PRÉSENTÉ À SA SOEUR
racontait devant moi, en mai ou juin 1816, « que madame d'Angoulême ayant été à Versailles avec le duc de Berry, reconnut si bien son frère, qu'étant à table atec sa famille, elle fit part au roi de cette nouvelle ; qu'alors Louis XV1I1 l'interrompit brusquement en lui disant : Madame, si de pareils propos sont répétés par vous, je vous fais exiler à l'instant. » a Paris, 20 janvier 1849.
« Signé : Veuve P »
11 y a plus; s'il faut en croire une lettre àe Y Atlas, journal anglais, reproduite p&v Y Estafette du 2 )\xia 1849, Louis XVIII ne se serait pas contenté de menaces d'exil, il aurait contraint la duchesse d'Angoulême à abandonner son frère, sous peine de voir « publier une correspondance outrageante pour la mémoire de la reine Marie-Antoinette, sa mère, et de nature à jeter des doutes sur la légitimité de ses deux enfants. » Une pareille menace et une pareille infamie rentrent parfaitement dans le caractère du frère dénaturé, du prince avide de puissance , qui ne cessa de poursuivre des plus odieuses calomnies la reine et le roi, et qui eut l'audace de déposer au parlement une protestation contre la légitimité de leurs enfants.
Quand Charles X monta sur le trône, la couronne s'approchant d'un degré, les scrupules, s'il en existait encore, s'éloignèrent d'autant, et disparurent entièrement devant l'intérêt personnel, flanqué de l'approbation des conseillers clercs ou laïques. L'égoïsme a tant d'influence sur le cœur des hommes, que ceserait une folie d'en supposer exempt celui des princes.
Voici, sous un autre rapport, une lettre capable de taire ouvrir les yeux. Elle constate la remise, entre les mains de madame la duchesse d'Angoulême, d'une somme de trois cents millions, provenant du trésor de la couronne. En reconnaissant son frère, la sœur aurait dû les lui restituer ; et restituer trois cents millions..., qu'on peut garder, cela demande réflexion... La lettre est de M. de Brémont, secrétaire de M. de Montciel, ancien ministre de Louis XVI. Elle a été imprimée dans la Voix du Proscrit, p. 92, 93 et sut»;. Peu importe que le personnage en faveur duquel M. de Brémont l'a écrite fût un imposteur; les énonciations de la lettre n'en restent pas moins acquises à l'histoire. Elle est adressée à madame la duchesse d'Angoulême :
«t Madame ,
« Serviteur du roi martyr, votre auguste père, j'ai reconnu l'orphelin , votre auguste frère , le duc de Normandie , et je suis devenu son serviteur. Connaissant tous les moyens par lesquels V. A. B. a pu être trompée, et voulant remplir mon devoir de préserver l'orpheline du Temple des calamités
qui vont punir tous les coupables par )e jugemént de Dîet* sur le point de s'accomplir, je me suis adressé à un de vos plus estimables serviteurs; je loi ai tnt connaître les motifs qui devaient -porter V. A. R. à faire un dernier examen de l'identité du duc de Normandie avec Monsieur... Je crois donc remplir le devoir que Dieu m'impose envers vous, en vous déclarant a qu a ma connaissance, la cour d'Autriche a la preuve authentique de l'enlèvement de l'orphelin du Temple... » 11 n'existe personne qui puisse vous donner des informations véridiques contre ir ?s à ce que j'ai l'honneur de vous faire savoir. Mon honorable ami, feu M. le marquis de Montciel, a souvent gémi devant moi de l'illusion où était V. A. R. Plusieurs fois il a été sur le point d'aller vous demander une audience particulière pour vous faire connaître l'existence de votre frère. Cet honorable ami est mort dans mes bras , de douleur de la catastrophe de 1830, de n'avoir pas rempli son devoir, en enlevant la cataracte dont on avait couvert vos yeux. Je crois que plusieurs de vos serviteurs , trompés euxmêmes par Je prince qu'ils avaient eu le malheur de servir, ont pu vous faire partager leur erreur ; mais pour vous mettre en mesure de juger, j'ajoute les faits suivants : « Un d'entre eux, le duc de Blacas, a reçu des mains de M. de Montciel le trésor de la couronne qu'il avait sauvé , pour le conserver à l'autorité du roi légitime. Ce trésor, valeur réelle , était de trois cents millions. 11 fut converti en neuf millions de rentes, placés dans les fonds étrangers , de préférence aux fonds français. J'ai su , en 1820, de mon ami, M. d'André, qu'à sa connaissance il n'existait plus que sept millions de rentes du trésor. Depuis cette époque, il n'y a pas eu lieu, sans doute, de le diminuer. Ce trésor. Madame , appartient à l'héritier légitime, au duc de Normandie ; il ne vous est plus permis de vous en servir contre lui ; et que vos consei 1ers ne se fissent pas illusion , ce sont eux qui sont responsables devant Dieu de l'emploi que vous en fertz. » Mon devoir est donc rempli, Madame ; pour récompense de mes services envers le roi martyr et envers toute sa farai'le, je n'ai jamais rien sollicité ni accepté qu'un portrait de S. A. R. Monsieur, qu'il me donna lui-même en 1820. A Tàge de soixmte dix-huit ans, où ie suis parvenu, je n'ai plus rien à recevoir de personne sur la terre ; mais je dois me préparer à parait- e devant Dieu, qui, du moins, ne me fera pas le reproche de vous avoir cache la vérité...
« Je suis avec respect , Madame , etc.
« Signé : de BaÉMONT père.
« Ssmsa'es, Suisse, 4 novembre 1837. »
PRÉSENTÉ k SA SOEUR. 129
Ainsi donc, intérêt, ambition, raison politique, menaces, les plus puissants mobile» des actions humaines, se réunissaient contre le fils de Louis XVI.
A la mort de Louis XVIII, observe-t-on, l'empire des menaces ou d'un serment prèlésous leur pression cessa % les événements de 1830 et l'exil diminuèrent ou détruisirent les autres causes de répulsion ; par conséquent, dep u j s 1824 et depuis la révolution de juillet, les considérations précédentes ne suffisent plus à expliquer la persistance de la duchesse d'Àngoulême dans le refus de reconnaître so n frère.
La contrainte morale disparut i c'est vrai ; m ais l'intérêt d'argent, mais l'ambition, mais la raison politique, que l'exil ne détruit pas, parce qu'il ne détruit pas l'espérance, subsistèrent.
11 s'y joignit de nouveaux motifs encore, de ces motifs auxquels le respect humain et la conscience pliée à une direction partiale ne résistent pas : les conseillers intimes, le confesseur, tout l'entourage, en un mot, représentaient M. de Richemont comme un être immoral, irréligieux, d'un libéralisme forcéné, dont laTeconnaissance compromettrait l'honneur de la famille, le salut de la France et le repos de l'Europe; on lui prêtait tous les désordres, tous les vices, tous les cri* mes des divers imposteurs qui avaient usurpé son nom ; un tel homme ne pouvait être son frère: le reconnaître, c'était condamner la Restauration, les souverains de l'Europe, se condamner elle-même; d'après ces excellents avis, la religion, la tranquillité publique imposaient à la duchesse le devoir non-seulement de ne pas s'inquiéter de cet homme, quand même il serait son frère, mais de le repousser, de l'entraver, d'étouffer sa voix ; s'il devait se faire jour malgré les obstacles, il serait toujours assez tôt de subir cette humiliation et cette calamité.
Des conseils et des calomnies de cette nature, insinués par d'anciens serviteurs et par des confidents à caractère sacré, arrêtent le cri du cœur, bâillonnent la volonté, faussent et rassurent la conscience, et transforment en vertu l'égoïsmeet la dureté profitables aux intéressés.
J'ai développé sans haine les moyens d'attaque, sans restriction les moyens de défense; que chacun les pèse.
Sila duchesse d'Àngoulême s'est laissé dominer par l'intérêt personnel, elle n'est point excusable, il faut briser son auréole de sainteté et la placer au rang vulgaire des princes politiques à la façon de Machiavel ; si, au contraire» elle ;n!%. cédé qu'à l'influence de ses courtisans, aveuglée, entraînée par leurs perfides suggestions, il faut plaindre sa faiblesse, et se souvenir que les princes peuvent très difficilement, ires rarement, ne peuvent presque jamais voir 4a vérité par euxmêmes ; à Dieu seul appartient de la juger.
Détournons les yeux de cet affligeant tableau.
La vertueuse fille du duc de Penthièvre, la duchesse douairière d'Orléans, cjui connaissait aussi le Dauphin, ne lui offrit pas une hospitalité moins empressée et moins généreuse que celle de Condé. Il la visita fréquemment, et reçut d'elle toutes les marques de sympathie et tous les services qu'il pouvait attendre de cette excellente princesse.
Cette hospitalité et les sentiments de la vénérable duchesse sont constatés par le certificat suivant de M. Labreii de Fontaine, son bibliothécaire :
PifecE 59.— « Je, soussigné, déclare sur l'honneur, que feue S. A. S. Madame la duchesse douairière d'Orléans nra parlé plusieurs fois de S. A. R. Monseigneur le duc de Normandie, fils de Louis XVI, et qu'elle s'en entretenait souvent avec son amie , madame la chanoinesse Periez-d'Escart , qui tous les soirs priait pour lui.
« Comme je témoignais à S. A. S. le désir de voir le prince, « qui venait quelquefois chez elle, » cette princesse me permit d'entrer sous un prétexte quelconque, lorsqu'il s'y trouverait, mais à condition que je ne lui parlerais pas.
«Un jour que le fils de Louis XVI vint rendre une visite à S. A. S., j'entrai dans l'appartement, « et j'aperçus ce prince debout, le coude appuyé sur la cheminée. Ce* fait date du commencement de 1816, » mais je ne saurais préciser le jour où il s'est passé.
« Plus tard, «j'ai reconnu dans le baron de Richemontle personnage que j'avais vu chez feue S. A. S. »
« Paris, le 21 août 1832.
a Signé : Labreli de Fontaine, « Ancien bibliothécaire de feue S. A. S. Madame duchesse douairière d'Orléans. »
Aussitôt que la réception de Versailles eut révélé au fils de Louis XVI les dispositions de sa famille, il fit ses adieux à la duchesse d'Orléans et au prince de Condé. Ce dernier, après avoir pourvu largement aui besoins futurs du Dauphin, lui rendit sa première lettre soigneusement conservée, et y ajouta de sa main le récit de ce qui venaitde se passer.
Muni de ces lettres et de quelques autres de don Juan , le Dauphin gagna le midi de la France, s'entretint à Rhodez avec un ancien magistrat, M. Fualdès, auquel une lettre de M. de Viomesnil le recommandait, et le chargea de lui conserver certains papiers et sa correspondance du Brésil. Ce dépôt devint fatal a rhonnête magistrat, qui fut bientôt assassiné ; et les papiers disparurent.
Le fils de Louis XVI s'exile une troisième fois de sa patrie,
FRÉSBNTÉ A Si SOEUR. 13i
s'embarque pour l'Ecosse, et ra rejoindre son secrétaire qui l'attendait à Edimbourg.
Avant de quitter l'Europe, il yeut du moins manifester officiellement son existence et son indignation ; il écrit d'Edimbourg , le premier juin 4816 , et adresse à tous les Cabinets une protestation contre la reconnaissance de Louis XYUl en qualité de roi légitime , au préjudice de son droit , à lui, fils de Louis XVI, contre les sacrifices et les hontes imposés a la France, et contre les traités de 1814 et de 1815.
En Toiei le texte :
Protestation du flls de tonU XVI.
«Louis, etc., etc., etc.
« Considérant que les invasions armées, opérées par les ennemis de la France, en 1814 et en 1815, n ont eu pour but ue l'expulsion de Napoléon Bonaparte, ci-devant empereur es Français, comme représentant du principe révolutionnaire qui avait triomphé en 1789 et années suivantes ;
« Considérant que ces mêmes invasions, d'après les déclarations des souverains coalisés, n'avaient en vue que la destruction du principe révolutionnaire, et le rétablissement du principe de la légitimité en faveur de la famille des Bourbons, par droit de primogéniture ;
« Considérant que le principe de la légitimité est absolu, et que le droit ne se prescrit jamais ;
a Considérant que ce principe n'a pu être rétabli qu'en faveur de l'ancienne famille régnante en France, avant le 20 septembre 1792, et par conséquent du seul prince qui la représentait en vertu de son droit de primogéniture ;
ce Considérant que ce droit de primogéniture ne pouvait s'appliquer qu'au prince Louis-Charles de France, duc de Normandie, seul fils de Louis XVI, roi de France et de Navarre, son héritier direct ;
«Considérant que, malgré l'acte frauduleux du 12 juin 1795, qui annonce faussement le décès, au Temple, dudit prince Louis-Charles de France, fils de Louis XVI, il résulte d'actes
Sostérieurs et bien autrement authentiques, que ledit acte de écès-, du 12 juin 1795, dont l'irrégularité est flagrante, puisqu'il désigne le décédé sous d'autres noms et qualités que ceux qu'il avait portés pendant sa vie, ne saurait concerner le fils de Louis XVI, et se trouve, alors , être celui d'un autre enfant;
« Considérant qu'il résulte encore de l'allocution, en 1798, du P&Jp e Pi e VI, au sacré collège des cardinaux, assemblés à cet effet, qu'en ladite année 1798, le fils de Louis XVI était encore vivant;
ifà T1LS Dfc LOUIS XTI.
« Considérant que, le 12 décembre 1802, les souverains de la Russie, de 1 Autriche, de la Prusse et de Naples, ont refpsi de reconnaître le prince Louis Stanislas-Xivier- Joseph de Bourbon , comme roi de France ,et héritier direct du roi Louis XVI, son frère aîné, « parce qu'ils savaient que le fils de ce frère aîné était sorti , par fraude , des prisons du Temple, et qu'il existait encore audit jour, 12 décembre 1802, » époque de la signature du traité qui fut la suite de» conférences et des négociations qui eurent lieu;
« Considérant qu'aucun acte de décès du fils de Louis XVI, Louis-Charles de France, duc de Normandie, Louis XVII, n'a été ni annoncé, ni produit, depuis le susdit liàiié du 12 décembre 1802, ce qui fait présumer qu'il peut, au moins, être encore vivant aujourd'hui ; }
« Considérant que le sénatusconsulte du 1 er avril 1814 est nul de plein droit, en ce que les sénateurs nommés par Napoléon Bonaparte, alors empereur des Français, ne pouvaient se réunir sans un ordre exprès de sa part ou de celle de son représentant, et encore moins délibérer sur un sujet qui n'était pas de leur compétence ;
«t Considérant que toute délibération prise par un corps irrégulièrement constitué est nulle de plein droit ;
« Considérant que ce corps, ainsi irrégulièrement constitué était sans droit, sans autorité et sans pouvoir pour prononcer la déchéance du ci-devant empereur Napoléon Bonaparte qui l'avait institué ;
a Considérant que l'appel au trône de France en 1814, de Louis-Stanislas-Xavier Joseph de Bourbon, comte de Provence, par le même corps, est nul ;
« Considérant enfin, que tous les actes consentis paT ledit Louis-Stanislas-Xavier-Joseph de Bourbon, comte de Provence, sont nuls et de nul effet ;
«c Par tous ces motifs, et autres à déduire en temps et lieux, je proteste, en ma qualité de fils et seul héritier direct du roi de France, Louis XVI, contre l'appel du comte de Provence au trône de France, à mon détriment, et contre tout ce qui s*en est suivi, par rassemblée ci-dessus, qui se trouvait saus mandat et sans pouvoirs quelconques pour procéder à quoi que ce soit ;
« Je proteste, en outre, contre tous les traités ou autres engagent nts publics on secrets, et spécialement contre les traités de 1814 et de 1815, consentis par ledit Louis -Stanislas- Xavier-Joseph de Bourbon , comte de Provence , ès-qualttés qu'il a prises, en ce que ce simulacre de roi, et ses simulacres de délégués étaient sans droits et sans pouvoirs pour traiter avec qui que ce fût.
« La présente protestation, revêtue de mon seeau, sera, par es soins des représentants de toutes les puissances de l'Eu-
PBESEISTÉ A SA SOEUR. m
rope , notifiée à leurs souverains respectifs pour qu'ils y aient tels égards que de droit.
« Donnée à Edimbourg, le premier juin mil huit cent seize.
« Loms. »
Cet acte de courage et de patriotisme accompli , le prince s'éloigna pour aller, dans un but d'instruction et de sûreté parcourir en observateur les côtes de l'Afrique et des Indes ' vae partie de l'Asie et de l'Europe.
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