PRÉSENTÉ À SA SOEUR
roi , n'écouta que son patriotisme et répondit formellement que jamais il ne consentirait à devenir la cause d'une guerre civile.
Gondé n'insista plus ; mais, espérant que la duchesse d'An* goulème ne partagerait pas les sentiments de son oncle, il proposa d'essayer encore une tentative de ce côté. Le Dauphin accepta. Il s'agissait de la rencontrer séparée du roi. Gondé s'assura d'un jour où elle irait à Versailles : les deux princes s'y rendirent, entrèrent et attendirent; elle ne tarda pas à sortir du château, accompagnée du duc de Berry, de la marquise d'Agoult et de quelques gentilshommes.
Lorsqu'elle fut parvenue dans une allée écartée, le prince de Gondé, se montrant inopinément, lui présenta le 'Dauphin, — M. le baron de Richemont, — en disant : « Princesse, voila votre frère... » Le Dauphin prit aussitôt la parole, affirma qu'il était prêt à répondre à toutes les questions qu'il plairait à la duchesse de lui adresser... Elle manifesta d'abord de l'étonnement..., laissa échapper quelques signes d'émotion... Le Dauphin raconta ce qui s'était passé de secret entre eux au Temple et ailleurs.
Le duc de Berry paraissait ressentir une vive impression.
Mais, madame d'Angoulôme...,mais, lasœur de l'infortuné fils de Louis XVI..., qui avait eu le temps de maîtriser un premier mouvement... ne trouva dans son cœur que cette étrange apostrophe : «Allez! allez! vous êtes la cause de bien des malheurs ! et jamais mes bras ne s'ouvriront pour recevoir l'ennemi de notre famille ! » — <* Ah ! ma soeur ! ma sœur! et vous aussi, vous me repoussez ! » s'écria le Dauphin. Sa sœur !... Il n'avait plus de sœur. En haute politique, il n'y a ni père, ni mère, ni frères ; marcher au trône sur les cadavres ou la ruine de ses proches est un usage qui a force de loi.
Prétendait-on, par ces mots cruels, reprocher à un enfant de huit ans d'avoir signé, sous l'empire des menaces de Fouquier-Tinville, sous les coups du misérable Simon, une déclaration contre la reine, sa mère? Assurément, c'était un poignant souvenir, mais était-ce un prétexte suffisant pour rejetter un frère ?
Le prince voulut se disculper, s'expliquer... Vains efforts! La duchesse se retira brusquement, entraînant le duc de Berry qui cherchait en vain à la calmer.
Tel fut le touchant accueil que reçut de sa sœur le fils du roi martyr.
Je m'abstiens de réflexions; l'indignation d'un honnête homme s'exhalerait en termes trop énergiques, et je ne dois as oublier que la flétrissure imprimée aux persécuteurs afigerait la victime. L'histoire remplira ma tâche. Un des témoins de cette scène la raconte ainsi :
i£4 .VILS DE LOUIS 1*1.
Pièce 56. — « Je, soussigné, Charles, comte de Pon3, déclare à qui ri appartiendra, qu'en mon ancienne qualité de page de M. le comte d'Artois, en 1816, dans les premiers jours de mai, me promenant dans le parc de Versailles avec "MM. Curial, de Montbrun et d'Arjuson, tous trois mes collègues, nous étions dans une vaste allée de charmille à jouer au chevalfort, lorsque nous fûmes distraits de notre occupation par des personues dont les voix animées se faisaient entendre dans une promenade rapprochée de la nôtre. Comme leur conversation était très rapide, elle fut l'objet de notre attention, et en particulier de la mienne; ayant prêté l'oreille et dirigé les yeux du côté d'où nous venaient ces accents, qui ne nous étaient pofnt étrangers, nous reconnûmes madame la duchesse d'Angoulème, Monseigneur le duc de Beiry et M. de Mouchy, capitaine des gardes; un quatrième personnage était avec eux; il avait la taille moyenne, il était blond, bien fait, le teint animé ; dans ses mouvements, il y avait de la grâce, du geste ; sa voix était douce et sonore.
« N'ayant rien compris au commencement de îa conversation, nous entendîmes ces paroles prononcées par l'inconnu, avec des mouvements convulsifs, ses mains se joignant sur sa tète: «Ah! ma sœur! ma sœur!...» A ces mots, la duchesse répondit: Allez! allez! vous êtes la cause des malheurs de ma famille!... » Monseigneur le duc de Berry ftiiit ému; M. de Mouchy, qui était à une distance respectueuse, s'approcha et dit à Pinconnu, qu'étant de service, il ne pouvait le laisser davantage dans le parc, où sa présence était ignorée; alors le groupe se retira.
a Etonnés de ce que nous venions d'entendre, nous retournâmes au château ; mais, à la porte, nous trouvâmes M. de Mouchy, qui parut surpris de nous voir. Il nous demanda d'où nous venions, ce que nous avions fait, si nous n'avions rien entendu ? Nous rui répondîmes que nous venions de jouer au cheval-fort, et que nous n'avions rien vu ni entendu. Il rentra en nous disant : « Vous êtes bien heureux! » et en donnant l'ordre à M. de Montbrun d'aller le trouver le même soir à cinq heures.
« Au Poyet, commune de Pouiliy-sous-Charlieu, le 2 octobre 1842.
« Signé : Le comte de Poi\s.
« Vu pour la légalisation de la signature de M. le comte de Pons.
* Pouilly-sous-Charlieu, le 26 décembre 1842.
«c Signé : Le maire, E. Brossard »
Je joins a cette attestation l'extrait d'une lettre de ce même M. de Pons à M. de Ricii» mont, en date, à Charlieu, du 20 juillet 1849 :
PRÉSENTE A SA SOEïIr. îîï
Pièce B7.-— «Quant à ce que j* ai positivement entendu dans les jardins de Versailles, quoiqu'il y ait près de vingt-sept ans et que je fusse fort jeune alors, je puis dire et attester « qu'un individu, habillé en capote brune, de taille moyenne, au teint animé et jeune encore, eut une altercation très vive avec madame duchesse d'Augoulême, » en présence de monseigneur le duc de Berry et de M. de Mouchy, officier supérieur, de garde au château ce jour-là. J'entendis, ainsi que mes camarades, ces paroles, qui ne s'effaceront jamais de ma mémoire: «t Allez! vous êtes la cause de tous les malheurs de ma famille! » A quoi l'étranger répondit: « Ah! ma sœur, ma sœur!... »
« Cette scène eut lieu, autant que peut me le fournir ma mémoire, dans les premiers jours du printemps de 1816.
« Jeune encore et ne connaissant pas tous les malheurs de la Camille de nos rois, je ne dus guère m'arrèter à une conversation qui était si étrangère à l'innocence de nos jeux, et sans notre bon d..., qui s occupe sans cesse de vous, je n aurais jamais répété ce que j'entendis alors.
« Dieu veuille, monsieur le baron, que ma déclaration, en harmonie avec le3 sentiments que mon cœur éprouve pour le fils d'un monarque aussi vertueux que juste, puisse vous être de uelque utilité! mon sang est môlé du vôtre, et il est tout à la ispo>ition de l'illustre rejeton du petit-filsdesaint Louis. Heureux si la dernière goutte coulait un jour pour lui et pour une malheureuse patrie qui n'a plus de bouhtur depuis qu'elle a banni la race antique de ses rois 1
a C'est dans ces sentiments que j'ai l'honneur d'être avec un profond respect, etc.
« Signé : comte de Pons, P. S. « Je fus envoyé, par décision ministérielle du 26 mai 1817, au 50 e de ligne, comms sortant des pages d'Artois. *
Nous avons sous les yeux une note signée d'un ancien militaire, qui prétend avoir été de service à Trianon le même jour, et avoir entendu le duc de Berry dire à la princesse: «lia sœur... mais je vous prie... c'est votre frère. •• » et la duchesse d'An^oulème répondre: * Moi!... reconnaître un monstre qui a signé la mort de ma mère!... » Puis le duc d'Angoulèuae ajouter : « Petite! Petite! c'est bien ton frère! »
N ayant point contrôlé ce témoignage, nous le consignons, seulement à titre de renseignement, et parce qu'il s'accorde avec celui de M. le comte dè Pons, dont le caractère, parfaitement honorable, inspire la plus entière confiance.
Il estdonc bien constant que l'entrevue du prince avec sa sœur a eu lieu vers le mois de mai 1816, en présence de Mgr le duc de Berry, de madame d'Agoult, de M. de Mouchy
riLS DE LOUIS XVI.
etde M M Curial, de Montbrun, d'Arjuson et dePons. M. de Pons était alors page d'Artois; les registres du ministère de la guerre en font foi. La déclaration ne saurait être contestée. Car quel intérêt lui supposer pour altérer la vérité ; le personnage en faveur duquel il la manifeste est persécuté, inconnu, dans le malheur.
On a dit : si la duchesse d'Angoulême a repoussé cet homme, c'est qu'il n'était pas son frère.
Qui donc était-ce? Le prince de Condé est son introducteur; une vive altercation s'engage entre l'étranger et la duchesse ; le duc deBerry s'interpose, veut apaiser fa princesse; et des témoins entendent ces paroles sortir de la bouche de 1 inconnu : « Ahl ma sœur ! ma sœur! Et vous aussi vous me Tepoussez!... » et on ne fait pas sur-le-champ arrêter l'insolent gui a l'audace de se prétendre frère de la duchesse.., et le prince de Condé qui se prête à ses démarches !... Et la duchesse indignée ne répond pas : ce Vous n'êtes point mon frère..., vous êtes un imposteur!» La conduite et les paroles delà duchesse dans cette triste circonstance sont à la fois une accusation contre elle et une reconnaissance explicite de l'étranger.
Or, le signalement détaillé par M. de Pons... : ce taille moyenne, blond, bien fait, teint animé, grâce dans son geste et ses mouvements, voix douce et sonore... » se rapporte entièrement à M. de Richemont; et les lettres de M. Labreli de Fontaine à ce dernier, qui vont être immédiatement signalées, prouvent que M. de Richemont est bien l'étranger du prince de Condé.
Quels motifs ont pu déterminer chez la duchesse d'Angoulême ce sentiment de répulsion contre son frère ?
La réponse, si je ne consultais que ma conscience, serait embarrassante. Mais, la conscience se taisant, l'histoire parle. Louis XV111 n'avait point d'enfants ; après Charles X, la duchesse d'Angoulême était reine de France, et ce titre flattait singulièrement, puisqu'en exil, sans royaume, on a eu la faiblesse de s'en parer. La reconnaissance du comte de Provence pour roi avait nécessité des engagements vis-à-vis des puissances coalisées; qui sait leur étendue et les personnages qu'ils liaient? L'Autriche avait-elle prescrit le retour aux idées rétrogrades, idées si agréables à l'entourage des princes restaurés, et si peu compatibles avec le patriotisme du fils de Louis XVI? La duchesse a-t-elle, comme madame Mansion dans le drame de Fualdès, subi la compression de violentes menaces? C'est ce que rend probable le certificat suivant :
Pièce 88. — «c Je, soussignée, veuve P , née A...., demeurant à Paris, rue d'Assas, déclare :
* M. Mettré, premier valet de chambre de Charles X,