‹ La responsabilité médicale; secret médical, déclarations de naissance, inhumations, expertises médico-légalesChapitre 65 sur 97 · Première partie. — Constatations faites par nous sur la personne Je · texte numérisé non relu

Première partie. — Constatations faites par nous sur la personne Je

Cornélius Herz (21-22 juin 1893). — Cornélius Herz déclare être âgé de quarante-huit ans, il paraît avoir au moins soixantecinq ans. La face est pâle, décolorée, l'œil vif.

Les muscles des membres sont flasques; il est évident que dans les derniers mois, le malade a subi un amaigrissement notable.

La faiblesse est extrême. Les battements du cœur, réguliers (pendant la durée de nos deux examens) sont faibles, assez fréquents (92 à 96 par minute). Les bruits du cœur sont sourds, ils semblent éloignés. L'auscultation fait entendre au-dessous du bord supérieur du sternum, à un centimètre environ et un peu à droite de la ligne médiane, un souffle très doux au premier temps ; ce bruit ne s'entend que dans un espace très restreint.

Le cœur ne parait pas avoir un volume exagéré.

La force du pouls est très variable. Assez fort pendant notre premier examen et au commencement du second, il a subi, alors que celui-ci durait depuis une heure environ, une dépression très prononcée. En même temps la figure du malade prenait une expression d'angoisse, les extrémités se refroidissaient et le corps se couvrait de sueurs froides. Cet incident témoignait suffisamment de la faiblesse du malade menacé de syncope sans que nous lui ayons fait subir aucun déplacement môme dans son lit.

Les pulsations des deux radiales sont égales et synchrones.

La langue est sèche à l'extrémité, un peu blanche. Il n'y a pas d'odeur d'acétone. Les parois du ventre sont souples et permettent de pratiquer facilement la palpation. La rate est augmentée de volume, elle mesure transversalement 12 à 15 centimètres, son diamètre vertical parait moins grand. Cette palpation est rendue un peu difficile parce que le malade accuse dans cette région une douleur extrêmement vive, exagérée par la pression.

Le foie n'est pas augmenté de volume, il ne dépasse pas le rebord des fausses côtes. Il n'y a pas dans cette région de sensibilité anormale.

On ne découvre dans le reste de l'abdomen ni tumeur, ni résistance exagérée.

La température du corps présente une anomalie assez remarquable. Elle est, à la main, très notablement plus basse dans les membres supérieur et inférieur gauches que dans les membres correspondants du côté droit. Cette différence est aussi prononcée pour les genoux que pour les pieds. Elle a été la même pendant notre premier examen que pendant le second, au commencement de celui-ci et à la lin.

La sensibilité au contact est moindre dans la partie gauche du corps que dans la partie droite.

Les réflexes des genoux sont normaux, un peu plus prononcés à gauche qu'à droite. Il n'y a pas de trépidation.

Les ongles des pouces des mains sont marqués par des sillons transversaux qui leur donnent un aspect onduleux.

Nous avons procédé à l'examen des urines et nous avons constaté qu'elles contiennent une petite quantité d'albumine et une quantité considérable de sucre.

L'intelligence du malade est intacte. Il répond avec une grande précision. II ne semble pas se faire illusion sur la gravité de son état et parle de toute chose avec une grande fermeté.

Les constatations directes que nous venons de relater, notamment la crise avec tendance à la syncope dont nous avons été témoins, ne nous laissent aucun doute sur la réponse qu'il y a lieu de faire à la question qui nous a été posée. On ne pourrait transporter Cornélius Herz, même à une courte distance, sans faire courir au malade les plus grands dangers. Nous ne prendrions pas la responsabilité de conseiller un transport.

Deuxième partie. — Histoire sommaire de la maladie de Cornélius Herzreconstituée à V aide de nos constatations, des renseignements fournis par le malade et les médecins avec lesquels nous avons été en relation, MM. Frayser, MalcolmM0 Hardy, Launder Brunton, Fer rier, et la considtation de MM. Andrew Clarke et Brunton (21 mars 1893). — Depuis que Cornélius Herz est soigné à Bournemouth, il a été observé jour par jour avec un soin scrupuleux et éclairé par les médecins traitants; nous joignons à ce rapport un cahier des températures observées du 14 février au 8 mai et quelques-unes des analyses des urines. Il est facile de suivre la marche des différents incidents dont nous aurons à parler.

Cornélius Herz aurait toujours été d'une bonne santé jusqu'à la fin de novembre 1890. Il a eu sept enfants, six sont vivants, l'aînée a dix-huit ans, le plus jeune deux ans et cinq mois.

Le 6 novembre 1890, la mère de Cornélius Herz mourut. Elle avait succombé au diabète. Quelques jours plus tard, le père de Cornélius Herz et lui-même, surpris par la quantité des urines qu'ils émettaient journellement, en firent faire l'analyse. On constata que tous deux étaient diabétiques. Le père, âgé de soixantedouze ans, a eu des accès de goutte très nets dans les pieds et dans les mains.

Vers cette époque, l'analyse des urines aurait montré que

Cornélius Herz rendait 8 litres d'urines, la quantité de sucre rendue par jour aurait atteint 362 grammes.

Il fut soigné à Paris par M. le Dr Reliquet et M. le Pr Potain. Il n'y eut avant son départ pour Londres, en novembre 1892, qu'un incident notable, il y a un an : il aurait perdu subitement la vue pendant quelques heures (trois heures) ; ce phénomène ne se serait pas reproduit. Nous constatons que les pupilles sont également dilatées, normales. M. le Dr Malcolm Mc Hardy a pratiqué l'examen du fond de l'œil. La rétine est normale, le cristallin est transparent. L'acuité de la vue change un peu avec la quantité de sucre contenu dans les urines.

Le 6 février 1893, Cornélius Herz fut pris d'un accès de fièvre, avec sentiment d'anxiété précordiale. Cet accès dura six jours et aurait été le point de départ des accidents survenus depuis. Je joins le tracé de température remis par les médecins.

La température générale, déjà à cette époque, était habituellement basse. Elle oscillait aux environs de 36° C, dépassait ou atteignait rarement 37°. Le 6 février, le thermomètre marqua 38°,5, et le 10 février, 39°.

A cette date, les médecins traitants, se basant sur les troubles cardio-vasculaires et la douleur précordiale, diagnostiquèrent une aorlite aiguë. Quelques jours après, l'augmentation de volume de la rate fit admettre la probabilité d'une embolie splénique. Il y a toutefois lieu de remarquer que, un an auparavant, la douleur de la région splénique aurait déjà été constatée par M. Potain, au dire de Cornélius Herz, et qu'à cette époque il n'y avait pas d'augmentation de volume de la rate.

Mais cette douleur est devenue très intense et actuellement elle persiste, ayant envahi toute la région cardiaque et splénique.

La tendance à la syncope daterait de février ou mars.

Plusieurs fois, Cornélius Herz aurait, vers cette époque, tenté de se lever pour uriner ; il dut renoncer à ces tentatives qui auraient été suivies de chutes et de syncopes. On a dû plusieurs fois, pour éviter ces syncopes ou les faire cesser, donner à boire de l'étlier au malade, et même une fois pratiquer une injection sous-cutanée d'éther.

Les digestions sont devenues déplus en plus difficiles. Depuis quelques semaines surtout, toute alimentation serait suivie de crises très douloureuses, durant plusieurs heures, avec des vomissements incoercibles. Ces vomissements seraient précédés d'une crise de refroidissement analogue à celle dont nous avons été témoins. Et alors que les assistants constatent le refroidissement général du corps, le malade ressentirait une cuisson dans

les membres, surtout dans ceux du côté gauche, avec une anxiété précordiale très vive.

La veille de notre visite, il y aurait eu un peu de sang dans un des vomissements. Il n'y aurait pas eu d'autre hémorragie.

La violence de ces crises a forcé les médecins à substituer à l'alimentation . stomacale, l'alimentation par la voie rectale (trois lavements par jour de thé et de bœuf pcptonisé).

Malgré ce changement, il y a encore eu des vomissements muqueux, blanchâtres.

Les urines sont moins abondantes. Les analyses jointes montrent qu'elles varient de 1600 à 500 grammes :

28 janvier 715

11 avril 1610

29 mai 560

Elles contenaient, le 28 janvier, 12&r, 5 de sucre pour les vingtquatre heures ;le 11 avril, 50 grammes ; le 29 mai, 8 grammes.

11 y a toujours eu une petite quantité d'albumine.

Le sommeil est de peu de durée : dans la nuit, le malade fait trois ou quatre sommes de demi-heure, une heure, parfois une heure et demie.

Il serait difficile dans ces conditions de porter un pronostic ferme. Les crises douloureuses avec tendance à la syncope exposent le malade à succomber subitement.

Si les crises de vomissemenls ne cessent pas, l'inanition et la faibles se augmenteront et précipiteront l'issue fatale. L'alimentation rectale n'est en effet supportée en général que pendant une période d'assez courte durée.

Les troubles de la circulation, les lésions de la rate, bien qu'en apparence elles semblent moins graves qu'en février ou mars, n'ont pas disparu.

Enfin tous ces accidents se sont développés chez un homme atteint d'un diabète grave.

Il n'est pas impossible qu'il survienne une rémission dans la marche de la maladie, mais cette possibilité ne permet pas d'écarter la probabilité d'une terminaison fatale brusque et à courte échéance.

2° Rapport de MM. les professeurs Brouardel et Dieulafoy sdr l'état de santé de Cornélids Herz (4 novembre 1893). — Nous avons l'honneur, M. le professeur Brouardel et moi, de faire connaître le rapport qui nous a été demandé par M. le président du conseil, concernant les résultats de la mission dont nous

avons été chargés, en vue de constater l'état de santé de Cornélius Herz.

En publiant ce rapport in extenso, notre but est de nous opposer à toute légende, à tout malentendu, qui pourrait être tenté de se substituer à la vérité.

Cette publicité est du reste justifiée par l'exemple que nous ont donné nos très honorables confrères anglais, qui, à plusieurs reprises et tout récemment encore, dans le British Médical Journal, ont discuté, avec les détails les plus circonstanciés, le diagnostic et le pronostic de la maladie de Cornélius Herz.

Le 20 juin 1893, MM. les professeurs Charcot et Brouardel étaient chargés par M. le ministre des affaires étrangères de se rendre à Bournemouth pour examiner Cornélius Herz à l'effet de savoir s'il était en état d'être transporté hors de son domicile.

A la suite d'un double examen aussi prolongé que scrupuleux, et éclairés par les renseignements fournis par les médecins anglais, MM. Charcot et Brouardel rédigèrent un rapport dont nous allons reproduire les traits les plus saillants :

Cornélius Herz est atteint du diabète sucré avec phosphaturie, azoturie et albuminurie. A ces symptômes diabétiques s'ajoutent une pâleur des tissus, un amaigrissement considérable, une déperdition telle des forces, que pendant les examens prolongés faits par les médecins français, le malade fut pris d'angoisse, de sueurs froides, de refroidissement aux extrémités avec tendance à la syncope. La dépression des forces était encore expliquée par ce fait que le malade, atteint d'une intolérance stomacale absolue, vomissait tous les aliments, ce qui avait engagé les médecins anglais à recourir à l'alimentation par la voie rectale.

D*autre part, Cornélius Herz avait été pris le 6 février 1893 d'accès de fièvre avec anxiété précordiale et troubles cardio-vasculaires, qui avaient fait diagnostiquer aux médecins anglais une aortite aiguë. Depuis cette époque, le malade avait été sujet à des sensations de défaillance et de syncope survenant principalement dès qu'il voulait se lever. C'étaient bien là des signes d'angine de poitrine.

En face de cette situation caractérisée par un état diabétique voisin de la cachexie, et par des accidents cardio-aortiques sans cesse menaçants, les conclusions de MM. Charcot et Brouardel furent les suivantes : « Les constatations directes que nous venons de relater, notamment la crise avec tendance à la syncope, dont nous avons été témoins, ne nous laissent aucun doute sur la réponse qu'il y a lieu de faire à la question qui nous a été posée.

On ne pourrait transporter Cornélius Herz sans faire courir au malade les plus grands dangers; nous ne prendrions pas la responsabilité de conseiller son transport. »

Néanmoins le rapport se terminait par une phrase où nous relevons la déclaration suivante : « Il n'est pas impossible qu'il survienne une rémission dans la marche de la maladie. »

Eh bien, cette rémission est survenue et c'est ici que commence la deuxième partie du rapport actuel.

Sous l'influence d'une hygiène alimentaire sévère, d'un traitement bien conduit, le malade s'est amélioré, les forces ont reparu peu à peu, et quand nous sommes arrivés à Bournemouth samedi dernier, 4 novembre, M. Brouardel et moi, voici ce que nous avons constaté en présence de nos honorables confrères anglais :

Cornélius Herz est dans la plénitude de ses facultés intellectuelles. Il n'est plus l'homme anémié et amaigri du mois de juin ; il n'est plus l'homme tombant d'inanition et de faiblesse, il a bonne mine, il est solidement musclé, il a engraissé, la voix est forte et bien timbrée, le pouls est de bonne qualité ; au point de vue des symptômes diabétiques, le sucre urinaire a notablement diminué, et l'albuminurie a complètement disparu ; nous ne constatons aucun symptôme de brightisme.

L'alimentation, impossible il y a quelques mois, est actuellement solide et substantielle ; on en peut juger, du reste, par quelques vomissements qui ont eu lieu en notre présence, vomissements provoqués, suivant le malade, par l'état nerveux où l'avait plongé notre examen.

Entre autres symptômes, d'ordre également nerveux, nous signalons des sensations de froid et de légère anesthésie occupant principalement le côté gauche du corps et parfois provoquées par la pression de l'hypocondre gauche.

L'examen du cœur nous a donné les résultats suivants : Il n'y a pas d'hypertrophie cardiaque et le choc systolique est normal. A l'auscultation on perçoit un très léger souffle au premier temps à la région mitrale, et un prolongement du second temps à l'orifice aortique ; ce prolongement ne mérite même pas le nom de souffle de retour, et d'ailleurs les autres signes de l'insuffisance aortique font défaut.

Au dire du malade, qui reste confiné dans son lit, les tendances à la défaillance sont fréquentes, l'angoisse syncopale survient soit spontanément, soit à l'occasion de mouvements avec la sensation de la vie qui s'éteint.

Ce sont là des symptômes d'angine de poitrine, mais ils ne se

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