EN ITALIE, EN FRANCE
rables deux jeunes gens qui entrèrent dans le cabinet de la femme Simon qui ny était pas; qu'en s'en retournant l'un d'tuxdit à l'autre : a Voilà le couvre-pieds; » et que laSimon arrivant s'écria : « Tiens, serait-ce mon Charles? serait-ce possible? etc. » Pièce 12.
La première déclaration laisse à désirer : elle ne précise point la date delà visite; la seconde présente une inexactitude et une lacune : elle fixe la visite en 1816, et ne s'explique pas sur f entrevue. La visite et l'entrevue eurent lieu en i802 et non en 1816. Ce qui, probablement, a causé Terreur, c'est qu'on aura confondu la visite du prince avec celle que madame la duchesse d'Angoulème fit à la Simon en 1816, PiÊCES 6 et H, erreur d'autant plus facile qu'à propos decette dernière visite, la Simon ne manquait pas de rappeler la précédente. Au reste, l'erreur ne porte que sur la scène du couvre-pieds, car la Simon a pu revoir le prince en 4816 ; il traversa l'hospice desincurables, alors encombré de blessés; mais la femme Simon n'était plus dans la même salle.
L'entrevue de 1802 convainquit la Simon de la générosité du Dauphin, ce qui justiliele propos qu'elle tenait au docteur Rémusaten 1811 : « Si me* eu fa ni* avaient connaissance de ma position, certainement ils viendraient à mon secours.» Pièce 8. L'un du moins y serait venu, car il y était venu déjà; mais l'antre...
Peu de joursaprès,surmontant sa répugnance, il se présenta chez Fouché, lui remit la lettre de Desaix, et reçut un accueil plein de bienveillance. Déjà le ministre était instruit de sa visite aux Incurables. Il engagea le prince à la plus grande circonspection, lui promit de veiller à sa sûreté, et consentit à rester dépositaire du paquet de Condé, qu'il conserva et rendit religieusement.
La réputation de franchise et de bonté dont jouissait Lucien Bonaparte faisait regretter au prince ses démêlés avec lui. Il \ouiut le revoir, Je rencontra, et, charme de ses procédés obligeant!», pousse par ua besoin d'expansion, il lui demanda un entietien paiticulier qu'il obtint.
— « Avant d'entamer mes conûdei.cts, lui dit le prince, donnez-moi voire paioleque vous ne révélerez rien et que c'est à Lucien et non au li ère de Bonaparte que je m'adresse.» — Lucitu donna sa parole, et le fils de Louis XVI lui dévoila sa naissance, son évasion, etc.. Lucien, loin de paraître surpris, auua qu'il connaissait^ comme beaucoup d'autres, l'enlèven.entdu Temple. — « La gravitédes événements, ajouta-t» il, a lait peidie de vue cet épisode de notre révolution. Je ne sais si Joséphine en a instruit mon frère , mais je vous engage à le ménager. 11 n'a point usurpé son pouvoir, iL le tient du \&u de la nation. Si vous l'attaquez comme vous le faites, sans ménagement, il pourra le savoir, et vous paieriez cher
votre imprudence. Vous lui en vouUz parce qu'il vous a mal reçu à Marengo ; mais il croyait que vous aviez trempé dans le rapport de Poussielgue etde Kléber qui pouvait le perdre. Vous avez eu tort de ne pas vous expliquer avec lui; tout était fini. Croyez-moi , ne confiez votre secret à personne. C'est le seul moyen de n'être point inquiété. Je plains votre sort, et , dans toutes les occasions, je ferai ce qui dépendra de moi pour en adoucir l'amertume. »
Le prince revit plusieurs fois Lucien ; il le trouva constamment bon ^obligeant, fidèle à sa promesse.
Lucien était réellement de tous les frères de Napoléon le plus distingué par la droiture, l'énergie et les convictions politiques. Il est douteux, sans Lucien, que Bonaparte tût été Napoléon. Républicain de principes, il s'opposa toujours au despotisme de l'empereur, condamna sa tyrannie, résista aux offres les plus brillantes, fut le seul des frères qui eut le bon sens de ne pas solliciter une couronne. Enfin , et c'est tout dire, il mérita les honneurs de la persécution et de l'exil.
Encore aujourd'hui sa famille ne fait point mystère de la conduite de son chef envers le fils de Louis XVI. Plusieurs de ses membres n'ont pas craint, comme on le verra au chapitre Xlll, de confesser hautement devant moi et devant M. Foyatier, l'un de nos artistes les plus honorables et les plus distingués, « que l'évasion et l'existence du fils de Lous XVI étaient une tradition et une conviction de famille , qu'ils étaient eux-mêmes persuadés de l'identité du baron de Richemont, qu'ils verraient avec plaisir la France lui rendre son nom et qu'ils applaudiraient à sa reconnaissance. »
Lorsque tant d'autres personnages savent la vérité et la cachent, possèdent des preuves et les retiennent, parmi ceux qui ont influé sur les destinées du pays et parmi leurs descendants, on est trop heureux de rencontrer quelques âmes rar es qui osent avouer leurs convictions.
Jusqu'alors il n'avait pas été possible au fils de Louis XVI de remercier la bonne Joséphine, celle qui lui avait témoigné tant d'affection à sa sortie du Temple. Le hasard fit naître une circonstance favorable.
Un individu, nommé Hervagault, fils d'un tailleur , né à Saint-Lô, Manche, condamné à diverses reprises pour délits de vagabondage et d'escroquerie, arrêté de nouveau en 1802, et convaincu des mêmes méfaits , avec la circonstance aggravante d'usurpation du titre de Louis XVII, venait d'être jugé et renfermé à Bicêtre. Quoique la police eût aisémeut découvert ce qu'elle a découvert à l'égard de tous les intrigants ses imitateurs, et ce qu'elle n'a pu découvrir relativement aux prétentions de M. le baron de Richemont , son nom et sa famille, le procès fit du bruit. Joséphine, inquiète, demanda des renseignements à F< uché. Celui-ci la rassura en lui disant:
EN ITALIE, EN FRANCE. Jfj
Le prisonnier de Bicètre n'est pas l'orphelin sauvé du Temple que vous avez vu chez Frotté ; je sais où il est, et, si vous me répondez du secret, je vous procurerai les moyens de le revoir.
Quelques mois plus tard, Fouché ménageait au prince une entrevue avec la femme du premier consul. Elle le reconnut immédiatement, lui exprima l'intérêt le plus vif, et pria Fouché de ne négliger aucune précaution pour le mettre à l'abri de tout danger. Le prince et la future impératrice se quittèrent et ne se revirent plus.
La pièce 36, p. 74, fait foi de cette entrevue. On y lit :
« L'impératrice parlait souvent à madame Duplessis, ma marraine, des malheurs du fils de l'infortuné Louis XVI de son évasion et des autres vicissitudes de sa vie ; elle savait qu'il avait été reconnu par la femme Simon, qu'il avait trouvée aux Incurables... L'impératrice l'avait elle-même vu le jour de son enlèvement du Temple, « et revu plus tard à son retour d'Italie... »
En 1804, quand Pichegru , secrètement revenu en France, organisa sa conspiration contre le premier consul, le Dauphin se souvenait encore de la froide réception de Marengo et avait juré de venger Frotté. Mis en rapport avec Pichegru , il entra facilement dans ses idées, lui découvrit sa naissance, vit Moreau, et assista, sous le nom de Charles, au conciliabule de Chaillot.
Ses relations avec Pichegru ressortent du certificat suivant:
Pièce 53. — M. J.-B. Baillot, ex-sommelier de Louis XVIII,
déclare :
« Pendant que Pichegru se cachait à Paris, il vint chez moi ; il y mangeait et y couchait. Plusieurs fois il me dit alors « que le duc de Normandie existait, et il ne m'a pas caché l'intérêt qu'il y prenait. »
Le projet des conspirateurs ayant transpiré , on saisit les papiers de Pichegru, parmi lesquels étaient « des notes eldes lettres du jeune prince. » Ils furent portés à Cambacérès qui les montra au premier consul. Celui-ci crut, selon les uns, que le Charles du complot était le duc d'Enghien, et cette croyance explique pourquoi ce malheureux prince fut enlevé et fusillé, selon d'autres, que c'était le fils de Louis XVI, et alors il n'est pas étonnant que, craignant les déclarations de Pichegru, si les débats d'un procès lui permettaient de se défendre publiquement, il l'ait fait étrangler en prison par le brigadier de gendarmerie Spon et deux guichetiers. — Mémoires tirés des papiers d'un homme fFJat, t. 8, p. 33t. — Quoiqu'il en soit, i!
i\% FILS DE LOUIS XVI.
s'emporta contre Fouché, qui ne devait pas, disaiMl, ignorer la présence du prince à Paris.
Fouch&nUpprit que par les reproches de Bonaparte la participation du Dauphin au complot. Il eut peur d'être compromis par de nouvelles imprudences ét résolut de l'éloigner, afin de le soustraire aux recherches et aux persécutions que sa vigilance et les sollicitudes de Joséphine n'auraient pu lui éviter.
L'intervention de ces deux protecteurs couvrit le fils de Louis XVI d'un voile impénétrable. Il put gagner les côtes de France et s'embarquer pour les Etats-Unis- dans le courant d'avril 1804.
«Ce fut encore cette princesse, dit, en parlant de Joséphine, madame Duplessis, pièce 36, qui facilita sa sortie de France, où il n'était plus en sûreté depuis l'arrestation de Pichegru, chez lequel on avait trouvé des papiers compromettants. »
Le capitaine du navire que montait le Dauphin avait , assure-t-on, à se décider entre un ordre de le jeter à la mer, et une prière de l'épargner. L'ordre émanait dé Napoléon, la prière de Joséphine; la prière l'emporta; le fils de Louis XVI arriva safn et sauf à New- York en mai 1804.
Il ne séjourna que très peu de temps aux États-Unis. Certain de la froideur ou de la malveillance des principaux gouvernements de l'Europe , il prit la détermination de fuir les pays où pouvaient se rencontrer leurs agents. Évitant donc les nations civilisées, ilse réfugia chez ks peuplades indigènes de l'Amérique du Sud, et, après avoir employé cinq années à les visiter, il se rendit, en 1800, au Brésil , pour soutenir les intérêts de l'une d'elles.
Charmé de la réception cjue lui fit le ^prince don Juan , alors régent de l'empire, fatigué d'ailleurs d'une vie errante, inculte, pleine de dangers et de privations , il s'ouvrit franchement à lui, et se fixa, d'après ses avis, à Rio-Janeiro, où il put s'occuper de son instruction, longtemps et forcément négligée.
Au bout de quelques mois d'un séjour, tranquille, le fils de Louis XVI voulut revoir l'Europe. Don Juan l'en détournait. Mais, à vingt-cinq ans, tous les motifs sont bons. Il désirait, disait-il, retrouver un jeune homme qui avait été tout à la fois son sécrétaire et son ami, et dont il lui était impossible de se procurer des nouvelles autrement. Malgré les remontrances de don Juan, il partit.
A peine débarquai Civita-Vecchia , États romains, il sst, à son grand étonnement, arrêté, conduit à Rome, et mis à la
disposition de l'autorité militaire, tout-puissante depuis l'enlèvement du saint Père. Enfermé d'abord au château Saint- Ange, puis interrogé par le général Radet, il est, par ordre du commandant supérieur Miollis, dirigé sur Paris, où il arrive en juin 1810, sous la garde d'un officier de gendarmerie, porteur des papiers saisis.
Cette arrestation est constante; on en trouve la preuve dans la lettre suivante, publiée dans le Siècle et le Courrier français tlu 19 août 4845 :
iftq f9 4 »n!*<j M *nto *\évmo4\ tAlwfqsf ivttrm é «hh*b m a....
« Si le duc de Normandie est le même personnage que j'ai vu à Rome dans les premiers jours de mai 4810 en état d'arrestation, subissant un interrogatoire dans le cabinet de M. Radet, général de gendarmerie, il serait effectivement le fils de Louis XVI.
« Cette conviction, je l'ai puisée dans celle du général Radet, qui venait d'interroger le prétendant, de lire les pièces dont- Il était porteur.
« M. le général Radet envoya ce prétendant à Paris. Qu'est-il devenu depuis? Je l'ignore.
« M. le comte Miollis, gouverneur de Rome, a eu nécessairement connaissance de cette arrestation, on doit en trouver la trace dans les papiers de sa succession ; elle doit aussi se retrouver dans ceux laissés par le général Radet.
« 11 importe à l'histoire que le fait de la filiation du duc de Normandie soit éclairci ; c'est pour provoquer les explications qui l'établiront, que je vous adresse cette note avec prière de vouloir bien la publier.
« L' ex-directeur-général des postes de l'armée d'Italie,
« Signé : Hébert,
« Rue Neuve-Saint-Nicolas, 22, faubourg Saint-Martin.
« Paris, le 18 août 1845. »
Instruit, avant de quitter Rome, des ordres du général Mio« lis, le prince lui avait demandé et avait obtenu qu'on le remit avec ses papiers directement entre les mains du ministre de la police lui-même. Fouché put ainsi parer un nouveau coup ; il congédia l'officier, blâma l'imprudente démarche du Dauphin, lui fit retrouver son secrétaire, lui donna de sages conseils et facilita son retour et celui de son compagnon au Brésil. Il ne s'était pas encore écoulé une année depuis son départ.
Don Juan le revit avec la même bonté. Pour lui témoigner sa reconnaissance, le fils de Louis XV I lui offrit ses services à l'occasion des troubles graves qui éclatèrent à Goa, en 1812.
Sa mission, remplie avec zèle et énergie, eut tout le succès possible. Les révoltés, transportés à Rio-Janeiro, durent rendre compte de leur conduite au chef de l'Etat.
A la faveur de cette expédition lointaine, le Dauphin visita le Bengale, Pile de Ceylan, le royaume de Siam , les colonies hollandaises, et les autres établissements européens de l'Océanie et des Indes. Son absence dura plus de deux ans , car il ne revint au Brésil qu'à la fin de 1814.
Don Juan lui apprit les événements de France. Aussitôt il se décida à rentrer le plus tôt possible dans sa patrie, et partit dès que les, vents, le permirent.
Les personnes avec lesquelles le Dauphin s'était lié particulièrement au Brésil sont: le chevalier N a pio ne, Piémontaiset général au service du Brésil, le général Torrès , gouverneur de Paraïbo et le doyen des chanoines de la cathédrale de Rio- Janeiro, qui avait mis une belle bibliothèque à sa dispoai-
tl0 Ce vénérable doyen, exilé parsuite des révolutionsdu Brésil, se rendant à Rome en 1835, passa par llsère, reçut l'hospitalité de M. le curé de Bourgoin, et vit M. Roux, curé de Gênas, qui connaissait M. le baron deRichemont. M. Roux s'entretint des malheurs du Dauphin et de son voyage au Brésil. Le vieux chanoine dit qu il se rappelait à merveille le fils de Louis XVI, donna de sa personne et de son caractère un signalement conforme à celui de M. le baron de Richemont. C'est ce que certifie M. le curé de Gênas dans la pièce suivante :
Piécb 54. — «Je, soussigné, Pierre-Victor Roux, curé de Gênas, Isère, atteste sur l'honneur la vérité du fait suivant :
« J'étais allé, dans l'hiver de 1835, faire une visite au vénérable curé de Bourgoin, que j'avais quitté seulement depuis quelques mois. Il se trouvait alors dans la maison curiale un vieillard qui, soit à cause de son grand âge, soit à cause de ses infortunes, m'inspira le plus vif intérêt ; ce vieillard était un Piètre portugais, dont la tête avait été mise à prix par dona Maria, et qui, à quatre-vingt-treize ans, seul, à pied, vivant d'aumônes, allait rejoindre à Rome son souverain légitime, pour la cause duquel il était persécuté. Il ne parlait que latin, et il parlait peu. '
« Mais, touché des égards dont je l'entourais, et de 1 empressement que je mettais à lui procurer quelques petites douceurs et quelques distractions, ce bon vieillard me prit à part et se mit à me parier français, chose, me dit-il, qu'il n'avait point voulu faire depuis qu'il avait mis le pied sur le sol de la France, afin de se soustraire aux investigations de la police et des curieux indiscrets, mais qu'il se permettait avec moi , à cause de la confiance que j'avais su lui inspirer, et
d'un besoin qui le portait à me donner sur sa personne des détails qu'il cachait même à ses confrères. Alors, il m'apprit, entre autres particularités, qu'il avait été précepteur des enfants de don Juan, et qu'il était le doyen des chanoines du chapitre de Rio-Janeiro.
« J'éprouvai dans ce moment un sentiment dont je tâcherais vainement de me rendre compte. Je crus voir en ce vieillard infortuné un envoyé du ciel pour répoudre aux questions que je m'empressai de lui adresser, et que je vais rapporter ici aussi fidèlement que ma mémoire me les retrace :
« — Avez- vous vu, lui demandai-je tout d'abord, à la cour de don Juan, un personnage portant le titre de duc de Normandie ?
« — Oui, monsieur, me répondit-il, je l'ai môme beaucoup connu, car comme je lui avais accordé, sur sa demande la permission de visiter ma bibliothèque, dans laquelle se trouvaient, entre autres ouvrages, ceux de vos auteurs les plus célèbres, tels que Bossuet, Massillon, Bourdaloue, Boileau, Lafontaine et autres, il avait beaucoup de plaisir à y venir;* il y faisait même de longues stations; pourvu qu'il ne fût pas dérangé par la présence de don Miguel, contre lequel il nourrissait une aversion marquée, car, à l'instant où ce dernier paraissait, il se levait brusquement et partait.
a — Quelques-uns prétendent que ce duc de Normandie est véritablement le fils de l'infortuné Louis XVI. Qu'en pensait-on à la cour du Brésil? v
« -- Les courlisans , les seigneurs de la cour, les officiersgénéraux, les fils du roi, principalement don Miguel, se moquaient de sa prétention, mais le roi avait pour lui beaucoup d'égards, et le traitait comme s'il eût été réellement ce au' 1 disait être. 4
« — Permettez-moi, monsieur, de continuer mes questions sur un sujet qui m'intéresse au dernier point. Depuis quelques années, les journaux ne cessent de nous entretenir d'un personnage qui , sous le nom de baron de Richemont, vient d être traduit devant les tribunaux, où il a publiquement et positivement déclaré qu'il était Louis-Charles de Bourbon, duc de Normandie, fils de Louis XVI, et avoir habité dans diverses contrées américaines pendant plus de dix ans ; je désirerais bien savoir s'il est le même que celui que vous avez connu à Kio-Janeiro. Si donc vous pouvez me donner des indices sur son caractère et sur son signalement, vous me feriez un sensible plaisir, en même temps que vous me rendrez un service signalé.
« — Le personnage que j'ai vu à Rio Janeiro, me répondit le bon vieillard, était de taille moyenne, plutôt petit mais bien proportionné ; il avait les cheveux blonds et les yeux bleus, un regard vif, une parole rapide, la démarche assu-
rée: incapable de réprimer une émotion, il s'emportait à U moindre contrariété.
« — A quelle époque et à quelle occasion a-t-il quitté le Brésil?
R — J'ignore cê qui a provoqué son départ, mais il a eu lieu en 4812 ou en 1815, je ne me rappelle plus.
« Je remerciai le vénérable vieillard des renseignements qu'il venait de me donner, et en retour des témoignages de confiance dont il m'avait honoré, je lui avouai qie j'avais rencontré le fi's du Roi martyr, qu'il était facile de reconnaître an signalement qu'il venait de donner. Je lui demandai ensuite s'il ne trouverait pas mauvais que je parlasse de lui au duc de Normandie. — Non, certainement, me répondit-il, tous pouvez lui parler de moi, il ne m'aura sans doute pas oublié ; vous me désignerez sous le titre du doyen de la rue Saint-Jean-Baptiste. Au reste, continua-t-il, je vous laisserai mon adresse. — Je lui présentai à l'instant le premier morceau de papier qui me tomba sous la main. Je n'avais pas voulu, par délicatesse, lui demander son nom ; je crus qu'il allait me le donner, je m'étais trompé, il n'écrivit que ces mots: Rio-de-Janeiro, rue Saint-Jean-Baptiste, auxquels j'ajoutai ceux-ci : le doyen du chapitre, comme on peut le voir sur le même morceau de papier ci-iuclus.
« S'il plaît au Seigneur de. faire servir cet écrit à l'accomplissement de ses desseins, je déclare et certifie, à tous ceux qui en feront lecture, qu'il est eu tout confirme à la vérité.
« Fait à Gênas, le 7 octobre 4842.
« Signé : P.-V. Roux, curé. »
a Le maire delà commune de Gênas, canton de Mézieu, certifie la sincérité de la signature ci-contre de M. Roux, aux qualités par lui prises.
« Gênas, le 7 octobre 1842.
« Signé : Quantin. »
A ce respectable témoignage, vient se joindre celui d'un honorable gentilhomme, dont j'ai déjà eu l'occasion de parler, M. le chevalier d'Olry, diplomate vertueux, qui préfère le vrai aux réticences politiques. Dans cette attestation multiple sont consignées les opinions si graves, si précises de MM. de Montciel, deBrémont, du Moustier, et desévèques de Strasbourg et de Nancy. Le lecteur jugera qui de ces hommes honnêtes, ou des intrigants conventionnels, impérialistes et monarchistes, mérite le plus de confiance sur la question d'existence du fils de Louis XVI. ,
PiiCE 55. — « Le soussigné, conseiller intime actuel ie S. M. lo roi de Bavière, son ancien ministre auprès de divers Etal* de l'Europe, grand'croix de l'ordre du Christ, coruroan* deurde celui de Saint-Michel, chevalier de l'ordre de larouronne de Bavière, ainsi que de celui de Saint-Louis de Erance,
« DécUre avoir en, pendant son séjour en Suisse, depuis 4807 à 1 827, avec M. deMontciel, Pun des derniers ministres du règne de Louis XVI, des relations particulières amsi fréquentes qu'intimes ; ce respectable gentilhomme, homme d'État aussi distingué que vertueux et fidèle, qui n'avait accepté que par un devoûmentsans espoir le périlleux honneur de servir cet auguste monarque, alors que sa fin tragique était pressentie de toute part, m'a assuré dans maintes conversations sur les événements du temps, dont mes souvenirs étaient pleins comme acteur et victime dès l'âge de 23 ans, «qu'il était du moins heureux d'être certain de l'existence du Dauphin, fils du roi martyr, que ie jeune prince avait été sauvé du Temple, et transporté de là dans la Vendée, et remis entre les mains de M. de Frotté, dont il considérait le noble détournent à cette ciuse comme le motif de l'atroce exécution qu'ila subie. »
« M. de Brémont, qui avait été son secrétaire, s'était établi à Sem<ales, au canton de Fribourg, en Suisse; il y avait acquis une verrerie et une modeste habitation y attenante, que M. deMontciel, son ami et son ancien chef, venait co-habiter avec lui, surtout pendant Pété, «parce que ni l'un ni l'autre, et chacun par conviction consciencieuse, ne voulait rentrer en France au service de Louis XVIH, qu'ils regardaient franchement comme un intrus, dont, disaient-ils, ils avaient d'ailleurs parfaitement connu dès 1789 la conduite et les relations particulières. »
« Aux circonstances de Pévasion du Dauphin du Temple, M. de Brémont ajoutait que, quelques années plus tard, après que Jean VI, — don Juan, — roi de Portugal, eut. transféré au Brésil la couronne de la maison de Bragance, «il avait été positivement informé que le jeune Dauphin, dans- ie cours 2*i>uexil, toujours pressé, surveillé et poursuivi par de traî* treuses ou d'ambitieuses recherches, avait abordé à Rio* Janeiro ; qu'il y avait été reconnu et reçu à la cour par le roi Jean avec toute l'effusion d<$ cœur et toute la noble sympathie d'uue royale parenté , et que S. M. trè* fidèle Pavait muni de témoiguages propres à constater à tout événement son identité partout où il en pourrait être besoin. »
« M. le marquis de Montciel c accordait toute foi à ce renseignement; » et cela est tout simple par le motif qui en détermina»* le poids; car M. de Brémont avait alors reçu on caractère officiel par le brevet de « consul de Portugal > au-
près de la Confédération Helvétique, qui lui avait été expédié; il en continuait les fonctions encore à l'époque* où j'ai quitté la Suisse avec tout le zèle que lui inspirait la haute confiance dont le roi de Portugal l'avait honoré. Ses correspondances traversaient alors l'Espagne pour gagner Lisbonne, et de là, la haute mer, et, ce sont précisément ces correspondances r marchant sous couvert officiel, qui donnent un grand relief et un caractère de gravité aux assertions mentionnées ci -dessus et émanées d'un consul portugais.
«M. de Brémont ajoutait à tout cela une notion non moins importante pour établir ep fait l'évasion du Temple. « II pré. tendait savoir que le Dauphin, en passant en Espagne, s'était présenté à madame la duchesse d'Orléans, née duchesse de Penthièvre, dont il avait été également reçu avec un tendre et compatissant empressement, et qu'elle aussi lui avait remis des témoignages écrits et signés par elle, pour lui servir à ce que de droit. »
«Le soussigné a encore un autre témoignage à consigner sur l'évasion de Louis XVU du Temple, et celui-ci, quant au personnage dont il émane, n'aura, ni moins d'importance, ni moins de valeur morale ou historique : je veux parler du comte du Moustier, l'un des trois gardes-du -corps qui, sous le nom de Melchior, a accompagné, du choix du roi, l'infortuné Louis XVI dans son voyage de Yarennes. Tout le monde en connaît l'histoire : deux de ces trois gardes-du- corps, le comte Valori, d'abord, puis le comte Moustier, dont je parle, en ont publié la relation imprimée à Paris. Quoi qu'il en soit, j'ai trouvé ce dernier à Saint-Pétersbourg où, pendant un séjour de six ans, de 1800 à 1806, je me suis intimement lié avec ce noble chevalier ; j'étais plus jeune que lui ; j'avais alors 31 ans : c'est dans ces moments d'effusion où, en parlant des catastrophes de la Révolution, nos cœurs s'émouvaient, qu'il me répétait souvent, avec tout l'enthousiasme de son attachement à la famille du roi martyr : a Je suis un vieux soldat couvert de blessures ; si Dieu exauce mes prières je mourrai sur un champ de bataille ; je veux donc déposer dans votre sein un fait bien important pour la France, notre primitive patrie, « c'est qu'il est de toute fausseté que le fils de Louis XVI soit mort au Temple ; il en a été sauvé, conduit en Vendée, et remis entre les mains de M. de Frotte. »
«. Plus tard, en 1815, j'ai revu cet intrépide vieillard en Suisse, à son passage pour se rendre à Paris ; il me répétait l'assertion ci-dessus.
« Lors de mon séjour àTurin,de!827 à 1842, monseigneur Tharin, précepteur de S. A. R. monseigneur le duc de Bordeaux et, plus tard, évèque de Strasbourg, ainsi que monseigneur ianson, évèque de Nancy, m'ont donné mot pour mot la môme assurance.
«Eu foi de quoi j'ai signé les présentes et j'y ai apposé le sceau de mes armes. AKientzheim, Haut-Rhin, le 17 février
a Signé: le chevalier d'Outr. y>
« Vu par nous, maire de la commune de Kientzheim, canton de Kaysersberg, arrondissement de Colmar, département du Haut-Rhin, pour servir de légalisation à la signature, apposée d'autre part, de M. le chevalier d'Olry, domicilié audit Kientzheim.
c Kientzheim, ce 17 février 1850.
« Le maire : Signé : illisible. »
Une longue période de la vie du fils de Louis XY1 vient de se dérouler ; si, chaque phase ne marche point avec un long cortège de pièces de conviction, cela se comprend : d'incessantes pérégrinations, l'obligation de fuir le contact des hommes et les persécutions des Gouvernements ne le comportent pas. Et puis, quand on a la conscience d'être ce qu'on est, va-t-on mendier à chaque étape un certificat de présence ou d'identité? Réclamer pareilles précautions d'un prince, et d'un prince âgé de quinze à vingt-cinq ans, forcé de cacher sa vie parce qu'elle était un crime d'Etat ou un reproche sanglant, d'un prince délaissé, sans conseillers, sans amis, sans famille, c'est tout à la fois méconnaître le cœur humain et les exigences de vicissitudes exceptionnelles.
Le voyage et le séjour du Dauphin au Brésil ne sont-ils pas suffisamment confirmés parla déclaration du vieux doyen du chapitre de Rio-Janeiro, précepteur des enfants de don Juan? L'exil providentiel de ce respectable vieillard a permis au curé de Gênas de consigner ses souvenirs qui constatent et l'apparition du duc de Normandie à la cour du Brésil, et la croyance de don Juan, et l'incrédulité de don Miguel et des autres princes, auxquels le fugitif n'avait pas communiqué ses papiers, et la durée de sa résidence, et son caractère d'une identité parfaite avec celui de M. de Richemont, et l'époque de son dernier départ pour la France, le tout accompagne de détails tels qu'il est impossible de nier l'exactitude du récit qui nous permet de retrouver et de suivre les traces de l'orphelin opprimé :
« — Àvez-vous vu, à la cour de don Juan , un personnage portant le titre de duc de Normandie ?
« — Oui, je l'ai même beaucoup connu, car, comme je lui avais accordé, sur sa demande, la permission de visiter ma bibliothèque..., il y faisait de longues stations...
« Les courtisans, les seigneurs de la cour, les officiers-généraux, les fils du roi, principalement don Miguel, se moquaient de sa prétention, mais le roi avait pour lui beaucoup d'égards,
et le traitait comme s'il eût été réellement ce qu'il disait être.
« Le personnage que j'ai vu à Rio-Janeiro était de taille moyenne, plutôt petit, mais bien proportionné ; il avait les chevaux blonds et les yeux bleus, un regard vif, une parole rapide, *a démarche assuré* ; incapable de réprimer une émotion» il s emportait à Ja moindre contrariété.
« Son départ a eu lieu en 1812 ou en 1815. » Pièce 54.
« fl y eut réellement deux départs, l'un en 1810 et l'autre en 1815.
Et, maintenant, quelle aothenticité ne donne pas aux confidences du doyen de UrueStint-Jean-Baptiste l'adhésion de M. de Bremont, d'un homme revêtu de la dignité de consul de Portugal ! N'équivaut-elle pas à un certificat officiel ?
. «Il avait été, sffirme-t-il, positivement informé que le jeune Dauphin, dans le coursd'un exil, toujours pressé, surveillé et poursuivi par de traîtreusesou d'ambitieuses recherches, avait abordé à Rio-Janeiro; qu'il y avait élé reconnu et reçu à la cour par le roi Jean avec toute l'effiision de cœur et toute la noble sympathie d'une royale parenté, et que S. M. très fidèle l'avait muni de témoignages propres à constater a tout événement son identité partout où il en pourrait être besoin. » Pièce 55.
C'est précisément le dépôt de ces pièces entre les mains de l'infortuné Fualdès qui causa son odieux assassinat politique, et ce sont elles que saisit la police de Louis XVIII.
Dans cette déclaration de M. d'Olry , combien de précieux témoignages applicables, non pas seulement au point qui nous occupe, mais à ceux que nous avons traités et que nous traiterons !
« Le bis de Louis XVI a été sauvé du Temple , conduit en Vendée, mis entre les mains de Frotté ; la fin tragique de ce dernier est le résultat de son dévoûment : telles sont les assertions d'un ancien ministre de Louis XVI, M. de Montciel.
« Louis XVIII était un intrus, auquel ni M* de Brémont, ni M. de Montciel n'ont voulu prêter serment, parce qu'ils connaissaient sa conduite et ses relations dès avant 1789. Beaucoup d'autres ont fait comme eux. » — Avis aux aveugles de la Restauration.
« Selon M. de Brémont, le Dauphin a traversé l'Espagne , a vu la duchesse d'Orléans, née de Penthièvre, a reçu d'elle des écrits constatant son identité. » Nous verrous quVn effet tout cela est exact.
* De 1800 à i 806, M. du Mouslien, garde-du-corps, qui avait accompagné Ja famille royale pendant le voyage «le Varennes, affirme à M. d'Oiry : qu il est de toute fausseté que le ftls de
Louis XVI soit mort au Temple ; qu'il en a été sauvé, a été conduit en Vendée et* remis à M. de Frotté :
« De 1827 à 1842, à Turin, MM. Tharin et Forbin-Janson, évêques, répètent. les mêmes assertions. »
M. d'Olry, qui nous les transmet, leur imprime, à cause de son caractère, de ses relations diplomatiques et de sa loyauté, un cachet de vérité ineffaçable.
Nous avons dû, pour ne pas nous écarter de notre sujet, nous borner à des citations sommaires, nous y reviendrons au chapitre XII. Ici le voyage au Brésil était seul en question , et la question, je pense, est amplement résolue.