ».
Or, dans la mort par submersion on trouve des altérations sur
quelques-unes desquelles M. Vibert et moi avons appelé l'attention (1).
Nous avons établi que pendant la submersion, l'eau pénètre dans les vaisseaux, surtout par absorption pulmonaire, dans une proportion qui atteint souvent le tiers ou le quart du volume total du sang. Dans ces conditions, le sang a perdu la propriété de se coaguler. La matière colorante des globules se dissout très rapidement, elle transsude dans les tissus et les colore en rouge, notamment les parois des vaisseaux et les muqueuses aériennes.
Le sang très liquide dès que commence la putréfaction est chassé du cœur et des gros vaisseaux par la compression exercée sur le diaphragme par les gaz intestinaux, il s'accumule dans les organes où la putréfaction gazeuse est plus lente, vers la tête, l'encéphale, les membres.
Cette double circonstance : mort par submersion, commencement de putréfaction, explique la liquidité du sang, la vacuité des cavités du cœur, le reflux du sang vers les organes périphériques où ne se développent que plus tard les gaz de putréfaction, notamment vers l'encéphale.
La congestion des sinus de la dure-mère (13), l'œdème des mailles de la pie-mère (16), l'écoulement d'une certaine quantité de liquide sanguinolent hors du canal rachidien (19), la congestion des veines cérébrales (21), la sérosité abondante des ventricules cérébraux (22), Jes gouttelettes rougeàtres qui paraissent sur les surfaces de section du cerveau (24), le sérum contenu dans le péricarde (40), la réplétion des veines du cou (57), constituent des lésions qui ont pour cause la submersion et le commencement de la décomposition cadavérique, et il ne faudrait pas attribuer à la congestion cérébrale notée sur le cadavre une valeur pouvant faire conclure de ce que l'on a constaté lors de l'autopsie, à ce qui pouvait exister pendant la vie.
IL — En admettant qu'il y ait eu pacbyméningite, cette maladie a-t-elle pu chez un homme qui jamais n'a présenté aucun symptôme de folie, provoquer une impulsion inconsciente au suicide ?
En réalité la pacbyméningite n'est pas démontrée. Nous lisons : «(13) Dure mère, épaisse par places, opalescente, par places marbrée. Le long du sinus longiludinalis on remarque de nombreux dépôts d'une substance blanchâtre et très adhérente à la membrane. — (14) La face interne de cette membrane est rugueuse, particulièrement le long de la suture sagittale où elle est fortem eut
(1) Brouardel et Vibert, Étude sur la submersion (Ann. d'/ajf/., 1880, 3e série, t. IV) et Brouardel, l'endaison, Asphyxie, Submersion, Paris, 1807, p. 452.
ÎMO SECRET MÉDICAL.
adhérente à la pie-mère. — (15) La pie-mère est considérablement épaissie, opaque. — (17) Par places la pie-mère est adhérente à la substance cérébrale. Le long du sinus longitudinalis elle présente des dépôts de granulations blanchâtres tout à fait analogues à celles •observées à la dure-mère. »
Ne nous arrêtons pas à ces dernières lésions, ce sont des granulations de Pacchionidont l'abondance est parfois extrême et n'ont -aucun caractère pathologique, ni à celles notées aux paragraphes •18 et 26. L'aplatissement de la substance grise se trouve chez toutes les personnes amaigries comme l'était M. W...
Mais existe-t-il de la pachyméningite ? Ce ne serait pas une pachy- >méningite récente aiguë. Celle-ci est caractérisée par des fausses membranes minces, vasculaires, faciles à décoller de la surface de l'arachnoïde.
Serait-ce une pachyméningite chronique ? Mais en ce cas dans les fausses membranes plus épaisses on trouve autour des vaisseaux des amas considérables de pigment rouge brun, au microscope on voit des cristaux d'hématoïdine. S'il y a des couches •successives, on peut souvent les détacher les unes des autres comme des feuillets d'un livre, au moins par fragments.
11 nous semble bien douteux que ces lésions appartiennent à la pachyméningite, mais nous ne pouvons affirmer, n'ayant pas vu nous-même et en absence d'un examen microscopique, que ce fait soit exact ou inexact.
Quelle est la valeur des adhérences de la pie-mère à la substance cérébrale (17)? Nous ne saurions non plus ne pas nous demander s'il ne s'agit pas d'un commencement d'altération cadavérique, quand nous lisons (23) que pour faire des sections nettes il faut souvent tremper le couteau dans l'eau et (25) que la substance corticale est légèrement teintée en rose, ainsi que le corpus striatum, thalamus opticus (31).
Notons aussi que l'épendyme des ventricules est sain.
Toutes ces lésions ne nous permettent pas de conclure qu'il y avait une méningite chronique, et ne nous rappellent aucune des autopsies que nous avons faites dans ces cas.
Mais admettons que cette pachyméningite existait réellement, que pouvons-nous en conclure au point de vue de l'état mental de M. W... pendant sa vie? Certes, si à l'autopsie nous trouvions des lésions en foyer occupant certains points spéciaux de l'encéphale nous pourrions avec vraisemblance dire que pendant la vie cette personne a eu une paralysie avec ou sans aphasie, mais nous ne pourrions même pas l'affirmer sans réserve. Les tumeurs cérébrales volumineuses ne sont-elles pas souvent des surprises d'au-
topsie ? Les abcès de l'encéphale ne reslenl-ils pas parfois absolument latents ?
Mais d'une lésion diffuse, mal caractérisée, ne présentant pasmême les lésions classiques, n'occupant pas les sièges habituelsde l'inflammation chronique des méninges et des épendymes ventriculaires, conclure à l'état mental d'un homme pendant sa vieme semble une extrême imprudence.
C'est d'ailleurs l'opinion des auteurs qui se sont occupés de cette question; et je m'abrite volontiers dans ce cas derrière l'opinion de Tardieu (1).
u II faut bien reconnaître que chez les aliénés les plus gravement et les plus anciennement atteints, toute espèce de lésions anatomiques peut faire défaut; que de plus il n'est pas une seule des altérations observées dans la folie qui n'ait été observée chez: des individus dont les facultés étaient restées intactes ; et qu'enfin il n'existe le plus souvent aucun rapport constant et suffisamment établi entre les lésions dont l'encéphale peut être le siège et lesformes symptomatiques de la folie. Cependant il est certain que, malgré les incontestables progrès réalisés dans ces derniers tempspar les études hislologiques dont le système nerveux a été l'objet,, l'appréciation exacte des altérations du cerveau n'est pas encore arrivée au degré de perfection qui peut permetlre de juger définitivement la question des lésions caractéristiques de la folie. »
Et plus loin, Tardieu (2) rapporte un cas qui se rapprochesingulièrement de celui que nous examinons :
« Que valent ces altérations des organes, eu égard de la détermination de l'état mental? La question que j'ai déjà indiquée d'unemanière générale, s'est posée dans un cas particulier de démenced'une façon très explicite et très significative et a donné lieu à. une discussion médico-légale entre des hommes dont le nom et l'autorité m'engagent à reproduire les opinions contradictoires.
« Un vieillard de soixanle-dix-sept ans mourut au cours d'une instance en interdiction dirigée contre lui; et, à l'autopsie, trois médecins constatèrent des lésions du cerveau telles que l'engorgement hypertrophiée des veines sillonnant la pie-mère; des faussesmembranes développées sur l'arachnoïde; un épanchement considérable de sérosité, comprimant les organes cérébraux, et enCm le ramollissement de la pulpe cérébrale, et conclurent à une grave et ancienne perturbation dans les fonctions intellectuelles. Sur cettebase fut intentée une action en nullité de testament et une en-
(1) Tardieu, Étude médico-légale sur lu folie, 2" édition, Paris, 1880,. p. 86.
(2) Tardieu, Ici., p. IIfJ.
quêle fut ordonnée. De plus des consultations médicales furent produites par les demandeurs et parles défendeurs.
« Les premiers avaient posé à MM. Parchappe, Baillarger et Léger les deux questions suivantes : 1° A quelle maladie cérébrale peuvent être rapportées les altérations conslalées? 2° Quel devait être d'après ces altérations l'état actuel du sieur M... durant les derniers temps de sa vie? Les savants experls résumèrent leur opinion dans les conclusions suivantes : « Les altérations constatées après la mort dans Tencéphale de M... appartiennent pour la plupart, avec une entière évidence, à un étal pathologique ; aucune d'elles, cependant, ne peut être considérée comme offrant absolument les caractères essentiels à une espèce rigoureusement déterminée ; mais par leur nature et surtout par leur ensemble, elles paraissent devoir être rapportées à la démence sénile. Parmi ces altérations, il en est plusieurs, notamment l'épaississement général des membranes cérébrales et l'bydropisie extra et intra-cérébrale, qui doivent être considérées comme positivement incompatibles avec le fonctionnement normal du cerveau et avec l'intégrité de ses facultés; par leur nature et leur degré, ces altérations ont dû affecter principalement les fonctions cérébrales dans leur énergie et entraîner l'affaiblissement des facultés intellectuelles et même de la molilité volontaire. Si ces altérations encéphaliques se sont rattachées chez le sieur M. .. au développement de la démence sénile, c'est encore par l'affaiblissement de l'intelligence et de la molilité volontaire qu'ont dû se traduire les principaux effets de l'état morbide. Quant à l'époque où a dû se produire, sous l'influence des altérations encéphaliques, cette diminution morbide des facultés intellectuelles, il est impossible de la préciser, d'après la considération exclusive de l'état du cerveau après la mort ; néanmoins, il est possible d'affirmer, d'après la nature même des altérations pathologiques qui offrent tous les caractères de la chronicité, que l'influence qu'elles ont dû exercer sur les facultés intellectuelles pour les troubler, surtout en les affaiblissant, a dû s'exercer assez longtemps et probablement plusieurs années avant la mort, l'affaiblissement de L'intelligence, leur effet principal, ayant dû se prononcer de plus en plus à mesure que l'époque de la fia de la vie s'approchait. »
« Ces conclusions furent combattues avec une extrême vivacité dans un mémoire signé par Trousseau, Grisolle, Falret, Follin et M. le professeur Lasègue. « Notre avis formel, explicite, y était-il dit, est que la prétention de déterminer après la mort le degré d'intelligence d'un homme, d'après l'état de son cerveau, et de conclure de la structure des méninges qu'il était apte ou non à
choisir ses héritiers, est condamnée d'avance comme un non-sens inqualifiable; que, dans l'espèce, cet échafaudage d'hypothèses sans cohérence repose non seulement sur un principe faux, mais sur des faits mal observés et mal interprétés, parce qu'on a confondu les modifications séniles indépendants des maladies cérébrales avec des reliquats d'inflammation et les altérations cadavériques avec des lésions accomplies durant la vie. Les auteurs des procès-verbaux sont eux-mêmes si peu édifiés sur la signification de Tautopsie qu'ils admettent indistinctement, comme pertinemment démontrée, l'existence ou d'une démence sénile, ou d'une paralysie générale, ou d'une simple obtusion de l'esprit, ou même d'un affaiblissement intellectuel assez peu marqué pour qu'il ne supprime que la possibilité de prendre l'initiative dans une affaire sérieuse. Non seulement nous repoussons éuergiquement ces conclusions contradictoires, mais nous croyons de notre devoir de protester contre une tentative sans précédent et qui, si elle pouvait trouver des imitateurs, compromettrait l'autorité et la dignité de la médecine légale. L'état mental d'un homme se juge par ses paroles et par ses actes; il relève de l'observation directe du médecin et de l'enquête du magistrat, et, dans l'état actuel de la science, il est interdit d'asseoir cette grave décision sur les conjectures d'une autopsie. »
En résumé : les lésions anatomiques, d'ailleurs plus précises que celles notées dans le procès-verbal d'autopsie de W..., sont un des éléments que l'on peut invoquer pour démontrer qu'un individu est aliéné, mais ce n'est qu'un élément bien inférieur dans sa valeur à ceux que fournissent l'observation pendant la vie, les actes accomplis et les écrils ou les lettres laissés par les personnes dont on veut établir l'état mental. Nous n'oserions certes pas, en admettant l'existence d'une pacbyméningite qui dans ce cas n'est même pas établie, en déduire que W... était ou n'était pas aliéné.
III. — Le fait de s'être suicidé en même temps que sa femme, qui elle n'était point suspecte de folie, ne milite-t-il pas au contraire en faveur d'un suicide mûrement raisonné, motivé par des pertes d'argent et parfaitement conscient?
Il semble difficile d'admettre que ce soient des idées différentes, indépendantes les unes des autres, saines chez l'un des époux, résultant du délire chez l'autre, qui aient conduit M. et Mme W..à accomplir un même acte simultanément, dans des conditions identiques.
Je sais bien, et M. le I)r B... y fait allusion, que l'on a décrit à jusle titre la folie à deux, l'un des époux finissant par inculquer a l'autre, plus faible en général de caractère, ses idé'-s délirantes,
mais c'esl là un fait à lente évolution, facile à suivre par conséquent par les témoins journaliers, qui assistent à la déchéance progressive des deux personnes. Celles-ci ont chacune sur l'autre une action excitante qui exagère les manifestalions, et rien ne serait plus facile à établir par témoignages que celte folie à longue durée. Je n'ai aucun document à l'aide duquel je puisse fournir une opinion sur celte folie à deux, mais je le répète, l'enquête four nirait aisément sur ce point des renseignements précis.
Si celte folie à deux n'est pas établie, il est certain que la simultanéité du suicide doit faire admettre que l'acte des deux époux a été déterminé par des mobiles idenliques, et on ne peut taxer les uns d'insanité sans établir que chez l'autre ces mobiles étaient également le résultat d'idées erronées.
IV. — Par conséquent est-il possible, quelque comple que l'on tienne du rapport d'autopsie, de conclure, à l'irresponsabilité de W...?
Même en tenant pour établi que W... avait une pachyméningile, on ne pourrait en conclure en dehors des témoignages fournis sur ses acles, ses écrits et ses paroles pendant sa vie, que W... fût irresponsable.
11. Affaire Cornélius Herz. — 1° Rapport de MM. les professeurs Charcot et Brooardel sur l'état de santé de Cornélius Herz. — Nous soussignés, Charcot et Brouardel, professeurs à la Faculté de médecine, membres de l'Institut, avons été chargés, le 20 juin 1893, par M. le Ministre des affaires étrangères, de nous rendre à Bournemouth pour examiner Cornélius Herz, à l'effet de savoir s'il était en état d'être transporté hors de son domicile.
Le 21 juin, nous sommes arrivés à neuf heures et demie du soir à Bournemoulh; nous avons procédé le soir même à un premier examen, et le lendemain matin 22 à un examen plus complet.
Ce rapport comprend deux parties. La première résume les constatations que nous avons faites personnellement et qui nous ont permis de formuler une conclusion sur la question qui nous était posée par M. le ministre des affaires étrangères. La seconde établit l'histoire de la maladie de Cornélius Herz, telle qu'il nous a été possible de la reconstituer à l'aide des renseignements fournis par le malade et les docteurs anglais qui lui ont donné leurs soins. Disons tout de suite que nous n'avons eu qu'à nous louer de la courtoisie et de la correction de nos collègues ■anglais.