‹ La Restauration convaincue d'hypocrisie, de mensonge et d'usurpation de complicité avec les souverains de la SainteAlliance ou preuves de l'existence du fils de Louis XVIChapitre 39 sur 54 · Chapitre \X · texte numérisé non relu

Chapitre \X

« Il racontait cette histoire avec un air surprenant de vérité... Tous les faits de la révolution française lui étaient très connus; il en pariait avec une éloquence toute naturelle, et rapportait à tout propos les anecdotes les plus curieuses. Il y avait quelque chose de soldatesque dans son élocutmn, mais sans qu'elle manquât de cette élégance que donne l'usage de la bonne société,

— Me permeltrez-vons, lui dis-je, de vous traiter en ami et de ne pas vous donner de titres ?

— C'est ce que je désire, répondit-il. J'ai du moins gagné à mon malheur 1 avantage de pouvoir sourire à toutes les vanités. Je vous assure que je me glorifie plus de mon titre d'homme que de celui de roi.

Matin et soir, n>us nous entretenions longuement, et, «son âme me semblait bonne, loyale et pleine du désir de tout bien moral.»

«Les guichetiers étaient portés à croire qu'il était réellement Louis XVII; et ayant vu déjà tant de changements de fortune, ils ne désespéraient pas de voir ce personnage monter un jour sur le trône de France, et se rappeler alors leur zèle empressé à le servir. Hormis tout concours à son évasion, ils lui prodiguaient les égards qu'il pouvait désirer.

«C'est à quoi je dus 1 honneur de voir ce... personnage. Il était de taille moyenne;... il avait nn peu d'emboopointet une physionomie tout-à-lait bourbonnienne.»

Les ménagements que prend Svlvio pour s'excuser de ne pas croire à sou identité font clairement voir que la conversation, les manières et la physionomie du captif auraient vaincu son incréduli é s'il n'eût été persuadé, comme tout le monde» de la mort du Dauphin au Temple.

Enfin, dans sou chapitre XXI, il expose et blâme les doctrines philosophiques qu'à l'exemple d'un trop grand noi^bre de ses contemporains ie Dauphin professait alors, il en couvient cependant, « son voisin n'était pas athée, et même il parlait quelquefois des sentiments religieux comme un homme qui les apprécie et n'y est pas étranger. »

Le témoignage d'Àndryane, lors de sa comparution devant

la cour d'assises delà Seine, à l'occasion du procès de M. de Richemont, en 1834, vient ajouter une nouvelle force à celui de Sylvio.

Aodryane, longtemps retenu prisonnier en Autriche, s'é tait trouvé en même temps que le Dauphin et Sylvio sous les verrous de Milan,

Déposition 4'Antryane.

Andryane commence par dire que le concierge lui avait montré à Sainte-Marguerite un prisonnier qui se prétendait Français et duc de Normandie.

— D. Sous quel nom était-il désigné?

— And. Sous celui de Bourdon.

— M. de Eich. Vous vous trompez. C'était sous celui de Bourbon... Et ce Bourbon... c'est moi, ajoute-t-il, en frappant sur sa poitrine.

— And. M. le comte Bolza, en me conduisant au Spielberg m'a dit en parlant du prévenu : « On ne sait qui il est ; la France, qui l'a fait arrêter, ne veut donner aucun éclaircissement à ce sujet. » Lors de son arrestation, on a saisi sur lui des papiers — délie carte — qui semblaient justifier son droit au titre qu'il prend encore aujourd'hui. »

Pendant cette première déposition, Andryane prend à tâche de contredire toutes les assertions de M. de Richemont. Était-ce une tactique? Rappelé une^seconde fois, il change de rôle et confirme tous les dires du royal prévenu, au point de laisser dans le plus grand embarras le président et le ministère public.

— And. Je prie la Cour de me permettre d'adresser à l'accusé quelques questions sur la prison de Sainte-Marguerite, à Milan, où il prétend avoir été détenu.

— 1). Vous avez été renfermé avec nous; comment s'appelait il custode, c'est-à-dire le geôlier qui nous gardait? quel était cet homme, grand ou petit, gras ou maigre?

— R. C'était un homme grand, gros et rouge ; il avait une difformité à la figure ; des humeurs lui coulaient toujours par le nez; il avait une femme grande, maigre et un peu sèche.

— And. C'est juste. Débats.

— D. Que voyiez-vous de vos croisées ?

— R. On ne pouvait rien voir; d'ailleurs j'étais malade et ne me suis jamais mis à la croisée.

— And. C'étaient des arbres.

— R. J'y étais en hiver; la croisée était garnie d'un énorme soufflet qui montait jusqu'en haut; de cette manière on ne pouvait voir que le ciel. Je ne croyais pas, au surplus, que vous voulussiez parler d'arbres.

PRISON DE MILAN

— M. le prés. En admettant que vous fussiez à Milan, cela ne dirait pas que vous ayez été et que vous soyez le duc de Normandie. »

M. le baron de Richemont donne alors des détails tellement exacts et minutieux sur la forme des cachots, leur emplacement, leur étendue, leur ameublement, qu'Andryane étonné s'écrie :

— Encore deux questions :

-— D. Comment s'appelait le dernier directeur-général de la police de Milan?

— R. Torresani-Lansfeld.

— D. Quel homme était-ce?

— R. Peiit, brun, pâle et se dandinant en marmint.

— D. Comment se nommait le maréchiMes-logis de gendarmerie chargé de la police de 1 intérieur des prisons?

— R. Pavesi.

— And. Ces détails sont exacts; il faut que vous ayez été là.

— M. le prés. Ces détails n'ont-ils pas pu être fournis par les livres publiés par les malheureux prisonniers, après leur mise en liberté?

— And. L'accusé donne des détails qui ne peuvent avoir été connus que d'un prisonnier.

— M. l'av.-gén. Ou d'un homme qui les tiendrait d'un prisonnier et qui aurait intérêt à les bien connaître. Bon Sens.

— And. Non, messieurs, il faut avoir été là, renfermé dans le local, pour savoir ce que l'accusé vient de dire. Portant les deux mains en croix sur sa poitrine, le témoin ajoute : « et ma conviction que l'accusé est le prisonnier de Milan est plein» et entière... » Profonde sensation. Gazette des Tribunaux. 1er novembre 1834.

M. de Richemont est donc bien le prisonnier de Milan, de Sylvio et d'Aniryane, celui qui se déclarait fils d-; Louis XVI, et qu'on traitait avec les égards dus à cette qualité.

Nous avo-»s avancé que le Gouvernement lïauçiU avait fait urièict i b ««rince ; là déposiiion de M. le duc de Caraman pair de France, lieutenant-général, etc., etc., ambassadeur près la cour d'Autriche, à l'époque de l'arrestation, ne permet pas le plus petit doute à cet égard :

Déposition de .H. le «lue de Caraman.

Appelé comme témoin à décharge dans le procc? de 1834, il paraît d'abord ne rien se rappeler. Inutilement le prévenu cherche à réveiller ses souvenirs sur l'arrestation de Milan.

Enfin, M. l'avocat-général lui demande si des ordres avaient été effectivement donnés pour faire arrêter et retenir à Milan un personnage de cette importance;

M. le duc répond : « 11 y a eu en effet quelque chosî de ce genre, mais rien d'officiel !... »

Voici donc un aveu diplomatique, duquel il résulte que ce n'est pas l'Autriche, mais la France qui a réclamé la séquestration d'un voyageur inoffensif, la saisie et la confiscation de ses papiers, et son incarcération personnelle, sans jugement, pendant plus de sept ans !!... 11 fallait à coup sûr un motif important. Ce motif c'est que le prisonnier de Milan n'était autre que le fils de Louis XVI.

Telle était aussi l'opinion de M. Franchet, directeur général de la police de Charles X, avant que des obsessions légitimistes lui eussent arraché une rétractation. M l'avait manifestée dans l'intimité à M. Mathon ; et M. le curé Nicod, et M. l'abbé Domenech, missionnaire, amis de M. Mathon, en tiennent la confidence de M. Mathon lui-même et de sa famille. On sait du reste ce que signifie le désaveu d'un homme de la police; il vaut une affirmation.

Pièce 60. — « Nous, soussigné, curé de la Croix-Rousse, pour rendre hommage à la vérité, certifions qu'au mois de novembre 1831, M. Mathon, négociant drapier, à Lyon, nous ditqu'ayant, en 1821 ou 1822, interrogé M. Franchet, son compatriote et son ami, sur l'existence de Louis XVII, dont on parlait beaucoup depuis quelques années, cet ex- directeurgénéral de la police, qui en exerçait alors le3 fonctions, lui avait répondu : Que toutes les recherches faites à ce sujet par le Gouvernement avaient été infructueuses, et que, « si le fils de Louis XVI existait, ce ne pouvait être que dans la personne du prisonnier de Milan. »

« Ce que je déclare véridique et atteste pour servir au besoin.

a La Croix-Rousse, 21 novembre 1839.

«Signé : Nicod, curé delà Croix-Rousse.

«Vu par nous, maire delà Croix-Rousse, pour légalisation de la signature du sieur Nicod, curé de cette ville, apposée ci-dessus.

«A la mairie, le 10 octobre 1842.

« Le maire de la Croix-Rousse, signé : Labias. »

M. Pacca est plus affirmatif; sa conversation avec l'honorable diplomate, M. le chevalier d'Olry, le prouve :

Pièce 61. — « Je, soussigné, conseiller intime de S. M. le roi de Bavière, son ancien ministre près la cour de Sardaiçne, ^rend-croix de l'ordre du Christ, commandeur de celui de

PRISON DE MILAN. 141

Saint-Michel, chevalier de ceux de la couronne de Bavière, et de Saint-Louis de France, atteste, par les présentes, qu'à l'occasion de l'élargissement du baron de Richemont de la prison d'État de Milan, en 1825, élargissement ordonné par S. M. l'empereur d Autriche, François 1 er , et suivi d'une note officielle de son cabinet, renfermant, outre l'historique de son arrestation, une espèce d'exposé des motifs qui avaient déterminé S. M. I. et R. à faire mettre finalement en liberté le prisonnier en question, le soussigné s'est trouvé en position de voir à Turin M. Pacca, neveu du célèbre cardinal de ce nom, et qui avait été gouverneur de Rome vers les derniers temps du souverain pontificat de Pie Vil; qu'apprenant de lui-même qu'il avait eu une mission particulière pour prendre, dans la capitale de la Lombardie, des renseignements sur le susdit prisonnier, le soussigné, attiré par l'intérêt qu'inspiraient ses récits, avait cherché l'occasion de les lui faire renouveler et de provoquer des conversations propres à éclaircir la question par des détails caractéristiques ; qu'enfin, M. Pacca n'avait pas hésité à dire que, d'après sa conviction, étayée de3 renseignements variés et divers qu'il avait recueillis, il était persuadé et croyait pouvoir assurer que le captif en quesliou « était vraiment le fils de Louis XVI, le Dauphin, » dont il prétendait que l'évasion de la prison du Temple, en 1794, était un fait diplomatiquement constaté.

a En foi de ces attestations faites au soussigné par feu M. Pacca, il signe le présent attestât de sa main, et y appose le sceau de ses armes.

« Signé : Le chevalier d'Oui?» »

Rappelons en dernier lieu le passade de la pièce 81, p. 38,

dans lequel madame veuve P déclare avoir entendu, de

1820 à 1822, M. le baron de Tardif, père de l'enfant substitué au Dauphin, dire à madame la comtesse de Bussenne : « qu'il arrivait de Milan ; qu'il y avait vu le prince fils de Louis XVI.»

Discussion.

Il y eut donc, en 1818, un personnage arrêté près de Mantoue, conduit à Milan , et retenu dans les prisons de Sainte- Marguerite de 1818 à 1825.

Aucun grief n'était articulé contre lui, puisqu'on lui refusa des juges.

Ce personnage se disait Bourbon , duc de Normandie, fils de Louis XVI, Silvio Pellico et Andryane l'affirment; ses geôliers le croyaient, et lui prodiguaient les plus grands égards ; Silvio n'en parle qu'avec intérêt; «son langage, naturellement éloquent, dit cet écrivain, avait un air surprenant de vérité ; son âme semblait bonne, loyale et pleine du désir de

tout biea moral. » Ce n'est pas là , certes , le portrait (Tua imposteur.

L'Autriche l'avait fait arrêter à la prière du gouvernement français ; quand l'ambassadeur de cette époque à la cour de Vienne, M» de Cararaan, répond : «Il y eut, en efF-ît, quelque

chose de ce genre mais rien d'officiel..,,» — Concilie qui

voudra cette mesure concernant nécessairement un Français avec la réponse de Charles X à l'Autriche : « nous ne le reconnaissons pas pour Français. » — cela revient à dire : j'ai été chargé de provoquer l'arrestation , mais secrètement , parce qu'il s'agissait d'un mystère politique qu'il fallait étouffer avant tout. Cette révélation confirme, en l'expliquant, la confidence du comte Bolza à Andryane : « On ne sait qui est le prisonnier, la France, qui l'a fait arrêter, ne veut donner aucun éclaircissement à ce sujet; on a saisi sur lui des papiers qui sembleraient justifier son droit au titre de dnc de Normandie.»

Chose fort importante à remarquer : Andryane, le prisonnier du Spielberg, l'ami et le compagnon de Sylvio, avait été cité comme témoin à charge par le ministère public, dans le procès de 1834. On espérait que le protégé de Mirie-Amélie se montrerait docile aux plaus du cbâteau. Hostile d'abord, puis, subjugué par l'exactitude des explications du prévenu, il avoue hautement ce qu'il avait nié : «Ma conviction est

Sleine et entière; M. de Rieh^mont est bien le prisonnier de lilan ;» par conséquent le personnage qui, dès 1818, disait, écrivait et signait, sous le poids d'une menace de mort, en cas de mensonge : « Je suis fils de Louis XVI.»

Andryane [.ouvait s'épargner ai ément tant de tergiversations ; il n'avait qu'à se rappeler le portrait tracé de la main

de son ami : « taille moyenne un peu d'embonpoint

physionomie bourbonnienne... » et regarder M. de Richemont... la reconnaissance eût été plus prompte. Mais il agissait dominé par une influence intéressée.

Ainsi les prétentions de M. de Rithemont ne datent pas d'hier ; elles sont anciennes. Tous les faux Dauphius ont été démasqués et jugés. Louis XVlll ordonna le procès de Mathurin Brut eau; il savait qu'il n'en avait rien à craindre; quant à M. de Richen ont, on n'a garde de demander son extradition pour le juger, c'eût été compromettant. On le retient à l'étranger; on le dépouille de ses titres écrits, et ce u'est qu'un an après la mort de l'astucieux comte de Provence que le fils de Louis XVI sort de prison.

Comprend-on l'Autriche procédant, à la requête de la France, à l'arrestation d'un simple particulier, non prévenu de délit ou de crime! Ses papiers le désignent comme fils de Louis XVI, lui-même déclare l'être, et on ne le livre pas aux tribunaux, et on ne sévit pas contre lui par une punition

PHI SON DE MILAN. 143

exemplaire ! S'il ment, c'est pourtant un devoir de te confondre et de le châtier. Et on le traite honorablement! Sauf la liberté, il a tout ce qu'il désire! Et ou le retient, captif, sans explication, sans cause apparente, sans jugement, pendant sept ans, six mois et douze jours ! Et les portes de la prison ne s'ouvrent devant lui qu'après l'application de l'hérédité aux princes restaurés, dans la personne de Charles X ! Et en rendant à la liberté celui qu'on n'a m accusé, ni jugé, on ne lui restitue ni les papiers saisis qui consacrent ses titres et ses droits, ni son argent, plusieurs millions, ni ses bijoux qui pourraient lui assurer des ressources! Et l'homme, objet de pareilles mesures, ne serait qu'un simple particulier! Ce n'est pas croyable ; ce n'est pas possible. Quelle infamie de la part Je l'Autriche si c'était un particulier! Comment donc qualifier sa conduite, s'il s'agit du fils de Louis XVI !

Quel intérêt, dira-t-oii, avait l'Autriche à tremper dans cet odieux guet-apens, dans cette inique spoliation ?

Quel intérêt? Le voici :

Dès le principe, l'Autriche et les autres gouvernements de la sainte alliance s'étaient peu inquiétés du trop jeune Dauphin ; les conventions publiques ou secrètes s'étaient faites avec le comte de Provence ; quoiqu'avec des restrictions occultes, l'Autriche l'avait reconnu roi; l'Autriche savait que le fils de Louis XVI avait été élevé par nos généraux, dans nos armées, qu'il s'était battu contre la coalition, qu'il avait sucé et adopté les idées nationales; l'Autriche avait entre les mains sa protestation contre les traités de 1814 et de 1815, contre l'usurpation du territoire français; l'Autriche avait imposé ses conditions à Louis XVUl, lui avait dicté la politique à suivre ; elle était certaine que Louis XVUl, usurpateur, dépendant des alliés, craignant les droits de son neveu, entrerait dans toutes ses vues, favoriserait tous les plans des souverains, comprimerait l'esprit de gloire, d'indépendance et de liberté ; l'Autriche savait que le fils de Louis XVI au contraire ne pactiserait point avec l'oppression et serait français avant tout ; elle dut le persécuter.

Cette conduite de l'Autriche, inexplicable envers tout autre que le fils de Louis XVI, ne remplace-t-elle pas une reconnaissance formelle?

Si, de plus, on se reporte à l'aveu du directeur de la police de Charles X, pièce 60 : « que si le fils de Louis XVI existe, ce ne peut être que dans la personne du prisonnier de Milan, » il n est pas permis de hésiter. Car un agent du Gouvernement peut-il confesser plus clairement la vérité ? Et l'assertion du respectable curé de la Croix-Rousse, et de M. l'abbé Dômenech, rapportant celle de M. Mathon , mérite pleine confiance.

S'il restait des doutes, ce qui n'est pas possible, le témoignage de M. Pacca achèverait de lesdétruire.

Placé, à cause de la position du cardinal, son oncle» dans les meilleuresconditions pour vérifier les faits, il est chargé d'une mission spéciale en Lombardie, afin de prendre des renseignements sur le prisonnier; il ne hésite pas à dire, lui diplomate, à M. d'Olry, également diplomate, « que, d'après sa conviction, le captif de Milan était vraiment le fils de Louis XVI. » Pièce 61.

Or, M. de Richemont a été proclamé en pleine audience le prisonnier de Milan.

Pour ne point anticiper sur le chapitre XIII, j'abandonne au lecteur le soin de tirer la conclusion.

OPINION DE LA FAMILLE, ETC

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