‹ La responsabilité médicale; secret médical, déclarations de naissance, inhumations, expertises médico-légalesChapitre 88 sur 97 · AVORTEMENT. DOMESTIQUE · texte numérisé non relu

AVORTEMENT. DOMESTIQUE

Cette réponse aurait suffi à éclairer son maître. Il s'est basé sur cette réponse pour faire ses investigations et a trouvé l'enfant sous le matelas de la malheureuse femme.

Je n'ai donc pas été compromis. Mais, encore une fois, ma conduite n'est-elle pas blâmable? Si oui, qu'aurais- je dû faire?

Voilà la question que j'ai l'honneur de vous poser confidentiellement et en toute franchise.

Veuillez excuser la liberté que je prends, je vous demande pardon de vous importuner et vous prie d'agréer, Monsieur le Doyen, avec mes remerciements, l'expression de mes sentiments les plus respectueux et les plus dévoués.

36. Secret médical. Domestique. Fausse couche. Dénonciation au commissaire de police par le médecin.

10 mai 1884. Cher Maître,

Permettez à un jeune médecin, établi depuis quelques mois seulement, et par conséquent peu expérimenté, d'abuser de votre bienveillance et de vos instants précieux, pour lui donner votre appréciation sur les faits suivants:

Appelé mardi matin, 6 mai, vers huit heures, auprès d'une fille, domestique, en service, dans la maison; plusieurs personnes, présentes dans la chambre de la malade, m'annoncent quelle est accouchée pendant la nuit, dans les lieux d'aisances qui sont encore remplis de sang. « Déjà, depuis quelques jours, me disent ses maîtres, cette fille se plaignait d'être très fatiguée par un gros rhume, nous la fîmes coucher. Hier elle éprouvait de fortes coliques, et, dans la nuit, nous l'entendîmes se lever, mais nous n'y attachâmes aucune importance, étant loin de nous douter qu'elle fût enceinte. »

Je l'interroge à mon tour. A chaque question, elle feint la naïveté et l'étonncment, et les seules réponses que j'en puisse tii'er sont celles-ci: « Je savais bien être enceinte, mais comme je n'attendais que pour le mois de juillet, je ne pouvais pas croire que ce que je ressentais hier fussent les douleurs de l'accouchement. » Elle me dit en outre avoir fait une chute de son lit la veille vers onze heures du matin et ce serait à partir de ce moment que commencèrent les coliques. Quand je lui demande comment et à quelle heure elle a accouché, elle me répond qu' « étant sur la lunette elle a senti tomber quelque chose dans le trou des cabinets, mais qu'i lie nese souvient de rien d'une façon précise ».

En l'examinant, je trouve le cordon pendant hors de la vulve, j'extrais le délivre et lui donne les soins nécessaires.

I'. linoiAi. i»i:i.. — Kespous. niéJ. 26

Très perplexe, me trouvant en présence d'une fausse couche de sept mois environ, d'un fœtus disparu, je crois bien faire d'aller avertir le commissaire de police du quartier.

Celui-ci n'y étant pas, son secrétaire reçoit ma déclaration, me demande si je crois à des manœuvres criminelles d'avortement. Je réponds que non, attendu que cette fille m'a déclaré avoir fait une forte chute la veille au matin, mais que je ne puis me prononcer, n'ayant pas vu le fœtus.

Le commissaire de police arrive sur les lieux dans la soirée et s'excuse beaucoup auprès des personnes présentes et principalement des patrons de cette fille d'être obligé de leur causer des désagréments et des dérangements nombreux, choses qu'on aurait pu éviter sans la maladresse d'un jeune médecin trop plein de zèle.

Dans la journée de jeudi 8, les locataires ont été se plaindre à leur propriétaire, alléguant que les tuyaux des cabinets d'aisances étaient engorgés et qu'il s'en exhalait une odeur fétide. Des ouvriers appelés à ce sujet trouvent l'enfant et vont faire aussitôt leur déclaration.

Le vendredi matin seulement (9 mai), le juge d'instruction fait procéder à l'enlèvement du petit cadavre. Dans cette journée de vendredi, une^ femme qui soigne l'accouchée, trouvant l'état de celle-ci très grave, va demander au commissaire de police de vouloir la faire transporter à l'hôpital, de l'hôtel meublé où on l'avait amenée le matin même.

Le commissaire de police ou son secrétaire l'envoient me demander un certificat à ce sujet.

Mécontent des procédés peu polis de ce magistrat, je vais le trouver pour lui dire que je refuse de donner ce certificat. Il maintient de nouveau que j'ai commis une insigne maladresse pour un sujet d'assez peu d'importance, un fœtus de quelques moisi Que du reste il était de mon devoir de me retrancher derrière le secret professionnel.

Je vous serais bien reconnaissant, mon cher Maître, de me dire si ma conduite en cette occasion n'a pas été conforme à la réserve professionnelle, et si en pareil cas un commissaire de police peut taxer de maladroite la conduite du médecin, le déconsidérer par cela même, et enfin juger de la façon dont il doit exercer le secret professionnel.

Agréez, cher Maître, avec toutes mes excuses pour le dérangement que j'ai pu vous causer, l'assurance de ma haute considération.

Page 1